Faisant suite au livre 8 de tante Marguerite, j’interviens avec frères, sœur, cousins, cousines dans la rédaction de ce texte paru en 1996. Beaucoup des auteurs de ce livre 9 sont cités dans le livre 8.
9.1 - Dans la continuité
La famille raconte la famille.
Vers 1910-1913, mon arrière grand-père le général Coste, rédige la brochure "années de jeunesse 1830-1850".
Dans les années 30, mon grand-père rédige la brochure "Le Mas des Coste", histoire de la famille, des origines (1360) jusqu'au milieu du XIXème siècle.
Dans ces mêmes années, il rédige la biographie de son père, le Général, mort en 1919.
En 1970, Tante Marguerite rédige la brochure : "Les Coste du Mas de Coste". Histoire, transmission des biens, métiers, violons d'Ingres, caractères des personnes citées, photographies, arbres généalogiques, répondent à de nombreuses questions.
Beaux exemples et riche moisson en vérité...
J'ai souhaité rassembler les souvenirs que les moins jeunes et les jeunes, ayant vécu au Mas ou connu le Mas, ont dans leur tête et dans leur cœur.
La présente brochure est la somme de ces témoignages.
Les auteurs en sont :
Christine Coste
François Teissier du Cros
François Bonnet
Jacqueline Dadre
Valentine Coste
Henri Chazel
Eglantine Morel
Françoise Dommel
Jacques Henri Coste
Roger Coste
Alain Chazel
Hubert Coste
Mireille Raoul-Duval
Marie-José Coste
Françoise de Maleprade
Philippe Coste
Laurent Coste
Saint-Cloud, décembre 1996
1) grande salle du rez-de-chaussée.
La grande salle-à-manger
et le bureau de Grand-papa
constituaient le premier étage de cette aile.
Ils ont été démolis en 1957.
2) salle-à-manger du bas ; serre
3) petit jardin
4) bâtiment principal
41-chambres des grands-parents
42-chambre d'enfant
43-chambre au rat
44-grande chambre
5) maison de Monsieur et
Madame Llinares
6) la cour de ferme. La calade
7) remise
8) maison d'Alfred
9.2 -
9.2.1 - Christine Coste
Mon cher Jacques,
Je te remercie beaucoup de ta lettre du 13 mai dernier.
J'ai passé peu de temps au Mas de Coste : quelques jours avant mon départ pour l'Extrême-Orient et quelques jours à mon retour.
Je suis très fatiguée et très âgée si bien que je ne sais plus qui était au Mas en même temps que moi : certains de mes beaux-frères et belles-sœurs.
J'y ai passé des jours heureux et très gais. Nous nous tenions sur l'aire d'où la vue sur la vallée est si belle.
Je t'embrasse bien affectueusement.
Tante Christine Coste
9.2.2 - François Teissier du Cros
SOUVENIR DU MAS
Cher cousin,
Eglantine Morel m'a dit que vous aimeriez avoir le détail d'une petite histoire que je lui ai contée au sujet d'Henri et Philippe Coste.
J'ai fait la connaissance d'Henri et de Philippe Coste au cours de l'été 1921 à l'Esperou. L'événement que je vais relater est probablement un peu antérieur.
Cela se passait au Mas de Coste, sans doute au cours de vacances d'été, qu'Emile et Juliette Coste y passaient avec leurs nombreux enfants. La vie était bien réglée, tous étaient exacts à l'heure des repas ; la conversation, bien sûr, très détendue.
Donc Henri fait part à la famille, au repas de midi, d'une curieuse expérience qu'il a faite au cours de la matinée.
J'aurais dû vous dire en premier lieu, que lui et Philippe, occupaient deux chambres distinctes, éloignées l'une de l'autre : le Mas est une grande maison.
Bref, Henri raconte qu'il se tenait devant sa fenêtre ouverte et qu'il entend un cri d'oiseau, un cri banal, qui pouvait être émis par un hibou, cependant l'oiseau n'était pas visible.
Alors Henri pousse un cri semblable (il était bon musicien) et attend.
Et voici qu'une réponse se fait entendre au dehors, semblable au premier cri.
Henri renouvelle l'expérience, et le résultat se répète. "J'avais l'impression, dit Henri, d'échanger une véritable conversation avec l'oiseau, et qu'elle se serait poursuivie indéfiniment, si après trois quarts d'heure, je n'avais pas abandonné la partie, déçu de n'avoir pas aperçu mon partenaire".
"Eh bien, dit Philippe, moi aussi j'ai entendu de ma fenêtre un oiseau, et l'idée de lui répondre m'est venue comme à Henri. Il a fidèlement répondu à chaque appel pendant une bonne partie de la matinée".
Et c'est tout.
J'espère avoir l'occasion de vous rencontrer un jour dans le Gard.
Bien amicalement vôtre.
François Teissier du Cros
9.2.3 - François Bonnet
ÉMILE COSTE
Je suis de ceux qui n'aiment pas vivre dans le passé. Ma mémoire est donc particulièrement sélective, et elle élimine plus ou moins consciemment ce qui ne lui paraît être ni essentiel ni même utile. Cela ne simplifie pas ma tâche pour essayer de répondre à l'attente de Jacques Coste qui voudrait que j'évoque la mémoire de notre grand-père Coste. En le faisant, je parlerai probablement plus de moi que de lui… ce dont on voudra bien m'excuser !
Deux circonstances particulières me permettent toutefois de répondre, fût-ce partiellement, à la question posée.
En premier lieu c'est un fait que je suis l'aîné des petits-enfants du grand-père Coste, aîné des enfants de Marguerite, elle-même, fille aînée d'Émile Coste. Or même s'il est bien vrai que "nous sommes plus qu'à moitié ce que nous font nos mères", il arrive qu'une fille doive énormément à son père et que, par plus d'un trait de son tempérament, de son caractère et même de son éducation, elle lui ressemble.
Avec le recul, je pense que ces observations s'appliquent assez bien à Marguerite Coste. J'ai donc beaucoup reçu de mon grand-père Coste, à travers ma propre mère, bien avant qu'il ne me soit possible d'en prendre conscience.
Je n'évoquerai que pour mémoire les contacts épisodiques, succincts et superficiels que nous, les jeunes, pouvions avoir avec Émile Coste au cours de nos séjours en septembre, au Mas. Le grand-père demeurait pour nous un personnage lointain. Sa carrière professionnelle était derrière lui et nous étions incapables d'apprécier, à l'époque, ce qu'elle avait pu signifier dans la vie du pays. Je ne vois qu'un moment où il nous est apparu plus proche, dans les années 30-33, lors des vendanges, quand il nous autorisait, mon frère et moi, à participer, le matin, au ramassage du raisin, avec la "colle" de saisonniers espagnols qui venaient au Mas pour faire le travail… et nous devions en prendre notre part. Car manifestement, il ne supportait pas le bricolage et l'amateurisme !
L'autre circonstance particulière qui m'a fait un peu mieux connaître Émile Coste vient de ce que nous avons été amenés, mon frère et moi, accompagnés par notre mère, à nous "replier" à Nîmes, en janvier 1933, à un moment où nous avons été recueillis par mes grands-parents, quai de la Fontaine, durant l'année scolaire 1933-34. J'avais alors quatorze ans, un âge où tout jeune adolescent commence à se poser des questions sur son orientation et ses études.
Dans mon cas, les choses paraissaient simples et assez claires. Doué naturellement dans les matières scientifiques et aimant les études, mon entourage m'a tout naturellement laissé entendre que je pouvais envisager de m'engager dans une filière où la famille avait ses traditions et quelques succès depuis plusieurs générations : celle des grandes écoles et de l'X en particulier.
Dans ces conditions, je devenais inévitablement pour mon grand-père, jeune retraité, un sujet "intéressant"-au bon sens du terme !-Je puis témoigner qu'il s'est intéressé concrètement à mes études, se montrant bienveillant et accessible... même en latin, où il avait de beaux restes! Une chose est sûre : sous ses dehors sévères, imposant le respect, sa très forte personnalité intellectuelle ne pouvait qu'impressionner un adolescent à la recherche de "modèles". Je reconnais, avec le recul, que dans le cas particulier, j'aurais pu tomber plus mal!
J'ai gardé en mémoire un propos significatif, montrant qu'il n'avait pas pour l'école dont il était pourtant sorti major, plus d'estime qu'elle n'en méritait. Il résumait son sentiment en disant : "l'X est une gymnastique de l'esprit". Mon expérience de l'école d'avant la seconde guerre mondiale ne contredit pas ce jugement, plutôt nuancé. Encore que la gymnastique intensive, pratiquée à ce niveau, prépare ceux qui supportent le régime, à aborder ensuite n'importe quel type d'études complémentaires ou d'activités, ou de problèmes professionnels, avec d'excellents atouts. J'ai pu m'en rendre compte plus tard, au cours d'un itinéraire professionnel atypique où ma formation de base s'est révélée essentielle.
Parvenu à l'âge adulte en 1938, avec mon entrée à l'X, emporté avec les jeunes de ma génération par la seconde guerre mondiale, la campagne de France, la captivité en pays tchèque, en Silésie, en Saxe, j'ai malheureusement perdu le contact avec mon grand-père durant près de sept ans. Et quand je suis rentré de captivité, fin mai 1945, il s'était éteint, au Mas. Je ne l'ai donc plus revu vivant.
En conclusion, j'ai gardé et je garde encore, de mon grand-père, le souvenir d'une des personnalités les plus fortes que j'ai rencontrées. Un homme très exigeant pour lui-même, détestant la facilité, exigeant aussi pour les jeunes, surtout quand ils sont doués : tout homme doit mettre en valeur les talents qu'il a reçus à sa naissance, dût-il travailler dur pour y parvenir, et accepter dans l'existence, de faire ce qui doit être fait, quoiqu'il en coûte. En relisant beaucoup plus tard la remarquable notice biographique rédigée après sa mort par un de ses anciens collaborateurs, membre comme lui du Corps des Mines, j'ai pu constater que c'est ainsi qu'il avait vécu sa vie professionnelle. Je considère comme un très grand privilège d'avoir connu et fréquenté un de ces hommes d'exception qui a beaucoup contribué à faire de moi ce que je suis.
François Bonnet
9.2.4 - Jacqueline Dadre
LE MAS DE COSTE
Ces deux mots évoquent pour moi mon enfance et une partie de ma jeunesse. Mon grand-père, très grand, m'impressionnait un peu comme petite-fille et sa barbe chatouillait ma joue quand il m'embrassait. J'ai toujours vu ma grand-mère en noir et pourtant elle n'avait que cinquante ans ! Au mois de septembre, toute la famille se réunissait pour quelques jours-pour nous, enfants, c'était la fête.
Ma sœur Madeleine et moi, retrouvions nos deux cousins François et Michel Bonnet qui étaient pour nous comme deux frères. Nous nous amusions toujours ensemble ‑ les plus petits formaient une autre bande ‑ nous faisions des luttes de sauvages sur la terrasse des journées entières mais quand sonnait la cloche du déjeuner, branle-bas de combat ‑ nous laissions tout pour aller nous laver les mains et monter au premier étage dans la grande salle à manger pour déjeuner ‑ deuxième coup de cloche ‑ tout le monde était là ‑ les petits déjeunaient en bas dans la petite salle-à-manger ‑ mes grands-parents présidaient l'un en face de l'autre. Mon grand-père prononçait la prière "Mon âme bénit l'Éternel et n'oublie aucun de ses bienfaits ‑ Amen" ‑ et l'on s'asseyait ‑ mon père à la droite de ma grand-mère, avec oncle Robert Bonnet à la gauche ‑ les belles-filles à droite et à gauche de mon grand-père et le reste de la famille s'installait ‑ les quatre grands avaient l'honneur d'être avec les grandes personnes ‑ mais nous ne parlions pas ‑ nous écoutions ‑ j'étais à la droite de mon père ‑ nous attrapions quelquefois des fous rires vite réprimés ‑ avec mes cousins en face de moi. Je me souviens de cette jolie salle à manger avec le bureau de mon grand-père à côté et un balcon qui donnait sur le jardin ‑ la cuisine était en dessous, et les plats montaient par un monte charge qui nous intriguait beaucoup ‑ une ou deux femmes de chambre faisaient le service ‑ tout était ordonné ‑ discipliné ‑ on prenait le café au petit jardin sur une table en pierre ‑ le soir, nous faisions des parties de bridge ou de ma-jong (jeu rapporté à Michel Bonnet par oncle Henri Coste ‑ d'Indochine).
Au Mas de Coste, j'avais le temps de lire parce que nous étions en vacances, et mon grand-père me donnait des livres qui m'enchantaient ‑ j'ai lu ainsi Michel Strogoff ‑ Mathias Sandorf ‑ et surtout les romans russes d'Henri Greville ‑ la bibliothèque du salon en était pleine. Dosia ‑ la fille de Dosia ‑ la princesse Ogheroff ‑ etc... plus rien ne comptait. J'étais partie dans un rêve, dans un pays lointain merveilleux, magique ‑ la lecture m'a toujours apporté beaucoup de plaisir et j'aimais le charme de ces romans russes ‑ et sans le savoir il m'a appris à aimer cet immense pays, la Russie et par la suite, tous les romans de Troyat. Aurait-il pensé qu'un jour, j'aurais deux petits enfants dont les grands-parents étaient russes ! Cette propriété avait un charme bien particulier ‑ on y retrouvait la trace des générations antérieures ‑ "le Général", mon arrière grand-père avait donné à ses six petits-enfants le nom d'un endroit bien déterminé dans la propriété ‑ il y avait dans la forêt autour de la maison, l'Arbousède, l'allée de "Gabrielle" (ma mère) plantée de pins superbes, d'arbousiers, de romarins ‑ il y avait le pavillon de Daniel (mon oncle) sur la terrasse, où l'on jouait au ping-pong ‑ la fontaine de Françoise (ma tante) que je n'ai jamais vue couler ‑ peut-être une source tarie. L'après-midi, les grandes personnes se reposaient sur "l'Aire", sous un grand cèdre, avec la vue sur la vallée plantée de vignes. Je me souviens de goûters extraordinaires où les quatre cousins faisaient un concours de tartines à qui en mangerait le plus grand nombre ‑ Michel est, je crois, arrivé à en avaler dix ‑ et les pots de confiture de prunes de la "Vigère" se vidaient à toute allure. L'eau était rare à cette époque ‑ et l'on surveillait "la Source" ‑ il ne fallait pas gaspiller ‑ il y avait une salle-de-bains où les filles que nous étions avaient l'honneur d'être lavées en premier ‑ les garçons, plus sales peut-être, passaient après ‑ chaque jour on prenait son tour ‑ mais il n'était pas rare, qu'on se trempe à trois ou quatre dans la même eau ‑ par famille j'entends ‑ en attendant le dîner, ma grand-mère s'occupait de nous en nous faisant chanter sur l'harmonium de la grande salle-à-manger ‑ des cantiques ‑ des chansons ‑ c'était un bon moment ‑ l'atmosphère était chaude ‑ nous nous sentions aimés, protégés.
Jamais, je n'oublierai le charme de cette vieille maison que je revois comme elle était autrefois avec mes yeux d'enfant. La dernière fois que j'ai vu mon grand-père, c'était en janvier 1945, quelques jours avant sa mort ; nous étions allés avec mes parents de Nîmes leur souhaiter une Bonne Année. Avant de partir, je lui ai dit que j'attendais un deuxième enfant ‑ il m'a dit seulement : "c'est bien ma fille ‑ cela me fait plaisir" ‑ ma grand-mère qui a fini ses jours à Nîmes chez mes parents (elle me disait : c'est là que je suis le mieux) se mettait souvent au piano et par cœur jouait des préludes de Chopin, une romance de Fauré que j'affectionne particulièrement et que je demande toujours à Rémi de me jouer quand il est à Blanquiès.
Les livres, la musique, pour moi, c'est le souvenir que je garde de mes grand-parents Coste.
Décès de Grand-maman : elle avait passé l'été (juillet et août) chez mes parents à Boissières près de Lasalle. Elle restait beaucoup couchée avec sa fidèle Lise pour la soigner (la femme de chambre de la générale Coste). En septembre, elle est allée au Mas de Coste chez les Daniel mais elle déclinait et on a pensé qu'il était mieux pour elle de la transférer à la Maison de Santé Protestante de Nîmes où mes parents étaient sur place. Chaque jour ma mère allait la voir. Elle aimait beaucoup qu'on lui chante des cantiques. Elle parlait beaucoup d'autrefois et de son enfance. Elle s'est éteinte doucement le 16 novembre 1956. Ses obsèques ont eu lieu au temple de Cannes, présidées par le Pasteur Saussine et l'inhumation dans le caveau de famille au Mas de Coste.
Jacqueline Dadre
9.2.5 - Valentine Coste
QUE DIRE DU MAS DE NOTRE ENFANCE ?
Le réveil tôt par le bruit de la chaîne à godets remplissant l'abreuvoir et celui des sabots des chevaux descendant la "calade".
Le figuier au milieu de la cour avec ses figues violettes.
Le petit jardin bien enclos avec son rond de petits buis autour d'une pelouse qui étaient soigneusement grignotés par la tortue, la table de pierre très ombragée par les vieux acacias, la haie de cyprès, et le palmier arrosé par l'eau de la baignoire.
Il faisait bon sous ces arbres, mais le soir on déménageait les fauteuils des grands-parents et tout le monde allait sous le cèdre contempler la plaine avec ses vignes, la Courme, dans le lointain Montmirat, et la colline de Jouffe.
Nous aimions bien parcourir l'Arbousède au printemps à la recherche des asperges sauvages, par l'allée Gabrielle, le chemin de la source bien abrité du mistral ; on montait au sommet de l'Arbousède, par l'allée du Général, où par beau temps, le soir, au "signal de Cassini", on voyait miroiter l'étang de Mauguio et de l'autre côté une partie des Cévennes: le mont Aigoual.
Puis par le chemin des abîmes, on redescendait jusqu'à la Vigère, chercher des prunes sauvages, avec lesquelles grand-maman faisait une délicieuse confiture.
Nous allions aussi au Malpas chercher ammonites et bélemnites, sans oublier le thym ou la lavande.
Le problème de l'eau n'a jamais été trop crucial au Mas, le général Coste avait capté des sources, l'une d'elles remplissant la citerne sous la salle-à-manger, le trop plein allant au lavoir sous le plaqueminier.
Une pompe à main dans le petit jardin permettait de remplir des réservoirs pour le bain ; les enfants étaient chargés de le faire. Il fallait aussi remplir les nombreux brocs nécessaires aux toilettes des chambres.
Le soir nous allions en bande au bout de la véranda, n'osant pas nous avouer que ce petit endroit dans le noir nous faisait peur.
Quand nous étions nombreux, les repas étaient servis dans la salle-à-manger d'en haut, où une grande table nous réunissait autour des grands-parents.
Grand-papa découpait toujours la viande à table, le gigot en tranches fines et la dinde en "filets".
A côté le petit bureau où Grand-papa se retirait.
Dans la salle à manger Grand-maman jouait souvent du piano et nous apprenait des cantiques.
En parlant du Mas, il ne faut pas oublier ceux et celles qui aidaient les grands-parents à recevoir leurs petits-enfants.
Alfred le chauffeur de Grand-papa qui venait nous chercher au train à Nîmes, neveu de Lise, notre seconde grand-mère, qui savait tout faire dans la maison et spécialement la cuisine, avec ses aulx bouillis, ses aubergines frites et ses fameux "croques", et qui nous appelait à tour de rôle pour racler la casserole de maïzena au chocolat.
Mandon "le valet", et Fanny sa plus jeune fille qui par la suite a fait valoir le Mas avec son mari Llinares.
Une dernière chose: la vigne et la vendange qui pour nous jouaient un grand rôle en septembre.
Grand-papa avec son costume en toile beige, son casque colonial, ses grosses bottines et sa canne surveillait les vendanges et la "colle" de ses petits-enfants, protégés des tâches de raisin par des tabliers en toile de sac à pommes de terre.
Valentine Coste
9.2.6 - Henri Chazel
MAS DE COSTE
Les souvenirs se télescopent ; mémoire de l'enfance surtout, colorée, faite de beaucoup de petits riens, d'images auxquelles la distance donne une étonnante vivacité. Les souvenirs de l'adolescence sont moins poétiques et se rattachent aux plaisirs des journées de vacances entre cousins et cousines.
Mémoire des lieux, au-delà de tout ce que pourraient donner les meilleures photographies.
La cellule de Fabiane mystérieuse pour les petits, avec ses soldats de plomb, la merveilleuse tourelle d'artillerie 14-18, les fossiles... et l'on devinait la sombre écurie des chevaux derrière le mur de la voûte.
La porte de la cave où l'on retrouvait les traits de mensuration des plus grands de nos adultes et le rite de la toise.
Les bassins coulants du lavoir au-delà des poules et du fumier ; le Tombeau, loin dans l'Olivette, et l'on baissait toujours la voix en s'approchant, la terrasse avec l'agitation de la préparation de la vente de la paroisse.
Et les jeux aux Abeilles, chaque enfant s'activant à construire, à bricoler son petit coin, au travers de solidarités ou de rivalités délicieusement naïves. Une promenade plus lointaine sous la surveillance de Moiselle, jusqu'à ce curieux Malpas que l'on avait toujours le sentiment d'explorer pour la première fois.
Mais aussi des bruits, certains pour moi, véritables signatures sonores du Mas. Comme par exemple ce bruit inimitable des poulies et des cordes dans le monte-plat de la grande salle-à-manger. Ou bien, tôt le matin et tard le soir le pas glissant des chevaux descendant puis remontant de la fontaine avec sa roue lourde à tourner pour entraîner la chaîne qui remontait la précieuse eau de citerne. Et la voix du vieux Mandon, moustachu, avec son accent de la montagne.
Les journées étaient rythmées par le rite sonore de la première et de la deuxième cloche, convoquant aux repas et réunissant autour de la vieille pompe Japy, cousins et cousines pressés de se laver les mains. Dans la petite salle-de-bains derrière, le double bain pour les garçons, puis pour les filles ; on économisait l'eau et j'entends encore le débit du gros robinet qui résonnait dans la baignoire et le chahut enfantin.
Ecoutez les deux pianos du Mas ! L'un un peu casserole sur lequel on osait jouer ou taper dans la grande chambre bien loin des adultes et l'autre voué à Chopin et à Schumann, où Grand-maman nous accueillait pour nous faire chanter des airs de Dalcroze ou des cantiques qu'elle jouait les paupières presque closes.
Passés les douze ou treize ans, les plaisirs et les jeux prenaient un peu plus de sérieux. Michel et moi avions l'honneur de transporter un cortège de fauteuils en rotin jusqu'au cèdre sur l'aire où parents, grands-parents et nobles visiteurs tenaient salon à l'automne.
Il fallait aussi remplir des paniers de prunes de la Vigère ou des coings et ramasser force cerises sur le talus de l'Olivette, au point que paniqués par le programme de Grand-maman, nous nous décidâmes Gérard et moi à couper les branches hautes afin d'activer la récolte. "J'ai fait" quarante et un kilos de confiture disait Grand-maman !
J'ai le souvenir de déjeuners assez solennels à la grande table où Grand-papa tançait vertement le gaucher que j'étais, puis dans le calme du petit jardin me demandait gravement : "mon enfant qu'as-tu fait comme bonnes lectures cette année?». Mais nous savions nous défouler à trois cousins, logés dans la haute chambre mansardée où Michel nous initiait Gérard et moi aux aventures d'Arsène Lupin et de Rouletabille.
Plus de gravité encore avec le souvenir des dernières vacances avant Munich et la guerre, en particulier ces vendanges de septembre 1938, avec les inquiétudes que nous percevions derrière le sang-froid d'adultes tous fort pessimistes, avec beaucoup de pluie cette année là et une "colle" bien insuffisante : oh les pastières immenses qu'il fallait aider à remplir au plus vite!
Avec la guerre et la défaite, la page de l'enfance était pour moi déjà en train de tourner. Cousins et cousines de ma génération, nous allions devenir très tôt de petits adultes et la vieillesse des grands-parents prenait peu à peu une tonalité de gravité et de dignité patriarcale. Le Mas n'était plus le havre joyeux et poétique de l'enfance mais nous devenions par contre toujours plus sensibles à sa signification dans le lignage des ancêtres, à sa richesse pour notre longue et large tradition familiale, à cheval sur le Midi et Paris.
Henri Chazel
9.2.7 - Eglantine Morel
CHER VIEUX MAS
Nous y passions tous les ans des vacances à Pâques et en septembre, avant les vendanges. Parmi les plus lointains souvenirs que j'en garde :
‑ il y a ces "magasins" que nous construisions chacune, Béatrice, Finette, Françoise et moi, derrière la cuisine, dans le bois de pins, et les si belles têtes de veau en glaise fine que sculptait Finette...
‑ il y a une mémorable partie de cache-cache (en 1933 ?) réunissant, dans l'Arbousède, les trois jeunes ménages des "Fils" ainsi que François, Michel, Jacqueline, Madeleine et moi, accrochée tel un jeune chiot à la main d'oncle Henri, mon parrain. Je revois oncle Da, dévalant le chemin de la Vigère en quête des autres ; je revois tante Christine, en bas de soie, qu'oncle Philippe s'évertuait à faire rire en agitant, tel un faune, ses mains sur la tête. Je revois tante Georgette en fuite, bondissant en hurlant dans les buissons acérés d'avahos ; et oncle Henri qui riait, riait...!
‑ je me souviens de Gérard, mon "presque jumeau" : nous nous disputions sans cesse ! Un jour, il m'avait envoyé un pavé sur le pied (j'en ai gardé la marque pendant vingt ans) ; de douleur et de colère, je lui ai planté les dents dans les fesses... Cet épisode ‑ qui m'a valu d'être surnommée "le tigre" ‑ avait consterné maman, indigné Grand-maman, mais, comme je l'ai pressenti intuitivement, n'avait pas dû déplaire outre mesure à mon père !
‑ j'évoquerai surtout les "lectures" que Grand-papa avait sélectionnées exprès pour moi : les Walter Scott, les Captain Maryatt : il en connaissait les moindres épisodes, le nom de tous les héros... Ensuite, en me posant des tas de questions, il cherchait sans doute à savoir ce que j'avais bien pu retirer de ces lectures... Comme j'étais fière que Grand-papa daigne consacrer tout ce temps à ma petite personne ! Je lui en suis encore reconnaissante ;
‑ il me faudrait aussi évoquer ces journées de 1943 où une baguette magique présida au sacrifice héroïque de certains "trésors" du Mas ; comment, par exemple, la toile de tente du Général, rescapée de la guerre de Crimée, fut métamorphosée en pantalons de travail pour le grand-père et, pour le petit-fils Henri, en canadienne d'une élégance digne d'arpenter les trottoirs du Boul'Mich...;
‑ mais, dans mes souvenirs, c'est la date du 20 septembre 1943 qui constitue une sorte d'apothéose, car nous y avons fêté en famille les noces d'or des grands-parents, mais aussi, organisées en cachette par Michel, les noces d'argent d'oncle Robert et tante Marguerite.
Marthe, Madeleine, Françoise et moi étions arrivées en avance pour préparer la fête ; cette responsabilité nous causait du souci car nos terribles "petits" cousins Jacques et Bobby ne cessaient de faire des "niches", surexcités qu'ils étaient par les dernières nouvelles :
‑ à midi, un coup de fil au château (seul téléphone fonctionnant dans la région) nous apprenait que les "oncles" n'avaient pu quitter Paris en raison de bombardements ;
‑ à midi trente, un télégramme nous informait que tante Georgette et ses quatre enfants étaient bloqués à Clausonne, le taxi "gazogène" retenu de longue date ayant fait défaut.
Malgré cela, le déjeuner nous sembla sublime ; jugez-en :
* RIZ AUX CHAMPIGNONS : blé de Crèvecœur, mousserons des mines de Pailhes ;
* GIGOT : deux gigots de six livres chacun, apportés de nuit au Mas. "On" avait tué le mouton la veille dans une cave du village, et "on" s'était réjoui en se disant que celui-là, au moins, "ils" ne l'auraient pas ! Quant à Jacques, il nous prétendit "en avoir engouffré au moins dix tranches, et pas des plus petites" ! ;
* POMMES DE TERRE SAUTÉES : beurre de Crèvecœur ;
* CRÈME AU CHOCOLAT : la veille, à bicyclette, Gérard avait cherché le lait à Boissière et en avait caché le pot dans son sac à dos ; quant au chocolat, "du vrai d'avant guerre gardé pour une grande occasion", il avait été retrouvé à Mourgues au fond d'un tiroir ;
* PUDDING CABINET : mélange de restes de pain, de biscuit trempé dans du rhum et de confitures variées ;
* CARTHAGÈNE : la femme d'Alfred, qui aidait notre vieille Lise à la cuisine, en avait apporté deux bouteilles de "la sienne".
BREF, C'ÉTAIT BYZANCE !
Oncle Robert porta le premier toast au nom d'oncle Daniel et, offrit un album de photographies préparé par tante Inès, retraçant leurs cinquante ans de vie commune. Puis Michel, au nom de François prisonnier en Allemagne, parla de façon si émouvante que Bobby, impressionné, déclara ‑ quel compliment dans sa bouche ‑ que "ce toast était vraiment costaud".
Grand-papa, dans sa réponse, évoqua les absents (oncle Daniel et oncle Philippe) puis, se tournant vers Jacques et Bobby, il leur dit combien Grand-maman et lui s'étaient réjouis à la perspective de faire aujourd'hui la connaissance du dernier de leurs petit-fils, Thierry, d'autant que, vu son âge, une nouvelle occasion pourrait ne plus se présenter. Il s'adressa enfin à Jacques et Jacqueline pour les féliciter de la perspective, encore confidentielle, d'une prochaine relève des générations.
Le tour d'Henri, que nous attendions avec impatience, à la table des petits-enfants, arriva enfin... Il devait parler de nous ! en effet, s'exprimant au nom du "personnel du Mas", il énuméra tous ces moissonneurs, vendangeurs, cuisinières, charcutières, femmes de chambre, petites mains, etc... remerciant pour l'accueil et l'affection reçus durant tant d'années, grâce auxquels nous avions appris à mieux comprendre et aimer nos grands-parents, à nous attacher à ce vieux Mas et à tisser entre nous, cousins germains, des liens si étroitement unis.
Au salon, où Grand-maman offrait le vieux Curaçao réservé aux très grandes occasions, oncle Pierre évoqua la mémoire d'oncle Henri, puis il décrivit ses premières impressions de gendre découvrant le Mas.
Une grande surprise nous attendait : chaque petite-fille reçut un bracelet en or, confectionné à partir des chaînes de montre de nos deux grands-parents. Les petits-fils eurent droit à un historique de la famille ainsi qu'à des photos du Mas.
Michel, enfin, arracha des larmes aux adultes en lisant des textes de Jammes et de Ramuz tout spécialement choisis par lui pour ses parents; impressionnés, Jacques et Bobby trouvèrent "tout cela épatant et plein de sentiment". En déclarant à leur propos "ils viennent de découvrir l'Esprit de la Famille Coste", Madeleine eut le mot de la fin.
Toutefois, la journée n'aurait pas été complète pour nos grands-parents, si le pasteur Schneider n'était arrivé avec sa femme sur le coup de trois heures, et si un culte n'avait pas été célébré dans la grande salle-à-manger transformée à cet effet par l'ensemble des petites-filles. En outre, pour l'occasion, nous avions répété à quatre voix le Psaume "Bénissons Dieu, mon âme en toutes choses...". Le pasteur prêcha évidemment sur le thème "si Dieu ne bâtit la maison", "la maison bâtie sur le roc"...
La journée s'est achevée sur "l'aire" à contempler vignobles et pinède dans l'apaisante lumière du soir..., cependant que Gérard continuait à prendre des photos !
Eglantine Morel
9.2.8 - Françoise Dommel
Cher Jacques,
J'ai bien reçu ta lettre circulaire et j'espère que quelques photos pourront constituer une réponse à ta requête. Les mots Mas de Coste évoquent pour moi une foule de souvenirs. Il y en a qui sont profondément enracinés comme ceux de mon enfance. Je t'envoie cette photo où tu reconnaîtras sans peine les personnages, y compris toi-même au premier plan ! Cette photo illustre la naissance des liens qui se sont créés entre cousins grâce aux séjours réguliers faits au Mas de Coste, chaque année, chez nos grands-parents. Ces liens sont restés solides entre nous, malgré la dispersion des uns et des autres à travers le monde au cours de notre vie.
Je t'envoie également ces photos de notre grand-père, l'une sur l'aire à sa place favorite sous le grand cèdre, l'autre à la Vigère surveillant ses arbres.
Et cette photo de Lise entrée au service de nos arrières grands-parents à l'âge de dix-sept ans, et qui est restée auprès d'eux jusqu'à la mort de notre grand-mère, témoignage d'un dévouement et d'une fidélité qu'on retrouve rarement aujourd'hui. La mort de son fils, très jeune, explique l'amour débordant qu'elle portait à tous nos enfants.
Enfin comme couronnement, cette photo des noces d'or en septembre 1943. "Le Patriarche" entouré de ses enfants et petits-enfants. Presque tous étaient là et ce fut une journée qui a marqué très fort chacun de nous.
Avec toute mon affection
Françoise Dommel
9.2.9 - Jacques Coste
Nous avions "pris ce pli"
Bobby mon frère, et moi
Dans notre "âge enfantin"
De passer nos vacances,
Une semaine à Pâques
Quelques jours en septembre
Entourés de cousins,
Chez nos grands-parents Coste
Dans leur Mas ancestral
Autant que familial.
Cinquante ans ont passé.
Eh bien "que reste-t-il"
Non pas "de nos amours"
Comme dit la chanson
Mais de tous nos séjours ?
C'est ce que je raconte,
Souriant et rêvant
Dans ces modestes pages
En commençant par A.
Ammonites et bélemnites
La marche à pied était peu pratiquée au Mas. Manque de goût. Manque d'entraîneur. Paresse. Chaleur. Tout y contribuait un peu.
Et pourtant, cet été là (1937 ou 1939 ?), tout à coup, l'idée d'une promenade flotte dans l'air. Et on est parti. Il y avait oncle Marcel. Peut-être oncle Daniel. Je ne me rappelle aucun autre adulte. Il y avait Gérard qui, comme moi, avait gardé un bon souvenir de cette balade, Henri et bien sûr Bobby - nous étions le plus souvent ensemble au Mas.
Probablement une cousine Pieyre et des enfants d'oncle Marcel.
Nous avons marché sur des terres caillouteuses, sèches, râpeuses, collineuses, quasi calabraises. Au total, très peu hospitalières. Et sous la conduite des deux oncles précités, nous avons ramassé les fameuses ammonites et bélemnites.
Nous avons aussi ramassé un caillou, je dis bien un caillou, qui nous a paru énorme. Gérard a affirmé: "çà, c'est le plat à barbe de Vercingétorix". J'ai conservé cette réponse, Bobby aussi je crois. De ce plat à barbe je me suis souvent servi. Encore aujourd'hui. Mais pas tous les jours tout de même. Comme Vercingétorix.
Après le dîner, les deux oncles ont essayé de calculer le nombre de kilomètres parcourus. Et, oncle Marcel a dit avec prudence: "neuf kilomètres, peut‑être". Une bouffée d'orgueil, un sentiment de fierté nous ont inondés. Jamais on n'avait autant marché. Et pourtant, neuf kilomètres, c'est bien peu de chose.
Arbre généalogique
Dans la salle basse, sur le buffet, contre le mur du salon, il y avait dans un cadre, le dessin d'un arbre généalogique. Ce dessin était celui d'un véritable arbre, avec racines, tronc, branches et feuilles. Et sur ce tronc et ces branches étaient écrits les noms des ascendants Coste. Cet arbre était vivant, et me parlait. J'ai passé de nombreuses minutes, accoudé sur ce buffet, à rêver sur les Jacques Coste si nombreux et si anciens qui m'avaient précédé.
La longue histoire, plus de six cents ans, de cette famille me fascinait. Il me semblait qu'une telle durée était un titre de gloire. Il me semblait aussi qu'arrêter une telle histoire serait une faute grave. Il n'était en tout cas pas question que je sois l'auteur de cet arrêt. Il fallait continuer. Chacun a ses raisons de vivre. Beaucoup des miennes sont nées devant cet arbre généalogique. Ne rien faire pour qu'une telle histoire familiale soit stoppée. Agir pour que cette formidable saga continue.
Bouillon de légumes
Au Mas, à cause de la chaleur, de la nourriture, mais plus probablement de mon manque de robustesse, j'étais souvent "patraque" comme on disait. En 1938, j'ai attrapé une varicelle carabinée, je m'en souviens fort bien. Ma mère et ma grand-mère s'occupaient de moi avec dévouement. Le remède souverain, miracle, passe-partout, pour me sustenter ou me guérir, ou les deux à la fois, était le bouillon de légumes. Ce mot me flanquait une terreur épouvantable. C'était pour moi la condamnation, l'enfermement, la punition, la manifestation que j'étais vraiment malade et pour longtemps. En outre, je n'aimais pas du tout ce breuvage qui me paraissait mystérieux. Mère et grand-mère essayaient en vain de me convaincre des vertus de cette potion. Je refusais leur argumentation pourtant logique. L'idée géniale d'une de ces deux dames a consisté à me proposer de voir comment on faisait le bouillon de légumes. Je suis donc descendu dans la cuisine emmitouflé de couvertures, car j'avais une forte fièvre, et j'ai regardé Mathilde ou Lise préparer les légumes et les transformer en un délicieux breuvage. "Cherchez l'épingle" enseignait Alain.
Chevaux
Il y avait au Mas deux chevaux pour les travaux de la ferme. Ils logeaient dans l'écurie située sous la "grande chambre" et les deux chambres voisines. La nuit, on les entendait bouger et frapper le sol de leurs sabots ferrés. Tous les soirs ils étaient détachés et conduits à l'abreuvoir, situé entre la remise et la porte d'entrée. Cet endroit existe toujours.
Nous aimions, Bobby et moi, voir ces chevaux descendre maladroitement la pente de pierres lisses et rondes, entre l'écurie et l'abreuvoir, sur laquelle ils faisaient souvent faux pas et courtes glissades. Nous aimions bien aussi tourner la manivelle pour faire monter l'eau et remplir l'abreuvoir, et les regarder boire. L'œil de Grand-maman était quelquefois un peu réprobateur.
Quand les chevaux avaient fini de boire et qu'ils remontaient vers l'écurie : "au lit" nous disait Grand-maman.
Eau
Dans les années 30 et 40, dans ce pays pauvre et sec, l'approvisionnement en eau pour les besoins domestiques comme pour les travaux des champs était un problème compliqué. Le ciel s'en mêlait : je n'ai aucun souvenir de pluie au Mas. La Courme, petite rivière qui coulait au pied du Mas et que nous allions quelquefois regarder, me paraissait toujours à sec.
Mon grand-père m'a dit un jour que, quelques années auparavant, il avait fallu rationner l'eau à Cannes : un broc ou un arrosoir par famille et par jour. Je n'ai pas connu ce temps.
En été 1938 ou 1939, alors que nous prenions notre petit déjeuner dans la salle basse comme d'habitude, Grand-papa arrive, son chapeau colonial sur la tête, sa canne à la main, habillé d'un pantalon noir et d'une veste de coutil blanche, tenue qu'il portait fréquemment, et nous dit, catastrophé, que chez un voisin, une citerne de soixante mètres cubes, fissurée, avait, la nuit précédente, perdu toute son eau. Pour lui c'était un drame. Ses petits-enfants, occupés à déjeuner, n'ont pas eu beaucoup de pitié pour ce grand-père, ni beaucoup d'intérêt pour la perte d'une quantité apparemment importante d'eau.
C'est cette rareté de l'eau qui conduisait Grand-papa à mesurer les quantités d'eau de pluie que la nature nous envoyait. Dans ce but, il y avait sur l'aire, posé sur un piquet, un pluviomètre, récipient en zinc, ressemblant à un vase de fleurs. Quand il avait plu, l'un d'entre nous apportait le pluviomètre sur le bureau de Grand‑papa et son contenu était versé dans une éprouvette graduée. Cela permettait de calculer la quantité d'eau par mètre carré. Grand-papa notait ces renseignements sur un registre.
Il notait également les températures maxima et minima relevées sur le thermomètre accroché sur le platane du jardin. Je le vois encore, la tête en arrière, regardant ce thermomètre et le tapotant légèrement de son index, pour remettre "en roue libre" les deux curseurs.
Eté 1933
En été 1933, la famille au complet de mes grands-parents s'était réunie pour fêter leurs quarante ans de mariage, m'a rappelé Valentine.
A cette occasion, quelques photos ont été prises, par l'un des trois gendres, l'une des trois filles, ou l'une des trois belles-filles, mais pas par les fils puisqu'ils sont toujours présents sur les photos.
De toutes ces photos, la meilleure, la plus vivante, la plus présente, la moins posée, la plus naturelle, est celle de mon grand-père entouré de ses trois fils dans "l'allée de la source". Elle figure dans l'excellent récit familial de tante Marguerite. Je l'insère page suivante.
Grand-papa en tenue habituelle au Mas, veste claire et pantalon noir, un sourire apaisé, serein, heureux peut-être? C'est la seule photo qui montre Grand-papa souriant. Fier de ses fils. Sûrement. Il a soixante-huit ans.
Ses trois fils sont, et c'est caractéristique, dans une tenue vestimentaire impeccable. Tous en pantalon, chaussures, chemise à manches longues et cravate. Pas de short, de sandales, de pieds nus, de chemisette délavée, de barbe non rasée. Ces trois hommes ont l'air sérieux. Et pour une fois Henri ne sourit pas car la plupart des photos de lui le montre souriant.
Daniel, semble sûr de lui. Le fait qu'il ait fait plusieurs mois de guerre en 1917/1918, avait renforcé, m'a dit un jour mon père, son autorité naturelle.
Père et fils
Daniel Grand-papa Henri et Philippe dans l'allée de la source. Eté 1933
La Famille - Eté 1933
Philippe, Henri, Françoise, Daniel, Gabrielle, Marguerite, les Grands-parents
Debout : les hommes - Henri, Daniel, Grand-papa, Philippe
Assises : les dames - Inès, Grand-maman, Christine, Georgette
Mon père d'une contenance plus maladroite, manipule une baguette de bois, traduisant une certaine angoisse, un certain doute. Trois hommes de la jeune élite française. Ils avaient trente-quatre, trente-deux, et vingt-neuf ans. Cette photo est remarquable. Avec Eglantine, Jacqueline et Valentine j'ai cherché à savoir qui avait pris cette photographie. Mes trois cousines pensent que ces quatre portraits sont l'œuvre de tante Gabrielle. Bravo à elle.
Deux autres photos, prises au même moment, méritent évocation : celle de mes grands-parents et de leurs six enfants, et celle de mes grands-parents avec leurs trois fils et leurs trois belles-filles. A part mon père, pas très à l'aise, tous rient et ont l'air heureux.
En cet été 1933 tout semble encore calme et pourtant les orages approchent.
Sur le plan national, nous connaissons tous les drames qui ont frappé notre pays. La date 1936 et le mot Ruhr, associés ou non, ont dû résonner lamentablement dans le cœur de mon grand-père.
Sur le plan familial, quelques semaines plus tard, le drame est total : oncle Henri mourait soudainement.
Cet été 1933, n'a-t-il pas été le dernier été heureux de mes grands-parents ?
François et Michel
En 1938, François avait été en même temps, ou presque, reçu à l'Ecole Polytechnique et opéré de l'appendicite. Sa convalescence se déroulait au Mas. La consigne médicale était la suivante : bouger le moins possible. Il vivait au premier étage, prenait ses repas avec nous dans la grande salle à manger et dormait dans le bureau de notre grand-père. Après le dîner, François dans son lit, tante Marguerite nous invitait, mes grands-parents, ma mère et moi, à les rejoindre dans le bureau-chambre, et la soirée se terminait autour du lit de François.
Je quitte le Mas et fais un saut rue Pierre Curie. En mai de cette même année, j'avais accompagné mes parents à la première communion de Michel rue Madame, puis rue Pierre Curie pour le goûter traditionnel. J'errais dans l'appartement au milieu de personnes plus grandes que moi. Tout à coup, une voix au-dessus de moi demande "où est François" ? Et une autre voix, toujours au-dessus de moi, répond : "il est parti travailler". Qui a questionné, qui a répondu, je n'en sais rien. Mais j'ai bien cru que mes deux bras allaient tomber sur le tapis. Alors il faut travailler même le dimanche ? Et il y a des gens qui, comme François, préfèrent travailler plutôt que se distraire avec leurs cousins un jour de fête. Je n'y comprenais plus rien.
On m'a poussé vers une table dans la salle-à-manger. Il fallait jouer. Michel s'est donné beaucoup de mal, je m'en souviens bien, pour distraire ses hôtes. Le remords me rongeait. Je joue. D'autres travaillent. Où est la vérité ?
Une question : mes grands-parents étaient-ils présents à cette fête ?
Grande chambre
Au bout du couloir, parcimonieusement éclairé, quelques marches, et l'on était devant la porte de cette "grande chambre". Je ne savais jamais où était le bouton de la porte, et tâtonnais toujours quelques secondes avant de le trouver.
Grande, cette chambre l'était assurément, surtout comparée aux autres chambres du Mas. Elle était en outre gaie et claire, alors que les deux chambres voisines, dites de pitchpin et de la tour, (les appelle-t-on encore par ces noms ?) étaient sombres.
On y trouvait de tout, un inventaire à la Prévert : des lits, (deux ou trois), un piano, une table, quelques chaises, deux ou trois caisses de cubes de bois, des boîtes de soldats de plomb, deux grandes armoires, un cheval de bois, une locomotive Märklin, (ce qui m'humiliait beaucoup : les Français ne fabriquaient-ils pas de trains ? ) des livres extraordinaires sur les animaux et d'autres plus sérieux...
Cette pièce était une sorte de "recreation-room" comme disent les Américains. On s'y réunissait souvent, et on jouait. Assez peu en somme car une fois que l'on avait déployé par exemple les soldats on ne savait pas du tout quoi en faire, faute de culture militaire. Cette grande chambre, bien transformée aujourd'hui était surtout le lieu de conversations interminables entre cousins. Un fois en 1943 on y a même dansé : je me rappelle Béatrice, excellente danseuse, me montrant les pas de la valse.
La Côte
C'est ce morceau de route qui, partant du hangar, se terminait par un tournant vicieux pour déboucher sur l'avenue. L'état de cette côte était lamentable, il faut le dire : peu ou mal entretenue, médiocrement revêtue de goudron, abîmée par le passage continuel de charrettes et de leurs bandages d'acier destructeurs, et par les fers des chevaux.
Cette côte ‑ je dis côte car elle ne posait problème qu'à la montée, tandis qu'à la descente on était aidé par la pente, ‑ était la terreur des automobilistes, mes oncles. Et les discussions sur la manière d'attaquer cette "p..." de côte, de déboucher au bon endroit au tournant final, d'éviter le fossé, d'enclencher au bon moment la première vitesse, bien entendu non synchronisée, de braquer dans le bon angle, car quelquefois, faute d'une bonne entrée dans le tournant du premier coup, il fallait s'y reprendre à deux fois pour gagner l'avenue salvatrice, étaient nombreuses et véhémentes, avec force gesticulations des jambes et des bras. Monter cette côte tenait de l'exploit. Le Paris-Dakar en comparaison, laissez moi sourire... Avec mes dix ans, je regardais et écoutais, un peu stupéfait, ces messieurs d'une bonne trentaine d'années, évoquer tant de difficultés.
Aujourd'hui, et depuis longtemps, on roule sur cette côte comme sur une autoroute. On a peine à imaginer son état dans les années trente et quarante.
L'avenue n'avait qu'un défaut : des guêpes ou abeilles très nombreuses dans les lauriers. Je m'en écartais prudemment.
Lavondès
Grand‑papa était une autorité et on venait le consulter et lui demander conseil. Ce jour là, il était interrogé par son neveu Henri Lavondès qui, venant d'obtenir la mention très bien à son premier baccalauréat, voulait savoir s'il lui fallait faire Philo ou Math élém. Je vois encore Grand‑papa et Lavondès s'éloignant dans l'avenue, côte à côte, et bavardant. Au retour Grand‑papa nous a raconté le message qu'il avait donné à son neveu. "Quand tu auras quarante ans, tu pourras toujours lire, histoire, philosophie, littérature. Tu ne liras jamais de mathématiques, donc étudie les mathématiques dans ta jeunesse, sinon tu n'en feras plus jamais". Ce raisonnement m'a paru frappé au coin du bon sens. Je m'en suis servi auprès de mes enfants qui l'avaient compris depuis longtemps. Il y a un an j'ai raconté cette anecdote au frère Lavondès qui ignorait tout de ce dialogue d'il y a plus de cinquante ans. Il ne semble pas que le Lavondès à "mention très bien" ait suivi le conseil du grand‑père, mais peut‑être lit‑il des mathématiques ?
Lectures
Pendant les moins de cent jours que j'ai vécus au Mas avec Bobby, entre 1935 et 1943, nous étions très généralement entourés de cousins et les conversations passaient avant la lecture. Mais c'est au Mas que j'ai découvert et dévoré avec passion les Arsène Lupin, quelques bons récits d'aventures et des petits romans anglais.
J'avais, cet hiver‑là, lu "Les Misérables", que j'avais beaucoup aimé et le dis à Grand‑papa. Il me dit : "non" en bougeant la tête, ce qui signifiait que je n'avais pas lu un bon livre. Et le soir même il me donnait à lire "Un Violon" de Gréville. J'ai lu ce roman. Je ne suis pas le seul. Il me semble qu'Eglantine et Béatrice ont eu la même mission. Mais je confesse en souriant, et tant pis si Grand‑papa m'entend, que si je me rappelle beaucoup de détails du célèbre roman de Hugo, je ne me rappelle rien, mais rien du tout, du livre de Gréville.
Grand‑maman, au moment de ses noces d'or, n'était pas peu fière, de me raconter qu'à son mariage étaient venus deux écrivains français camarades de l'X de Grand‑papa : Marcel Prévost et Edouard Estaunié.
J'avais déjà lu du Prévost. Je ne m'en vantais pas trop. Plus tard j'ai lu plusieurs des romans d'Estaunié qui m'ont laissé un très bon souvenir.
Pourquoi Grand‑papa ne m'a‑t‑il pas donné une œuvre d'Estaunié plutôt que du Gréville ? Pourquoi pas du Balzac tout simplement ?
C'est au cours de cette même conversation que Grand‑papa, je ne sais plus comment lui et moi en étions arrivés à ce nom célèbre, m'a raconté l'histoire de la famille Michelin. Excellent souvenir.
Lise
Lise, c'était un visage fin, un œil pointu, des joues rondes et douces. et des cheveux blancs. Lise c'était une blouse bleue et un tablier blanc, des mains toujours mouillées qu'elle séchait en les frottant sur son tablier. Lise c'était un sourire moqueur et généreux. Bavarde, elle avait peut-être son franc‑parler avec mes grands‑parents. Elle l'avait sûrement avec les enfants que nous étions Bobby et moi. "Je vais le dire à ton grand‑père", phrase dont elle nous menaçait après que nous avions fait je ne sais quelle bêtise, et nous en faisions beaucoup.
Lise, c'était la cuisine. Elle était sur le devant de la porte de la cuisine pour nous donner les plats ou nous attraper. Lise c'était la surveillante de nos bains dans la salle de bains du bas.
L'atmosphère, le rire, la bonhomie, le travail quotidien, la participation à notre éducation, c'était Lise. Les servantes de Molière, c'était Lise.
Son vrai prénom était Louise et son nom Bénézet. Elle est née à Saint Quentin, près d'Uzès, le 25 août 1870. Elle a épousé le 2 août 1902, Albéric Aussignargues, cultivateur, né le 3 septembre 1875. Un fils Albert est né, à Saint Quentin, le 14 juillet 1904. Il est mort trois ans plus tard, le 6 février 1907. Lise est décédée, à Cannes, le 14 février 1967 à quatre-vingt-dix-sept ans.
D'après Jacqueline, Louise et son mari ont travaillé chez mes arrière-grands-parents à Paris, elle comme femme de ménage et lui comme cocher.
Llinares
Llinares, nous l'appelions ainsi, était le fermier, le bayle de mon grand-père. En 1943, il avait vingt-quatre ans. C'était un grand sportif. Il m'a dit à l'époque que pendant son service militaire, il avait pratiqué intensément la course à pied et qu'il était devenu champion de son régiment au "cent mètres" : douze secondes. Pour un amateur, c'est une vraie performance.
Sous ses ordres pendant les vendanges, je l'ai bien vu et beaucoup apprécié. Llinares aimait le Mas et son métier. Jamais de mots désagréables en direction de l'époque, de son patron, des conditions de travail, des ressources financières, des vacances, ou de l'éducation des enfants.
Je l'ai revu quelques minutes, des années plus tard, lors d'un passage au Mas avec Geneviève. Il se rappelait bien, et avec le sourire, ce temps des vendanges. Un bon professionnel. Un homme équilibré. Peut-être un homme heureux.
Sa femme, la charmante Fanny qui, comme nous, coupait le raisin pendant les vendanges, était la fille de Mandon, précédent fermier de Grand‑papa qui vivait et travaillait au Mas, avec fille et gendre. Il avait fait la guerre de 1914‑1918, avait été gazé et miraculeusement survivait.
Mas de Coste
Pourquoi cette particule ? Elle était officielle puisque, sur le montant de droite de la porte du petit jardin, on la voyait imprimée en noir sur une tôle émaillée blanche : Mas de Coste. Pourquoi pas Mas Coste ? Qui a choisi cette appellation ? Sur quelle base ? Pourquoi l'a‑t‑on gardée ? Ce n'est pas grave. C'est simplement curieux. Ma tante Thuret, très puriste, ne disait jamais que Mas Coste. Nous disions le Mas. Il y avait un Mas, un seul, une seule référence, celui où j'habitais quelques jours par an. "Tu vas au Mas" me disait ma mère. Dans ma pensée, le Mas était une maison familiale, commençant par un M majuscule.
Mensuration
C'était une tradition : Grand‑papa mesurait nos tailles. Dans la salle basse, sur la porte de couleur verte qui conduisait à la cave ou à ce qui me semblait une cave, il y avait une large bande de peinture gris clair, permettant de laisser visibles les indications au crayon de dates, tailles, et initiales du petit-fils ou de la petite-fille qui se faisait mesurer. Un livre appuyé à la fois contre la paroi verticale et sur la tête de l'enfant, solidement tenu de sa main gauche, un crayon dans sa main droite, Grand‑papa notait. Et les comparaisons démarraient... Cette mensuration familiale donnait lieu à des commentaires nombreux. Les grands vainqueurs étaient François et Michel.
Monte-charge
Ce monte-charge reliait la cuisine et la grande salle‑à‑manger. Les battants qu'on plaquait, les bruits de courroies, de poulies, de roues qui tournent, l'arrêt brusque de ces bruits, accompagné du choc des assiettes, signifiant que le monte-charge était arrivé, ou en haut ou en bas, en bout de course, l'utilisation de l'espace vertical comme porte voix, tous ces bruits sont propres au Mas. En voyant, il y a quelques années, le monte-charge que Louis II de Bavière avait fait construire à Chiemsee, appareil aussi moderne que compliqué et qui n'a jamais servi, je pensais au monte-charge du Mas. Bougrement utile. Aucun d'entre nous n'avait le droit d'y toucher, de peur de casser quelque chose... et faire réparer un engin pareil en ces temps de pénurie !
La salle basse - vers le petit jardin
A gauche, la porte vers la cave.
Sur la droite de cette porte, une bande foncée, sur laquelle sont notés les résultats des mensurations.
Combien de noms ? Personne ne les a comptés.
Et chaque année il y en a davantage.
Quand ces passages sous la toise ont‑ils commencé ?
Laurent me répond "à la fin du XIXe siècle"
Cette porte, c'est de l'or.
Musique
Les personnes qui m'enseignaient le piano : deux grands-mères, ma mère et mes professeurs, étaient toutes du sexe féminin. J'en concluais que la musique était un art féminin, ce qui quelquefois m'humiliait un peu car je ne me sentais pas appartenir à ce sexe.
Vers douze ans naît la question suivante: pourquoi jamais un homme en musique?
Les hommes dont je disposais étaient mon grand‑père et mon père. De mon grand‑père je n'ai jamais eu un mot sur cet art sauf la chanson du crocodile (voir pavillon de Daniel).
Mon père s'est mis à me raconter sa conception de la musique, citant constamment son père, méthode qu'il a d'ailleurs souvent pratiquée. Donc le discours musical de mon père aurait pu être celui de mon grand-père. Il faut connaître le discours et examiner les faits.
Que disait le discours ?
La musique est un art qui développe la sensibilité, les sentiments, et même la sentimentalité, caractéristiques humaines qui conduisent à la fragilité du caractère et donc à l'échec de la vie. Qui veut être un homme ne doit pas faire de musique.
C'est un discours que je répète presque mot pour mot, tant il me frappait quand mon père me l'assenait avec énergie et conviction sur ma tête de petit garçon.
Que disaient les faits ?
Ma grand‑mère était une très bonne pianiste. Il y avait un très bon piano à queue quai de La Fontaine, deux pianos droits et un harmonium au Mas. Bel équipement en vérité.
A la deuxième génération, Marguerite, Gabrielle, Daniel, Henri et mon père ont travaillé piano, violoncelle, violon et alto. Françoise, j'en ai montré la preuve à son fils Henri, donnait à son frère Henri de retour d'Indochine, des œuvres de musique de chambre remarquables, très peu connues qui démontrent que ma tante Françoise était remarquablement au courant.
A la troisième génération Michel, Eglantine, Françoise, les six enfants de Philippe, ont travaillé piano, violon, violoncelle et flûte. Ma mère a eu un rôle important.
A la quatrième génération, celle de mes enfants, même refrain et dans toutes les familles. Mes quatre enfants ont travaillé piano, flûte et violon. Et les concours se sont très bien déroulés.
A la cinquième génération, le sens musical et le travail font toujours leur œuvre et le grand‑père que je suis, se réjouit de voir ses petits-enfants faire de la musique.
Donc entre le discours et les faits, la contradiction est totale. Le discours a tort et les faits raison. Mais mon père et peut-être mon grand‑père n'en étaient pas à un paradoxe près.
Noces d'or : 20 septembre 1943
Un des grands moments de la vie du Mas d'avant 1945. Mes oncles, tantes, cousins et cousines, je ne me rappelle pas d'autres visages non familiers, à part celui du pasteur Schneider, honoraient mes grands-parents pour leurs cinquante ans de mariage : 1893‑1943. Pour cette occasion, ma mère m'avait fait apprendre quelques vers de Philemon et Baucis avec mission de les réciter devant l'assemblée familiale.
Il y eut les jours précédant cette date importante une grande agitation au Mas. Arrivée de personnes et de victuailles, conciliabules, préparatifs, effets de surprise voulus ou non voulus.
Tout le monde s'agitait beaucoup et les cousines Pieyre se sont une fois de plus multipliées. Nous les jeunes, en plus du reste, sous la direction de Michel, répétions en cachette, ce qui n'était pas simple, le psaume 103, que nous avons, bien sûr chanté, et bien chanté d'ailleurs.
Qu'avions-nous à déjeuner ? Aucun souvenir, à l'exception du "gigot de...". indiqué par Michel sur le menu qu'il avait dessiné. Très joli travail.
J'étais de mauvaise humeur. Bobby aussi me semble‑t‑il. Pour deux raisons: l'une qui nous touchait tous les deux, l'autre qui me concernait personnellement.
Nous nous trouvions isolés au milieu de familles mieux réunies, plus complètement réunies que la nôtre, même si elles nous étaient familières et amicales.
En effet, d'une part, mon père avait fait dire qu'il ne viendrait pas, et d'autre part, ma mère et mes quatre plus jeunes frères et sœurs, Thierry avait un an, n'étaient pas là non plus, bloqués à Clausonne.
Le moyen de transport, un taxi gazogène, réservé depuis plusieurs jours, était en panne et aucun autre moyen de transport n'était disponible dans l'instant. Misère des temps.
Toutes ces difficultés n'ont été connues que très lentement. Il n'y avait pas de téléphone au Mas et les renseignements arrivaient par dépêche, deux ou trois, apportés par le facteur de Cannes. Il devait falloir deux heures pour relier Clausonne et le Mas par télégramme. Suprême pauvreté.
Bobby et moi errions d'un groupe à l'autre, désœuvrés et déçus que nos proches ne soient point là.
Au cours du déjeuner mon grand‑père a dit la phrase suivante, courte, gentille et mélancolique, que personne n'a reprise au vol : "quand à notre âge, on ne voit pas quelqu'un, il y a peu de chance qu'on le voie jamais".
Préoccupé par l'absence de ma mère et de mes frères et soeurs, j'ai conclu dans un premier temps que Grand-papa pensait à Thierry, qu'effectivement il ne connaîtra pas. Ma colère calmée par cette pensée aimable envers ma famille, j'ai dans un second temps, réalisé mon erreur : Grand-papa devait surtout penser à François, prisonnier en Allemagne. De ce cousin, on avait des nouvelles de temps en temps. La rue de la Faisanderie et la rue Pierre Curie n'étaient pas tellement éloignées. Mon grand-père ne reverra pas François.
Noces d'Or - 20 septembre 1943 - La grande salle-à-manger
1- dans l'angle au fond, monte-charge
2- 1/4 du tableau du renard et du lapin
3- le piano était dans l'angle à gauche
4- cheminée
5- porte vers le bureau de grand‑papa
6- fenêtre donnant sur le petit jardin
7- porte donnant sur l'escalier
L'autre raison de ma fureur avait pour origine La Fontaine et Philémon et Baucis. La question qui me torturait l'esprit était la suivante : pour réciter ces vers devant toute l'assemblée, il me faut lui imposer silence. Comment faire, tout occupée qu'elle est, à déguster les bons plats du repas, et à parler, converser et manifester son contentement ? Cette question me semblait proprement insoluble. Au fur et à mesure que le temps s'écoulait, je voyais de moins en moins comment lever le doigt, comme en classe, et annoncer que j'allais réciter quelque chose.
Et l'idée qu'à mon retour à Clausonne, je devrais avouer à ma mère, déjà fortement en courroux contre le monde en général, que son imbécile de fils n'avait pu réciter les vers prévus, déclencherait certainement des foudres de première grandeur. Et je m'y connaissais. "Cela allait être ma fête à moi" comme aurait dit Céline.
Pendant que j'invoquais tous les dieux de l'univers pour qu'ils viennent à mon aide, tante Inès remettait à ses beaux-parents un recueil de photos conçu et relié par elle, et Michel remettait un recueil identique à ses parents qui fêtaient ce jour là leurs noces d'argent. Je ne me rappelle rien, à ma grande honte, des toasts des deux littéraires de la famille, oncle Pierre et Henri.
L'idée m'est alors venue de demander conseil à quelqu'un. J'aimais bien Madeleine et lui ai exposé mon problème. Elle m'a calmé de quelques mots. L'après-midi s'est écoulée plus sereinement ce qui m'a permis de regarder le pasteur, Monsieur Schneider et sa femme. Et j'ai eu, pendant sa prédication qui m'est passée au‑dessus de la tête, une pensée très admirative à leur endroit. Ce ménage, jeune, venait de perdre un bébé. Je trouvais extraordinaire que cet homme, forcément dans la peine, ait le courage d'apporter à notre famille un message amical et/ou divin alors que c'était lui et sa jeune femme qui, à mes yeux, avaient besoin de réconfort.
Après le dîner, nous nous trouvions réunis dans le salon du bas, les moins jeunes que moi ‑ Grand‑papa était monté se coucher ‑ discutant et se remémorant les temps forts de la journée. Je me disais qu'avec mes vers, même écrits par La Fontaine, j'allais déranger tout le monde.
Comme promis, Madeleine s'est levée et a dit : "Grand‑maman, Jacques veut...". J'ai oublié les autres mots. Je n'ai en revanche pas oublié les gestes des mains et des avant‑bras, familiers de Madeleine.
Et dans la seconde qui a suivi, debout, le dos contre la porte qui donnait sur la salle basse, Madeleine assise à côté de moi, un sourire ironique sur les lèvres, j'ai plongé. La surprise a été générale et La Fontaine est tombé comme des cheveux sur la soupe. Mais je pouvais dire "mission remplie". Sache‑le, ma chère Madeleine, où que tu sois, ton aide ce jour-là m'a été extrêmement précieuse.
Mes grands-parents étaient‑ils contents ? Toute cette agitation autour d'eux, l'absence de certains de leurs descendants très proches : François, oncle Daniel, mon père, ces trois années de disette, d'occupation, de peur, et d'horreurs dont on savait encore peu de choses, cette distorsion entre cette fête et le monde extérieur en folie, ne laissaient pas apparaître sur leurs visages un rayonnement quelconque. Mon souvenir est plutôt leur mélancolie.
Malgré cette grande tempête sous un petit crâne, cette journée des noces d'or, très bien organisée, a été particulièrement réussie.
Oncle Henri
Je ne peux parler du Mas sans évoquer oncle Henri, même si je ne l'ai pas connu.
D'abord parce que des photographies de lui, excellentes, de véritables portraits, étaient accrochées aux places d'honneur dans le salon. En quelque sorte il présidait toutes les conversations. Il est tout sourire. Sur toutes les photographies de lui d'ailleurs, solitaire ou en groupe, il sourit. Caractéristique plus rare chez ses frères et sœurs.
Ensuite, parce que des objets divers, venant du Japon, étaient visibles et utilisables dans ce même salon, et probablement ailleurs dans la maison (un tapis dans le salon du bas, et le tapis dans la grande salle‑à‑manger). Des coquillages, de superbes coquillages à l'intérieur rouge. On était prié de plaquer ces coquillages contre son oreille, et de dire qu'on entendait le bruit de la mer. Combien de fois avons‑nous cru ou fait croire à cette légende ? Des fauteuils, rappelant les transats français à lanières de cuir noires, bien utiles également, dans le salon.
Enfin parce que, et je fais une légère marche arrière, c'est au Mas que oncle Henri et tante Christine ont décidé de se marier.
En 1957, un collègue près de la retraite me demande : "êtes‑vous parent d'Henri Coste" ? ‑ "oui, un de ses neveux" ‑ "Ah, bien. Je me le rappelle très bien, je l'ai bien connu, il était charmant".
J'ai récemment, trouvé quelques lettres d'oncle Henri à mon père. Ce qui frappe d'abord, surtout quand on connaît la calligraphie Coste en général, c'est l'écriture de cet oncle : grosse, haute, toutes les lettres totalement et, probablement lentement, formées. Elle me rappelle la calligraphie de Chateaubriand. Quant à leur contenu, il démontre une profonde amitié entre les deux frères, Henri et Philippe. Mon père m'a dit plusieurs fois, à quel point l'enseignement et la vie à l'école polytechnique lui pesaient, le mauvais moral qui était le sien, et le réconfort que lui apportait son frère Henri, quand il revenait chaque semaine rue Ampère. Cette confidence est tout à fait vraisemblable quand on lit les lettres. Elles sont profondément affectueuses.
Le Salon
Fenêtre donnant sur la Calade
A droite, la porte vers la salle basse
Oreillettes
Voilà un mot propre au Mas. Il n'y a qu'au Mas que je l'ai entendu et prononcé. L'oreillette n'était ni une crêpe, ni une pizza, ni un sablé, ni une gaufre, ni un beignet, ni un gâteau. Mais c'était, comme les aliments que je viens d'énoncer, un produit fait à partir de farine, de sucre et frit dans l'huile. Grande comme une main, rigide, légère, d'une belle couleur jaune, très bonne, et craquante sous la dent, l'oreillette était délicieuse sous le palais.
On les apportait dans des corbeilles à linge de grandes dimensions, portées par deux personnes. Je n'ai pas le souvenir qu'on en faisait au Mas, mais on en mangeait et c'était l'essentiel. Que certains maux d'estomac, que certaines difficultés de digestion aient eu pour origine l'absorption excessive d'oreillettes ne me surprendrait pas.
Pasteurs
Le Mas sans pasteur n'était pas le Mas. J'en ai connu trois.
1- Haein : il a certainement eu un rôle important. D'abord, peut‑être, parce qu'il est resté longtemps en poste à Cannes et qu'il est donc devenu familier de mes grands-parents. Mais surtout peut-être parce qu'il avait une conviction absolue: "sa foi aurait renversé les montagnes" me disait Grand‑maman. Quel intérêt, quel réconfort, quelle réponse Grand‑maman trouvait‑elle dans la conversation et dans le discours de ce pasteur ? Je dis Grand‑maman, parce que dans mon souvenir c'était elle le leader avec Haein ; Grand‑papa suivait. Ce pasteur devait être flatté par la présence de mes grands-parents, et pour eux, se mettait en quatre. Grand‑maman allait quelquefois au presbytère. Je l'y ai accompagnée, une fois au moins, dans la Renault d'oncle Robert Bonnet.
Je me rappelle très bien ce pasteur, petit, très droit, le regard conquérant, la Bible sous le bras, et les mains solidement jointes sur son ventre. Sa voix était sèche, cassante, et son discours, sans hésitation. Il a été nommé en 1942 pasteur à Romans, ce qui était pour lui une promotion. Mais pour mes grands-parents quel chagrin a causé ce départ ?
2- Schneider : Le contraire de Haein. Grand, maigre. Une belle voix ronde, chaude, sans accent méridional. Avec un tel nom, il devait être du nord. Je ne l'ai vu qu'une fois, aux noces d'or.
3- Leenhardt : Il n'était pas pasteur à Cannes mais professeur de théologie à Montpellier. Je l'ai vu et entendu une fois au Mas. Il a prêché sur le terrain de tennis. Il était grand, massif, un peu chauve et parlait lentement. "c'est évident, me dit Grand‑maman, quand on est grand comme lui, on parle lentement".
Nous étions nombreux ce jour‑là. Bien entendu nous chantions des cantiques. Mais, malgré les exhortations de Leenhardt, personne ne voulait "entonner". Alors Leenhardt entonnait. Ce qui m'a frappé dans ces démarrages de cantiques, et c'est pourquoi j'évoque ce souvenir, c'est le regard déçu de cet homme devant le groupe d'enfants passifs qu'il avait en face de lui. Je n'ai pas oublié ce regard.
Patience
A Nîmes comme au Mas, pour se distraire, ou pour penser à autre chose, ou à rien du tout, il arrivait à Grand‑papa de faire une patience. Toujours la même: "la sept". Le jeu de cartes lui avait été donné par tante Inès. Il s'en servait volontiers. Je le regardais déplacer les cartes avec calme et précision. Avec l'esprit scientifique qui le caractérisait, Grand‑papa, aurait très bien pu jouer au bridge ou aux échecs. De mon temps, ces mots étaient absents de son vocabulaire. Mes cousins ont peut-être des souvenirs différents.
Pavillon de Daniel
C'est mon arrière grand-père, le Général ‑ il avait été lieutenant pendant la guerre de Crimée ‑ qui avait désigné tel ou tel endroit ou objet du Mas, du prénom de ses six petits‑enfants. Je ne sais pas à quoi étaient liés les prénoms de mes trois tantes et d'oncle Henri. Par contre, la fontaine de Philippe d'où je n'ai jamais vu sortir une goutte d'eau, et surtout le pavillon de Daniel faisaient partie du vocabulaire courant.
Ce pavillon abritait une table de ping-pong. Et c'est là que les ennuis commençaient.
Jouer au ping-pong exige quatre choses : une table, un filet, des raquettes et des balles.
Dans les quelques semaines, voire dans les quelques jours qui suivent l'achat de cet équipement, il y a presque forcément un élément qui manque. Et dans les temps difficiles que nous vivions, loin d'une ville, généralement sans un sou, remplacer quelque chose était très difficile, sinon impossible.
Et donc on ne coupait pas à la phrase approximative suivante: quel est "l'enfoiré" qui a fait disparaître ou cassé ou crevé la balle, la raquette ou le filet? Un des éléments mobiles manquait toujours. On était vite découragé. De plus on ne jouait pas bien. Et comme, enfin, les pieds des joueurs "traînaient dans la poussière" comme la "longue queue" du fameux "crocodile qui partait pour la guerre", message musical unique de mon grand‑père mais auquel j'ai fait franchir les générations, l'envie de jouer s'arrêtait vite. Alors on bavardait. Je n'ai rien contre la conversation.
La Terrasse -Le Pavillon de Daniel
De l'autre côté de la barrière : l'avenue
L'autre moitié de la Terrasse - Au fond le fameux cèdre
Pétain
Les discussions sur des sujets généraux étaient ‑ mais c'est vrai, j'étais bien jeune ‑ rarissimes. Les mots clés de l'époque, travail, résistance, occupation, gaullisme, pétainisme, STO, chômage, combats, prisonniers, n'ont jamais été l'objet de discussions en ma présence.
L'époque ne favorisait pas ce type de confidences. Il est possible que mes cousins et cousines plus âgés aient d'autres souvenirs. Une fois cependant, pendant l'été 1943, le rôle de Pétain a été évoqué.
Etaient réunis dans le salon : Grand‑maman, Grand‑papa, probablement une cousine Pieyre, Bobby et moi. Tante Gabrielle a lu dans le plus grand silence, un texte d'un diplomate suisse, Stucki, sur le rôle de Pétain pendant les années précédentes. Témoignage nuancé. Seul, a commenté ce texte, Grand‑papa, penché en avant, les avant‑bras sur les genoux, dans une phrase de quelques mots sur les aspects négatifs et positifs du rôle de Pétain.
Petit déjeuner
Pendant l'hiver 1939‑1940, nous avons vécu ma mère, Bobby et moi, quai de La Fontaine, chez et avec mes grands-parents. Nous prenions notre petit déjeuner ensemble. Et, pendant que j'avalais ma soupe, je regardais Grand‑papa. Son petit-déjeuner était un vrai repas : saucisson, pain, beurre, café au lait, olives, pruneaux, verre de vin... J'en oublie certainement. Cela me paraissait aussi surprenant qu'intelligent. Pendant les vendanges en 1943, Grand‑maman avait l'habitude de nous préparer notre petit-déjeuner, dominé par l'illustrissime fromage cancoillotte, et la très bonne confiture de prunes. Un matin elle m'a dit : "il faut commencer sa journée le ventre plein. Quand ton grand‑père partait pour la mine, il avait toujours pris, avant, un solide petit-déjeuner". Y avait‑il un lien entre ce goût de mon grand‑père pour les romans anglais et ses breakfasts ? Je pose la question. Simplement.
"Quand ton grand‑père partait pour la mine". "Partait pour la mine".
Laissez-moi réfléchir et regardez bien.
Grand‑papa, c'était au début du siècle.
Dans les années 30, son fils Philippe partait pour la mine.
Dans les années 50, son petit-fils Bobby partait pour la mine.
Dans les années 60, son petit-fils Thierry partait pour la mine.
Dans les années 70 et suivantes, ses arrière‑petits‑fils Nicolas, Henri, Emmanuel et Olivier étaient prêts à partir pour la mine. Mais qui parlait encore de mine ? Ils sont partis à l'étranger et en usine.
En l'honneur de tous ces mineurs, je chante un joyeux HI HO.
Petit jardin
On disait toujours petit jardin. Pourquoi petit ? Est‑il vraiment petit ? Y a-t‑il ou y avait‑il un grand jardin, expression que je n'ai jamais entendue ? On entrait dans le petit jardin, puisque petit il y a, par un portillon. Il était rouge orange, soit à cause du minium, dont il venait d'être repeint, soit à cause de la rouille qui le rongeait. Quelle était sa vraie couleur ?
Ouvrir et fermer le portillon déclenchait un douloureux grincement, signe d'un manque d'huile et d'un entretien insuffisant. Mais au moins, par ce bruit, ceux qui étaient dans le jardin ou dans la maison savaient que quelqu'un venait de franchir cette "porte étroite".
Le petit escalier qui conduisait au portillon était souvent le lieu de conversations. Les interlocuteurs bavardaient sur les marches avant de franchir le portillon, comme si le franchir et rentrer dans le jardin allait changer leur comportement. Profitait‑on, sur ces marches, des derniers instants de sa propre liberté ? Peut‑être... Le portillon franchi, on était conditionné par le rythme, par les rites du Mas. On était vraiment au Mas.
Le petit jardin était un des centres de cette maison. Je me rappelle mon père, une des rares fois où nous avons été ensemble au Mas, me disant ‑ j'avais neuf ou dix ans ‑ : "ici, je suis bien" : nous étions dans le jardin.
Ce jardin est en pente. Il descend légèrement de la maison vers le portillon. Grand‑maman, contrairement à Grand‑papa, n'était pas sensible à cette déclivité : elle marchait toujours à vive allure.
Ce jardin dispensait un peu d'ombre : la treille, sous laquelle on déjeunait et dînait souvent, le platane qui renforçait la treille, et l'ombre assez diffuse des grands pins au‑dessus de la table de pierre, à l'opposé.
Ce jardin avait un bruit : celui du gravier quand on marchait et quand on déplaçait tables et chaises au moment des repas.
Enfin, nous nous délections quelquefois, à écouter les bruits des deux portes importantes de la maison : celle de la salle basse, et celle de la cuisine. Ces portes, une fois ouvertes, se refermaient par le jeu d'un puissant ressort à boudin, déclenchant un bang sonore. Notre plaisir consistait, alors que nous ne faisions rien, à écouter les deux bang successifs déclenchés par les personnes, en général fort occupées, qui passaient de la salle basse à la cuisine ou vice versa. Quand nous avions nos deux bang, nous étions contents!
Les très jolis dessins de ce jardin, œuvres de Michel que je me rappelle très bien, en 1938, au travail devant son chevalet, sont reproduits dans cette brochure.
Encre de Chine de Michel Bonnet ‑ septembre 1938.
Vue de la serre - La table de pierre est au fond à droite.
Derrière la grille du fond du jardin : l'avenue.
Le portillon est au fond à gauche.
La pompe est à votre droite
Le petit jardin - Le portillon, par Michel Bonnet
Piano
Grand‑maman était une très bonne pianiste. Je l'écoutais et la regardais jouer volontiers. Ses doigts, encore très agiles, couraient sur le clavier avec dextérité, ce dont j'étais un peu jaloux. Elle reculait sur son siège, se tenait bien droite, relevait un peu la tête, fermait les yeux, et semblait rêver. A ces moments‑là, me semblait‑il, elle connaissait un peu la paix. Chose curieuse, pendant ces courts séjours au Mas, je n'ai jamais travaillé avec elle. Elle avait probablement trop à faire et j'étais sûrement bien trop content d'échapper à l'heure quotidienne de piano. Mais en revanche, elle m'a fait travailler rue de La Faisanderie.
Grand‑maman s'asseyait soit à côté de moi, soit à côté de la porte donnant sur l'antichambre et donc loin de moi. Pour que je joue en mesure, elle battait continuellement la mesure, (le métronome était sûrement en pièces détachées quelque part, nous avions un art consommé pour démonter et casser), en frappant, de la main droite la tranche de son étui à lunettes soit sur une pile de musique soit sur sa main gauche. Ensuite, elle me faisait recommencer et recommencer tout passage mal su jusqu'à ce qu'il soit su.
Enfin, suprême bienfait, elle ne se mettait jamais en colère, ce que j'ai beaucoup apprécié.
Pompe
L'organisation sanitaire du Mas, était des plus rudimentaires. Le lavage des mains se faisait à la pompe, vieux machin en fonte, actionné par un levier en bois, qui faisait monter l'eau. Quand on arrêtait le levier, l'eau s'arrêtait de couler. Alors il fallait bien entendu re-pomper, comme les Shadocks. Mais avec des mains pleines de savon, ce qui était désagréable pour les suivants. Donc se laver les mains, seul, ne tenait pas la route.
On se lavait les mains à plusieurs. Pendant que l'un pompait, toujours comme les Shadocks, l'autre ou les autres pouvaient envisager sérieusement de se laver les mains.
L'autre problème de cette pompe concernait la chute de l'eau, très froide, qui tombait sur une pierre au niveau du sol, et qui éclaboussait nos mollets nus et transpirants, ce qui provoquait une sensation très désagréable de froid.
Alors la technique, consistait à se placer le plus loin possible de la pierre, donc de la chute de l'eau, pour ne pas être arrosés, ce qui exigeait que l'on se penchât le plus complètement possible pour attraper le jet d'eau et le savon. Certains dos étaient presque horizontaux.
Quelquefois, on laissait tomber le savon ou on ne le remettait pas en place dans le porte‑savon et le savon filait n'importe où. Alors en maugréant, on le rattrapait et on devait le laver !
Bref, se laver les mains tenait du miracle.
Le petit jardin- vers la maison
Aquarelle non datée et non signée.
Balcon de la grande salle‑à‑manger.
A gauche du banc, le platane au thermomètre.
La pompe était à gauche du platane contre la maison.
A cette pompe est attaché un souvenir grammatical très précis : un jour qu'Henri et moi nous nous lavions ensemble les mains, je commence une histoire et je dis "des fois". Henri m'arrête instantanément et me dit, "Jacques : des fois n'est pas français". Honteux, je m'arrête. Je n'ai pas oublié cet excellent conseil et l'ai resservi à mon tour bien "des fois". Et raconter ce court dialogue autour de la pompe m'enchante encore aujourd'hui.
Pradeil
Il était cultivateur et berger et vivait à Castignargues. Célibataire ? Marié ? Père de famille ? Comment vivait‑il dans cette ferme de Castignargues, sans eau, sans électricité, difficilement accessible, même en charrette ? Au printemps 1940, je me trouvais au Mas. Pradeil, en permission et Grand‑papa discutaient devant la porte du petit jardin. Je me suis approché d'eux. "Je n'en avais nul droit", probablement, et j'entends encore Pradeil dire à mon grand‑père : "je suis beaucoup plus utile à Castignargues que sur le front. Pouvez‑vous faire quelque chose". Grand‑papa a répondu qu'il examinerait ce point. Qu'a‑t‑il pu faire ? Qu'est devenu Pradeil ?
Protestantisme
Le culte et la prière étaient les deux manifestations religieuses propres au Mas.
Le culte se déroulait dans la grande salle à manger, sous le fameux tableau montrant le renard qui ne bougeait plus parce qu'il avait vu le bout de l'oreille du lapin, qui, lui aussi, ne bougeait pas davantage parce qu'il avait vu le bout de la queue du renard. Ce tableau me faisait bien sourire et m'empêchait de me concentrer sur le discours de Grand-maman.
Culte est un bien grand mot. C'était la continuation de l'école du dimanche. Ma grand‑mère, profondément croyante, m'expliquait des images. Je me réveillais aux cantiques, qu'avec Bobby, je chantais de bon cœur, accompagnés au piano par Grand‑maman. De discussions religieuses avec mes grands-parents, je n'ai aucun souvenir.
La prière, toujours la même, était prononcée avant chaque repas par mon grand‑père. Nous nous tenions debout, derrière nos chaises, les mains sur le dossier, les yeux baissés. Quand Grand‑papa s'était assuré que sa troupe tapageuse de petits-enfants était enfin silencieuse, il disait les mots suivants : "mon âme, bénis l'Eternel et n'oublie aucun de ses bienfaits. Amen".
Le texte me troublait. Bénir est‑il à l'indicatif ou à l'impératif ? Cette différence n'est pas vaine. L'Eternel ayant pour habitude de donner des ordres, j'optais pour l'impératif, même si dans le cas particulier ce n'était pas l'Eternel qui me donnait un ordre. Mais avec l'âge, je penchais plutôt vers l'indicatif.
Lisant récemment des souvenirs vécus par d'autres cousins protestants dans leur maison familiale, souvenirs parmi lesquels figure la même prière que celle de mon grand‑père, j'ai découvert avec amusement la même incertitude sur le mode du verbe bénir, certains l'ayant écrit à l'impératif, d'autres à l'indicatif. Mon père, je l'ai constaté récemment, l'écrivait à l'indicatif. Le message n'était pas très clair.
Troublante également cette bénédiction que je donnais, à l'impératif ou à l'indicatif, à l'Eternel, alors que, à la fin d'un culte, c'était, par les soins du pasteur, l'Eternel qui me bénissait. Cet échange de bénédictions me paraissait tout à fait suspect. Je comprenais le sens de l'Eternel vers le petit que j'étais, mais ne comprenais pas du tout le sens inverse du petit vers l'Eternel. Qui avait choisi ce texte ? Pourquoi l'avoir choisi ? Pourquoi avoir récité toujours le même?
Racine carrée
Je suis arrivé tard dans la vie de mon grand‑père et j'étais moi‑même jeune. Une fois, j'étais en sixième, je lui ai demandé de m'aider à résoudre un problème de mathématiques, l'extraction d'une racine carrée. Installé à côté de lui dans son bureau, je le regardais aligner les chiffres de sa démonstration: "tu peux faire comme cela" me dit‑il. Cela lui paraissait aussi facile qu'à moi difficile. Chargé de chiffres, je suis reparti dans ma chambre et j'ai fait "comme cela".
Mon grand‑père était un excellent pédagogue. En mathématiques spéciales, quand il y était élève, m'a raconté un jour Grand‑maman, "les élèves ne comprenaient pas toujours les cours du professeur de mathématiques. Alors, à la fin du cours, l'élève Coste allait au tableau et refaisait de manière claire le cours du professeur. Et tout le monde comprenait".
Mon grand‑père avait une manière très particulière d'écrire le chiffre zéro. Contrairement à la plupart des gens, il partait du bas du zéro et, dans le sens des aiguilles d'une montre remontait vers la gauche, arrivait en haut, redescendait vers la droite et fermait son zéro dans le bas.
Son écriture était petite, serrée, précise, très propre, très maîtrisée. J'ai retrouvé cette calligraphie chez mon père, très lisible à vingt‑cinq ans, difficilement lisible assez vite après, chez quelques cousins… et chez mes frères.
Rat
J'appelle cet animal rat puisque ma grand‑mère m'a confirmé le lendemain "c'est un gros rat". Mais pendant cette lutte j'ai pensé souris. Comme Marius, convaincu par Gavroche, dans l'éléphant.
Ce soir là, j'étais au lit, avec naturellement un peu de fièvre, et je ne dormais pas encore. Bobby était endormi dans son lit, à côté du mien. J'entends tout à coup un bruit, un frottement, régulier. J'allume la lumière, regarde Bobby et vois, sur son oreiller contre sa tête, un rongeur, que j'ai pris pour une souris. Je me lève en toute hâte, réveille Bobby et lui dis : "il faut tuer cette souris".
Nous avons fermé les portes et nous sommes armés de la seule arme à notre disposition : des portemanteaux, au risque de nous frapper mutuellement.
Et pendant un temps qui m'a paru très long, nous avons, dans cette petite chambre, pourchassé cette souris. Elle s'est trouvée, tout à coup, dans le haut de l'armoire à glace, que nous avons aussitôt vidée. Nous avons réussi à frapper la bête qui s'est immobilisée, morte.
En nage, épuisés, émus, laissant le champ de bataille en l'état, nous nous sommes recouchés et endormis aussitôt. Le lendemain matin, je n'avais plus de fièvre et nous avons montré à Grand‑maman le fruit de nos exploits. "C'est un gros rat" nous dit‑elle.
Comment dans une maison en pleine campagne, pas toujours bien entretenue, et dans laquelle ne vivaient ni chien, ni chat, n'y avait‑il pas davantage de rongeurs?
Comment ce rat des champs, n'est‑il pas, lui, venu à bout de deux gamins des villes de quatorze et douze ans, complètement ignorants des mœurs des rongeurs?
Ne sont‑ce pas là deux questions graves qui méritent débat ?
Silence
Les déjeuners, à midi, et les dîners, à dix‑neuf heures, étaient servis très souvent dehors sous la treille. Et, chose curieuse, j'ai le souvenir de repas silencieux. Jamais de bruit de conversations, d'échanges de mots rapides et joyeux. Etions‑nous silencieux par nature, ce qui m'étonnerait, ou par ordre?
Même observation pour les repas servis dans la grande salle‑à‑manger. Le bruit du monte‑charge couvrait souvent les conversations qui devaient donc être peu bruyantes…
Deux détails : la serviette que mon grand‑père glissait dans son gilet, et la manière dont Grand‑maman "fatiguait la salade" : au dernier moment, bien sûr, avec gaieté et énergie.
Tendresse
Encore une fois je file quai de La Fontaine pour quelques lignes. Dans la galerie, il y avait près de la fenêtre, "un coin" comme on dit : un guéridon, grosse table ronde recouverte d'un marbre noir, un canapé et deux fauteuils. Le reste de l'espace était vide.
Après le dîner, le spectacle rituel était le suivant : ma mère assise sur le canapé, lisait. Bobby et moi, dans des pyjamas identiques, assis devant le guéridon, écrivions ou plutôt tentions d'écrire des lettres, forte recommandation maternelle.
Une domestique (c'est le mot de l'époque), posait sur le guéridon un plateau sur lequel il y avait un pot de verveine et deux tasses. Et pendant que la verveine refroidissait et que nous trois étions silencieusement occupés, mon grand‑père et ma grand‑mère, bras dessus bras dessous, faisaient les cent pas dans la galerie, de la porte d'entrée à la porte du salon et retour. De mes onze ans, je les regardais avec admiration. Mon père à qui quelques mois plus tard je racontais cette anecdote, s'en est amusé et me dit : "qu'il y avait toujours eu entre cet homme et cette femme une très profonde tendresse". Cette constatation m'a paru avoir la force indestructible du granit.
Vendanges
Mon meilleur souvenir du Mas. Nous étions enfin occupés, et occupés à quelque chose d'utile, de valable. Un travail d'hommes. En ce mois de septembre 1943, sous la direction permanente de Llinares, le groupe de coupeurs, la "colle", était constitué de Madame Llinares, son père Mandon, Henri, Gérard, Alain, Bobby et moi, et sous l'autorité plus lointaine, mais plus sévère de Grand‑papa qui descendait dans la vigne matin et après‑midi. On travaillait nos huit heures par jour. De la chaleur, on ne se plaignait plus. Les journées étaient régulières. Petit déjeuner vers sept heures et quart. Au travail à huit heures. Arrêt de douze heures à quatorze heures pour déjeuner et sieste bavardante dans la "grande chambre". Reprise du travail à quatorze heures. Arrêt à dix-huit heures.
Après le dîner, on descendait au château saluer tante Geneviève et oncle Marcel, puis on allait chez leur fermier écouter radio Londres. On dormait bien. On disait des bêtises, des blagues tout au long des rangées de vignes sauf quand Grand‑papa nous surveillait. Il ne souriait jamais. A ces moments‑là, la "colle" était muette.
L'étranger. Curieuse histoire. Cet homme, jeune, vingt‑cinq ou trente ans, polyglotte, originaire d'Europe Centrale, pas très solide sur ses jambes, pas très costaud, était arrivé au Mas quelques semaines auparavant et avait dit à Grand‑papa qui nous l'a raconté : "je me cache, pouvez‑vous me garder quelque temps". Lui a‑t‑il dit de quel côté il était de manière plus explicite? Grand‑papa l'avait‑il compris dès le premier mot ? C'est possible. Que fuyait cet homme jeune ? Pourquoi arrivait‑il dans ce coin perdu des Cévennes ? Quelle était sa mission ? Grand‑papa nous dit n'en rien savoir. Il a accueilli cet étranger. C'était courageux et risqué.
Il était coupeur comme nous pendant les vendanges. Il ne prenait pas ses repas avec nous et parlait peu. Un jour, il a voulu jouer à l'homme et essayer d'être "porteur". Le raisin coupé est rassemblé dans une cornue, récipient de bois qui contient bien quarante kilos de raisin. Cette cornue est placée d'un geste synchronisé entre le porteur et un aide, sur la tête et les épaules du porteur, protégées d'un épais coussin. Le porteur a donc tout à coup une lourde charge sur ses épaules. Il marche jusqu'à la pastière, grande cuve d'acier posée sur la charrette au bout des rangs de vignes, monte l'échelle posée contre la pastière et dans un mouvement des reins et du dos renverse la cornue dans la pastière. C'est un travail pénible, qui exige une grande adresse, une certaine force physique, et bien entendu une grande habitude. Il y a en particulier un bon coup de reins à attraper.
Donc un matin que Grand‑papa n'était pas dans la vigne, l'étranger a voulu être porteur. Je le vois encore se coiffant du coussin. A ce moment‑là les coupeurs se sont arrêtés de travailler et ont regardé le spectacle. Fanny aussi. Pour lui éviter le coup de reins qu'il n'aurait pas su donner, Mandon et Llinares lui ont posé la cornue sur ses épaules avec la délicatesse d'une mère posant un voile sur la tête de sa fille le jour de ses noces. Notre apprenti porteur a perdu un peu l'équilibre mais s'est ressaisi. Et sur la terre meuble et inégale, il a avancé vers l'échelle et a commencé à la monter lentement et maladroitement. Tous, nous avons retenu notre souffle. Fanny aussi. Un à un les barreaux étaient gravis. Dans le plus grand silence. Et nous avons tous pensé, Fanny aussi : "il va y arriver, "ce c..." à vider la cornue dans la pastière" ? Dans un dernier et maladroit coup de rein, il balançait son raisin au bon endroit. Ouf. Il est redescendu de l'échelle, pas très fier. On s'est un peu moqué de lui. Fanny, la première a repris le travail, probablement en maudissant les hommes et leurs fanfaronnades. Nous aussi avons replongé nos mains dans les raisins. Il n'y a pas eu de deuxième essai. Avant la fin des vendanges, notre ami nous quittait, poursuivant sa mission. Oncle Pierre pensait qu'il faisait partie de l'Intelligence Service.
A la fin de l'année suivante, en novembre 1944, en pleine campagne d'Alsace, Grand‑papa ‑ m'a raconté, je crois, tante Gabrielle ‑ recevait une carte de cet hôte de quelques semaines, le remerciant de son hospitalité. Il était dans l'armée de Lattre. Gloire à ce compagnon de quelques jours.
Qu'on ait tout ramassé, qu'on ait cueilli tous les grains, qu'on n'ait rien laissé sur les sarments m'étonnerait. Mais outre la cueillette des raisins, sont nées entre les trois groupes de cousins une familiarité ‑ les circonstances nous ont quelquefois éloignés les uns des autres ‑ et même une amitié que le temps n'a pas altérées.
Un soir de cette époque, après le dîner, nous étions assis autour de la table, dans la salle basse et devisions. Tout à coup, Henri dit : "je vais écrire à mon ami un tel". Et le voilà concentré sur son papier. "Je vais vous lire le début de ma carte", nous dit‑il. Et il nous lit cette phrase : "du fond de ma pastière où je m'emmerde". "A ces mots, on a crié haro sur le cousin et hurlé de joie. "Mais tu n'es pas dans la pastière tu es coupeur". "Aucune importance" dit Henri. "Ton ami sait‑il ce qu'est une pastière" ? Toujours le conflit entre l'esprit scientifique et l'esprit poétique. "Aucune importance" dit encore Henri. Et, je lui dis, humblement : "mais tu ne peux pas écrire où je m'emmerde". "Si, si", me répond‑il, je peux écrire, "où je m'emmerde". Et la carte est partie avec "où je m'emmerde". Une fois encore, l'esprit poétique triomphait.
Ce souvenir épistolaire, probablement un peu "inspiré par l'ombre de Racine", ne pouvait pas ne pas figurer dans les archives familiales.
Vente du lundi de Pâques
C'était une des grandes dates annuelles de la vie du Mas. Cette vente avait lieu le lundi de Pâques, sur la terrasse, les stands prenant appui sur le pavillon de Daniel et s'alignant tout le long des trois autres côtés du rectangle. Ce jour‑là au Mas, l'argent circulait. On discutait prix, on négociait, on calculait le montant de la recette. Ces mots n'avaient en général pas cours au Mas.
Ceux du Mas, ceux du château, mes cousins, et surtout ceux du village vivaient ensemble : parlaient, causaient, discutaient. La fusion était complète.
Que faisions‑nous, Bobby et moi, sans argent, au milieu de ce monde d'adultes? Rien d'intelligent. Sauf quand on aidait Grand‑maman plus active que jamais ce jour‑là, à préparer telle ou telle chose. Elle était aidée, en général, par mes cousines Pieyre, infatigables et prévenantes. Elles n'étaient pas quatre, mais huit.
Une fois, Bobby et moi avons reçu, chacun, dix francs d'oncle Daniel. On s'est pris pour Crésus. La plupart du temps, nous errions de stand en stand, et, toujours affamés, nous engloutissions des oreillettes quand on nous en offrait.
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Mort de mon grand‑père
Janvier 1945 a été glacial. Rue de la Faisanderie, pour nous réchauffer tant bien que mal, nous vivions beaucoup dans la seule pièce à peu près chauffable: la chambre de ma mère.
Ce matin du 20 janvier, vers huit heures, nous prenions tous ensemble notre petit déjeuner comme d'habitude. Huit personnes dans vingt mètres carrés, c'est la densité à partir de laquelle les rats commencent à s'entredévorer. Nous étions probablement en train de parler tous à la fois, comme d'habitude et/ou de nous esclaffer sur les facéties verbales de Thierry qui n'en ratait pas beaucoup.
Le téléphone sonne. Tout le monde se tait. Papa décroche le récepteur et dit : oui, bien, voulez‑vous répéter, merci, et raccroche. "Qu'est ce que c'est" dit ma mère. "Rien" répond‑il. Il fait quelques pas dans la chambre, comme un lion en cage, sa main massant son menton, attitude familière quand il réfléchissait, se précipite sur le téléphone, décroche le récepteur, et demande à un dénommé Leclerc du Sablon de lui trouver d'urgence une place dans un train pour Nîmes. Là dessus, le groupe familial se disperse pour aller travailler.
Le soir ma mère me dit que le coup de téléphone du matin était la lecture d'un télégramme de tante Gabrielle annonçant la mort de Grand‑papa qui, ajoute‑t‑elle "depuis quelques jours n'allait pas très bien". "Pourquoi Papa a‑t‑il fait répéter" ? "Parce que le télégramme disait: ne préviens pas les autres, alors que, vérification faite, c'était évidemment le contraire qu'avait écrit tante Gabrielle". Les autres étaient les Daniel et les Bonnet.
Là s'arrêtent mes souvenirs.
Que s'est‑il passé entre le 19 et l'inhumation de Grand‑papa ?
Après avoir questionné Jacqueline, Eglantine, Denis Coste, Françoise de Maleprade, Monsieur et Madame Llinares, Madame Bourguet, de Cannes, je crois que les choses se sont déroulées comme suit.
Le froid très vif rendant le Mas difficilement chauffable, mon grand-père dormait dans le grand salon du bas : la pièce voûtée gardait la chaleur et dans la cheminée on pouvait faire du feu.
Grand‑papa était asthmatique et depuis quelque temps souffrait du cœur. Il dormait sur un fauteuil relax, le corps un peu incliné, et les jambes allongées. C'est dans ce fauteuil que, comme d'habitude il s'est assis/étendu le 19 janvier après le dîner et endormi. Il ne semble pas que la nuit ait été agitée. Le lendemain matin Grand-maman le trouvait mort.
Elle est allée aussitôt, il était sept heures et demie, avertir Monsieur Llinares qui a filé à Cannes donner deux coups de téléphone ‑ je rappelle qu'il n'y avait pas de téléphone au Mas ‑ le premier à Nîmes à tante Gabrielle, en ville à ce moment là, et c'est Eglantine qui a pris le message, le second au médecin de Vic qui est arrivé vers huit heures pour constater le décès qu'il a estimé s'être produit vers sept heures et qui a exigé un enterrement rapide, fixé au surlendemain 21.
C'est encore Monsieur Llinares qui, vers dix heures, s'est présenté à la mairie de Cannes pour déclarer le décès de mon grand‑père le 19 janvier à sept heures du matin.
Mon grand‑père avait quatre-vingt ans.
Tante Gabrielle a été informée par sa fille vers onze heures et a envoyé, tout de suite à mon père, un télégramme, reçu le lendemain 20 à huit heures comme je le raconte au début de ce chapitre.
Tante Gabrielle a dû avertir les Chazel et les Marcel.
La journée du 20 a été consacrée à la mise en bière de Grand‑papa.
Le 21 au matin, les parents Pieyre, Madeleine et Eglantine sont partis de Nîmes, accompagnés par le pasteur Saussine, en taxi gazogène pour le Mas. Le taxi est tombé en panne à Vic, obligeant les passagers à finir la route à pied, soit quatre kilomètres. Ils sont arrivés au Mas vers midi. L'enterrement a eu lieu dans l'après‑midi. Etaient présents oncle Marcel et tante Geneviève, oncle Pierre et tante Françoise, la famille Pieyre, Monsieur Llinares (Madame Llinares venait trois jours plus tôt de mettre au monde son deuxième enfant) et quelques voisins de Cannes. Madame Bourguet m'a fait parvenir le texte de la prédication.
Après l'inhumation tout le monde regagne son domicile sauf tante Gabrielle qui reste au Mas avec Grand‑maman.
Et c'est le lendemain 22 que sont arrivés au Mas oncle Daniel et mon père. A quelle heure, par quel moyen, la mémoire fait défaut. Ne pas être présents au moment de l'inhumation de leur père a évidemment meurtri les deux fils. Mon père a fait remarquer à sa sœur qu'elle devait bien se douter que lui et son frère Daniel feraient tout leur possible pour arriver très vite et qu'elle aurait dû faire retarder la date de l'inhumation. "Exact" répond tante Gabrielle, toujours calme et réfléchie, "mais l'exigence du médecin était formelle : on ne pouvait attendre".
Alors, constatant que leur sœur avait agi au mieux, et le chagrin au cœur, les deux frères sont allés se recueillir sur la tombe de leur père inhumé dans le caveau familial.
J. Coste
9.2.10 - Roger Coste
SOUVENIRS ET SOUVENIRS COMPLÉMENTAIRES
Le document préparé par mon frère Jacques rappelle que nous étions presque toujours ensemble lors de nos séjours au Mas. Nos souvenirs sont donc très largement partagés.
Toutefois, Jacques, étant de deux ans mon aîné, a retenu plus de souvenirs et d'émotions que moi. Mais, de mon côté, j'ai souhaité ajouter quelques observations personnelles sur cette époque.
Arbousède
J'ai le souvenir de m'y être souvent promené. Il fallait atteindre le sommet, point remarquable et, paraît-il, noté sur les cartes. Les sentiers étaient mauvais et nos espadrilles étaient peu adaptées aux cailloux et aux ronces. Mais, le vrai problème était la crainte des feux, tout le temps présente. On n'avait aucun moyen sérieux pour lutter contre un incendie de forêt. On craignait, à juste titre, que le feu ne parvienne jusqu'aux bâtiments du Mas. Si l'Arbousède a souvent brûlé, le Mas me parait avoir été préservé.
Arbre généalogique
Moi aussi, j'ai toujours été fasciné par cet arbre généalogique accroché contre un mur de la salle basse. Impressionné par tous ces ancêtres, j'avais du mal à comprendre pourquoi les descendants montaient dans les branches de l'arbre. J'aurais trouvé plus naturel que les descendants descendent.
Archives
Il existe de nombreux documents d'archives au Mas de Coste. Ces papiers ont déjà été analysés par Grand-papa, Tante Marguerite et quelques autres. On trouve aussi des documents plus récents sur Grand-papa, Grand?maman et leurs enfants. La conservation, le statut et la consultation de ces documents gagneraient à être précisés.
L'arbre généalogique
En haut à gauche, sur les feuilles dessinées au crayon, sont écrits
les noms des six enfants de mes grands-parents.
Comme le fait remarquer Bobby, les descendants montent.
On s'y fait très bien.
28/02/03
Mon cher Bobby,
A la page 59 de "Ceux du Mas de Coste", tu poses une question sur Grand-papa.
As-tu jamais reçu une réponse ?
J'ai, avec le temps, ce petit ouvrage date de 96, interrogé deux ou trois cousins.
Aucun souvenir chez les uns et les autres de la venue de soldats allemands au Mas.
Grand-papa et la langue allemande ? Cela paraît logique. Et pourtant. Bien entendu comme beaucoup de très bons élèves, Grand-papa avait et fait allemand. Il devait comprendre et pouvoir traduire. Quant à parler cette langue ? Mes interlocuteurs sont restés dubitatifs.
En revanche, ils pensent que Grand-maman pouvait parler allemand. Elle avait vécu, à 20 ans, un an à Dresde pour se perfectionner en piano. Elle avait, et aurait pu apprendre la langue du pays.
Je n'ai aucun souvenir de l'un ou de l'autre citant des mots allemands.
Je colle cette lettre à côté de ta question.
Pour que mes descendants y voient clair !
Très amicalement
Coopérative
Il s'agissait de la cave coopérative viticole de Montmirat. Cette cave avait pour objet de regrouper les raisins des différents exploitants pour permettre de réaliser les opérations de vinification à grande échelle.
Grand-papa nous disait que cette cave avait été construite au début du siècle. Les exploitants individuels n'avaient pas confiance dans cette organisation et ne voulaient pas y adhérer.
Or c'était manifestement leur intérêt. Pour les encourager, le Général a donc décidé d'abandonner sa propre cave, qui était pourtant d'une dimension économiquement suffisante, et de rejoindre la coopérative. Son exemple fut suivi. La vertu pédagogique de cette expérience nous a été souvent rappelée.
Grand-papa
Au début de chacun de nos séjours, Grand-papa me faisait venir dans le salon, m'invitait à m'asseoir sur un petit tabouret et me questionnait sur mon travail scolaire : "Comment vont tes exams" ?. Je redoutais beaucoup cette opération vérité. Seul Grand-papa utilisait cette curieuse abréviation.
Llinares et Fanny
Ils m'ont appris un jour ce qu'était un lit de milieu, soit un lit matrimonial ou encore un lit double.
Lise
Je garde les mêmes impressions que Jacques, soit gentillesse, bonté, sourire. Mais j'ajoute : Lise avait‑elle le droit d'avoir une vie personnelle ?
Occupation allemande 1942‑1944
Je me souviens d'une histoire que m'a racontée tante Marguerite à propos des Allemands et du Mas de Coste. Il est clair que les Allemands n'ont pas occupé le Mas pendant la guerre.
Toutefois, un jour, quelques soldats allemands, emmenés par un chef, se seraient présentés au Mas pour y accomplir quelque mission officielle. Ils auraient été reçus par Grand-papa. Ils seraient repartis aussitôt, étonnés par Grand-papa qui leur aurait répondu en excellent allemand, se serait présenté comme un ancien colonel de l'armée française et leur aurait conseillé de revenir avec des autorisations justifiant leur mission. Apparemment ces soldats ne sont jamais revenus. C'est ainsi que j'ai appris que Grand-papa parlait très bien allemand. J'aimerais savoir si un de mes cousins ou cousines aurait une version plus assurée de cette histoire.
Oreillettes
Ainsi nommées, m'avait‑on expliqué, car elles évoquaient les oreilles des protestants mutilés par les troupes catholiques.
Pompe
Ce qui m'impressionnait le plus dans la pompe Japy située sous la tonnelle, c'étaient les interventions de tante Inès. En effet, cette pompe aspirante et refoulante se désamorçait parfois, et l'eau n'arrivait plus. Tante Inès, par des gestes précis et déterminés, savait enlever le corps de pompe et réamorcer la pompe. Je ne comprenais pas ce qu'elle faisait. J'avais l'impression que personne, dans ma famille, n'aurait su réaliser cette opération. Et l'eau se remettait à couler.
Je partage les souvenirs de Jacques sur la nécessité de pomper continuellement pour avoir de l'eau qui coule. En particulier, il n'était pas facile de se laver les mains avec une seule main, dès lors que l'autre main était occupée à pomper. Problème sans solution. Pour un garçon de mon âge...
Protestants
On en parlait à chacun des principaux repas. Ce n'était pas la théologie qui était évoquée ‑ si tel était le cas, je ne m'en souviens pas ‑ mais les souvenirs des guerres de religions et ce qu'elles représentaient comme combat permanent pour la foi.
Quatre chemins
Il s'agissait du croisement entre les routes Nîmes‑Le Vigan et Montpellier‑Alès. Quand on arrivait au "Quatre chemins", on arrivait dans la mouvance du Mas. Ce croisement, au demeurant assez dangereux, a été récemment remplacé par un sens giratoire.
Repas
Quelques produits fortement installés dans mon souvenir : la pâte de coings, le fricandeau, les croque‑monsieur de Lise. Ces plats valaient le voyage.
Temple
Nous y allions le Dimanche. Bien entendu, je ne me souviens pas des sermons. Mais je vois encore notre petite troupe, menée par Grand-maman, marchant vers le Temple, par les sentiers, en file indienne. Nous pouvions observer d'autres petites colonnes de fidèles, convergeant vers le Temple, comme des processions de fourmis.
Tendresse
Une phrase restée dans ma mémoire. Grand-maman aurait dit un jour, à propos de sa période de fiançailles avec Emile : nous voguions de chutes en chutes sur le Doubs.
Thermomètre
Encore quelque chose qui me fascinait. Tous les jours, Grand-papa s'approchait du platane, observait le thermomètre et relevait les températures mini et maxi. Il faisait des opérations mystérieuses avec un aimant. Ces manipulations restent pour moi une des vénérables traditions du Mas. Je crois que Grand-papa envoyait ensuite régulièrement ces relevés à quelque organisme de météorologie.
Tombeau
Nous y allions souvent, comme un but de promenade. On nous enseignait que, du temps des guerres de religions, les protestants n'avaient pas le droit d'être enterrés dans les cimetières gérés par l'Eglise catholique. Il fallait donc organiser des tombes familiales, quelque part dans un champ.
Ma dernière visite au tombeau date de l'enterrement de Gérard.
Vendanges
Mes souvenirs sont moins glorieux que ceux de Jacques. Pour moi, les vendanges, c'était fatigant. La terre était bien basse. Le travail était fastidieux. Le matin, on se mouillait dans la rosée. A midi, il y avait des guêpes. Le soir, des moustiques.
Je suis retourné au Mas plusieurs fois, ces dernières années. Mon objectif était de consulter certaines archives. J'ai eu plaisir à rencontrer Philippe et Frédérique et j'ai admiré leurs efforts pour maintenir le Mas de Coste en vie.
Roger Coste
9.2.11 - Alain Chazel
SOUVENIRS D'UNE MOISSON PAYSANNE AU MAS
(JUIN 1942)
Il n'y a pas grand-chose à manger à Montpellier en cette année noire. Pas grand-chose à faire non plus au lycée dans ma classe de sixième. Mon professeur principal est compréhensif et, de plus, chaud partisan du "retour à la terre" du Maréchal Pétain. Il n'a pas été difficile de le convaincre que je devais aider mes grands-parents à faire la moisson.
Voilà pourquoi je suis debout depuis deux heures à l'arrière de ce car surchauffé par le grand soleil et par l'énorme cylindre du gazogène dans notre dos. "Moômmirat" a hurlé le conducteur. Me voici enfin à l'air libre, marchant joyeusement vers l'horizon aimé des collines, et des vignes descendant vers la rivière de Courme.
Du haut de mes dix années toutes fraîches, cette aventure solitaire est une révélation et un enchantement. L'Arbousède devant les yeux, je songe à d'autres arrivées : le break d'Alfred nous attendant à Vic-le-Fesq pour nous conduire au pas du cheval, après l'excitante émotion du petit tortillard à grosse vapeur, venant de Nîmes. C'était le temps d'avant guerre. Les "grandes personnes" tenaient le haut du pavé, un rang de "Demoiselles" et de serviteurs servait à encadrer et à isoler de l'univers adulte, la tribu particulière que constituait le monde des enfants. Dans le malheur de la France, tout cela a volé en éclats.
Je me réjouis qu'on ait besoin de moi pour un travail nécessaire et d'être accueilli par mes grands-parents, hors de toute présence intermédiaire et tutélaire.
C'est ainsi, avec un fort sentiment d'accès à l'honneur d'une dignité nouvelle, que je passe rapidement, par le plus court chemin, sous les frondaisons des grands arbres de la Vigère en direction de l'aire du Mas de Coste.
Parvenu au niveau du grand bassin, une belle surprise m'est réservée. Au milieu d'un petit champ tout nouvellement aménagé à cet endroit, je reconnais notre Grand-maman en train de lier les plants de tomates cependant que son mari, armé d'une bêche, surveille avec attention l'arrosage d'un carré de haricots. Je réalise qu'ils sont là dans leur propre potager, dont ils s'occupent avec le plus grand zèle. Mes bras sont d'ailleurs immédiatement mobilisés.
Double amusement : les voir si humblement vêtus et occupés, loin des postures de dignité et d'inoccupation où je suis accoutumé à les respecter, comprendre qu'ici, en terre Coste, on travaille avant de causer. On causera plus tard, beaucoup plus tard.
Le Mas est vide du caravansérail des habituelles retrouvailles familiales de septembre. Seule la présence fidèle de Lise à la cuisine rappelle ces grands souvenirs.
On m'installe dans la chambre que j'aime, au fond du long couloir, au-dessus de l'écurie. C'est ici, le cœur antique du vrai Mas. Ma fenêtre s'ouvre sur le très vaste figuier dont les troncs énormes et pachydermiques se prêtent aux escalades les plus faciles et les mieux récompensées : figues généreuses qui reviennent deux fois l'an et qui puisent leur sucre dans l'opulence odorante d'un grand fumier entouré de volailles. Songez à tout ce que cela signifiait d'aisance rassurante en 1942 !
Autre présence très tonique, celle de notre seule force mécanique, les deux chevaux qui logent sous mes pieds. La nuit, j'entends souvent, assourdi par l'épaisseur de la voûte, le bruit de leur ébrouement. Le matin, je suis réveillé par la cascade de leurs sabots ferrés sur la "calade", mêlée aux hoquets chuintants de la pompe à godets remontant pour eux l'eau de la citerne.
Combien j'aime, dans le premier matin de cette cour de ferme, identifier de mon lit les allers et venues et les voix : celle de Grand-papa échangeant avec son "payre" Llinares quelques brefs commentaires sur le travail de la journée et de la veille, et aussi la grosse voix rocailleuse de Mandon harnachant ses chevaux.
Ils sont partis avant moi pour les champs. Je ne les rejoindrai que lesté d'une soupe de gruau au lait accompagnée de fine cochonnaille, sur le peu de pain réglementaire. Ce festin est servi dans la salle à manger voûtée, où trône l'arbre généalogique Coste.
Voici en quoi consiste mon travail : les chevaux conduits par Mandon tirent la faucheuse-lieuse que pilote Llinares. Normalement les gerbes moissonnées chutent en bon ordre et il n'y a plus qu'à les saisir pour les mettre en faisceau et en tas. Mais la paille est souvent trop courte et la ficelle de qualité inégale. Il faut donc lier à la main nombre de gerbes avant de pouvoir les saisir. C'est à quoi je dois aider Fanny la jeune femme de Llinares, fille de Mandon.
Il faut être agile et rapide, car la faucheuse avance vite, et seules les cent premières gerbes paraissent légères à porter... Le travail est aussi plus important en ces années de disette, où toutes les friches ont été remises aux céréales. Je me démène comme un diable, excité par la progression mécanique de la faucheuse et par l'odeur de grain et de boulangerie que produit notre moisson.
Nos journées ont été bien organisées par Grand-papa. Je ne rejoins l'équipe que deux heures le matin et deux heures en fin de journée. Il me reste donc beaucoup de temps libre.
Les repas se prennent dans la salle à manger du bas, non sans que j'aie au préalable fait un tour à la cuisine, quand je suis sûr que Lise y est seule. J'adore renifler l'odeur de ce qu'elle achève de mitonner devant ses fourneaux toujours allumés.
J'aime aussi la pousser à donner un peu de la voix, qu'elle a si colorée et pittoresque. Et j'y parviens par quelques questions ou initiatives intempestives. Lise en plein Office réagit comme une Reine offensée.
Alain Chazel
Le Mas
La prudence sied davantage à la table d'Emile Coste. Les questions sérieuses y sont mieux reçues que les anecdotes torrentueuses ou les remarques primesautières. Mais une fois la causerie mise sur rail, tout se passe de la façon la plus passionnante. Il faut orienter Grand-maman sur sa jeunesse, le pays de Valentigney, ses études à Dresde. Avec Grand-papa, le bon point de départ est souvent fourni par les livres lus et par les actualités de la guerre.
Je suis frappé par le sens de l'organisation que manifestent nos grands-parents.
Dans une poche de toile qu'elle porte sur l'estomac, Grand-maman garde les clés de toutes ses réserves : portes et armoires. Maîtresse des réserves de son "économie de guerre", elle sait ainsi que rien ne peut se perdre, ni être dérobé.
Grand‑papa complète cette vigilance par un souci très actif de la mesure régulière de ce qui contribue à notre vie matérielle : hauteur d'eau dans le pluviomètre, minima et maxima du thermomètre enregistreur fixé au tronc du platane du jardin. Il note aussi sur de petits carnets les récoltes, les rendements, y compris pour son jardin potager ou pour les fruits cueillis aux arbres du Mas.
Dame Fantaisie n'est pas maîtresse en ce logis : les choses sérieuses (la production) appellent des comptes exacts.
L'eau par exemple. Après dîner c'est moi qui abreuve dans le petit jardin les vases de canas et de fuchsia. Mis en garde contre l'excès d'arrosage, je jugeais à tort que cette précaution était justifiée par l'intérêt des plantes. Le matin suivant, alors que je me lavais les jambes et le torse après le travail, à grande eau à la petite pompe à main du jardin, on me mit le doigt sur mon erreur : c'était dans l'intérêt de la citerne.
Pour un vrai Coste du Mas, l'eau en effet est plus rare que la sueur, et se laver doit être un acte de vertu, d'autant plus énergique qu'elle est parcimonieusement consommée. Enfants des villes et de l'eau courante, nous avons pesté contre cette aridité. C'est seulement grâce à ce séjour que j'ai compris la vraie nature du combat pour l'eau.
Grand‑papa m'a expliqué la disposition et le fonctionnement de nos citernes, le caractère quasi militaire de la sécurité souterraine qu'elles nous ménagent, alors que les collines alentour flambent facilement. L'attention au thermomètre et au pluviomètre n'est donc pas dérisoire et les ruines des fontaines et bassins multipliés autour du Mas par la présomption orgueilleuse du précédent polytechnicien (le général Coste) sont là pour prouver que la guerre de l'eau peut être perdue.
Aujourd'hui c'est Dimanche, jour chômé. Nous devons aller au culte à Cannes et Clairan, et oncle Marcel passera la journée avec nous.
J'ai obtenu l'autorisation d'une escapade matinale au sommet de l'Arbousède. Je suis passé par l'Olivette, soigneusement labourée, taillée et chargée de fruits et, au retour, par la petite source où ont été installés des ruchers, dont vient le miel exquis, friandise du petit-déjeuner. Rentrant sagement par le beau chemin ombragé de pins, j'ai pensé à nos folles ruées, droit à travers les buissons égratigneurs (les "avahos"), les grands cousins devant, l'objectif étant sans doute d'affirmer une virilité mesurée à la densité des rayures sanglantes sur nos jambes nues.
Retour du Temple en compagnie de Marcel Coste. J'adore voir ensemble oncle Emile et le neveu. Ils se font valoir l'un l'autre, et leur bonne entente donne une image forte de la solidarité de notre tribu familiale. La conversation des deux hommes m'intéresse tellement que je maudis leur habitude de deviser en faisant les cent pas. N'osant les accompagner, je ne les rejoins que lorsqu'un arrêt se fait, Grand-papa bien calé sur sa canne, en position arrière, pour mieux évoquer un point qui lui tient tout particulièrement à cœur.
Oncle Marcel disposant exceptionnellement d'une voiture, nous avons été dans ce véhicule (chance très rare à cette époque) à Costeplane. Grand-maman voulait refaire sa provision de tilleul frais. Il nous a fallu remplir deux longues enveloppes de polochon de fleurs fastidieusement cueillies. Je n'ai pas encore parlé du grand bureau que nous gagnons souvent après le souper. Ce déplacement est un résumé de l'histoire des Coste. Nous quittons l'intimité des voûtes du Mas des origines. Le grand escalier, assez froid, est symbole de l'ascension sociale qui mène à l'étage du général Coste.
Avant son bureau, la grande salle‑à‑manger. Une pensée au passage pour cette pièce qui a été le lieu des tablées familiales de l'avant guerre. Sa mauvaise acoustique donnait un caractère encore plus rigoureux au respect d'une stricte discipline hiérarchique. Au risque de provoquer cacophonie et scandale, la prise de parole était commandée par le principe universel suivant lequel chaque génération et chaque âge avaient le pas sur celui qui le suivait.
Moi, le plus petit à cette table d'autrefois, aujourd'hui déserte, il m'arrive de songer à ce passé quand j'entre dans la pièce, chargé par notre Grand‑maman d'une mission d'importance : venir chercher un pot de raisiné pour mon goûter quotidien pris à la table de pierre, dans l'ombre fraîche du petit jardin.
Elle m'a muni de la clé adéquate, et j'ouvre les deux battants du monte-plat. C'est là que Grand‑maman a établi une de ses réserves à confiture, dans l'espace où s'élevaient, montant tout fumants de la cuisine, les victuailles collectives d'autrefois. Il s'agit d'un ersatz de confiture, d'un prodigieux raisiné, associant, la figue, la pastèque et le coing mariés au sucre du moût du raisin...
Mais revenons à la bâtisse du général Coste, disparue dans la rénovation récente du Mas. Son ornement final, au‑delà de la salle‑à‑manger, est le grand bureau, où nous nous rendons d'ordinaire pour terminer la journée par l'ingestion nécessaire de la tisane de fleurs de tilleul (non sucrée).
Lorsqu'elle se sent d'attaque, Grand‑maman ouvre son piano. Elle plaque les accords, les paupières baissées, la tête levée, le regard intérieur fixé sur la ligne mélodique.
Son jeu est plus dramatique que romantique, plus passionné que poétique. Mais Beethoven est toujours présent à l'appel et aussi Chopin, dont telle Polonaise a le don de l'électriser. La pièce est vaste, le son puissant. Les nobles accents élèvent les cœurs...
Mais visiblement pas celui de Grand‑papa exclusivement absorbé par une complexe patience, dont les cartes sont étalées sur la table de bridge.
C'est après cela, s'il nous reste un peu de force, qu'on peut le mieux bavarder tous les trois, avant d'aller se coucher. Des souvenirs de Dresde, ou de la mine, aux Allemands (sujet primordial à cette époque) aux Russes et aux Anglais, nous faisons le tour du monde.
Voilà comment se sont passées ces deux semaines de moisson.
Le jour de mon départ, Grand‑papa m'a félicité pour mon travail. En me remettant un petit billet, il m'a dit que c'était ma part de salaire pour le grain récolté, une part très justement calculée. Mais le vrai salaire et le vrai grain ont été pour moi le souvenir de ce que j'essaye de restituer ici.
Alain Chazel
9.2.12 - Hubert Coste
QUELQUES SOUVENIRS DU MAS
Je n'ai pas beaucoup de souvenirs du Mas car j'y suis finalement assez peu allé. La raison essentielle à mon avis : je faisais partie des petits. Et chaque fois que j'y allais, j'avais au moins Gérard pour me le rappeler. Je le regrettais parce que je voulais faire partie des grands, et j'enviais ces courses et ces rires que les grandes cousines provoquaient et que les grands garçons appréciaient. Mais je ne faisais pas partie de ce monde là.
Grand-papa, j'ai l'impression de ne l'y avoir vu qu'une fois. C'était à un déjeuner, j'avais apparemment l'honneur d'être assis à côté de lui, à sa droite, sous l'escalier. Après la prière, et j'avais déjà eu un certain mal à me synchroniser, je vis le couteau de Grand-papa s'abattre brutalement sur mes doigts que j'avais pourtant discrètement posés sur la table, ainsi qu'on me l'avait appris. Surprise, qui m'a fait immédiatement craindre cet homme dont la réputation de sévérité n'était plus à faire. Je ne l'ai jamais revu, à grand regret d'ailleurs.
Le Mas, c'était un peu l'anti-Clausonne.
Clausonne : tout pour les vieux, le respect, les égards, le silence, l'effacement des jeunes.
Le Mas : tout pour les jeunes, la gaieté, la place à la jeunesse, le bruit des jeunes, l'effacement des personnes âgées.
Clausonne : la nourriture raffinée, mais dont la cuisine à l'huile me rendait malade.
Le Mas : la cuisine simple, qui me mettait en appétit et que je digérais facilement.
Clausonne : les moustiques et les nuits infernales, le silence du matin.
Le Mas : les soirées sans piqûres, les nuits calmes, jusqu'au chant de l'odieux coq de la ferme.
Clausonne : les bonnes odeurs des fleurs.
Le Mas : l'inattendu parfum du fumier, des poules et du cochon.
Du Mas, je garde le souvenir
de la tortue au fond du jardin,
de la pompe qu'il fallait actionner pour se laver avec une eau bien froide,
du cabinet placé au vu et à l'entendu de tous,
du salon inaccessible car toujours fermé,
de la voix chaleureuse, rapide et intelligente de tante Inès,
du babillage de Lise et de sa joie de nous voir apprécier ses croque-Monsieur ou ses oreillettes,
de la façon très particulière de Grand-maman de faire de la musique : yeux fermés, chantant et jouant avec gaieté et surtout entrain, comme si elle était plongée dans un monde lointain et heureux.
Deux souvenirs m'ont beaucoup frappé :
1- J'ai fait un seul séjour au Mas, de deux semaines, en septembre 1949 ou 1950 pour participer aux vendanges et gagner mon premier salaire. J'étais seul avec Grand-maman, dormant dans une chambre voisine de la sienne et donnant sur la cour de la ferme.
Je garde un excellent souvenir des vendanges. Llinares et ses compagnons formaient une équipe formidable. J'ai beaucoup travaillé, à mon avis autant que les adultes, même si mon salaire a été celui d'un mineur, mais j'ai beaucoup appris et j'ai été heureux. Je n'ai regretté qu'une chose, c'est de n'avoir pas pu recommencer, je n'en connais plus la raison exacte, mais je soupçonne qu'elle a un rapport avec l'état de santé de Grand-maman.
Grand-maman que j'apprenais enfin à connaître et qui n'était plus très jeune, acceptait volontiers de parler, en particulier de sa jeunesse et de l'éducation de ses enfants. Je conserve d'elle le souvenir d'une personne très agréable, pleine de simplicité, de chaleur humaine et d'intérêt pour les autres. Je l'ai trouvée très occupée par des bricolages dont je n'ai pas toujours vu l'intérêt, mais l'âge y est peut-être pour beaucoup. Elle m'avait ouvert sa bibliothèque, et je me suis plongé dans la lecture des Balzac qui m'ont passionné.
Cette atmosphère m'a calmé, m'a plu, et m'a beaucoup appris.
2- C'était au cours d'une bien triste journée de deuil qui frappait les Daniel. Nous revenions Bobby et moi de cette petite construction qui abrite les restes de ceux qui nous ont précédés ou quittés. Nous avions été impressionnés par les titres et les décorations ronflantes qui complétaient les noms des hommes qui avaient choisi de s'arrêter définitivement là. Et nous en discutions, bouleversés par la cérémonie et par la vue de la plaque relative à notre père Philippe, qui ne pouvait que me remémorer le triste souvenir de son décès et l'originalité de la cérémonie qui avait suivi. Bobby me dit alors : "toutes ces décorations, et nous, qu'allons-nous laisser" ? J'ai senti ce jour-là la nécessité de relever le défi. Bobby aussi, je le pense.
Le Mas, voilà un endroit simple, chaleureux et oh combien stimulant !
Hubert Coste
9.2.13 - Mireille Raoul-Duval
SOUVENIRS DU MAS
Mon premier souvenir du Mas est un manque de souvenirs : nous devions participer aux Noces d'or de Grand-papa et Grand-maman Coste (pourquoi ce patronyme toujours ajouté puisque nous n'avions que des bonnes-mamans ?) un grand événement pour lequel, du haut de mes dix ans, j'avais composé un poème... Nous étions donc fin prêts ce matin de septembre 1943 à faire les cinquante kilomètres qui séparaient Clausonne du Mas. Le gazogène chauffait... il ne partit jamais. Une grosse déception pour moi sinon pour les autres car j'aimais beaucoup ma famille paternelle.
Plus tard, j'ai pu consulter, avec joie, le fameux livre des Noces d'or et relire mon poème :
Noces d'Or
C'est aujourd'hui le cinquantième été
Que vous êtes tous deux réunis
Et dans votre postérité
Nous allons la fêter ainsi
Par chants et par danses et surtout par joie
Car c'est un grand jour que ce jour de gloire.
Au Mas (on disait Masse) je retrouvais les enfants Marcel Coste, seuls cousins de mon âge, mes cousins germains plus âgés m'offraient plutôt le rôle de demoiselle d'honneur à leur mariage. Heureusement, Alan, Denis et Françoise passaient leurs vacances au "château Coste" et, avec Hubert, mon frère, nous formions une joyeuse petite bande.
De quand date ce souvenir du bénédicité dit par Grand-papa ou Grand-maman dans la salle-à-manger du haut avec le petit balcon et le service de table de Lunéville blanc et rose (le coq). "Mon âme bénit l'Eternel et n'oublie aucun de ses bienfaits". Je m'efforce de n'oublier aucun bienfait mais les autres comment faire pour les oublier justement ?
Jusqu'en 1954, date de mon mariage, je suis allée plus souvent au Mas pour le déjeuner de Pâques à l'occasion de la vente qui avait lieu devant l'Orangerie. Déjeuners mémorables, d'abord parce qu'ils étaient bons dans une atmosphère simple et chaleureuse ensuite par les traces qu'ils ont laissées : souvenir, ces "croques" de la vieille Lise (tartines couvertes de béchamel au fromage jetées dans la friture) ; souvenir, le gigot pascal rituel ; souvenir, les oreillettes en vente à la vente et achetées préalablement ; souvenirs, le fricandeau du Mas et le raisiné pendant la guerre, épais, foncé sur les tartines. Jamais retrouvés ni les uns ni les autres malgré mes recherches (sauf le gigot bien sûr !).
Je devais faire tellement honneur à ces déjeuners- était-ce l'atmosphère détendue que je trouvais au Mas aussi bien du temps de Grand-maman que du temps d'oncle Daniel et tante Inès- que j'achevai un jour un de ces repas d'un remarquable "Ah, je suis vidée". Ma confusion fut à la hauteur de l'éclat de rire provoqué mais le souvenir reste heureux.
Deux séjours au Mas, seule donc, à douze et dix-sept ans. Pourquoi si peu ? Clausonne n'était pas loin, j'y étais souvent mais probablement sans voiture ni conducteur. Mes frères menaient une vie un peu différente. "Les garçons" eux conduisaient déjà.
Sous le règne d'oncle Daniel et tante Inès, l'anniversaire du premier réunissait chaque année début septembre une bonne partie de ma famille paternelle, et en particulier tous ceux qui "descendaient" de Lasalle.
Est-ce en ces occasions que mon goût pour la région s'est précisé, que j'ai envoyé Antoine passer quelque temps à Carrière chez Madeleine Lestringant et que c'est finalement à Lasalle que je me suis fixée. C'est ici, à Serre de Bourras, que je rédige ces souvenirs. Depuis 1972, je passais deux semaines au Rabugas chez tante Marguerite Bonnet qui, d'une part m'a permis de chercher tranquillement une maison et d'autre part a évoqué pour moi de nombreux souvenirs de la jeunesse de mon père puis de mes parents jeunes mariés.
A partir de 1972, c'est de Lasalle et plus de Clausonne que je "descendais" à mon tour au Mas pour fêter oncle Daniel. Après, lorsque Maman, après la mort de Papa, venait passer des vacances d'août dans le Midi (après les Alpes auprès des Thierry) je la menais où j'allais la chercher chez sa belle-sœur (elle séjournait chez Micheline Noyer, chez tante Inès et chez moi).
Plus tard, après la mort d'oncle Daniel et de Gérard, c'est Philippe et Frédérique qui continuent de nous accueillir au Mas, Maman et moi. Le château Coste était déjà vide mais l'accueil dans les deux maisons restait chaleureux.
Aujourd'hui, Philippe et Laurent, en famille, "montent" à Lasalle retrouver leurs cousins en particulier la famille de ma fille Véronique... et la piscine depuis 1995.
La tradition se maintient.
Mireille Raoul-Duval
9.2.14 - Marie-José Coste
LE MAS DE COSTE
Avant même d'y arriver pour la première fois, à Pâques 1964, j'avais déjà une idée de ce que le Mas de Coste représentait aux yeux de Gérard, et j'étais décidée à partager avec lui ce qui était une grande partie de sa vie, instruite des souvenirs d'enfant, d'adolescent, mais aussi des tenants et aboutissants de l'histoire de cette magnifique famille que je commençais à connaître.
C'était une vue d'ensemble à laquelle il manquait un décor que j'allais découvrir peu à peu, apprécier et aimer.
Plus de treize ans ont passé maintenant depuis mon dernier séjour, et je garde présents en moi, surtout à Pâques, l'air cru du matin, le ciel dégagé par le mistral, ces tons de vert un peu gris et les odeurs... les odeurs de l'Arbousède.
Au milieu de tout cela, le Mas.
Imposant, mais pas trop, avec ses décrochements, ses génoises, ses plans différents, le "petit jardin" où nous passions des heures délicieuses à la table "de marbre" (parce qu'elle était en pierre) disait mon beau-père, facétieux, sous les mûriers de la Chine.
Je garde en mémoire la vision de ma belle-mère arrosant avec soin ses plantations, le soir, soucieuse de n'en épargner aucune, et celle de mon beau-père "regardant pousser" l'arbre de Judée chaque matin, comme il était d'usage d'aller tapoter le baromètre sous le platane. Si l'un de nous arrivait avec le panier d'apéritif tintinnabulant, nous en étions prévenus par le bruit du store "perles" bien méditerranéen de la porte de la cuisine !
Comme nous étions bien... les enfants faisaient le va-et-vient ("ne passez pas par la maison" !) entre la cour du dauphin et le lieu de notre retraite où nous nous mettions en appétit.
Le petit jardin connaissait chaque année son heure de gloire le jour anniversaire de mon beau-père, le 3 septembre. Branle-bas de combat, tous azimuts, agitation fébrile, qui se soldait invariablement par une grande réussite dans la liesse générale des retrouvailles familiales. Mon beau-père, épuisé mais ravi du mélange des générations venues le congratuler et où chacun avait trouvé son bonheur.
On aurait dit qu'à cette occasion, qui était devenue un rite, le Mas avait rassemblé à lui seul tout ce que nous comptions de parents, alliés, amis des vallons environnants, même lointains.
Ils étaient là "Pour Daniel" pour Oncle Da comme disaient les neveux qui, eux, n'attendaient que l'instant de "baler" (je cite mon beau-père) dans la grande salle sur une musique qui devait faire frémir l'aïeul Casimir dans son cadre.
J'aimais la salle-à-manger si fraîche aux heures chaudes de la journée, et où nous étions rassemblés, toujours nombreux, autour de la table.
A mon arrivée, et à l'intention de chaque nouveau convive, mon beau-père ne manquait pas de commenter les deux toiles agrestes qui lui faisaient vis-à-vis ; l'une, étant la reproduction des sources du Lez, où, disait-il, il se plaisait à se rafraîchir, puis insensiblement, il en venait au deuxième tableau qui représentait, je crois, un paysan et son attelage.
C'est alors que, prenant son souffle, mon beau-père entonnait : "j'ai deux grands bœufs dans mon étable…» coupé net dans son envolée lyrique par un "Daniel, tais-toi" de ma belle-mère, mi-sérieuse mi-fâchée et par le rire général.
J'aimais aussi la "salle basse" où nous nous tenions si les soirées étaient fraîches en demi-saison. Le dernier à nous y rejoindre était Gérard dont les kilomètres arpentés pendant la journée ne se comptaient plus. Sa promenade favorite le conduisait le plus souvent à Castignargues où il avait entrepris des "fouilles", sur les traces de peuplades gallo-romaines ayant occupé la région, et dont les vestiges, si infimes qu'ils puissent être, nous comblaient de joie, lorsque munis d'un tournevis et d'une branche de thym nous en exhumions un.
Souvenirs heureux aussi, ceux de nos promenades au Malpas où les petits-enfants avaient bien du mal à marcher, un petit panier au bout des doigts pour ramasser les bélemnites remontées à la surface depuis la nuit des temps.
Et l'égrenage de la lavande à comprimer dans des petits sachets cousus de nos blanches mains !
De l'Arbousède, je l'ai dit, je garde les odeurs, mais aussi la connaissance des asperges sauvages, du vrai et du faux thym qu'on froisse entre les doigts, et les paysages différents qui s'offraient selon les versants...
Mais le chemin était bien étroit, caillouteux, la fraîcheur de la Courme et les cerisiers bien loin en bas...
Je pense que tout cela ne serait qu'une énumération de tableaux sans grande importance pour qui ne les aurait pas vécus, s'il n'y avait pas eu "autre chose" au Mas de Coste… Une force en quelque sorte qui s'en serait dégagée, tenant aux murs, à ce qu'ils avaient pu voir et entendre, et à tous ceux qui depuis des centaines d'années, tous liés par un même, sang, une même foi, s'y étaient succédés. Cela était presque palpable dans cette sérénité apparente.
Gérard repose dans sa terre qu'il a tant aimée. Les iris de Pâques, les lagerstroemia et les arbres de Judée l'ont accompagné au bout de son chemin et c'est bien ainsi.
Marie-José Coste
9.2.15 - Françoise de Maleprade
MES SOUVENIRS DU MAS
Ils sont intimement liés à ceux du château, bien sûr, puisque ce sont mes racines, et que, enfants, nous y passions mes frères et moi presque toutes nos vacances.
A peine arrivés, nous montions sagement le petit escalier ombragé pour rendre visite à oncle Emile et tante Juliette qui nous accueillait de son sourire bienveillant.
Nous étions parfois invités à déjeuner. Nous traversions une pièce sombre, salon ou bibliothèque, avant d'arriver à la salle-à-manger.
A cette époque, Lise régnait sur la cuisine, située au rez-de-chaussée de l'aile gauche. Les plats arrivaient par un monte-charge, ce qui me paraissait extraordinaire.
Cette aile fût remaniée plus tard par oncle Daniel et l'étage disparut.
La cour était le domaine de Mandon, qui soignait les chevaux, qui attelait le break, et partait l'été à la gare de Vic chercher les arrivants.
Dans l'ensemble nos cousins étaient plus âgés, et se réunissaient sur l'aire sous le grand cèdre qui étendait alors majestueusement ses branches et donnait une ombre agréable.
Nous entendions la vie du Mas rythmée par la cloche, qui sonnait le soir une demi?heure avant les repas, pour que ces demoiselles changent de robe et qui appelait ensuite à table.
Nous avons surtout connu les cousins de notre âge, Hubert et Mireille, et étions ravis quand ils venaient jouer dans le parc du château lors de leur visite au Mas.
Mon père était très lié avec oncle Emile qui était son parrain, ainsi qu'avec tous ses cousins. Ils étaient pour lui sa famille proche, car il avait perdu à seize ans sa mère atteinte de la grippe espagnole en soignant les blessés de guerre, ainsi que son frère un peu plus tard.
C'est dans cette région que se trouvent les racines profondes de la famille Coste et les descendants du Mas ont joué un grand rôle dans notre vie car nous n'avions pas de cousins germains Coste.
Lors de mon mariage en 1955, tante Juliette était présente et je la vois encore souriante à la sortie du temple de Cannes, à côté de mon parrain oncle Daniel.
Françoise de Maleprade
9.2.16 - Philippe Coste
MAS DE COSTE
Pierre-Olivier a eu trois ans cet été. Adeline et Emilie garderont quelques souvenirs du Mas de Grand-maman Inès, mais sans doute pas lui. Je n'ai aucun souvenir (même si j'ai été pris en photo devant) du "vieux" Mas avant les travaux de Grand-papa Daniel. J'avais quatre ans, (en 1957) lorsqu'il fit reconstruire l'aile ouest du Mas et installa de nombreuses pièces d'eau : la commune venait de construire le château d'eau qui se trouve juste au-dessus du Mas en montant vers l'Arbousède après le tombeau.
Grand-papa transféra aussi le poulailler et la porcherie de la cour de la ferme vers la terrasse sous le Mas : l'Aire.
Il arrangea très joliment cette cour du Mas, avec la fontaine du dauphin alimentée trois cent soixante cinq jours sur trois-cent-soixante-cinq par la source de l'Arbousède et de nombreux arbustes et fleurs qui nous accueillent au Mas.
Quels souvenirs du Mas de Grand-papa Daniel et Grand-maman Inès ? Je les cite en vrac :
- les peurs du petit garçon dans ce très grand Mas la nuit (comme l'ont parfois aujourd'hui mes enfants) ;
- la vache dans l'étable : j'aidais Fanny (son mari Eusebe et elle ont pris leur retraite en 1979 à Sérignac) à la traire et on enlevait la "peau" de ce lait au petit déjeuner ;
- les parties de "boites" avec les cousins et les enfants de Llinares (dont Bernard qui a été le bayle-régisseur du Mas de 1980 à 1990).
- les cabanes et les barrages dans l'Arbousède ;
- les chemins que je refaisais pour de l'argent de poche dans l'Arbousède, dont l'un, récemment refait, permit d'arrêter un incendie ;
- des vendanges où je portais la hotte en m'enfonçant dans la boue jusqu'aux genoux ;
- les journées à Carnon, à faire de la voile et à pêcher avec Papa (Gérard) avant que n'existe la Grande-Motte ;
- les bridges avec Grand-papa Daniel, Papa et les cousins dans la Salle Basse (la pièce d'entrée voûtée du Mas) ;
- la boule de feu de la foudre que j'ai eue deux fois entre les mains (heureusement elle ne m'a pas touché) : lors de gros orages elle suivait les canalisations intérieures du Mas ;
- les chasses au perdreau dans la garrigue ;
- les cuisinières : la vieille Lise, Rose qui était tombée un soir dans le noir dans la fosse à fumier ;
- les virées chez les cousins dans les Cévennes et en particulier à Lasalle ;
- les grandes excursions en voiture, avec mes grands-parents, qui m'ont fait découvrir la région et son histoire que racontait si bien grand-papa Daniel ;
- et les "grands travaux" de Grand-papa qui à coup de remembrement de défriches, d'arrachages, de plantations, commença la modernisation de l'exploitation viticole du Mas en la passant de huit hectares à quinze hectares et en plantant des cépages nobles : grenache et syrah, sur les coteaux de Castignargues qui sont aujourd'hui les plus belles vignes de la commune de Cannes et Clairan où se situe le Mas ;
- et bien sûr le 3 septembre
Et puis il y a eu janvier 1983 : deux fois nous sommes venus au Mas : pour accompagner Grand-papa Daniel, puis la semaine suivante, Papa, jusqu'au tombeau du Mas. Quelques jours après, Adeline naissait, le 13 février 1983. Papa n'avait pas connu son premier petit-enfant.
Puis il y a eu le lundi de Pâques 1990, où grand-maman Inès nous quittait.
J'écris ce texte dans le TGV, le 6 octobre 1996 : je reviens du Mas où j'ai passé le week-end.
J'ai passé un long moment avec le viticulteur qui va sans doute reprendre l'exploitation du Mas en fermage : celle-ci étant devenue une trop lourde charge en temps passé et financière (pas de rentabilité de l'agriculture sans exploiter soi-même malgré de gros investissements : une belle leçon d'économie "terrain").
Je viens de rencontrer aussi des nouveaux locataires.
A mon tour j'ai transformé le Mas. Il était devenu trop grand pour cinq personnes (Philippe, Frédérique, Adeline, Emilie, Pierre-Olivier) : bâtiment principal de quarante mètres de long, huit cents mètres carrés au sol, deux mille deux cents mètres carrés développés, plus vaste que le château de Crève-cœur ! Alors en conservant la partie ancienne voûtée, pour ma famille, j'ai aménagé les parties modernes et l'aile de la ferme en appartements que je loue : je suis heureux de voir vivre ce Mas avec plusieurs familles durant toute l'année.
Pierre-Olivier sera heureux de vous accueillir dans ce "nouveau" Mas.
Philippe Coste
9.2.17 - Laurent Coste
LES PETITS-ENFANTS DU MAS
MAS : (du bas latin mansus, maison) n.m. Maison de campagne, ferme dans le sud de la France.
LE MAS : (du haut latin, Le mansus) n.m. lieu de réunion de famille où les racines sont plus profondes que celles de la vigne.
Dans ce "LE" de "LE MAS", il y a tout le sens et la dimension de nos souvenirs où résonne bien plus que l'image d'un simple lieu.
Souvenirs pêle-mêle de bruits et d'odeurs, de parfums et de sons, de couleurs et de vent, de soleil et d'orage, de chaleur et d'étoiles, de visages et d'ombres, de tradition et d'esprit.
20 septembre 1960, vingt et une heures, le taxi noir, commandé la veille, roule dans la nuit. Le train-couchettes de Nîmes à Paris part à vingt-deux heures cinquante-huit, et grand-maman Inès, prudente, prévoyant au moins une crevaison, a ménagé la marge nécessaire pour que ses petits-enfants regagnent bien la capitale.
Et puis, en 1960, la route "express" Nîmes-Cévennes n'existe pas. Il y a environ trente-six virages, assez secs, qui évitent les vignes et les petites serres, précédant la plaine et la garrigue. Cette vieille route, elle survit de lieu en lieu, entre Montpezat, Combas et Vic-le-Fesc, par quelques portions servant de lieu de halte, de dégagement ou d'accès aux villages désormais contournés.
Ce qui n'a pas changé, c'est le crachin gris et froid qui nous attend gare de Lyon dans l'odeur de Paris, et qui nous rappelle que ce mois passé au Mas, est bien terminé.
Et quel mois ! Nous arrivions tous après le 15 août, une fois les grandes chaleurs passées. La rentrée scolaire étant plus tardive, nous pouvions profiter des belles journées de septembre.
Pendant trente-cinq ans, j'ai vécu ces vacances qui, année après année, ont forgé en moi cet attachement au Pays, avec ses joies et ses peines, avec, et surtout, la volonté de poursuivre.
"Plaise au ciel que notre vieux Mas d'enfants ne désemplisse pas".
Ce vœu, formulé en 1912, par les arrière-grands-parents Emile et Juliette, figure en bonne place dans la salle basse, surmontant les portraits en ombre chinoise de Marguerite, Gabrielle, Françoise, Henri, Daniel et Philippe.
Ce vœu, Grand-papa Daniel et Grand-maman Inès l'auront réalisé pendant toutes ces années.
Chacun des petits-enfants Coste ou Schlumberger, à son arrivée, se voit attribuer une chambre par Grand-maman. Dès que nous pénétrons dans l'entrée voûtée et fraîche, nous sommes immédiatement plongés dans ce qui sera notre vie pendant quatre semaines.
Une vie rythmée entre autres par la cloche du petit jardin qui nous réunit autour de la table familiale. Et là, tout est prêt pour la cérémonie du repas. Déjeuners et dîners soigneusement préparés par Marie Massip, avec les "aulx bouillis" surmontés de blancs en neige, salade frisée et croûtons à l'ail, aubergines frites avec le coulis de tomate de Fanny Llinares, croques, c'est-à-dire petites tranches de pain frites également avec du fromage, petits pâtés de Nîmes, omelettes aux asperges sauvages de l'Arbousède, pommes de terre à l'aïade, roquefort Papillon ou Société, avec le raisin muscat de la vigne du plan de Savoulous. Repas accompagnés, il faut l'avouer, d'un vin rouge qui, à l'époque, avait entre autres qualités, une très pétillante jeunesse et une âpreté digne des rigueurs languedociennes.
Grand-papa, pourtant fin connaisseur, faisait semblant, et défendait ce vin comme le symbole du travail des terres du Mas. Avec, quelque part, une façon de dire qu'il n'était sûrement pas pire que celui produit par Oncle Marcel. Mais les aramons à cent-vingt hectos à l'hectare avaient des effets que la gastronomie se devait d'oublier.
Les repas, à l'époque, étaient sensiblement moins bruyants que ceux d'aujourd'hui, car les enfants avaient peu l'occasion de s'exprimer, trop soucieux qu'ils étaient d'essayer de suivre les cours de latin et les questions sur l'histoire protestante que leur posait leur grand-père.
Un tel ravitaillement pour une quinzaine de personnes se devait d'avoir une logistique à la hauteur. Ce qu'avaient fort bien compris les commerçants ambulants qui réalisaient la moitié de leur chiffre d'affaires du mois en se déplaçant au Mas. En particulier, les bouchers GRAS et FADA, qui n'avaient de gras et de fada que leurs noms. La vitesse de leur camionnette sur les graviers du Mas et la force de leur coup d'avertisseur étaient à la hauteur de leurs espérances de vente.
Photographie prise du Serres de Val en Thines devenu Serres Valentine.
Au fond la commune de Clairan.
La cour
Porte d'entrée et portail de la bergerie
Ces fameux repas, nous devions les mériter. Et les travaux de débroussaillage des allées de l'Arbousède et du vieux jardin nous donnaient l'occasion d'arriver à table avec un solide appétit. L'occasion également de présenter à notre grand père, le soir du départ, un petit papier où étaient inscrites toutes nos heures de travail, qu'il rémunérait généreusement. Ces travaux, quelques années plus tard, j'ai pu m'en rendre compte, ont bien aidé quelques chênes verts à sortir de l'enchevêtrement des arbousiers et des pins d'Alep.
Soirs de départ où nous passions tous sous la toise de l'entrée peinte sur la porte de la cave, et où se bousculaient sous les traits de crayons au moins cinq générations, occasion de refaire chaque fois et au grand plaisir de tous l'arbre généalogique de la famille.
Jardiniers nous l'étions à nos heures, mais enfants en vacances également. Enfants, qui, malheureusement "achevaient" les jouets que Daniel et ses frères et sœurs avaient reçus de leurs parents. Soldats de plomb, château fort en carton, cheval à bascule, déguisements, marionnettes et petit théâtre de guignol. Seuls les cubes en bois, dont on retrouve d'autres séries dans les maisons de famille, des Cévennes, à Carrière par exemple, ont pu résister à nos assauts.
Mais, le grenier était trop tentant, plein de casques, shakos, tenues militaires, sabres et épées du Général, pour ne pas nous faire rêver à des exploits passés.
Jeux également dans les paillers à foin, malgré la menace de la ceinture de Llinares qui craignait de nous voir tomber dans le "trou de la vache", c'est à dire par la trappe destinée à lui passer le foin.
Parce que vache il y avait (avec les mouches), la seule du pays, descendue du Chambon par Fanny Llinares qui la trayait tous les soirs et nous donnait du vrai lait pour nos petits déjeuners.
Pas de vacances au Mas non plus sans les visites des oncles et tantes que nous parvenions à faire descendre des Cévennes, en particulier pour l'anniversaire de Grand-papa, le 3 septembre.
Cette fête était l'événement qui nous occupait tous plusieurs jours à l'avance. D'abord une visite chez le pâtissier Puechemarin à Nîmes pour les commandes, les canapés préparés par tous le matin de la fête, les pains de glace brisés par Papa à coup de pics dans de vieilles baignoires en zinc, et enfin, l'arrivée des voitures, leur accueil sur l'aire pour bien les ranger, en particulier la vieille Jeep de Monsieur Schloesing que nous attendions en bas du chemin pour nous y accrocher.
Cette journée du 3 septembre nous marquait entre autres, parce qu'il y avait cent personnes invitées, ce qui nous semblait un chiffre vraiment important.
Une centaine d'invités qui nous laissaient pour le lendemain des dizaines de ces petits papiers enrobant les tartelettes et que nous avions pour mission de ramasser sur les graviers du petit jardin.
Nous avions, nous, les enfants, une part de responsabilité dans cette affaire de petits papiers par l'intermédiaire des pailles des bouteilles de Pschitt orange et citron que nous utilisions comme sarbacane.
Le Mas, c'est aussi, à Pâques, une atmosphère très différente, faite de barrages dans le Malpas (il pleuvait souvent et beaucoup), d'excursions, de cultes au temple de Cannes.
Nous arrivions tous ensemble et occupions, comme il se doit, le deuxième banc à droite, qu'aucun Cannois ne se serait permis de prendre à notre place. Le deuxième banc, pas le premier, humilité et discrétion protestante obligent.
Ce Mas, c'était surtout mon père, Gérard Coste, qui nous y a tout appris, pour ce qui est des choses de la nature. Pêche dans le Gardon, chasse à Castignargues, fouilles archéologiques, et tant d'autres choses que ma vie entière je porterai en moi.
Ce premier perdreau à Castignargues et le visage rayonnant de Papa qui n'avait rien à envier à celui du père du petit Marcel (Pagnol) fier de sa bartavelle. Castignargues si proche du Mas et pourtant si différent, ses vignes, ses oliviers, son vent dans les mûriers. Castignargues revenu dans le domaine après être passé aux Teissier du Cros, Louise Coste l'ayant apporté en dot en 1878, puis reçu en héritage par Philippe Coste et revendu à mon grand père, tante Georgette sans doute peu désireuse de s'y installer, et on la comprend.
Castignargues qui revit peu à peu par les travaux que j'y réalise avec Martine et les enfants.
Janvier 1983. Il fait beau, la vie s'est arrêtée. A quinze jours d'intervalle, ensemble, frère, sœurs, cousins, oncles, tantes, sommes réunis dans ce lieu si calme au dessus du Mas pour accompagner Grand-papa et Papa là où ils souhaitaient reposer.
Nous savons qu'une page se tourne, qu'une époque est finie. Grand-maman Inès pendant sept ans, nous soutiendra, Philippe et moi pour poursuivre l'exploitation de la vigne. Elle fera tout pour maintenir en l'état le matériel, les terres, les bâtiments. Sans elle, nous n'aurions rien pu faire.
Quand Grand-maman nous quitte en 1990, Le Mas est là et bien là. Philippe, avec courage et ténacité fera tout pour sauver l'exploitation, les vignes seront développées, améliorées. Une cuvée "Domaine du Mas de Coste" sera produite à la cave de Crespian Montmirat. Les exigences économiques et la rudesse des autres coopérateurs ne permettront pas d'accomplir tous les projets. Mais aujourd'hui, différemment gérée, la vigne est sauvée.
Grand-papa, Grand-maman, Papa, vous nous avez fait au Mas en partie ce que nous sommes aujourd'hui
"Plaise au Ciel que notre vieux Mas,
D'enfants ne désemplisse pas."
Laurent Coste
9.3 - Annexe Tante Christine Coste
Photo du testament
Paris le 27 octobre 1933,
Ceci est mon testament écrit à la veille de mon opération de l’appendicite.
Je confie Christine à mes deux frères Daniel et Philippe dont elle porte le nom. Qu’ils la guident avec douceur, avec cœur et avec intelligence dans le souvenir de leur frère. Je confie aussi Christine à mes parents, à tous mes frères et sœurs : que tous l’entourent à travers les années dans cette atmosphère de famille que j’ai toujours aimée par dessus tout, fidèle à toutes les convictions des générations passées. Je confie aussi Christine à sa sœur et à Maxime : que ceux-ci restent toujours heureux et unis dans le souvenir de leur beau-frère qui aux côtés de Christine les a toujours aimés de toute son affection.
Je demande à Dieu de garder ma Christine, de lui faire sentir sans cesse ma présence auprès d’elle et de l’aider à vivre dans le souvenir de celui qui l’a aimée du plus grand et du plus bel amour. Qu’elle vive pour sa sœur, pour mes frères, pour mes sœurs, aidant chaque fois qu’il sera possible ou nécessaire Tine, Béatrice, Mireille, Henri, nos chers filleuls.
Je remercie mes parents à qui je dois tout ce qu’ils ont fait pour moi, comme tout ce qu’ils ont dit de moi. Qu’au milieu de leurs enfants ils poursuivent (? ) heureux, leur existence ici bas. Qu’ils regardent avec confiance un avenir pourtant incertain, reconnaissants et fiers aussi pour tout ce qu’ils laissent derrière eux.
Que mes frères et sœurs, Marguerite, Gabrielle, Françoise, Daniel et Philippe, Inès, Georgette, Robert, Robert et Pierre restent toujours unis de la plus pure affection dans le souvenir que chacun d’eux conservera de ces belles heures d’intimité qu’ils ont eues avec moi.
Je demande à Daniel et à Philippe de veiller aux intérêts matériels de Christine. Je désire que tout ce que je possède aujourd’hui, comme tout ce dont j’aurais pu hériter ou recevoir demain, lui revienne à elle seule. Que Christine remette simplement à chacun de mes frères et sœurs comme à chacun de mes amis quelque objet rapporté de notre beau voyage en souvenir de moi.
Je demande à Daniel et à Philippe de veiller en accord avec les autres frères et sœurs, sans oublier Maxime et Jeannie, à ce que Christine puisse vivre en dehors des soucis matériels.
Je demande à être enterré au Mas de Coste, sans discours, sans fleurs, dans le silence de l’Arbousède, entouré par ma seule famille et par quelques amis.
Que Christine comprenne que nous ne sommes séparés que pour un temps. Qu’elle trouve courage et forces pour vivre. Qu’elle sente toujours en elle l’amour infini de celui qui n’a pensé qu’à la rendre heureuse, de celui dont elle était devenue la plus douce des compagnes, de celui qui en elle avait trouvé le bonheur le plus pur et le plus grand. Qu’elle se sente libre aussi d’organiser comme elle le jugera bon l’avenir qui s’ouvre devant elle. La vie aura été belle pour moi, je lui en suis reconnaissant.
Que Dieu me pardonne pour mes pêchés, toutes mes faiblesses, qu’il me reçoive près de lui dans toute mon humilité, dans toute ma foi. Christine, je penserai toujours à toi, ma douce petite femme.
L’apéritif
Il fait chaud, très chaud. L’apéritif est pris autour de la table dite «de marbre». Les bruits des verres et des pas sur le gravier étaient familiers à beaucoup.
De dos, en bas, Frédérique, Jacqueline et Mireille.
Le déjeuner
Il avait été prévu de pique-niquer dehors. J’avais à l’avance grand peur de la chaleur. Très intelligemment Frédérique et Philippe ont remplacé ce pique-nique par un déjeuner, assis autour d’une table dans la salle à manger «du bas», bien fraîche et très joliment meublée.
Un grand merci à eux. Le repas fut délicieux.
Le café
A droite de Philippe, Sonia
Le café bien sûr… mais les albums de photographies, les livres d’or et des documents divers, sont l’objet d’une lecture attentive et de commentaires à la fois affirmatifs et interrogateurs.
Devant le tombeau
Henri, la plaque funéraire à ses pieds (elle sera posée par Philippe un peu plus tard), a su prononcer les mots émouvants qui convenaient.
Mais il a su aussi nous faire sourire… La preuve!
Aparté sur la calade
Celui qui parle est remarquablement convaincant.
Celui qui écoute prépare, on le sent très bien, une réponse maîtrisée.
L’Arbousède
Ne pas monter au sommet de l’Arbousède aurait été un pêché d’autant plus qu’aujourd’hui le chemin qui y monte n’est plus le sentier étroit et désagréable à nos mollets d’enfants mais une route. La lutte contre l’incendie est primordiale. Les conversations allaient bon train et de là-haut la vue est superbe.
Le Pasteur Haein
A la page 39 de «Ceux du Mas de Coste» j’ai écrit le peu que je savais sur le Pasteur Haein.
J’ai cherché à en savoir davantage.
Grâce à Françoise, j’ai interrogé Monsieur Manoël longtemps pasteur à Clermont-Ferrand et maintenant en poste à Nîmes.
Il m’a indiqué récemment l’existence à Nîmes de la fille de Monsieur Haein, Madame Chapel, à laquelle j’ai aussitôt écrit.
Sa réponse figure ci-après.
Jacques
25/10/99
Monsieur,
J’ai bien reçu votre lettre du 29/09/99, annoncée par le Pasteur Manoël, me demandant des renseignements sur la vie de mon père, que vous avez rencontré dans votre jeunesse chez vos grands-parents au Mas de Coste à Cannes où il était pasteur.
Je tiens tout d’abord à vous remercier pour le soin que vous prenez à vouloir transmettre aux générations futures le souvenir de vos aînés.
Mon père a été Pasteur à Cannes et Clairan de 1931 à 1942. Il a été, je crois, aimé et apprécié de ses paroissiens et il a eu la joie de connaître un «réveil» au niveau des jeunes. Sa conception du ministère pastoral, que partageait ma mère, leur a permis de se donner totalement dans cette paroisse et dans les villages voisins (Clairan, Montmirat, Crespian, Sérignac) où mon père faisait cinq cultes chaque dimanche.
Poussés par leur ami Jean Cadier (devenu plus tard doyen de la Faculté de Théologie de Montpellier) mes parents sont partis en 1942, en pleine Occupation, à Tournon – et non à Romans comme vous le dites.
Ce fut pour notre famille une période difficile, marquée par le rationnement, la faim, les bombardements, la présence allemande… et en 1946 nous quittions Tournon pour le Sud-Ouest où mon père fut appelé par la paroisse d’Eymesse (Gironde), près de Sainte-Foy la Grande en Dordogne, et où il est resté jusqu’à sa mort.
Mais, son ministère pastoral a été enrichi parallèlement par un véritable ministère musical : mon père était en effet musicien comme son propre père. Dans sa paroisse, il a composé quelques pièces pour piano (jamais éditées), plus tard il a mis en musique des poèmes du Pasteur Marcel Verseils «les chants du Terroir» et il a participé ultérieurement à la Commission Musicale du recueil de chants «Louange et Prières» de l’Église Réformée de France où étaient insérés trois chorales de sa composition.
Dans le Sud-Ouest, il a donc créé «la Chorale de la Vallée», en référence aux différentes paroisses de la vallée de la Dordogne. Ce fut un temps particulièrement riche pendant lequel mon père a déployé une énergie considérable et une passion peu commune pour faire chanter environ quatre vingt paroissiens, tous amateurs, dispersés sur des dizaines de kilomètres, qu’il parcourait à mobylette pour les répétitions. Chaque partition était écrite et polycopiée au mardigraphe (procédé antérieur à la photocopie) nécessitant des heures de travail nocturne !
Musique essentiellement religieuse de Goudimel, Buxtehude, Shultz, Bach, et textes traduits et versifiés par des soins en français, en conservant le plus possible le message évangélique et théologique du texte original.
Mon père donnait un concert annuel en général pour le culte de la Réformation. A la fin de son ministère, sa santé était devenue déficiente, il vécut quelques années de retraite et il s’est éteint en juin 1968 à l’âge de soixante douze ans, dans le presbytère qu’il occupait depuis plus de vingt ans. A sa mort, les témoignages lui rendant hommage furent nombreux.
Ses enfants (mon frère et moi) n’ont guère hérité de ses dons de musicien par contre une transmission certaine s’est faite au niveau de la foi : le Seigneur en soit loué !
Je dois ajouter à cela que sa thèse de licence en théologie soutenue en 1926 à la Faculté de Théologie de Montpellier sur un sujet de musicologie : «le Problème du chant choral dans les Églises Réformées» a été éditée en Hollande en 1996 ; moitié en français, moitié en hollandais. Voici donc quelques informations sur mon père qui vous permettront de compléter vos souvenirs et le travail que vous avez entrepris sur votre famille.
Veuillez ajouter à votre documentation que le Pasteur Henri Leenhardt (que vous citez dans vos notes) avait précédé mon père dans la paroisse de Cannes et de Clairan avant de devenir doyen et professeur à la Faculté de Théologie de Montpellier.
En souhaitant que ces quelques renseignements pourront contribuer à l’élaboration de votre projet, veuillez croire, cher Monsieur, à mes meilleurs sentiments.
Elisabeth Chapel-Haein