6 – Jacques Seydoux : 1870-1929


Jacques Seydoux est mon grand-père maternel. Sa carrière est décrite dans les trois documents ci-dessous :
6.1 « Hier au Quai d’Orsay » l’auteur en est son fils François Seydoux de Clausonne .
6.2 « La France et la levée du blocus interallié » et
6.3 « l’Europe de Jacques Seydoux », l’auteur en est Monsieur Jeannesson, professeur de faculté.
6.4 « Journal 1914-1918 », c’est maintenant mon grand-père qui raconte. Du 24 juin 1914 au 11 novembre 1918 ,il écrit son journal. Ce document avait été déposé à la bibliothèque du ministère des affaires étrangères par son fils François. Le professeur pré-cité, Jeannesson, a pu en disposer, l’a fait numériser et me l’a envoyé ce dont je le remercie très vivement. Ces souvenirs d’un homme de coeur sont un solide témoignage sur des années tragiques

6.1 - "Hier au quai d'Orsay"

«Hier au Quai d'Orsay»: l’auteur en est son fils François Seydoux de Clausonne

JACQUES SEYDOUX, MON PERE

Le Quai d’Orsay d’il y a quarante ou cinquante ans je le connaissais aussi bien, peut-être mieux que celui d’aujourd’hui. Les affaires ne franchissaient guère les océans. A l’écolier de l’époque précédant la guerre de 1914, on enseignait qu’il y avait six grandes puissances et que toutes étaient en Europe. Le personnel diplomatique était restreint et les mêmes noms revenaient toujours sur les lèvres. Au début de ce siècle les problèmes économiques passaient pour secondaires; pour secondaires aussi les agents qui consentaient à s’en occuper. Quant aux relations culturelles qui ont pris le développement que l’on sait, personne n’en parlait.

La Carrière comptait de grands serviteurs. Comme ils ont vite disparu de la mémoire des hommes! Sans doute n’ignoraient-ils pas que, rapidement, ils seraient oubliés. Peu leur importait; ou du moins ils en prenaient facilement leur parti. L’abnégation, le sens du devoir, la passion du travail, telles étaient, chez beaucoup, des vertus qui les aidaient à mépriser la notoriété et la fortune. On ne peut les avoir vus à l’œuvre, et j’en dirais autant de leurs successeurs s’il m’était permis de parler d’eux, sans considérer qu’il est bien loin de la réalité le diplomate dont le public se fait volontiers l’image.

Mais je dois me décider – puisque j’ai été sollicité – à en venir à lui, à mon père, à Jacques Seydoux. Une sorte d’appréhension me retient au moment de le livrer à mon porte-plume. Que penseront ses derniers disciples, s’ils ne le retrouvent pas dans le portrait que je me hasarde à faire, s’ils le jugent insuffisant, incomplet? Et les autres, qui ne l’ont pas connu, me comprendront-ils? N’aurait-il pas été plus sage de se contenter du livre, composé d’extraits de ses articles et de ses notes, que Jacques Arnavon et Etienne de Felcourt avaient publié après sa mort? Non, le personnage qu’il était vaut la peine d’être représenté. Il s’apprêtait à faire une carrière brillante et comptait déjà Berlin et Londres parmi ses postes à l’étranger, lorsqu’il rentrait à Paris, à la fin de l’année 1905. Ce n’était pas rien que d’avoir eu le privilège, au début de ce siècle, pour un jeune diplomate, de connaître l’Allemagne de Guillaume II, l’Angleterre de Victoria, de s’être distingué par la vivacité de son esprit, de ses propos, par une curiosité qui, brisant le cadre habituel, l’incitait à rencontrer les cercles universitaires et à faire des conférences dans des milieux populaires. Aujourd’hui, qui s’en étonnerait!

Tandis que Jacques Seydoux, de retour en France, se voyait confier les affaires délicates du Maroc, ce qui le mettait en rapport avec le futur Maréchal Lyautey, un mal inattendu, implacable, inguérissable, venait le foudroyer à l’âge de 37 ans.

Appuyé sur deux cannes, sans lesquelles il ne pouvait avancer d’un pas, de plus en plus incliné vers le sol, incapable de relever la tête si on le surprenait dans sa marche, qui était un lent et pénible exercice, réduit, amaigri, livide, luttant contre la douleur à coup d’aspirine et sans jamais se lasser de rechercher l’introuvable remède, merveilleusement confiant dans ses docteurs qui disaient, pourtant, de son état qu’il faisait honte à toute la médecine, dépendant de ceux qui l’entouraient et auxquels il s’attachait naturellement, tel je l’ai toujours connu, n’imaginant guère, dans les premières années de ma vie, tout ce que représentait, pour lui, de dramatique, la sûre progression du rhumatisme déformant qui devait mettre vingt ans à l’emporter. Mais l’homme n’était nullement l’esclave de ses infirmités. Il les maîtrisait avec une énergie, une patience qui faisaient totalement partie de son être; il n’aurait pu, semble-t-il, réagir autrement; je ne l’ai jamais entendu formuler une plainte ni exprimer un regret.

Quel tournant, pourtant, une pareille épreuve ne signifiait-elle pas pour lui! Enfant de la balle, puisque son père l’avait, durant une assez brève période, mais non sans charme ni sans élégance, précédé aux Affaires Etrangères, puisqu’il était la pupille du baron de Courcel qui lui prodiguait affection et conseils, comme la Carrière, avec tous les avantages sociaux et mondains qu’elle offrait aux jeunes des alentours de 1900 l’avait amusé et diverti! A Athènes où, jeune célibataire, il avait été en poste sous les ordres du Marquis d’Ormesson, pas de divertissement dont il n’ait été l’animateur, montant sur les planches devant la famille royale, jouant du piano, de la flûte, organisant les fêtes de charité et les excursions. Ce n’était pas un sédentaire, un homme amoureux de son repos que la maladie attaquait, mais un être plein d’entrain qui aimait passionnément le changement, le mouvement et qui, pendant ses vacances, se livrait avidement aux joies de l’alpinisme. Il fallait écarter, balayer tout cela, opérer une métamorphose qui l’empêcherait de sombrer. Son stoïcisme, la sollicitude inébranlable et passionnée de ma mère, l’y ont puissamment aidé. Mais aussi la conviction qui s’est rapidement installé en lui que, seul, le travail pouvait le sauver. Le miracle a voulu que toute cette énergie, toute cette ardeur que, jusque là, il avait mises en toutes choses, il ait réussi à les employer au bénéfice d’une seule cause, le service du pays.

Assis immobile sur son fauteuil du Quai d’Orsay ou sur celui de son appartement du boulevard de Courcelles, ne quittant l’un que pour retrouver l’autre, il oubliait sa déchéance physique, les tourments qu’elle lui infligeait; le corps, fragile, abîmé, ne comptait plus. Il y avait là, se dégageant de cette enveloppe qui s’amenuisait chaque jour, un esprit étrangement lucide, dont l’éclatante victoire eût paru parfois presque insolente, si elle n’avait pas eu comme explication la sincérité d’une foi agissante. Ceux qui l’approchaient étaient intimidés, puis conquis. Dans ce visage blanchi et aminci par la souffrance, ils ne voyaient que les yeux très bleus, qu’éclairaient l’intelligence, un peu d’ironie, beaucoup de bonté, la gaieté. Car il était gai. Sa conversation spirituelle, enjouée, amusante, émaillée d’anecdotes, de traits, de mots à l’emporte-pièce, nourrie par une connaissance précise de nos écrivains, de la musique, des littératures étrangères, galopait sur tous les sujets de l’actualité. Il avait été l’un des premiers, aux Affaires Etrangères, à aimer Jean Giraudoux et Paul Morand.

Le moment vint – nous étions en 1909 – où Jacques Seydoux ne se rendit plus que très irrégulièrement à son bureau du Quai d’Orsay. Bien que le «Département» eût encore les apparences d’un club et que le travail y fût moins absorbant qu’il ne l’est devenu par la suite, la question se posait de savoir si l’on pourrait garder longtemps un grand malade, dont la carrière ne s’épanouirait plus normalement en dehors de nos frontières. Ses amis le défendirent. Il savait, dès lors, non seulement qu’il lui serait difficile de franchir les échelons de la hiérarchie, mais que, simplement pour éviter d’être mis de côté, il aurait continuellement à faire ses preuves. De lui on exigeait plus que d’un autre. L’épée de Damoclès était suspendue sur sa tête. S’il ne pouvait plus travailler, que deviendrait-il?

C’est pendant la guerre de 1914-1918 qu’il a fourni l’immense effort qui appellerait l’attention sur lui et le préparerait aux premiers rôles. Chargé, sous des chefs successifs du problème primordial du blocus, il acquérait tout un monde de connaissances qui feraient bientôt de lui l’homme indispensable. Qu’il ait traversé ces quatre années sans se permettre, je crois bien, un seul jour de défaillance, cela tient de nouveau du miracle. Il estimait que, lui aussi, il devait, coûte que coûte, tenir. On n’imagine pas le labeur qu’il a fourni, la ferveur avec laquelle il s’y est totalement consacré. L’enjeu en valait la peine: il s’agissait de concourir à la victoire par l’encerclement économique de l’Allemagne. Les hostilités terminées, on procédait, à son intention, à une véritable transformation du Ministère des Affaires Etrangères par la création d’un service supplémentaire, la sous-direction des Relations Commerciales qui est, aujourd’hui, la puissante direction des Affaires économiques et financières. Quand on sait à quel point une Administration est accrochée à son organisation traditionnelle, on apprécie l’importance de la réforme que Philippe Berthelot avait estimée nécessaire. Si Jacques Seydoux n’avait pas été là, elle n’aurait pas eu lieu. L’infirme que l’on voulait écarter quelques mois plus tôt affirmait magistralement sa présence et son autorité.

Le travail qu’il a fourni pendant cette période de notre histoire se confond avec elle.

La France sortait de l’épreuve, affaiblie et glorieuse. Trop souvent, à l’étranger, on lui en voulait de sa gloire, tandis que l’on négligeait volontiers le prix dont elle l’avait payée. Et pourtant, tandis que la gloire allait perdre peu à peu de sa saveur, les sacrifices que nous avions subis se révélaient, chaque jour, plus lourds à supporter. En présence d’une Russie qui s’accoutumait au bolchevisme, d’une Amérique repliée sur elle-même, d’une Angleterre soupçonneuse, les Français ne formulaient qu’un vœu: «Puissions-nous désormais vivre en sécurité!» Livrée à des courant d’intrigues, de rivalités, d’ambitions qui débordaient de toutes parts, l’Allemagne était la proie des pires incertitudes. C’était dans le malheur qu’elle faisait connaissance avec la République.

Comment une telle situation, les problèmes nouveaux et sans précédent dans leur complexité, qu’elle posait, n’auraient-ils pas modifié les mœurs diplomatiques! On ne pouvait plus dire du Ministère des Affaires Etrangères qu’il était un salon politique où les «agents» ne se rendaient qu’à des heures fantaisistes, tard dans la matinée, et, en passant, dans l’après-midi. La guerre avait bouleversé les habitudes et, avec elle, par suite du développement du téléphone, du télégraphe, de la machine à écrire, une cadence était prise qui ne laisserait plus jamais en repos la diplomatie et les diplomates. La sous-direction des Relations commerciales, la benjamine des grands services du «Département», se devait de ne pas rester en arrière dans cet élan vers le renouvellement. Je crois bien ne pas me tromper en écrivant que, dans un délai record, elle était devenue la plus vivante et la plus fertile du Ministère. Les échanges commerciaux avec le reste du monde, les réparations, les dettes interalliées, la reconstruction économique de l’Europe, - que de possibilités, pour qui que ce fût, d’exercer son intelligence et d’asseoir son influence! Jacques Seydoux n’y a pas manqué. Tous ceux qui, à l’époque, comptaient dans la politique, l’économie, la finance, le journalisme, et qui traversaient Paris, pénétraient dans son bureau du Quai d’Orsay ou le relançaient dans son appartement du boulevard de Courcelles, lorsque, privé de voiture ou soudain plus malade, il ne pouvait sortir. De ce corps brisé la flamme jaillissait chaque jour; on le croyait exténué, mourant; sa volonté, quotidiennement, l’emportait sur la matière et sur le mal.

Convient-il d’oublier cette époque, ou de l’évoquer, au contraire, pour se féliciter de la route parcourue dans le bon sens ainsi que de l’amélioration fondamentale survenue dans les relations des deux peuples voisins!

Mon père s’était toujours gardé de tout sentiment qui le portât à altérer son jugement. Le long séjour qu’il avait fait à Berlin presque au début de sa carrière l’inclinait à une incompréhension, assez rare dans cette période de notre histoire. Le haut fonctionnaire qui se voyait confier le dossier le plus difficile sur le Traité de Versailles, eût ouvert n’abordait pas sa tâche sans y avoir été remarquablement préparé.

Les Réparations, voilà l’un des mots qui ont expliqué pendant plusieurs années, la politique française. Il fallait que l’Allemagne réparât, qu’elle payât, qu’elle aidât la France à sortir du chaos et aussi ses alliés qui, tout en ayant moins souffert, réclamaient également leur part. Les gouvernements français pouvaient différer de méthodes: le but à atteindre restait le même. L’opinion n’aurait pas admis trop tôt des renoncements qu’elle n’eût attribués qu’à la faiblesse de ses dirigeants.

Les conférences se succédaient. Ministres et experts se réunissaient à Spa, à Bruxelles, à Londres, à Cannes, à Gênes, à La Haye, et le tour recommençait. Parmi les hommes d’Etat et les techniciens qui, plusieurs fois par an, de 1920 à 1925 et au-delà, discutaient de tous les problèmes et, en premier lieu – car il faut toujours y revenir – de celui des Réparations, mon père s’était fait une place toute spéciale. Comment le choix dont il était l’objet, n’aurait-il pas, à lui seul, suscité le plus vif étonnement! Ne fallait-il pas qu’il fût singulièrement utile pour que Poincaré, Briand, Millerand, Herriot, Barthou et d’autres se fissent suivre d’un collaborateur à peine capable de se déplacer, dont le transport d’une ville à une autre exigeait de grands ménagements, et que l’on ne pouvait contempler sans s’interroger sur la cause du mal qui l’accablait, sur le degré des souffrances qu’il endurait! Mais l’interrogation cessait dès que Jacques Seydoux commentait et bataillait. La clarté de son esprit, une prodigieuse mémoire, la connaissance qu’il avait des questions étaient telles qu’autour du tapis vert tous oubliaient le corps immobile, brusquement séduits par la parole rapide, la lumière des yeux, le mouvement des mains longues et fines. Premier de nos diplomates qui ait été un expert et que l’on ait qualifié comme tel, il aurait pu, à l’âge où, d’ordinaire, on n’apprend plus rien, être reçu d’emblée à l’Inspection des finances. Les articles qu’il publiait sous la lettre Y, principalement dans l’Europe Nouvelle, l’hebdomadaire, célèbre à l’époque, étaient de la plume du technicien le plus averti, et en même temps, s’élevant au-dessus des complications de l’heure, ils préconisaient des solutions d’ensemble et ouvraient les voies vers l’avenir.

Son autorité s’était affirmée à la conférence de Bruxelles, au mois de décembre de 1920, où comme délégué de notre pays, il siégeait en face de personnalités étrangères d’un poids considérable, M. Delacroix, l’ancien premier ministre de Belgique, Lord d’Abernon, le redoutable Ambassadeur d’Angleterre à Berlin, dont la haute stature et la solide carrure réduisaient davantage encore, par un contraste saisissant, les proportions physiques de mon père. Dix-huit mois plus tard, à la conférence de Gênes, de sinistre mémoire puisqu’elle offrait aux Russes et aux Allemands l’occasion de conclure le Traité de Rapallo, Barthou, notre premier représentant, le consultait tout le jour, parfois la nuit. Ironique, incisif, souvent mordant dans la discussion lorsqu’elle prenait un tour à ses yeux inadmissible, lorsque les intérêts du pays étaient injustement méconnus, Jacques Seydoux en imposait par le bleu soudain sévère de son regard, le geste impitoyable de ses doigts. C’est précisément à Gênes que, jugeant inconvenant un document que les Soviétiques avaient déposé sur la table, il avait sèchement réclamé ses cannes et quitté la séance. Dans le personnage voûté qui s’éloignait à petits pas il y avait une force impressionnante et l’incident avait fait du bruit. Les audiences du haut fonctionnaire étaient sollicitées par toutes les têtes politiques qui comptaient en Europe; il avait dépassé un grade pour devenir un nom.

Afin de l’aider matériellement, je l’avais accompagné à Londres pendant l’été de 1924 et, pour la première fois, j’assistais, dans d’humbles coulisses, à la conférence où Herriot et Mac Donald s’efforçaient de rapprocher les deux puissances que l’expédition dans la Ruhr, voulue par l’une, refusée par l’autre, avaient profondément divisées. Jacques Seydoux ne faisait que travailler; il n’échappait à l’atmosphère malsaine des comités, où l’on délibérait à perte de vue, que pour informer et orienter son chef. Celui-ci l’appréciait au plus haut point. «C’est du Seydoux», disait-il à son entourage, quand je lui apportais fièrement une note de mon père. Que de plans ont été, à l’époque, construits et élaborés par le sous-directeur des Relations commerciales! «On ne les appelle de mon nom, plaisantait leur auteur, que lorsqu’ils échouent!» Je ne sais si elle est exacte, l’anecdote que l’on m’a contée; mais, exacte ou inexacte, elle mérite d’être citée. C’était pendant la conférence de la Paix; Clemenceau, exaspéré, avait mis les experts à la porte et ceux-ci s’étaient retirés dans la pièce voisine. Mais, placés peu après devant un problème délicat, les ministres avaient reconnu leur incompétence et l’on avait vu le Tigre lui-même pousser le fauteuil roulant où Jacques Seydoux était assis pour le ramener en séance. La considération qui entourait mon père à Londres m’emplissait de fierté. Ses collègues l’aimait, sans le jalouser, et, lorsque quelque obligation ne les happait pas, ils le rejoignaient après le dîner, dans son petit salon du Hyde Park Hotel; il y avait là Fromageot, Massigli, Chambrun… Je passais, à les entendre, de belles soirées.

Combien de notes n’a-t-il pas dictées pour renseigner, inspirer, conclure! Des dossiers pleins à craquer témoignent de son labeur, de son ardeur, de son ingéniosité. La position de nos gouvernements, à la veille des Conférences interalliées, c’est lui qui, le plus souvent, l’établissait, avant d’avoir à l’exposer et à la défendre devant les partenaires de la France. Que de Comités se sont réunis sous sa présidence, groupant l’élite de notre armée, de nos fonctionnaires, de nos industriels, de nos banquiers! Qu’il s’agit de l’attitude à adopter vis-à-vis de la Russie soviétique, de l’opération de la Ruhr, de l’acheminement du problème des réparations vers le plan Dawes et le plan Young, de nos rapports financiers avec l’Angleterre et les Etats-Unis, sa plume et sa parole s’affirmaient également infatigables et remarquablement lucides.

Assurément Jacques Seydoux n’était pas toujours d’accord avec ses Chefs. Il lui fallait souvent virer de bord et s’engager dans une nouvelle direction. Cependant, sa génération n’a pas été placée devant ces cas de conscience qui ont si fortement troublé celle qui l’a suivie. Plutôt que de s’insurger, il ne cessait de conseiller et d’orienter, gardant toujours présents à l’esprit les buts qu’il s’était fixés et prenant parfois des positions audacieuses dont la sagesse apparaîtrait avec le recul du temps.

Dès la Conférence de Bruxelles de décembre 1920, sa modération et son imagination s’étaient révélées, non sans éclat. Pour résoudre le problème des réparations avec équité, bon sens et dans des conditions qui n’auraient pas été écrasantes pour l’économie allemande, il avait inventé un système original, pratique, auquel ses collègues étrangers s’étaient ralliés, mais qui ne fut pas retenu par les Gouvernements. Il faudra attendre le plan Dawes, quatre ans plus tard, pour lui donner raison. Et surtout, à Bruxelles déjà, le sous-directeur des Relations commerciales, loin d’écarter la délégation du Reich, l’avait intéressée à une œuvre qui, à son avis, devait être entreprise en commun, lui suggérant les mesures à adopter, l’incitant à franchir, dans ses pensées et ses réactions, les limites de l’Allemagne pour s’élever à la hauteur d’un partenaire européen et, plus encore, lui inspirant confiance. Son objectif essentiel était là: faire comprendre à l’adversaire de la veille, qui menaçait de perdre pied dans le désarroi où la défaite l’avait laissé, qu’il avait lui-même avantage à s’acquitter de sa dette, après que celle-ci eût été consciencieusement déterminée. Le reste, et qui n’était pas rien, c’est-à-dire le rétablissement politique et la réhabilitation morale, viendraient comme par surcroît. Je me rappelle qu’à l’époque mon père avait été sévèrement critiqué par un des grands journaux parisiens pour s’être montré trop libéral et avoir fait trop aisément litière des droits de la France, accusation dont un avenir presque immédiat devait prouver à quel point elle était déplacée. Nous n’étions pas accoutumés à de pareils blâmes publics et, ce jour-là, à la table du déjeuner familial, nous avions, en proie à une vive indignation, serré les rangs.

Constatons finalement qu’après de sérieuses secousses qui auraient pu être évitées si l’Allemagne s’était moins cabrée, si nos alliés avaient mieux mérité leur nom, si la France avait suce qu’elle voulait, la question des réparations a fait l’objet, dans le plan Dawes, puis dans le plan Young, de règlements successifs dont tous les signataires, le vaincu comme les vainqueurs, se déclaraient à peu près satisfaits. Inutile d’insister sur la part qui revenait à Jacques Seydoux. Il suffit de mentionner l’amitié qu’il portait à M. Parker Gilbert, le jeune et brillant Américain qui, avec le titre d’agent général des paiements, personnifiait, en 1924, la rentrée des Etats-Unis sur la scène européenne; que de fois ne l’ai-je pas vu monter allègrement le petit escalier qui, dans notre appartement, conduisait à la chambre de mon père, pour l’informer et aussi pour prendre les conseils du Français le plus capable de le guider dans l’accomplissement de ses difficiles fonctions! La correspondance qu’il a échangée avec notre Ambassadeur à Londres, M. de Fleuriau, son ami, témoigne de la valeur de sa contribution à la solution du problème des dettes interalliées.

Cette époque ne devait être que de courte durée. Au début de 1925, tandis que son rôle s’amplifiait, au moment où il se voyait confier le soin de développer par un nouveau traité de commerce, symbole d’une ère nouvelle, les relations de la France et de l’Allemagne, une crise cardiaque menaçait de le terrasser. Dès que la Faculté l’y autorisa, il reprit le chemin du Quai d’Orsay.
Cependant, il n’était plus tout à fait le même; le doute avait surgi dans son esprit. Pourrait-il continuer à servir et comment? Le Ministère, privé pendant quelques années d’un Secrétaire Général, avait retrouvé Philippe Berthelot. Le Directeur Politique, M. Jules Laroche, très lié avec mon père, était nommé en Pologne. Tout désignait Jacques Seydoux, alors directeur-adjoint, pour lui succéder et, pendant des mois, le poste demeura vacant. Mais son état de santé lui interdisait de gravir l’échelon supérieur, comme il lui avait déjà interdit, au cours des années précédentes, de recevoir l’une de nos plus grandes ambassades. Impossible de paraître à une réception, à un dîner; impossible – et c’était plus grave – de traverser la maison pour se rendre chez le Ministre. Et il n’y avait personne, en même temps, qui pût accepter désormais de devenir son chef. En restant, il aurait troublé l’ordre naturel des choses; un pareil scrupule, dès qu’il était venu à son esprit, lui dictait la conduite à observer. Il fallait, une fois encore, qu’il admît les conséquences de son infirmité. L’heure du départ avait sonné. Le 31 décembre 1926, à l’âge de 56 ans, Jacques Seydoux quittait le Ministère des Affaires Etrangères. La Banque de Paris et des Pays-Bas lui ouvrait immédiatement ses portes.

Bien qu’il n’en montrât rien, j’imaginais, par le chagrin que j’éprouvais, celui qu’éprouvait mon père. La situation qui lui était faite au point de vue financier était incomparablement supérieure à celle qu’il avait connue tout au long de sa carrière. Peu nous importait. Nous gardions, mes frères et moi, le souvenir de cette journée de 1923, où Poincaré, malgré sa froideur avait voulu marquer l’estime dans laquelle il le tenait, en lui offrant une somme d’argent. Au sein du clan familial, la réaction avait été impétueuse. Contraint de battre en retraite, le Président du Conseil se tirait très courtoisement d’embarras par le cadeau d’un objet d’art de la Manufacture de Sèvres. Servir l’Etat, - l’honneur était tel, l’intérêt si puissant, qu’y renoncer me donnait l’impression de la chute, du vide. Je déplorais l’iniquité dont le haut fonctionnaire était la victime; je ne comprenais pas que tous les efforts n’eussent pas été tentés pour le conserver dans les cadres de notre diplomatie, pour utiliser, jusqu’au bout, la passion qu’il mettait à défendre la cause nationale, pour maintenir au service du pays quelqu’un qui n’en attendait rien sinon le privilège de continuer à le servir. Et de quelle façon! Parmi les hommages qui lui ont été rendus dans la presse française et étrangère, on ne m’en voudra pas de citer celui-ci: «Seydoux, disait un diplomate venu d’un autre continent, c’est un de ces hommes qui ne laissent pas de nom parce qu’ils sont fonctionnaires. Dans la littérature, on en ferait un Pascal; il devait être de tous les Instituts; les factionnaires devraient lui présenter les armes; il a fait pour le pays plus que trente bataillons.»

Il a été un précurseur, car le jour ne tarderait plus où les problèmes économiques occuperaient une place telle dans la politique du monde qu’aucun diplomate ne pourrait plus les ignorer. Il a créé un genre, celui de l’expert diplomatique qui ajoute sa science technique aux vastes connaissances que lui procurent sa formation, ses missions à l’étranger, réussissant ainsi à s’adapter à l’évolution des temps et à sauver la profession. Il a démontré qu’il n’existe pas de limites imposées par le métier à celui dont la personnalité vigoureuse l’emporte sur les traditions et bouscule les habitudes. Jacques Seydoux pouvait bien s’éloigner du Quai d’Orsay. Il l’avait marqué de son étincelant passage, contribuant intensément à le transformer et à le rajeunir. Il en avait rehaussé le prestige et la gloire d’un rayonnement qui n’avait pas peu facilité au-delà de nos frontières le succès de nos entreprises.

Le sacrifice me paraissait, pour lui, d’autant plus dur que nous étions au lendemain de Locarno, de l’entrevue de Thoiry, de l’admission de l’Allemagne à la Société des Nations et qu’ainsi une période semblait commencer, contrastant heureusement avec les années qui avaient suivi la fin de la guerre. Mais j’avais sous-estimé la force d’âme de mon père; jamais la noblesse de son caractère ne s’est autant affirmée qu’en cette heure ingrate où les circonstances lui imposaient un changement de métier. La Banque de Paris devenait très vite son port d’attache et il ne cessait de se féliciter de la façon dont les grandes affaires y étaient traitées, de se louer des égards que lui manifestaient ses nouveaux collègues. Le journalisme l’avait toujours attiré. Il allait y consacrer une partie de son temps en collaborant régulièrement au Petit Parisien, en écrivant dans de multiples revues françaises et étrangères, en fondant un hebdomadaire Pax, dont le titre était un programme et qui disparaîtrait avec lui. Il n’avait pas sollicité l’occasion. Il n’était pas homme non plus à refuser de la saisir et peut-être le destin avait-il, en définitive, bien fait les choses, qui, en l’arrachant à la Carrière, lui permettrait, pendant un bien court délai, de divulguer ses idées en d’innombrables articles.

Partisan résolu de l’Entente Cordiale, il déplorait que les deux gouvernements de Paris et de Londres soutinssent trop fréquemment des conceptions opposées. «L’Angleterre, écrivait-il, accuse la France de faire la politique de Louis XIV; toujours ce mot revient. Non, la France veut, en Europe, une politique de conservation. Elle veut que l’ordre règne peu à peu et que la confiance renaisse lorsque l’ordre sera rétabli. Et il n’y a point là d’hégémonie; il n’y a point là Louis XIV; il n’y a point là une France militaire et guerrière, mais il est bon que, dans cette Europe exposée aux terribles dangers venant de l’Est, il y ait un centre sain, fort, vigoureux, conscient du droit des autres et des nécessités de l’Europe…»

L’Histoire suivait son cours et, le 1er janvier 1927, dans un article de Pax, il inscrivait l’Allemagne aux côtés de la France et de l’Angleterre: «Du fait de Locarno, de Genève et de Thoiry, les trois Puissances ont la responsabilité de la paix du monde. Elles peuvent l’assurer si elles sont unies dans un même dessein. Les trois gouvernements de Paris, de Londres et de Berlin, sont-ils prêts à causer, non seulement des affaires qui les concernent directement, mais également des troubles qui risquent de dégénérer en de graves conflits et de pratiquer, à cet égard, une politique commune? Il devient de plus en plus nécessaire d’en agir ainsi vis-à-vis du problème russe.»

Et il invitait l’Europe à s’unir; c’était un des thèmes sur lesquels il revenait le plus volontiers. Mais, en même temps, comme s’il pressentait les contestations qui surgiraient quelque trente ans plus tard, il précisait: «Nous avons beau faire, l’Europe ne sera jamais un seul territoire peuplé d’une seule race; la géographie elle-même s’y oppose et surtout la constitution des Etats, leur organisation sociale, l’origine de leur population. Cette diversité est une bonne chose; il faut prendre chez chacun ce qui le caractérise.»

C’est du côté de l’Allemagne qu’il dirigeait constamment son regard. Créateur, avec le grand Luxembourgeois qu’était M. Mayrisch, du Comité franco-allemand d’information, qui réunissait de hautes personnalités des deux pays, il observait scrupuleusement les remous de la politique du Reich, prodiguant ses avis, s’efforçant de le rapprocher de nous, dans la conviction que, si la France et l’Allemagne n’associaient pas leurs destins, elles connaîtraient des lendemains tragiques. A propos des représentations du Siegfried de Giraudoux à la Comédie des Champs-Élysées, il écrivait, le 6 juillet 1928: «Nous souhaitons que l’Allemagne trouve son âme, comme la France a trouvé la sienne; ce doit être une âme proprement allemande, façonnée de tous les mystères de la vieille histoire d’Allemagne, éprise des vieilles libertés allemandes, de la poésie allemande, de la philosophie allemande. Ce jour-là, Jacques Bonhomme et le Michel allemand n’auront pas de peine à s’entendre, car cette âme allemande ressemblera singulièrement à l’âme française; elle ne sera clarifiée, simplifiée, au jeu de la démocratie, à la lumière des grandes idées que la France, depuis deux siècles, répand à travers le monde.»

Son esprit de plus en plus dépouillé, aiguisé par un mysticisme que la souffrance avait encore développé, refusait d’admettre la constance du mal. Foncièrement optimiste, il a eu l’espoir, pendant quelques années qui s’écoulèrent comme un rêve, que l’Europe s’acheminerait vers la paix et vers l’union. Tout en reconnaissant les faiblesses de la Société des Nations, il s’abstenait de la dénigrer et suggérait, au contraire, son renforcement par l’installation en permanence, à Genève, d’un Comité diplomatique et d’un Comité militaire. Certaines formules, une certaine diplomatie, constatait-il, avaient vécu, allons courageusement de l’avant!

Comment s’étonner, dans ces conditions, de le voir adopter une position en flèche vis-à-vis des questions sociales! Arthur Fontaine, Albert Thomas, les fondateurs du Bureau International du Travail, se réjouissaient de rencontrer un fonctionnaire du Quai d’Orsay qui ne fût pas fermé à leurs aspirations: «La guerre a accéléré le mouvement d’ascension de la lasse ouvrière, déclarait-il, dans le Neues Wiener Tagblatt du 29 mars 1928; nous devons nous habituer à concevoir l’ouvrier, non pas comme un obligataire dont on loue les bras, mais comme un actionnaire qui participe aux résultats de son travail et qui a une part dans la propriété.»

Le 26 mai 1929, à l’âge de 58 ans, après avoir subi dix mois auparavant une grave opération qui l’avait, cette fois, totalement immobilisé, Jacques Seydoux s’éteignait. Trop tôt, beaucoup trop tôt pour tous ceux qui savaient de quoi son cerveau demeurait capable. Trop tard pour qu’il n’eût pas atteint la limite de la souffrance. Trop tard aussi, malheureusement, pour qu’il ne se fût pas rendu compte de la tournure dramatique que prendraient les évènements. Nul ne soupçonnait la prochaine et terrifiante apparition, sur le théâtre du monde, du dictateur et du parti qui secoueraient l’Europe de la plus monstrueuse rafale. Mais lui, il s’interrogeait de nouveau sur l’avenir de l’Allemagne et manifestait publiquement son angoisse.

L’étonnant, chez lui, est le spectacle poignant – et combien réconfortant pour la nature humaine! – qu’il aura offert d’un homme que le mal rongeait et auquel la pensée opposait, comme en se jouant, un triomphant dédain. Qui aurait pu prévoir que ses dons profiteraient de sa déchéance physique, que l’on assisterait à cette victoire progressive, constante de l’âme, que l’esprit absorberait presqu’intégralement la vie qui, lentement, impitoyablement, désertait le corps! Oui, je me souviens, ceux qui sortaient de son bureau restaient confondus par l’extraordinaire vision.

M. François Charles-Roux a conclu par ces lignes la préface de l’ouvrage De Versailles au plan Young: «Tous ceux qui l’ont approché conservent un souvenir impérissable des facultés qui lui ont permis de rendre à son pays des services exceptionnels, ainsi que de l’admirable courage, du stoïcisme antique, dont il n’a cessé de faire preuve pendant tant d’années, où, comme l’a écrit un de ses chefs et amis, «l’âme seule soutenait le physique». C’est bien en lui que s’est réalisé le vœu de Platon: «la beauté intérieure de l’âme».

FRANCOIS SEYDOUX

6.2 - "La France et la levée du blocus interallié"

Par Monsieur Stanislas Jeannesson, professeur de faculté.

La levée du blocus contre l’Allemagne et ses alliés, en 1919, pose, au-delà de ses aspects techniques, la question à l’époque très controversée mais riche d’enseignements, de la poursuite après le conflit de la coopération interalliée en matière économique. Les clauses commerciales du traité de Versailles énumèrent pour le vaincu une série d’obligations et d’interdictions, et pour certains vainqueurs, dont la France et la Pologne, un ensemble d’avantages douaniers, pour trois ou cinq ans. Nous ne reviendrons pas sur ces articles (1).

Notons seulement que les traités ne règlent, provisoirement, que les relations entre vainqueurs et vaincus, et que, tant sur les plans économique que financier, la situation des puissances allées entre elles n’y est pas abordée. Il n’y aura pas après la guerre de politique commune et concertée, dans la continuité de celle dont on venait de faire l’expérience. L’article 23 du pacte de la SDN demande au contraire aux nations contractantes «d’assurer la garantie et le maintien de la liberté des communications et du transit, ainsi qu’un équitable traitement du commerce de tous les membres de la Société». Passé le délai de cinq ans applicable aux discriminations commerciales, l’Allemagne elle-même rentrera dans le concert du libre échange et de la concurrence, selon les principes de l’article 23(2).

La transition est d’autant plus brutale que le blocus avait fourni, durant les dernières années du conflit, un premier exemple de collaboration économique internationale, modifiant les législations étatiques et impliquant la souveraineté des pays. On sait que le blocus n’était pas seulement naval et que les Alliés auraient été bien en peine de fermer la Baltique ou d’empêcher les états neutres frontaliers de ravitailler l’Allemagne (3). Le blocus, au cours des années, mais plus encore après l’entrée en guerre des États-Unis, avait pris forme d’une véritable entreprise politique et diplomatique, à l’échelle mondiale, impliquant beaucoup plus les départements du Commerce et des Affaires Étrangères que les états-majors. Ses organes

Décisionnels, l’Allied Blockade Commeettee, fondé en mars 1918, et les Executives, chargés de répartir les principales matières premières, selon les besoins des Alliés, sont autant de lieux de rencontre où les hauts fonctionnaires internationaux apprennent à se connaître et jettent les bases de relations futures. Il n’est pas étonnant que des personnalités aussi fortes que celles de Jean Monnet et Jacques Seydoux, qui ont participé de près à l’entreprise, aient pris à ce moment pleinement conscience de la nécessité d’une coopération, à l’échelle continentale et mondiale, et aient alors forgé les premières ébauches de l’idée qu’ils se feront plus tard de l’Europe.

Supprimer du jour au lendemain une telle organisation ne se fait pas sans mal. Les débats durent houleux entre les partisans de la levée immédiate des entraves et les tenants du maintien d’un ordre économique mondial. Étudier la position française permet d’abord d’apprécier les rapports de force interalliés, à travers un domaine quelque peu négligé. Si l’on connaît bien en effet les discussions et les disputes qui virent s’affronter lors de la Conférence de la Paix, en conseil restreint, Wilson, Lloyd George et Clemenceau, essentiellement sur les affaires politiques, on a tendance à négliger les questions commerciales, d’ailleurs déjà déléguées par les Quatre au Conseil Suprême Économique et à ses sous-comités techniques. La France développe dans ces débats une position ambiguë: elle défend de la façon la plus ardente le maintien de la coopération, tout en multipliant, plus ou moins ouvertement, les projets d’expansion d’influence, notamment sur l’Allemagne et l’Europe orientale.

L’expérience du blocus révèle ainsi des ambitions exacerbées par la victoire, des illusions entretenues par une puissance retrouvée, mais éphémère. Elle bouleverse aussi, plus profondément, les conceptions admises qui tenaient l’État à l’écart de toute intervention. Elle place surtout, dans le monde moderne qui naît au lendemain du conflit, les facteurs économiques et financiers au cœur, si ce n’est au premier rang, de la diplomatie. C’est en mai 1919 qu’à l’initiative de Berthelot, le Quai d’Orsay se dote d’une sous-direction des affaires commerciales, émanation directe de la direction du blocus, confiée à Jacques Seydoux, le principal expert français en la matière (4).

L’armistice est on ne peut plus clair: toute une série d’articles (25,29, 30 et 32) oblige l’Allemagne à lever immédiatement les sanctions dirigées contre le commerce allié. Les navires des pays vainqueurs, tant de commerce que de guerre, entreront librement dans la Baltique. L’Allemagne évacuera les ports de la mer Noire, et restituera les bâtiments saisis aux Neutres comme aux Alliés. En revanche, l’article 26, dans sa concision, refuse toute réciprocité: «Maintien du blocus des puissances alliées et associées dans les conditions actuelles, les navires de commerce allemands trouvés en mer restant sujets à capture», à la réserve près que «les Alliés et les États-Unis envisagent le ravitaillement de l’Allemagne pendant l’armistice, dans la mesure reconnue nécessaire». La convention est renouvelée dans les mêmes termes, les 13 décembre 1918, 16 janvier et 16 février 1919, cette dernière fois jusqu’à la signature du traité de paix. Huit mois durant, après la fin des hostilités, la jeune république allemande subira, si ce n’est dans toute leur rigueur, du moins dans l’essentiel de leurs dispositions, les lourdes conséquences pour son économie, sa population et sa survie même, d’une entreprise qui fut pour beaucoup dans l’effondrement du Reich.

On sait que le blocus ne se mit pas en place du jour au lendemain, qu’il ne fut pas l’objet d’une action prémédité ni longuement concertée. C’est progressivement, à mesure que les nouvelles formes du combat faisaient naître de nouvelles contraintes, qu’il a d’abord pris corps, qu’il s’est défini, et qu’il a modifié ses ambitions, ses méthodes et sa nature. Il commence en 1914 par de traditionnelles et peu efficaces mesures de répression de la contrebande. Il prend petit à petit la dimension d’un véritable programme de guerre économique, avec ses aspects maritimes, mais aussi, et surtout, ses aspects diplomatiques. La question principale concerne vite les pays neutres voisins de l’Allemagne, Suisse, Pays-Bas, Danemark, Suède et Norvège, par où transitent le ravitaillement. Ils deviennent le principal enjeu de l’affrontement et font les frais de l’opération. Obligés d’abord de prouver la destination de leurs produits, ils se voient imposer des quotas à l’importation, correspondant aux quantités achetées avant-guerre, afin d’éviter toute réexportation des surplus vers l’ennemi. Jusqu’en 1917 toutefois, la prospérité de l’Europe d’avant 1914 permet aux protagonistes de vivre en grande partie sur leurs réserves. C’est à partir de l’automne 1917, à l’approche de l’hiver, que le ravitaillement devient vital pour les empires centraux, et que le blocus s’avère pour les Alliés une arme redoutable.

L’entrée en guerre des États-Unis est, en ce domaine plus qu’en d’autres, un tournant. D’abord parce que la puissance financière américaine permet aux Alliés d’acheter la quasi-totalité des exportations des pays neutres, et de réduire d’autant les ventes à l’Allemagne. Ensuite parce que les États-Unis étant les principaux fournisseurs des Neutres, l’efficacité des menaces alliées s’en trouve singulièrement accrue. En août 1917,les Français convainquent les Américains de suspendre leurs ventes tant que ceux-ci continuent d’exporter en Allemagne. Désormais contraints de choisir entre «la liberté d’exportation et la liberté d’importation», comme l’écrit M. Farrar (5), les Neutres doivent participer, bon gré mal gré, à l’entreprise de destruction économique des empires centraux (6). La fin de l’année 1917 voit enfin les Alliés mettre en place une réelle organisation commune, présentant deux visages: une face destructive, dirigée contre l’ennemi, aboutissant à la création en mars 1918 du Comité Allié du Blocus (ABC), ou, en mai, du Comité interallié des listes noires; une face constructive, conduisant à l’extension et à la systématisation de la coopération, mise au point, notamment sous la houlette britannique, à la Conférence de Paris de décembre 1917. De là sortent les Executives, chargés d’évaluer les ressources de chacun, d’apprécier les besoins, de faire les achats nécessaires sur les marchés neutres et de répartir les marchandises. L’acheteur unique se substitue à la concurrence fratricide. Le Wheat Executive, dont Jean Monnet est l’un des principaux artisans, est ainsi la première expérience d’organisme économique où les intérêts nationaux se plient devant l’intérêt commune. Suivront d’autres Exécutives, pour les viandes, le sucre, l’huile, etc. (7) De là sortent aussi, toujours en mars 1918, les deux rouages essentiels de la coopération: le Conseil interallié des Achats de guerre et des Finances, et le Conseil allié des Transports maritimes. La mise en commun du tonnage permet de n’acheter outre-mer (grâce aux crédits américains) que les produits pour lesquels le transport est assuré (grâce aux navires anglais). L’efficacité du ravitaillement dépend d’une coordination cohérente. Le résultat le plus spectaculaire est sans doute la succession d’accords signés pas la coalition avec les états neutres, ce que les seules France et Grande-Bretagne n’avaient pas obtenu: avec la Suisse et l’Espagne (décembre 1917), la Norvège (avril 1918), la Suède (mai), le Danemark (septembre) et les Pays-Bas, le 25 novembre seulement, ce qui montre qu’après l’armistice, le blocus ne s’est pas seulement maintenu, mais qu’il s’est aussi renforcé. Ces accords sont sur le même modèle. Le signataire reçoit des Alliés un ravitaillement contingenté; en échange, il met à leur disposition une grande partie de son tonnage, fournit matières premières et produits fabriqués, ouvre ses crédits, limite ou supprime tout commerce avec l’ennemi. Les empires centraux étant à cette époque bien incapables de fournir les denrées indispensables à la survie des pays neutres, ceux-ci, avec plus ou moins de réticences, sont bien forcés de se soumettre aux conditions de l’accord (8).

La France est particulièrement impliquée dans le blocus. C’est un Français, Edmond Théry, journaliste et publiciste, qui au début de 1915, est le premier à comprendre à quel point, dans cette guerre d’usure, la puissance industrielle allemande dépend de l’importation de matières premières. En entrant le 23 mars 1915 au comité de restriction nouvellement créé, en tant que représentant du ministère de la Guerre, il donne à l’entreprise se pleine dimension, et fait apprécier la force de l’arme économique. Si Théry est le concepteur, Denys Cochin est le décideur politique qui sait imposer ces idées dans les sphères gouvernementales, d’abord à la tête du comité de restriction, puis de décembre 1916 à août 1917, comme sous-secrétaire d’État au Quai d’Orsay, chargé des affaires du blocus (9). Jacques Seydoux, lui, est la cheville ouvrière de l’entreprise. Sous-directeur des services du Blocus au Quai d’Orsay, poste qu’il occupe sans interruption de 1915 à 1919, il assure ainsi la continuité des dossiers et la maîtrise des aspects techniques, par delà les constants remaniements administratifs et la valse des personnels. C’est là, et au Comité interministériel du Blocus où, avec Jean Gout, il représente son département, qu’il fait remarquer ses capacités d’analyse et qu’il acquiert une compétence inégalée dans la compréhension des problèmes économiques internationaux (10).

Au moment de l’armistice, la position française tient en deux phrases: solidarité interalliée; maintien de la politique générale de blocus (11). Pour justifier cette attitude, il y a les explications officielles, celles qu’on avance pour convaincre des Anglais et des Américains réticents. Celles-ci tiennent en trois points:

· L’argument le plus souvent invoqué est d’ordre économique. La paix, pour Seydoux comme pour Clémentel, le ministre du Commerce, ou son collaborateur Serruys, ne résoudra ni la hausse des prix des matières premières, ni la raréfaction du tonnage. «Si le marché n’est pas réglementé d’une manière quelconque, écrit Seydoux, la hausse sera désordonnée, la spéculation effréné, et seuls des organismes puissamment outillés et préparés à l’avance pourront assurer le ravitaillement.» L’équilibre mondial ne se rétablira que «lorsque les stocks européens seront de nouveau reconstitués, que les bateaux nouvellement lancés auront fourni un fret suffisant et que, par suite de la situation financière, qui sera fortement obérée, les achats diminueront et amèneront l’abaissement des prix. C’est à ce moment seulement qu’il sera possible de rendre toute liberté au commerce (12). «Replonger d’un coup dans le système de l’action isolée et de la libre concurrence serait suicidaire et pour les intérêts de la production nationale, et pour la prospérité mondiale. Serruys réclame même, pour un temps, une répartition concertée à l’échelle internationale des tâches de production, afin notamment de mieux adapter l’outillage métallurgique aux besoins nouveaux: il voit bien, par exemple, la France fabriquer les laminés nécessaires à la reconstruction de ses maisons et de ses ateliers, pendant que les États-Unis produiraient les tôles indispensables à la reconstitution de sa flotte (13).

· Il s’agit aussi d’attendre comment se comporteront l’Allemagne et la Russie, et d’éviter, en cas de relèvement rapide de ces deux pays, que les commerçants et industriels français ne réclament l’instauration de barrières protectionnistes (14).

· Le maintien des salaires et la réduction des prix alimentaires peuvent écarter enfin le danger interne de révolution. Le spectre du bolchevisme, qui hante tous les esprits, est mis en avant par Lebrun pour répondre aux arguments américains. La misère est certes un terrain révolutionnaire, mais avant de s’inquiéter de l’Allemagne, mieux vaudrait s’occuper de la situation française. «L’ordre est nécessaire avant tout chez les Alliés, ensuite les neutres sympathiques à notre cause, et en troisième lieu chez nos ennemis. Il ne faut pas oublier que ceux-ci doivent être les derniers servis, et ne doivent en aucun cas recevoir de traitement préférentiel.» Lever le blocus éviterait peut-être une révolution en Allemagne, le prolonger l’empêcherait en France. Le raisonnement est simpliste, Lebrun feignant d’oublier que la défaite ne favorise guère la tâche de la jeune république allemande, évidemment moins solide que le régime français pour résister aux oppositions.

.Depuis la conférence économique de Paris, tenue en juin 1916, tout un pan du programme français consiste à maintenir le dispositif de coopération du temps de guerre pour contrôler après la guerre la puissance industrielle et commerciale allemande (15). Le fer lorrain sera pour la France le principal atout face à la concurrence allemande. Encore faut-il que le Reich ne puisse aller chercher ailleurs, notamment en Suède et en Russie, le minerai qui lui fera défaut. La maîtrise alliée dans la Baltique, et l’impossibilité pour les usines allemandes de disposer des fers russes, élimine provisoirement tout risque de ce côté. Reste la Suède ; d’où l’indispensable reconduction des accords de blocus avec ce pays, durant au moins le temps nécessaire, après la signature de la paix, à la reconstitution des usines françaises, afin de placer définitivement la sidérurgie allemande sous la dépendance de la minette lorraine, et d’inverser les rapports de force d’avant-guerre (16).

· La peur de l’isolement, dans un monde dominé par les Anglais et les Américains, est tout aussi essentielle pour comprendre la position française. «Les relations anglo-américaines entrent peu à peu dans une nouvelle phase, celle d’une entente sur les questions économiques, et cette évolution peut, si nous n’y prenons garde, nous conduire vers une sorte de mise en tutelle, sous la gestion de deux tuteurs, qui seront en même temps nos créanciers», écrit Fleuriau, alors chargé d’affaires à Londres, à Pichon (17). L’entente anglo-saxonne ne doit se faire sans, ni contre la France. «Nous abdiquerons un peu de notre indépendance, mais les États-Unis associés abdiqueront comme nous, poursuit Fleuriau. Et si je soutiens le système interallié, c’est afin d’éviter le mal plus grand d’une domination économique exercée par l’entente anglo-américaine.» La réponse de Pichon, en novembre, est tout à fait approbative. Clémentel, Loucheur et Clemenceau sont aussi d’accord pour jouer la carte de la coopération internationale, en temps de paix, pour y prendre une part active et tirer profit de la jalousie anglo-américaine, au mieux des intérêts nationaux (18).

· Toutes ces raisons conjuguées expliquent pourquoi la France insiste tant pour le maintien de l’organisation existante, qui pourrait par la suite, et une fois le traité signé, passer sous la compétence de la nouvelle SDN (19). Dans l’immédiat, elle n’obtient, et à grand peine, lors de la conférence des 6-9 septembre 1918, que la prolongation du blocus durant le temps de l’armistice. C’est déjà bien. Cela permet surtout de voir venir et de tester les réactions de chacun, en espérant convaincre et imposer ses vues lors de l’élaboration du traité.

Il reste cependant la question du ravitaillement. La France n’a pu éviter que l’article 26 de l’armistice n’y fasse mention et refuse d’abandonner l’Allemagne à la famine. La situation devient urgente à l’approche de l’hiver. Le Reich ne dispose plus des ressources d’Ukraine, de Roumanie et des pays Baltes et se voit paradoxalement soumis à un blocus encore plus rigoureux qu’avant le 11 novembre (20). La France veut d’ailleurs bien envoyer en Allemagne, sous contrôle sévère et par l’intermédiaire des Neutres, quelques denrées anodines. Au besoin, se dit-on, un chantage sur le ravitaillement constituera toujours un efficace moyen de pression sur Berlin. Pendant un mois toutefois, aucune mesure sérieuse n’est prise pour subvenir aux pays centraux: tout le tonnage disponible, et il n’y a rien de trop, est utilisé par la France et l’Angleterre pour leurs propres importations. Il faut attendre le 1er décembre pour que House fasse une première proposition aux gouvernements alliés, celle de confier la direction générale du ravitaillement à un Américain. La France est d’accord et rédige un mémorandum établissant un contrôle transitoire sur quelques produits essentiels, dont les principes sont approuvés par Hoover et Lord Reading (21). Se dressent alors l’obstacle des commerçants français, qui réclament, «maintenant que la guerre a pris fin, le retour à la liberté commerciale, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, suivant le libre jeu de l’offre et de la demande» (22), et celui, autrement plus sérieux, des exportateurs américains, qui font pression sur leur gouvernement. Le 24 janvier 1919, ne tolèrent plus de contrôle que pour quelques produits comme l’étain, le bois ou le caoutchouc. C’est dans ces conditions que s’ouvre la Conférence de la Paix.

Les discussions sur le blocus se font au Conseil Suprême Économique, créé le 8 décembre 1919, qui réunit les ministres des Finances et du Commerce des pays alliés (Klotz et Clémentel pour la France), ainsi que des représentants du blocus (Seydoux est délégué par le Quai d’Orsay). Le CSE est chargé de traiter pour la période de l’armistice les questions de finances, approvisionnement, blocus, flotte et matières premières, et de préparer en ces domaines le passage de l’état de guerre à l’état de paix. La Commission économique rédige ses conclusions sous forme d’articles à insérer dans le traité. Le CSE place sous son autorité plusieurs Conseils, dont certains ont été formés avant lui, comme le Conseil supérieur de Ravitaillement, le 11 janvier, ou le Comité supérieur de Blocus, le 4 février, présidé par Seydoux, et dont les débats sont évidemment essentiels pour notre sujet. La création d’un organisme central du blocus correspond à une vieille revendication française, que les Américains et les Anglais ont fini par accepter. Ce comité n’est toutefois qu’un instrument: reste à savoir si la France et des partenaires ont l’intention de s’en servir avec les mêmes objectifs. Or, il est clair d’emblée que ceux-ci ne sont pas identiques. Londres et Washington sont tout à fait opposés au maintien du blocus après le traité de paix et voudraient le lever, au moins en partie, avant même sa signature. Ce pour plusieurs raisons.

D’abord, et c’est essentiel, pour restaurer la liberté commerciale. Dès novembre 1918, les Anglais espèrent ainsi donner à leur commerce une avance de plusieurs mois sur la concurrence allemande et réclament une révision, sinon la suppression, des contingents d’exportation vers les pays neutres (23). Les Américains, eux, ont surtout besoin d’écouler au plus vite, le plus cher possible, et avec toutes les garanties financières voulues, les stocks considérables de produits alimentaires et de matières premières accumulés depuis la fin du conflit, dans la pensée d’une guerre longue (24). Dès la séance du 6 février du Comité du blocus, Mac Cormick évoque la pression énergique des industriels américains en parlant des «désirs légitimes du commerce» (25), d’autant plus que tombent en même temps les arrangements financiers qui jusqu’alors avaient maintenu les changes.

Un rapport d’Hoover à Wilson, daté du 1er janvier 1919, invoque des arguments d’ordre moral et politique. Les États-Unis n’ont pas le droit de laisser sombrer une population dans la misère et la famine, d’autant que celles-ci sont les meilleures alliées du bolchevisme. On est alors en pleine révolution spartakiste. Des gouvernements communistes s’établissent à Berlin, Brème, Hambourg, Oldenbourg et Brunswick. L’intense propagande allemande illustrant la détresse du pays, est particulièrement efficace auprès des Américains. Certains d’entre eux déclarent qu’ils n’auraient pas adhéré au blocus s’ils avaient connu ses ravages (26).

On ne peut par ailleurs vouloir imposer à l’Allemagne de lourdes réparations et la priver de ressources. La logique qui sera constamment celle des Anglo-Saxons, puisque les Anglais l’adopteront dès le début de 1920, est déjà présente dans la bouche d’Hoover: «L’Allemagne, pour payer, doit revivre. Or nous l’avons poussée au-delà du point où il lui serait possible de se ressaisir (…). Il sera facile et rapide de refaire le blocus effectif de l’Allemagne si elle refuse de traiter. Mais la machinerie existante est destructrice des crédits.

Il est bien entendu qu’après les préliminaires de paix, il ne saurait y avoir aucune mesure quelconque de restriction du commerce (27). Mac Cormick en fait une question de principe: «La guerre est finie et il est indispensable de nourrir l’Allemagne (…). Notre tâche est de relâcher, non de restreindre (28)

Il y a sans doute enfin, chez les Américains, dans une proportion qu’il faudrait évaluer, la pensée que les Européens (la France, mais aussi dans un premier temps la Grande-Bretagne) veulent ruiner l’Allemagne pour les empêcher de prendre place sur le marché germanique.

Toujours est-il que les Américains ont de quoi imposer leurs vues. Leur puissance économique et financière, leurs créances sur leurs «associés» sont bien sûr de formidables moyens de pression. Ce sont eux qui, de fait, dirigent le ravitaillement européen, par l’intermédiaire d’Herbert Hoover, président de la Section de ravitaillement du CSE, où les délégués français se plaignent de voir leurs observations systématiquement rejetées. À la Commission interalliée du Ravitaillement en Pologne, note Seydoux avec amertume, les Anglais ont une dizaine de représentants, les Américains vingt, et la France n’en a qu’un, qui ne sait d’ailleurs pas l’anglais et n’a pas de secrétaire ; il s’apprête à rentrer (29).

Une question ne pose en revanche guère de difficultés. C’est celle de la reprise du commerce avec les nouveaux pays alliés d’Europe centrale. Elle est à l’ordre du jour de la première séance du comité du blocus. Les relations commerciales reprennent en toute liberté avec la Yougoslavie et la Roumanie le 4 février, et avec la Tchécoslovaquie le 8. On demande seulement à ces pays de prendre les mesures de contrôle, que les Alliés ont eux-mêmes prises, pour empêcher les réexportations vers les pays ennemis (30). Le cas de la Pologne et des pays Baltes est plus problématique: difficultés de paiement, de transports, nécessité d’un contrôle douanier à Dantzig. La situation n’est résolue et ne revient à la normale qu’au 1er avril (31).

La première dispute sérieuse entre Américains et Français concerne les Neutres: Pays-Bas, Danemark, Suède, Norvège et Suisse. Le 6 février, Hoover et Mac Cormick, président du War Board Trade, présentent un projet qui fait l’effet d’une bombe: ces pays pourront sans restriction importer des vivres et les réexporter en Allemagne, avec l’accord du Conseil suprême de la Guerre (32) On voit que la proposition comporte deux volets: la suppression des contingents, et l’autorisation de réexporter en Allemagne. La France ne veut pas même entendre parler de ce dernier point, qui, en fait, abandonnerait aux Neutres le ravitaillement allemand. Quant aux contingents, remarque Serruys, leur suppression renvoie au système de 1915: se fier à la parole des Neutres avait alors des résultats déplorables. Le blocus n’a été efficace qu’à partir du moment où, grâce aux contingents, la Hollande n’a pu importer deux fois plus qu’elle ne consommait avant 1914. Clémentel renchérit: une telle mesure aurait en France de déplorables effets. Les Français subissent des restrictions quotidiennes pour le pain, le sucre «et ne pourraient admettre que les neutres, qui n’ont fait que gagner de l’argent pendant la guerre sans souffrir de rien fassent des stocks chez eux quand on manque en France du nécessaire». La délégation française reçoit le soutien, en la matière, des Britanniques qui voient là une première étape vers la rupture du blocus. L’Anglais Waterlow remarque que si l’on supprime les contingents pour les vivres, il faudra bientôt les supprimer pour le coton, ce à quoi Mac Cormick, avec une étonnante franchise, répond que telle est bien son intention, en expliquant «qu’il est nécessaire de donner satisfaction aux exportateurs américains».

La séance suivante, le 11 février, ne résout rien. Mac Cormick insite: «La pression exercée aux États-Unis pour la reprise du commerce devient de plus en plus grande; il y a aux États-Unis un Congrès et une opinion qu’il faut suivre et si le gouvernement américain rencontraitune opposition péremptoire à ses vues, il reprendrait sa liberté d’action (…). Le congrès peut supprimer demain s’il lui convient le War Board Trade et alors, toute la procédure du blocus sautera sans que rien puisse être fait pour l’en empêcher (33).» La menace porte immédiatement. Waterlow se fait plus conciliant: Seydoux recherche avec fébrilité un terrain d’entente. On pourrait, pense-t-il, se ranger à la proposition américaine à condition de renforcer les contrôles sur la Baltique et le Rhin, les deux grandes voies d’accès, qui à partir de l’Europe du Nord et de la Suisse, permettent l’acheminement des marchandises vers l’Allemagne.

Notons que dans cette affaire, au moins en février, France et Grande-Bretagne agissent de concert. C’est sans doute ce qui pousse les Américains à mettre de l’eau dans leur vin, à retirer finalement leur projet le 25 février, pour accepter un compromis: on augmentera les contingents alimentaires pour parvenir aux chiffres de la consommation des neutres avant 1914. Les Anglais jouent là un rôle déterminant. Mais leur attitude est à double tranchant. Ils n’ont jamais pensé faire du blocus une politique à long terme; ils n’en font pas une question de principe. On peut en jouer comme d’une arme pour menacer l’Allemagne, l’empêcher de se ressaisir trop rapidement; pas question de l’abandonner d’emblée dès l’ouverture de la Conférence de la Paix: ce serait donner au Reich de trop évidentes marques d’encouragement. Mais si d’autres considérations l’exigent: la détresse grandissante des pays centraux, la pression des exportateurs anglais, ou les exigences de l’indispensable associé américain, on s’en défaira sans regrets excessifs. Rien d’étonnant donc à ce qu’en l’espace de deux mois, l’Angleterre modifie son attitude et se range aux avis d’Hoover et Mac Cormick. La France isolée n’est pas de taille à lutter. Le 16 avril, le Conseil Suprême Économique lève les contingents pour les pays neutres, sauf pour le matériel de guerre, et suspend les listes noires. Les exportations vers le Reich restent encore soumises à autorisation, à l’exception d’une liste libre de produits (surtout alimentaires), dispensée de garantie de non réexportation (34).

La levée du blocus contre l’Allemagne ne s’est pas réalisée d’un coup. Elle s’est faite progressivement, par concessions successives, dans les mois précédant la signature du traité. Là encore, l’évolution des choses reflète parfaitement les rapports d’influence interalliés, et opposent la France aux Anglo-saxons. La première question est celle, nous l’avons vu, du ravitaillement, donc de la libre importation des denrées alimentaires. L’article 8 du renouvellement d’armistice du 16 janvier 1919 prévoit que l’Allemagne puisse importer immédiatement 200 000 tonnes de céréales panifiables et 70 000 t. de viandes et matières grasses. En échange, elle mettra à la disposition des Alliés, pour la durée de l’armistice, toute sa flotte marchande et son équipage, afin de combler le déficit de tonnage interallié (35). Mais les Allemands refusent de livrer leurs navires avant d’avoir l’assurance d’être ravitaillés jusqu’à la prochaine récolte. La négociation est interrompue. La réponse de Berlin jette la confusion chez les Alliés. La France, par les voix de Clémentel, Klotz et Loucheur, ne cède pas, se retranchant derrière l’avis de Foch et des experts militaires, pour qui le blocus reste l’instrument de pression idéal. Elle accroît même les exigences, refusant que l’Allemagne paye ses importations en or, ce qui viderait les caisses de la Reichsbank et nuirait au paiement futur des réparations: elle peut fort bien, dit-elle, s’acquitter en nature, et notamment en charbon, bois, potasses ou colorants. Et Clémentel, convaincu comme la plupart de ses compatriotes jusqu’en 1923, que le Reich ne s’exécute pas parce qu’il fait preuve de mauvaise volonté, d’exiger que désormais, on subordonne le ravitaillement aux obligations d’exporter et de travailler. Levée de boucliers immédiate des Américains (une telle déclaration va précipiter le pays dans le bolchevisme), et des Anglais. Robert Cecil, note Seydoux, s’élève alors «avec une rare violence» contre la proposition française. La situation alimentaire de l’Allemagne est trop grave, estime-t-il, pour qu’on pose des conditions. Si les Allemands ne travaillent pas, c’est parce qu’ils sont épuisés par les carences alimentaires. Hoover et Mac Cormick renchérissent. La position alliée n’est pas bonne. On a promis de ravitailler l’Allemagne, l’Europe est à la veille de la révolution; il n’y a pas de distinction à faire entre ses différentes populations. On touche à l’origine du malentendu franco-britannique, qui trouvera sa plus belle expression lors de l’occupation de la Ruhr. L’Angleterre, persuadée que l’Allemagne, exsangue et ruinée, ne peut répondre aux exigences alliés; la France, convaincue que le Reich, toujours riche et puissant, ne veut y répondre, et joue le jeu de la pauvreté, quitte à saboter sciemment ses finances, pour apitoyer l’opinion mondiale (36).

La convention de Bruxelles, élaborée le 14 mars sur un projet de Robert Cecil est une victoire incontestable des conceptions anglo-saxonnes. L’Allemagne, certes, met ses navires marchands à disposition des alliés. Elle peut en retour, et sans autres conditions, jusqu’en septembre 1919, importer chaque mois 270 000 tonnes de vivres, 300 000 t. de céréales et 70 000 t. de matières grasses. Elle peut payer, soit en livrant des matières premières, soit en vendant ses bateaux internés dans les ports neutres, soit en cédant des valeurs étrangères, soit au besoin en or, malgré les protestations françaises. En pratique, l’Allemagne est libre désormais d’importer les vivres qu’elle désire, les contingents retenus étant en fait supérieurs à ses possibilités réelles d’achat et de transport (37).

L’accord de Bruxelles établit également les conditions générales des exportations allemandes, légèrement modifiées dans la séance du 22 mars du CSE. Durant l’armistice, le Reich ne peut exporter matériel de guerre, or, argent et valeurs mobilières. Les Alliés dressent par ailleurs une liste de produits sur lesquels ils exercent un droit de préemption :

charbon et coke, bois, papier, matières colorantes, fonte, aciers et construction, rails, sucres, verres à vitre, machines outils et machines électriques. Les gouvernements associés, ainsi que la Belgique, ont priorité pour acheter «à prix juste et équitable», et pour chacun de ces produits, jusqu’aux deux tiers des excédents disponibles. L’Allemagne peut ensuite exporter le tiers restant aux pays neutres. Le produit des ventes réalisées auprès des Alliés permettra au Reich d’acheter des vivres… à ces mêmes Alliés, dans la mesure permise par ce même accord de Bruxelles. La combinaison est astucieuse, résout la question des transferts d’argent, et permet tant aux États-Unis d’écouler leurs stocks qu’à la France de recevoir en partie le charbon qui lui manque (38). Celle-ci craint par ailleurs que si le Reich retrouve prématurément la liberté d’exporter, les industries du Nord n’aient pas le temps de se reconstruire avant de subir la concurrence allemande. «Cela serait une prime donnée aux Allemands pour les destructions qu’ils sont réalisées», note la délégation française de la Section des Matières premières (39). Mais les discussions vont bon train, et la France doit lâcher du lest. Les services du Quai d’Orsay auraient visiblement préféré une liste de produits libres à l’exportation et non une liste de produits interdits. Les Américains, eux, trouvent, et ils n’ont pas tort, la liste retenue beaucoup trop large, estimant qu’elle réduit de 80 à 90 % les possibilités d’exportations allemandes (40). Aussi s’emploient-ils à la combattre, là encore avec succès. Le 13 mai, moins d’un mois après avoir décidé la levée des contingents d’importation sur les pays neutres, ils obtiennent l’annulation de la liste sur laquelle pouvait s’exercer la préemption alliée. Les exportations allemandes sont désormais libres (matériel de guerre, or et valeurs exceptés). Coup dur pour la France, qui bénéficiait des fournitures prioritaires de coke, et qui, le 23 avril encore, au CSE, indiquait par la voix de Clémentel que «toute manifestation d’un abandon de blocus avant l’acceptation par l’Allemagne des préliminaires de paix était impossible» (41). Entre temps, nouvelle concession mais préalable logique, elle doit accepter, à partir du 28 avril, la suspension définitive des listes noires (42).

De l’impressionnant dispositif mis en place contre l’Allemagne, il ne reste plus à la mi-mai que l’interdiction pour le Reich d’importer d’autres produits que les denrées nécessaires à son ravitaillement. Cet ultime bastion est défendu bec et ongles par la délégation françaises lorsque, dès le 23 avril, Cecil propose de le faire sauter. L’Angleterre a le soutien des États-Unis et de l’Italie, tandis que la France peut compter sur le représentant belge qui vient grossir en mai les rangs du CSE. Dans l’immédiat, elle pratique l’obstruction et refuse la discussion (43). A force d’acharnement, début mai, Seydoux réussit à faire valoir qu’il ne serait pas de bonne politique, au moment où l’on soumet le traité à l’Allemagne, de faire encore des concessions. Anglais et Américains en conviennent, mais obtiennent pour le Reich l’autorisation d’importer certaines fournitures urgentes, concernant notamment les mines de charbon (44). Mises à part ces dérogations exceptionnelles, on ne touchera plus au blocus avant que Berlin ne signe la paix.

Le débat ne s’apaise pas pour autant. Celui-ci porte en mai sur trois points :

· La France a sur les bras des stocks de matières premières achetées durant la guerre à des prix bien plus élevés que les tarifs pratiqués depuis la fin du conflit; le coton, payé 450 francs en 1918, en vaut 200 en 1919, et il en va de même, par exemple, pour le cuivre ou les arachides. Elle craint que son industrie, vivant sur ces réserves, ne supporte pas la concurrence d’Outre-Rhin lorsque l’Allemagne, qui elle, n’a pas de stocks, achètera ses fournitures aux prix actuels. Aussi propose-t-elle, soit de forcer l’Allemagne à racheter les stocks alliés aux prix de 1918, soit que les Alliés puissent lui revendre au prix fort des matières acquises directement sur le marché mondial (45). Les Américains, et notamment Baruch, délégué à la section des Matières premières, s’insurgent : les États-Unis ne feront pas payer à l’Allemagne des prix autres que ceux du marché. Ceci bien entendu rejoint les intérêts de leurs exportateurs; et la France renonce à ses prétentions (46).

· La France défend encore la séparation économique des territoires rhénans, puisqu’elle n’a pu obtenir leur séparation politique. L’organisation économique de la rive gauche est formé sur le modèle des comités du blocus dans les pays neutres. Ainsi, la réexportation en Allemagne non occupée est-elle prohibée, sauf autorisation spéciale de la Commission Interalliée des Territoires Rhénans (CITR). Le Comité économique interallié de Luxembourg dirige les opérations. Il devient clair, à partir de mai, qu’au moment où le blocus disparaîtra, cet attirail n’aura plus de raison d’être, et que, selon le vœu des Anglo-saxons, le contrôle économique de la rive gauche ne sera plus sous responsabilité alliée. Tout au plus les experts civils pourront-ils donner leur avis et régler certains détails administratifs intérieurs. La France ne peut s’opposer à l’assimilation de la Rhénanie à l’Allemagne. Avec l’article 270 du traité, elle obtient quand même la possibilité d’établir un cordon douanier à l’est des territoires occupés, si la situation l’exige, et seulement pour les cinq ans suivant l’entrée en vigueur du traité (47).

· Le dernier point de friction n’est que théorique, puisqu’il concerne un éventuel rétablissement du blocus en cas de non signature du traité, mais il n’en est pas moins significatif: alors que le projet français prévoit une restauration sévère et complète, et l’annulation et tous les aménagements concédés depuis mars, Anglais et Américains, remarquant qu’il est impossible de bloquer un pays et de le nourrir en même temps, suggèrent plutôt une occupation générale du territoire, étant bien entendu qu’il n’est pas question de suspendre le ravitaillement. La France enverrait son armée, et les États-Unis continueraient à vendre leurs produits (48). Ce partage des taches reflète parfaitement la situation difficile de la France, puissance militaire et politique encore incontestée, forte du prestige acquis par la victoire, mais tout à fait incapable d’imposer ses vues sur les plans économiques et financiers. Situation intenable, dans l’immédiat et encore plus à long terme, les forces profondes jouant du côté anglo-saxon, à moins d’une rupture, la France reprenant alors sa liberté d’action.

Le 30 juin, le CSE décide de lever le blocus de l’Allemagne dès la ratification par le Reichstag du traité de Versailles. Celle-ci étant acquise le 9 juillet, c’est le 12 que prend fin, dans sa totalité et sans conditions, l’organisation mise en place durant la guerre pour contrer l’économie du Reich (49).

La levée du blocus des alliés de l’Allemagne est beaucoup moins conflictuelle. La France se montre bien plus conciliante à l’égard de l’Autriche, de la Hongrie, de la Turquie et de la Bulgarie, qu’envers le Reich. Cette attitude au cas par cas montre qu’elle ne fait pas du blocus une question de principe, qu’elle n’est pas animée d’un quelconque sentiment de vengeance à l’égard de l’ennemi. Le maintien du blocus est pour la France une arme dont l’usage répond à des intérêts précis. Sur l’Allemagne, grande puissance, concurrente économique directe, son objectif est d’exercer un contrôle sévère, afin de la placer sous dépendance, notamment sur le plan sidérurgique. Envers les États d’Europe centrale, puissances nouvelles et encore balbutiantes, son intérêt est au contraire de rétablir au plus vite la liberté commerciale afin d’y développer son influence. Le Comité supérieur du Blocus recommande ainsi à l’unanimité la reprise des relations avec la Bulgarie, la Turquie, l’Asie mineure et les ports de la mer Noire, pour le 15 février. Les seules restrictions concernent les importations de matériel militaire (et pour la Bulgarie les moyens de transport et de communication) et les éventuelles réexportations vers l’Allemagne (50). Les effets du blocus disparaissent donc pratiquement pour ces pays en même temps que pour les États alliés que sont la Pologne et la Tchécoslovaquie, et trois mois avant que les neutres bénéficient des mêmes avantages. L’argument avancé par Seydoux (il faut distinguer la Bulgarie et la Turquie des autres puissances ennemies car ce sont elles qui se sont détachées les premières de l’alliance allemande) ne tient guère. Pensons plutôt que la France, qui veut concurrencer l’Angleterre en Turquie, lève au plus vite les obstacles à l’entrée de ses produits et à l’expansion de son influence. Le raisonnement est exactement le même à l’égard de l’Autriche et de la Hongrie.

Les idées de Seydoux sont ici déterminantes. Pour lui, l’Autriche-Hongrie, qui constituait un non-sens ethnographique et politique, présentait une unité économique, fondée sur la complémentarité commerciale de ses différentes provinces. L’éclatement de l’empire a rompu cet équilibre, et provoqué la ruine et la misère dans toute la région. L’Autriche notamment, pays pauvre, privé de son hinterland, fort de ses seules forets et mines de sel, avec sa capitale hypertrophiée, a besoin pour survivre de l’industrie tchèque et de l’agriculture hongroise. La Hongrie, un peu mieux lotie, reste sans grandes industries. Il est nécessaire, pour Seydoux de rétablir et de faciliter au plus vite les échanges internes entre les États successeurs de l’empire, pour rendre à l’ensemble son dynamisme économique et restaurer des liens de complémentarité. On évitera ainsi, raison supplémentaire, que l’Autriche, délaissant le Sud et l’Orient, où se situent ses véritables intérêts, ne se tourne, bon gré mal gré, vers l’Allemagne, en compagnie de sa très germanophile voisine hongroise (51).

Ainsi, lorsque le 15 mars, le Comité du Blocus aborde la reprise des relations avec l’Autriche, il le fait avec l’idée de lui laisser la plus grande liberté possible. Tous les représentants sont d’accords pour lui appliquer le régime d’importations de la Turquie: les seules interdictions concernent le matériel de guerre. Le débat central tourne autour des exportations; et c’est la France, en la personne de Seydoux, qui se montre alors la plus libérale, puisque ne formulant aucune restriction et permettant notamment la réexportation de toute marchandise, y compris vers l’Allemagne. Le délégué britannique, Thompson, et même Mac Cormick trouvent la formule excessive. L’Américain propose une solution moyenne : les réexportations en Allemagne seront tolérées, à l’exception de produits nécessitant une autorisation spéciale de la Commission interallié d’Innsbruck (certains métaux, animaux, textiles, produits chimiques, cuirs et peaux, caoutchouc). Mais quand le projet passe devant le CSE, deux jours plus tard, le délégué anglais, Cecil, fait alors remarquer à quel point l’Autriche, comme la Hongrie, pour laquelle on prévoit des dispositions semblables, sont avantagées par rapport aux Neutres. Aussi, la rédaction finale supprime la liste particulière, et étend l’interdiction de réexportation à tout produit, sauf dérogation extraordinaire. Les relations commerciales reprennent avec l’Autriche, à ces conditions finalement assez peu contraignantes, dès le 2 avril 1919 (52).

C’est donc sous l’impulsion des Américains, puis des Anglais, que le projet français, celui de Seydoux, jugé trop libéral, subit par deux fois des modifications accumulant pour l’Autriche les obstacles à son activité commerciale. On voit que la France se montre en l’occurrence, sur le plan économique, la plus favorable au relèvement rapide des États successeurs, même si l’on ne parle pas encore d’Europe danubienne. Les idées de Seydoux, certes, ne sont peut-être pas celles de Clemenceau, et trouveront plus d’écho chez Millerrand. Mais elles sont, sur les affaires de blocus, suffisamment influentes pour infléchir les discours officiels et sérieusement nuancer la vision d’une France acharnée dans tous ses actes à détruire l’empire austro-hongrois (53).

Le cas de la Hongrie est d’ailleurs particulier. Elle est au départ traitée comme l’Autriche. Seydoux blâme même la Serbie, qui refuse le passage de la ligne de démarcation à des wagons de charbon provenant des mines de Pècs et destinés au ravitaillement de Budapest (54). La proclamation de la république soviétique de Bela Kun, le 21 mars, renverse la situation. Plus question alors, ni de ravitailler, ni d’ouvrir les frontières. Ce serait, pense-t-on, encourager et fortifier le nouveau régime qu’on s’apprête à combattre. Alors que le blocus prend fin pour l’Autriche, les pays neutres, puis pour l’Allemagne, la Hongrie reste que ban des nations jusqu’au 6 août. Il faut attendre la fuite de Bela Kun et l’entrée des troupes roumaines à Budapest, le 3 août, pour que dans la foulée, le commerce retrouve toute liberté (55). Durant toute la période, la Hongrie n’est pas ravitaillée (au 30 juin elle n’a reçu du Relief que 633 t. de vivres), et reste pays ennemi. Elle est donc concernée, au même titre que l’Allemagne, par les interdictions de réexportation signifiées à l’Autriche et aux Neutres (56). Le seul débat, purement théorique à vrai dire, concerne le critère qui décidera de la levée du blocus. Le Conseil des Quatre veut d’abord attendre qu’un «gouvernement stable» soit installé, c’est-à-dire que le régime communiste soit renversé (57). Cette position radicale se modifie toutefois sous l’impulsion du Dr. Taylor, représentant américain au Comité du Blocus. Taylor estime, contrairement à l’idée reçue, que Bela Kun s’appuie sur la force militaire, et justement sur le blocus, qui lui permet d’accuser les Alliées de tous les maux de la Hongrie et de détourner le mécontentement populaire contre l’ennemi extérieur. Eternel débat sur les objectifs et les effets pervers du blocus, qui trouve des échos tout au long du XXème siècle, et qu’il est difficile de trancher, tant les éléments d’appréciation sont délicats à évaluer. Toujours est-il que Seydoux, convaincu qu’il faut, d’une manière ou d’une autre, venir au secours de la Hongrie, examine avec intérêt les arguments de Taylor, et préconise un assouplissement des positions françaises. Le 30 juin, le Conseil des chefs de gouvernement revoit sa copie: on lèvera le blocus hongrois lorsque les armées de Bela Kun battront en retraite et suspendront leurs opérations contre les États voisins. La nature du régime n’entre plus en compte (58). La nuance n’aura pas d’effets pratiques, la défaite militaire de Bela Kun entraînant l’effondrement du pouvoir, mais mérite d’être soulignée. Elle illustre bien une question fondamentale, source régulière d’abondantes controverses: les démocraties doivent-elles soulager la misère des dictatures? Les considérations morales et humanitaires, ou simplement les intérêts économiques, l’emportent-ils sur les principes idéologiques et politiques ? Doit-on subordonner l’aide économique aux populations à l’évolution démocratique de leur gouvernement ? Dans ce débat, en tout cas en 1919, la France, par le biais de Jacques Seydoux, n’as pas forcément la position la plus tranchée, ni la plus sévère (59).

La question centrale reste toutefois celle du maintien de la coopération économique interalliée. Et dans ce domaine, on l’a vu à propos de l’Allemagne, la France n’a pu imposer ses vues lors de la Conférence de la Paix. Celle-ci s’est au contraire donné plus comme objectif, selon les logiques anglaises et surtout américaines, la liquidation de cette coopération après la signature des traités, que son renforcement et son extension au temps de paix. Les Anglo-saxons ont obtenu le démantèlement du blocus et le retour aux lois pures et simples du libre-échange et de la concurrence. Le traité de Versailles n’établit entre les Alliés de solidarité que par rapport à l’Allemagne, et seulement pour un temps limité. Alors que d’après les discours de Wilson, on aurait pu s’attendre à des textes instituant les bases d’un régime douanier concerté, on ne trouve rien de tel. La France, qui a certainement le plus besoin d’une entraide internationale, en conçoit de fait une certaine amertume. Mais que faire contre la volonté américaine, d’autant que c’est d’elle que dépend cette entraide ? Pour Hover, Mac Cormick et Norman Davis, les choses sont claire : le CSE a été créé par le Conseil des Dix pour répondre à une tâche précise. Quand le blocus aura disparu, que les questions de ravitaillement ne seront plus en jeu, que la paix sera signée, la délégation américaine n’aura plus aucun pouvoir, le CSE n’aura plus de raison d’être, et chacun rentrera chez soi (60).

La position anglaise est plus subtile. Cecil défend la poursuite de la collaboration et le maintien du CSE, au moins jusqu’à l’entrée en fonction de la SDN, à condition que ce dernier soit transféré à Londres (61). Clémentel ne peut refuser, et le CSE se réunit effectivement le 1er août dans la capitale britannique. Mais il est clair désormais que les Anglais veulent bien d’une entraide interalliée à condition de la prendre totalement en charge. Comme le rappelle aussitôt Seydoux, la France n’a d’intérêt à cette opération que si tous les États s’y engagent avec la même volonté. Il ne faudrait pas abdiquer une part de son indépendance et de sa souveraineté, si cela ne doit profiter qu’aux seuls Britanniques (62). Fleuriau remarque de son côté que l’Angleterre s’attache aux contrôles d’État et mesures de restriction mises en place durant la guerre, pour en faire en temps de paix des instruments protectionnistes. «Je crois, écrit-il, que toute tentative de reconstruction d’une coopérative interalliée, avec échafaudage de comités et secrétariat permanent aura pour conséquence le renforcement des contrôles d’État en Angleterre et l’institution de contrôles semblables aux États-Unis. Pousser à de pareilles organisations serait donc pour la France une grave imprudence (…). Ce que nous devons éviter, c’est la contamination d’un système qui après nous avoir rendu service, nous est devenu nuisible et nous sera néfaste s’il se perpétue et se développe (63)».

C’est à regret que la France fait une croix sur ses ambitions d’entraide interalliée. À regret, car comme le note Seydoux, la crise économique européenne nécessiterait plus que jamais une action concertée. Hoover accuse un peu trop facilement de tous les maux «la démoralisation des forces de production»; c’est-à-dire les ouvriers qui, gagnés par la propagande bolcheviste, ne penseraient qu’à faire la grève pour travailler moins (64). Les vraies raisons de la crise sont ailleurs, et notamment dans la restauration de la liberté des cours mondiaux, et la mauvaise coordination des transports internationaux, fret et chemin de fer. Des prix trop élevés, un tonnage insuffisant, voilà l’origine des difficultés. Mais lorsque les délégués français au CSE demandent le maintien provisoire du contrôle des produits alimentaires, comme le blé, ils se heurtent à l’incompréhension américaine: fixer les prix découragerait les producteurs (du Middle West), ce qui à terme menacerait le ravitaillement européen (65).

C’est le moment où Seydoux rêve d’une compagnie internationale des charbons et des chemins de fer, pour intensifier la production minière européenne et veiller à une harmonieuse répartition de l’énergie. Ces compagnies, responsables de leurs actes devant la SDN, «pourraient avoir une influence particulière sur les classes ouvrières, en se plaçant sur la base des statuts de travail élaborés par la convention de la SDN, établir pour les ouvriers des organisations qui serviraient de modèle, soit en les faisant participer en grand à la propriété et aux bénéfices de l’exploitation, soit en leur accordant des facilités de nourriture, d’habillement, de fournitures de toute sorte qu’elles pourraient faire plus facilement que les compagnies locales, grâce à leur puissance (…). Elles devraient être pénétrées d’un esprit largement socialiste de manière à constituer un véritable progrès dans l’organisation ouvrière de l’Europe». Et Seydoux développe une vision sociale où il trouve les meilleures armes pour lutter efficacement contre le bolchevisme: «Pour que l’ouvrier reprenne le goût au travail, il faut qu’il soit assuré que son travail peut le sortir complètement de l’état dans lequel il se trouve et mettre dans une situation égale à celle de ses patrons. Il ne s’agit pas seulement de réformes partielles, mais d’une refonte totale de l’organisation ouvrière, dont seuls de grands organismes internationaux ayant leurs capitaux garantis par les États participants peuvent donner l’exemple, car l’exploitation ne donnera pas immédiatement des bénéfices, et il faut pouvoir supporter les premières années déficitaires (66)»;

On est ici fort loin de la réalité. Rien n’illustre mieux l’échec de la coopération interalliée que le sort réservé au projet de société internationale des chemins de fer. Dès décembre 1918, la direction du Blocus émet l’idée d’une compagnie responsable du trafic international dans toute l’Europe centrale et orientale (Allemagne exceptée), cela pour recréer les liens de solidarité économiques contrariés par l’écoulement des empires, et notamment pour permettre à l’Autriche, la Tchécoslovaquie et la Hongrie, dépourvues d’accès à la mer, d’assurer leur trafic sans dépendre des États voisins. La société se constituerait en groupant une part majoritaire des actions et des avoirs des différentes compagnies nationales. Elle aurait son matériel, son personnel, son conseil d’administration (où la France aurait bien sûr à jouer son rôle) (67). Mais les alliés se contentent simplement d’«aider» à la réorganisation des réseaux locaux, en envoyant du matériel ou en dépêchant des techniciens, espérant surtout ainsi élargir leur propre influence et placer sous leur dépendance les nouveaux États d’Europe orientale. Rien de plus révélateur que le partage auquel se livre le CSE dans sa séance du 18 mars. Les États-Unis se chargent de restaurer le réseau yougoslave, l’Angleterre s’occupe de la Pologne, des États Baltes et du Caucase, l’Italie de l’Autriche et de la Hongrie, la France de la Grèce et Turquie d’Europe, de l’Ukraine et du Donetz. Restent la Tchécoslovaquie, la Roumanie et la Bulgarie. La France, qui avait des prétentions sur les chemins de fer tchèques, les abandonne aux Américains (déjà chargés de la liaison Prague-Adriatique), espérant ainsi obtenir Roumanie et Bulgarie. Mais la Roumanie intéresse l’Angleterre et la Bulgarie l’Italie. Derrière ces tractations se cache, à peine voilée, une intense lutte d’intérêts économiques et politiques. L’Angleterre, déjà présente dans le bassin pétrolifère du Caucase aimerait contrôler l’acheminement du pétrole roumain. L’Italie, par la voix de Crespi, déclare sans ambages «qu’elle a une action politique à exercer sur les Balkans, et qu’il faut qu’elle soit à même de le faire» (68). Les États-Unis protestent et se demandent «s’il s’agit de venir en aide aux pays de l’Est de l’Europe, ou de favoriser l’influence politique des puissances qui sont censées prêter cette aide» (Hoover), mais ne sont pas les derniers à réclamer leur part du gâteau. Quant à la France, elle entre vite dans le jeu, et n’hésite pas à mettre la charrue avant les bœufs, en revendiquant la présidence d’une hypothétique mission interalliée des chemins de fer russes, installée à Moscou (69)! La remarquable rapidité avec laquelle on passe d’un projet de compagnie internationale à une lutte ouverte, à une course effrénée aux impérialismes, montre à quel point, au sortir de la Conférence de la Paix, la collaboration alliée dans le domaine économique, est désormais un vain mot. La voix de Jacques Seydoux reste bien isolée.

La politique française est durablement marquée par l’échec de ses ambitions.

Dans l’immédiat, la France fait une croix sur la coopération interalliée et procède à une révision déchirante de sa politique économique et commerciale. L’évolution de Loucheur ou de Seydoux, qui dès juin 1919 parle d’un rapprochement nécessaire avec la Belgique, l’Italie et éventuellement l’Allemagne, est très éclairante (70). C’est le refus des Alliés de maintenir les organismes communs, la crainte de voir s’établir une hégémonie anglo-saxonne, l’impossibilité de dissocier la Rhénanie du Reich, qui poussent Loucheur, à l’automne 1919, à rechercher des contacts outre-Rhin pour tracer l’esquisse d’un cartel franco-allemand, puis Millerand, à partir de janvier 1920 à mener, sans plus de succès, une politique générale de rapprochement économique avec l’ancien ennemi.

Pour les années qui suivent, l’épisode révèle en plein les faiblesses profondes de la France, qui dans le domaine économique, se place constamment en position de demandeur. Les Américains et les Anglais, qui ont tous les atouts pour eux, n’ont que faire d’un partenaire si encombrant. Il en résulte pour elle de violentes frustrations, que certains gouvernements tenteront de surmonter par un excès de volonté politique. L’occupation de la Ruhr est bien une ultime tentative de renverser le cours des choses, en jouant les dernières cartes que la victoire de 1918 avait laissées dans le jeu français. Révélateur aussi du malentendu franco-britannique qui aura jusqu’en 1939 de parfois dramatiques conséquences, l’Angleterre ne cessant, et ce dès 1919, de surestimer la puissance française et de sous-estimer la puissance allemande.

A long terme enfin, l’échec a des répercussions plus positives. D’abord parce qu’il permet, en réintégrant in fine l’Allemagne dans le concert économique européen, de faire évoluer les mentalités et de préparer les esprits à la réconciliation des années 1925-1929. L’exemple de Seydoux, qui dans les dernières années de sa vie (il meurt en 1929) se fait le défenseur lucide de la politique briandiste, est une fois de plus significatif. Ensuite parce que la faillite de la coopération interalliée montre qu’à l’échelle continentale, l’union ne peut se faire contre un pays, a fortiori lorsqu’il s’agit de l’Allemagne. Le repli des États-Unis, dès 1920, achève de redonner à l’Europe, toute l’Europe, au moins dans sa partie occidentale, anciens vainqueurs et anciens vaincus, son indéniable unité d’ensemble économique. Les constructeurs de l’Europe actuelle, au lendemain du second conflit mondial, auront retenu la leçon.

Stanislas Jeannesson, octobre 1996.

1 | Partie X, section I, chapitres 1,3 4 et 5 du traité.

2 | F. Sauvaire-Jourdan : «Les clauses économiques du Traité de paix», Revue d’économie politique, tome 33, 1919, p. 681-728.

3 | Marjorie M. Farrar : Conflict and Compromise : the strategy, politics and diplomacy of the French Blockade, 1914-1918, The Hague, Nijhoff, 1974; et «Le blocus allié pendant la première guerre mondiale», in Claude Carlier et Guy Pedroncini, éd., Les États-Unis dans la première guerre mondiale, 1917-1918, Paris, Economia, 1992, p. 123-141.

4 | Nous avons surtout consulté les archives du Quai d’Orsay, série Y Internationale 18-40 (Y): vol. 131, comités interalliés ; 136, Comité permanent d’Action économique; 139 à 141, Conseil supérieur du Blocus ; 151 à 156, Conseil Suprême Économique ; 158 et 159, sous-comité Allemagne; 205, entente économique entre les Alliés ; 213 et 214, l’arme économique ; 295 à 297, Comité de Restriction ; ainsi qu’une dizaine de volumes de la série Z Europe 18-40 (Z).

5 | Op. cit., p. 138.

6 |  Les exportations américaines en direction des Neutres européens s’élèvent à 1.673 millions de francs pour la période juillet 1916-juillet 1917; elles tombent à 618 millions pour l’année suivante. Voir Jean Baillou éd.: Les Affaires Etrangères et le corps diplomatique français, Paris, CNRS, 1984, tome II, p. 325-333.

7 | Daniel Serruys : «La structure économique de la coalition», Revue de Paris, 15 juillet 1918, p. 326-345.

8 | Les Pays-Bas ne cèdent qu’à la dernière extrémité, et parce que les Alliés avaient décidé la réquisition de l’ensemble disponible du tonnage hollandais (670.000 t).

9 | Denys Cochin éd.: Les organisations de blocus en France pendant la guerre (1914-1918), Paris Plon, 1926. Cochin démissionne pour raisons politiques. Il est remplacé par l’obscur Métin, puis à partir de novembre 1917 par Albert Lebrun, à la tête d’un nouveau ministère, celui du Blocus et des Régions Libérées. Ce ministère, en fait, dépend étroitement du Quai d’Orsay, tant pour les questions budgétaires que de personnel. C’est tout logiquement que les services du Blocus sont rattachés le 24 décembre 1918 aux Affaires Étrangères.

10 | Seydoux est dans les années 1920, jusqu’à sa retraite en décembre 1926, à la tête de la sous-direction des affaires commerciales, le meilleur expert français en matière de réparations et de reconstruction financière. C’est notamment à ce titre qu’il coordonne à Paris l’occupation de la Ruhr.

11 | Y, vol. 213, 26-28: Lebrun à de Billy, délégué général de la France à Washington, le 20 novembre 1918.

12 | Y, vol. 213, 4-9: note sur la situation des affaires traitées par le ministère du Blocus après l’armistice, 21 novembre 1918. Voir aussi Daniel Serruys, art. cit., et Etienne Clémentel : La France et la politique économique interalliée, Paris, PUF, 1931, p. 292-323;

13 | Notons bien que Seydoux et Serruys ne veulent ces systèmes de contrôle que pour sortir de la crise. Ils ne sont pas soudain devenus adeptes d’une économie étatique et planifiée. «Une des grandes leçons que le monde doit tirer de l’histoire de la guerre, écrit Clémentel en 1931, c’est que toute crise mondiale entraînera fatalement désormais la mainmise de chaque état sur son activité nationale, la réquisition et la mobilisation de toutes les usines et de tous les ateliers: en un mot, cette ingérence de l’État, cette dictature économique qu’industriels et commerçants sont unanimes à combattre pendant les années de paix» (op. cit., p. 321).

14 | Y, vol. 213, 33-34: télégramme à Jean Monnet, commissaire français à New-York, le16 décembre 1918.

15 | Georges-Henri Soutou : L’or et le sang, Paris, Fayard, 1989, p. 213-305; et «Problèmes concernant le rétablissement des relations économiques franco-allemandes après la première guerre mondiale», Francia, vol. 2, 1974, p. 580-596.

16 | Y, vol. 213, 85-94: note du Bureau d’études économiques, décembre 1918, rédigée par Frantzen, le futur chef de la MICUM lors de l’occupation de la Ruhr. On sait que c’est précisément en se fournissant en fer suédois que les Allemands, après la levée prématurée du blocus, feront échouer le «projet sidérurgique» inséré par la France dans le traité de Versailles. Voir Jacques Bariety : Les relations franco-allemandes après la première guerre mondiale, Paris, Pédone, 1917, p. 121-172.

17 | Y, vol. 131, 1-3: télégramme du 6 mars 1918.

18 | Ibid., 20-22: Fleuriau à Pichon, le 3 novembre 1918, et 23 : réponse de Pichon, sans date.

19 | C’est ce qu’envisagent Seydoux et Lebrun. «Il faut que l’organisation interalliée subsiste et forme la base même de la SDN», écrit celui-ci à de Billy, le 20 novembre 1918.

20 | Pierre Renouvin :  L’armistice de Rethondes, Paris, Gallimard, 1968, p. 286-289.

21 |  Etienne Clémentel : op. cit., p. 306.

22 | Y, vol. 213, 58-63 : rapport et vœu adoptés par le Conseil de direction du Comité républicain du commerce, de l’industrie et de l’agriculture, dans sa séance du 13 décembre 1918, intitulé: «La liberté des transactions.»

23 | Y, vol. 213, 1 : Fleuriau à Lebrun, le 20 novembre; et vol. 295, 143 : télégramme de Fleuriau, le 23 novembre.

24 |  Y, vol. 295, 174-179 : note de Seydoux, le 13 février 1919. Voir aussi Jacques de Clausonne (pseudonyme de Seydoux) : «La crise économique», Revue de Paris, janvier 1921, p. 367-380.

25 | Y, vol. 139, 14-23.

26 | Jacques Seydoux : De Versailles au plan Young, p. 7-10. Le Times du 15 janvier, à Londres, reprend la même argumentation. C’est le jour même de l’assassinat de Liebknecht et de Rosa Luxemburg. Le sujet est d’ailleurs à l’ordre du jour lors du deuxième renouvellement de l’armistice, le 16 janvier.

27 |  Y, vol. 152, 150-155 : séance du CSE, le 23 avril 1919.

28 |  Y, vol. 139, 14-23: séance du Comité supérieur de Blocus, le 6 février 1919.29- Y, vol. 295, 207-208 : note de Seydoux, le 3 mars 1919. La section de ravitaillement, conclut Seydoux, obéit plus à Hoover qu’aux décisions du CSE.

30 | Y, vol. 139, 8-9: Pinchon à Cambon, le 5 février 1919.

31 Ibid., 161-166 | Comité du Blocus, le 20 mars 1919. Du 1er décembre 1918 ay 30 juin 1919, la Pologne reçoit, sous la direction du Relief, 312 000 tonnes de denrées alimentaires (céréales, viandes et graisses), la Tchécoslovaquie 323 000 et la Roumanie 216 000 (Y, vol. 155,

32 | Ibid., 14-23 : Comité du Blocus, le 6 février 191; et 24-26 : note pour le Conseil supérieur de la Guerre, le 6 février.

33 | Y, vol. 139, 35-41 : Comité du Blocus, le 11 février, et vol. 295, 174-179 : note de Seydoux, le 13 février 1919.

34 |  Ibid., 272-280 : Comité du Blocus, le 23 avril 1919; et vol. 295, 225-228: note de Seydoux, le 26 avril. Le Danemark et la Suède offriront leur garantie de non réexportation vers l’Allemagne, ce qui entraînera la suppression pure et simple, en juin, des organismes de contrôle interalliés. La Finlande, en revanche, qui fait la même proposition, se voit opposer un refus, la France et l’Angleterre estimant l’autorité du gouvernement finlandais insuffisante pour assurer la bonne exécution du projet (Y, vol. 140).

35 | Pierre Renouvin : op. cit., p. 286-289.

36 | Y, vol. 151, 58-66 : séances du CSE, les 1 et 3 mars 1919; et 83-90: séance du 6 mars.

37 | Fin mars, l’Allemagne n’a pu encore importer que 6 700 t. de céréales et 743 t. de viande, autant dire rien. Fin juin, les chiffres sont tout autres: 365.000 t. de céréales, 121 000 t. de viandes et 779 000 t. de vivres au total (Y, vol. 152, 77-81: chiffres du CSE en mars 1919; et vol. 155, 61 : chiffres du Relief, le 30 juin 1919). Il a donc fallu attendre fin mars, au sortir de l’hiver pour que les premiers stocks américains, déjà sur place, soient livrés à l’Allemagne, et la mi-avril pour que l’Angleterre participe à son tour à l’entreprise. A noter que l’interprétation restrictive des accords de Bruxelles, celle qui est effectivement adoptée, limite la provenance des importations aux pays alliés et neutres frontaliers (Y, vol. 139, 161-166: Comité du Blocus, le 20 mars 1919).

38 | Y, vol. 151, 132-141 : séance du CSE, le 17 mars; et 208-210: télégramme envoyé à l’Allemagne par la Commission d’armistice, le 23 mars.

39 | Y, vol. 152, 74-76 : mémorandum daté d’avril 1919.

40 | Y, vol. 151, 195-197 : note de la direction du Blocus, le 26 mars.

41 |  Y, vol. 152, 150-155 : séance du CSE, le 23 avril; et 156-158 : note de Seydoux, même date.

42 | Y, vol. 297. Le maintien des listes noires pendant les négociations de paix, pour la France, leur annulation immédiate, pour les États-Unis, sont des questions de principe. Serruys remarque que l’Allemagne a aussi ses listes noires. Lui laisser le droit de traiter en pays neutre avec les maisons qui lui conviennent, c’est évidemment léser celles qui, durant le conflit, se sont rangées aux côtés des Alliés (Y, vol. 139, 199-207: Comité du Blocus, le 29 mars).

43 | Y, vol. 153, 80-82.

44 | Y, vol. 140, 26-38 : Comité du Blocus, le 7 mai; et 82-91 : séance du 21 mai. Ces fournitures sont prélevées sur les stocks allemands en pays neutres, payés avant le 7 mai 1919.

45 | Y, vol. 139, 60-65 : Comité du Blocus, le 20 février 1919 ; et vol. 295, 198-199: note de Seydoux, le 21 février.

46 | Y, vol. 141, 65-66 : séance du CSE, le 5 mai 1919.

47 | Y, vol. 153, 87-92 : note de Seydoux, le 11 mai 1919. La HCITR, à la CITR, et où la France par l’intermédiaire de son président Paul Tirard, joue un rôle prédominant, usera par deux fois de cet article, en mars 1921 et en février 1923. La sanction, d’aspect purement économique, a bien entendu une essentielle signification politique. C’est une première étape vers la constitution d’une entité rhénane séparée du Reich.

48 | Y, vol. 153, 23-25 : note de la délégation américaine, le 5 mai 1919 ; 42-44: note de la section du Blocus, le 10 mai; et 66-70: séance du CSE, le 12 mai. Clémentel a une réflexion étonnante, qui montre à quel point on a, à Paris, une vision déformée de l’Allemagne: «La grande majorité des Allemands, dit-il toutes les classes moyennes, souhaite l’occupation (pour se prémunir du danger bolchevik), et si l’on fait supposer aux Allemands qu’en cas de non signature du traité, ils auront l’occupation, et le maintien du ravitaillement, ils refuseront de signer».

49 | Cette date ne coïncide pas avec celle de la mise en vigueur du traité (10 janvier 1920). Cette longue période de transition, ainsi que des retards administratifs, à la direction des douanes et au ministère des Finances, repoussent en France au 15 avril 1920 le décret autorisant les importations d’Allemagne.

50 | Y, vol. 139, 8-9 : lettre de Pichon à Cambon, le 5 février ; 14-23 : Comité du Blocus, le 6 février ; et vol. 141, 14-19 : Comité du Blocus de l’Orient, le 3 mars.

51 | Y, vol. 139, 91-98 : note de Seydoux, le 10 mars 1919. «Orienter l’Autriche vers la Tchécoslovaquie et la Hongrie, et vers les régions balkaniques doit être le principe directeur de notre politique à l’égard de ce pays», dit Seydoux au Comité du Blocus, le 12 mars 1919 (Ibid., 119-128).

52 | Y, vol. 139, 129-138 : Comité du Blocus, le 15 mars 1919 ; 139-142 : séance du CSE, le 17 mars (et vol. 151, 132-141) ; 199-207 : Comité du Blocus, le 29 mars; vol. 141, 25-30 : Comité du Blocus de l’Orient, le 13 mars. A noter que dans la délégation française, tout le monde ne partage pas le point de vue de Seydoux. L’amiral Lanxade, notamment, estime lui aussi difficile de privilégier l’Autriche et la Hongrie par rapport aux Neutres.

53 | Au 30 juin 1919, l’Autriche a reçu du Relief 371 000 tonnes de vivres, dont 235 000 de céréales et 33 000 de viandes et graisses. Fin août, la valeur du ravitaillement autrichien s’élève à 80 millions de dollars (Y, vol. 155, 61 et vol. 154, 152-161).

54 | Z Hongrie, vol. 68, 13 : télégramme de Seydoux à Belgrade, le 13 mars 1919.

55 | Ibid., 43 et 45-47.

56 | Y, vol. 141, 61: séance du CSE, le 5 mai.

57 | Y, vol. 153, 188-191: séance du CSE, le 3 juin 1919.

58 | Z Hongrie, vol. 68, 24: télégramme de Seydoux à Allize (Vienne), le 25 juin; Y, vol. 141, 201-203: Comité du Blocus, le 24 juin; et vol. 154, 53-61: séance du CSE, le 30 juin.

59 |  La question se pose aussi, avec une autre ampleur, à l’égard de la Russie, mais échappe au blocus, la Russie n’ayant jamais été en guerre contre les Alliés.

60 | Y, vol. 154, 1-9: séance du CSE, le 10 juin 1919; et vol. 155. Les Etats-Unis ne participent plus aux deux dernières séances du CSE, les 30 septembre et 21 novembre 1919, à Londres et Rome.

61 | Y, vol. 154, 1-9 : séance du CSE, le 10 juin; et 53-61: le 30 juin.

62 | Y, vol. 205, 36-39 : note confidentielle de Seydoux, le 19 juin 1919.

63 | Y, vol. 205, 61-67 : lettre de Fleuriau à Pichon, le 17 août 1919. Par exemple, le contrôle du charbon, institué pour fournir aux Anglais du combustible à des prix uniformes et bas, contraint surtout les étrangers à payer plus cher le charbon britannique que les consommateurs locaux. C’est une sorte de dumping inversé. A noter que Fleuriau et Seydoux sont amis et entretiennent une correspondance particulière.

64 | Y, vol. 154, 78-90 : mémorandum Hoover sur la situation économique en Europe, présenté au CSE le 10 juillet 1919; et vol. 155, 3-9: note de Seydoux, le 30 juillet.

65 | Y, vol. 155, 17-35 : séance du CSE, le 1er août 1919 (à Londres). Les Français veulent maintenir le Wheat Executive, quitte à le transformer en simple organe consultatif.

66 | Ibid., 3-9 : note de Seydoux, le 30 juillet 1919.

67 | Ibid., et vol. 205, 45-46 : note de Seydoux, le 21 août 1919.

68 | Y, vol. 151, 76 : séance du CSE, le 5 mars 1919; 113-114: note «sur la répartition des chemins de fer entre les puissances» ; 146 : séance du CSE, le 18 mars; et vol. 154, 53-61 : séance du CSE, le 30 juin 1919. Le cas de la Bulgarie, convoitée par la France et l’Italie, est d’autant plus instructif que ce pays ne réclame aucune aide particulière…

69 | Y, vol. 154, 178-181 : lettre de Pichon à Clémentel, le 23 juillet 1919. La France n’a pas tiré le meilleur lot, puisque les régions qui lui sont dévolues (Ukraine et Donetz) échappent «pour le moment» à tout contrôle et toute influence. «C’est bien qu’on s’en défende, avoue Pichon, d’influence qu’il s’agit, car notre industrie sera pendant au moins deux ans encore incapable d’exporter quoi que ce soit en fait de matériel de chemin de fer».

70 | «Il convient de ne pas exclure l’idée d’une reprise des relations économiques avec l’Allemagne, dont le rôle redeviendra de plus en plus important en Europe. Nous devons éviter que l’Allemagne ne serve de réservoir d’hommes aux États-Unis et à l’Angleterre, pour coloniser la Russie; nous devons attirer ses marchandises chez nous, pour faire chuter le prix de la vie et faciliter nos propres exportations», écrit Seydoux le 19 juin (Y, vol. 205, 36-39).

 

6.3 - L'Europe de Jacques Seydoux

Ceux qui pensent l’Europe dans les années 1920, au lendemain de la première guerre mondiale, sont-ils des précurseurs? Peut-on trouver dans leurs discours, dans leurs écrits, dans leurs actes, l’ébauche de ce qui, moins de trente ans plus tard, fera la construction européenne? Y a-t-il une filiation entre les «Européens» de l’entre-deux guerres (citions en vrac Briand, Mayrisch, Viénot, Th. Mann, Zweig, Coudenhove, voire Stresemann ou Herriot), et les pères fondateurs de l’après deuxième guerre mondiale? Disons d’emblée que ce type de question nous paraît mal posé. Gardons-nous des comparaisons rapides, des anticipations faciles. Il est évidemment fallacieux d’analyser les idées souvent timides, et les réalisations encore balbutiantes des pionniers des années 1920, à la seule lumière des éclatantes réussites de l’Europe communautaire.

L’Europe de 1919, malgré les apparences, n’a pas grand-chose à voir avec celle de 1945. C’est une Europe façonnée par les traités, par leurs clauses politiques, qui font éclater l’Autriche-Hongrie, créent des États nouveaux et déplacent les frontières, mais aussi par leurs clauses économiques, financières et commerciales, essentiellement discriminatoires à l’égard des vaincus. C’est une Europe à reconstruire, dont la reconstitution est confiée aux vainqueurs. Peu de place, semble t-il, à la conciliation, au rapprochement des ennemis d’hier, encore moins à une quelconque forme d’union. Les traités, cependant, ne sont ni figés, ni si directifs qu’on l’a dit. Leur dynamique interne laisse la voie libre aux interprétations les plus diverses, les plus contradictoires, ce qui explique d’ailleurs les innombrables différends franco-britanniques. La crise de l’automne 1923, liée au dénouement de l’occupation de la Ruhr et à l’affaire du séparatisme rhénan, marque sûrement l’apogée des tensions, des antagonismes, et de la course à la prépondérance continentale. Les années qui suivent, bon gré, mal gré, sont celles de la détente: chacun se met d’accord sur une lecture modérée des traités qui permet une reprise du dialogue. Le plan Dawes, les accords de Locarno, l’entrée de l’Allemagne à la SDN sont les étapes bien connues qui, chaque année, rythment la reconstruction de l’économie européenne, l’apaisement politique, du moins dans la partie occidentale du continent, et le retour de l’Allemagne dans le concert des puissances.

La période 1926-1929 est sans doute celle où les circonstances et l’atmosphère générale se prêtent le plus à l’élaboration d’une idée européenne. Mais de quoi parle-t-on ? D’une Europe idéalement unie, construite en fonction d’un modèle abstrait, d’une vision d’avenir, ou directement surgie des conséquences et des aléas de la guerre et des traités? Derrière les mêmes mots se cachent toujours des significations et des projets différents. Ce qui explique entre autres l’ambiguïté des relations entre constructeurs et décideurs, entre penseurs et acteurs. Le projet Briand d’Union européenne, par exemple, s’inscrit simplement dans la logique de la politique que mène la France à l’égard de l’Allemagne depuis la fin du conflit. N’est-il pas anachronique et dévalorisant de vouloir à tout prix le comparer aux plans Monnet ou Schuman qui fleuriront plus tard (1)? Et où, dans les années 1920, commence et finit l’Europe ? Inclut-elle l’Union Soviétique ? Autant de réponses, autant de conceptions, autant d’équivoques (2).

Nous nous proposons d’approfondir ces questions à partir de la pensée de l’homme, Jacques Seydoux, qui fut au carrefour des influences et les milieux. A la fois diplomate, expert, journaliste, conseiller écouté et respecté dans le monde entier, ses conceptions présidèrent souvent à l’élaboration de la politique étrangère et commerciale de la France. Il fut sans nul doute le premier, dans ce pays, à comprendre l’importance des facteurs économiques et financiers dans le nouveau contexte des relations internationales.

Jacques Seydoux est né à Pau en 1870, d’une riche famille protestante d’origine suisse. Comme son père Auguste, et comme le seront ses deux fils François et Roger, c’est d’abord un diplomate, qui entre au Quai d’Orsay en 1893, après avoir suivi l’enseignement de la Faculté de Droit et de l’École des Sciences Politiques. Premier au concours d’admission dans la Carrière, son parcours est d’abord des plus classiques. A retenir de 1895 et 1898 un poste d’attaché d’ambassade à Londres, sous la houlette du baron de Courcel, où dans l’atmosphère d’extrême tension précédant Fachoda, Seydoux découvre l’Angleterre et revient enthousiasmé par la culture et le mode de vie britanniques. De 1901 à 1905, il est secrétaire à Berlin, et mesure l’influence de la banque et de l’industrie dans la définition de la politique allemande. Il entre ensuite au ministère, à la direction politique. Il n’en bougera plus. Il ressent en effet dès 1906 les premières atteintes du rhumatisme déformant qui le clouera dans la capitale et finira par l’emporter le 26 mai 1929, à 58 ans, après 23 années de souffrances ininterrompues, endurées avec une dignité qui marquera profondément tous ses interlocuteurs (3). Ces deux principaux postes à l’étranger (il n’effectue que de brefs séjours à La Haye et Athènes) le convainquent en outre de l’importance de la relation triangulaire franco-germano-britannique pour le maintien de la paix. De là date sa conviction qu’il est fondamentalement dangereux de voir deux de ces principales puissances unir et diriger leurs efforts contre la troisième. On remarque aussi qu’il ne quittera pas l’Europe, ce qui lui donne une vision essentiellement continentale des problèmes internationaux, qui dans l’ensemble, ne se démentira pas après 1918.

La guerre donne à son parcours une orientation nouvelle. Il devient à partir de mars 1915 le correspondant du Quai d’Orsay du Comité de Restriction du commerce avec l’ennemi, dirigé par le ministre d’État Denys Cochin, et réclame une unité de direction du blocus, tant au niveau national qu’interalliée, pour en accroître l’efficacité. Successivement chef de service à la direction du Blocus, sous-directeur au ministère du Blocus et des Régions libérées, tenu par Albert Lebrun, puis représentant de la France au comité du Blocus lors de la conférence de la Paix, Jacques Seydoux s’est en quelques années imposé comme un expert indispensable à la compréhension des mécanismes économiques et financiers, à une époque où le monde de la diplomatie, en France tout au moins, reste étroitement cloisonné en une formation classique imperméable aux aspects nouveaux et techniques des relations internationales. C’est pour lui que Philippe Berthelot crée, le 28 mai 1919, la sous-direction des relations commerciales, première intrusion des affaires économiques dans l’enceinte du Quai d’Orsay. La charge confiée à Seydoux est gigantesque, et dépasse largement le cadre limité d’une sous-direction: liquidation du blocus, échanges commerciaux, réparations et dettes interalliées. C’est à ce titre que Seydoux, malgré son handicap physique, représente la France aux conférences interalliée de Spa (juillet 1920), Bruxelles (décembre 1920), Londres (mars et mai 1921), Cannes (janvier 1922), Gênes (avril-mai 1922) et encore Londres (juillet-août 1924). C’est à ce titre surtout qu’il coordonne, de Paris, toute l’occupation de la Ruhr, étant dans l’affaire, de la conception au dénouement, le principal collaborateur de Poincaré, puis d’Herriot (4). Une telle responsabilité, dans une question qui dépasse largement le cadre des réparations pour toucher aux domaines industriel, militaire et politique, lui fait alors jouer, dans l’ombre, les tous premiers rôles. Un rôle notamment modérateur lorsqu’après l’échec des projets français de l’automne 1923, il faut définir une nouvelle politique, qui tienne un peu plus compte des réalités internationales: crise du franc, relèvement allemand, puissance financière anglo-saxonne, retour en force des États-Unis sur la scène européenne. La Ruhr n’est pas un but, mais un moyen, se plaît-il alors à répéter. Ardent défenseur du plan Dawes et de l’intervention américaine, puis des accords de Locarno et du rapprochement franco-allemand, il met toute sa compétence et son expérience au service de la politique d’Herriot et de Briand. Le poste laissé vacant par son ami Jules Laroche, c’est lui qui, en 1926, dirige de fait les affaires politique et commerciales, la maladie seule l’empêchant d’assurer une succession qui lui était destinée. C’est toujours la maladie, qui le réduit désormais à l’immobilisme complet, et qui le contraint, à la fin de 1926, à mettre un terme à sa carrière.

Dès lors commence pour lui, de son appartement de la rue de Courcelles, une ultime et nouvelle vie. Les années 1927-1929 le voient déborder d’activité. Qu’on en juge. Il entre au conseil d’administration de Paribas, où Jules Cambon représente déjà la diplomatie. Il reste en contact avec le quai d’Orsay, où Berthelot reçoit régulièrement ses notes et ses réflexions, notamment sur les réparations. En deux ans et demi, il envoie ainsi 62 rapports au ministère. Il s’agit souvent de relater la visite d’une illustre personnalité; car ils sont nombreux à venir recueillir l’avis de Seydoux : Oscar Niemeyer, le chef de la Trésorerie britannique, l’ambassadeur allemand von Hoesch, Sforza, Coudenhove, Parker Gilbert, l’agent général des réparations, Theunis, premier ministre belge, Peyerimhoff, Avenol, etc. (5). En février 1927, Seydoux est par ailleurs élu membre du Comité franco-allemand d’information et de documentation, fondé par Mayrisch et Viénot l’année précédente. Il est aussi délégué général du Comité d’action pour la SDN (6). Il met surtout au service du journalisme et de la réflexion son art consommé de la note. D’abord en continuant à publier dans diverses revues françaises (Revue des Vivants, Revue hebdomadaire, Les Annales, Revue de Paris, etc.) et étrangères (English Review, Foreign Trade, Nord und Süd, …) (7). Ensuite en donnant au Petit Parisien, journal à grand tirage, une chronique hebdomadaire intitulée: «Notre politique extérieure» (8).

Enfin en fondant fin 1926 un «hebdomadaire indépendant d’économie et de politique internationale», en collaboration avec le Suisse Paul Girard, Pax, dont le nom à lui seul est tout un programme (9). Édité à Paris et Genève, paraissant soit le dimanche, soit le vendredi, le journal présente six pages grand format comportant sur six colonnes des rubriques politiques (c’est là que figure l’éditorial de Seydoux), économiques, financières, juridiques, sociales et littéraires. La publicité affirme qu’il est lu dans 1200 hôtels du monde entier, puis 2000 à partir de juillet 1927, ce qui laisse supposer une diffusion assez large pour ce genre de périodique. Après le départ de Seydoux, en novembre 1928, sans doute pour raisons de santé, la parution se fait plus épisodique, mais se poursuit néanmoins, sur un rythme plutôt bimensuel, jusqu’au 2 juillet 1931. La revue est sérieuse, de qualité, et s’attache des collaborateurs réguliers comme René Cassin et Wladimir d’Ormeson, par ailleurs membre du Comité franco-allemand et chargé de l’éditorial de l’Europe Nouvelle à partir de septembre 1928. Parmi ses collaborateurs occasionnels, on relève entre autres les noms de Pierre Cot et d’Henry de Jouvenel, des Belges Theunis et Vandervelde, des Allemands Breitscheid et Georg Bernhard, du ministre grec Politis, de Benès et de Sforza. Le journal publie des interviews de Stresemann, Kellog, Mac Donald, Robert Cecil ou Ismet Pacha. Défendant l’action de la SDN, le désarmement et le dialogue franco-allemand, il est peut-être un peu vite catalogué briandiste.

Au total, de 1927 à 1929, Seydoux écrit 218 articles, dont 115 dans le Petit Parisien et 71 dans Pax (10). On peut faire un rapide classement, assez significatif, des principaux thèmes abordés:

Organisation des rapports internationaux : 58 articles

Dont : maintien de la paix: 19

SDN : 16

Désarmement : 15

Pacte Briand-Kellog : 6

Conférence économique internationale : 2

Réparations et dettes : 42 articles

Allemagne : 28 articles

Italie et Balkans : 15 articles

URSS : 14 articles

Grande-Bretagne : 14 articles

Autriche et Hongrie : 11 articles

Extrême-Orient : 9 articles (dont Chine: 5, Japon: 2)

Divers : 20 (dont compte rendus de lecture: 6, Pologne: 3,Grèce: 1, Roumanie: 1, colonies françaises: 1, stabilisation du France: 3, etc).

On peut déjà faire plusieurs remarques.

Le thème des réparations et des dettes, auquel Seydoux a consacré l’essentiel de son travail depuis 1919, demeure très présent, surtout à partir de la mi-1928, quand on parle d’un règlement définitif, puis lors des réunions de experts précédant l’établissement du plan Young. C’est à ce thème que Seydoux consacre ses dernières analyses. La philosophie générale et les conclusions du plan s’en inspirent en partie.

Si l’on excepte les 14 articles sur les États-Unis, la vision du monde de Seydoux reste essentiellement européenne. Pas d’articles sur l’Amérique Latine, l’Afrique ou le Moyen-Orient. Quelques articles seulement sur la Chine, et encore traitent-ils pour la plupart de ses relations avec l’URSS. L’Europe est bien encore le centre du monde. Les analyses consacrées à la SDN le montrent bien : l’organisation internationale, après la défection américaine, et encore plus après l’admission de l’Allemagne, apparaît surtout comme un instrument de négociation et de coopération purement européennes.

Parmi les pays européens, l’Allemagne est bien sûr au centre de l’intérêt. Mais Seydoux, et c’est là ce qui fait la richesse de sa réflexion, n’oublie ni l’Angleterre, ni l’URSS, ni l’Europe centrale et danubienne, dont il s’est fait une spécialité lorsqu’il était diplomate. En revanche, ces deux extrémités que sont la péninsule ibérique et la Scandinavie sont totalement absentes et comme exclues des préoccupations communes au continent, sentiment largement partagé à l’époque, et peut-être encore maintenant, par l’ensemble des Français. L’Europe qui compte s’étend donc sur un périmètre assez restreint, et central, entre Londres, Paris, Rome, Vienne et Berlin. Quoi de plus logique ? C’est l’Europe de la guerre, celle qui sort du conflit tout à la fois détruite et transfigurée.

«La guerre nous avait montré que la civilisation était mortelle, c’est-à-dire que tout ce que nous avions acquis pouvait périr», écrit Seydoux, comme en écho à Paul Valéry (11). Mais il prend aussitôt le contre-pied du pessimisme ambiant et refuse l’analyse du crépuscule ou du déclin. La guerre constitue pour l’Europe une irremplaçable expérience dont elle doit tenir compte. Loin de marquer la fin du monde, elle jette les bases ce de que sera l’avenir.

Seydoux comprend très tôt le caractère profondément moderne du conflit mondial. «La guerre a fait toutes choses nouvelles», et la jeune génération, celle qui a subi l’épreuve des tranchées, celle qui, en ce mois de mai 1928, se presse à la Comédie des Champs-Élysées pour applaudir le Siegfried de Giraudoux, le sent bien. Les générations antérieures, elles, «n’ont pas compris que la guerre de 1914 n’est pas un 1870 à la dixième puissance. Une Europe nouvelle en sort, un monde nouveau, et c’est ce monde nouveau qui leur échappe» (12).

Le conflit agit d’abord comme un formidable accélérateur des évolutions historiques. «Les guerres font d’abord penser aux barrages qui interrompent le cours d’un fleuve puis, par des chutes rapides, lui font gagner un niveau qu’en suivant une pente naturelle, il n’atteindrait que plusieurs kilomètres plus bas. L’histoire fait alors en quelques mois ou en quelques années le chemin qu’elle aurait mis peut-être un siècle à parcourir. Et quel que soit le chaos, les remous dans lesquels se débattent les peuples après les guerres, c’est quand même dans le sens de l’histoire qu’ils se sont déplacés et dont ils continuent de suivre le courant (13). Les quatre années d’affrontement ont produit des changements profonds, que Seydoux juge sans doute un peu trop tôt définitifs:

- L’extension du régime démocratique, considéré comme facteur de paix. «L’ère des peuples a commencé (14)».

- La naissance de l’inflation, montrant qu’on ne peut recourir perpétuellement au crédit, et qu’il existe bien des règles monétaires internationales.

- Le développement de la cartellisation et des ententes économiques, éliminant la concurrence, d’abord au sein de chaque pays, puis entre les industries nationales. «Il n’est pas nécessaire d’étouffer son concurrent pour vivre, la paix peut régner dans l’industrie comme elle doit régner entre les nations (15)».

- L’ascension sociale de la classe ouvrière, l’augmentation des salaires et la réduction du temps de travail, permettant à l’ouvrier de consommer et de participer à tous les niveaux à l’extension du modèle capitaliste. «Nous devons nous habituer à concevoir l’ouvrier non pas comme un obligataire dont on loue les bras, comme on loue le capital d’un prêteur, mais comme un actionnaire qui participe aux résultats de son travail, et qui a une part dans la propriété; nous serons peut-être longs à nous habituer à cette idée, c’est pourtant celle de l’avenir. L’ouvrier doit être actionnaire de son usine, il doit devenir capitaliste: de même, il doit devenir propriétaire de sa maison et cultiver son jardin».

La mise en évidence, à côté des vieilles lois de la guerre, de l’existence des lois de la paix (16). Étudier les causes profondes des guerres, «les causes premières et non contingentes», comme les rivalités commerciales, la misère sociale, le surarmement, permet de les déterminer. La SDN, dont le rôle n’est pas seulement de résoudre les conflits déclarés, mais aussi, par l’intermédiaire de ses organismes financiers, économiques et sociaux, de les prévenir (et l’on sait le rôle joué par Seydoux dans le redressement financier de l’Autriche ou de la Pologne), se porte garante de la bonne exécution des lois (17).

Enfin, et c’est le plus important, cette guerre «que demain nous appellerons fratricide», écrit Seydoux (18), a démontré «qu’il y a une Europe, et non point seulement des groupements de grandes puissances suffisamment armées pour se faire équilibre. Il y a une Europe, c’est-à-dire que ces peuples que la guerre a disloqués, et qui gisent épars à côté les uns des autres, avec leurs frontières déchirées, ont senti par leurs blessures mêmes, qu’ils avaient entre eux des liens communs qu’ils n’ont pas avec les peuples d’autres continents. Il n’y a pas seulement, comme du temps du traité de Vienne, une Europe politique, il y a une Europe économique, financière; il y a une Europe morale. Elle est dans l’enfance, elle prend à peine conscience d’elle-même, mais pour la première fois, on a entendu son vagissement (19)».

Il existe une civilisation européenne, issue de la Méditerranée orientale, puis enrichie des apports germaniques et slaves, qui s’est transmise à travers les siècles et imprègne désormais la totalité des cultures nationales (20). Ce fonds commun qui, par vagues successives, a fini par couvrir l’ensemble du continent, il faut le conserver et l’entretenir. «Nous avons compris maintenant qu’il y a mieux à faire qu’à nous battre; il faut éviter entre nous la guerre proprement dite et la guerre économique, développer les magnifiques ressources du sol et du travail européens, utiliser la variété que nous offre dans tous les domaines la diversité des races européennes, pour prendre à chacune ce qu’elle a de caractéristique et d’intéressant, dépenser moins en militaires, en douaniers, en navires de guerre, plus en œuvres sociales, en hygiène, en lutte pour la vie et contre la mort (21). »Cela ne signifie pas pour autant que l’Europe forme un tout, homogène et uniforme. Bien au contraire, la géographie, la constitution des États, leur organisation sociale, l’origine même de leur population, la variété des religions, des coutumes et des modes de vie, des niveaux d’industrialisation, l’ampleur et l’âge des rivalités, sont des réalités qu’on ne peut gommer. Cette diversité des cultures donne d’ailleurs à la civilisation européenne une souplesse d’évolution, une capacité d’adaptation que ne possèdent pas les autres continents, du moins au même degré. «Il faut que les pays d’Europe fassent peu à peu tomber les barrières qui les séparent; ils peuvent le faire tout en laissant à chaque nation sa personnalité, ses traditions, son patriotisme ()22».

Une civilisation, des cultures; de cette conception finalement assez traditionnelle (qu’on songe à l’Europe des nations du général de Gaulle), découlent trois conclusions capitales 1. On ne peut exclure de l’Europe des nations historiquement si prestigieuses et si constitutives que l’Angleterre ou la Russie. 2. La civilisation européenne n’a pas besoin de se dresser contre ses rivales, notamment américaine et asiatique, au risque de provoquer de nouveaux affrontements. Elle est suffisamment riche pour s’imposer d’elle-même et s’adapter aux conditions du monde moderne. 3. L’union européenne ne saurait en aucun cas être politique. La variété des cultures est si fondamentale qu’il est vain de vouloir construire les États-Unis d’Europe, à la façon de ceux d’Amérique ou du Brésil.

Remarquons d’emblée que ces trois points opposent radicalement la pensée de Seydoux aux conceptions pan-européennes de Coudenhove-Kalergi. D’abord parce que l’objectif de Coudenhove est cette fédération politique à laquelle Seydoux ne croit pas. Ensuite parce qu’il veut en exclure l’URSS, à la fois pour des raisons politiques (donc conjoncturelles) et géopolitiques (l’empire russe, quatre fois grand comme l’Europe déséquilibrerait l’ensemble), et surtout la Grande-Bretagne, tournée vers les mers, les Dominions et des possessions coloniales. «On en arriverait forcément, remarque Seydoux, à un groupement de puissances dominées par l’Allemagne, malgré l’engagement pris de s’en tenir au traité de paix et de ne pas modifier les frontières (23).» Enfin parce qu’à côté de la Paneurope, en dehors d’elle, et même contre elle, existeraient d’autres ensembles, Panamérique, empire britannique, empire russe et groupe mongol : «On aboutirait fatalement à susciter entre les nouveaux groupements des antagonismes générateurs de guerre (24)».

Une quelconque entente européenne ne peut se faire en dehors de la Grande-Bretagne, qui assure la liberté des mers, et qui sinon, disposerait contre elle d’un formidable moyen de pression. Pour un homme comme Seydoux, en poste en Angleterre du temps de Fachoda, mais qui a vécu avec enthousiasme l’impensable rapprochement de1904, puis, durant la guerre, la solidarité franco-britannique, l’entente cordiale est une réalité. C’est elle qui demeure la condition essentielle de la paix européenne, le moteur de la reconstruction et l’exemple à suivre pour que les ennemis jadis héréditaires se réconcilient enfin sur un projet commun (25). La position de Seydoux sur ce point est tout à fait originale et reste totalement imprégnée des souvenirs de la guerre et de la collaboration interalliée. La plupart des «Européens» des années 1920 songent en effet d’abord à une Europe strictement continentale, orientée selon l’axe franco-allemand. On considère en général que les intérêts britanniques, tournés vers les mers, les colonies et les Dominions sont incompatibles avec une organisation européenne (26). Seydoux, lui, remarque que depuis les lendemains de la guerre, la création officielle du Commonwealth et les conférences impériales de 1923 et 1926, ont sérieusement remis en cause le glorieux empire dont rêvait Joseph Chamberlain à la fin du siècle dernier. L’Angleterre connaît la crise, son industrie est sinistrée; les liens indéfectibles qui l’unissent à ses anciennes colonies, bon gré mal gré, se sont relâchés. «Depuis que la guerre a envoyé les Dominions au secours de la métropole, quand c’est au contraire la métropole qui devant assurer la défense des Dominions, l’intérêt politique, militaire, a disparu. L’augmentation de la puissance industrielle des Dominions diminue l’intérêt économique. L’empire britannique ne peut espérer vivre isolé, en dehors des deux grands groupements des États-Unis et de l’Europe de demain» (27). D’elle-même, l’Angleterre se tournera de plus en plus vers le continent; l’Europe n’a pas le droit de contrarier une évolution qui représente pour elle un formidable atout.

Seydoux a donc une vision géographique traditionnelle de l’Europe, «de l’Atlantique à l’Oural», incluant la Grande-Bretagne et la Russie continentale, telle que l’enseignent les manuels scolaires aux écoliers de la Troisième République (28). La question russe est la plus délicate, surtout depuis la révolution bolchevique. Si Seydoux ne se prononce jamais clairement sur la question et semble parfois se contredire d’un article à l’autre, on peut malgré tout dégager de l’ensemble de ses écrits une conception assez curieuse, mêlant à la façon de son époque, considérations historiques, raciales et politiques.

La Russie est à cheval sur l’Europe et l’Asie. Pour Seydoux, il n’y a pas de civilisation russe. Le pays au cours de son histoire, a subi les influences contradictoires tantôt de l’Europe méditerranéenne, via l’empire byzantin, puis occidentale, depuis Pierre le Grand, tantôt de la barbarie destructive des envahisseurs mongols. Le Russe est présenté, à la manière des Africains, comme influençable et dépourvu de culture propre, et la Russie quasiment comme une terre de mission où l’Occident doit exporter ses bienfaits et son savoir: «Le Russe travaille peu et mal; il aime perdre son temps, danser, chanter, s’enivrer, il est incapable de discipliner son esprit (…). Il est éducable si l’on s’occupe de son éducation; mais si cette éducation se borne à lui prêcher ce qu’il désire, c’est-à-dire, le rêve et la fainéantise, il est bien certain qu’il restera là où il est (29).»Et ailleurs: «Laissé à lui-même, le Russe retombe dans la barbarie (30).»Là où ces idées, déjà passablement discutables et terriblement imprégnées des poncifs de l’époque, montrent toutes leurs limites, c’est quand Seydoux assimile la révolution bolchevique et l’action du gouvernement des Soviets au retour en force de l’influence asiatique. «Le bolchevisme est l’esprit du mal lui-même, car il est le destructeur (31).» Oubliant que le marxisme est directement issu de la culture européenne et que Lénine, nouveau Gengis Khan, n’a pas surgi des steppes d’Asie Centrale, il voit dans les progrès du communisme chinois la preuve éclatante d’une dangereuse collusion sino-soviétique contre l’Occident: «La lutte en Chine, écrit-il en 1927, est engagée non pas entre deux civilisations, mais entre la civilisation toute entière et les forces qui veulent et qui peuvent la détruire (32).» Lorsqu’en Inde ou en Afghanistan, la propagande soviétique cherche à «soulever les masses asiatiques contre la civilisation blanche (33)», ce ne sont pas les seuls intérêts britanniques qui sont touchés, mais l’ensemble de l’Europe dans ce qui fait sa force et son rayonnement, au-delà de ses limites naturelles.

La réaction devrait donc être immédiate et commune. Mais Seydoux refuse autant de s’élever contre la Russie que d’aider à sa reconstruction. Il s’opposait déjà en 1922 à la conférence de Gênes. Les idées de Lloyd George, «essayer de polir et de civiliser» les Russes, partaient d’un bon sentiment, mais relevaient de l’illusion. Il ne fallait pas imaginer que l’URSS allait du jour au lendemain se convertir au capitalisme, et renoncer à sa propagande révolutionnaire. Il fallait surtout que toute l’Europe agisse de concert, ce qui supposait réglés les différends avec l’Allemagne. «Vouloir faire de l’Allemagne une collaboratrice de la reconstitution de la Russie avant d’avoir réglé nos propres rapports avec elle, c’était comme dirent les Français aux Anglais, mettre la charrue avant les boeufs (34).» L’analyse vaut toujours à la fin des années 1920, où l’on attend encore le règlement définitif des réparations et des dettes. La réintégration immédiate de l’URSS absorberait pour longtemps les forces économiques et financières du reste de l’Europe. «L’heure de la coopération avec la Russie n’a pas encore sonné (35)». La seule politique à suivre est celle de l’attente. Attendre simplement que la logique commerciale ait fait son œuvre. La Russie a besoin de vendre son bois, son pétrole et son blé. L’Europe achète ces produits. L’URSS a besoin de capitaux pour alimenter son industrie, elle ne les obtiendra qu’en mettant un frein à sa propagande. «La porte, déjà entrebâillée, tournera petit à petit sur ses gonds, et l’on s’apercevra un jour qu’elle est ouverte sans que personne puisse se vanter ni de l’avoir brisée, ni de l’avoir forcée (36)». Seydoux voit dans la NEP un signe encourageant: le retour du paysan russe, à nouveau propriétaire, qui redevient le maître absolu de la société et de l’économie, force conservatrice qui vient s’opposer victorieusement à la classe ouvrière. Il y voit la fin du communisme, à brève échéance. Nous sommes en 1927, et Seydoux surestime à l’évidence le poids des mécanismes économiques face aux volontés dictatoriales des régimes totalitaires, dont la puissance politique est encore mal appréciée. On sait que deux ans plus tard, Staline ordonne «la liquidation des Koulaks en tant que classe», événement que non seulement Seydoux n’envisage pas, mais que visiblement, il ne peut prévoir tant il relève de l’inconcevable.

Attendre et ne pas provoquer: telle est l’attitude que doit également adopter l’Europe face aux États-Unis. Elle n’a pas besoin d’entrer en conflit ou de se plier à un modèle pour trouver sa place. Seydoux est très impressionné par la réussite américaine, par la puissance économique et financière du pays, qu’il a pu pleinement mesurer lors de la conférence de la Paix ou de l’élaboration du plan Dawes. Il est persuadé que seul le retour de l’Amérique dans les affaires européennes peut, d’un point de vue pratique, voire pragmatique, résoudre la question des réparations. Mais la civilisation américaine s’éloigne de jour en jour de ses origines, jusqu’à les contredire. Cette vie réglementée dans ses moindres détails, uniformisée, ne correspond pas, entre autres, à la culture française, fondamentalement individualiste. «Non seulement l’Amérique a standardisé la consommation, mais elle standardise le consommateur; il ne faut qu’un type d’homme pour un même type de marchandises (37).» La conclusion sévère, semble étonnamment moderne: «Nous regardons, nous admirons, mais nous nous taisons. Quelque beau qu’il soit, cet idéal n’est pas le nôtre. Nous nous tournons malgré nous vers cette civilisation gréco-latine qui vient des rives de la Méditerranée et dont l’Europe est le vrai représentant (…). Et puis, que devient ici la liberté, cette liberté pour laquelle nous avons combattu, qui est l’essence même de la civilisation britannique sur laquelle a été fondée la nation américaine? Ne risque-t-elle pas de disparaître dans un système qui tend à exclure toute personnalité, toute diversité, à empêcher l’individu de croître librement au grand soleil de la vie (38)

C’est pour cette raison que l’Europe n’a rien à craindre de la concurrence des produits américains: jamais les Français, les Anglais, les Italiens ne voudront la même automobile, les mêmes vêtements, le même mobilier, «parce que nous sommes des races individuelles, et que les Allemands eux-mêmes, quel que soit leur goût pour la discipline, n’arriveront pas à fermer suffisamment leur esprit pour vivre selon la formule américaine (39).» L’erreur serait donc de vouloir gommer à tout prix ces différences pour fonder les États-Unis d’Europe. Ce serait priver la civilisation européenne de toute chance d’évolution, en la coulant dans un moule inadapté aux variétés et à la souplesse de sa pensée. Depuis la guerre, les pays d’Europe n’ont-ils pas suivi chacun une voie différente pour se relever et restaurer leurs finances? C’est cette diversité qui fait leur richesse (40).

Quelle Europe construire? Quelle type d’organisation, si ce n’est politique? Seydoux pense d’abord à la création d’un grand marché européen, après réduction progressive des barrières douanières, qui tout à la fois développerait la production industrielle et rendrait les prix plus compétitifs. Les idées de l’Union économique et douanière, fondée en 1926 et présidée par Charles Rist et Yves Le Trocquer, paraissent séduisantes (41). Mais la conférence économique internationale, qui se tient au printemps 1927, montre bien toutes les difficultés du projet: si les États qui vivent du commerce et manquent de certains produits fondamentaux, comme l’Angleterre et les Pays-Bas, dont favorables au libre-échange, d’autres, comme la France, qui craint l’invasion des produits allemands, restent protectionnistes. «Au point de vue économique, tout au moins, les États-Unis d’Europe en un seul territoire douanier est actuellement une chimère», écrit alors Seydoux, visiblement désabusé (42). Mieux vaut procéder de façon plus mesurée, plus pragmatique, plus concrète aussi, en suscitant les ententes régionales, en fortifiant les marchés et les courants qui ont naturellement tendance à s’établir. «Tel accord qui s’imposerait entre la France et la Suisse, par exemple serait inutile ou imprudent entre l’Espagne et la Lettonie (…). Chacun de nous doit étudier son système douanier, ses facultés de production et d’absorption, de manière à «rationaliser» et voir ensuite ce qu’il peut laisser entrer de produits étrangers (43).» Les taxes douanières ne jouent plus qu’un simple rôle fiscal. Les ententes internationales de producteurs, dont les cartels de l’acier ou des potasses ne sont que les premiers exemples, assurent la protection des industries et du commerce.

La première des ententes à faire revivre est celle que les traités de Saint-Germain et de Trianon ont fait voler en éclats, en disloquant l’empire austro-hongrois, c’est-à-dire l’entente danubienne (44). Seydoux est l’un des rares hauts responsables français, au lendemain de la guerre, à accorder quelque attention à l’Europe centrale et notamment à la redoutable question des réparations autrichiennes et hongroises. En liaison avec Niemeyer, directeur de la Trésorerie britannique, il rédige à ce sujet un plan que les gouvernements de Paris et Londres accepteront le 26 août 1926. Dès 1919 et la conférence de la Paix, Seydoux, au rebours de la quasi-totalité des décideurs français, a conscience que l’Autriche et la Hongrie, amputées de leurs principales ressources économiques ne sont pas viables sans appui immédiat des vainqueurs. Il se déclare au plus tôt partisan de la levée du blocus frappant la région, ainsi que du rétablissement des relations commerciales entre les deux pays. Le double danger était alors que l’Autriche se tournât vers l’Allemagne ou que la Hongrie basculât dans le communisme. Là encore, pour Seydoux, ces craintes sont toujours d’actualité. Il ne reste à l’Autriche que trois solutions: une union douanière avec le Reich, la pire des choses pour la France; la constitution d’une sorte de Zollverein unissant les États successeurs, dont l’Italie qui jouerait les premiers rôles; la reconstitution de l’axe économique danubien, seule réalité ayant pu justifier l’existence de l’empire des Habsbourg, par ailleurs absurdité ethnique et politique. «La guerre a détruit le condominium austro-hongrois, écrit Seydoux. C’était justice. Mais elle aurait dû le reconstituer au point de vue économique, imposer la liberté des échanges aux États successeurs au moins pour les parties de l’ancien empire qu’ils s’étaient annexées.» On sait comment rebondira la question, dans le contexte de la crise économique, d’abord en mars 1931 avec le projet Curtius-Schober d’Anschluss douanier, puis en 1932, lorsque Tardieu ne pourra imposer son plan d’accords préférentiels entre les États danubiens, garantis par les puissances européennes, sous l’égide de la SDN, plan fort proche des idées de Seydoux. Il était certainement alors trop tard, et les oppositions, cristallisées par 14 années d’affrontement, étaient trop exacerbées par la crise pour éviter que chacun de ces États, tôt ou tard, ne tombe individuellement dans l’escarcelle des dictatures.

L’accord commercial franco-allemand de 1927 va évidemment dans le bon sens. Non seulement parce qu’il rétablit des relations commerciales contractuelles et normales entre les deux pays, mais aussi parce qu’il met fin au fameux paragraphe 18 de l’annexe II à la partie VIII du Traité, utilisé lors de l’occupation de la Ruhr, qui permettait à la France de saisir les biens et avoirs allemands au cas où le Reich manquerait aux réparations. La confiance est ainsi restaurée (45).

Après s’être rendu compte que la collaboration économique interallié ne pouvait survivre à la guerre, Seydoux, dès juin 1919, envisage de renouer des relations commerciales avec l’Allemagne, en partie pour contrer l’offensive anglo-saxonne (46). Il se fait alors le défenseur du rapprochement franco-allemand, avec prudence et vigilance, voire avec méfiance. Il n’a jamais fait a priori de l’axe Paris-Berlin le moteur de la reconstruction européenne. Il le rappelle encore en 1928 : si l’entente franco-britannique s’était imposée dans les conférences interalliées de l’après-guerre, c’est toute l’Europe qui, sans discuter le moins du monde, se serait inclinée. Les gouvernements de Londres et Paris auraient alors pu façonner à leur guise le visage du continent. Mais l’Angleterre, toujours hantée par sa traditionnelle politique d’équilibre, a surestimé la puissance de la France. Elle n’a pas compris à quel point l’occupation de la Ruhr était nécessaire à ses finances comme à sa sécurité. Notons que jamais Seydoux ne renie cette occupation, ni le rôle prédominant qui fut alors le sien. La Ruhr, pour lui, n’est ni une impasse, ni une fausse piste; c’est une étape des relations franco-allemandes, indispensable à la compréhension et à l’acceptation, de part et d’autre, du plan Dawes (47). A partir de 1924, le couple franco-allemand s’impose, mais par défaut; il restera toujours le regret d’avoir laissé passer l’occasion de voir la France et l’Angleterre marcher main dans la main.

Pour qu’il y ait vraiment réconciliation, pour qu’une Europe solide se bâtisse de Paris à Berlin, il ne suffit pas en effet qu’on se contente de règlements économiques et politiques, tels que le plan Dawes, Locarno ou l’accord commercial, qui ne rapprochent que les Etats ou les intérêts industriels. Il faut surtout, comme en mai 1903, cinq ans seulement après Fachoda, on avait vu Edouard VII, acclamé par les foules parisiennes, gommer d’un trait des siècles d’affrontements héréditaires, que l’esprit de Locarno gagne les masses et pénètre les cœurs (48). Pour Seydoux comme pour Jean Monnet, l’Europe n’est pas seulement celle des États, ce doit être aussi celles des hommes. Et sur ce plan, les progrès sont lents et la route semée d’embûches. Il ne se fait aucune illusion sur les desseins de la grande industrie allemande: «Elle n’a pas changé ses vues et continue de s’organiser pour être la maîtresse de l’Europe. Elle veut également organiser l’industrie européenne pour s’en faire une auxiliaire dans la lutte future qu’elle entrevoit avec les États-Unis ; elle commence ce travail suivant le programme qu’elle s’est tracé, par une entente avec le groupe franco-belge-luxembourgeois (49).» La France a cependant tout intérêt à entrer dans ce jeu, d’abord parce qu’il vaut mieux être avec l’Allemagne que contre elle et que ce genre d’association, de toutes façons, finit toujours par servir la cause de la paix; ensuite parce que cela lui permettra de mieux connaître les ambitions allemandes, et donc de mieux les contrôler. On voit combien ce rapprochement pour le moins ambigu est le fruit de la raison et de la nécessité.

Seydoux n’est pas convaincu non plus de la sincérité de Stresemann. «M. Stresemann, explique-t-il, n’est pas venu à la politique de paix par un acte de foi, par un mouvement de l’esprit, comme M. Briand, mais par un raisonnement dont la force s’est accrue avec les années (50).» Il se fait un malin plaisir à relever tous les discours où le chancelier tient des
propos nationalistes, feignant de ne pas comprendre qu’ils sont surtout destinés à apaiser les exigences des monarchistes (51). Le jugement est sévère sur l’opportunisme de la politique allemande: «La France considère la paix comme un but qu’on ne peut atteindre qu’au prix de certains moyens. L’Allemagne la regarde comme un moyen d’arriver à un but déterminé. Si ce moyen fait défaut, il pourra s’en trouver un autre. Un abîme sépare les deux conceptions. Tant qu’il ne sera pas comblé, rien ne dissipera le malaise qui pèse aujourd’hui sur l’Europe (52)».

On conçoit que de tels propos irritent profondément les membres du Comité franco-allemand, fondé par Mayrisch, par ailleurs principal instigateur du cartel de l’acier. Chaque fois qu’un article, dans Pax ou le Petit Parisien, rappelle la France à la vigilance, Seydoux doit affronter les reproches de Viénot ainsi que des membres allemands du Comité. Si bien que le 26 février 1929, il donne sa démission, regrettant les égards de ses collègues pour la presse, l’industrie et la classe politique allemandes. On ne les retient pas (53).

A l’évidence, l’attention de Seydoux est trop tournée vers le passé pour qu’il accepte d’un coup de faire table rase des traités. L’enthousiasme avec lequel il soutient la politique de Briand n’a pas aveuglé la méfiance acquise auprès de Poincaré. Ses derniers articles sur l’Allemagne, à l’aube de 1929, se font encore plus amers. Il accepte mal qu’invoquant cet esprit de Locarno et de Thoiry, dont il le juge si dépourvu, Stresemann réclame l’évacuation anticipée de la Rhénanie comme une évidence, voire comme un dû, alors qu’il saute aux yeux qu’il s’agit là de la première phase d’un vaste plan de restauration de souveraineté et de rectification des frontières. C’est alors que les vieux réflexes juridiques refont surface et que, comme pour lutter contre une évolution qui lui semble inéluctable et dangereuse, Seydoux s’accroche au passé en rappelant les articles du Traité. L’Allemagne exécute le plan Dawes et paye les réparations: la Rhénanie sera donc évacuée en 1930 et 1935, comme le prévoit l’article 429. L’Allemagne, en revanche, ne remplit pas les conditions de l’article 431, qui envisage l’évacuation anticipée si elle satisfait à tous les engagements du Traité. Cette évacuation n’est donc pas un dû. Elle ne peut résulter que d’un geste gracieux des puissances occupantes, statuant en dehors du traité.

Ce geste, il dépend du Reich, de sa bonne conduire, de sa faculté à s’amender et à entrer dans le jeu de Versailles, de le provoquer, notamment en collaborant à un règlement satisfaisant et définitif de la question des réparations. On se situe là dans la logique et l’idéologie moralisante qui ont présidé à l’élaboration des traités. «Ce n’est pas seulement à cause de sa responsabilité dans la guerre que l’Allemagne paie les réparations, mais c’est parce qu’il faut une justice et un équilibre économique entre l’Allemagne et les Alliés (). Ce n’est pas seulement parce que le traité nous en donne le droit, mais parce qu’il s’agit également d’une acte politique, et que cet acte, nous l’accomplirons quand et comme bon nous semblera (…). L’Allemagne veut-elle hâter l’heure de la collaboration, de la paix véritable? C’est elle seule, par la voix de son gouvernement et de sa presse, qui peut se prononcer (54)».

Il y a toutefois quelques raisons d’espérer: les élections législatives de 1928 qui, pour Seydoux, signifient l’attachement «définitif» de l’Allemagne à la République et à la démocratie (55); illusion supplémentaire que Seydoux, qui meurt en mai 1929, ne verra du moins pas contredite. Le précédent de 1904, qui vit se rapprocher deux ennemis héréditaires, laisse à penser que le miracle peut se reproduire, malgré l’ampleur des quatre années de guerre. Mais il faudra du temps et du travail. A aucun moment, Seydoux ne relève que l’appréhension du problème n’est pas la même, et que la démarche est sans doute plus ardue pour l’Allemagne vaincue que pour la France vainqueur. Le pacifisme est souvent l’apanage des nations victorieuses.

Avec Jacques Seydoux, nous sommes en présence d’une pensée européenne riche et cohérente, honnête et sincère, mais qui n’est pas infaillible. Seydoux se trompe lorsqu’il évoque l’avenir politique de l’Allemagne et de l’URSS. Il n’envisage pas les totalitarismes à venir, mais qui à son époque, peut se prévaloir du contraire ? Il se trompe encore, peut-être plus profondément, quand il pense que l’Europe, par sa diversité, ne se laissera pas envahir par l’uniformité de la culture américaine. Il est réfléchi, pragmatique, modéré, même s’il n’échappe pas non plus à certains raisonnements douteux, lorsque par exemple, il analyse l’évolution de l’histoire russe en termes raciaux.

Sa vision de l’Europe est sans doute, consciemment ou non, partagée par nombre de ses contemporains, illustres ou anonymes. Elle est certes tournée vers l’avenir, mais reste viscéralement marquée par la guerre et ancrée aux traités de paix. L’Allemagne y est bien acceptée, mais à condition qu’un dernier ressort, ce soit elle qui fasse l’effort de s’intégrer

dans le cadre, certes assoupli, de l’Europe versaillaise. Les vainqueurs ont fait un geste en la recevant à Genève, dans le saints, à elle de se montrer de l’honneur et d’agir comme on l’attend.

On voit que cette conception n’est pas celle qui, dans les années 1950, présidera à la construction de l’Europe communautaire. D’abord parce que la vision européenne de Seydoux est beaucoup plus large. Elle inclut l’Europe centrale, mais aussi la Grande-Bretagne considérée comme l’un des piliers de la future organisation, ce qui en règle générale, n’a pas souvent été le cas, à toutes les époques, des pères de l’Europe. L’axe moteur relie Paris à Londres, et non à Berlin. L’Europe des années 1920 est par ailleurs bien plus forte que celle des années 1950.

Elle n’a besoin ni du repoussoir soviétique, ni de la protection américaine. Elle existe par elle-même et pour elle-même, pour ce qu’elle est encore, le cœur du monde. Il n’est pas question non plus pour lui d’une construction politique, parce qu’il entretient quelques illusions sur la pérennité des cultures européennes, mais sans doute aussi parce qu’il n’en perçoit pas la nécessité. Là encore, pour rivaliser avec ces deux géants au berceau que sont les États-Unis et l’URSS, les pays européens n’ont pas à s’adapter à l’échelle continentale. Seydoux est avant tout un homme des années 1920, profondément marqué par son temps. Certains traits de sa pensée semblent prophétiques: l’importance du rapprochement franco-allemand, la primauté de l’économique sur le politique, une stratégie concrète et progressive d’union douanière. Mais ils s’expliquent aussi fort bien dans le seul contexte des années d’après-guerre. Plus généralement, ce sont toutes les années 1920 qu’il faut cesser de voir comme une simple parenthèse entre les traités de paix et le nazisme, comme une tentative ratée d’instauration d’un nouvel ordre mondial, comme une esquisse indiquant aux générations suivantes les voies à suivre et celles à éviter. L’époque mérite d’être étudiée pour elle-même, sans vouloir à tout prix la mettre en perspective. On découvre alors toute la richesse d’une période où certains, comme Seydoux, s’attellent avec sérieux et sincérité à la construction d’un avenir meilleur, avec quelques raisons de croire à la réalisation future de leurs idées. Que le cours des événements, que nul ne peut prévoir, et notamment les catastrophes que furent la grande crise et l’avènement du nazisme, ait déçu leurs espérances et contredit leurs efforts ne doit pas a posteriori les faire passer pour de béats optimistes ou d’illuminés visionnaires (56).

Stanislass Jeannesson, Université de Paris-IV Sorbonne.

1 | Jacques Bariéty: «Idée européenne et relations franco-allemandes», Bulletin de la Faculté des Lettres de Strasbourg, mars 1968, p. 571-584.

2 | Voir René Girault et Gérard Bossuat, éd.: Les Europe des Européens, Paris, Publications de la Sorbonne, 1993, qui propose une réflexion pionnière sur ces différents thèmes.

3 | François Charles-Roux, préface au recueil posthume de Jacques Seydoux : De Versailles au plan Young, Paris, Plon, 1932. François Seydoux : «Hier au Quai d’Orsay, Jacques Seydoux mon père», Revue des Deux Mondes, 15 janvier 1964, p. 179-192. Jean Baillou, éd.: Les Affaires Étrangères et le corps diplomatique français, vol. II, Paris, CNRS, 1984, p. 521-528.

4 | Stanislas Jeannesson : La France, Poincaré et la Ruhr (1922-1924), thèse dactylographiée, Université de Paris IV, 1995. Tout le dossier de la Ruhr, celui sur lequel a travaillé Poincaré, est conservé dans la série Relations commerciales des archives du Quai d’Orsay. La France, officiellement du moins, considère l’occupation comme une affaire purement financière et, malgré les apparences, en aucun cas politique.

5 | Ministère des Affaires Étrangères, Papiers Seydoux (P.S.), vol. 37: on compte 18 notes en 1927, 32 en 1928 et 12 en 1929 ; certaines d’entre elles sont aussi envoyées au directeur de Paribas, Horace Finaly.

6 | P.S., vol. 58. Il démissionne le 24 octobre 1928 pour raisons de santé. Le comité est fondé en 1923. Présidé par Paul Appell, il compte entre autres membres Pierre Cot, René Cassion, Henry de Jouvenel, Joseph Paul-Boncour, Aulard, Peyerimhoff, Léon Jouhaux et Louise Weiss. Il regroupe l’Association française pour la SDN, le Groupement universitaire français pour la SDN, et l’Union fédérale des Mutilés et anciens combattants. Seydoux tente de resserrer le contact entre les sections régionales du comité.

7 | Il abandonne en revanche sa collaboration à l’Europe Nouvelle, pour laquelle, de 1921 à 1926, il avait donné 24 articles.

8 | Ces articles sont  les Papiers Seydoux, vol. 48, 49 et 50. Début 1927, Seydoux refuse une offre semblable du Figaro (P.S., vol. 39, 98-100, lettre à Aimé de Fleuriau, le 10 janvier 1927).

9 | Les articles de Seydoux dans Pax sont dans les P.S., vol. 51 et 52. La BDIC conserve une collection incomplète (il manque les 17 premiers numéros). Il est possible que la création du journal ait été financée par le Comité franco-allemand d’information et de documentation.

10 | De 1920 à 1926, il n’en avait publié que 28. Quelques uns de ces articles, parfois tronqués, seront réunis en volume après sa mort, avec des commentaires de Jacques Arnavon et Etienne de Felcourt : De Versailles au plan Young, op. cit. Ce recueil ne contient aucun des articles de Pax et du Petit Parisien, et ne saurait épuiser la pensée de Seydoux.

11 | P.S., vol, 51, 121, Pax n°14, 24 avril 1927: «A l’Est».

12 | Ibid., vol. 52, 25-26, Pax n°27, 6 juillet 1928: «Une contribution théâtrale à l’œuvre du rapprochement franco-allemand».

13 | Ibid., vol. 58, 49-73: «Les conditions de la paix en Europe», article non publié, 1927.

14 | «L’avenir de l’Europe», Neues Wiener Tagblatt, 29 mars 1928.

15 | Ibid.

16 | P.S., vol. 51, 67-71, Pax n° 10, 12 mars 1927: «Les lois», et vol. 49, 56-57, Petit Parisien, 25 août 1928: «Les plénipotentiaires arrivent».

17 | La question de savoir si la paix sera mieux défendue par la SDN, organisation internationale, ou par un organisme purement européen ne se pose guère pour Seydoux. En pratique, la SDN est un club des puissances européennes: son principal mérite est de créer, d’entretenir et de développer un esprit d’ouverture, de dialogue et de collaboration entre les nations continentales. Elle pourra, le cas échéant, fournir les cadres et les structures nécessaires à une éventuelle future organisation européenne. Voir P.S., vol. 51, 135-137, Pax n° 10, 10 mai 1927: «La SDN est un tribunal, un laboratoire, un club».

18 | P.S., vol. 51, 121, Pax n° 14, 24 avril 1927: «A l’Est».

19 | Ibid. vol. 58, 49-73: «Les conditions de la paix en Europe», article non publié.

20 | D’après la définition d’Edgar Morin : «Culture, ce qui est singulier et spécifique d’une société; civilisation, ce qui peut être transmis d’une société à l’autre», reprise dans Gérard Bossuat : «Les Europe des Français au long du XXème siècle», Les Europe des Européens, op. cit., p. 77-95.

21 | P.S., vol. 51, 125-130, Pax n° 16, 2 mai 1927: «La paix pour tous».

22 | Ibid.

23 | P.S., vol. 27, 33-34, note pour Berthelot et Finaly, le 4 mars 1927, après une visite de Coudenhove. Seydoux dit la même chose à Theunis, qui vient recueillir son avis sur la question: «C’est l’hégémonie allemande assurée. M. Theunis dit qu’il avait eu la même impression, que pour lui, Coudenhove «sentait le Boche». Au reste, son système a eu très peu de faveur en Belgique. Je lui dis, ajoute Seydoux, qu’il en a au contraire beaucoup en Allemagne, où tous les comités pour les États-Unis d’Europe se sont fondus dans celui de Coudenhove-Kalergi. J’ai mis en garde les comités français et je lutte contre Coudenhove de toutes mes forces» (Ibid., 135-136, le 24 mars 1928). En mars 1927, Coudenhove vient proposer à Seydoux la présidence d’un comité économique pour étudier du côté français, dans le cadre de son organisation, les questions d’union douanière. Seydoux refuse, alléguant que les idées qu’il expose dans Pax divergent de celles de Paneuropa. Il propose le nom de Loucheur, qui accepta (Ibid., 31: lettre à Paul Girard, le 3 mars 1927).

24 | Ibid., vol.49, 13-14, Petit Parisien, le 26 février 1928: «États-Unis d’Europe, il n’est pas d’idée plus généreuse que celle-là».

25 | Ibid., vol. 48, 33-34, Petit Parisien, le 24 mai 1927: «L’entente cordiale, base de la paix en Europe» et vol. 49, 54/55, Petit Parisien, le 19 mai 1928: «L’amitié franco-anglaise, condition de la paix en Europe, n’a jamais été plus intime».

26 | C’est le cas, outre Coudenhove, de Gaston Riou ou d’Henry de Jouvenel. Seul Herriot n’exclut pas la Grande-Bretagne de ses préoccupations européennes (Europe, Paris, Rieder, 1930). On trouvera une bibliographie des écrits sur l’Europe, dans les années 1920, dans Gérard Bossuat: Histoire des constructions européennes au vingtième siècle, Berne, Lang, 1995, p. 80-84.

27 | P.S., vol. 51, 10-14, Pax n°3, le 9 janvier 1927: «La conférence des Dominions», et vol. 49, 62-63, Petit Parisien, le 27 septembre 1928: «Un nouvel équilibre économique se prépare dans l’Empire britannique».

28 | Gérard Bossuat, article cité.

29 | «Où va le Bolchevisme ?», Les Annales, 15 janvier 1928.

30 | P.S., vol. 48, 24-25, Petit Parisien, le 14 avril 1927: «Changaï et Moscou».

31 | Ibid., vol. 51, 121, Pax n° 14, 24 avril 1914: «À l’est».

32 | Ibid., 109-113, Pax n°13, 11 avril 1927: «Les Balkans aux Balkaniques».

33 | Ibid., 72-77, Pax n°8, le 13 mars 1927: «En Russie». La propagande soviétique «sape les bases de la civilisation chrétienne», écrit-il dans Pax le 15 mars 1927 (Ibid., 63-66: «Est ou Ouest ?»). 56- Le cas de Coudenhove, dont le no reste synonyme de doux rêveur, et sur lequel il n’existe pas d’étude historique sérieuse, est significatif de cette manière de voir. Qu’en général, on ne parle jamais de la SDN sinon pour mieux définir en creux l’ONU, est tout aussi révélateur.

34 | Ibid., 27-42, Pax n°5, 6 février 1927 : «Les négociations avec la Russie» ; et vol. 48, Petit Parisien, le 29 mai 1927 : «La rupture des relations entres Londres et Moscou».

35 | Ibid., vol. 51, 143-147, Pax n°18, 22 mai 1927: «Voix de Moscou».

36 | Ibid., 72-77, Pax n°18, 13 mars 1927: «En Russie»; 161-164, Pax n°20, 5 juin 1927 : «Les faiblesses de Moscou» ; et vol. 48, 43-44, Petit Parisien, 12 juillet 1927 : «Front commun contre les Soviets ? Non, attente !».

37 | «Les États-Unis et nous», Les Annales, 15 novembre 1927.

38 | P.S., vol. 51, 114-119, Pax n° 15, 22 avril 1927: «Les États-Unis d’aujourd’hui».

39 | Ibid., 125-130, Pax n°16, 2 mai 1927: «Les paix pour tous».

40 | À terme, en revanche, la culture américaine, figée dans ses formes actuelles, dépourvue de toute perspective d’évolution, est condamnée.

41 | Seydoux connaît bien Le Trocquer puisque ce dernier était ministre des Travaux publics sous le gouvernement Poincaré (1922-1924), et à ce titre, chapeautait la mission des ingénieurs envoyée dans la Ruhr (MICUM).

42 | «Où allons-nous?», Les Annales, 1er juillet 1927.

43 | P.S., vol. 49, 13-14, Petit Parisien, 26 février 1928 : «États-Unis d’Europe; il n’est pas d’idée plus généreuse que celle-là». «Ce qui doit se faire en Europe, poursuit Seydoux, ne peut pour le moment porter aucun nom. Plus tard, ce nom se trouvera tout seul. Il faut se rapprocher, s’entraider et avant tout le faire dans le domaine économique».

44 | «Les événements de Vienne», Les Annales, 1er août 1927 ; et P.S., vol. 51, 190-193, Pax n°25, 22 juillet 1927: «Le toscin à Vienne».

45 | P.S., vol. 48, 55-56, Petit Parisien, 19 août 1927 : «L’accord commercial franco-allemand».

46 | Georges-Henri Soutou : «Problèmes du rétablissement des relations économiques entre la France et l’Allemagne, 1918-1929», Francia, vol. 2, 1973.

47 | «France and Germany: a necessary Entente», Times, 15 mars 1928. Cet article fit couler beaucoup d’encre, tant en Angleterre qu’en Allemagne (voir le Bulletin quotidien de la presse étrangère des 16, 17, 20 et 21 mars).

48 | «Une entente entre la France et l’Allemagne est-elle possible ?», Revue hebdomadaire, n°48, 26 novembre 1927, p. 412-423.

49 | Note de juin 1926, citée par Fernand L’Huillier : Dialogues franco-allemands, 1925-1933, Strasbourg, Publications de la Faculté des Lettres de l’Université de Strasbourg, 1971, p. 35-36.

50 | P.S., vol. 49, 58-59, Petit Parisien, 5 septembre 1928: «Le pacte de paix et son premier signataire, M. Gustav Stresemann». Sur cette question si discutée, voir Christian Baechler : Gustave Stresemann (1878-1929), Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 1996, qui pense que le chancelier devient un sincère partisan de cette politique de paix à partir de 1926 et de l’entrée de l’Allemagne à la SDN.

51 | Voir par exemple, P.S., vol. 49, 34-35, Petit Parisien, 11 mai 1928 : «M. Stresemann a tracé du prince de Bismarck un portrait assez inattendu». Le titre fait référence au discours du 5 mai, à Heidelberg, qui loue la compréhension dont Bismarck aurait fait preuve à l’égard de la France dans les conditions de 1871. «Le prince de Bismarck, dans sa modération, conclut Seydoux avec perfidie, a tenu à l’exécution intégrale du traité de Francfort. M. Stresemann, fidèle à la politique suivie par son illustre prédécesseur, tiendra certainement tout autant à l’exécution intégrale du traité de Versailles.»

52 | Ibid., vol. 48, 2-3, Petit Parisien, 27janvier 1927 : «La conception française de la paix et la conception allemande». Voir aussi vol. 51, 24-27, Pax n° 5, 24 janvier 1927 : «La crise allemande», et 166-169, Pax n°22, 19 juin 1927: «Que veut l’Allemagne».

53 | Fernand L’Huillier, op. cit., p. 85. Voir aussi P.S., vol. 48, 85-86, Petit Parisien, 26 décembre 1927 :»Le rôle et le travail du Comité franco-allemand d’information et de documentation».

54 | P.S., vol. 49, 86-87, Petit Parisien, 6 décembre 1928 : «L’Allemagne veut-elle la paix véritables?»

55 | Ibid., 38-39, Petit Parisien, 23 mai 1928 : «La signification des élections allemandes».

56 | Le cas de Coudenhove, dont le no reste synonyme de doux rêveur, et sur lequel il n’existe pas d’étude historique sérieuse, est significatif de cette manière de voir. Qu’en général, on ne parle jamais de la SDN sinon pour mieux définir en creux l’ONU, est tout aussi révélateur.

 

6.4 - Journal 1914-1918

C'est maintenat mon grand-père qui raconte. Du 24 juin 1914 au 11 novembre 1918 , il écrit son journal. Ce document avait été déposé à la bibliothèque du ministère des affaires étrangères par son fils François. Le professeur pré-cité, Jeannesson, a pu en disposer, l'a fait numériser et me l'a envoyé ce dont je le remercie très vivement. Ces souvenirs d'un homme de coeur sont un solide témoignage sur des années tragiques.

6.4.1 - 1914

Cahier 1, (dossier 45, 6-17)

Le 28 juin, l'archiduc François-Joseph, prince héritier d'Autriche-Hongrie, et sa femme la duchesse deHohenberg, en visite à Sarajevo, sont assassinés par un jeune Serbe de 19 ans. Le double meurtre provoque l'indignation de l'Europe, mais les Autrichiens, malgré le calme du peuple serbe, accusent celui-ci de complicité; petit à petit les esprits se montent et l'interrogatoire de l'assassin ayant fait connaître qu'il il y avait effectivement complot du parti pan-serbe, le gouvernement austro-hongrois remet à Belgrade une note sous forme d'ultimatum, enjoignant au gouvernement serbe de faire cesser la campagne anti-autrichienne et de punir des officiers suspects de complicité : des agents autrichiens seront adjoints aux commissions serbes chargées de la répression. C'est le jeudi 23 juillet qu’est remise la note, on attend la réponse pour samedi six heures.

Le lendemain 24, l'ambassadeur d'Autriche vient lire au Quai d'Orsay une note exposant les griefs de l'Autriche; M.Bienvenu-Martin, qui fait l’intérim des Affaires étrangères, «espère que tout s’arrangera pour la satisfaction des deux partis»… La même formalité est remplie auprès des autres grandes Puissances. En même temps que l'ambassadeur d'Autriche, l'ambassadeur d'Allemagne, M.de Schoen, vient faire une démarche Quai d'Orsay : il lit une note d'après laquelle l'Allemagne approuve l'attitude de l'Autriche, espère la localisation du conflit, si personne d'autre ne s’en mêle, sans quoi les plus graves éventualités s'ensuivront : c'est nous dire que si la Russie, qui vient de déclarer qu'elle ne saurait se désintéresser du sort de la Serbie, fait mine d’arrêter l’Autriche, nous en serons rendus responsables : la France est l’otage.

La Russie a demandé à l'Autriche une prolongation du délai accordé à la Serbie : refus. La France accepte d'agir sur la Russie si l'Allemagne parle à Vienne : refus. Le samedi 25 à 5h45, la Serbie remet sa réponse au ministre d'Autriche : elle accepte toutes les demandes autrichiennes, sauf la participation d'agents austro-hongrois à ses commissions d'enquête, elle demande l'arbitrage de la cour de La Haye pour ces points. Sans prendre le temps de lire la note, le ministre d'Autriche remet unelettre rompant les relations et part pour Vienne. Les Serbes évacuent Belgrade et préparent leur défense.

La journée est tragique, et le moment bien choisi par l'Autriche : Poincaré et Viviani sont sur la Baltique ; ils viennent de quitter la Russie et se rendent à Stockholm ; à Pétersbourg, des grèves terribles durent encore ; en Angleterre, la question de l'Ulster est à son paroxysme, le roi a convoqué une conférence qui vient d'échouer. Le désordre est à son comble à Paris où Bienvenu-Martin, malgré l'aide de Berthelot, n'a pas d'expérience, le procès Caillaux y montre le discrédit où est tombée notre magistrature, la fortune publique du fait d'impôts maladroits subit un rude assaut, la bourse s'effondre et le 3 % est à?, ce qui ne s'était pas vu depuis 35 ans.

La situation va d'ailleurs s'aggraver rapidement. Le dimanche 26, on apprend la mobilisation serbe, la mobilisation partielle de l'Autriche, les mesures militaires de la Russie au sud-ouest. L'empereur Guillaume en croisière en Norvège revient à Berlin; son ambassadeur va deux fois au Quai d'Orsay assurer que l'Allemagne ne veut pas la guerre, mais ne parlera pas à Vienne. Le lendemain la presse publie la réponse serbe à l’ultimatum autrichien : la stupéfaction est générale; comment l'Autriche n’a-t-elle pas accepté la discussion sur une réponse aussi conciliante? Elle ne peut faire autrement, sinon d'avancer l'erreur de son représentant en Serbie, du moins de chercher un biais que tout le monde est disposé à lui faciliter. On apprend que c’est Sazonov, le ministre des Affaires étrangères en Russie qui a conseillé à la Serbie de céder ce qui était compatible avec son honneur. L'Angleterre cherche à intervenir et demander la réunion à Londres des ambassadeurs de France, d'Italie et d'Allemagne : les quatre Puissances proposent leur médiation. Mais l'Allemagne tout en protestant de sa bonne volonté et de son amour de la paix fait des objections de forme : en un mot elle se « défile ». Pendant ce temps, les faits avancent : l'Autriche a mobilisé quatre corps et attaque la Serbie, la Russe mobilisé 14 corps au sud-ouest, la Belgique, la Hollande prennent des mesures militaires. Le 28, l'Autriche déclare la guerre à la Serbie et marche sur le Sandjak. Le Monténégro fait cause commune avec la Serbie. Les autres États balkaniques restent en expectative.

29 juillet: Poincaré et Viviani, avec Margerie, revenus précipitamment à Dunkerque sans avoir rendu visite aux rois de Danemark et de Norvège, arrivent à Paris. Poincaré est acclamé au cri de « Vive la France, vive l'armée ». On a pris chez nous quelques mesures : les voies et les gares sont gardées. Sans savoir pourquoi, on est de plus en plus sombre au ministère : toute tentative de conciliation échoue devant le mauvais vouloir de l'Allemagne. On a l'impression que le rythme s'accélère. Pourtant la Russie a déclaré qu'elle ne considérerait pas la prise de Belgrade comme un casus belli, et l'Autriche affirme ne chercher aucun avantage territorial.

Le soir à 7h30, Schoen vient dire que l'Allemagne va prendre des mesures car la France en prend : pourtant ici on n'a pas rappelé un réserviste. On lui répond que la France est «pacifique, calme et résolue ». À Pétersbourg, le comte de Pourtalès déclare que la mobilisation même partielle de la Russie entraînera celle de l'Allemagne. À minuit, M.Isvolsky vient voir Margerie; un conseil des ministres s'ensuit qui dure jusqu'à cinq heures du matin. Le 30, les Autrichiens bombardent Belgrade d'ailleurs évacué.

Le 31, la situation est des plus graves. Dans certains milieux, on déclare que l'Allemagne a bluffé, que l'ambassadeur d'Allemagne a fait le 30 à Pétersbourg une démarche modifiant celle de la veille dans un sens conciliant. À vrai dire, l'Allemagne avance, recule, glisse, pour gagner du temps, se préparer en silence et tromper tout le monde. Au fond, on a appris par les Russes que l'Allemagne mobilisait à une heure; à Berlin, on déclare le Kriegsgefahrzustand qui remet tout à l'autorité militaire. On dit que la mobilisation sera pour ce soir; mais rien ne paraît : les Anglais tentent encore de négocier, mais ils sont très mous et peu prêts. Ils ne semblent pas se rendre compte de la gravité de la situation. Pendant ce temps, l'Allemagne est sur notre frontière, mais elle coupe les voies et saisit les locomotives ; elle somme la Russie d'avoir démobilisé dans les 12 heures...

1er août : on attend l'ultimatum allemand : Schoen vient, palabre pendant une heure et s'en va sans avoir rien fait de définitif. Cependant, devant la preuve que l'Allemagne a mobilisé, on prend ici le décret de mobilisation, qui paraît à quatre heures. Schoen est rappelé au ministère et on lui dit pourquoi nous agissons ainsi. Il s'en va sans répliquer. Le matin, quatre classes avaient été appelées individuellement. Tout se passe avec le plus grand calme.

Le soir à 7 h 30, l'Allemagne déclare la guerre à la Russie. Son ultimatum avait suivi immédiatement une démarche anglaise : la Russie acceptait une médiation et l'Autriche causait encore à Pétersbourg prête à discuter le fond de la réponse serbe. C'est évidemment la crainte de voir les choses s'arranger et la Russie lui échapper qui fait agir l'Allemagne. Dès lors, les choses vont se précipiter de telle façon qu'il faut les suivre pour ainsi dire heure par heure.

Samedi 1er août

La journée du samedi 1er août avait été des plus tragiques au ministère. Dans la matinée, on attendait Schoen avec son ultimatum; le décret de mobilisation devait paraître aussitôt après notre réponse, qui était rédigée. Je reviens après le déjeuner au Quai d'Orsay: Schoen est venu en effet, mais plus tard qu'on ne l'attendait. Il est resté une heure: ce n'est donc pas un ultimatum ? En fait, il a parlé pour gagner du temps, nous tromper encore, et comme toujours «amuser le tapis». Cependant nous apprenons de source sûre (russe) que l'Allemagne a mobilisé en secret et qu'il faut agir: alors on n'hésite plus, et le garçon de bureau vient m'annoncer que le décret de mobilisation a paru et est affiché au Personnel. Le ministère se vide, chacun va se préparer, seuls les mobilisables restent. Schoen revient, on lui explique qu'il a fallu mobiliser, il donne des assurances vagues de paix, palabre, parle... et s'en va avec un sourire.

En descendant, je croise Bernhoft, le ministre du Danemark, qui attend au Protocole; je l'emmène dans ma voiture et le conduit à la légation, au bout de la rue de l'Université: tout est absolument calme, mais on ne voit que des gens courant après les taxis et les fiacres qui sont pris d'assaut. Tout le monde veut partir, les civils pour se mettre à l'abri, les mobilisés pour se rendre à leur poste. On voit des gens sur les trottoirs, avec des sacs et des valises et hélant sans succès les voitures qui passent. La physionomie de Paris est d'autant plus étrange que tous les autobus ont disparu, réquisitionnés et arrêtés en moins d'une heure. Je dis à Bernhoft qu'il a sans doute remarqué le calme de la population. Il en est absolument surpris et l'a écrit à Copenhague: « La note générale, me dit-il, est qu'on en a assez et que puisqu'il faut y aller, on ira de bon coeur. » « Voilà assez longtemps qu'ils nous embêtent », a dit devant lui un ouvrier.

Avenue Vélasquez, où nous sommes encore, pendant que notre appartement est plein d'ouvriers qui peignent et posent les papiers, je vois un taxi dans lequel sont deux cantines et deux sabres (ce que j'aurais vu ces jours ci de ces cantines d'officiers !). En même temps, Jacques et Maurice descendent en uniforme, accompagnés de mes beaux-parents, de Mathilde et d'Edith en larmes; eux-mêmes sont fort émus; ils partent pour embrasser leur mère à Clermont avant de rejoindre leur corps. Je me sens affreusement angoissé à la pensée de ce qui se prépare et que rien maintenant ne semble pouvoir éviter. Le dîner est triste et mélancolique malgré la présence de René et de François. De bonne heure, nous rentrons boulevard de Courcelles: nos chambres sentent fortement la peinture, celles des enfants sont faites mais tout le reste est sens dessus dessous.

Dimanche 2 août

Il fait comme la veille un temps lourd et pesant. On se réveille avec un incroyable serrement de coeur, sans pouvoir réaliser l'affreux cauchemar. Je pars pour le ministère et m'installe au secrétariat, où est Guerlet. On ne parle que de départs, de mobilisés, de préparatifs. Tous ces gens montrent un entrain, un calme qui font du bien. Je vois Gout qui est assez mélancolique, et je l'emmène à la légation d'Argentine où il a à faire. Pas un fiacre libre; le tramway circule mais le métro a interrompu deux lignes. Les agents réquisitionnent les taxis pour transporter les militaires aux gares. Dans celles-ci on a dû fermer les grilles. Les voyageurs s'entassent les uns sur les autres dans les rares trains qui prennent des civils car on fait passer avant tout les mobilisés. Les bagages ne partent plus. Laroche a pu faire partir son père, mais a ramené la malle chez lui. Kammerer a fait de même pour le sien. Une note concernant les étrangers a paru ce matin: les Austro-Allemands doivent être partis ce soir, sinon ils seront dirigés sur l'ouest où on leur donnera du travail. Inutile de dire que la plupart d'entre eux ne peuvent pas partir. Dans la soirée, il y a un peu d'énervement: on pille des boutiques allemandes et les laiteries Maggi. Les vivres ont renchéri, tout le monde ayant fait des provisions comme pour un siège, et les grands magasins d'alimentation doivent fermer.

L'après-midi, j'apprends que l'Italie a proclamé sa neutralité. Elle trouve que l'Allemagne a attaqué la Russie et qu'elle n'a donc pas à intervenir. En même temps, les Allemands sont entrés sur notre territoire sur deux ou trois points, du côté de Longwy et du côté de Belfort: nos troupes se tiennent à huit kilomètres de la frontière. Les Allemands ont les premiers franchi la zone: le premier sang a coulé. En outre, ils envahissent le Luxembourg en masse. Leurs trains blindés se placent dans les gares. Ils ont ce soir 60.000 hommes environ dans le Grand-duché, et M.de Schoen est toujours à Paris !

Enfin, le même soir, les Allemands demandent à la Belgique de leur «faciliter les mesures défensives» qu'ils prennent contre nous en laissant passer leurs troupes... La Belgique, qui a mobilisé 200.000 hommes répond qu'elle maintiendra sa neutralité et en appelle à la France et à l'Angleterre.

Lundi 3 août

Geoffroy vient me chercher le matin: il voudrait être pris au ministère, où l'on remplace les partants. Casenave et Wilden sont installés à l'Extrême-Orient. A Paris, la vie est absolument suspendue. L'état de siège est proclamé, cela empêchera peut-être les pilleurs de boutiques. On en a arrêté deux qui vont passer en Conseil de Guerre. Les banques ferment; d'abord, elles ne peuvent remettre à leurs clients que des sommes de 250 francs au maximum. On ne peut retirer des caisses d'épargne que 50 francs au plus par quinzaine. Les magasins ferment faute d'employés et d'acheteurs. Les théâtres ferment: les Français avaient 40 spectateurs; ils n'ont plus d'acteurs et plus de chevaux pour transporter les décors. Les journaux paraissent sur une demi-feuille. D'ailleurs, Le Matin ne m'arrive plus. On ne trouve plus de lait, qui est réuni dans les mairies pour les enfants et les malades. Les tramways sont de plus en plus rares. Le métro ne marche plus.

Cependant, les Allemands ont continué leurs escarmouches à la frontière. Leurs aéroplanes ont lancé trois bombes sur Lunéville, qui n'est pas une place forte. A la Chambre des Communes, Grey a fait une déclaration: l'Angleterre ne laissera pas la flotte allemande franchir le Pas-de-Calais: « la situation serait tout à fait claire si la neutralité belge était violée. » Les Allemands ne semblent pas encore avoir pénétré en Belgique.

Enfin Schoen est parti: il est venu au Quai d'Orsay à 5h30 et a déclaré que nous avions envoyé des aéroplanes survoler Nuremberg et qu'il ne pouvait rester dans ces conditions; ces actes obligeaient l'Allemagne à se déclarer en guerre contre la France. Viviani et Margerie accueillent comme elle le mérite cette formidable bourde. L'ambassade allemande part le soir, conduite à la gare du Bois de Boulogne par William Martin. Jules Cambon reçoit l'ordre de rentrer en France.

Les Allemands commettent un acte inouï en faisant fusiller Samain, l'ancien président du Souvenir français à Metz et mettre en prison tous les anciens membres de cette société.

Enfin en ce moment, l'Autriche a déclaré la guerre à la Serbie. Elle ne peut d'ailleurs franchir le Danube et la Save. Toutes ses attaques ont été repoussées par les troupes serbes. L'Allemagne a déclaré la guerre le 1er août à la Russie et le 3 à la France. Elle a envoyé un ultimatum à la Belgique qui a répondu négativement. L'Angleterre a mobilisé sa flotte, qui est dans la mer du Nord, et a ordonné aujourd'hui la mobilisation de son armée. La Russie n'est pas en guerre avec l'Autriche, qui n'est pas en guerre avec la France. La Belgique, la Suisse, la Hollande ont mobilisé. L'Italie, les trois pays scandinaves ont déclaré leur neutralité, mais ont armé. C'est toute l'Europe qui est sous les armes.

En France, l'union s'est faite tout de suite. L'assassinat de Jaurès n'a amené aucun désordre. M.Poincaré a écrit à Mme Jaurès la lettre qu'il fallait. Hervé s'est mis à la disposition du ministère de la Guerre. Le gouvernement a déclaré ne pas se servir de la liste B (anarchistes) et ne pas appliquer la loi sur la fermeture des écoles congrégationnistes.

Le soir, on apprend la démission de Gauthier, ministre de la Marine. Augagneur le remplace. Doumergue prend les Affaires étrangères et Viviani aura la présidence sans portefeuille.

Mardi 4 août

Les journaux du matin contiennent toutes sortes de renseignements sur la séance du Parlement anglais. La nouvelle de la violation de la neutralité de la Belgique est arrivée pendant la séance et décide l'Angleterre. Le Parlement acclame Grey. Aujourd'hui, on apprend que les Allemands sont entrés en Belgique du côté de Liège et ont attaqué les troupes belges: l'Angleterre déclare la guerre à l'Allemagne, elle a mobilisé ses forces de terre. Sur la frontière, de nombreuses escarmouches sont portées. Dans la Méditerranée, les deux croiseurs allemands Goeben – un dreadnought de 23.500 t. faisant 28 nœuds – et Breslau – 4.000 t., presque aussi rapide – canonnent Bône et Philippeville. Les croiseurs anglais leur donnent la chasse mais, dit-on, ne peuvent les rejoindre.

L'après-midi, on m'installe dans le bureau de Ponsot, au secrétariat, et je travaille au recollement des télégrammes depuis le 24 juillet. Je finis au galop une lettre à Mme de Laguiche pour profiter d'une valise qui part pour Constantinople par Marseille, et va de là dans les Balkans et à Pétersbourg: la route est longue ! Puis je reçois Félix Vernes qui vient me voir pour affaires. Il est au train, à Bourg-la-Reine; il est émerveillé: tout se passe avec un calme, avec un ordre... On n'y comprend rien, on ne s'en serait jamais douté. Les trains de l'Orléans passent tous les quarts d'heures avec la régularité d'une pendule. Tout a été réglé et prévu. Dans la journée d'hier, on aurait incorporé à Paris 92000 hommes, on va peut-être manquer d'uniformes. Plus tard vinrent les nouvelles des funérailles de Jaurès: le plus grand calme a régné. Puis ce sont celles de la séance de la Chambre, où Viviani a lu le message de Poincaré et son propre récit des événements (fait par Berthelot). Deschanel prononce l'éloge funèbre de Jaurès: accord, unanimité, séance poignante d'enthousiasme et de patriotisme. Les projets de loi sont votés sans aucune discussion. L'impression est excellente.

Je rentre en ramenant Guerlet; la ville est parfaitement tranquille, la circulation est plus réduite. II semble qu'il y ait moins de difficultés à trouver des voitures. D'abord le grand départ était surtout avant-hier et hier; maintenant les militaires sont partis et les civils ne peuvent plus ou pas encore partir. L'état de siège fait beaucoup; on a coffré 150 « indésirables » qui passeront en Conseil de Guerre, les cafés ferment à 8 heures: tout cela, on l'accepte sans mot dire, avec une admirable sérénité.

Ainsi les Allemands, qui comptaient sur la révolution à Paris et sur le sabotage général, ont réalisé ce miracle: l'union de tous les Français. Ils ont en même temps justifié, on peut même dire sanctifié notre cause en s'attaquant à la Belgique, au Luxembourg, et on dit maintenant qu'ils sont entrés en Hollande et en Suisse. C'est la liberté de l'Europe qui est en jeu. Ils pouvaient avoir avec eux l'Italie, garder la neutralité de l'Angleterre et par elle la possibilité de se ravitailler. Sont-ils menés par un génie surhumain ou par un vent de folie ? Nous le saurons demain.

Mercredi 5 août

On apprend que l'Angleterre a déclaré la guerre à l'Allemagne. L'ambassadeur d'Allemagne, le Prince Lichnovsky, a été appelé à minuit au Foreign Office et Grey lui a dit que puisque l'Allemagne n'avait pas encore répondu sur la question de la neutralité belge, il n'avait qu'à s'en aller. L'état de guerre commence ce soir, l'amiral Jellicoe a reçu les ordres en conséquence.

Les nouvelles de Belgique sont très alarmantes. Les Allemands attaquent avec trois corps d'armée; ils ont franchi la Meuse en territoire hollandais, au-dessous de Maastricht. Les Belges se défendent vigoureusement et nous appellent... Ils appellent aussi les Anglais. Ceux-ci n'ont pas l'air encore décidé quant à leur armée de terre.

Jules Cambon est parti « par ses propres moyens ». Les Allemands lui ont refusé toute aide ! Mollard a été chassé du Luxembourg; les Allemands lui ont affirmé qu'il y avait chez lui un appareil de TSF et devant ses dénégations, ils l’ont obligé à se sauver.

Je travaille dans le bureau de Ponsot. J'ai tout à faire. Le matin je reçois Dickard See fort étonné d'être appelé pour une affaire qui n'a aucun rapport avec les événements actuels. Je lui dis que tout doit continuer comme d'habitude afin de donner à nos ambassades l'impression du calme et de l'ordre.

Mon beau-père vient le soir; on lui a réquisitionné son auto toute neuve. Il y a certainement là des abus, et je suis sûr que beaucoup d'officiels en profitent pour se pavaner « à l'oeil » aux frais des pauvres contribuables. Enfin !

Jeudi 6 août

Mathilde est allée hier à sa consultation de nourrissons. Tous les docteurs sont partis; il est venu une jeune doctoresse. Les mères trouvent du lait aux mairies mais les pauvres femmes sont sans travail, sans ressources et seront bientôt dans la misère. On alloue des secours aux plus nécessiteux mais ce ne sera pas suffisant. Les grands magasins, les tramways ont embauché les femmes de leurs employés, mais cette suspension complète de l'existence bouleverse tout. Il y a en tout cas une foule de gens inoccupés qui seraient mieux à la campagne à rentrer le blé et arracher les pommes de terre; mais cela n'est pas assez brillant, et on aime mieux se coller un brassard à croix rouge pour faire croire qu'on va ramasser les blessés. Peut-être tout se tassera-t-il, mais entre la vanité et la fainéantise, il n'y a pas place pour beaucoup de gens.

Les Belges se sont défendus avec courage contre trois corps d'armée allemand. Un parti belge a repoussé une division allemande, l’a mise en fuite, lui prenant 27 canons et tuant 5000 hommes. Mais les Belges ne pourront tenir longtemps. Les Allemands pénètrent dans la ville de Liège et enlèvent de petits forts de la ligne de défense. En Alsace, pas de nouvelles: on dit qu'un corps autrichien serait dirigé contre nous; et l'ambassadeur d'Autriche est toujours à Paris.

Le matin, le jeune Manneville est venu au ministère prendre son service avec moi. Je me hâte de mettre un peu d'ordre dans la masse de télégrammes arrivés le 5. Puis nous rangeons, Laroche et moi, les précédents. Gout se charge des communications à la Guerre et à la Marine. On a fait venir Guillemin qui s'installe dans l'ancien bureau de Berthelot et dirige les services de l'Orient, de l'Asie et de l'Europe. Je reste auprès de Gout, ayant toujours l'Orient, qui chôme forcément. On a renforcé le secrétariat, où Béarn et Guerlet ont fort à faire. Au chiffre, on est surmené. Après déjeuner, «Napo» vient nous voir. Il est à Garches et médite d'aller installer «ses femmes» à Versailles, sa femme d'abord, puis sa belle-mère, ses belles-soeurs, Mme Granters et ses filles, etc. Il a été très frappé de l'attitude de la population et de l'allure du discours de Viviani.

L'après-midi au ministère, toujours même travail. Les nouvelles se succèdent. Allizé télégraphie de Berne que les Allemands l'ont chassé de Munich avec une brutalité inouïe. Il n'a eu que le temps de brûler son chiffre, ne pouvant rien emporter. Le consul à Stuttgart a été chambré pendant huit jours et on a usé de sévices envers lui. Quand on pense qu'on a fait un train spécial pour Schoen ! Le ministre de Norvège, Wedel Jarlsberg, vient me trouver à 7h. Il a traversé l'Allemagne le 31 juillet, regagnant Paris. Les Allemands l'ont laissé passer mais lui ont retenu ses bagages: « On vous les rendra après la guerre » lui a-t-on répondu ! Le ministre de Suède, qui passait le lendemain, a eu le même sort. Aussi est-ce avec joie que le brave Wedel m'annonce que la Norvège maintient sa neutralité et se prépare au besoin à la défendre. Il me dit en se frottant les mains: « Et les Anglais arrivent ! » Je prends un air ignorant. « Mais je le sais, moi; on en attend 60000 au Havre avec de l'artillerie. Il y a des officiers d'intendance qui les attendent ! » Il a l'air ravi.

Le soir, peu de nouvelles en dehors de celles de Liège. Les Anglais auraient coulé un paquebot poseur de mines, puis quelques autres navires marchands; on parle d'un combat naval au nord de l'Ecosse ? On voudrait des nouvelles et pourtant, tout cela va si vite ! Où sommes-nous et que faisons-nous ? Il est vrai qu'on a raison de ne pas le dire.

Vendredi 7 août

Les forts de Liège tiennent toujours. Une milice de 25000 Belges continue à tenir tête à trois corps d'armée allemands. En Alsace, nos troupes ont franchi la zone de 8 km laissée libre jusqu'à la frontière et ont pris position sur les cols des Vosges. En Lorraine annexée, nous avons occupé Vic, sur la Seille. Rien d'autre de précis. Allons-nous au secours des Belges, les Anglais viennent-ils ? Vont-ils débarquer à Calais, au Havre ou à Boulogne ? Chacun a vu partir les trains qui allaient les chercher, mais aucune nouvelle officielle ne vient.

Cependant les Anglais ont publié sur les derniers événements un Livre Blanc qui a été déposé hier au Parlement. Ce document raconte les efforts faits par Grey pour faire réussir la médiation à quatre, puis pour laisser se poursuivre la conversation austro-russe, que l'Allemagne a si bien interrompue avec son ultimatum à la Russie, mais surtout, il expose tout au long la tentative faite par l'Allemagne pour «débaucher», c'est le mot, l'Angleterre. L'Allemagne proposait de respecter le territoire français et de rendre la Belgique comme elle l'avait trouvée, mais elle ne s'engageait pas en ce qui concerne nos colonies... moyennant quoi l'Angleterre restait neutre et une éternelle amitié unissait les deux nations. Aux acclamations de la Chambre basse, Grey a pu dire qu'un tel pacte aurait été une honte dont l'Angleterre ne se serait jamais relevée. Sa publication frappe le monde entier de stupeur. On apprend aussi des détails inouïs sur le voyage de Jules Cambon, qui a été dirigé sur le Danemark; à la frontière, on lui a demandé pour prix du wagon-salon plusieurs milliers de francs qu'on a exigés en or. En revanche, le wagon-salon dans lequel Schoen avait voyagé gratis a été saisi par les Allemands à la frontière.

Après le déjeuner, nous avons Georges Seydoux. Il me raconte les difficultés extrêmes où il se trouve pour payer ses ouvriers. Aucune banque ne veut lui donner plus de 250 francs à la fois, se rangeant ainsi aux ordres du moratoire. Il me demande de lui procurer un permis pour qu'un de ses employés se rende à Sabadell prendre en mains l'usine, dont le directeur est mobilisé. Je le lui obtiens sans peine au ministère.

Les nouvelles de l'après-midi ne donnent rien d'autre, si ce n'est que les Allemands ont demandé aux Belges un armistice de 24 heures pour relever leurs blessés. Sont-ils tellement fatigués ou est-ce une ruse ? Ceci plutôt, sans doute.

On ne parle plus de la bataille navale au nord de l'Ecosse, mais on en signale une au Dogger Bank. Ce qui est plus certain, c'est que le petit croiseur anglais Amphion a sauté dans les détroits sur une mine, que deux croiseurs, l'un allemand, l'autre russe se sont coulés mutuellement en Extrême-Orient, que le Goeben et le Breslau sont partis de Brindisi et ont de nouveau échappé aux Anglais, mais que ceux-ci continuent leur fructueuse chasse aux navires de commerce et aux paquebots allemands que leur signalent nos agents. Quant à notre escadre, elle est à Alger, mais ne me paraît pas faire grand chose. L'Autriche a déclaré la guerre à la Russie, mais pas à nous, et Szecsen est toujours à Paris. J'espère au moins qu'on le surveille.

Le soir, l'oncle André vient me voir: on a des nouvelles de l'oncle Louis, toujours à Clermont. Jacques est à Chalon sur Saône; ne vont-ils pas enfin se mettre en route ?

Cahier n° 2 (dossier 45, 18-33)

Samedi 8 août

Je reçois une lettre de Jacques. Il est à Châlons et aide à la formation d’un régiment de réserve que, dit-il, on aura bien du mal à rendre pareil au splendide régiment d’active qui vient de les quitter. Il doit partir mardi et pense qu’il sera envoyé à l’extrême droite de l’armée de l’est. L’esprit est excellent, comme partout et chez tous! Il finit en disant: «Savez-vous ce qu’il y avait de profondément émouvant dans mes longs trajets de samedi et de dimanche, à la lente allure des trains militaires: toutes les femmes, sur le pas de leur porte, que ce fût celle d’une chaumière ou d’une maison bourgeoise, regardant passer les longs convois chargés d’hommes, sans un mot, sans un cri, saluant de la main doucement agitée; et il n’y avait pas une masure, pas une ferme isolée qui n’eût cette sentinelle douloureuse dont le regard nous suivait jusqu’à ce qu’un autre regard de femme nous eût recueillis. L’âme de la France, tragique et calme, était dans tous ces yeux.»

Le matin aux nouvelles: les Anglais ont débarqué la nuit dernière. Où et comment? On ne le dit pas. On suppose que c’est à Ostende, à Boulogne et à Dunkerque, mais on n’en sait rien. Puis nos troupes sont entrées en Belgique. Le roi Albert écrit à M.Poincaré, qui répond pour le remercier, mais c’est là tout ce qu’on dit, et on a raison. Par un beau geste, qui va au cœur des deux pays, l’héroïque Liège reçoit la Légion d’Honneur. Les forts continuent de tenir; les Allemands n’ont pas demandé à proprement parler un armistice, mais une suspension pour enterrer leurs morts. D’ailleurs cette question de l’armistice n’est pas claire et est controversée. Il semble bien qu’il n’y a rien eu de compromettant pour les troupes belges, qui se rassemblent toujours sur la rive droite de la Meuse. La division qui défendait Liège rejoint le gros de l’armée, seuls les forts restent et combattent toujours. On apprend de divers côtés que les Allemands ont perdu un monde énorme, près de 25000 hommes, en se lançant à l’assaut des forts en masses profondes, sur un terrain découvert. Les boites à mitraille en abattaient des masses. Les officiers se tiennent derrière leurs hommes, tirant sur ceux qui ne marchent pas. On dit même qu’ils auraient placé devant les troupes des Belges militaires ou civils qu’ils avaient faits prisonniers!

Sur mer, rien. La bataille du Dogger Bank n’existe pas plus que celle du nord de l’Écosse, du moins n’en a-t-on aucune nouvelle. Les deux croiseurs allemands de la Méditerranée sont allés rejoindre l’escadre autrichienne dans l’Adriatique. Les Anglais se saisissent de la flotte de commerce allemande qui passe à leur portée, et nous les y aidons.

J’arrive au Ministère. On y a la sensation, je ne sais pourquoi, que quelque chose se passe sur la frontière. On parle de convois de blessés ramenés en arrière, de prisonniers arrivés à Auxerre. Defrance tombe dans mes bras et me dit que nos troupes sont à Mulhouse: je ne puis le croire, ce serait trop beau. Je vais voir Gout. La nouvelle viendrait du cabinet du ministre, elle n’est pas officielle pourtant.

A déjeuner, rue de Téhéran, nous apprenons que Mlle de Quatrefages, qui va prendre son poste d’infirmière, part pour Nancy au lieu de Bar-le-duc: on a donc avancé. De même, le commissaire de police de Petit-Croix s’est installé à Montreux-Vieux. Enfin, à 11h paraît un communiqué de la Guerre. Il y a eu un violent combat hier devant Altkirch, que nos troupes occupent. Au ministère, au Temps, on dit que le combat a été très rude: 5000 tués, assure-t-on. Mon beau-père a appris qu’un bataillon de chasseurs avait été anéanti. Le soir, nous dînons tous avenue Vélasquez avec M.Florand: il est nommé médecin en chef de Lariboisière, qui recevra les blessés militaires et a engagé ses quatre fils. En réunissant tout ce que nous savons, nous n’arrivons pas à grand-chose. On assure que d’Amade commande les troupes devant la Haute Alsace, Castelnau dans l’est et Lanrezac au nord, mais personne n’en sait rien.

Dimanche 9 août

Ce matin, tous les journaux portent en manchette: entrée des troupes françaises à Mulhouse. C’est la suite du combat d’Altkirch. Le communiqué du ministère de la Guerre est sobre de détails. Une brigade française a attaqué vendredi une brigade ennemie fortement retranchée devant Altkirch. L’assaut à la baïonnette a mis les allemands en fuite; poursuivis par les dragons, ils ont abandonné la ville où nous sommes entrés à la tombée de la nuit. Le lendemain, samedi, nos troupes se sont mises en route vers le nord et sont entrées à Mulhouse vers 5h du soir. Les Allemands se retirent sur Neuf-Brisach en brûlant tout sur leur passage: «Toutes les fenêtres s’ouvrent, un immense cri de joie retentit… Un immense cortège autour de nos soldats.» La foule a arraché les poteaux frontières…

Le ciel ce matin est magnifique, c’est une belle journée d’été. Dans les rues presque désertes, quelques rares autos filent à toute vitesse, les magasins sont fermés, et si Paris est pavoisé comme pour un jour de fête, c’est à cause de la mobilisation, non à cause de cette première victoire attendue depuis 45 ans. La population est absolument calme, pas un cri, pas un attroupement. Qu’est devenu ce Paris si mobile, si impressionnable, si bruyant, si indiscipliné? Quel vent a passé sur nous, qui en un jour a éteint toutes les divisions, toutes les haines, et soulevé le pays d’un élan gigantesque, calme et joyeux vers la défense du sol sacré? Nous vivons des heures inoubliables, uniques. En télégraphiant à son gouvernement, l’ambassadeur des Etats-Unis a écrit que la journée du 4 août 1914 – la séance du Parlement – était la plus grande de notre histoire, et tout cela se fait sans paroles, sans bruit, dans la simplicité la plus naturelle et la plus splendide. Une semaine d’angoisse effroyable pour ceux qui savaient, entre le vendredi où l’on apprend l’ultimatum à la Serbie et le 1er août, jour de la mobilisation: on glisse vers l’abîme, rien ne peut arrêter la stupidité autrichienne et la volonté allemande; nous courons au cataclysme; l’Allemagne a son plan puisqu’elle choisit cette heure; chez nous, pas de gouvernement, le procès Caillaux, les déclarations d’Humbert au Sénat: nos arsenaux sont dégarnis, nous n’avons pas d’artillerie lourde, nous sommes dans une situation financière lamentable, l’Angleterre est à la veille de la guerre civile, la Russie qui a déjà, qui a toujours cédé, a des grèves redoutables fomentées et payées par l’adversaire. La position de la Triple Entente est bien faible. Les tentatives molles de l’Angleterre échouent, tout s’écroule devant la décision implacable de l’Allemagne, et le 1er août vient la mobilisation!

A cette semaine de terreur, en succède une autre pendant laquelle la France donne au monde stupéfait et à elle-même le plus admirable spectacle. La mobilisation se fait sans un cri, sans désordre, avec une régularité de machine; pas de sabotages, pas un retard sur les trains, la masse formidable de gens qui participent à l’œuvre font tous leur devoir, tout marche. Les partis disparaissent, les haines s’effacent: à Jaurès assassiné, tous rendent hommage. Hervé s’engage et la Guerre sociale est plus patriote que l’Echo de Paris. Le Parlement montre la même unanimité magnifique. L’Allemagne déclare la guerre, elle viole la neutralité du Luxembourg, puis celle de la Belgique. L’armée belge, que tous nous avions classé la dernière de l’Europe, fait des prodiges: elle arrête devant Liège l’armée allemande, lui tue un monde énorme, la démoralise. Pendant ce temps, notre couverture a si bien tenue qu’elle n’a pas été sérieusement attaquée, et huit jours après la mobilisation, l’armée française foule le vieux sol d’Alsace enfin retrouvé, et rentre à Mulhouse.

Le pays qui vit tout cela ne semble pas l’éprouver. Les soldats, les réservistes sont partis calmes, on ne le dira jamais assez, gais et confiants, sans cris, sans beuveries, sans fracas. Les trains qui les emportaient étaient décorés de feuillages et de branches d’arbres, la ville a pavoisé. Jamais, à aucune heure de son histoire, ce pays, qui s’est donné pour rôle de toujours étonner le monde, ce pays qu’on disait, qui se disait lui-même en décadence, sans forces, sans vertus, en proie à la veulerie et à l’appétit de jouissance, n’a été si uni, si simple et si grand.

J’ai passé mon dimanche au ministère. Il y a toujours fort à faire. J’ai vu Clinchant qui revient de Munich: il paraît que les Allemands fusillent les sujets russes qui sont encore en Allemagne. Il serait utile de prendre des mesures pour sauver les Français qui s’y trouvent encore. Les Allemands sont encore plus sauvages qu’en 1870: ils tuent, pillent, incendient avec une brutalité sans égale. Les dépêches belges les disent découragés et fatigués devant Liège. Ils descendent entre la Meuse et le Luxembourg, semble-t-il. Où sommes-nous? Car ce silence sur les opérations militaires, l’absence de correspondants de journaux, cela aussi est admirable; mais attendons, pensons comme le pays, restons calmes: tout ne fait hélas! que commencer.

Lundi 10 août

Pas de nouvelles, ou à peine et insuffisantes, nous sommes toujours à Mulhouse, devant la forêt de Hardt, où les Allemands sont fortement installés. Nous avons pris, après de rudes combats les hauteurs des cols du Bonhomme et de Sainte-Marie; du côté de Longuyon, nous avons au contraire reculé. Plus rien. Que se passe-t-il en Belgique? Ne sommes-nous pas en échec en Lorraine? On parle de grandes batailles, de 15000 tués, de milliers de blessés ramenés en arrière: l’affaire d’Altkirch n’a coûté qu’une centaine d’hommes, dit le communiqué de la Guerre. Lacroix, le neveu du général, que je vois au ministère, affirme qu’il y a eu là une grande bataille.

Rien non plus sur mer. Que font donc les Anglais? Il semble que notre escadre soit occupée à ramener le 19e corps, qui va être remplacé par des territoriaux: Charles Bérard, en effet, a annoncé qu’il allait en Algérie, il est en ce moment campé dans les arènes de Nîmes.

Cependant, nous nous sommes emparés tranquillement du Togo, les Anglais et nous. On dit que l’escadre japonaise part pour Kiao-Tchéou, où sont les Allemands. Quant à la situation diplomatique, elle reste la même: la Turquie mobilisée et malveillante, la Bulgarie incertaine, la Roumanie et l’Italie ne se décident pas. La Suède et la Norvège se sont garanties mutuellement leur neutralité et le Danemark a semé des mines dans les détroits, ce qui est regrettable à notre point de vue. Quant à l’Autriche, elle envoie deux corps d’armée contre nous: ils ont passé le long de la frontière suisse. Ce matin au ministère, j’ai vu le fils du général de Sancy, qui revient de Vienne; il a assisté dans le train à une conversation de l’attaché militaire italien qui disait à une autrichienne: «Dans 48 heures, nous serons avec vous.» C’était le 4 août. Le bourgmestre de Vienne a annoncé au peuple du haut de son balcon que Poincaré avait été assassiné, que la révolution avait éclaté à Paris et que les Allemands n’avaient plus devant eux qu’une partie de l’armée française, l’autre étant occupée à réprimer la guerre civile. Le silence à la japonaise de notre état-major vaut mieux sans doute, mais il est bien angoissant!

Mardi 11 août

Il fait très beau et un peu moins chaud qu’hier. Paris apprend avec un calme que rien n’altère et qui me stupéfie, que nous avons évacué Mulhouse: nous tenons toujours la Haute Alsace. Incursions allemandes du côté de Longuyon, Montmédy; dans le Luxembourg belge, les armées ennemies sont évidemment en présence, mais il semble qu’elles se renforcent et s’observent. Le Times dit que les Allemands ont là 600000 hommes et qu’ils préparent un gros effort contre notre front nord-est. On prend des mesures pour amener les tués et blessés; aucune liste ne sera publiée. Dans certains bureaux, on pourra venir demander des nouvelles, qui seront laconiques et ne porteront pas d’indication de lieu. On n’est pas plus spartiate.

L’ambassadeur d’Autriche est pourtant parti hier. Berchtold a continué d’affirmer qu’aucune troupe autrichienne n’était dirigée contre nous, alors que nous savons pertinemment que deux corps au moins débarquent en Alsace. Dumaine est rappelé et Sceczen est parti, accompagné par William Martin, avec tous les égards que nous voudrions voir appliquer à nos représentants…

Au ministère, il y a une permanence de nuit qui fonctionne non seulement au chiffre, mais au secrétariat. Les télégrammes pleuvent et je passe mes journées à essayer de les tenir en ordre, pour qu’on puisse s’y retrouver. Je vois Homberg, qui revient, et est affecté à un service financier dont le sens m’échappe. Hier, j’ai rencontré Margerie, qui sortait de chez lui, frais comme une rose, souriant, gracieux: cet homme a un sang-froid admirable.

Mercredi 12 août

Toujours aussi peu de nouvelles. Sur la frontière, on se tâte avec des avantages variés, mais ce ne sont à vrai dire que des combats d’avant-garde. Cependant, les Allemands font une pointe sur Bruxelles et un engagement assez sérieux a lieu du côté de Tirlemont. Les Belges semblent assez effrayés: ils voudraient bien ne pas avoir les Allemands dans leur capitale, d’autant plus que ceux-ci, sous des prétextes variés, continuent de brûler les villages et de fusiller la population civile. Il paraît que nous avons fait des prisonniers: il en est passé un convoi qui a été dirigé sur Reims d’abord et sur le centre ensuite. C’est évidemment en Belgique que va avoir lieu la grande bataille qui se prépare, et qu’il y a dix ans annonçait le vieux général japonais Nogi, en indiquant Waterloo comme le lieu de la rencontre. Sur mer, le Goeben et le Breslau sont entrés dans les Dardanelles; on annonce que les Turcs vont les désarmer et les acheter aux Allemands; ce serait une fin peu reluisante et ces deux épouvantails n’auront pas fait grand dommage. Tous nos paquebots de la Méditerranée n’osaient sortir; on va pouvoir les relâcher et reprendre de ce côté tout au moins la vie maritime ordinaire. Quant aux escadres françaises et anglaises, on n’en entend pas plus parler que si elles n’existaient pas. De l’armée russe, peu ou point de nouvelles: des combats d’avant-garde, semble-t-il, mais encore aucune certaine. Au sud, les Serbes et les Monténégrins ont fait leur jonction; les Autrichiens, qui avaient bombardé Antivari, ont dû quitter Cattano et n’ont pu prendre le Lovcen, du moins jusqu’à présent.

Le comte Szecsen a télégraphié de Vintimille pour remercier des égards avec lesquels il avait été traité: train spécial express avec wagon-salon, quand on ne circule encore qu’à 30 km à l’heure et qu’on met 30 heures pour aller à Marseille. Espérons que Dumaine sera aussi bien traité et que Mme Péan et ses enfants, qui sont toujours à Innsbruck pourront revenir sans incidents. Après le déjeuner, Georges Seydoux vient me voir: les deux fils aînés d’André, âgés de 14 et 12 ans, sont à Dresde chez un professeur allemand, et on n’a pas de leurs nouvelles. Je tâcherai de savoir quelque chose: ce sont les Espagnols qui protègent nos intérêts en Allemagne – je m’en occuperai – mais comment arriver à eux? Les journaux – à défaut d’autres nouvelles – sont pleins des traitements barbares que les Allemands font subir à des Français qui n’ont pu partir à temps. Tout cela prouve qu’un peuple peut avoir une culture, un passé, une histoire, des chemins de fer, des téléphones, tous les progrès – et rester quand même barbare…

Jeudi 13 août

Le matin, la seule nouvelle est peu agréable: les Allemands ont bombardé Pont-à-Mousson avec une batterie d’artillerie lourde placée de l’autre côté de la frontière. Ils n’ont pas fait de grands dégâts, malgré leurs obus de 100? chargés de piorite: ils ont fait quatre tués et dix blessés. Un engagement important a eu lieu en Belgique, à Haelen. Des partis allemands marchaient de Liège sur Bruxelles: les troupes belges d’abord refoulées les ont attaqués en rase campagne et les ont battus; l’armée belge a fait sa première bataille, et s’y est aussi bien comporté qu’autour de Liège.

Nous avons eu nous aussi notre succès: deux bataillons français attaqués sur l’Othain (affluent de la Chiers) le 11 se sont repliés; une contre-attaque a été menée dans la nuit, les Allemands ont perdu une batterie, trois mitrailleuses et nous leur avons fait de nombreux prisonniers. Le 12, une batterie a surpris un régiment de dragons allemands qui avait mis pied à terre et l’a anéanti.

La Turquie a bel et bien acheté le Goeben et le Breslau; c’est encore une violation de toutes les lois de la guerre: un navire ne peut changer de nationalité au cours d’une guerre. Il semble que la Turquie ne va pas les désarmer: il pourra lui en coûter cher. En attendant, la Méditerranée est libre. Les Anglais ont fait savoir que l’océan l’était aussi: ils tiennent les croiseurs allemands et ne les laisseront pas échapper. Notre flotte a fini de transporter le 19e corps et l’armée Bouë de Lapeyrère va pouvoir employer son ardeur – car la France et l’Angleterre ont déclaré la guerre à l’Autriche. Le comte Wensdorf va quitter Londres.

Et les Russes? Varsovie serait, parait-il menacé, mais le grand duc Nicolas part demain pour le front avec Laguiche, l’attaché militaire anglais et le serbe: la mobilisation contre les Allemands sera finie le 20; dans trois jours, les Russes pourront marcher contre les Autrichiens – que les Monténégrins et les Serbes continuent de repousser. L’offensive serbe sera combinée avec celle de la Russie.

Il y a de plus en plus de monde à Paris. Tout le monde rentre sous prétexte d’être utile – et voilà qu’on annonce qu’on va fermer le parc Monceau, pour en faire un parc à fourrage! Que feront les enfants du quartier! Pourtant, il semble bien que la vie reprenne; le service des trains doit être rétabli le 19; le métro et les tramways fonctionnent plus normalement – mais jusqu’à 7h30 du soir seulement. A part la viande, dont il n’y a pas beaucoup de choix, les denrées abondent et ne sont pas chères. Mais le chômage est terrible – non seulement beaucoup d’industries n’ont pas de débouchés, mais le moratorium empêche de payer les ouvriers, et on les licencie tant qu’on peut. On s’occupe beaucoup de cette question, mais cela ne se résoudra pas vite. Heureusement que nous sommes en été – il fait d’ailleurs bien chaud, 32 degrés.

Vendredi 14 août

En dehors du combat de Diest ou d’Haelen, sur la route de Liège à Louvain, les Belges ont refoulé les Allemands à Eghezée, à l’ouest de Namur. Ces rencontres prouvent que malgré les forts de Liège, les Allemands pénètrent vers l’ouest et s’avancent. Sur notre frontière, ils sont à Briey, Longwy, etc. En revanche, nous gardons Thann, mais les incidents qui se produisent tous les jours sur cette ligne et coûtent souvent pas mal de monde n’ont pas encore déclenché d’action d’ensemble.

D’après les nouvelles que je vois, j’ai l’impression que tout ce que les Allemands font sur la Marne et au-delà est là pour masquer une descente générale de troupes nombreuses par le Luxembourg belge en vue de faire irruption chez nous derrière Verdun, pendant qu’on nous amuse et qu’on menace les Belges beaucoup plus au nord-ouest. Le soir, on annonce officiellement que nous entrons en masse par Charleroi vers Gemblase, plus au nord: ce doit être une feinte car nous devons être de ce côté depuis longtemps – et surtout, je l’espère du moins, engagés plus à l’est. Le général French, commandant du corps anglais, arrive demain à Paris. Sans doute ses troupes sont au complet, mais on en est réduit aux conjectures, comme toujours.

Une autre ruse, plus grave cette fois, est celle de la vente des croiseurs allemands à la Turquie. On apprend tout à coup qu’ils ont gardé leur équipage et leur pavillon, qu’ils ont tranquillement abordé aux Dardanelles et que les Turcs leur font fête: on les prévenait de tout par TSF – de fait, ils ont arrêté notre paquebot Saghalien, qui croyait la mer bien tranquille, et lui ont pris de force son appareil radiotélégraphique. C’est une explosion de colère; la farce va-t-elle durer longtemps? Il semble en tout cas que la Triple Entente ne puisse tolérer davantage le genre de neutralité que pratique la Turquie.

Ce matin, le docteur Florand est venu vacciner tout le monde: c’est la précaution générale en ce moment, inutile espérons-le. Puis j’ai reçu M.Guillemin, l’architecte, qui venait me parler d’un jeune de Maulde encore en pension à Hanovre. Le sort de ces malheureux enfants est bien pénible. Je ne crois pas pourtant qu’il leur arrive rien. Il y en a plus de cent dans ce cas. Au ministère, on me dit qu’il est impossible de correspondre avec eux, mais qu’on les voit revenir les uns après les autres. Les parents sont encore plus à plaindre que les enfants.

Le soir, je vois Geofroy, qui est employé à la Croix-Rouge: il me confirme l’aimable désordre qui règne dans les trois sociétés rivales, qui semblent avoir tout prévu, sauf la guerre. D’ailleurs, leur travail à Paris est en pure perte, car les blessés seront dirigés en province et notamment vers l’ouest.

Samedi 15 août

Le matin, j’ai la confirmation de ce que m’a dit hier Geofroy: un interne de Lariboisière qui était allé à Lunéville accompagner des infirmières de la Croix-Rouge est revenu fort peu enthousiasmé par le savoir-faire de ces braves dames, qui ignorent les pansements les plus simples, ne savent rien d’antisepsie et ont des instruments qu’on ne peut même pas stériliser. Il paraît que devant leur incapacité, l’autorité militaire a décidé de ne leur confier aucun blessé: elles n’auront que les convalescents. D’après ce même interne, il y aurait à Lunéville pas mal de blessés allemands, dont beaucoup très légèrement, et qui auraient très bien pu suivre leur corps; certains ont été blessés par derrière, notamment de coups de lance.

Pas de nouvelles, on se prépare à la grande action. Nous avons occupé le col et la ville de Saâles en Alsace, mais la partie va se jouer en Belgique. L’après-midi, on apprend qu’on aurait entendu le canon du côté de Dinant. Où sont nos troupes? On ne dit rien; elles seraient sous le commandement du général Lanrezac, c’est du moins ce que dit Laboulaye, que je vois en territorial, et dont le beau-père est aide de camp de ce général. Et les Anglais? Leur chef, le général French, traverse Paris aujourd’hui; il est très acclamé, et va rendre visite à l’Elysée. Je vois William Martin: il me dit que Poincaré, à qui il porte deux fois par jour des télégrammes, est tout à fait calme et d’excellente humeur. Il n’en est pas de même de Viviani, qui ne cesse de gémir: «Mon congé est f…!» Je reçois ensuite Allizé: il est parti facilement de Munich; les Bavarois ont été décents. Il regarde les dossiers des cours du nord et de La Haye: il y va remplacer Pellet.

Voilà que les Turcs affirment avoir bel et bien acheté les croiseurs allemands: on n’y comprend plus rien. En fait, le pouvoir échappe complètement au grand vizir – il est entièrement entre les mains d’Enver Bey, c'est-à-dire de Liman von Sanders. Tout ce grabuge s’éclaircira bientôt; en attendant, les navires continuent de circuler dans la Méditerranée, de même dans l’Atlantique, où 24 croiseurs anglais surveillent la route et recherchent les 5 croiseurs allemands qui s’y trouvent. Un combat naval a eu lieu … sur le lac Nyassa: le vapeur allemand a été attaqué et désarmé par le vapeur anglais.

Que toute cette attente est énervante et fatigante! La population est aussi calme, aussi paisible que si rien ne se passait… et nous jouons la partie la plus grave de notre histoire!

Dimanche 16 août

Une action importante a été engagée contre un corps bavarois dans la région Cirey-Blamont. L’attaque a commencé vendredi soir. Le lendemain, nos troupes ont débordé les Allemands qui ont dû se retire sur Sarrebourg en faisant des pertes sérieuses. En même temps, le Donon a été occupé. Nous avons repris Thann – et un drapeau allemand a été enlevé. Deux aviateurs ont survolé Metz en envoyant des bombes sur les hangars des zeppelins. Ils sont revenus sains et saufs après avoir essuyé plus de 200 coups de canon. Tels sont les faits annoncés par le communiqué de la Guerre. Ajoutons que, d’après une nouvelle belge, un premier engagement entre les Allemands et nous aurait eu lieu entre Namur et Dinant – et que nous apprenons que l’oncle Louis Silhol commande à Baccarat, juste derrière la ligne Cirey-Blamont!

De l’autre côté de l’Europe, au moment même où l’armée russe commence sa marche en avant, le Tsar, dans une proclamation superbe, annonce la délivrance de la Pologne, la restauration de son intégrité et son autonomie. L’effet peut être immense sur le monde slave. C’est bien, en orient comme en occident, le grand principe des nationalités écrasées qui reprend ses droits – c’est la lutte de toutes les libertés contre toutes les oppressions.

L’affaire du Goeben et du Breslau subit un temps d’arrêt: nous ne voulons pas irriter la Turquie et l’avoir irrévocablement contre nous; nos sujets musulmans nous obligent à plus de ménagement, l’Angleterre est dans le même cas. Il faut aussi tenir compte de la situation du gouvernement turc, qui est prisonnier, ou à peu près, de l’élément militaire.

On rassemble à Paris toute sortes d’approvisionnements – espérons-le inutiles – notamment du fourrage et du bétail. Un parc à moutons est installé à Longchamp, et on a appris avec une grosse inquiétude que la fièvre aphteuse avait fait son apparition à La Villette, où sont parqués plus de 7000 bœufs. Ce peut être un désastre. Heureusement qu’on a autorisé l’introduction des viandes frigorifiées. On a pris une autre mesure non moins utile en interdisant à Paris la vente de l’absinthe. Nous allons devenir de petits saints, pour peu que la guerre continue, mais nous serons de petits saints bien pauvres et bien nus!

Au ministère, on assure que tout va bien, que ce matin Messimy déclarait que les nouvelles étaient très bonnes – souhaitons-le! et surtout qu’elles continuent de l’être! Au point de vue diplomatique, les neutres se divisent en neutres décidés à le rester et en neutres qui voudraient bien savoir qui sera le gagnant pour se mettre avec lui: il faut du flair pour jouer ce jeu, afin de deviner assez tôt pour ne pas se tromper et pour être sûr d’être encore agréé. Mais les deux pays qui se livrent à ce petit d’exercice sont passés maîtres dans l’art des roueries – et l’on n’a rien à apprendre dans ce sens à l’Italie et à la Roumanie. La Bulgarie a déclaré à diverses reprises sa neutralité; la Grèce marchera si la Bulgarie ou la Turquie marchent; cette dernière est poussée par l’Allemagne, retenue par le bon sens – peut-être attendra-t-elle si longtemps qu’elle n’aura pas à se décider. L’Espagne nous est très favorable, la Hollande malveillante, les Etats scandinaves moins mauvais qu’on aurait cru – mais le pauvre Danemark est dans la serre même de l’aigle, et ne peut rien. Quant au Japon, il marche ou va marcher. Mais là où l’unanimité est complète, c’est sur la question financière; tous les pays – surtout ceux d’Amérique du sud qui n’ont pourtant rien à voir avec la guerre et sont sûrs de vendre admirablement leurs récoltes – ont décrété des moratoriums plus ou moins sévères. On n’aura plus d’argent, on ne paiera plus rien, mais on dépensera plus que jamais!

Lundi 17 août

Nos troupes ont progressé dans les vallées des Vosges: nous avons enlevé Sainte Marie-aux-mines et avancé du côté de Schirmeck; nous avons pris des canons d’artillerie lourde et 14 camions automobiles. A Dinant, il y a eu une attaque des Allemands qui avec la division de la garde ont passé la Meuse. Nous les avons rejeté dans la Meuse et poursuivi sur la rive droite.

Le Japon a envoyé son ultimatum; il somme l’Allemagne de désarmer sa flotte et de lui rendre Kiao Tchéou qui sera restitué à la Chine.

En Adriatique, nos escadres ont coulé le croiseur autrichien qui bloquait Antivari.

En somme, les nouvelles sont plutôt bonnes. Il y en a sans doute d’autres qu’on cache. Ainsi j’apprends aujourd’hui seulement que l’affaire de Mulhouse a été fâcheuse; on avait engagé une brigade qui a été attaquée par tout un corps allemand et qui a perdu 3.000 hommes. Le général qui avait commandé l’action a été cassé.

Georges revient me voir; on a eu un télégramme de ses neveux. Je télégraphie de mon côté à Beau de recevoir Renée Seydoux quand elle ira lui parler de ses enfants. Le général French est installé au Cateau: c’est le quartier général anglais, qui ne me paraît pas très avancé; il paraît que le duc de Westminster est également au Cateau; pourquoi faire? Georges n’en sait rien, et il y va demain. Les Belges trouvent bien que nous restons trop au sud; sans doute les Anglais ont été si lents qu’on a dû se passer d’eux et que nous n’avons pas pu pousser assez au nord sans leur appui. On dit que la reine part pour Anvers: les Allemands s’approchent certainement de Bruxelles et je n’entends pas parler de notre action dans cette direction; si nous y étions, on le saurait certainement.

Cahier n° 3 (dossier 45, 34-49)

Mardi 18 août

Nous continuons d’avancer dans les vallées des Vosges en recueillant pas mal de matériel; mais de Belgique, nous ne savons rien. Les Belges se sentent peu soutenus et reculent. Le gouvernement se transporte à Anvers; la nouvelle ne s’en répand pas encore. Nous n’avons pas l’air d’avoir poursuivi notre succès de Dinant et nous restons sur la rive gauche de la Meuse. Les Allemands descendent dans le Luxembourg belge: ils sont tout près de Givet, à Beauraing et semblent avancer en force vers la Semoy. Leur ligne avancée à l’ouest va de Louvain à Givet – au sud, nous ne savons quelle elle est. Que faisons-nous de ce côté, attendons-nous, sommes-nous prêts, avons-nous subi un échec dont nous ne parlons pas? En tout cas, à chaque succès annoncé, on a soin de nous dire que nous pouvons avoir des revers, qu’il faut s’y attendre. La population reste parfaitement calme, et à l’état-major, on se montre content. Le soir, le communiqué de la Guerre consiste en la publication d’un télégramme du général Joffre: c’est la première fois. Pendant toute la journée du 17 août, nous avons progressé en Haute Alsace; au sud de Sarrebourg, l’ennemi s’est replié d’une position fortifiée, nous avons occupé la région jusqu’à 16 km au nord de Sarrebourg et occupé Château-Salins. Au ministère, on affirme que nous avons coupé la grande voie ferrée de Strasbourg à Metz.

Tels sont les faits. Le matin, en sortant, je rencontre ma belle-mère qui m’apprend la mort de deux jeunes gens de Nîmes; l’un est le fils Lavergne, tué à Blamont d’une balle au front. Hélas, c’et le commencement! Combien allons-nous en connaître de ces enfants qui mourront en défendant leur pays, contre l’agression la plus inouïe que l’histoire ait connue!

Il semble que les «neutres» sentent que l’heure approche, et cela est plus fait pour donner confiance que bien des nouvelles: la Turquie a fait à Bompard de plates excuses pour les avanies que le Goeben a fait subir au Saghalien et donné les assurances les plus formelles sur sa neutralité. Stuers est venu déclarer que la Hollande défendrait son sol avec autant de décision que la Belgique, Lardy – m’a dit son neveu Vernes – se sent une âme française; le Portugal insiste pour qu’on accepte son contingent de 60.000 hommes – il serait trop heureux qu’on le débarrassât ainsi de son encombrante armée; les Grecs ont repoussé les avances intimidantes de Guillaume; l’ambassadeur d’Italie à Berlin est à Rome et déclare que sa position en Allemagne était devenue «intenable»; et Venizélos continue de travailler, avec plus de chances de succès qu’on aurait pu croire, à constituer un bloc balkanique. Le manifeste du tsar à la Pologne, l’entrée de notre escadre dans l’Adriatique ont dû certainement produire un effet très sensible sur le monde slave. Qu’en résultera-t-il? Et surtout, quand cet effet se produira-t-il, c’est là ce qui importe pour nous. Mais les peuples d’Orient n’ont pas la rapidité d’évolution et d’exécution que nous avons acquise, et en occident, les choses vont aller vite.

Mercredi 19 août

Journée d’attente, sans nouvelles. Les journaux se contentent de répéter ce qu’ils savent des atrocités allemandes. Nos ennemis se conduisent en sauvages, brûlant, pillant, fusillant les vieillards, les femmes et même les enfants. On se demande quelle rage folle les prend: en 70, ils étaient des agneaux en comparaison.

On attend, on annonce la grande bataille, et on fait sur ses préparatifs le silence le plus absolu: on nous rappelle au ministère de ne rien dire – et pour plus de sûreté, on ne nous dit rien. Les télégrammes du dossier secret sont partis directement dans mon bureau, où personne ne vient les voir, et c’est sur des papiers concernant le rapatriement des mobilisables, des demandes de fond et des réquisitions de bateaux que s’écarquillent les yeux des bons collègues qui viennent chercher des nouvelles au secrétariat.

Le gouvernement belge s’est transporté à Anvers; évidemment, l’armée belge est un peu émue, ou plutôt son commandement, car l’armée elle-même est pleine de vaillance: cependant, elle couvre toujours la capitale, et le front s’étend d’Anvers à Belfort, en passant par Bruxelles, Namur, Givet et notre frontière de l’est. Inutile de prophétiser sur ce que sera la «bataille». On la prépare des deux côtés: avons-nous raison d’attendre et de ne pas nous presser, nous le saurons demain. Berthelot croit qu’elle durera quinze jours. Autant qu’on peut savoir, le moral est très bon chez nous, notre artillerie est certainement supérieure. Lequel des deux adversaires tend le piège à l’autre? Angoissante et énervante attente dans laquelle est le monde entier. Jamais plus formidable orage ne fut précédé d’un silence plus écrasant: rien chez nous, rien sur mer, rien en Russie. Hier pourtant, on a appris que les serbes étaient sortis de la situation un peu difficile où ils se trouvaient: les 80000 Autrichiens qui avaient passé la Drina ont été battus et ont subi de grosses pertes.

Les blessés commencent à arriver à Paris, où d’abord on avait dit qu’il n’y en aurait pas. L’un d’eux, un officier de dragons, qui a une main à moitié enlevée, veut retourner au feu le plus tôt possible, parce que «c’est trop rigolo de voir comme on pique dedans». On a porté aux Invalides le drapeau pris aux Allemands. Le Tsar, à Moscou, a assisté à une cérémonie religieuse imposante, ayant à ses côtés les ambassadeurs de France et d’Angleterre; le maréchal Kitchener a adressé une proclamation aux troupes, leur recommandant de se méfier du vin et des femmes; en France, les préfets, à commencer par celui de la Seine, interdisent l’absinthe, chacun fait de son mieux et agit selon son tempérament.

Jeudi 20 août

Le matin, aucun communiqué. A 10 heures, on dit que les Allemands ont atteint la ligne Dinant-Neufchâteau et ont passé la Meuse en force entre Liège et Namur. Leurs avant-gardes ont atteint la Dyle. Devant ce mouvement, l’armée belge commence à se replier sur Anvers. En même temps paraît un long communiqué belge très entortillé qui espère que l’armée belge est maintenant une partie de l’armée alliée, que ses mouvements sont liés à ceux d’un plan d’ensemble, qu’ils ne faut donc pas les considérer en eux-mêmes, etc. Le Temps parle de la descente allemande sur Givet ­­–Arlon, notre cavalerie a eu un succès à Florenville sur la Semoy; il avoue que Longwy est assiégé et que Briey est entre les mains de l’ennemi.

Pour pallier ce que ces nouvelles laissent deviner, on annonce ce soir que nous avons pris Guebwiller et réoccupé Mulhouse, et qu’en Lorraine, nous sommes toujours sur la ligne Delme – Sarrebourg – Morhange. Et puis, l’offensive russe a commencé.

Au ministère, on cache de plus en plus les télégrammes : je ne suis donc pas censé savoir ce qu'ils disent. Je vois Sabatier, qui est au chiffre à la Guerre. Il dit qu’hier, on était assez bas à l'état-major. On est un peu remonté aujourd'hui. C'est bien ce que je prévoyais que font les Allemands. Ils ont accumulé entre la Meuse et le Luxembourg toutes les forces possibles ; ils auraient 14 corps de Belgique, pour crever notre ligne en arrière de Verdun et tourner ainsi nos lignes de l'Est. Ils ont essayé sur le front Dinant–Namur et ont été repoussés. Mais on a eu bien peur sur le front sud; ils seraient aujourd'hui revenus en arrière, entre Dinant et Neufchâteau, comme le dit le communiqué. Quant au mouvement sur Arras, qui désorganise la défense belge, on ne le craindrait pas outre mesure, car il distend leur ligne. Les Anglais sont de ce côté, à notre gauche; ils auraient débarqué 165000 hommes et annonceraient cinq autres divisions. D'après Sabatier, et cela correspond assez à ce que nous savons d'autre part, les Allemands sacrifient tout au mouvement en Belgique ; ils ont ramené au nord des troupes d'Alsace, fait venir de ce côté les corps autrichiens que nous sommes étonnés de ne pas trouver devant nous au sud. Ils n'ont laissé devant les Russes que des formations de seconde ligne, pour tout mettre en oeuvre sur nous. De notre côté, nous accumulerions également les forces contre eux: on aurait envoyé à Arras le corps des Alpes avecd’Amade – on le disait en Alsace. L'action sur la Sarre aurait pour but la destruction des voies ferrées et une marche sur Trèves pour couper les communications vers l'est et le Sud. Qu'y a-t-il d'exact dans tout ceci? Quand on n'a pas de nouvelles, on saisit avec empressement les moindres bribes d'information.

Quant aux Russes… «leur offensive est générale», mais les Allemands seraient résolus à ne pas s'en inquiéter. Alors… En tout état de cause, même s'ils ne trouvent rien devant eux, nos alliés mettront bien trois semaines pour peser vraiment sur l'est et déterminer une panique qui changerait la face des choses. Les Allemands sont retardés dans leur plan : ils n'ont pu passer par la Meuse et Maubeuge : ils sont têtus et tentent le même plan plus en arrière, espérant toujours nous avoir disloqué à temps. Il nous faut donc tenir, avec fermeté et ténacité.

Il y a tant d'engagements – ils commencent à être reçus à partir d'aujourd'hui – qu'on en accepte qu'un sur quatre. En Angleterre aussi, les engagés volontaires se présentent en masse. La guerre sera longue, dit-on de tous côtés, et chez nous le pays est admirablement décidé à la subir et à lasser l'adversaire.

Le pape est mort. Cet événement trouble à peine en ce moment : tout a pris de telles proportions dans cette lutte gigantesque que le changement du souverain pontife s'accomplira comme un simple fait divers.

Vendredi 21 août

Ce matin, on annonce que la journée d'hier a été moins bonne : en Lorraine, nous avons dû revenir sur la Seille et abandonner notre offensive. Des engagements ont eu lieu dans la Haute Alsace. Cependant, en Belgique, les Allemands sont entrés à Bruxelles et frappent la ville d'une contribution de 200 millions. Ils se répandent de plus en plus à travers le pays : les Belges se sont retirés derrière Anvers. Ils ont eu le 18 un combat très dur àAerschot. Ils ont perdu beaucoup de monde, et le commandement n'a pas voulu exposer l'armée à un désastre. Il va la reformer derrière les forts d’Anvers. Il n'y a pas à blâmer l'armée belge de n'avoir pas su tenir la campagne contre l'armée allemande ; elle a perdu plus de 20000 hommes à Liège, a infligé des pertes sérieuses à un adversaire redoutable qu'elle a accroché pendant trois semaines et s’est vaillamment battue : il ne faut pas oublier qu'elle passait pour la moins aguerrie et la moins préparée des armées d'Europe et qu'elle n'a pas hésité à affronter des troupes supérieures en nombre et qui sont les plus instruites et les plus entraînées du monde. On n'aurait jamais attendu des Belges un pareil effort. Ils ont droit à notre plus complète reconnaissance.

Il n'en est pas moins vrai qu’ils laissent en l'air les corps anglais et français qui se trouvent en Belgique et auxquels ils avaient déclaré être liés. C'est du moins ce que disait le communiqué belge publié hier. La partie reste entière pour nous : entre Namur et Longwy, il est entendu que nous sommes seuls : nous avons eu le temps de nous grouper entre Dunkerque et Namur et les Allemands devront évoluer entre cette dernière place et Anvers, qui ne sont guère à plus de 60 km l'une de l'autre.

J'ai enfin des nouvelles de nos amis les Anglais. Georges Seydoux vient me raconter qu'il les a vus au Cateau. Toute la région du Nord est pleine de troupes anglaises, qui passent constamment du Havre vers Maubeuge : ils se sont installés en maîtres au quartier général et tous les matins filent au-delà de la frontière : ils ont l'air très bien organisés et très décidés. Le secret à leur endroit et si bien gardé que M.T., le sénateur de Saint-Quentin avec qui Georges a voyagé ne soupçonnait pas l'existence de leur quartier général. D'après les estimations de Georges, ils devraient être près de 150000, au moins.

Beau spectacle aux Invalides : les engagements des étrangers ; il y en a plus de 40000 ; je vois passer les Espagnols en colonne, puis les Suisses, les drapeaux en tête ; je dois dire que les Suisses ont meilleur air…

L'après-midi, M.de Courcel vient me voir; il n'est pas optimiste, et il ne peut pas l'être. Il y a là une question d'âge et de génération. Au ministère, au contraire, on continue d'avoir pleine confiance, surtout ceux qui pour une raison quelconque approchent l'état-major. Mais il y a de grandes pertes, puisque tout le monde connaît des tués ou des blessés, et il n'y a pas encore là de vraie bataille !

Samedi 22 août

Évidemment, nous avons eu un fort échec en Lorraine : nous avons fait un bond en arrière de 30 km en ligne droite, et nous sommes entre les « ouvrages avancés » (?) de Nancy et le Donon, au lieu de la voie ferrée de Strasbourg à Metz. J'apprends au ministère que les Allemands ont télégraphié partout une immense victoire : huit corps d'armée français défaits, 40000 tués, 10000 prisonniers, 50 canons. C'est beaucoup. Il faut se rappeler qu'ils ont parlé de notre échec de Mulhouse comme d'une victoire «supérieure à celle deWoerth» et que l'empereur avait jugé utile d'envoyer des télégrammes de congratulation au roi de Bavière et au grand-duc de Bade. La vérité est entre ce que nous avouons et les vantardises allemandes, mais entre les deux, la marge est telle qu'il est impossible de savoir ce qui s'est passé !

Pendant ce temps, les Allemands se répandent comme une vague sur toute la Belgique. Ils se sont aux portes de Gand et leurs avions ont survolé Bruges. Pour pallier le mauvais effet produit par ces deux nouvelles, la Guerre communique un récit détaillé de la reprise de Mulhouse et pour la première fois donne le nom du général commandant : c'est au général Pau qu'on a confié le soin de réparer la première attaque mal conduite. On ne comprend d'ailleurs pas très bien ce qui s'est passé, sauf que les troupes n'ont fait qu'entrer à Mulhouse et en sortir et tiennent les débouchés des fronts du Rhin : est-ce en vue de couper la retraite aux troupes allemandes et les enfermer dans la forêt de Hardt, d'où elles étaient sorties, lors de notre première attaque, pour nous envelopper et nous chasser?

Au ministère, on est inquiet et troublé ; les mauvaises nouvelles impressionnent et surtout on se demande ce qui se passe en Belgique : pourquoi n'avons-nous pas marché plus tôt au secours des Belges? Pourquoi dit-on que Namur est à moitié investi, alors qu'un combatvictorieux a eu lieu entre Namur et Dinant? Où sommes-nous? N'y a-t-il pas eu des défaites qu'on a cachées?

Hors du ministère, l'opinion commence aussi à se départir de son calme ; dans l’Homme libre, Clemenceau fait une série d'articles demandant qu'on nous dise la vérité et qu'on ne nous raconte pas qu'on va reculer « par prudence » alors qu'on a subi un échec. Il vaudrait certainement mieux dire la vérité, d'autant plus que beaucoup de gens sont encore d'un optimisme stupéfiant : vienne une nouvelle grave, et il y aura une désillusion telle qu'une panique peut s'ensuivre qui désorganisera tout.

Je voir Robert de Courcel; le malheureux est éreinté et semble découragé; il y a vraiment des services où il y a trop de travail et pas assez de monde, et dans d'autres, on ne fait que bavarder et faire de la stratégie en chambre.

Inutile de dire que les « neutres » ne soufflent plus mot : la prise de Bruxelles, l'envahissement de la Belgique, la « grande victoire sur les Français » ne peuvent manquer de servir de douche d'eau froide. La pression russe ne se fait pas encore sentir, et on ne saurait trop le répéter, ne se fera pas sentir avant trois semaines ou un mois ; la flotte anglaise drague avec l'aide de 200 chalutiers les mines de la mer du Nord, mais pendant cette opération salutaire, elle n’agit pas ; les bateaux de commerce allemands restent dans les ports neutres et essayent de se faire acheter par les Américains, toujours prêts à faire une bonne affaire. Dans l'Adriatique, où nous avons, paraît-il, coulé non seulement le croiseurZenta mais aussi le cuirasséZrinyi, nous ne donnons pas de nouvelles : tout le monde a les yeux fixés sur les lignes de Belgique. C'est dans les Flandres, dans ce pays où tant de batailles ont décidé du sort des nations, que se joue là grande partie.

Ce matin, nous avons reçu une carte que cet excellent Jacques a envoyée aux garçons : elle vient du col de la Schlucht, où il est arrivé après avoir marché trois jours sans arrêt.

Dimanche 23 août

Le silence, plus rien, sauf des explications sur le revers en Lorraine et le récit de la prise des cols des Vosges. Le soir, on apprend que les Russes ont eu une grande bataille, terminée à leur avantage, du côté deGumbinnen. Les combats ont duré du 17 au 20 août contre trois corps allemands dont le centre a été enfoncé. Les Russes ont pris des canons, du matériel, c'est un vrai succès. Il faut maintenant qu'ils s'avancent.

Il semble qu'en Lorraine, l'attaque allemande ait un peu cédé. Mais en Belgique, les Allemands inondent le pays et précipitent leur course vers notre frontière, qu'ils atteignent et même franchissent en certains points. On dirait qu'après avoirtâté du front Givet–Longwy, ils essaient de passer plus à l'ouest, reprenant ainsi le plan primitif qu'on leur prêtait. On dit la bataille engagée à Charleroi. Mais nous n'avons aucun renseignement.

En somme, après trois semaines de guerre, nous sommes au moment du grand combat. Malgré les concentrations rapides, les couvertures, les attaques brusquées, il ne s'est passé jusqu'à présent que des hors-d'oeuvre. Du moins c'est le sentiment qu'on a.

Maintenant, pourquoi la partie ne s'est-elle pas engagée encore en Belgique? Pourquoi a-t-on laissé les Allemands venir jusque sur la frontière?

Lundi 24 août

La bataille fait rage sur toute notre frontière nord, entre Mons et le Luxembourg. Un communiqué, mieux fait que les précédents, indique que nous avons là trois armées, deux entre Givet et le Luxembourg, une entre Sambre et Meuse ; à gauche est l'armée anglaise et à l'extrême gauche un autre groupement en cas d'attaque sur notre département du Nord.

En Alsace, le commandement a été donné à Pau: il a fort à faire pour réparer l'échec de Lorraine. Les Allemands occupent Lunéville et nous avons dû abandonner le Donon, tout cela parce qu'une division de Provençaux du 15e corps a lâché pied. C'est du moins ce qu'explique crûment Gervais dans un article du Matin. Cet article fera le plus mauvais effet ; s'il est vrai que nos bons méridionaux sont de piètres soldats, il est stupide de les désigner ainsi au monde entier. C'était le cas de se taire, de prendre les sanctions nécessaires – on l'a fait – et de ne pas recommencer. Si les gens du Midi n'avaient pas été tellement protégés par les députés, si l'on avait pu les envoyer ailleurs que chez eux, leur donner des officiers plus énergiques et d'une autre région, on aurait pu en faire des soldats. Mais on n’a pensé qu'à ménager l'électeur et on a eu un corps d'armée d'électeurs. D'ailleurs le fait n'est pas nouveau. Napoléon disait déjà des Provençaux : «on peut faire marcher les Gascons par la vanité, mais des Provençaux, je n'ai jamais rien pu tirer ».

L'oncle André Silhol, que j'ai vu hier soir, m'a dit que pendant la mobilisation, la direction du PLM à Lyon recevait constamment des télégrammes ainsi conçus : «l'accident au tunnel de X. », ou «déraillement à Y.», «Suspendez immédiatement tout envoi », etc. On finit par ne plus tenir compte de ces télégrammes dont on n'a jamais pu s'expliquer la provenance.

Je ne puis me faire à l'idée de cet effroyable massacre qui a lieu depuis deux jours dans le nord, à toutes ces violences déchaînées, à toute cette horreur sanglante d'une bataille telle que ces hommes n'en ont jamais vue : il y a près de 2 millions d'hommes alignés. Waterloo, Leipzig, les batailles de Mandchourie ne sont rien à côté de cette tuerie gigantesque qui va arrêter pour des années sans nombre le cours de la civilisation, et sèmera le deuil et le malheur partout. Quelle horreur ! Et quel monstre que celui qui,le sachant, a déchaîné cela !

Mardi 25 août

Nous sommes battus. Notre offensive n'a pas réussi. L'armée d'Afrique, qui devait couper les Allemands en deux entre Sambre et Meuse, s'est jetée en avant, a été décimée par la garde prussienne et a dû se replier. À gauche, les Anglais sont restés impassibles sous le feu ; à droite, nos deux armées du Luxembourg belge ont été écrasées par des forces supérieures. Les pertes sont énormes. Le soir, on apprend que les Allemands que nous croyions très éprouvés, reprennent l'offensive... Comme contrecoup, en Alsace, nous avons dû abandonner nos positions avancées et nous tenir également sur la défensive. Par contre, les Belges héroïques sont sortis d’Anvers, ont bousculé les Allemands et dépassé Malines.

Inutile d'épiloguer, comme le font les journaux. Le temps ne nous a pas manqué, ni l'élan de la population, ni la correction de la mobilisation ; nous avons le concours des Anglais, les seuls qui n’aient pas plié, celui des Belges, qui tant de fois, simples miliciens, ont fait reculer les Allemands ; nous avons une artillerie supérieure, un commandement en qui le pays a confiance, un nombre sensiblement égal. Aucune des raisons par quoi s'explique notre échec de 1870 ne peut trouver sa place actuellement. Il faut chercher ailleurs, cherchez plus haut, dans le moral, dans le coeur même de la race. Il n'y a pas de douleur au monde comparable à celle-là.

Pendant ce temps, les croiseurs allemands font ce qu'ils veulent dans l'Atlantique où l'un d'eux a coulé deux navires anglais ; l'escadre britannique n'a détruit aucun d'entre eux et de fait, on ne peut rien contre les ports allemands et la flotte allemande. L'escadre française tout entière bombarde Cattaro pour la plus grande satisfaction de cet intéressant personnage qu’est le roi de Monténégro ; elle ne s'occupe plus de l'escadre autrichienne, ni du Goeben et du Breslau, qui dans quelques jours auront tranquillement réparé leurs avaries, et reprendront sans doute leur promenade…

Rien. On ne leur fait rien d'aucun côté ; les Russes font savoir aux journaux anglais que leur offensive ne signifie pas qu'ils s'avancent à marche forcée sur Berlin : ils ont d'autres troupes allemandes àcombattre, l'armée autrichienne, des forteresses. On ferme les yeux, pour ne pas voir devant soi.

Mercredi 26 août

Le communiqué de ce matin, pour mal fait qu'il soit, semble un peu moins mauvais, et de suite tout le monde est rassuré et fait l'effet d'un poulailler qui ne voit plus l'épervier. Nous sommes dans nos positions de repli, notre 6e corps a contre-attaqué fortement à l’est, et les incursions des Allemands dans le nord sont arrêtées momentanément. Mais l'ennemi est venu jusque sur Douai, et les habitants, fuyant le destructeur, commencent à refluer sur Paris, où l'on ne sait qu'en faire. Kitchener a fait au Parlement un court exposé, sobre et mâle, de la situation. Les Anglais ont perdu 2000 hommes, les troupes ont fait «un splendide travail» et l'Angleterre mettra toutes ses ressources et celle de ses Dominions dans la guerre européenne. Les tirailleurs ont, dit-on, fait un carnage effroyable dans la garde prussienne, et ils auraient «un peu» achevé les blessés ; il est juste de dire que les Allemands, qui sont des blancs de la plus belle espèce, comme l'explique Gobineau, en font tout autant depuis le commencement de la campagne.

On voudrait ne pas regarder ce qui se passe chez nous et n'avoir d'yeux que pour le reste de l'Europe ; dans la bataille dite deTzer les Serbes ont si bien battu les Autrichiens que ceux-ci déclarent «la Serbie suffisamment punie» et se retirent noblement. Dans d'autres circonstances, on n'en ferait des gorges chaudes. Les Russes continuent de battre les troupes allemandes : ils ont deux armées, au moins, en ligne ; l'une, celle qui a gagné la bataille deGumbinnen, avecRennenkampf, une vieille gloire de Mandchourie, s'avance de Tilsitt à Königsberg; la seconde, entrée en Prusse orientale par le sud, chasse les Allemands vers le nord d'une part, et de l'autre au-delà d’Osterode, vers la Prusse occidentale. Les armées russes doivent avoir devant elles des formations de deuxième ligne, très inférieures en qualité ; ceci n'est pas dit pour diminuer le mérite de nos alliés, mais les Allemands ont l'air d'avoir dans l’est un nombre assez considérable de corps d'armée, et étant donné ce qu'il y a sur nous, ce ne peut être plus de deux ou trois corps d'armée.

Il faut encore parler des Belges : ils poursuivent leur marche et sont revenus à 14 km de Bruxelles. Ah! Si nous avions pu les joindre il y a dix jours !

J'ai reçu hier un mot de Mme de Laguiche; nos lettres se sont croisées. «Jamais pareil fléau n'a bouleversé le monde», dit-elle. Nous avons pensé de même, et je ne puis me défendre d'un frisson en entendant des gens parler «d'admirable», «sublime», etc. Toute la gloire, tout l'orgueil de vaincre, la suprématie, les conquêtes, rien, rien au monde ne compensera les vies humaines détruites, les douleurs insondables et inconsolables, la ruine, la misère, la barbarie… Et si nous sommes vaincus!

Cahier n° 4 (dossier 45, 50-63)

Jeudi 27 août

On fait un remaniement ministériel, ou plutôt Poincaré charge Viviani de former un nouveau ministère, dit de Défense nationale – je n'aime pas beaucoup ce mot – et dans lequel entrent nos gloires parlementaires. La combinaison consiste à faire disparaître Messimy (Guerre), Noulens (Finances), Renoult (Travaux publics), Raynaud (Colonies) et Couyba (Travail) - et à faire entrer Delcassé, qui prend les Affaires étrangères (Doumergue va aux Colonies), Millerand, qui prend la Guerre, Ribot, qu’on met aux Finances, Briand, à la Justice (Bienvenu-Martin prend le Travail), Sembat, qui va aux Travaux publics et Jules Guesde qui est ministre sans portefeuille, comme d'ailleurs Viviani lui-même. Je regrette qu'on n’ait pas profité de l'occasion pour liquider Augagneur, qui ne fait rien à la Marine, et Malvy, qui fait pire à l’Intérieur; on aurait pressenti Clemenceau, mais celui-ci aurait demandé carte blanche et exigé le renvoi de Viviani, inutile et agité. Il paraît que Guesde et Sembat sont indispensables pour contrebalancer Delcassé et Millerand. Je ne vois pas non plus pourquoi on a remplacé ce brave Doumergue, travailleur, honnête et bien doublé par Margerie et Berthelot. Il n'y a pas de diplomatie à faire en ce moment; la seule utile est celle que pourraient faire nos armées, et Delcassé m'aurait paru plus à sa place à la Marine, qui ne fait toujours pas grand-chose. De plus, Delcassé désorganise notre ministère ; il prend Piccioni comme chef de cabinet, et du coup, Margerie vient prendre au troisième étage la place de Berthelot, qui prend celle de Gout, qui redevient sous-directeur d’Asie, etc. On ne change pas de chevaux au milieu du gué.

Millerand commence par faire publier une lettre courte et digne au général Joffre, pour envoyer aux troupes le témoignage de la confiance et de l'admiration du gouvernement et du pays ; puis il nomme le général Galliéni gouverneur militaire de Paris et Michal gouverneur de Lille en remplacement de Percin.

Les communiqués de la Guerre sont laconiques : on avance du côté de Nancy, on recule sur Saint-Dié et nos lignes sont ramenées en arrière vers le nord, où les événements (dont on ne parle pas) n'ont «pas modifié ni compromis les dispositions prises ». Cela ne paraît pas fameux. Au ministère on est très noir : on dit que nous avons cédé beaucoup de terrain dans le nord – jusqu'au sud de Cambrai ; pourtant Lille n'est pas occupé. Les Belges, qui étaient partis à notre rencontre, se sont trouvés au contraire en face d'un corps allemand qu'on a envoyé sur eux et ils sont entrés dans Anvers. Une division de cavalerie allemande s'est promenée dans le département du Nord ; on ne l'a plus vue, d'où l'on conclut qu'elle a été anéantie ; c'est un peu simpliste.

Ce matin un lieutenant instructeur de la gendarmerie vient me voir : il a quitté Samsoun à la mobilisation et a voyagé à bord du Saghalien qui a été si fort molesté par le Goeben. Il est étonné que ne fassions pas mieux et attribue notre manque d'esprit d'offensive et notre inertie à ce que le général Joffre appartient à l'armée du génie : le génie ne comprend la guerre qu’en remuant de la terre et en se mettant derrière ; il dit aussi que Joffre cherche à durer, à gagner du temps, à ménager son armée, sans essayer de détruire un ennemi supérieur en nombre. Il paraît que les Allemands avancent en colonnes flanquées de cette artillerie lourde dont nous avons si peu et qui leur rend un si grand service : c'est une phalange de fer et de feu qui marche et ravage tout sur son passage. Ils ont aussi pour système d'envoyer très loin devant les lignes, à 50 ou 60 km, des autos-mitrailleuses qui sèment la terreur dans les villages et font dire aux gens : « voilà les Allemands ! » Ils font la guerre de violence de destruction, la guerre sans pitié, la guerre des Huns.

J'ai une course à faire sur les boulevards : peu de voitures, pas mal de passants, pas de bruit ; les magasins presque tous fermés, ou sans étalage – aspect triste et un peu étrange. Jamais Paris n'a été si tranquille, et pourtant il y a beaucoup de monde, on n'y arrive encore plus qu'on n'en part.

Vendredi 28 août

Dans les Vosges, devant Nancy, sur la Meuse, nous avons attaqué et repoussé des attaques, tuant beaucoup de monde à l'ennemi ; Longwy s'est rendu après 24 jours de siège. Au nord, les Anglais, attaqués par des forces très supérieures, ont dû reculer. Voilà du moins ce que raconte le communiqué. Je rencontre le matin Cruchon Dupeyrat : il dit que les préfets de certains départements du Nord ont été lamentables, notamment celui des Ardennes, qui a été révoqué et qui a semé la panique ; on s'aperçoit tout à coup qu'il y a des inconvénients à nommer à des postes importants des gens sans aucune autre valeur que celle qui leur est attribuée par leurs amis au Parlement. De même le général Percin, à Lille, avait fait partir tout le monde à la première alerte.

En arrivant au ministère, je vois Gout, chargé d'une série de petites brosses : il déménage et s'en va au fond du couloir, il me dit de le suivre ; je n'ai pas tant d'objets de toilette, mais je fais filer mon fauteuil et je réintègre mon ancien bureau, qu'occupait Romieu : pour tout travail, j'ai une lettre sur l'état d'esprit des musulmans de Syrie : c'est passionnant. À trois heures, je vais voir Berthelot, qui n'a également rien à faire, car tout le travail est retenu au cabinet. Je lui offre de continuer mon ancien travail, si Ponsot, qui doit remonter du cabinet, ne reprend pas son bureau. Il en parlera à Margerie.

On est un peu moins sombre aujourd'hui ; Millerand a été voir Joffre cette nuit ; la situation serait moins critique ; on a cédé du terrain à gauche pour manoeuvrer et empêcher d'être débordé par les Allemands qui cherchent à nous encercler par le nord-ouest ; cependant Paris offrirait peu de garanties de résistance ; très peu des nouveaux forts (ayant ailleurs plus de 30 ans d'existence) posséderaient des tourelles, et certainement, si les Allemands arrivent sur Paris, il ne s'amuseront pas à faire le siège de cette immense enceinte ; ils feront sauter un ou deux forts, sacrifieront le nombre d'hommes qu'il faudra, et forceront la ville : ce jour-là, on demandera grâce ! Espérons qu'une telle éventualité est impossible.

Il y a toujours aussi peu d'événements maritimes : un croiseur anglais a détruit un croiseur auxiliaire allemand, le Kaiser Wilhelm der Grosse, et un autre croiseur allemand, Magdeburg, qui s'est échoué dans le golfe de Finlande, a été pris par les Russes.

On continue d’être surpris du nombre d'hommes convoqués, examinés et renvoyés ensuite dans leurs foyers : je rencontre Clinchant, fort marri de se trouver dans ce cas; on dit qu'on manquerait d'uniformes et d'équipements ; on dit aussi qu'on manquerait de Lebels – mais d'autre part Millerand aurait assuré en avoir 800000 en magasin. Millerand dit trop de choses, et contradictoires, selon le hasard et la disposition du moment.

Les Anglais ont fait débarquer les « marines » à Ostende et leur escadre se promène sur la côte : les Allemands n'iront pas s'y installer. Asquith a prononcé un fort beau discours sur l'honneur des Belges et le roi George a envoyé un télégramme indigné au roi Albert: un zeppelin a failli atteindre la reine et ses enfants dans le palais d’Anvers !

Je rencontre des omnibus de la gare du Nord bondés de malheureux en guenilles qui ont fui l'invasion : d'où viennent-ils? De loin? De plus près? Où sont les Allemands? Où sont nos lignes? Personne n'en sait rien !

Samedi 29 août

« Sur notre front qui s'étend de la Somme aux Vosges, la situation ne s'est pas sensiblement modifiée.» Hélas !

Mercredi, les Anglais ont eu au Cateau un terrible combat ; ils ont perdu beaucoup de monde. Les Allemands ont marché évidemment avec une rapidité prodigieuse, c'est un ouragan de fer et de feu qui s'avance et que rien ne semble capable d'arrêter.

Les Anglais ont eu un combat naval heureux près d’Héligoland. Les Russes avancent, mais ils sont bien loin.

Au ministère je reprends le classement des télégrammes ; les dossiers sont dans un désordre complet, rien que pour n'avoir pas été suivis pendant 24 heures. Le soir, Ponsot vient me voir et nous causons…

Dimanche 30 août

Journée qui comptera dans mon existence. Après une nuit blanche, nous décidons que si je puis organiser pour ce soir le départ de ma mère, Mathilde se chargera de l'emmener à Nîmes. C'est une grosse décision, pleine de dangers et d'aléas. Si les choses s'arrangent et que les Allemands n'entrent pas dans Paris, ce départ est absurde ; mais si le contraire se produit et si la catastrophe arrive, j'aurais des remords d'abord – et surtout je serais dans l'impossibilité absolue de porter le moindre secours à ma mère.

Mathilde va dès huit heures chez le docteur Cannet qu'elle n'avait pu joindre hier soir ; il est d'avis que ma mère parte et pense qu'elle est en état de le supporter. Mathilde part ensuite pour l'avenue du Trocadéro, faire tout préparer en silence pour que ma mère ne se doute de rien. Je vais en même temps au ministère. Grâce à l'obligeance inépuisable de Ponsot, Bertrand va à la gare de Lyon et prend deux billets (depuis hier la gare ne délivrait plus que des numéros et des promesses de billets), et obtient le droit pour Mathilde de faire monter avec elle un surnombre de personnes. Sitôt rentrée, Mathilde repart, charge Marie de prendre les sauf-conduits au commissariat, et dire qu'on fasse vite.

Après le déjeuner, je reçois mes beaux-parents qui sont bien entendus forts mécontents de la décision, ne trouve affolé et poltron, et prennent des airs vainqueurs. Les Roy arrivent; ce sont des gens posés et sans imagination et leur esprit est heureusement autre. Tout le monde part autour d’eux: on a eu toutes les peines du monde a organiser le voyage de Louise, qui est à Viry. Elle n'a pas de personnel, ses bonnes étant toutes allemandes ; elle se rend à Dinard, où Alice trouvera une villa. Du Cateau, où il y a eu une bataille mercredi, pas de nouvelles. Le jeune Schlumberger, qui dirigeait une usine d'hydrogène, je crois, au-delà de Compiègne, a dû la faire sauter. Par bonheur, les petits garçons d'André sont rentrés auprès de leur mère. Mais d'André lui-même, on ne sait rien.

Je vais au ministère, et à 4h, je suis chez ma mère. Je lui explique que nous allons partir ; elle prend la chose très bien, elle est contente quand elle sait que tout est prêt. Sa voiture arrive, je règle Mlle Cassel, la garde, qui est fort émue, et en route pour le boulevard de Courcelles, où l'omnibus est déjà: mes beaux parents y sont aussi. Vers 5h30, tout part, l'omnibus, mes beaux-parents dans la voiture de ma grand-mère Silhol, ma mère dans la sienne avec Marie, qui a tout arrangé avec beaucoup d'ordre et de soin, et je rattrape tout ce monde au bout de la rue de Rivoli. Foule énorme rue Saint-Antoine, peu de voitures ; tout ce monde, le dimanche en temps ordinaire, va à la campagne : le nombre limité des trains ne le permet plus, et toute cette population est dehors, le nez en l'air : à 4h, un aéroplane allemand est venu sur Paris et a jeté deux bombes; des aéroplanes français sont venus plus tard, sans doute est-ce cela qu'on regarde. Il fait d'ailleurs un temps splendide et chaud.

Nous sommes à la gare à 6h15. On arrête le public à la grille qui entoure la cour, et on laisse entrer les voitures par petits paquets. Autour du péristyle, un tas de Turcs faméliques et sales, avec des hardes, se traînent en désordre. Que font-ils là? Beaucoup d’omnibus et de voitures ; cependant le déchargement se fait vite. J'installe ma mère sur un fauteuil roulant et comme je ne pense aller plus loin à cause de la foule, je lui dis adieu et rentre dans ma voiture : à 7h, Mathilde paraît avec son père; ils sont bien installés, pas trop serrés: huit pour six places ! Et ma mère est satisfaite. Je n'ai plus rien à faire là, et je rentre rue de Téhéran où mes beaux-parents arrivent vers 8h30 n'ayant pourtant pas assisté au départ, qui devait avoir lieu à 8h05. Tout s'est passé avec ordre, il n'y avait pas d'encombrement et pas trop de monde. Pourvu que tout aille bien jusqu'au bout !

Le soir on assurait que nous avions coupé l'aile gauche allemande et fait 30000 prisonniers ! Hélas ! Notre aile gauche continue à reculer et a entraîné tout le reste. Sur les autres fronts, la défense se fait bien et avec énergie. Nous avons eu sur Guise un mouvement offensif.

Lundi 31 août

Il y a eu un combat à Compiègne : les Allemands approchent. Au ministère pourtant on ne parle de rien, mais de grands paniers sont dans les couloirs, encore vides, mais leur usage est bien clair. Je déjeune chez ma grand-mère Silhol, que je m'efforce de calmer et je dîne rue de Courcelles: il y a M.Chatenez qui est brancardier dans un hôpital. On y parle ouvertement du départ du gouvernement et l'oncle André se demande s'il ne ferait pas mieux d'emmener ses filles. Je le lui conseille vivement. Je reçois à 5 h 30 un télégramme annonçant la bonne arrivée de mes voyageurs, après un fort retard.

Un autre aéroplane allemand est venu : il y a eu des victimes, une femme tuée et des blessés. Les Champs-Élysées sont laissés sans éclairage, et la traversée en est étrange et un peu inquiétante avec les yeux lumineux des autos qui s'approchent et disparaissent...

Mardi 1er septembre

Au ministère, toute la journée se passe à remplir et à vider les paniers suivant les impressions de l'heure. À cinq heures, nous avons une grande victoire : la gauche et le 10e corps allemand ont été cernés et anéantis. Aucun ordre pour le départ, on chuchote mystérieusement. À cinq heures, Berthelot déclare qu'on ne part plus, à sept heures William Martin prépare fébrilement le train des diplomates. Je dîne rue de Téhéran, on m'accuse de n'avoir rien dit, de n'avoir pas prévenu – on est très agité et démonté – on se demande si on pourra partir demain.

Un autre aéroplane allemand est venu; il n'y a pas de victoire – il y a une défaite des Russes du côté de Posen. Une grande bataille est engagée entre Russes et Autrichiens du côté de Lemberg.

Mercredi 2 septembre

C'est, dans le temps superbe et chaud, une journée d'affolement. Pourtant du côté de Compiègne, les choses restent en l'état. Même les Anglais prennent dix canons à la cavalerie allemande. Au ministère, on part : les paniers sont remplis fébrilement, tout travail est suspendu. Le matin, d’Ormesson me dit que je vais à Bordeaux demain à 8 h 30 – puis cela change encore. Enfin à cinq heures, j'ai une réquisition, un ordre de route – ma malle part avec les cadres qui emportent les papiers et les affaires du ministère. Je passe avenue Vélasquez où le départ de toute la famille s'organise pour ce soir : ma grand-mère, les André, ma belle-famille, tante Antoinette, ses filles et ma grand-mère de Clausonne arivées de Granville – et tout ce monde est agité, car on ne sait pas si les bagages partiront, si l'omnibus viendra. J'ai reçu deux cartes de Mathilde qui n'est arrivée qu’à 2h30 à Nîmes au lieu de 10h49. Mais ma mère a été enchantée du voyage.

Jeudi 3 septembre

À 7h30, je suis à la gare d'Orsay. Une chaude journée d'été s'annonce. Beaucoup de monde, mais uniquement des fonctionnaires prenant les taxis réservés – car les trains militaires partent de la gare d'Austerlitz. Le Président et les diplomates sont partis hier soir. Ce matin, trois trains spéciaux vont se suivre. Le nôtre est bondé, car si l'on nous a donné des papiers magnifiques avec de minutieuses instructions, comme toujours chez nous il règne un aimable désordre et on ne contrôle rien. Aussi y a-t-il pas mal de gens dans les wagons de notre ministère qui ne sont pas de chez nous. Je monte dans la voiture en tête – une voiture-couchettes Paris-Orléans ; les autres wagons sont de la compagnie du Nord ; je suis avec trois dactylographes, dont Mme Briolat et son fils, Mme Joseph Bacot et ses deux enfants qui s'arrêtent à Poitiers, Robert de Courcel et ses beaux-parents qui sont venus l’accompagner à la gare et descendent à Austerlitz. Départ 8h30 ; la chaleur devient suffocante et la fumée nous envahit ; nous allons lentement jusqu'à Saint-Pierre-des-Corps où nous sommes à 1h15 ; la voie est gardée par des hommes de la territoriale qui, à mesure que nous avançons, ont de moins en moins l'uniforme : bientôt ils sont dans leurs costumes variés de paysans, en pantoufles et en casquette, avec le fusil en bandoulière – ce n'est pas très militaire. Dans les gares, des postes d'ambulance avec des dames de la Croix-Rouge ; nous croisons des trains militaires, surtout de l'artillerie. À Saint-Pierre, un régiment d'active – je n'en crois pas mes yeux – celui de Mont-de-Marsan, des Landais râblés et alertes qui nous demandent des journaux : ils lisent une filandreuse et verbeuse proclamation du gouvernement qui annonce son départ – et ces trains bruyants, joyeux, décorés de feuillages, plein de jeunes gens qui marchent vers la mort, contrastent avec notre train lourd et silencieux qui fuit l'ennemi envahisseur...

Notre marche s'accélère et nous arrivons très sales et très las à la gare Saint-Jean. On a distribué des numéros de chambre; je vais être logé par Sillac et il me conduit chez ses beaux-parents, dont la très jolie installation, 45 avenue de Chartres, borde les quinconces. Je suis honteux de la chambre qu’ils me donnent, de leur hospitalité complète, de la gêne que je leur cause.

Vendredi 4 septembre

Mon premier soin est de télégraphier à Mathilde. Les nouvelles sont les suivantes : d'abord, le général Gallieni annonce à Paris en deux phrases qu’il prend le commandement et qu'il résistera jusqu'au bout: c'est net, éclatant comme l'éclair d'une lame. Puis les Russes ont certainement battu à fond l'armée autrichienne, car ils ont pris Lemberg, que cette armée défendait. Le mouvement de descente des Allemands sur Paris s'arrête ; par contre, ils cherchent à nous couper entre Reims et l'Argonne – et surtout, on n’a plus de nouvelles des Russes en Prusse : j'ai peur que leur échec de ce côté n’ait été sérieux.

Je me repose et j'attends que les choses se décident. Les papiers ne sont pas arrivés et le ministère cherche à s'installer. Bordeaux est plein, les diplomates grognent contre leur installation, en changent, vont à Arcachon. Les Bordelais sont ravis : «Nous sommes la capitale.»

Samedi 5 septembre

Même situation. Les Allemands sont à la Ferté-sous-Jouarre. Je cherche si je ne pourrais pas m'installer avec Courcel.

Dimanche 6 septembre

On comprend mieux le plan des Allemands : notre armée s'est repliée à l'est de Paris et les Allemands descendent pour l'amener sur les lignes de l'est : c'est un immense encerclement où dans un coup de filet colossal, ils essaient de prendre toute notre armée. Les troupes de Paris ont un combat sur l’Ourcq avec le flanc droit des Allemands. Rien en Russie. Depuis huit jours, on ne sait ce qu'il y a eu en Prusse où les Allemands envoient de nouvelles troupes. Le ministère n'est toujours pas installé.

Lundi 7 septembre

Le temps continue à être très chaud, très lourd et très fatigant, et cette atmosphère pesante contribue à alourdir notre état moral. Cependant aujourd'hui, l'impression semble meilleure ; il y aurait un léger recul des Allemands, un arrêt plutôt dans leur marche foudroyante. Peut-être craignent-ils que nos troupes de Paris ne les prennent à revers, et que nous ne les trouvions pendant qu'ils cherchent encore à nous trouver.

Je fais venir une voiture et je vais au ministère, c’est-à-dire dans la rue Bardineau. Je vois là l'hôtel Sama…(), belle construction flanquée d'une autre de même allure. En face, une série de petites maisons dont on a loué quelques-unes et où s'installent les services. L'une d’elles fait le coin de la rue et de la petite place Bardineau. C'est là qu'est Ponsot, la presse, la comptabilité. Tout le monde est dans la rue – c'est aussi province que possible. Je vais avec Dupeyrat puis avec Courcel visiter un appartement dans une rue horrible près de la cathédrale. On en cherche, on en offre, mais les prix montent rapidement et on ne trouve guère que de petites boîtes fort laides et fort sales. Bordeaux est infesté de moustiques ou d’autres bêtes déplaisantes – mes collègues s'en plaignent beaucoup.

Mardi 8 septembre

Je prends mon service à neuf heures dans un grand bureau au rez-de-chaussée, 3 place Bardineau. Ponsot règne; il est le maître Jacques du cabinet; Hermite est dans un coin, faisant les communiqués à la presse. Je suis dans un autre avec un attaché, Léger, un gentil garçon qui connaît fort bien les Pyrénées. Installation sommaire : des tables boiteuses, des chaises croulantes ; on met le téléphone et la lumière ; tout le monde nous voit et nous voyons passer tout le monde. La petite place paisible voit défiler tous les diplomates et bourdonne du bruit des autos. Ce sont des allées et venues continuelles. Nous cherchons encore un gîte, sans succès. On me parle d'un appartement rue Bardineau; on me demande 1000 francs par mois. C'est absurde et les Bordelais abusent. Cependant il faut se presser, car les Dussaq me font un accueil parfait, me donnent cuisine exquise, mais je les gêne visiblement et j'abuse.

Les Allemands n'avancent plus ; leur mouvement tournant est enrayé : comment, pourquoi, nous ne le savons pas. Nous avons reformé notre ligne, et nous tenons : les Allemands s'étaient avancés au sud de Coulommiers. Notre armée tout entière est en face d’eux et il semble en tout cas que notre ligne n'a pas été rompue.

Mercredi 9 septembre

Les troupes de Paris continuent d'attaquer la droite allemande qui recule sur la Marne. On ne comprend pas bien ce que cela signifie, est-ce une tactique – comme le disent les communiqués allemands – ou bien, comme nous le disons, agissons-nous suivant un plan concerté? Il est certain que les officiers et les soldats blessés qui reviennent du front sont toujours plein d'ardeur et de confiance – convaincus que l'heure de la victoire a sonné. La presse est toujours très «soutenue».

La correspondance avec Nîmes s'est établie régulière ; les lettres mettent deux jours, ce qui avec l'état des communications n'est pas trop long. Il n'y a plus que des trains militaires, et on emmène vers le nord des quantités de troupes. Les Marocains sont arrivés avec Brulard: on en attend d’autres avec Gouraud. D'autre part M.Dussaq me dit qu'un vapeur qu'on attendait a été réquisitionné et a fait à trois reprises le voyage du Havre à Ostende avec des troupes.

La journée est marquée par l'arrivée du courrier d’Anvers: une auto-mitrailleuse montée par deux officiers belges en plus du chauffeur. Ils ont rencontré des Uhlans et les ont chassés avec leur mitrailleuse. Leur arrivée rue Bardineau fait sensation.

Jeudi 10 septembre

La bataille dure évidemment toujours ; à l'est, les résultats ne sont pas nets, il n'y a pas de communiqué le soir. Nous apprenons que Nancy a reçu des obus et que Maubeuge s'est rendu. On n'en parle pas encore dans le public. On est tellement impressionnable en ce moment qu'un rien suffit pour nous abattre. Cependant, aucune nouvelle n'indique que sur le front les choses n'aillent pas bien.

Vendredi 11 septembre

Je cherche fébrilement un logement, car il me faut absolument déguerpir ce soir. À l'hôtel, rien ; je finis par prendre une partie d'une maison, 34 rue Méry; c'est à peu près propre, très laid, près de la rue Bardineau; nous emménageons ce soir, Courcel et moi. Les prix montent prodigieusement, car tout le monde se précipite sur Bordeaux ; mais que ce que l'on trouve est donc pitoyable ! Et que la province française est sale et mal tenue !

Cependant les nouvelles sont décidément meilleures. La gauche allemande, dit armée du Kronprinz, s'accroche au sud de l'Argonne, mais leur droite recule fortement, et les Anglais ont passé la Marne à leur suite. Nous avançons du côté de Vitry-le-François. L'impression aujourd'hui est assez favorable, malgré que l'on apprenne que Verdun est assiégée et que les forts du sud de la place sont violemment attaqués. On sait maintenant ce que signifie l'attaque allemande contre une place forte : en trois jours il n'en reste rien. On dit aussi que les Allemands amèneraient un matériel considérable devant Belfort. Cela a été dit et démenti souvent, et on ne comprend guère leur plan sur le moment ; ils ne peuvent être partout à la fois. Que devient leur ligne de communication par la Belgique? Ont-ils du monde pour marcher de nouveau sur Paris? Ou bien seraient-ils vraiment en passe d'être battus, après s'être avancés si rapidement?

Cahier n° 5 (dossier 45, 61-83)

Samedi 12 septembre

La bataille continue ; l'aile gauche de l'ennemi est en pleine retraite et se tient sur la ligne de Soissons ; en Argonne, l'armée du Kronprinz commence à décrocher et à remonter vers le nord. On se demande encore si cette retraite n'est pas une feinte. Comment notre armée a-t-elle pu reprendre ainsi une offensive assez puissante pour repousser une armée victorieuse? Il faut attendre, d'autant plus que les forts au sud de Verdun sont toujours attaqués et que le silence des Russes sur leurs opérations en Prusse est d'accord avec les affirmations des Allemands disant que de ce coté, ils remportent victoire sur victoire.

Nous sommes installés, Courcel et moi, rue de Méry. Louise nous fait un fort bon déjeuner et nous prenons le café dans le tout petit jardin que le caquetage de la perruche et des innombrables oiseaux de Mme Bergères rend peu habitable. Et que Bordeaux sent mauvais ; il y a trop d'insectes de toutes espèces : qui nous donnera de l'air pur du parc Monceau! Parlez-moi de la campagne, non pas de la province !

Dimanche 13 septembre

Victoire ! Pour la première fois, les communiqués contiennent ce mot – et Joffre intitule sa dépêche : la victoire de la Marne. L'ennemi est en retraite précipitée après une bataille terrible qui a duré sept jours, du 6 au 12. À gauche, nous avons atteint l'Aisne, au centre franchi la Marne, à droite dégagé Nancy et repris Lunéville. Les Allemands abandonnent sur la route du matériel de toute sorte, des canons, des prisonniers. En même temps, l'armée belge est sortie d’Anvers et les Serbes ont occupé Semlin; les Russes ont battu les Autrichiens sur le San.

Certes, cette bataille est importante. Un ordre du jour du général Joffre, daté du 6, déclarait que d’elle dépendait le sort du pays. Un même ordre du jour d'un chef de corps allemand, du 7, contient cette phrase : « Tout dépend du sort de la journée de demain. »

Bien entendu, au ministère, on exulte et chacun expose le « plan » de Joffre : ne se sentant pas en force, il n'a pas engagé son armée à fond, il a attaqué à Charleroi malgré lui (?) et a ensuite harcelé, trompé l'ennemi, l'attirant sur le terrain qu'il avait choisi de tout temps, les fameuses plaines catalauniques, champs de bataille de la Champagne, de la défaite des Huns et de la campagne de Reims. Puis, comme le toréador qui sent le moment venu, il a foncé sur la bête, ayant pris la fameuse position en triangle – une armée de Paris en Argonne comme base, et comme côtés l'armée des Vosges et l'armée de Paris, qui, s'avançant sur l’Ourcq, menaçait les derrières de l'armée allemande de Kluck. En tout cas, il a battu les Allemands, et ce ne sont pas les Russes, mais nous, qui les avons battus ; ce qui a été fait peut se refaire, et c'est un point d'une importance capitale.

Pour ma part, je me demande si la défaite des Russes ne nous a pas rendu service : si les Allemands s'étaient sentis sérieusement menacés sur Posen, ils auraient cherché à frapper un coup très rapide de notre coté – et auraient risqué l'attaque brusquée sur Paris, qui eût été entre leurs mains un gage formidable. Ils ont au contraire eu le temps – ils en ont alors profité pour essayer de détruire l'armée anglo-française en continuant le large mouvement enveloppant de l'armée de Kluck. Ce n'est qu'une hypothèse, comme les autres...

Lundi 14 septembre

Pas de nouvelles ce matin. On est sur les charbons ardents. Le soir, on apprend que les Allemands ont évacué Amiens, et se sont retirés sur Péronne et Saint-Quentin. Au centre, ils sont au nord de Reims. À droite, après avoir essayé de forcer le passage vers l'est en attaquant le fort de Troyon, qui a résisté, ils se sont retirés au nord de Triaucourt. Ils se replient également à Nancy et aux Vosges et de ce côté, le territoire français est libre d'ennemis. C'est évidemment un énorme pas de fait. Il ne faut pas oublier qu'on a vu des Uhlans dans la forêt de Fontainebleau, dans celle de Sénart et près de Versailles, qui sont descendus jusque sur Provins et sur Troyes, que leurs aéroplanes survolaient Paris tous les jours : ils ont reculé, on leur a pris un immense matériel. Pendant ce temps, les Belges, sortis d’Anvers, se sont avancés presque sur Lierre et du côté d’Aerschot et de Tirlemont. Les Russes annoncent pour la dixième fois le dernier soupir du dernier autrichien, mais il ne parle pas de « soupir » allemand...

Beaucoup de blessés, en piteux état. La terrible bataille de la Marne nous en aurait coûté 100000 : 23 corps d'armée, un million d'hommes de chaque côté ; c'est la plus formidable rencontre que les siècles ait enregistrée. Certes, il a fallu une singulière maîtrise et une volonté peu commune pour maintenir pendant 15 jours le moral d'une armée qui reculait de 300 km, et la lancer au jour précis intacte et puissante, contre l'adversaire déconcerté ! Joffre a fait là une manoeuvre incomparable de sûreté, de commandement et de sang-froid. Les troupes ont toujours eu l'illusion, où la sensation, qu'elles étaient victorieuses. Les blessés, les officiers qui revenaient du front, les simples soldats étaient tous pleins d'enthousiasme et de confiance, persuadés que nous battions les Allemands. Et pourtant nous reculions toujours ! Et nous, les civils, nous ne comprenions rien à cet état d'esprit.

Mardi 15 septembre

Le mouvement de retraite de l'aile droite allemande est arrêté. Ils tiennent sur une ligne droite qui va de Compiègne à Metz, passant par Craonne, les forts au nord de Reims, l’Aisne, la Suippe, le pied de l'Argonne, Varennes, Etain. Ils se sont installés dans les forts du camp retranché de Reims que nous avons abandonnés sans les démolir : l'armée du Kronprinz qu'on espérait pouvoir « cueillir » se retire au nord par Sainte Menehould – une bataille serait engagée près de Reims. De nouveau, au ministère, on est plus sombre. Sabatier arrive de la Guerre et me raconte des histoires effarantes : les Allemands enlèvent leurs troupes d'Alsace et les font passer sur leur aile droite. Les télégrammes du grand état-major allemand annoncent une nouvelle défaite des Russes en Pologne (les Russes disent le contraire). Il y aurait en Allemagne 280000 prisonniers, dont 125000 Français et 110000 Russes. Puis Léger raconte un entretien avec un officier d'état-major : nous n'avons plus de cadres, plus de cavalerie, pas assez de canons : on a cassé depuis le début de la campagne 35 généraux, tous des « École de guerre », imbus de principes inapplicables sur le terrain, et on les a remplacés par des jeunes, qui feraient beaucoup mieux. Ce sont des «on dits»; après un trop grand enthousiasme, on voudrait savoir déjà les Allemands sur le Rhin. Pourtant Blumenthal est venu au bureau et a déclaré que d'ici 15 jours, il faudrait s'occuper de l'organisation de l'Alsace reconquise.

Je vois le père Villette, supérieur général des Lazaristes; il est venu à Bordeaux pour être plus libre ; il fait venir dans les ambassades tous les frères de la charité qu'il peut recueillir, et partage mon opinion sur les petites jeunes filles qui jouent aux gardes malades dans les hôpitaux, gênant tout le monde, surtout les blessés, parfaitement insensibles – et «out of place».

Puis je vois M.de Courcel, venu passer deux jours pour un conseil de l’Orléans: 24 heures de voyage aller et retour – il est frais et alerte comme à vingt ans!

Mercredi 20 septembre

Depuis le 14, la bataille a recommencé, défensive du côté des Allemands qui construisent des retranchements formidables. Ce sont des tranchées formidables, profondes d'un mètre où ils se terrent. De place en place, des chambres d'abri couvertes avec les portes arrachées aux maisons et chargées de terre ; ces tranchées sont liées entre elles par des routes creusées : il y en a plusieurs lignes. La nuit, les troupes s'élancent de ces tranchées pour des contre-attaques et viennent s'y abriter de nouveau. Il faut lancer nos troupes à la baïonnette pour enlever ces fortifications, qui, armées d'artillerie, sont très dures à prendre et nous coûtent beaucoup de monde.

Les Serbes, qui se sont avancés au nord de la Save, aurait été battus à fond, perdant 6000 hommes. Il doit y avoir quelque chose de vrai, car les Serbes déclarent s'être repliés au sud de la rivière « pour des raisons stratégiques ». Nous connaissons la formule.

La presse italienne des 8 et 9 septembre contient des articles fort curieux sur la situation de l'Autriche. D'après notamment ceux de la Stampa et du Giornale d’Italia, la bataille de Lemberg et celles qui ont suivi ont privé l'Autriche de ses troupes allemandes et... italiennes: elle n'a plus guère que les contingents slaves qu'elles n'osent pas engager à fond contre les Russes et les Serbes ; si donc la bataille engagée sur la Marne tourne contre les Allemands, et que ceux-ci ne puissent pas envoyer à l'Autriche des secours importants, la situation de la monarchie double sera très précaire. Le Giornale d’Italia ajoute que l'Autriche chercherait à lâcher la Triplice et négocier par l'entremise du cardinal de Vienne et du pape, qui serait très disposé à parler en faveur de la paix et prépare une encyclique à ce sujet.

Le soir, dîner chez les Dussaq avec les Sillac et l'américain Mayer : tout le monde a vu les Russes : ils ont débarqué à Aberdeen et sont venus à Londres. Aucun démenti n'y fera, les Russes et la «turpinite» sont les dadas du moment: il est certain qu’ils existent.

Jeudi 17 septembre

Le matin, je reçois une lettre de mon excellent ami Dodge. Il a fait partie de la mission chargée de rechercher et de rapatrier les Américains restés en Europe : puis il est venu à Paris, à l'ambassade, chargé de la protection des Austros-Allemands. Il me dit sa sympathie et ses félicitations en termes chaleureux. Nous recevons en même temps des dépêches de Jusserand, qui a eu quelque peine à rejoindre son poste est à qui bien des Américains ont affirmé leur sympathie pour la France. Très allemand au début, à cause des 15 millions d'Allemands qu'ils ont chez eux, et par leur admiration naturelle pour l'organisation, la force et le devoir, les États-Unis sont en train de changer d'opinion en présence des atrocités inutiles commises par les armées allemandes. Étant donné qu'ils sont le seul peuple « impérial » resté neutre, leur opinion à une grande importance à tout point de vue.

Je vais déjeuner avec Fromageot chez les Gout. Ils habitent une petite maison basse, au milieu d'un très beau jardin avec de grands arbres : on se dirait en pleine campagne. Aujourd'hui, les communiqués sont laconiques : la bataille continue sans résultat de part et d'autre. Nous repoussons les contre-attaques des Allemands qui ne sont pas délogés par les nôtres de leurs formidables retranchements.

On a petit à petit des nouvelles des régions occupées puis abandonnées par les Allemands. Ils ont brûlé et saccagé Senlis, respecté Chantilly. Ils ont surtout brûlé et pillé là où les autorités avaient filé sans les attendre, ce qui a été le cas presque partout. A Meaux, tout le monde était parti. L'évêque est resté ; il a réuni quelques citoyens, a établi un semblant d'organisation et sauvé la ville : cela nous vaut une déclaration de Gauthier; les bourgeois sont infâmes, le peuple admirable, et il faudra mettre fin à l'anticléricalisme, car seuls les gens ayant de la religion ont montré des vertus civiques. Il est certain que la morale laïque a surtout consisté dans la fuite. Le caractère essentiellement barométrique de Gauthier donne un certain intérêt à sa déclaration. Le pape a notifié son élection à Poincaré : on cherche si et comment répondre – on est bien embarrassé... C'est peut-être ainsi que se renouera le fil...?

Vendredi 18 septembre

Un courrier immense m’inonde le matin au ministère. Dans celui de Petrograd, puisqu'on ne dit plus Pétersbourg, je trouve une lettre de Mme de Laguiche datée du 2 septembre : les Russes ont bien reçu une «dure, triste tape» dans le nord, compensée et au-delà par le succès de Lemberg, mais qui a néanmoins arrêté la marche sur Berlin, dont on ne parle plus. Plus aussi une carte de Boissonnas que les hasards de la retraite ont amené à Vandoeuvre: il y a trouvé une brave femme qui attend les Allemands avec calme, et il a toujours confiance: sa carte est du 5 – avant la bataille.

Je reçois également la fidèle lettre quotidienne de Mathilde : elle a vu passer à Nîmes des trains bondés d'anglais, débarqués à Port-Vendres: ce sont les contingents d'Égypte, qui arrivent en même temps que les Hindous. Ceux-ci commencent à débarquer à Marseille, c'est ce que m'annonce Petit-Huguenin, qui arrive de Bangkok : ils sont 70000 sur 80 transports… immense armée de cipayes du nord de l'Inde, parfaitement équipés et entraînés.

Samedi 19 septembre

La bataille continue ; ce matin, on parlait d'une légère accalmie; on ne le dit plus ce soir. Les Allemands fortifient leurs tranchées, d'où ils ne pourraient sortir ; à l'ouest, nous avançons sur la rive droite de l'Oise et nous tenons les hauteurs au nord-est de l'Aisne; mais les Allemands reçoivent des renforts venus de Lorraine. À droite, l'armée du Kronprinz est à cheval sur la Meuse; nous progressons en Lorraine, où nous avons repris Cirey et Blamont – mais aucun résultat positif. Cependant « l'air ambiant » me semble plus optimiste. Les Allemands sont toutefois assez près de Reims pour bombarder la ville – sans oublier la cathédrale qui a reçu des obus; Claudel explique cette inutile et absurde barbarie par la Schadenfreude qui est le caractère distinctif du Prussien. On dit leurs troupes très épuisées et de mauvais moral. L'empereur aurait quitté le front et serait parti vers le nord –c'est à qui des deux armées s’épuisera la première !

Les Allemands ont annoncé pour la troisième fois la destruction du cuirassé Warrior et il suffira de choisir un autre nom de navire pour le prochain mensonge. Les Anglais sont de plus en plus décidés à détruire le militarisme allemand comme ils ont détruit Napoléon; c'est à Krupp qu'ils en veulent plus encore qu’à Guillaume – et ils ranimeront nos armées du sang frais de leurs magnifiques soldats, qui leur arrivent de tous les coins du monde et qui tiennent prêts à la guerre dès que le besoin s'en fait sentir.

Dimanche 20 septembre

C'en est fait : la cathédrale de Reims, symbole de nos gloires, mémoire de toute notre histoire, l'église de Jeanne d'arc, n'existe plus qu'à l'état de ruines. Il n'en reste que les quatre murs. Reims a reçu plus de 2000 obus et la ville est en partie détruite. Pourquoi? C'est la rage de la bête acculée qui ne sait sur quoi s'assouvir et qui détruit un chef-d'oeuvre. Toute la France se sent frappée au coeur. Que serait-il advenu de Paris si les Allemands étaient entrés! Ils auraient incendié la ville, pièce à pièce, jusqu'à l'anéantissement de tous les monuments. À Termonde, qu'ils ont détruit avant de s'en aller, ils ont montré leur procédé : ils emploient des pompes à pétrole et les soldats ont devant eux des sortes de boites à pression permettant d’inonder d'essence les bâtiments. Bonnot n'était pas un bandit à côté d’eux. Ils sont partout : deux de leurs autos blindées ont fait un raid dans l’Eure – on a fini par s'en emparer et les détruire.

La bataille continue sans trêve et sans résultat…

Lundi 21 septembre

On est plus sombre, sans bien savoir pourquoi. La destruction de la cathédrale de Reims éteint les coeurs et les remplit de rage – en même temps que le sentiment de l'impuissance où l'on a été d'empêcher cette abomination. Nos communiqués ne disent pas grand-chose : nous avançons sur certains points, nous reculons sur d'autres. D'autre part, nous apprenons que les Allemands ont amené les troupes par le nord : il y en a à Saint-Quentin, où elles ont pris contact avec nos Marocains en formation du côté d'Amiens. Ils vont chercher à nous déborder sur notre gauche, encore et toujours, et nous n'aurons pas eu le temps de les empêcher.

Laroche vient chercher sur la carte les positions russes : les Allemands ont débordé toutes leurs frontières Est d'une quarantaine de kilomètres – les Russes ont donc tout à fait évacué la Prusse: ils amènent du monde – 13 corps d'armée – mais ils racontent tant d'histoires ! Pourtant leur position est meilleure en Autriche, bien qu'il leur faille tous les jours combattre les armées qu'ils ont anéanti la veille.

On reste confondu devant l'effort allemand : ils ont assez de monde pour battre les 700000 soldats de Rennenkampf, ils ont envoyé des troupes aux Autrichiens, ils ont trois corps en Belgique et sont partout plus nombreux que nous et les Anglais. Où prennent-ils tous ces soldats !

Le matin, j'ai reçu deux lettre de militaires: Ernest, notre domestique, a eu le genou « traversé par un obus» (?) et est en convalescence à Aiguebelle dans la Drôme: il a été blessé après la «déroute de Saint-Blaise» et s'est dit très bien soigné. L'autre lettre est de Jacques – du 4 – il était alors à Longemer en train de se refaire après de rudes combats, où il avait laissé la moitié de sa compagnie. À côté de choses très tristes, il en écrit de réconfortantes, et il est plein d'espoir dans le succès final.

De son côté, l'oncle Silhol a écrit qu'il était au repos à Épinal. Il ne croit pas que personne ne puisse rien faire à l'Est : on y est trop fortifié des deux côtés.

On a mis à pied 39 généraux de corps et de division depuis le commencement de la guerre... Si l'on pouvait en faire autant pour les civils !

Mardi 22 septembre

Sobres, comme ce matin, longs, comme cet après-midi, les communiqués ne disent toujours rien. Lequel des deux adversaires fait vraiment pression sur l'autre? Les succès partiels que chacun s'attribue ne permettent pas de le discerner – et pourtant l'un des deux sera brisé... On vit tellement dans l’angoisse qu'on finit par ne plus s’en apercevoir. Et pourtant toute la vie d'un pays est suspendue à ces batailles. Les Allemands préparent tout : la victoire et la défaite. Ils font faire en Belgique de longues lignes de tranchées bétonnées – en cas de retraite de ce côté. Ils ne seront jamais pris au dépourvu. Sur mer, leurs croiseurs semblent les seuls actifs : l'un d'eux, soi-disant détruit par un croiseur russe, a coulé six bateaux anglais dans le golfe du Bengale – un autre a démoli un croiseur anglais à Zanzibar.

Le Temps rentre à Paris; il en a assez de Bordeaux. Le gouvernement ne parle plus de départ...

Mercredi 23 septembre

La flotte allemande continue de couvrir les nôtres de ridicule. On ne dément pas la nouvelle que trois croiseurs anglais de 12000 t ont été coulés par des sous-marins allemands. Les croiseurs allemands continuent leur promenade et personne ne semble les inquiéter. Quant à nous, nous n'empêchons même pas, semble-t-il, la flotte autrichienne de sortir de Cattaro. Il faut espérer que cette fois la leçon servira et que les Anglais se décideront à agir, à pousser devant eux quelques bateaux allemands capturés pour sauter sur les mines et à attaquer sérieusement la flotte ennemie.

D'après les communiqués, nous avons un peu avancé sur la gauche – mais en Woëvre, l’ennemi avance rapidement ; il est à cheval sur la route de Commercy à Pont-à-Mousson et prend position à l'est de notre ligne fortifiée de Verdun–Toul. Il y a quelques jours, notre territoire de ce côté était évacué, il n'en est plus de même aujourd'hui, loin de là.

Les Allemands déclarent que c'est de notre faute si la cathédrale de Reims a été détruite : nous avions installé sur les tours un poste pour diriger le feu de l'artillerie ; il a bien fallu le dégager et ils ont tiré des obus avec des shrapnells. Une fois le but atteint, ils ont cessé le feu. Il y a eu dans Reims même 800 victimes civiles : sans doute aussi des gens qui étaient sur le clocher.

Bernhoft, le ministre du Danemark, vient déjeuner. Nous causons très librement et très agréablement: il commence à sortir davantage ses sentiments anti-allemands et parle de la bassesse de caractère de ce peuple, qui prend maintenant dans le monde une figure de barbare et de destructeur.

Je reçois une lettre fort intéressante de Lacombe, de Rome. Les Italiens ont fait à l'occasion du 20 septembre des manifestations anti-autrichiennes nombreuses ; dans un pays comme celui-là, ces manifestations doivent répondre plus ou moins au désir du gouvernement qui cherche à se faire forcer la main. La valise de Rome, qui arrive aujourd'hui, semble marquer que le dénouement approche – et si l'Italie marche, la Roumanie marchera, ce qui est plus intéressant au point de vue militaire.

J'ai eu également une autre lettre de Jacques : il s'ennuie dans une ferme où il se repose ; se battre sans y voir, se reposer sans savoir, aucune nouvelle que vagues et tardives – tel est le sort de ces malheureuses troupes. Sa lettre est du 9; Jacques se demande pourquoi le gouvernement est parti si vite – hélas ! on a eu bien peur, et le sort de Reims indique ce qu'eût été le sort de Paris !

Jeudi 24 septembre

Rien ce matin, sinon qu'on se bat depuis 40 jours. Cependant tout le monde est d'avis que la décision approche. Le soir, on apprend par le communiqué que nous avons avancé sur la rive droite de l'Oise, jusque sur Roye. Un détachement a pu occuper Péronne : venant du sud ou de l'ouest? Est-ce le commencement du mouvement de l'armée qu'on dit être en formation à Amiens sous le commandement de Brugère et de Castelnau? Ou n’est-ce qu'une pointe de l'armée principale? Entre l’Oise et l’Aisne, l'ennemi a accumulé des forces considérables – enfin il a agi avec une vigueur particulière contre les hauts de Meuse, c'est-à-dire contre notre ligne fortifiée Verdun–Toul, qu'il attaque résolument et sans aucun doute avec succès. Ce côté-là a dû être très dégarni par nous – espérons que les forts tiendront assez longtemps !

Les Anglais ne sont pas comme nous qui n’osons pas dire que Maubeuge est pris depuis le 7, et ils annoncent en beaux joueurs la perte de leurs trois croiseurs. Il s'agit maintenant qu'ils emploient une autre tactique et qu'ils se remuent sérieusement ; les Allemands sont sur mer comme sur terre admirablement organisés et décidés à la lutte de violence et sans merci. On raconte bien que des avions anglais ont été détruire les hangars des zeppelins à Düsseldorf (?) mais cela paraît bien extraordinaire – surtout quand on ajoute qu'un des avions en feu aurait été sauvé par une auto-mitrailleuse envoyée à son secours!

Je reçois une lettre de Mathilde assez mélancolique : il fait très froid à Nîmes depuis quelques jours. Ici au contraire le temps est très beau, doux le jour mais assez froid la nuit. Un jeune nîmois (le gendre des Causse) a écrit du front son enthousiasme pour le général Joffre, qui a amené les Allemands où il voulait, leur tuant un monde énorme. Officiers et soldats (les blessés arrivés à Nîmes par exemple) ont le même moral excellent, sûrs du succès final et unanimes dans les pertes énormes subies par les Allemands.

Vendredi 25 septembre

Ma belle-soeur Marie arrive à 11h30. Elle est partie en auto à 5 heures du matin de Séridos, et repartira à 3h pour ne rentrer qu'à la nuit. Le temps est superbe et nous causons dans le jardin. Elle a organisé l'hôpital cantonal de Gabarret en hôpital militaire; elle a une cinquantaine de blessés : elle va en recevoir le même nombre et devra les loger dans Milleton; on lui a dit qu'on ne lui laisserait des médecins (civils) que si elle avait au moins 100 blessés, et elle préfère cela à n'avoir pour tout secours qu'un médecin major qui viendrait de Mont-de-Marsan quand il aurait le temps. Toutes les villes des Landes sont pleines de blessés, qui arrivent maintenant dans un état des moins satisfaisants, éreintés par des fatigues excessives et n'ayant pu recevoir les soins nécessaires. Dans certains endroits, les formations sanitaires sont à peine organisées : à Casteljaloux, à Agen, on a envoyé des convois sans les annoncer. Aussi les blessés sont-ils à peine soignés. Presque partout, les dames de la Croix-Rouge se sont montrées d'une criante insuffisance. À Mont-de-Marsan, il y a des blessés allemands et parmi eux des médecins qui ont refusé de soigner leurs propres hommes. Marie affirme qu'on en a fusillé un. Elle dit le pays tellement excité qu'elle espère bien qu'on ne lui enverra pas d'Allemands, car elle ne pourrait les protéger contre la fureur des paysans exaspérés. J'avoue que je la comprends. La mobilisation, le départ se sont faits avec un ordre parfait et un calme admirable – tout le monde a fait son devoir et tout a bien marché.

Marie est sans nouvelle aucune de la famille Evain qui habitait Vrigne aux bois: tout ce qu'on sait, c'est que ces malheureux se sont enfuis dans les bois il y a trois semaines, devant la dévastation semée par les Allemands. Le Temps, revenu à Paris donne des récits d'une visite aux champs de bataille de la Marne qui sont effroyables : tout a été saccagé, pillé, sans merci, les habitants ont fui devant les ruines, sans abri et sans pain. Quantité de civils ont été fusillés; les rues de Senlis, dont le maire a été tué, rappellent celle de Pompéi.

Le communiqué, sobre et bon ce matin, est ce soir long et médiocre: à l'ouest, bataille violente entre l'Oise et la Somme contre des forces allemandes considérables venues par Liège et Cambrai ; à l'est, l'ennemi a pris pied sur les hauts de Meuse et marche sur Saint-Mihiel. On dit que les indiscrétions de la presse anglaise (d'aucuns disent de Viviani) ont fait connaître aux Allemands la formation d'une armée chargée de les prendre sur leur flanc droit, et qu'ils ont eu le temps de parer le coup en amenant beaucoup de monde. En tout cas la lutte est rude !

Samedi 26 septembre

En résumé, deux batailles sont engagées, et au centre, de Reims à Verdun, il ne se passe rien. À notre gauche, nous avons dû hier céder du terrain, mais repris l'offensive dans des combats particulièrement violents. À droite, l'ennemi a franchi la Meuse à Saint-Mihiel, coupant la ligne des forts. On dit le soir que nous l'aurions en partie rejeté dans la rivière; il a cédé du terrain au sud devant l'offensive de nos troupes de Toul et de Nancy et son 14e corps se serait replié après avoir subi de grosses pertes.

Quant aux Russes, ils ont toujours tout avalé, mais on ne voit aucun résultat.

Je reçois ce matin une lettre délicieuse et pleine d'ironie douce de Legrand: on ne lui dit rien, il ne sait rien, et pourtant, puisqu'on a laissé du monde au Quai d'Orsay, on ne devrait pas l'ignorer; les journalistes viennent dans les bureaux et demandent des renseignements qu'on ne peut leur donner. Il est entendu, dit-il, que le Quai d'Orsay est une sorte de légation, qui ne sait rien et pourrait pourtant rendre des services. Il a cent fois raison et je vais tâcher de lui faire envoyer des informations.

J’ai aussi une lettre de la cousine de Blives, installée chez sa fille dans la Haute-Garonne, et qui me demande si je verrais un inconvénient à ce qu’elle rentrât à Paris dans six semaines… Je lui réponds le soir même.

Mathilde m'écrit qu'elle a vu (), revenu de Perse pour s'engager : il annonce le débarquement des Hindous. La belle-mère de Courcel écrit qu'elle les a vus à Villeneuve-Saint-Georges – mais c'était surtout des Écossais ! Qu'il est difficile de savoir ce qu'il en est !

Dimanche 27 septembre

Nous allons Courcel, Péan et moi nous promener aux bassins à flot et le long des quais. Il y beaucoup de bateaux et beaucoup d'animation. Bordeaux profite évidemment de la situation et y gagne. On nous montre quantité de gros vapeurs qui font uniquement le transport du charbon de Cardiff et remportent des bois des Landes pour les mines. Puis c'est un gros cargo transatlantique, la Flandre, à côté duquel la Bretagne et la Gascogne paraissent bien petits. Ce dernier est transformé en hôpital, et il a déjà des blessés.

C'est toujours la même chose : ce matin le communiqué est meilleur, ce soir il est moins bon. La bataille continue avec la plus âpre violence sans résultats définitifs ; les Allemands ont tenté des attaques avec la garde au centre et nous avons eu du mal à les maintenir. Nous avançons moins vite à l'est. Ne parlons plus des Russes, il ne faut plus compter sur eux au point de vue offensif.

Je cause longuement avec Homberg: il ne croit pas à « l'écrasement » ni à l'épuisement de l'Allemagne. Il aurait fallu une offensive décidée des Russes et celle-ci ne se produit pas. Alors? Guerre longue, indécise, et dont on ne voit pas la fin. Guerre ne permettant pas l'abolition du militarisme allemand. Guerre sans résultats, inutile – si elle n'était qu’inutile !

Lundi 28 septembre

Il résulte des communiqués d'aujourd'hui que les Allemands nous attaquent sur tout le front avec une extrême violence, qu'ils font remonter au nord le 14e corps qui nous était opposé au nord de Nancy et que leur situation passe de la défensive à l'offensive. Il ne s'agit plus pour nous d’attaquer, mais de nous défendre. Le plan d'encerclement rapide a échoué, ou du moins est bien compromis.

Aussitôt, les neutres montrent le bout de leur nez... Et le gouvernement ne parle plus de rentrer à Paris, où d'ailleurs un Taub et revenu hier jeter quelques bombes, notamment avenue du Trocadéro, où un vieillard et une petite fille ont été tués.

Il faut donc toujours attendre – attente énervante, douloureuse et qui se prolonge au détriment des forces de la nation. L'argent est toujours bloqué ; il n’y a donc pas d'affaires possibles et l'État ne peut trouver l'argent dont il a besoin.

Mardi 29 septembre

Les précisions données par la Guerre montrent que nous avons reculé entre la Somme et l'Oise et qu'ailleurs nous en sommes à peu près au même point que les jours derniers. Mais il semble que si notre plan n'a pas réussi, il en ait été de même du plan des Allemands, qui cherchent un succès important à tout prix, l'ont cherché sur notre droite, notre centre et notre gauche, et ne l'ont pas eu. Les Belges ont fait en même temps au nord une besogne qui n'a pas eu le résultat qu'on en attendait mais qui cependant a été utile. Lequel des deux adversaires se lassera le premier, et, tout à coup, sans raison bien nette, cédera? On affirme que ce ne sera pas nous et que les Allemands sont au bout de leurs efforts...

Il paraît que les Russes ont eu un vrai succès à Grodno, en pleine Russie, contre les Allemands, et cela grâce à leur grosse artillerie qui a démoli l'armée allemande.

Nouvelles de Maubeuge, rendue le 7 avec 12000 hommes. Nos canons n'atteignaient pas les mortiers allemands, placés sur des plates-formes de ciment qui avait été faites par Krupp, trois ans avant la guerre. On nous envoie également des photographies de Termonde dévastée – on les montre aux journalistes.

Mathilde m'écrit que Georges a été à Marseille; il y a vu le débarquement des Hindous, qui avec leur masse de matériel, lui ont fait l'effet d'un énorme cirque… On dit qu'on les rassemble à Orléans pour les envoyer de suite sur le front.

Léger me raconte la charmante histoire d'un maire nègre de Guadeloupe qui a envoyé un remorqueur avec vingt gendarmes attaquer un croiseur allemand devant la rade : les gendarmes ont fait feu sur le croiseur qui eut la dignité de ne pas répondre et de laisser faire : il avait sans doute d'autres besognes plus utiles pour ses canons.

Mercredi 30 septembre

La bataille s'étend vers le nord sur notre gauche et nous avons repoussé une violente offensive vers la forêt de Laigle. Au fond, nous essayons de gagner les Allemands vers le nord : on ne parle pas, et on fait bien, de ce qui se passe de ce côté. Espérons qu'il s'y passe quelque chose. Les Marocains seraient en ligne sous les ordres de Gouraud; les Hindous, conduits à Orléans, seraient également prêts à marcher, et ce serait un front immense, de la frontière belge à la Haute Alsace, et touchant Soissons, Reims, Verdun, Saint-Mihiel.

Les Allemands ont amené deux pièces autrichiennes de 305 devant Anvers, dont ils bombardent les forts : l'armée belge, démoralisée, est rentrée et son offensive, qui a retardé pourtant de 24 heures le ravitaillement allemand, n'a pas réussi comme nous l'espérions.

Il semble qu'à l'est, les Allemands soient arrêtés : ils ont commencé la défense de Cracovie, qui est la clé de la Silésie, et y ont envoyé des troupes.

Mathilde m'écrit qu'à Nîmes toutes les dépêches déchaînent l'enthousiasme et qu'on déclare que tout va admirablement. Le résumé ci-dessus ne justifie ni enthousiasme ni découragement, mais nécessite le calme et la patience, avec une confiance raisonnée dans l'avenir, mais rien de plus.

Mathilde m'apprend également que Maurice Silhol qui n'avait pas donné de ses nouvelles, est prisonnier en Saxe. C'est un soulagement de connaître son sort.

Jeudi 1er octobre

« La situation générale est satisfaisante », dit le communiqué de ce matin. Nous savons que les relations téléphoniques avec le front n'ont pas fonctionné. Donc...

Vendredi et samedi 2 et 3 octobre

La bataille continue toujours. Elle se développe vers le nord. Les Allemands ont tenté un gros effort avec des forces considérables du côté de Roye sans réussir à nous entamer. Un de nos détachements, débouchant d'Arras, a été rejeté vers le nord-est. D'où je conclus qu'il a été coupé et sans doute pris.

On est très inquiet, de plus en plus, d’Anvers, qui est bombardé à fond. La Cour et l'armée belge penseraient à se retirer sur Ostende. Par contre, depuis deux jours, cela va beaucoup mieux du côté russe. J'ai une lettre fort intéressante de Fleuriau, qui tonne contre Sazonov et dit que les Russes, après leurs essais infructueux sur la Prusse orientale, se sont repris, ont voulu d'abord se débarrasser des Autrichiens et sont prêts, ou le seront dans une quinzaine, à avancer en masses profondes. Dutasta, qui arrive de Varsovie, déclare que l'armée russe est magnifique, en nombre énorme et pourvue d'une artillerie formidable. Paléologue annonce que sur six points, les Allemands ont dû reculer, battus notamment par l'artillerie lourde russe : on dit que l'empereur Guillaume serait parti sur le front russe.

Et voici ce qu'on suppose : les Allemands ont préparé du côté de Maubeuge, Givet, la Meuse – et en arrière, en Belgique, une ligne de défense imprenable où ils passeraient l'hiver sur la défensive pendant que leur principal effort se porterait contre la Russie. Peut-être que demain, on aura changé d'avis.

Mathilde écrit que les Hindous passent constamment mais qu'il faut que les trains s'arrêtent trois heures pour leur laisser cuire leur riz... C'est commode.

Si les troupes du sud-est ont été médiocres (il paraît que les Provençaux ont de nouveau flanché du côté de Verdun), celles du sud-ouest se couvrent de gloire et sont souvent citées à l'ordre du jour. Le 18e corps est conduit par un chef qui se révèle, le général Maudhuy, nommé commandeur sur le champ de bataille. Si 33 généraux ont dû être mis de côté, d'autres viennent et se distinguent – non seulement Joffre, mais Maudhuy, Castelnau, Foch, Franchet d’Esperey, et on compte sur Gouraud, nommé divisionnaire, mais qui n'a pas encore donné.

Je suis persuadé que maintenant que nous avons supporté le premier choc et les premières défaites, notre moral ira en augmentant et en se trempant tous les jours davantage, et que ce sera le contraire pour les Allemands, qui une fois leurs cadres brisés et leur offensive arrêtée, deviendront moins ardents et sesdésorienteront ; et je m'attends même à une subite chute de leur moral.

Dimanche 4 octobre

On continue à garder le silence le plus complet : les communiqués disent que nous résistons aux attaques, que sur certains points nous avançons un peu. À midi, on apprend que Poincaré et Viviani partent pour le front : ils reviendront par Paris. Voilà un mois qu'ils auraient dû agir ainsi, avant le départ. Naturellement, on se demande pourquoi ils le font maintenant. Les nouvelles de Paris disent que la ville est absolument calme ; mais que le gouvernement y a fort mauvaise presse. Peut-être est-ce cela dont on veut s'assurer après une promenade « sous la mitraille ». Le ministère (de Paris) se déclare sans renseignements, sans personnel, sans autre occupation que de dire aux mille personnes qui viennent au Quai d'Orsay qu'on ne sait rien. Legrand se sent un peu abandonné. Il croit qu'on reviendra dans quinze jours. On m'a l'air ici tout disposé au contraire, à moins d'un changement bien subit dans les événements.

Je lis ce matin les journaux anglais, autrement intéressants que les nôtres : ils parlent du mouvement enveloppant de l'aile droite allemande et ceux du 2 octobre affirment que le dénouement approche « du plus grand drame qui se soit jamais joué sur la scène du monde ». Il donne des photographies des Hindous débarqués à Marseille, des Sikhs géants, aux dents éblouissantes, admirablement équipés et reproduisent des vues touchantes: un curé français, en uniforme, avec son étole, qui dit les dernières prières sur la tombe d’un soldat, et au-dessus une phrase admirative sur les 20000 curés qui servent dans nos rangs; une autre représente des soldats anglais harassés de fatigue qui dorment dans le hall d’un château pendant qu'un () veille sur leur sommeil; et partout, ils insistent sur cette fraternité des Belges, des Français, des Anglais. Pourquoi n'en faisons-nous pas autant et pourquoi nos journaux populaires sont-ils si hâbleurs, parlant si peu à l'âme du peuple qui souffre, qui pleure et qui a besoin de savoir pourquoi tant de sang est répandu.

Berthelot s'est mis au livre jaune. Il ne tardera pas à paraître et on le fera traduire en autant de langues qu'on pourra; les Anglais ont fait de même pour le leur, et nous venons de recevoir le livre rouge russe, témoins sûrs de la plus odieuse agression, du drame le plus effroyable que l'histoire humaine ait jamais connu. On devrait répandre ces vérités dans les collèges, dans les écoles, partout, que tous les connaissent, dans le monde entier.

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Cahier n° 6 (dossier 45, 84-88)

Vendredi 9 octobre

Depuis dimanche, je n'ai rien écrit. À vrai dire, la bataille a continué en s'étirant de plus en plus vers le nord – à tel point que des combats de cavalerie ont eu lieu presque du côté de la mer. Aujourd'hui, la ligne de bataille descend directement du nord au sud de Lens à Lassigny, puis elle reprend vers l'est par Roye, l'Aisne et les mêmes positions qu'avant. Nous avons perdu Saint-Mihiel, mais progressé très lentement en Woëvre. Certainement la lassitude des troupes est énorme, et dans l'est, nos effectifs doivent être très réduits. Jacques m'écrit du 2 une lettre parlant de vagues fusillades échangées avec des (); ils ont froid, très froid, mais du soleil après dix jours de pluies diluviennes. Les Allemands ont affreusement souffert dans leurs tranchées:ils ont, dit-on, abandonné ces fameuses carrières des environs de Compiègne, achetées et préparées par eux avant la guerre, et où ils étaient imprenables. Mais la dysenterie les a vaincus: les Anglais ont dû désinfecter avant d'avancer et de retirer les cadavres accumulés : il a dû y avoir là des scènes atroces. D'ailleurs, le Temps a décrit une visite aux champs de bataille de la Marne qui est des plus impressionnantes. Tout a été saccagé, détruit, brûlé. À Reims, c’est atroce. Georges Seydoux m'a écrit une lettre donnant des détails recueillis par Mme Carmichaël, qui est infirmière et a soigné des blessés allemands : c'est le comble de l'horreur. Au nord, la bataille a été et est encore très violente, mais sans décision ; nous aurions repris Arras, qui aurait été bombardé : l'hôtel de ville et le beffroi seraient détruits, mais de tout cela le communiqué ne dit mot. On dit aussi que Lille aurait été repris après un combat dans les rues. On a annoncé de grands mouvements de cavalerie allemande entre Lille et Armentières, précédant de grosses masses de troupes fraîches, mais rien sur ce que nous faisons pour y parer. D'ailleurs, il vaut mieux se taire, et ne pas conclure.

Le voyage de Poincaré n'a donc pas coïncidé avec le grand déclenchement de victoire : le président a envoyé des félicitations à tout le monde, sans oublier les Anglais, mais il paraît que l'accueil de Paris a été plus que frais. Pendant ce temps, mourait subitement à Bordeaux le comte Albert de Mun. Chaque matin, son article optimiste et véhément de l’Echo de Paris donnait du coeur à bon nombre de Français que le communiqué ne soutenait pas suffisamment. Il jouait un beau et noble rôle, et tous les partis se sont inclinés devant son cercueil.

Il a eu le temps d'apprendre la belle victoire des Russes à Augustovo, finie le 3 après une lutte de dix jours, en avant de Grodno. Les Allemands ont été battus, ils ont perdu beaucoup de monde et beaucoup d'artillerie avant de repasser le Niémen et de revenir en Prusse. L'armée russe, au complet, marche sur Cracovie – c'est là que la bataille suprême va s'engager, contre les forces allemandes et ce qui reste de l'armée autrichienne. Plus au sud, les Russes sont entrés en Hongrie.

En Belgique, après une sortie de l'armée belge, les Allemands ont attaqué Anvers avec de la grosse artillerie ; on apprend aujourd'hui que la Cour et le corps diplomatique ont gagné Ostende. Le Roi et l'armée ont également dû quitter le camp retranché : mais de ce côté, tout est encore silence.

Le pays reste étonnamment calme, mais il ignore son gouvernement et n'en parle plus. Il va s'apercevoir qu'il peut s'en passer.

La liste funèbre s'allonge : ce matin c'est le petit Paul, le fils Fabre-Luce – Henri Krug est sans doute tué, et combien d'autres, dont nous apprenons tous les jours la mort! Aucune victoire ne compensera ce deuil. Les civils ne souffrent pas moins : j'ai en vain essayé d'avoir des nouvelles de la famille Bacot, restée à Sedan. Au Cateau, André doit regretter l'occupation anglaise…

Samedi 10 octobre

Anvers est pris. Comment? On n’a pas de détails. Rien ne peut résister aux obusiers allemands. Il paraît qu'il n’y avait pourtant que deux pièces de 305, et Anvers, avec sa double ceinture de forts, n'a pas duré plus longtemps que Liège, Namur ou Maubeuge. On aurait coulé les bateaux, mais a-t-on pu détruire les immenses approvisionnements des docks qui vont alimenter l'armée allemande et lui donner ce qui lui manque? Dommage moral, dommage matériel, la perte d’Anvers est un grand malheur. Il n'y a en fait plus de Belgique: une plage, Ostende, et une armée qui erre avec son roi et a peut-être – rien ne le dit – pu gagner nos lignes. Tout disparaît à côté de ce tragique événement : combat de cavalerie confus entre Cassel et La Bassée, légers succès du côté de Roye. Rien du côté russe, sauf des communiqués allemands qui parlent de victoires.

Les obsèques d’Albert de Mun ont eu lieu aujourd'hui. Le Président y était, Deschanel a bien parlé, et tout Bordeaux, on peut dire tout Paris, assistait aux obsèques.

Le soir, on apprend la mort du cardinal Renato que le pape venait de prendre comme secrétaire d'État, et celle du roi de Roumanie : ceci pourrait bien nous être utile.

Mardi 13 octobre

La bataille continue et c'est toujours la même chose. Je vois Sabatier (hier et aujourd'hui): il dit qu'on est plus optimiste à la Guerre qu'il y a six jours où la cavalerie allemande nous avait tout à fait débordé dans le nord : on aurait l'impression que les Allemands tiennent moins ferme. Cependant Lille est pris. Les territoriaux qui s'y trouvaient n'ont pas tenu ; ils ne tiennent du reste nulle part et ne demandent qu'à se rendre. L'armée belge a gagné Ostende, mais est tellement épuisée qu'il lui faut quinze jours pour se refaire; les «marines » anglais qui les accompagnaient ont repassé la Manche et vont se reconstituer d'urgence. Quant au gouvernement belge, il vient au Havre, qui est mis à sa disposition et devient la capitale de la Belgique ! Quelle destinée...

Hélas ! Les plus piteuses nouvelles nous arrivent tout à coup de Russie : ce n'est pas bon signe quand ils ne parlent pas ! On apprend que des colonnes allemandes sont en marche depuis le 27 septembre et sont en ce moment à 15 km de Varsovie; toutes les autorités civiles sont parties ainsi que les consuls de France d'Angleterre ! Au nord, après le combat d’Augustovo, les Russes ne semblaient pas avoir poursuivi leur succès; on annonçait, sous le sceau du plus grand secret, qu’ils massaient une immense armée au sud de Cracovie pour détruire l'armée austro-allemande : les Allemands ont passé au milieu... Eux seuls savent manoeuvrer, eux seuls ont la science absolue de la guerre. Nous n'avons rien fait au commencement. Il nous a fallu reculer jusqu'à la Marne pour nous reprendre, et les Russes savent encore moins se remuer que nous. Que vont-ils faire? En attendant, un croiseur russe a été coulé par un sous-marin allemand dans la Baltique, deux avions sont venus dimanches sur Paris, ont tué trois personnes et blessé 14; un autre est venu lundi. Les Allemands sont supérieurement et scientifiquement organisés. Ils n'ont rien négligé : la presse – leurs agents à l'étranger la paient et la dirigent dans les pays neutres (Suède, Roumanie, Espagne) de façon magistrale –, ni les approvisionnements : outre ce qu'ils ont acheté en masse avant la guerre, ils drainent des États-Unis et de Roumanie, sous des acheteurs supposés, tout le pétrole qu'ils veulent : je ne parle pas de l'artillerie lourde, des autos, des avions, qui pullulent et contre qui nous sommes encore assez sots pour être désarmés.

Cahier n° 7 (dossier 45, 89-111)

Mardi 3 novembre

Le matin, les uns affirment que nous partirons pour Paris le 20 novembre, les autres le 1er décembre, d'autres encore dans deux ou trois mois. Cette question revient tous les jours avec la même acuité et reste toujours sans réponse, ou plutôt avec tant de réponses contradictoires, venues de toute les sources les mieux informées, qu’on reste dans la plus vague incertitude. Il me semble que la question devrait se résoudre non dans le temps, mais dans l'espace, c'est-à-dire qu'il conviendrait de fixer le retour d'après la ligne de bataille – et j'aurais préféré que le retour ne fût décidé que lorsque les Allemands auraient quitté le sol de la France. Mais toute la partie avancée du cabinet est tellement pressée de rentrer, par peur de Gallieni, Doumer et Klotz, que le gouvernement est capable de revenir par peur, comme il est parti.

Sur le front, la situation ne change guère : nous avons forcé les Allemands à repasser l'Yser: les Belges, mal commandés, n’avaient su la défendre ; partout ailleurs, les attaques allemandes sont d'une extrême violence et nous avons cédé du terrain du côté de Vailly, à l'est de Soissons, sur la rive droite de l'Aisne. Cependant, on affirme que la situation s'améliore ; nous allons être abondamment pourvus de munitions, nos excellents canons lourds de 105, fournis par Le Creusot, commencent à arriver en ligne, et nos troupes aguerries, bien commandées font chaque jour des progrès. Les Allemands, au contraire, s'affaiblissent et Joffre qualifie de « raclures » les éléments qu'ils amènent maintenant sur le front. Un autre bon symptôme est l'autorisation donnée aux pays neutres d'envoyer des attachés militaires suivre les opérations et la permission accordée aux correspondants de guerre de la presse de se rendre aux armées. Il est certain qu'il y a une accalmie dans l'envoi des blessés, certains hôpitaux sont de nouveau vides ; bien retranchées, bien approvisionnées, nos troupes perdent relativement peu de monde. Cependant, les Allemands annoncent qu'ils ont 145000 prisonniers français, et nos statistiques, non publiées, ne donnent pas plus de 41000 pour le nombre des prisonniers allemands chez nous.

Bompard est parti hier sur un bateau des messageries. Nos intérêts sont confiés aux États-Unis, sauf en Palestine, où les Espagnols en auront la charge. Que vont devenir nos missionnaires, nos protégés, nos sœurs? Va-t-il y avoir une poussée musulmane générale? Ou seulement une guerre localisée? Cela dépendra sans doute de la rapidité de notre action. Il serait utile que notre flotte laissât là le stérile bombardement de Cattaro et s’en aille de suite aux Dardanelles et en Syrie.

Ce matin, on nous a annoncé que les Anglais avaient fermé la mer du Nord et couleraient tous les bateaux qui tenteraient de passer par le Pas-de-Calais en dehors de certaines heures: le vieux Fisher, qui redevient premier Lord de l'Amirauté, commencerait-il à faire sentir son autorité? Il paraît que les Anglais sont très déterminés.

Mercredi 4 novembre

Le matin nous arrivent de tristes nouvelles : le gendre des Saint-René Taillandier a été tué, et Casenave a reçu un télégramme portant que son fils, dans un combat à pied, a été abandonné, blessé, sur le champ de bataille. Chaque soir amène ses deuils, hélas! et bien que l'on assure que les combats sont moins meurtriers, il y a toujours des victimes.

Le communiqué n'arrive qu'à 3 heures; il est toujours le même – mais pas mauvais. Les Russes vont de l'avant, naturellement on ne sait pas exactement où ils sont, mais les Allemands semblent se retirer sur un demi-cercle entre Lodz et la Vistule devant Cracovie. Les Autrichiens se battent sur la Save inférieure ; chez nous, quelques progrès sérieux du côté de l'Yser, des attaques allemandes repoussées – rien de décisif. On dit toujours – des «on» très bien informés – que nous prendrons l'offensive générale vers le 20: nous aurons alors (nous l'avons déjà) notre plein de munitions, et 120000 hommes de la classe 1914.

À l'issue du conseil de cabinet de ce matin, on a annoncé que nous avions bombardé les forts de l'entrée de Dardanelles. «Bouée au derrière», comme on commençait à l'appeler, serait donc enfin sorti de Cattaro? Une action rapide sur le Bosphore est le seul moyen de couper l'herbe sous le pied à une participation offensive de la Turquie. Mais il ne faut pas attendre.

Je vois passer ce matin une lettre de deux jeunes secrétaires partis de Pékin pour être mobilisés. Ils arrivent à Moscou à cinq heures du soir et vont chez le consul général, qui leur conseille de partir par la voie du sud : « Après un bain et un dîner rapide, nous avons pris le train pour Pétersbourg. » Bravo ! C'est bien connaître les consuls !

Jeudi 5 novembre

Les combats d'infanterie ont continué au nord, mais les Allemands ont montré moins de mordant et nos troupes ont pu faire des progrès sensibles. Entre Oise et Moselle, canonnades et quelques attaques violentes que nous n'avons repoussées que le soir, après des combats pendant toute la journée. La Petite Gironde raconte qu'on aurait affiché à Bruxelles une proclamation de von der Goltz annonçant le prochain passage des troupes allemandes, qui quittent la France pour éviter le choléra, cette épidémie ravageant l'armée française. Cela me paraît aussi extraordinaire que les mille trains de troupes que les Allemands sont censés renvoyer comme renforts aux Autrichiens.

De Turquie, rien; Bompard est à Athènes; il est parti par le train de Constantinople à Dédéagach au milieu d'un affreux désordre. Il s’est embarqué ensuite sur l’Ernest-Simons. D'ailleurs on prétend que tout peut encore s'arranger… Une lettre de Doulcet, du 20 octobre : il dit que la Russie est décidée à avaler toutes les couleuvres du côté turc ; il déclare que la liquidation sera rendue très difficile par la question des détroits: sans doute les alliés se mangeront à ce moment – mais nous n’en sommes pas encore là, et pour le moment les conférences quotidiennes maintiennent un accord parfait entre Sazonov, Paléologue et Buchanan.

Le communiqué officiel allemand, très court, du 4 novembre, affirme nous avoir battus au sud de Soissons et au nord d'Arras et avoir repoussé, avec de grandes pertes pour nous, nos attaques du côté de Verdun.

Vendredi 6 novembre

Notre communiqué, quelque long qu'il soit, ne nous apprend rien, sinon que les Allemands ont remplacé leurs corps de formations nouvelles, trop épuisés, par des corps d’active et préparent de nouvelles attaques entre l’Oise et la mer. Pour le reste, les Français et les Allemands disent qu'ils ont repoussé les attaques ennemies, pris des points d'appui important... Et c'est tout. Toutefois, un télégramme très court de Paris nous apprend brièvement une grande victoire russe en Galicie. Le grand-duc Nicolas la considère comme la plus grande victoire de la campagne. Nous avons si peu l'habitude de croire ce qui nous vient de Russie qu’on doute encore, mais si vraiment le « rouleau à vapeur » russe, comme disent les Anglais, se mettait vraiment en marche, la situation changerait du tout au tout et ce serait là l'événement attendu et nécessaire. En tout cas, il faut attendre des précisions.

En Orient, rien de neuf : notre prompte action sur Constantinople arrêterait tout, je l'ai dit hier soir à M.le Trocquer, chef de cabinet d’Augagneur, avec qui nous dînions chez les Dussaq: on éviterait ainsi des massacres et une extension de la guerre, dont on ne peut prévoir l'étendue et la durée.

Poincaré est revenu à Bordeaux, après avoir assisté à un combat. Il adresse des félicitations à l'armée et note qu'au milieu des obus, les paysans continuent de travailler la terre. Il ajoute qu'il revient pour quelques jours à Bordeaux – va-t-il repartir? Se considère-t-il déjà comme à Paris? En tout cas, on parle du retour plus que jamais, tout en affirmant qu'il serait fou de revenir à Paris tant que les Allemands en sont à 80 km.

Ribot s'est aperçu de « certaines choses » au ministère des Finances et a supprimé le poste de secrétaire général tenu par Privat-Deschanel, l'ami intime de Caillaux. Celui-ci a été fortement houspillé par la foule devant Larne – son étoile commencerait-elle à baisser? Ce serait trop beau. Naguère il était tout-puissant et empêchait la disgrâce du maire-sénateur d’Amiens, qui au cours de la courte occupation allemande avait par voie d'affiches contresignées du commandant allemand, convoqué tous les mobilisables des jeunes classes. Ces jeunes gens aussitôt réunis avaient été faits prisonniers et emmenés en Allemagne.

Le croiseur allemand Yorck a sauté sur une mine près de Wilhelmshaven, mais une escadre de quatre cuirassés et trois croiseurs allemands a pu s'approcher de Lowestoft sans être vu ; elle a été suivie par des navires anglais, dont un sous-marin a sauté sur une mine laissée en arrière par l'escadre allemande. Les Anglais sont fort émus de cet incident.

Il y aurait des combats au Caucase entre Russes et Turcs ; comme les nouvelles nous viennent de Petrograd, ce sont les Russes qui sont vainqueurs. Les Turcs ont bien dit qu'ils avaient coulé un de nos cuirassés au large des Dardanelles... !

Samedi 7 novembre

Décidément la flotte anglaise est dans une mauvaise phase. Hier soir, on apprenait que dimanche dernier, une escadre allemande composée de 4 ou 5 croiseurs, dont le Scharnhorst et le Gneisenau, avait attaqué au large de Valparaiso une partie de l'escadre de l'amiral Cradock, qui était allée charbonner. Après une heure de combat, le Monmouth a coulé, un autre croiseur a dû se jeter à la côte. Le troisième et un croiseur auxiliaire ont pu échapper. Ce n'est pas brillant. Les Allemands se révèlent de remarquables marins et doivent avoir une organisation de TSF tout à fait extraordinaire. Heureusement que ce soir on apprend, par un bref télégramme de Regnault, la chute de Tsingtao.

Sur le continent, rien de particulier : pas encore de détails sur la victoire russe, qui aurait rejeté l'armée autrichienne sur les Carpates et l'armée allemande du centre au-delà de la frontière ; l'armée du Nord, commandée par Hindenburg, serait également en recul. De notre côté, ce sont toujours les mêmes attaques repoussées, le terrain perdu regagné, etc. Hier, le poste de Namur envoyait à la tour Eiffel un télégramme ironique en vers, disant à peu près : où avez-vous brisé notre plan? Où avez-vous fait reculer nos armées? Ce n'est donc pas vrai, tour Eiffel ! Soyez honnête !

Nous déjeunons ce matin chez les Gout. Il fait un temps admirable, un ciel pur, une atmosphère limpide, d'une tiédeur de septembre. Les feuilles sont tout en or et cette beauté de l'automne du sud-ouest contraste péniblement avec les horreurs qui se déroulent dans le nord. Tout le monde est d’avis d’ailleurs qu'il y a moins de blessés de notre côté en ce moment – mais vienne une offensive…

La tour Eiffel répond en vers à la tour de Namur…

Le communiqué russe explique que les combats sur le San et au sud de Przemysl ont abouti le 5 novembre à une retraite générale des Autrichiens, et que c'est là le résultat des combats qui se poursuivent depuis la fin de septembre : le 20 octobre, les Allemands étaient battus sur la rive gauche de la Vistule; du 23 au 27, l'armée austro-allemande, menacée d'enveloppement, battait en retraite, et entre le 28 et le 2 novembre, l'ennemi était battu dans la région de Sandomir : sa résistance est brisée et il est partout en retraite.

Détail aussi sur le combat naval : le Scharnhorst, le Gneisenau, le Leipzig et le Dresden ont rencontré le 1er novembre le Good Hope, le Monmouth, le Glasgow et peut-être un croiseur auxiliaire. Les deux premiers croiseurs anglais prirent feu, le Good Hope coula à la nuit, le Monmouth aurait été s'échouer, et le Glasgow a pu s'échapper. Les Anglais n'auraient pu combattre qu'à 6000 mètres au lieu de 8000. Tant pis !

Lundi 9 novembre

Les Allemands ont remplacé dans le nord leurs troupes nouvelles par des corps d’active et l'action recommence très violente autour d’Ypres. Un fort brouillard a ralenti les opérations depuis deux jours sur tout le front. Rien d'autre de particulier. Nous recevons le rapport de mer du capitaine de l’Amiral Ganteaume. Ce bateau, qui transportait des réfugiés belges de Dunkerque au Havre, presque rien que des femmes et des enfants, a été attaqué et par un sous-marin allemand, dont on a vu le périscope. Menacé de couler, le bateau a été accosté par le Queen de Calais-Douvres et les réfugiés ont été sauvés, sauf une vingtaine noyés pendant la panique. Le bateau ramené à Boulogne, avait résisté grâce à ses cloisons étanches.

Cette tentative avortée de détruire des vies innocentes pourrait figurer au papier que rédige Claudel et qui est destiné à contrebalancer dans l'esprit des neutres les nombreuses publications allemandes. Nous avons eu hier la primeur de ce papier, que j'appelle « l'annonce faite aux Boches » et qui est bien conçu, avec des fac-similés de lettres de soldats allemands, etc. Claudel est tout à fait emballé, il a des idées excellentes et une ardeur juvénile à les réaliser.

La prise de Tsingtao est donc un fait accompli. La place s'est rendue le 7, les forts ayant été détruits. Le Japon administre Kiao-Tchéou jusqu'à la fin de la guerre, après quoi il en fera rétrocession à la Chine – du moins il le dit, et on feint de le croire.

Et la Turquie ? Bombarde-t-on sérieusement les Dardanelles et se prépare-t-on surtout à les traverser? Picot demande qu'on débarque des troupes en Syrie, n'importe quoi, pour soulever le Liban et empêcher les Turcs de marcher sur l'Égypte, ce qui m'a l'air d'être leur objectif. Il faut le faire, et il faut le faire vite, si l'on veut éviter le soulèvement général et d’épouvantables massacres. J'ai peur qu'on ne fasse comme pour la Belgique et que l'administration française et le dilettantisme anglais aidant, on n’arrive trop tard, et qu'il ne faille alors pour amener un résultat, employer des moyens infiniment plus considérables.

Mardi 10 novembre

Dans la journée d'hier, l'action a continué avec la même violence entre la mer et la région d'Armentières. Les adversaires prennent tous les deux l'offensive. L'ennemi a subi de grosses pertes, son attaque au sud-est d’Ypres a été mise en échec, nous avons progressé sur Bixschoote et entre Ypres et Armentières. Tel est le résultat du communiqué paru à trois heures. Je fais envoyer depuis quelques jours au commandant de Thomasson, qui dirige la presse à la Guerre, la traduction des radios allemands : il peut donc comparer les communiqués des deux côtés et il fait démentir certaines fausses nouvelles de succès que les Allemands s’attribuent encore, malgré la modestie très grande de leurs communiqués.

En Turquie, rien, ou pas grand-chose. Les croiseurs russes ont un peu bombardé Héraclée – notre port et nos charbons – premier résultat... Du côté d’Erzeroum, les Russes déclarent avoir battu les Turcs, qui disent que les Russes se sont sauvés. Ce sera longtemps ainsi. La carte, la carte et les noms, c'est le seul moyen d'y voir un peu clair. La presse allemande, les illustrés, les lettres des Allemands continuent d’être d’une exaltation extraordinaire. La Woche contient un article de Sven Hedin aussi allemand que possible : l'ordre règne partout, la Kultur, l’humanité, le triomphe des Germains est proche. Mais qu'est-ce que le triomphe des Germains et à quoi peut-il aboutir? Curieuse guerre, où nul ne se donne le sentiment de la défaite. Elle n’en sera que plus longue et plus terrible, néfaste pour les deux pays.

On a dit ce matin à Courcel (côté fonctionnaires) que les Finances, les Travaux publics et l’Agriculture partiraient très prochainement. Les ministères de la Défense nationale, Guerre, Marine, Affaires étrangères, resteraient les derniers à Bordeaux. Il semble indispensable que les départements sérieux ne rentrent que quand les allemands ne seront plus à Roye et autour de Compiègne. Et en admettant que les Allemands soient repoussés dans leur attaque du nord, il y a des chances pour qu'ils tentent une violente offensive contre Paris, dont ils sont en somme si près. Sans doute feront-ils ensuite quelque chose contre Verdun. Il faudrait que nos succès dans le nord fussent tout à fait décisifs pour les obliger à abandonner la région de Soissons, par crainte de voir leurs lignes de communication coupées en Belgique. Il semble donc qu'il faille attendre que ces divers mouvements se soient dessinés et aient échoué.

Bompard est arrivé ce matin de Marseille : il raconte longuement les incidents qui ont amené la rupture...

Mercredi 11 novembre

Les choses ne vont pas toutes seules dans le nord : la bataille continue avec une extrême violence. Nous avons perdu Dixmude et les Allemands déclarent avoir fait 3500 prisonniers et pris 21 mitrailleuses. Depuis 15 jours que je repère sur la carte notre ligne de Nieuport à l’Aisne, je constate que cette ligne s'infléchit lentement vers le sud ; il n'y a pas de craquements, pas de rupture, mais un fléchissement à peu près continu, très faible encore. Il ne faut pas oublier que si nous allons avoir, dit-on, 400000 hommes nouveaux à partir du 20 novembre – dont une partie provenant de la classe 1914 – les Allemands n'ont pas encore envoyé leur classe 1914, et ont pour eux une réserve fraîche de 700000 hommes au moins. Il faut que les Russes fassent leur appui, qu'ils ne soient pas de nouveau refoulés : il ne semble pas qu'en Turquie ils fassent de brillantes affaires.

Pourtant, il faut marquer un point : l’Emden est coulé; il a été surpris dans l'Insulinde, à l'île des Cocos, au moment où il démolissait une station de TSF; c'est le croiseur australien Sydney qui a fait le coup. On dit d'autre part que le Königsberg qui a détruit le Pegasus serait embouteillé dans la rivière Rufiji.

En somme, l'impression ce soir est un peu morose.

Bompard conseille l'abstention en Syrie : on peut être sûr que son conseil sera suivi ; on est trop heureux de n'avoir pas à agir.

Jeudi 12 novembre

Toujours la lutte acharnée au nord : alternatives d’avances et de reculs, ligne sensiblement maintenue. Les journaux italiens annoncent que nous aurions amené près de Metz de gros canons qui en bombarderaient les forts avancés. Rien de particulier du côté russe. En bombardant Héraclée, les Russes ont empêché le ravitaillement de charbon des Turcs et ils ont coulé le transport destiné à l'armée ottomane du Caucase.

J'ai reçu hier une longue lettre, très triste de l'oncle Louis – aujourd'hui, une également longue et passionnante d'intérêt de Jacques, qui est à Cambrin, tout près de La Bassée, où il a fait 24 jours de tranchées, à cent et quelquefois trente mètres de l'ennemi : il affirme que celui-ci se démoralise de plus en plus, et que nos soldats sont abondamment pourvus et ravitaillés. Il raconte une histoire de prisonniers, venus se faire prendre de bon gré, que Claudel copie pour son «annonce faite aux Boches».

Hier, () nous racontait qu'il s'était arrêté un jour devant un magasin où était exposée une carte piquée de petits drapeaux. Un vieux bordelais regardait avec attention la pointe allemande sur Lassigny – et ôtant lentement sa pipe, il murmura, comme pour lui-même: «il y a toujours ce p… de coin!»

Vendredi 13 novembre

La situation ne se modifie pas. Les Russes sont certainement arrêté devant Kalicz, et nous n'avançons pas, au contraire, au nord. Du coup, on ne parle plus de départ. Des bruits très vagues courent dans le monde diplomatique ; l'Allemagne ferait des ouvertures dans le sens de la paix ; on murmure que la Hongrie traiterait séparément avec la Russie, que la France traiterait avec l'Allemagne, qui aurait le droit de se servir de nos ports du nord contre l'Angleterre. Tout cela constitue-t-il une tentative de paix, ou simplement est-ce un essai de dissociation des puissances alliées? Il est certain que l'Allemagne n'est ni épuisée, ni près de l'être et que le recrutement anglais se fait très lentement. Ce sera-t-il la guerre interminable, ou l'Allemagne cédera-t-elle tout à coup?

Samedi 14 novembre

Les attaques allemandes sont moins violentes et une attaque de la garde pour déboucher de la tête de pont de Nieuport a été arrêtée par l’artillerie. Cependant, ils nous tâtent un peu partout.

Quant à notre offensive, on n’en parle plus. Nous aurions 1700000 hommes contre 2000000 d’ennemis, et nous serions à peu près sûrs de les tenir, sans pouvoir les repousser. Les Russes ne font rien et il semble que les Allemands avancent vigoureusement le long de la Vistule, cela peut durer longtemps.

Les Allemands continuent cependant d'agir en dehors pour séparer les alliés ; une nouvelle tentative a eu lieu du côté belge par l'entremise d’Eysschen, ministre d'État du Luxembourg. Elle a été repoussée comme elle le devait.

Vu hier Vitrolles, qui revient de Constantinople. La Turquie pour lui est un pays jamais ruiné. Le parti militaire pille ce qui reste sous prétexte de réquisition, plus rien ne marche, et les douanes ont baissé de 70%. Au point de vue militaire, les Turcs ne savent que faire: ils ne peuvent rien contre les Russes, rien contre l'Égypte, à cause du désert, rien sur mer, ils n'ont pas de charbon. Ils vont se dévorer eux-mêmes, et peut-être seront-ils la proie des Grecs et des Bulgares: ce serait un moyen de reconstituer sur leur dos le bloc balkanique. Au lieu de se payer sur la Grèce et la Serbie, la Bulgarie se paierait sur ce qui reste de Turquie d'Europe.

Lundi 16 novembre

On ne fait plus rien que se canonner dans le nord: les Allemands nous tâtent encore un peu partout, mais la seconde grosse attaque est calmée. Ils sont rejetés au-delà de l’Yser, mais on ne fait pas autre chose, parce qu’on vise en ce moment à l’économie, tant en hommes qu'en munitions. Celles-ci devraient être en nombre voulu le 15 novembre – on parle maintenant du 15 décembre – et Joffre ne veut attaquer que quand il en aura assez pour pouvoir les gaspiller copieusement. D'ailleurs les Allemands seraient également à court de ce côté ; par contre ils ont prodigué les hommes – et on emportait les morts par wagon, entassés les uns sur les autres.

Courent affirme que l'opinion allemande, influencée par les récits des blessés très nombreux, commence à faiblir, et qu'elle tombera tout à coup. En attendant, leur presse ne me paraît pas manifester grand-chose : à lire les journaux allemands, on se demande comment Paris n'est pas encore pris; et à lire les nôtres, pourquoi nous ne sommes pas déjà à Berlin.

Pontalis est au contraire noir comme la nuit : les Bulgares attaquent les Serbes en dessous et vont se joindre aux Turcs. Les Allemands formeront un immense empire de Berlin à Trieste en annexant toutes les provinces allemandes de l'Autriche et en s'installant en Turquie.

Les Russes affirment qu'ils avancent. Ce qu'il y a de mieux, c'est le silence absolu des Allemands en ce qui concerne ce côté des opérations. Les Russes ont reculé au Caucase. Quant aux malheureux Serbes, ils sont tout à fait battus et huit corps autrichiens, soit 400000 hommes, sont entrés en Serbie.

Encore de ce côté, nous manquons de décision et de rapidité : il faut donner en Macédoine la compensation demandée par les Bulgares, montrer aux Grecs et aux Serbes qu'ils doivent se prêter à cette combinaison, sans quoi les Bulgares seront hostiles et ils ne pourront prendre alors les uns l’Epire, les autres l’Albanie et la Bosnie. Le jeu en vaut pourtant la chandelle. A vouloir tout gagner, ils risquent de ne rien avoir du tout. Les Roumains ne marcheront que si on les assure d’une parfaite tranquillité du côté bulgare. C'est donc à Sofia qu’est le noeud de toute la question, et c'est à Athènes et à Belgrade qu'il faut agir avec vigueur et promptitude. Sazonov a malheureusement gâté la situation en offrant aux Roumains la Bukovine pour gage de leur neutralité – cependant la faute est réparable, mais il faut vouloir. Pourquoi ne pas offrir Andrinople aux Bulgares et Enos–Midia comme frontière, plus même, en gardant Constantinople internationale? Je ne connais rien des combinaisons qui s'échafaudent (c'est pourquoi je puis en parler), mais une chose est certaine: il est urgent d'agir.

Les Allemands essaient de monter les Turcs en envoyant les prisonniers des troupes d'Afrique servir dans les rangs de l'armée turque – du moins ils le disent. De notre côté, nous continuons d'envoyer des prisonniers allemands au Maroc, où l'effet produit est excellent, et où par une ironie vraiment cruelle, on les fait travailler à ces chemins de fer dont l'Allemagne a tant fait pour retarder la construction !

Mardi 17 novembre

Caillaux et son épouse, qui avaient été copieusement injuriés à Paris, et obligés de se sauver en fiacre pour éviter la boue que leur jetait la foule, se sont embarqués samedi pour le Brésil à bord du Pérou. Il est chargé, moyennant 100000 francs, d'une mission pour acheter des matières premières. On a tort de dire le but de la mission, car c'est de la contrebande de guerre – mais c'est beaucoup de s'être débarrassé de Caillaux.

Sur le front, chez nous, rien de particulier, des actions de détail violentes un peu partout.

Sur le front oriental, c'est autre chose. Les Serbes reculent précipitamment dans les montagnes. Les Allemands viennent de rompre le silence : leur avance le long de la Vistule a réussi, ils ont bouté les Russes, les rejetant sur Plock et leur faisant 23000 prisonniers. Les Russes disent simplement que les combats ont eu lieu sur la ligne de Plock, avouant implicitement leur retraite. Ils disent qu'ils investissent Cracovie. Je ne comprends pas qu'avec leur masse – ils auraient 5 millions d'hommes – ils n'arrivent pas à un autre résultat.

Les Turcs disent avoir tué 1000 hommes aux Anglais à Fao. Les Anglais y ont amené pas mal de monde et fait d’assez fortes opérations où ils disent avoir tout à fait battu les Turcs, ce qui est beaucoup plus vraisemblable. Ils ont bombardé et pris Cheikh-Saïd: je m'entends avec Gout pour faire une belle protestation.

Il y a un secret, une nouvelle très fâcheuse d'ailleurs; on vient de télégraphier à tous les préfets de France de n'en pas parler…

Les journaux du soir, parlant de la rentrée des chambres qui doit avoir lieu vers le 15 décembre, annoncent le retour du gouvernement à Paris pour les premiers jours de décembre…

Vendredi 20 novembre

On ne rentre plus. Ou plutôt, les ministres – non les ministères – rentreront le 5. Si la situation présente une amélioration notable, les bureaux rejoindront leurs ministres à Paris, sinon, ce sont les ministres qui, vers le 20, viendront retrouver leur bureau. Il n'y a pas de doute qu'en cas de retour, les ministères les moins importants ne rentrent les premiers. Nous resterons naturellement les derniers à Bordeaux. D'où vient cette volte-face, qui n'est sans doute pas la dernière? On assure que Joffre n'a pas l'intention de prendre la fameuse offensive tant annoncée, qu'au contraire les Allemands préparent une nouvelle attaque. Au nord, rien, seules la canonnade et la neige. On se bat à Saint-Mihiel dont les Allemands ont fait sauter un faubourg, repris par nos troupes. Sabatier affirme qu’une intervention extérieure est nécessaire pour amener une décision et produire l'événement : les Balkaniques, l'armée anglaise (un million d'hommes, mais en avril !), les Japonais, qui déjà ont envoyé de l'artillerie lourde à Przemysl.

Courcel a rencontré avant-hier Delcassé: la conversation a roulé sur le départ, et sur les Balkans. Il semble que sur ce dernier point, nous soyons très près d'une solution de la part de la Roumanie. Quant au départ, Delcassé, on le savait du reste, y est opposé ainsi que Millerand. Mais le Président veut partir...

Explication des insuccès périodiques des Russes : les Allemands ont un admirable réseau ferré qui leur permet non seulement de porter leurs troupes du centre vers un point quelconque de la frontière, mais de promener leurs armées rapidement le long de cette frontière. L'armée russe au contraire, ne peut remuer. Les Allemands peuvent donc toujours concentrer une armée supérieure sur un point donné; ce n'est que quand les Russes auront coupé ses chemins de fer, qu'ils seront maîtres de la partie, et ce jour n'est pas venu. Les Allemands savaient ce qu'ils faisaient en n’attendant pas l'année 1917, où les Russes auraient achevé leur réseau de concentration.

Le Bulletin des armées publie une note pour reconnaître la valeur du soldat allemand : les nouvelles formations, qui n'ont que six semaines de casernes, se font tuer comme les vieilles troupes ; et pour attaquer, il faut le faire en masses profondes, et par conséquent perdre du monde, beaucoup de monde : le peut-on et le veut-on? Pourtant, si les Russes ou d'autres ne nous dégagent, la victoire ne sera qu'à ce prix.

On se bat en Russie sur au moins cinq fronts : en Prusse orientale, Goldap, Angerburg et Soldau, en Pologne entre Vistule et Warta – à 50 km de Varsovie, entre Czestochowa et Cracovie, et du côté de la Bukovine, sans compter Przemysl. D'après les Allemands, les Russes seraient battus sur les fronts 2 et 3.

Dimanche 22 novembre

Toujours l’inaction, sauf la canonnade. Les Allemands prépareraient une attaque très importante sur La Bassée pour nous couper et rejeter notre gauche dans la mer. Ils reprendraient alors leur liberté de manoeuvre et pourraient recommencer leur mouvement débordant.

Les Russes continuent de reculer en Pologne, et il semble aussi en Turquie puisque, d'après leurs communiqués, ce sont leurs « arrière-gardes » qui « refoulent » les Turcs !

Berthelot est revenu du front. État moral des troupes admirables : Joffre parfait, Foch de premier ordre; les Belges, un ramassis sans nom ; les Anglais toujours à prendre du thé, et devant toujours être encadrés et soutenus – ils font rater tous les mouvements; nos soldats aguerris, plein de valeur, très supérieurs; pas assez de munitions; nos lignes censées imprenables – on attend quoi? Les Russes… Ceux-ci ne cessent de reculer ! Alors? Les Balkaniques? On les secoue bien mollement encore. Les Japonais? On y pense – mais il faudrait moins penser et plus décider. Notes de tous les journaux anglais sur la valeur de nos troupes, sur celle des Allemands. Pauvres peuples, qui se font tuer héroïquement, et pourquoi? Tout cela montre qu'on en a pour des mois, peut-être des années, jusqu'à l'écoeurement. Pourvu que les Allemands cèdent tout à coup, et bientôt !

Depuis trois jours, je n'ai pu penser qu'à ce malheureux petit Pierre Silhol. Pendant ce temps, en France, le statu quo: de vagues canonnades au nord, quelques attaques sur le reste du front. On assure que les Allemands préparent de nouvelles attaques pour forcer la route de Calais, amènent des canons de 320 (?), des ingénieurs, des sous-marins, des canonnières pour les parties inondées...

De leur côté, les Russes ont marqué un point : ils ont arrêté l'offensive allemande entre Vistule et Warta, maintenu leur front Czestochowa – Cracovie, et avancé sur les Carpates, mais les Serbes sont complètement défaits et leur pays est envahi par des forces considérables.

Les Anglais ont continué leurs attaques au golfe persique et occupé Bassorah. Trois de leurs avions ont fait un magnifique raid de France à Friedrichshafen et ont bombardé les hangars des zeppelins du lac de Constance. Deux sont revenus sains et saufs, un seul est tombé entre les mains des Allemands.

Les Bulgares ont déclaré qu'ils resteraient neutres, même si les Roumains se rangeaient de notre côté : les chambres portugaises ont autorisé le gouvernement à prendre part au conflit.

À Bordeaux, malgré le départ définitif de Mme Poincaré pour Paris, le gouvernement semble décidé à attendre une modification de la situation militaire.

De tous côtés, il revient que l'État de l'Allemagne est florissant. Dans les caisses d'épargne, les dépôts sont supérieurs au retrait. À Berlin, la vie est inchangée : les théâtres sont pleins, la ville ruisselle d'animation et de lumière, les taxis circulent et «on y sent moins la guerre qu'à Rotterdam» dit le bourgmestre de cette ville.

Berthelot est parti pour Paris de nouveau: il va assurer un service de liaison entre le Département et l'armée, et sera suppléé dans ce service par Tardieu.

Il n'y a aucune raison pour que les Allemands quittent leurs positions actuelles, il n'y en a pas davantage pour que les Russes puissent forcer les tranchées allemandes; il n'y a aucune raison pour que cela finisse...

Samedi 28 novembre

J'ai reçu hier une lettre de Jacques Silhol que j'ai envoyée aujourd'hui à Fleuriau: elle dit exactement et clairement ce que nous déduisons des nouvelles du front: l’offensive coûte trop cher. Il faut tuer trop de monde pour gagner 100 mètres, cela n'est plus possible, et d'ailleurs, des deux côtés, les ordres d'attaque ne sont plus exécutés par les troupes. On ne pourra le faire qu'avec des troupes inexpérimentées – c'est-à-dire ignorants du danger – et contre un ennemi démoralisé, qui s'enfuira et ne s'accrochera pas cent mètres plus loin. Rien ne peut confirmer davantage dans notre opinion qu'il faut pour amener une solution l'intervention d'un élément nouveau: le Japon. C'est en ce sens que j'écris à Fleuriau.

Un cuirassé anglais a sauté à Sheerness (le Bulwark), affaire de munitions; les Turcs auraient franchi le canal de Suez. Quand les Anglais comprendront-ils que la guerre n'est pas un sport? Et que quand on a 300000 hommes en ligne, il doit y avoir un moyen d'en amener plus de 50000 à la fois sur le front?

Je vois Mgr Farès, le représentant des maronites. Il supplie qu'on ne laisse pas le Liban aux mains des Turcs sans leur porter secours ou sans leur donner signe de vie : on continue de se glorifier dans l’abstention.

Les Balkaniques continuent leur politique de paysans, comme dit Delcassé. Ils ne comprennent pas que l'Autriche victorieuse (elle l'est complètement des Serbes) et la Turquie se donnant la main, c'est la fin de la Bulgarie et de la Roumanie, qu'il n'est que temps d'agir et que si l'on est vainqueurs sans eux, ils n'auront rien. Il semble difficile d'être plus aveugle.

J'ai une lettre d’Hélène Roy: on a des nouvelles du Cateau par les demoiselles Ponsin, à qui un officier allemand blessé et soigné par elles a servi d'intermédiaire. André va bien et les usines marcheraient – pour le compte des Allemands…? Louisa et Alice Seydoux et leurs enfants vont rentrer à Paris où est Mme Charles seydoux. Pas de nouvelles d’Henri Krug. Son frère Joseph est prisonnier à Torgau avec 1100 autres officiers : bien traités, conférences, musique, cuisiniers, etc. Hélène dit en finissant :«Du gouvernement, on se passe fort bien, et personne ne souhaite son retour.» Le gouvernement le sent et s'en rend compte... Aussi reste-t-il à Bordeaux !

1er décembre

Le livre jaune paraît. Il contient des pièces préliminaires qui indiquent clairement la préparation et la préméditation de l'agression allemande. Double responsabilité, liée : de l'Allemagne qui a voulu la guerre, du gouvernement français qui l'a su et n'a pas fait le nécessaire pour y parer.

Vu de Caix qui revient d'une tournée de journalistes au front. L'impression est identique à celle de Jacques: front ininterrompu et personne ne peut passer. Donc durée indéfinie.

Les communiqués russes sont très sobres; les journalistes cependant racontent des choses formidables: les armées allemandes coupées en petits tronçons, etc. Les Serbes évacuent Belgrade et le gouvernement quitte Nich qui est menacé. Et les Balkaniques ne comprennent pas !

Samedi 5 décembre

Le Président est revenu mercredi du front où il a vu le roi d'Angleterre. Jeudi matin, au Conseil des ministres, la question du départ est revenue sur le tapis. On a d'abord dit que les quatre ministres de la Défense nationale resteraient à Bordeaux, ce qui ne faisait pas l'affaire d’Augagneur, et le soir, après une nouvelle intervention de Viviani auprès de Delcassé, le départ général est décidé. Depuis hier matin, la chose se précipite : on part dare-dare comme si les Allemands étaient à Arcachon : on bouscule tout le monde et ce n'est pas précisément convenable à l'égard du corps diplomatique qui sur la foi des déclarations de tous prenait ses quartiers d'hiver. Certains services partent demain, nous mercredi ou jeudi, car rien n'est encore organisé et ce départ qui aurait pu être si simple se fait avec autant de désarroi que le départ de Paris. Ce qui est admirable, c'est le mot d'ordre : le gouvernement aurait cédé également devant la promesse de remplacer Gallieni, avec qui il est mal, et de nommer Brugère gouverneur de Paris. En même temps l'amiral Pinot est remplacé à l'état-major de la Marine par l'amiral Aubert. Quelle misérable politique ! J'ai reçu une lettre de Jacques qui me parle de son père. Quand on pense que le héros de la famille sera Amédée R. qui pour ne pas rester militaire, car de Lyon on avait menacé de l'envoyer vers le nord – et il est dans l’intendance! – a trouvé moyen de se faire introniser par Joffre comme administrateur de Thann! Et les journaux sont pleins de lui! Enfin tout cela se tient, cela sent la période de 1792. Seulement Bonaparte n'est pas là.

Cahier 8 (dossier 45, 114-128)

Dimanche 13 décembre

Ainsi l'on est revenu à Paris, et ce grand événement ne semble pas avoir eu tout d'abord les conséquences qu'on en attendait. Je sais bien qu'on est revenu sans revenir, tout en revenant. Le retour a été d'ailleurs réglé avec le même ordre que le départ. D'abord on partait jeudi, puis mercredi soir, puis le matin. Impossible de savoir l'heure du train. Il m'a fallu user de tous les moyens de communication possibles pour combiner mon départ avec celui de Mathilde et avec l'arrivée des domestiques. Enfin le train a été organisé, train spécial, pour 11 heures du matin, précédant de quelques minutes l'express réglementaire. On nous a de nouveau délivré d'immenses feuilles de réquisition rouges et jaunes, qui n'étaient jamais en règle; il a fallu passer toute la journée du mardi à les faire timbrer et contresigner. Le train était composé d'excellentes voitures, la mienne tout au moins, et il y avait un wagon-restaurant. Nous emmenions une partie du personnel de la Marine. J'étais dans le wagon de tête avec Courcel, Ravignan et Hoppennot; à côté, Casenave, Berthelot, Mme de Margerie et Herbette faisaient un bridge; puis tout seul en face de son fils, Margerie lit ses papiers. Voyage excellent et combien différent de l'aller! Les gens ont repris leur aspect normal, il y a des trains de marchandises, et seul un train de soldats et les ambulances des gares nous révèlent la guerre. On sent que partout la vie reprend. A Paris, où nous sommes à 8 heures, Courcel me conduit jusque chez moi. Je ne pourrai jamais assez dire son admirable dévouement.

Mathilde et sa mère reviennent de même le lendemain matin, et jeudi après-midi je vais reprendre ma place au ministère. Nous retrouvons avec joie nos bureaux, comme tout cela nous parait propre et luxueux à côté de Bordeaux! Je m'installe à côté de Gout et j'aurais fort à faire pour remplacer Péan qui est resté à Bordeaux assurer la liaison avec la Guerre. Seule la Guerre en effet reste en province, avec le Conseil d'État. D'ailleurs, on n'a pas dit que le retour était définitif. On n'a rien dit du tout!

Paris est infiniment plus animé qu'au début de septembre. Beaucoup de taxis, surtout aux stations, pas mal de magasins fermés, un éclairage très restreint le soir, mais du monde, de l'animation et des enfants plein le parc.

La guerre? En Russie et en France, rien de nouveau. Mais les Serbes, après avoir reçu des renforts et des munitions, ont administré aux Autrichiens une maîtresse pile et leur ont fait 20000 prisonniers.

Samedi 19 décembre

La vie reprend tous les jours à Paris. Il y a de plus en plus de mouvement, sans agitation et sans bruit, mais la ville est bien vivante et les commerçants disent que depuis le 1er décembre, les affaires reprennent un peu. Il fait du reste un temps horrible (le temps habituel de Paris), une tempête de vent d'ouest avec rafales de pluie. Paris s'occupe fort peu du gouvernement qui est rentré dans ses bureaux sans bruit, comme un peu honteux. Et cette rentrée n'a eu aucun effet sur les événements extérieurs. Gallieni s'est débarrassé du «cabinet civil» avec lequel il s'était compromis (Klotz, Doumer, Cochin), et il est resté gouverneur de Paris.

Les communiqués sont toujours les mêmes. Partout, nos troupes se donnent plus de mouvement, on parle beaucoup de notre artillerie lourde (les nouveaux 105 du Creusot, paraît-il), et il semble que nous gagnons un peu de terrain en Belgique et dans la région Arras – La Bassée, mais que par contre, les Allemands nous font du mal en Argonne et en Alsace – où sur la place de Thann, un obus a tué trois officiers d'administration, dont le fils de Barthou. On parle d'ailleurs beaucoup trop de ce coin d'Alsace que nous occupons, Thann, Dannemarie et Wesserling, et ce sont des articles à n'en plus finir parce que la classe se fait en français et qu'on inaugure le tribunal. Que dirions-nous si nous allions à Strasbourg?

La grande oeuvre de la quinzaine, ce sont les Serbes qui l'ont accomplie. Les Autrichiens ont complètement abandonné le territoire serbe, après avoir perdu 50000 hommes, 200 canons et laissé 6000 prisonniers. Le vieux roi Pierre, qui était sorti de sa retraite pour venir mourir au milieu de ses troupes, est resté vainqueur dans Belgrade. C'est la plus grande victoire, la plus décisive de toute la guerre, jusqu'à présent. Maintenant que les Serbes ont des munitions, ils sont de nouveau d'aplomb; mais on ne peut cependant pas leur demander de franchir le Danube et d'aller à Vienne.

Les Russes continuent d'être tout à fait déconcertants. Ils ont perdu tellement de monde pendant leur «immense victoire» qu'ils ont de nouveau reculé sur la Bzoura et sont à 55 km de Varsovie. Les Allemands remontent la Vistule et les Autrichiens, renforcés de corps venus de Serbie, menacent la gauche russe et dégagent Cracovie. Les Russes manoeuvrent très mal. Ils sont une masse gélatineuse qui n'avance pas, mais dans laquelle les Allemands jusqu'à présent du moins se sont enfoncés sans résultat.

Les Allemands ont vengé la défaite de l'escadre de l'amiral von Spee en allant bombarder Hartlepool et autres lieux non défendus de la côte anglaise. C'est fâcheux, ne parle pas en faveur de la vigilance des Anglais, mais c'est sans valeur au point de vue militaire. L'Allemagne met la main sur la Turquie comme elle le fait sur l'Autriche; von der Goltz est revenu à Constantinople et est nommé ministre de la Guerre. Enver est parti pour l'Anatolie: l'amiral allemand est ministre de la Marine, Djemal est je ne sais où. La vieille Turquie va-t-elle être galvanisée? En attendant, je reçois des réfugiés de Beyrouth: du désordre, du pillage, du mécontentement et de l'impuissance; et les Anglais ont déposé le Khédive, l'ont remplacé par Hussein Kemal et ont déclaré le Protectorat... Nous applaudissons...

Cependant les neutres sont emprisonnés. Les trois rois scandinaves se réunissent à Malmö pour étudier la question de la contrebande, à laquelle les Alliés commencent enfin à s'opposer sérieusement. L'Italie est ennuyée, la Suisse ne sait que dire et la Hollande sent que son heure approche. Ce sera bien fait.

Mercredi 23 décembre

J'ai vu lundi, le 21, Lee Dodge. Il est arrivé en Europe avec le Tennessee pour procéder au rapatriement des Américains restés en Europe et a fait avec un sous-secrétaire d'Etat un voyage fort curieux à travers l'Europe. Il a été à Vienne et a vu les troupes revenant de Bosnie et coiffées du fez, celles qu'on a cru longtemps envoyées en Alsace. A Berlin, le 29 août, en plein moment de victoire, il a trouvé une excitation fébrile, une grande animation et une jactance extraordinaire. Un général lui a dit: «Notre état-major ne s'est trompé que sur un point: la reddition de Liège a eu lieu trois heures plus tard qu'on ne l'attendait.» Au dîner à l'Automobile Club, il a rencontré Ballin, le fameux directeur de la Hamburg- Amerika, et un des conseillers les plus écoutés, autrefois, de l'empereur. Ballin était sombre. II était d'avis que le meilleur succès serait une défaite rapide de la France, avec qui on ferait une paix à des conditions très dures. Dodge revenu à Paris le 6 septembre, au moment le plus sombre, avait été frappé du calme du pays et du «sourd désir» de vaincre, de cette volonté réfléchie qui ne s'est pas démentie un instant. Il est émerveillé de la reprise de la vie, à Paris, en France et ne cache pas que malgré les immenses ressources de l'Allemagne, nous aurons la victoire.

Hier 22, journée historique. C'était la rentrée des Chambres. Séance moins belle que celle du 4 août, a-t-on dit, mais magnifique déclaration de Viviani: «Nous irons jusqu'au bout», superbe discours de Deschanel, très haute tenue. Ribot, à la tribune, a été acclamé, lui qu'on n'avait même pas laissé parler il y a quelques mois! Au ministère, on craignait des avions ou des zeppelins, et les couloirs n'étaient éclairés que par une lampe unique, ce qui est peu.

Les radios allemandes nous apprennent que Joffre a envoyé ces jours-ci aux troupes un ordre du jour général d'offensive, de là l'activité beaucoup plus grande de ces jours-ci sur tout le front, activité qui se résout en quelques gains très lents. Décollera-t-on l'ennemi? Les Italiens, les neutres s'agitent. Les Scandinaves ont resserré leur entente à Malmö et vont sans doute prendre une allure un peu plus indépendante. L'Autriche semble haleter; aussi la Roumanie et l'Italie sentent-elles le moment proche, et la victoire serbe aidant, elles se préparent visiblement. Les négociations avec la Bulgarie sont en bonne voie. Les Turcs emmènent les Français en otage à l'intérieur, mais ils ne font rien et ne pensent rien. Ils sont fort mécontents des officiers allemands. L'Egypte, devenue protectorat anglais avec le sultan Kamel, échappe à leur prise. II n'y a que les Russes qui continuent de parler, de déclarer qu'ils font monts et merveilles, et reculent sans prendre Przemysl, ni Varsovie, ni rien du tout.

Dimanche 27 décembre

Les Russes continuent de combattre sur la Bzoura, la Pilica, la Nida, ils ont évacué Mlawa, mais on dirait leur mouvement de recul arrêté. Avec eux, on ne sait jamais où l'on en est.

Sur le front, les combats sont toujours très vifs sans résultat apparent. On dit que Joffre veut en ce moment prendre certains points d'appui et ne pas donner aux Allemands une impression d'inaction dont ils pourraient profiter pendant les fêtes. Le fait est que si le réveillon a été supprimé, et les cadeaux aussi, on a envoyé aux soldats des monceaux de colis postaux de victuailles, de cigares, de chocolat. Auront-ils le temps de déguster tout cela?

Notre marine ne se fait remarquer que par des tapes. Un de nos sous-marins a voulu aller se promener à Pola, il a été coulé et son équipage fait prisonnier. Dans le golfe de Tarente, le Courbet a eu son avant démoli par une torpille, il a dû rentrer à Malte se faire réparer.

Les avions se promènent. Un sur Londres, le premier. Il n'y a rien fait, mais a pu rentrer sans dommages. D'autres sur Nancy, les nôtres sur Metz. Un grand point serait acquis si nous empêchions le ravitaillement de l'Allemagne en huile de ricin, indispensable pour les moteurs d'aéro. L'huile et le cuivre, ce sont les deux produits qui peuvent le plus gêner les Allemands dans un bref délai.

Les neutres ne bougent toujours pas. Les Bulgares attendraient du matériel de guerre d'Autriche, que les Roumains seraient disposés à laisser passer! Bizarre! Les Italiens ont commencé par prendre leurs sûretés, et le 24, ils ont débarqué à Valona sous prétexte de troubles toujours existant dans cette belle Albanie. Il y aurait révolte contre Essad. Ainsi les voilà dans cette baie tant convoitée qui les rend maîtres de l'Adriatique. C'est un fameux échec à l'Autriche qui n'en peut mais; ils ne sortiront pas de Valona de sitôt!

Jeudi 31 décembre

Les Anglais ont vengé l'attaque des Allemands sur Hartlepool, comme ils avaient vengé la défaite de leur flotte dans le Pacifique. Deux croiseurs légers très rapides, des contre-­torpilleurs, des sous-marins et sept hydravions sont aller bombarder Cuxhaven le jour de Noël. Le fait que cette flottille a pu s'approcher si près, éviter les attaques des zeppelins et des sous-marins ennemis, échapper aux mines et rentrer n'ayant perdu que trois avions et un seul aviateur est suffisamment significatif. On ne sait pas s'ils ont fait grand chose, mais les Allemands se sentent moins à l'abri. Il paraît clair que ceux-ci préparent quelque chose contre les Anglais: raid de zeppelins et de sous-marins? Ils auraient un grand nombre de sous­-marins de 800 à 900 tonnes qui pourraient rester 14 jours sans se ravitailler et seraient prêts à un raid. Les habitants de Londres ont reçu avis de se mettre dans les rez-de-chaussée en cas d'attaque. On attend des deux côtés.

Les Autrichiens ont également construit des sous-marins plus puissants. Ils bloquent actuellement Antivari, et le Monténégro, dont notre escadre n'ose plus s'approcher, n'a plus de pain que pour huit jours. Qu'est devenue la grande réputation de Bouë de Lapeyrère? Encore une gloire du temps de paix qui s'éclipse en temps de guerre, doublé d'un ministre ultra médiocre et qui hélas!, même amiral en chef, se contente de ne rien faire.

Les Turcs semblent se lasser un peu du rôle qu'on leur fait jouer. Après avoir déclaré qu'ils retenaient les religieux comme otages, ils les ont expulsés ou fait partir, et on dit qu'une partie du comité se prépare à marcher vers la Triple Entente avec Zalaat Bey à sa tête (encore une petite combinazione) en cas d'échec.

Voilà le dernier jour de l'année, et le mot d'ordre semble être de passer ce jour sous silence. Il n'y a pas de congé dans les tranchées, il n'y en aura pas au ministère, on n'échange ni cartes, ni visites, ni voeux et les cadeaux des enfants sont réduits au minimum. L'impression générale est triste: les deuils sont trop nombreux et trop rapides, toutes les familles sont touchées, la plupart cruellement, celles qui ne le sont pas encore tremblent de l'être demain, et cette guerre dans la boue, dans la neige, sous terre, cette guerre de taupes est longue, et on ne sait ni quand, ni comment elle finira. Toutes les prévisions ont été déjouées, et c'est même là-dessus qu'on se repose en se disant que le fait de ne pas prévoir une issue ne signifie pas qu'il n'y en ait pas une qui se présentera soudain, et à laquelle personne n'a pensé.

Depuis le 11 novembre, la grosse, la formidable attaque allemande de l'Yser a cessé et l'ennemi s'est tenu sur la défensive. Depuis le 20 décembre, nous avons attaqué, offensive partielle, destinée à nous assurer certains points d'appui, mais après une dizaine de jours de combat, on a le sentiment que si l'on a gagné quelques terrains, l'ennemi n'a pas « décollé ». Et l'on se demande ce qui se passera quand viendra, si elle vient, la fameuse offensive tant promise et toujours remise. C'est le siège de la Belgique, dit Foch, mais c'est le siège d'une place de 70 millions d'hommes, avec des ressources infinies, et l'on ne peut pourtant pas prendre tranchée après tranchée au prix de pertes énormes, car l'attaquant est décimé.

Les troupes sont pleines de confiance, elles savent faire la guerre et les dépôts regorgent d'hommes; les canons de 105 sont là, on emploie les vieux 90, les 95 qui portent un peu plus lentement mais loin et fort; on attend les 280 pour les grands sièges et les ouvrages fortifiés. On commence à voir le nouvel uniforme, la tenue toute simple «bleu horizon», bleu pâle avec les cuirs fauves, très jolie, enfin seyante et française; mais les Allemands ne font-ils rien chez eux?

Les Russes paraissent avoir arrêté le flot ennemi. Les Allemands avaient juré de prendre Varsovie pour Noël, et joignaient à leur attaque de front une attaque de flanc vers le Sud. Les Autrichiens avaient repris la Galicie: ils sont battus de nouveau et repassent les Carpates, mais il semble bien que les Allemands se retranchent en Pologne comme ils font en France. Ce sera la guerre de tranchées, cristallisée. Est-elle possible sur un front aussi vaste? Nous le verrons.

Les Serbes ont nettoyé leur territoire, mais eux et les Monténégrins ne peuvent aller bien loin. Ils ont d'ailleurs la Bosnie à prendre et ce n'est point fait.

On dit donc la Turquie prête à lâcher, l'Autriche mécontente de la botte allemande: ce sont, ce peuvent être les pieds d'argile de la statue colossale, mais quand? Les neutres attendent. D'ardentes négociations sont sur le point d'aboutir avec les Scandinaves, les Italiens, les Américains sur la question de la contrebande. Tous nous disent: «Laissez-nous tranquilles et faites-nous confiance.» Ce n'est pas suffisant, pourtant l'on arrivera peut-être, si l'on fait sentir qu'à la première nouvelle d'une fraude, on sévira sans fléchir. L'Italie fait comme le voleur qui suit les armées: elle a pris Valona, elle accapare doucement le protectorat religieux en Orient, et sans doute si la Triple Entente est victorieuse l'Angleterre voudra-t-elle la ménager? Les Roumains, les Bulgares? Attendre.

Attendre, c'est le mot: la patience de ce pays est aussi admirable que son calme. Puisse-t-elle ne pas céder! On parle trop de divisions dans le gouvernement, du parti Augagneur, Malvy, Viviani, qui a accaparé Poincaré et cherche à se débarrasser de Millerand et de Delcassé. Mais la France ne regarde que l'armée et a pour les parlementaires et les politiciens le mépris qu'ils méritent. Le sentent-ils? Peu importe. Mais il faut attendre, et pendant ce temps supporter les épreuves, les plus dures, les plus rudes, avec la certitude de la paix victorieuse.

La Revue des deux Mondes du 9 décembre publie une remarquable étude de () sur la semaine qui a précédé la guerre, étude basée sur les différents recueils diplomatiques parus jusqu'à présent. Après avoir donné un tableau très net de la suite des événements, il cherche à démontrer que l'Allemagne a cherché un bluff, comme en 1909, et que le point culminant a été la démarche du 28 juillet faite par l'ambassadeur d'Allemagne auprès de Sazonov pour dire que l'Allemagne mobilisait si la Russie ne cessait les mouvements de troupes. Sazonov n'ayant pas cédé sous la menace, l'Allemagne fut acculée à la guerre, et dans la journée qui suivit, un conseil de gouvernement réuni à Potsdam prit les décisions suprêmes. C'est en effet le soir de ce jour qu'eut lieu le fameux entretien au cours duquel Bethmann-Hollweg demanda à Goschen si l'Angleterre resterait neutre au cas où l'Allemagne ne prendrait à la France aucun territoire européen. Cette hypothèse est très plausible. Si cela est vrai, elle prouve qu'en 1905, 1909 et 1911, l'Allemagne a également meant business et qu'elle était parfaitement résolue à aller jusqu'au bout de ses menaces. Dans de telles conditions, et nous le sentions tous, la paix était essentiellement précaire. Un jour ou l'autre, une demande inadmissible de l'Allemagne devait fatalement amener un refus d'une des puissances de la Triple Entente, et la guerre générale s'ensuivre sans qu'il fût possible de l'éviter.

6.4.2 - 1915

1915

Les guerres ne changent pas le cours de l’histoire; elles le précipitent souvent, elles le ralentissent quelquefois, elles ne l’arrêtent jamais.

3 janvier 1915

Il n'y a pas eu de jour de l'an; il n'y avait que le 152e jour de la guerre. Pas de visites, pas d’étrennes, en dehors de celles qu'on donne obligatoirement et qui ont un aspect charitable. Je suis allé le matin au ministère pour y travailler, et l'après-midi j'ai été voir ma mère. Temps de pluie, de tempête. Beaucoup de soldats en permission, peu de circulation, peu de mendiants, et absence de ces familles avec des enfants chargés de jouets et de fleurs se rendant chez les uns et les autres pour donner et recevoir. Pas de lettre de jour de l'an. À l'Élysée, le corps diplomatique seul est reçu; pas de déjeuners, pas de délégations.

Télégrammes échangés avec les rois d'Angleterre, de Belgique, de Serbie (pas avec le tsar, à cause de la différence de calendrier). Poincaré y déclare la volonté de la France d'aller jusqu'au bout; il fallait le dire, car nous savons que les Allemands comptent encore nous détacher de nos alliés.

En Allemagne, la note est plus nerveuse, moins résolue que chez nous. L'empereur envoie un manifeste, les journaux commentent. Ils parlent de résistance contre des ennemis qui par jalousie ont attaqué la noble Allemagne. Ce ne sont plus les phrases triomphantes du début. «L'ennemi nous oblige à passer ce jour ici», dit l’empereur de Charleville, et la Gazette de Lausanne ajoute qu’évidemment, ce n’est pas ce que les Allemands avaient espéré. De la presse, des rapports de nos agents, nous commençons à voir que l’Allemagne est gênée dans son alimentation, dans la nourriture de son bétail, dans l'approvisionnement de certaines matières. Du côté des alliés, les négociations avec les neutres ont abouti où aboutissent : les Italiens confondent leurs listes de contrebande avec les nôtres et ne laissent sortir des produits que vers les neutres d'outre-mer ; les Hollandais, les Scandinaves ont à notre instigation pris des mesures. Les négociations anglo-américaines marchent pour l'arrêt du cuivre, que l'Angleterre achète en masse, et les alliés achètent également les nitrates de Norvège. Est-ce pour cela que les États-Unis font paraître une vaste note pour déclarer aux Anglais qu'il ne faut pas gêner leur commerce? Bluff sans doute sous la pression allemande pour garder un aspect de neutralité. Le cercle de la lutte économique s'organise et se resserre visiblement.

Les nouvelles militaires ne changent guère : combats partiels acharnés qui ne semblent pas conduire à grand-chose. Les Anglais commencent l'année par un fortrevers: leur cuirassé Formidable, 15000 t., quatre canons de 305, saute dans la Manche – mine ou sous-marin? Avec le Bulwark qui a sauté à Sheerness et l’Audacious dont on n'a jamais parlé, c'est le troisième cuirassé perdu par eux depuis le début des hostilités. Les Allemands ont encore tous les leurs.

Les journaux, même le Temps, parlent des Japonais. Jusqu'ici Pichon seul en parlait dans le Petit Journal. Il vaudrait mieux agir qu'écrire. Les Anglais annoncent la préparation de six nouvelles armées, les Russes déclarent qu'ils ne reculent pas et même qu'ils avancent dans le sud.

Lacombe m'écrit de Rome que malgré ses efforts, Bülow ne pourra rien pour débaucher l'Italie, qui marchera sûrement, mais plus tard, quand il fera moins froid. Le temps travaille, mais il devrait travailler un peu vite. En attendant, nos excellents amis travaillent, et après avoir envoyé des bersagliers à Valona, ils font paraître devant Durazzo la Sardegna, leur cuirassé amiral.

J'écris à Jacques : l'Autriche est visiblement fatiguée de la guerre et de la domination de l'Allemagne. Si celle-ci triomphe, l'Allemagne ira à Trieste; si ce sont les alliés, tout le monde se paiera sur le dos de l'Autriche – dur… Mais si l'Autriche fait une paix séparée, l'Italie et la Roumanie n'auront rien, ce qui ne ferait pas leur affaire. Il leur faudra donc intervenir juste à temps, sans quoi elles seront roulées, ce qui aurait lieu s'il y avait à Vienne un homme d'État clairvoyant, qui se dépêchât «d'étonner le monde par son ingratitude».

13 janvier

Il fait un temps affreux. Il pleut sans arrêter – pas trop froid heureusement, mais la boue empêche les actions militaires. On se bat pourtant et notre offensive ne progresse pas. Les Allemands nous reprennent des points intéressants conquis du côté de Perthes et à l'est de Soissons. Hier on a entendu le canon toute la journée depuis Chantilly.

Il y a toujours beaucoup à faire ministère. Depuis le 10, j’ai un nouvel attaché, Fournes, et avec (), Wiet pour les Turcs, Vitrolles pour la Marine, Péan, qui est revenu de Bordeaux, pour la guerre et Fromageot pour le droit, c'est une vraie direction. Les ententes avec les neutres s'accentuent : les Anglais ont fort bien répondu à la note américaine en montrant que sur les articles les plus importants, le commerce de Norvège avait triplé et qu'il pouvait être à juste titre considéré comme suspect.

Si nos travaux marchent, nous y sommes encouragés : nous sentons depuis un mois que j'y travaille, que le cercle économique se resserre autour de l'Allemagne : elle élève ses prix maxima, rationne pour certains articles, fait économiser le pétrole, saisir les fils de cuivre, etc. Elle ne se laissera pas mourir de faim, et nous allons très prochainement assister à une ruée formidable – sur nous.

En Pologne en effet, la guerre prend de plus en plus la même allure que chez nous : tranchées, sauf au sud, où l'action russe se fait sentir en Bukovine. Les Roumains s'en émeuvent. Un marchand de haricots (je m'occupe énormément de haricots en ce moment) n'assure que les mobilisés roumains sont retenus et que la guerre éclatera d'ici quatre ou cinq semaines. Laroche affirme que l'Italie marchera entre le 15 mars et le 15 avril. La note comique et donnée par le chanteur Mayol qui télégraphie de Rome que son succès a éclipsé Bülow!

Jusserand m'écrit qu'un dessin de New York représente la France trouvant dans ses sabots de Noël l'Alsace-Lorraine : je le téléphone à Bliss qui m'offre ses vœux – en sa qualité de neutre, il est un peu gêné...

Et puis toujours des histoires de tranchées : le «pacte» entre soldats ennemis s'établit un peu trop – c'est pourquoi l'offensive même partielle est nécessaire.

On a publié à l’Officiel, et les journaux l'ont reproduit, le rapport de Mollard, tissu des horreurs allemandes – on en est soulevé de dégoût. Comment ces Allemands ont-ils ainsi pu creuser l’abîme qui nous sépare? Ce sont des brutes sauvages quand ils sont déchaînés, et on comprend la Gazette de Lausanne qui s'étend sur un mot d'un simple soldat français : «Il faut que la France vive pour qu'il y ait encore de la gentillesse dans le monde».

Et les Turcs? Ils ne font rien, ils ne peuvent rien, ils n'ont même pas semble-t-il la force de se révolter contre les Allemands qui les oppriment. Ils leur opposent cette bonne vieille apathie orientale qui les a empêchés de mourir pendant si longtemps.

14 janvier

Les combats sur les plateaux au nord de l'Aisne et à l'est de Soissons ont abouti à notre retraite au sud de la rivière. Il semble que nous tenions quelques points et notamment des têtes de pont sur la rive droite. Les combats ont été acharnés. Mais perdant pied sur les plateaux, nos troupes n'étaient plus en sécurité au-delà d'une rivière très grossie par les pluies incessantes de ces derniers temps. Ce n'en est pas moins un échec, d'autant plus que nous savons que l'empereur assistait au combat et qu'il voulait un succès. D'autres batailles, ou plutôt une phase plus aiguë de la bataille, sont proches. On annonce qu'en Allemagne le service des trains est suspendu pour le passage des troupes. Il y a fort à parier que nous aurons une offensive sérieuse avant la fin du mois.

On reparle aussi des zeppelins. Les journaux publient des notes disant qu'il n'y a pas lieu de s'effrayer, et qu'on avertira en cas de suppression de la lumière. Les Chambres siègent depuis avant-hier – c'est sans doute ce qui fait redouter les avions allemands. Tout est éteint dans les couloirs du ministère. Dubost et Deschanel ont été proclamés présidents et on affiche le discours de Deschanel.

Poincaré est retourné sur le front remettre le drapeau aux marins. Il a visité Arras, ville détruite, toujours à 2 km de l'ennemi – dans les restes de la préfecture, l'évêque, le préfet et le maire vivent ensemble, se cachant dans les caves en cas de bombardement.

À propos des évêques, on se demande si les Allemands ont arrêté ou non le cardinal Mercier, qui avait fait un mendement très courageux. On a d'abord dit que le pape aurait blâmé le cardinal, puis qu'il aurait protesté auprès des Allemands. Le roi Albert a en tout cas adressé au Vatican une très belle lettre qui a dû fort embêter le Saint-Siège. Le vicaire de Jésus-Christ est surtout le successeur de Pilate, et toute l'histoire est louche.

En Orient, les Turcs sont entrés en Perse et ont pris Tauris. La Perse n'a pas d'armée et ce n'est pas la gendarmerie suédoise qui fera quelque chose. Les Turcs peuvent par là menacer Bakou et avoir du pétrole. Les Russes sont capables de les laisser faire.

Mais le grand événement de la journée est la démission de Berchtold, ministre des Affaires étrangères d'Autriche-Hongrie, le Brandstifter (incendiaire) inspiré par Tschirschky. Il est remplacé par Burian, qui était au ministère hongrois, que j'ai connu autrefois à Athènes et que j'avais toujours dit être le seul Autrichien intelligent – il est vrai qu'il est Hongrois. Gout l’a connu à Sarajevo comme gouverneur de la Bosnie. Cela va-t-il amener le débauchement de l'Autriche?

On apprend que ce n'est pas le Courbet dont l'avant a été démoli par une torpille dans le golfe de Tarente, mais le Jean Bart. C'est tout comme, puisque les deux sont exactement du même modèle.

D'autre part le Goeben aurait été sérieusement atteint, il se promènerait avec une cheminée de tôle remplaçant celle qui a disparu : il aurait perdu beaucoup de vitesse. Cela explique qu'il ne soit pas sorti pour empêcher la flotte russe de couler les transports turcs dans la mer Noire.

17 janvier

Au point de vue militaire, l'affaire de Soissons domine la situation. Les Allemands avaient engagé l'armée de von Kluck et une partie de celles de von Heeringen. Nous aurions eu trois brigades en tout et il paraît bien, si l'on en croit un récit très vivant du Matin que les ponts de l’Aisne, réparés pendant la nuit du 12 au 13, emportés en partie encore pendant la journée du 14, ont tout juste permis le passage en retraite des troupes sur la rive droite, sans qu'il fût possible d'amener les renforts qui étaient sur la rive gauche. Une batterie de 75 a été sacrifiée pour couvrir le passage – la cote 192 a été abandonnée ensuite.

Les Allemands disent nous avoir tué 5000 hommes et avoir fait autant de prisonniers. Le nombre des tués paraît excessif. L'ennemi a d’ailleurs essuyé des pertes très fortes. Dans le communiqué allemand, on fait une comparaison entre cette bataille et Saint-Privat – je ne vois pas comment. Depuis le 14, les Allemands ont attaqué Saint-Paul, au nord de Soissons, sur la rive droite; ils ont été repoussés après être entrés un instant dans le hameau. Ils semblent ne plus rien faire de ce côté.

Pendant ce temps, on parle à mots couverts de notre avance du côté de Perthes. Pendant que les Allemands cherchent par l’Argonne à couper le chemin de fer de Sainte-Menehould à Verdun, nous voudrions couper la ligne, plus au nord, qui va de Reims à Bazancourt et à Apremont. R. Roy a été à Verdun avec M.Lépine faire les distributions du comité national et y a vu son neveu Schweissgut. Celui-ci lui a montré le «champ de bataille», c'est-à-dire une plaine où on ne voit rien, les «villages nègres» de soldats dans l’Argonne où chacun s'ingénie à se faire une hutte confortable. Il a rencontré des troupes venant des tranchées, absolument couvertes de boue liquide et ankylosées, mais pleines d'entrain. Son beau-frère Carmichaël a envoyé à l'occasion du jour de l'an un certain nombre de paquets à des ouvriers mobilisés. Il a reçu 180 réponses, dont trois seulement sont pessimistes.

J'ai vu également Pozzi, interprète auprès des Anglais. Il est admirablement soigné, les Anglais sont charmants, ils lui donnent beaucoup de confitures et peu d'ordres : il ne faut pas leur demander l'étendue de leur front ni le nombre d'hommes qu'ils ont... Cela les blesse. Ils tiennent 30 km sur 700 et sont 300000! À quoi servira la «grande armée» de Kitchener !

Tremblement de terre en Italie. Avezzano est détruit, articles pleins d'émotion pour la chère soeur latine. Le pape se précipite – c'est plus facile que pour la Belgique – mais tout cela passe un peu au second plan.

Lu la presse autrichienne et allemande de la première semaine de janvier. La première est exactement comme la nôtre : tout va bien, les Français sont battus et en révolution, les Serbes n'existent pas, les Bulgares marchent et bientôt les Allemands iront au golfe persique, tenant la main aux Turcs par la Bulgarie; les Roumains ne bougeront pas. La presse allemande est beaucoup plus calme ; on y parle beaucoup du prix des denrées.

20 janvier

Depuis quelques jours, on ne nous parle plus que zeppelins. Des notes ont paru dans la presse pour«rassurer». Hier, Degrand est arrivé disant qu'à l'état-major de Gallieni, on venait d'apprendre que trois zeppelins étaient signalés de Mantes (!) se dirigeant sur Paris. Il était 4h. En même temps, les agents de police se précipitaient de tous côtés, on faisait tout éteindre, fermer les volets, et c'est dans une obscurité totale que je suis rentré chez moi. Le seul point lumineux était le parc Monceau, qui était splendidement illuminé.

Il n'était venu aucun zeppelin, mais trois (on croit) de ces instruments de haute Kultur se sont dirigés sur l'Angleterre et ont bombardé Yarmouth et Sandringham que le roi avait quitté peu d'heures auparavant. On n’a aucun détail.

Rien de saillant comme faits de guerre : mauvais temps, pluie au nord, neige à l'ouest, arrêtant les combats. Les Allemands massent du monde en Belgique et à Metz, et on parle d'une attaque sur Verdun. Au Caucase, dans d'autres combats, les Russes ont défait une autre partie de l'armée turque. Celle-ci était très bien commandée et a fait des choses extraordinaires, passant par des défilés impossibles.

La Roumanie va marcher. Bourchier l'affirme dans un article du Times du 13 janvier. Mais elle serait de mèche avec l'Autriche pour entrer en Transylvanie sans coup férir. Les Bulgares ne bougeraient pas?

Notre flotte continue ses prouesses : un sous-marin, le Saphir, se fait sauter sur une mine dans les Dardanelles.

On dit que Dubail a comme Foch un commandement de groupe d'armées, avec Sarrail dans l’Argonne, Roques, qui prend son ancienne armée des Vosges, et Hache, en arrière. Sous le commandement de Joffre sont de droite à gauche de Langle de Cary, Franchet d’Espérey, Maunoury – puis Foch, avec Maud’huy, Castelnau, et d’Urbal. Le général Berthelot, qui commandait à Soissons a été remercié, ce serait le 127e!

24 janvier

Combats surtout en Argonne et en Alsace; aucun progrès. Les Allemands massent leurs réserves, on s'attend bien à des attaques, mais où? Les bombardements de la côte anglaise par des zeppelins, bien qu'ayant eu peu de résultats pratiques, en a eu un moral – sur les neutres. De même la bataille de Soissons, de même le tremblement de terre en Italie. Bonnes raisons de ne pas sortir pour qui ne veut pas. Vu hier Coulondre qui va repartir pour le front ou pour Chalons – peu entrain. Il parle avec horreur de la déroute de son corps (le 4e) après les défaites de la fin d’août: une calme () qu'il fallait maintenir revolver au poing. Saint-Quentin, du même régiment (117e), blessé, pris, relâché, va faire partie de la mission que nous envoyons en Égypte pour surveiller les Anglais qui ne s'occupent que peu de nos fameux intérêts de Syrie : il faudrait nous en occuper nous-mêmes. Les journaux du soir signalaient hier une soi-disant note de l'Allemagne à la Roumanie. On n'en parle plus ce matin. Les Russes, qui prétendent avancer, manquent de fusils, de canons et tirent avec de la poudre noire. Ce n'est pas encore cela qui excitera beaucoup les Roumains. Lacombe m'écrit qu'à Rome, Bülow assure que la guerre sera très longue, très dure, que les Italiens n'ont pas assez de stocks pour s'engager encore, et les Italiens sont enchantés de le croire.

25 janvier

Reçu une lettre de Jacques : les avions allemands ne font plus grand-chose. Aussi le tir de leur artillerie est-il moins efficace. Mais notre infanterie, composée d'éléments trop vieux, n'a pas le mordant nécessaire pour profiter d'une attaque.

Vu Bernhoft: on lui écrit de Madrid que les Allemands répandent le bruit que nous ferons la paix dans deux mois.

Sabatier vient ensuite me voir. Il dit que les Russes ne seront équipés à nouveau en artillerie et fusils que dans quatre ou cinq mois. Les Allemands vont faire de suite un très gros effort contre la Serbie pour empêcher l'entrée en ligne des Balkaniques. On ne paraît pas secouer ceux-ci assez violemment : ils n'ont plus un jour à perdre et ne gagneront pas sans lutte le droit à la vie. L'Allemagne fait deux fronts contre les Russes, les Serbes, et nous : à vrai dire, l'Autriche n'existe plus, l'avènement de Burian consacre plus encore sa déchéance : elle n'est plus qu'une prolongation affaiblie de l'Allemagne. En Turquie, les Allemands sont moins heureux : les Russes les ont certainement un peu battus, les Anglais avancent en Mésopotamie et le raid sur l'Égypte ne parvient pas à s'organiser. Nous allons donc assister prochainement un assaut final contre les Serbes et une grosse attaque contre nous.

Sur mer, les Anglais ont pris leur revanche du raid des croiseurs allemands. Une escadre allemande se dirigeant sur la côte anglaise a été aperçue par une escadre de croiseurs anglais à la hauteur des îles hollandaises. Les Allemands ont tourné casaque, poursuivis par les Anglais qui leur ont coulé le Blücher. Les autres ont échappé –avariés? Les Anglais ont perdu du monde mais pas de bateau.

31 janvier

Tout le monde s'attendait à quelque chose de la part des Allemands pour le 27 janvier. Ils ont fait des attaques locales, notamment une très forte contre les Anglais qui les a amenés jusque dans Béthune – ils ont été repoussés – et la Guerre estime à 20000 hommes leurs pertes pendant cette journée et les deux qui l'ont précédée. Ils attaquent ailleurs de nouveau, sauf à Soissons, ils ont tenté de passer l’Aisne à l'est de cette ville. Ils avancent certainement dans l'Argonne où un régiment, le 46e, dit Florand, aurait été enlevé et fait prisonnier. De même, le récit des dix journées de guerre du 16 au 26, qui déclare que tout a bien marché, est obligé de convenir d'un recul en Argonne – précisé par le communiqué de ce matin qui annonce un nouveau recul de 200 mètres. En Alsace, le même récit décadaire (publié par l'état-major général) avoue un échec au Hartmannswillerkopf, cette crête entre Thann et Cernay sur laquelle on se battait avec acharnement. Une compagnie de 300 chasseurs y était cernée et malgré d’héroïques efforts, on n’a pu la délivrer. La crête est donc aux mains des Allemands. Thann est bombardé avec de la grosse artillerie. Cependant Joffre est très sûr de son fait. L'armée belge, complètement réorganisée et recommandée, prend de nouveau sa place, le port du Havre est consigné pendant un mois pour le débarquement de troupes anglaises (pourquoi ne le dit-on pas, puisque les Allemands le savent et l’écrivent dans leurs journaux?): ce n'est pas seulement pour débarquer de la confiture. Léger a vu en Angleterre l'armée de Kitchener et déclare que les Anglais ont pris la chose tout à fait au sérieux, et sont maintenant décidés à la guerre «tout seuls» s'il le faut – mais decidedly. Millerand puis Augagneur ont été à Londres.

Stagnation en Pologne, nous savons pourquoi. Mouvement en Hongrie et en Bukovine, où se massent les forces austro-allemandes, ainsi que devant la Serbie. J'ai vu le conseiller grec,Sicilianos: il assure que les Grecs sont prêts à partir si seulement les Bulgares restent tranquilles. Mais ceux-ci jouent le jeu le plus double du monde : ils assurent qu'ils ne bougeront pas, mais favorisent à un point le ravitaillement turc qu'il va falloir fermerDédéagach, dégarnissent la frontière turque et envoient leurs troupes contre la frontière grecque – et empruntent 100 millions à Berlin. D'après une nouvelle sûre,() a été réoccupé par les Russes, qui ont infligé une défaite aux Turcs dans l'Azerbaïdjan.

L'Allemagne continue de prendre des précautions contre le resserrement économique. Elle a déclaré qu'à partir du 31 janvier, l'état achèterait et monopoliserait les céréales, distribuant à chacun le nécessaire. Pourtant, les gens qui viennent d'Allemagne en Suisse affirment que la vie y est toujours normale et que rien n'y manque : le gouvernement prend-il des précautions, ou veut-il convaincre le peuple, qui ne comprend pas? En tout cas, la certitude allemande dans le succès ne vacille pas.

Cependant, et malgré qu'on nous annonce des attaques prochaines, les regards sont tournés vers la malheureuse Serbie qui va être attaquée par 400000 Austro-Allemands et par l’Egypte: l'armée de Djemal, commandée par des officiers allemands, est aux portes du canal. Il y a des troupes anglo-indiennes en Égypte (150000 hommes?) mais que valent-elles? Comment sont-elles commandées?() et Saint-Quentin sont partis le 30 en mission militaire pour le Caire. Par eux nous le saurons.

3 février

Le pèreDudon a fait paraître dans les Études un remarquable article « Qui a voulu la guerre?» d'après les livres jaunes, etc. Le Temps en a parlé, et c'est une étude politique de haute portée. L'auteur me l'a envoyée et je l’ai prêtée à Claudel. J'ai vu ce dernier, très affligé de l'attitude du Saint-Père, qui se montre de la plus blessante neutralité. Il vient de décider des prières pour la paix, et a dû accepter l'interprétation du cardinal Amette : prières pour une paix durable, assurant la victoire du droit. Le père Lagrange, l'éminent supérieur des dominicains de Jérusalem, vient me voir à son retour de Palestine, d'où les Turcs l’ont expulsé comme nos autres religieux. Il a passé par Rome : l'entourage du pape est tout à fait autrichien. Le Saint-Père lui-même serait accessible à d'autres idées. Mais il a avant tout peur de mécontenter les Allemands. Cette attitude froisse les Belges, mécontente les Français et ne fait guère les affaires de l'Eglise.

Je reçois aussi la visite d'un député, Honorat, venu me parler d'Éthiopie. De fil en aiguille, nous parlons guerre. Il y a en ce moment 250000 secours de chômage distribués dans Paris. Que fera-t-on après la guerre de cette armée de la paresse, payée pour ne rien faire? Les secours aux femmes de mobilisés aidant, plus personne n'aura plus l'habitude du travail après la guerre. Et les loyers? Avec quoi les paiera-t-on? C'est là une grosse question, agitée dans toute la presse. Je lui dis qu'on ne les paiera pas, et que le peuple habitué à vivre sans travailler et sans rien payer voudra continuer. Prendre l'argent des riches? On le fera sûrement. Mais ils n'en auront plus. Alors? Il faut être assez vainqueurs pour prendre l'argent allemand... Sans quoi, c'est la révolution, et ce qui est pire, la non réélection. Honorat est de cet avis. Il n'a pas l'air inintelligent, mais il est mouche du coche, comme tous les parlementaires.

Sabatier, venu aujourd'hui, affirme que nous n'avons pas eu 100000 tués – et 630000 blessés, dont plus là de la moitié retournés au feu, 3 % morts de blessures, et 100000 qui resteront indisponibles – plus environ 140000 prisonniers.

Et la guerre? Aucun fait saillant chez nous. Extension en Russie du front jusqu’en Bukovine où les Allemands ont des troupes. Les Russes résistent et même avancent au-delà des Carpates. Ils ont battu encore les Turcs et sont rentrés à Tauris, d'où ils étaient partis pour plaire à ces idiots de Persans.

Mais c'est sur mer que se passent les grandes choses. Le 30 janvier, les sous-marins allemands ont coulé cinq navires anglais, dont trois dans la mer d'Irlande et deux en face du Havre. Juste au moment où se fait au Havre un débarquement intensif d'Anglais. Le port est fermé pendant un mois entier à tout autre navire. On dit qu'il en débarque 30000 par semaine et qu'ils seront plus de 400000. Léger, revenu de Londres, et très enthousiaste. Il dit, et c'est l'opinion générale, que la mentalité anglaise a tout à fait changé depuis le raid des zeppelins. Les Anglais sont décidés à faire leur guerre, et comme l'a dit Churchill, le ministre de la Marine, à un rédacteur du Matin à en finir, même s'ils devaient rester tout seuls.

Le blocus alimentaire se fait sentir. Les Allemands paient le cuivre au poids de l'or, démontent les chaudières, les lignes de tramways. Ils ont rationné le pain. Le gouvernement depuis le 31 janvier a réquisitionné les céréales et en donne à chacun sa part, soit deux kilos par tête et par semaine. À côté du pain K, à la farine de pomme de terre, il y a le pain KK qui en contient une quantité double. Les minoteries allemandes n'ont plus de blé que pour un mois. Les industriels suisses pensent que les stocks ne dépasseront pas deux mois.

8 février

Le 4, les Allemands annoncent au monde entier que les côtes atlantiques de la France et de l'Angleterre, la Manche et la mer d'Irlande sont déclarées zones de guerre à partir du 18 février et que leurs sous-marins couleront sans avis préalable les navires de commerce qui s'en approcheront. Cette belle menace a un résultat inattendu, elle soulève un tollé général de la presse neutre. Les Américains crient le plus fort et disent que ce sera la guerre. Pour en venir là, il faut que les Allemands se sentent à bout. Du moins nous le pensons, car nous ne savons absolument pas ce qui se passe en Allemagne, et en général les gens qui en viennent ou disent en revenir déclarent que la vie y est absolument normale et qu'on ne manque de rien. Alors?

La grosse lutte est en Pologne, vers Varsovie. Les Allemands y font un effort énorme. Lutte aussi dans les Carpates. Ailleurs, même chez nous, calme relatif. Les Turcs ont attaqué le canal de Suez le 4. Ils ont été repoussés. Deux de nos croiseurs, placés dans le canal, ont riposté. Pas encore d'attaques contre la Serbie. On dit même qu'il n'y en aurait pas.

Rien chez les neutres, qui fâchent tous les jours tout le monde. Pourtant nous commençons à montrer les dents et les Anglais deviennent très vigilants et très fermes.

Hier a eu lieu le jour de prières pour la paix ordonné par le pape. Avec beaucoup d'habileté, nos prêtres ont tourné la difficulté en déclarant du haut de la chaire que le Saint-père n’avait voulu parler que d’une paix basée sur le droit, sur la justice, une paix définitive. Comme cela tout le monde sera content, sauf BenoîtXV, qui a fait une gaffe de plus.

15 février

Il n'est bien entendu question que de la menace allemande. Les Américains ont envoyé deux notes que nos journaux publient ce matin. L'une aux Anglais pour protester contre l'abus de leur pavillon, l'autre aux Allemands, plus sévère, déclarant qu’ils n’admettraient pas que l'on coule leurs navires. Les neutres d'Europe sont hésitants et un peu affolés.

À la nouvelle de la note allemande, non pas note mais information lancée au monde par radio, et note remise aux neutres, les Anglais ont laissé dire qu'ils feraient arborer des pavillons neutres par leurs navires de commerce. Ils ont fait arriver la Lusitania sous pavillon américain. Les Américains, pratiques, et faisant, comme je l'ai dit à Dodge, de la neutralité subjective, n’admettent pas cela.

En fait, si l’Emden a eu le droit, pour couler plus sûrement ses victimes et entrer dans le port de Saïgon, de se mettre une fausse cheminée et un drapeau russe, si un navire de guerre a le droit de se déguiser pour attaquer, a fortiori un navire de commerce a-t-il le droit de se déguiser pour éviter l'attaque. En droit maritime strict, la solution est la même : le navire de guerre visiteur tire le coup de semonce, sommant le navire de commerce en vue d'arborer ses couleurs, ce qui suppose que celui-ci n'en a pas, ou que celles qu'il a ne comptent pas. S'il n'y a pas de coup de semonce, il n'y a pas de nécessité d'arborer de couleurs. C'est tellement vrai, que si après le coup de semonce, le navire visiteur a des doutes sur la nationalité indiquée par les couleurs hissées, il peut procéder à la vérification du pavillon. De quel droit exiger qu'en entrant dans une zone immense dont on n'est pas apparemment le maître, un navire de commerce agisse comme après le coup de semonce? Bref, cela fait couler beaucoup d'encre, et fera peut-être couler beaucoup de sang. Les neutres s'aperçoivent que leur position est difficile. Les frets sont si élevés, qu'ils se nourrissent avec peine et ce sera peut-être une raison qui forcera l'Italie à marcher. Placées entre les exigences des alliés de donner des garanties pour ce qu'elles consomment et les menaces des Allemands de leur livrer ce qu'elles reçoivent sous peine d'être affamées, les nations neutres ne savent à quel saint se vouer.

Les Allemands ont abandonné laBzoura et se sont jetés en masse sur la Prusse orientale d'où ils ont chassé les Russes en leur prenant 70000 hommes. C'est toujours la même tactique, que permet seul un excellent réseau ferré. En France, quelques attaques partielles des Allemands qui ne finissent pas trop bien pour nous. Mais le moral est parfait et tout le monde est enchanté.

21 février

Les Allemands ont continué leur victoire en Prusse orientale. Ils ont battu les Russes et tenter d'envelopper leurs ailes, leur faisant 64000 prisonniers. Il semble que leur plan soit de redescendre sur Varsovie et de couper les Russes de leur base. On ne comprend pas grand-chose aux communiqués tant russes qu’allemands. Ces derniers ont l'air de dire que les Russes ont sauvé une partie au moins de leur artillerie, bien qu'il y ait eu un énormebutin. En Bukovine également les Russes se sont retirés derrière lePruth abandonnantCzernowitz, où sont rentrés les Autrichiens.

Chez nous, chacun parle de succès. Mais on perd du monde hélas ! Nous en savons quelque chose. Le pauvre Jacques a été tué d'un obus dimanche dernier, en face de Liévin. Au ministère, nous apprenons la mort d’Ollé-Laprune, secrétaire à Rome, marié depuis 10 mois. De tous côtés, la liste terrible s'allonge, et on n'avance pas d'un pas.

LaBekanntmachung des Allemands a amené une pluie de notes. Les Italiens ont parlé, mais n'ont rien fait, les Pays-Bas ont répondu, les Scandinaves ont rédigé une note commune, très molle ; les États-Unis en ont envoyé deux, une aux Allemands, énergique, une aux Anglais, pour se plaindre, comme les autres neutres, du danger que ferait courir à leurs bateaux le passage des navires anglais sous pavillon étoilé. Riposte des Allemands et des Anglais. Les Allemands en arrivent à dire des choses bouffonnes: leurs sous-marins sont sans défense contre les navires marchands qui les attaqueraient...

On attendait la journée du 18. Le 16, trois bateaux, dont un Français, avaient été torpillés dans la Manche. Le 18, deux l'ont été, mais ils ont pu flotter et arriver au port. La navigation continue, les Anglais attaquent Zeebrugge et Ostende, base des sous-marins, avec des avions en masse.

En tout cas les Allemands, qui mettent la main sur l'avoine après le blé, font des décrets sur les porcs, et surtout, font des efforts désespérés pour se procurer du blé et du cuivre. Les Anglais sont décidés à arrêter tout ce qui pourra aller en Allemagne et aussi tout ce qui en sortira. Fromageot et l'amiral Moreau ont été discuter ces questions à Londres : rien n'est encore publié.

Dans la journée du 19, une très forte escadre, sous le commandement anglais (les Anglais dirigent les opérations dans le bassin oriental de la Méditerranée) a attaqué les forts des Dardanelles. Il y a aussi des unités françaises dont des cuirassés. Il paraît que les Anglais se sont enfin décidés à forcer le passage. Que ne l'ont-ils fait en suivant le Goeben et le Breslau au mois d’août! Il n'y aurait pas eu de guerre turque et les Balkaniques auraient sans doute une autre attitude. Néanmoins, si la flotte anglo-française paraît devant le Bosphore, ce sera un événement d'une importance capitale. Fin de la coopération turque, ravitaillement assuré par les blés de Russie, qu'on ne sait comment faire arriver, et pression bien plus forte sur les Balkaniques. Depuis le 4 février d'ailleurs, l'armée turque n'a plus paru sur le canal ; les éléments arabes se seraient révoltés. En Mésopotamie, on dit que les Anglais sont à mi-chemin de Bagdad, mais rien de sûr. Le passage du détroit serait le coup de grâce porté à l'aventure turque. Ce serait toujours cela de moins.

Le général Pau est parti pour la Russie, passant par Athènes etNich où il ait été reçu triomphalement. Les Allemands ont remis à plus tard l'attaque serbe : il faut d'abord le déblocage de la Bukovine, ce qui était urgent pour empêcher les Roumains d'entrer en? Le but a été atteint, les Roumains, les Bulgares, les Grecs, les Italiens ont sages comme de petites images. On s'est contenté, assez vilainement, de faire prendre des Serbes à revers par les Albanais ; après une première surprise, ceux-ci ont reçu une magistrale raclée et ont disparu comme ils étaient venus.

Les Anglais arrivent, lentement. Les Allemands vont-ils poursuivre leurs armées russes et tâcher de prendre Varsovie avant de se retourner en masse sur nous? Nous le saurons prochainement, mais tout dépend du degré de résistance dont les Russes sont encore capables.

Mercredi 24 février

Il est bien difficile de savoir la vérité. Lundi, j'ai vu le père Dudon. D'après lui le général de Castelnau déclare qu'on ne peut rien faire, qu’il faut absolument l'intervention des neutres, et qu'il l’a dit à Poincaré. Mais mon oncle de () tient par une cascade de bouches du général Foch qu’au contraire tout va bien et qu'on les aura. Hier, William Martin se montre très optimiste: l'état-major est très content, à quoi on peut répondre qu'il l’a toujours été. Le colonel de Gondrecourt, attaché militaire à Rome, vient ensuite : il dit qu’au ministère de la Guerre, on n'est pas content. Les troupes allemandes à Soissons étaient équipées tout de neuf, en parfait état, on ne leur fait que très peu de prisonniers, les Allemands nous en font au contraire des quantités. « Il faut absolument le secours des Italiens, et le payer ce qu'il faut ». J'aimerais mieux le payer ce qu'il vaut, c'est-à-dire rien. C'est extraordinaire comme les gens qui sont en Italie subissent l'influence de ces fantoches et les prennent au sérieux.

Les premiers résultats du « blocus » allemand ont été de couler un bateau américain et un norvégien qui allait aux Pays-Bas. Ce matin, on annonce qu’un de nos torpilleurs a coulé un sous-marin au large de Bastogne. Rien sur les Dardanelles.

Les Allemands envoient des radios tellement énormes que c’en est drôle et qu'on se demande s'ils n'en sont pas réduits aux expédients. Ils les envoient notamment sous la signature de l'attaché militaire américain à Berlin, qui est censé télégraphier que si les États-Unis n'interviennent pas pour la paix, le congrès aura lieu à Rome (?) : les Japonais envoient des ambassadeurs. Les Russes ont subi une défaite «colossale» et «des armée de l'ouest accepteraient en ce moment une paix avec la France». Tout cela est assez curieux. De même, les chiffres contradictoires donnés dans les radios allemands sur la défaite russe : des officiels disent 40000 prisonniers et 20 canons ; d’autres 150000 et 200 canons !

Les Russes ont fait paraître un communiqué clair et qui semble assez véridique. Surpris par les troupes considérables amenées de Pologne en chemins de fer, ils ont dû reculer et un de leurs corps de droite a fait une conversion découvrant le corps voisin. Celui-ci semble avoir été entièrement pris et défoncé. En ce moment, autant qu'on peut juger, les Russes barrent au nord la route de Varsovie et sont à l'est sur le Niémen.

Chez nous, rien de décisif. Les Allemands bombardent Reims de plus en plus et s'acharnent sur la cathédrale. Pour le reste, absence de détails.

Vendredi 26 février

Je copie la dernière lettre de Jacques, adressée à son père. Elle est du 13, la veille de sa mort.

« Ayant été interrompu dans la rédaction de ces lignes, je reprends la plume, ayant reçu entre temps la lettre de papa du 9. Qu'il ne se tourmente pas pour la correspondance. J'imagine que les mesures annoncées par notre commandant d'armée l’étaient à titre comminatoire, surtout pour empêcher nos braves troupiers d'exagérer les confidences dans les cartes postales qu'ils dispensent à leur famille. Jusqu'ici, nous n'avons pas été privés de courrier. Je vois que mes lettres vous arrivent à peu près régulièrement. Je ne voudrais pas non plus qu’il se laisse décourager par toutes les misères et toutes les faiblesses, inséparables conséquences de l'effort surhumain que nous faisons. Sans doute, bien des coeurs se relâchent, bien des enthousiasmes de la première heure se muent en prudents calculs d'égoïsme et d'intérêt. Tous les parasites, tous les vampires accoutumés à tirer leur subsistance du sang généreux d'autrui et à se repaître même sur les cadavres ont relevé la tête et repris l’immonde besogne après avoir disparu un instant. Mais qu'est-ce que ces ombres au tableau splendide de nos centaines de mille braves gens qui s'exercent si courageusement à souffrir un quart d'heure de plus, un quart d'heure qui vaudra la victoire ! Si vous perceviez comme nous, au jour le jour, cette décroissance indéniable de l'effort allemand, le silence de plus en plus accusé de cette formidable artillerie qui nous accablait au début de la campagne, l'accroissement inouï de la valeur et de la puissance de la nôtre, ces déluges d'acier et de mélinite qui terrorisent les fantassins boches et usent leur moral de plus en plus, notre jeune infanterie courageuse, mais si mal instruite au début, si pauvrement outillée, maintenant éduquée par l'expérience, regorgeant de matériel, détruisant les créneaux de l'ennemi, muselant ses mitrailleuses, l'abrutissant de grenades, de mines, inventant mille choses pour « embêter les Boches » qui se terrent et se tiennent cois! Et les prisonniers lamentables que nous faisons, avec leurs allures de bétail exténué, porteurs de calepins où ils griffonnent leurs transes et leur découragement, de lettres ou les leurs crient leur misère ! Ah ! vraiment, nous sentons que nous les tenons, que le bloc formidable de cette armée sans pareil se désagrège au jour le jour, qu’il suffira bientôt d'un choc heureux pour bousculer cette horde et la pousser de l'épée dans les reins jusque dans les mornes plaines. «S'il n'y avait pas les fils de fer », disent nos hommes, et ils ont raison. La machinerie, l’outillage de terrain, tout ce que la science appliquée à la guerre a pu donner de formidable à la résistance passive, tient toute l'armée ennemie guindée dans un effort suprême. Mais quand elle sera privée de ce masque qui dissimule encore un moment sa faiblesse, vous verrez la réalité, telle que je vous l'ai dit, et alors, quel splendide hallali ! Ayez confiance, je vous embrasse de tout mon courage de toute mon affection. »

Le capitaine Sers écrit :

« Mon général, le lieutenant-colonel commandant le 286e a dû vous écrire pour vous annoncer le deuil cruel qui vous frappe. Le lieutenant Silhol a été blessé grièvement hier et est mort en arrivant à l'ambulance. J'avais eu l'occasion de rencontrer votre fils en plusieurs circonstances depuis le début de la campagne et hier encore je lui avais serré la main une demi-heure avant qu'un obus malheureux ne soit venu le frapper dans sa tranchée où il était avec sa compagnie en réserve. Tous ses supérieurs, ses camarades, ses hommes, nous aimions et estimions votre fils. C'était un soldat français avec toutes ses belles qualités et notre regret sera que la croix des braves pour laquelle il était proposé n'ait pu être accrochée sur son uniforme. Le général de division a délégué pour assister aux funérailles qui ont eu lieu ce matin au cimetière de Sayely (). Labaruse, un pasteur protestant, a dit les prières et les honneurs militaires ont été rendus. »

Depuis qu'il est mort, je ne cesse de me répéter : Je ne le verrai plus dressé comme une flamme sur le socle rouge du désert.

Dimanche 28 février

Bien que les communiqués ne le disent pas, depuis une dizaine de jours une grosse action est engagée en Champagne du côté des Hurlus En une seule journée, on y aurait dépensé 70000 obus. Les résultats sont très lents à venir. Nous apprenons que les Allemands envoient sur nous, au nord et sur la Champagne, tout le monde dont qu'ils peuvent encore disposer. Ils ont inventé comme nouvelle arme d'arroser nos tranchées avec des liquides enflammés ! Quels sauvages ! Et ils demandent la pitié des Américains !

7 mars

Le 1er mars, les Anglais ont répondu à la notification allemande du blocus. Avec eux, nous avons fait connaître aux neutres que les Allemands n’avaient pas le moyen de faire un blocus en règle, que les sous-marins ne faisaient pas les semonces nécessaires et qu’à dater du 12 mars, le commerce allemand serait saisi sur tous les bateaux, qu’ils aillent en Allemagne ou en viennent.

Grand mécontentement en Amérique. Les Américains en restent à leurs propositions: vendre tant qu’ils pourront, ravitailler la population civile allemande et suppression des sous-marins et des mines. C’est risible. Qu’auraient dit les Allemands en 1871 si on leur avait proposé de ravitailler Paris? En attendant, le fameux Dacia est arrêté. Les sous-marins allemands, après avoir pendant la première semaine après le 18 février, coulé une dizaine de bateaux, ne font plus parler d’eux que pour couler eux-mêmes: un navire de commerce anglais affirme en avoir démoli un avec son étrave, un autre a été pris par la flottille anglaise de Douvres, deux autres canonnés.

La bataille desHurlus continue, sans qu’il soit possible de marquer sur la carte le terrain gagné. Les Allemands nous ont opposé leurs meilleures troupes, notamment la garde, et il semble bien que chez nous on a encore péché par la rage des petits paquets, en n’engageant pas d’emblée tout le monde qu’il aurait fallu. Cependant on est content, du moins on l’affirme.

En Russie, les choses ont tourné comme toujours: chaque offensive, de quelque côté qu’elle vienne, est suivie d’une défaite. Les Russes se sont établis en angle le long du Niémen et au nord de Varsovie le long de la frontière allemande. Ils ont attaqué les Allemands le long de cette frontière, du côté de Prasznisch, les ont battus et leur ont fait 10000 prisonniers. Dans les Carpates également, ils ont battu les Autrichiens.

Mais toute l’attention se porte vers l’Orient. Après avoir démoli les forts extérieurs, la flotte anglo-française a attaqué les forts intérieurs du détroit. Du golfe de Saros, les cuirassés ont bombardé les forts de la passe de Boulaïr et les forts intérieurs. Nos vaisseaux se promènent sur la côte: Caïffa, Smyrne, les Anglais en Égypte, lesFrançais à Bizerte; les Russes dans le sud de la Russie préparent des troupes qu’on enverra quand les choses seront assez avancées pour qu’on puisse les utiliser.

Naturellement, la situation en Orient est des plus troublées. Chaque obus y fait l’effet d’une pierre dans une mare de grenouilles et tous ces bons neutres de la Méditerranée voyant qu’on s’approche de la perle rare que tous convoitent,arment fébrilement. Les événements vont se décider sans doute d’ici quinze jours. Mais comment? Les Italiens, Laroche l’assure, vont marcher pour nous. Les Grecs voulaient partir de suite, mais il semble bien qu’ils voulaient partir contre les Turcs seulement et pas contre les Allemands, et ceux-ci auraient fait savoir qu’ils déclareraient la guerre à la Grèce si elle sortait de la neutralité. Puis il y aurait la Bulgarie. Si les Grecs allaient avec les alliés à Constantinople, les Bulgares ne sauteraient-ils pas sur Cavalla et Salonique? Après deuxconseils de la couronne, Venizelos, partisan de l’action, a donné sa démission le 6 mars. Le roi a fait appeler le gouverneur de la Crète, Zaïmis, partisan de la neutralité et germanophile. Cela ne vaut-il pas mieux? On ne sait pas. L’action de la Grèce pourrait déterminer l’action hostile immédiate de la Bulgarie, ce fauve soumis caché dans les Balkans, et qui trompe tout le monde. Qu’aurions-nous fait si nous avions trouvé Constantinople occupé par les Bulgares de complicité avec les Turcs? Nous avons intérêt à mon sens à liquider la question de la prise des détroits rapidement et avant que les peuples balkaniques et autres s’en mêlent. Si elle se solutionne à notre avantage, ils marcheront sûrement tous pour nous. Sinon, ce peut être très grave. Or la neutralité grecque est plutôt de nature à ralentir leur action.

14 mars

La semaine n’a pas apporté les changements qu’on espérait: la bataille desHurlus où chaque partie a amené sur un front de 8 km de cinq à sept corps d’armée et a fait des pertes énormes (les Allemandsen avouent plus que dans les batailles de Mazurie) s’est terminée pour nous par une avance de 2 km et demi. Dans le nord, les Anglais ont avancé d’autant et ont pris Neuve-Chapelle sur la route de Lille. Ils ont eu trois ou quatre jours de succès.

La grande affaire des Dardanelles avance peu. Les forts extérieurs et le fort Dardanus ont été réduits au silence. Depuis, malgré un feu intense, on n’a pas avancé dans le goulet: le dragage des mines n’a pu s’effectuer la nuit à cause des projecteur ennemis et les Turcs ont au dehors des forts de nombreuses batteries d’obusiers qui se déplacent le long de la côte. Ils auraient amené des forces considérables dans la presqu’île de Gallipoli. Cependant l’ambassadeur des Etats-Unis à Constantinople se préoccupe, d’accord avec le ministre turc de la guerre, à trouver des emplacements qui seront neutralisés en cas de débarquement; et les Turcs ne sont pas fiers. Smyrne a été également attaqué vigoureusement. Un essai de négociations a été interrompu malgré le vali, qui nous est favorable. Les Allemands ont fait tirer sur les navires et ont coulé un navire porte-avions pendant les pourparlers. Le bombardement aurait repris depuis. Mais partout on sent la main des Allemands qui galvanisent les Turcs, galvanisent les Autrichiens, galvanisent leur propre armée.

L’Allemagne en ce moment se hâte de pousser à fond les négociations de tous côtés. Heureusement que Witte vient de mourir en Russie! Bülow fait des offres réelles à l’Italie: le Trentin, une partie de la Tunisie, mais pas Trieste. Les Italiens vont-ils accepter? Ils sont trop fins pour repousser ces offres et ne pas voir jusqu’au fond du sac de Bülow, ni pour se dire que si les Allemands, qu’ils ont honteusement trahi, viennent à eux avec des cadeaux, c’est que leur situation n’est pas très brillante. Sans doute les Italiens vont-ils attendre de savoir comment va tourner l’affaire turque. Ils manquent de pain, le peuple n’est pas content, le charbon coûte les yeux de la tête. En Angleterre, la vie a renchéri également de plus d’un tiers sur l’an dernier: si les peuples qui ont la mer libre souffrent économiquement, il est impossible qu’il n’en soit pas de même de l’Allemagne. Les mesures précipitées et chaque jour aggravées prises par le gouvernement allemand ne sont pas seulement préventives. Mais de là à la famine, il y a loin.

Afin d’augmenter le travail du matériel de guerre, l’Angleterre vient de décréter la mainmise des pouvoirs publics sur toutes les usines en mesure d’en fabriquer: nous ne faisons pas encore assez de canons, de fusils et de munitions, et les Russes en manquent.

Du côté de la Pologne, les Allemands après une avancée rapide, ont subi un échec et ont dû se retirer un peu. Maintenant, ils massent leurs troupes sur Prasznisch, au nord de Varsovie et vont tenter un coup de ce côté. Les Russes réussiront-ils à le parer? Varsovie, Constantinople, un grand poids sera jeté dans la balance par celui des deux partis qui prendra l’une ou l’autre de ces villes, et l’on comprend l’hésitation des neutres.

Des bateaux allemands coulent les neutres et les navires de commerce sans arrêter. Le croiseur auxiliaire allemand Prinz Eitel Friedrich, est arrivé dans un port des Etats-Unis avec des avaries et s’est fait mettre en cale sèche: il a coulé un nombre considérable de navires de commerce, mais surtout il a coulé un américain, et les Yankees qui ont fermé les yeux sur tout le reste les ouvrent tout grands et poussent des cris d’aigle. L’autre croiseur auxiliaire allemand encore à flots, le Kronprinz Wilhelm, a coulé le 18 février le paquebot français la Guadeloupe de la Compagnie générale transatlantique au large de Dakar; un autre français, Auguste Conseil, a été coulé ces jours-ci dans la Manche par leU.29 ; un croiseur auxiliaire anglais a également été coulé par une torpille.

Outre les deux auxiliaires allemands, il reste deux croiseurs effectifs, le Karlsruhe, dont on ne sait plus rien depuis novembre, et le Dresden, qui serait dans le Pacifique, puisqu’un bateau anglais a été coulé par lui au large de Valparaiso.

15 mars

Depuis le dernier « bulletin » publié, c'est-à-dire depuis deux ou trois jours, les Allemands ont coulé sept navires marchands dans la Manche et la mer d'Irlande. Les Anglais ont beau dire que c'est moins que sous Napoléon, c'est quand même trop.

J'ai vu hier l'oncle? venu pour 24 heures et j'ai beaucoup causé avec lui toute l'offensive du début a été prise sans aucun plan et sans avoir cherché à se rendre compte de ce qu'on avait devant soi. Le général de Lanrezac, qui commandait la cinquième armée à Dun-sur-Meuse, s'était parfaitement aperçu qu'il allait être débordé par la gauche et on a averti le grand quartier général : il est allé lui-même prévenir Joffre. On a continué de lui dire d'aller droit devant lui, c'est-à-dire dans lesFagnes. On aura bien du mal à raconter nettement et sans compromettre gravement certains grands chefs ce qui s'est passé jusqu'au 6 septembre – mais ça n'a pas été brillant.

17 mars

Le Dresden a été coulé par les Anglais au large du Chili. On affirme que le Karlsruhe a fait naufrage.

21 mars

Nous n'avons vraiment pas de chance, ou du moins nous payons cher, en face d'un ennemi parfaitement organisé et qui combine tous ses coups, notre imprévoyance et notre incoordination de mouvements.

Au moment où l'Italie négocie avec l'Autriche par Bülow et prépare ainsi une évolution capitale pour nous, où les Balkaniques penchent décidément et où la Bulgarie se prépare visiblement à sortir l'Europe de l'incertitude où elle la laisse, à ce moment précis, nous éprouvons aux Dardanelles un échec sérieux et deux zeppelins font au-dessus de Paris une promenade que rien ne trouble.

Le 18 mars, l'attaque générale des forts du goulet était décidée ; des troupes devaient débarquer ce jour-là à Boulaïr, sous le commandement de Jan Hamilton et de d’Amade À 10h45 les cuirassés entrent dans le goulet, d'abord six anglais, puis les nôtres. À 14h30, les forts ouvrent le feu. Les cuirassés sont remplacés par six autres anglais et les nôtres se retirent. Pendant ce mouvement, le Bouvet saute sur une mine et coule en trois minutes avec 600 marins ; on n'en sauve que 60. Les forts reprennent le feu. À six heures du soir, le combat est fini : deux cuirassés anglais Océan et Irrésistible sont coulés. Le Gaulois est hors de combat et va s’échouer, l’Inflexible a des avaries. De débarquement, n'est plus question ; le corps de d’Amade va en Égypte, car à Lemnos, choisi comme base, il n'y a pas d'eau ! Les Anglais reviennent aussi en Égypte, attendre les événements...

Dans la nuit de samedi à dimanche, un peu avant 1h30 je suis réveillé par lespompes dont la trompe alterne avec « le garde-à-vous ». C’est sinistre. Mathilde descend avec les enfants chez M.et MmeBrack, qui les reçoivent fort aimablement et s'installent avec eux dans la salle à manger. Silence. De rares autos filent avec une grande allure. Vers 2h30, très loin, un bruit sourd qui se rapproche. Des coups répétés, puis soudain des coups très violents, qui semblent partir du parc avec un bruit métallique. Les coups s'éloignent. Le silence. Mathilde remonte, et redescend. De nouveau les mêmes coups se rapprochent, une grosse détonation sourde fait un peu remuer la maison, comme le passage d'un fardier, puis des détonations violentes comme tout à l'heure, et petit à petit le silence. À 4h30, Mathilde remonte les enfants. Cinq minutes après, le clairon se fait entendre de nouveau. C'est fini.

Ce matin, le temps est splendide. Je vais au ministère. J'y retourne l'après-midi. Foule énorme de promeneurs partout. Il faut remarquer qu'en ce moment, il y a du monde dehors s'il fait beau, et personne s'il fait mauvais, preuve absolue que la grande majorité des gens n'ont rien à faire puisqu'ils sortent quand il leur plaît. Je vais chez ma mère : au Trocadéro, la bataille a battu son plein. La tour lançait des fusées, et les canons du Trocadéro des shrapnells. Il paraît qu'il serait venu quatre zeppelins dont deux n'ont pu arriver. Les deux autres ont fait l'un après l'autre leur promenade, accompagnés des salves, inefficaces, des canons et des avions. Il y a eu peu de blessés, pas mal de dégâts, surtout en banlieue. Du moins, c'est ce qu'on dit ce soir.

Au ministère, on est sombre. La tape des Dardanelles a besoin d'être réparée promptement pour ne pas produire un effet désastreux. Des bruits courent à la Chambre. Ailleurs, nous aurions subi un échec sérieux du côté de Soissons ou Compiègne : les Allemands feraient une forte poussée sur Paris. Maunoury, qui commandait de ce côté, n'est pas encore remplacé. Les Allemands ont ramené du monde du front oriental où les Russes font de petites poussées qu'ils qualifient de pas de géants : ils ont pris Memel... Ce n'est pas un faubourg de Berlin.

Les communiqués d'hier et de ce soir ne disent rien. Celui de ce matin ne parlait pas de la région de Soissons. Nous savons que les Allemands avaient massé du monde de ce côté.

Tout cela prouve que si l'on peut toujours compter sur la bêtise autrichienne et la gaffe allemande, on peut également tabler sur la légèreté française, qui ne sait ni prévoir, ni organiser, et laisse tout au hasard et à ce fameux « débrouillage » qui nous a fait tant de mal.

Le 1er mars, nous avons annoncé aux neutres notre intention d'arrêter le commerce allemand. Le 16, le décret explicatif paraît. Les neutres répliquent sèchement que nous violons le droit des gens : ils n'ont pas protesté contre la violation de la neutralité de la Belgique. Les Américains hurlent :? tous les principes, tous les pays, mais qu'on ne touche pas aux intérêts d'un marchand de Chicago ! Puissent-t-ils payer cher un jour cette méconnaissance des intérêts permanents. Du reste, cette politique à courte vue se paie toujours.

22 mars

Et il y aurait eu quatre zeppelins. Deux ont été arrêtés avant d'arriver. Les deux autres ont survolé Saint-Germain, la banlieue ouest, Neuilly, Levallois, les Ternes, les Batignolles, et sont repartis sur Compiègne, couvrant leur route de bombes incendiaires ou explosives. La banlieue surtout a souffert. On dit que l'un d’eux a été atteint ; en tout cas, il a rejoint les lignes allemandes. Le communiqué dit que nous avions ont été gênés par la brume : il n'y avait pas de lune, mais il faisait un temps splendide, avec un ciel couvert d'étoiles. Les radios allemands ne parlent que de deux zeppelins ; on a ici peut-être inventé les deux autres pour faire croire que nous avons arrêté quelque chose.

Mardi 23 mars

Nuit du dimanche ou lundi calme. Mais lundi soir à neuf heures, voilà de nouveau le «garde-à-vous». Nous allons devenir chèvres. Tout Paris s'éteint. De gros nuages noirs couvrent le ciel, il pleut, il fait très sombre. Je compte neuf projecteurs qui sont assez pâles et s'accrochent aux nuages. Pas mal d'autos vont et viennent, mais les tramways sont arrêtés. Rien d'autre. A 10h40, les clairons sonnent de nouveau un appelstrident. J'ouvre la fenêtre : sur toute la villecourent les sonneries ; les faisceaux lumineux se sont éteints : sur la tour Eiffel, plongée dans l'ombre, paraissent quatre grosses lumières et bientôt l'horizon, confondu tout à l'heure avec le reste, s'éclaire d'une bande lumineuse : l'électricité et le gaz sont rallumés. A nos pieds, le boulevard et le parc sont toujours sombres. Malheureusement cela ne dure pas. À 11 heures, voici encore une fois le «garde-à-vous». Les enfants qu'on avait remontés et couchés resteront cette fois au lit et nous ne les descendrons que si l'on entend des coups de canon ou de bombes. Rien ne paraît, et à 2h45, une autre sonnerie annonce la fin de la plaisanterie que je trouve lugubre. Les zeppelins sont venus sur Villers-Cotterêts et sur Chantilly où ils auraient, murmure-t-on, lancé des bombes sur le grand quartier général.

On dit que cette fois nos avions ont marché. Dans la nuit du samedi et dimanche, les aviateurs étaient tous à Paris à faire la fête. Sur 52 avions, on a pu à grand-peine mettre la main sur une vingtaine et comme il faut un quart d'heure à un avion pour s'élever, les zeppelins ont fait leur besogne sans rencontrer personne. Avec un service sérieux, aucun n'aurait passé. On dit qu'on a mis à pied 25 aviateurs, mais si l'on a laissé bombarder Joffre sans démolir un seul zeppelin, c'est lamentable. Les hangars de ces aéronefs sont paraît-il à Laon. D'autres disent à Noyon. Ce n'est pas loin.

Przemysl s'est rendu le 22. C’est comme ditGranville un nom qu'on n'aura plus à prononcer. Nous verrons plus tard l'effet que produira cet événement.

En attendant, rien aux Dardanelles. La plupart des unités engagées ont besoin de réparations ; le Gauloisa tout juste gagné un bassin. Nous ne serons pas à Constantinople à Pâques.

La seule note réconfortante nous vient aujourd'hui de Rome. J'ai eu le 22 une lettre de Laroche du 21. Il affirme, ce qu'il a toujours annoncé, l'échec prochain de négociations austro-germano-italiennes et l'entrée en scène de l'Italie. Selon lui, les Dardanelles n’y sont pour rien. Et comme il dit, ce peuple si pusillanime a eu un gouvernement très courageux, avec un plan très net est très arrêté. Nous verrons prochainement. Il affirme aussi que cette intervention nous sera très utile. Oui, si la flotte italienne ne se fait pas démolir par la flotte autrichienne et si l'armée ne reçoit pas dès le début despiles décourageantes. Car alors ce serait pire.

J'ai causé longuement hier avec M.X, ingénieur au Creusot. Il dit, comme French, que toute la guerre est une question de munitions. Mais il assure aussi que les Allemands n'en manquent pas et que riend'essentiel ne leur fera défaut : ils construisent, fabriquent en masse et sans l'intervention de parlementaires qui, comme chez nous, ont empêché les fabricants d'armes de recevoir des commandes pour les donner à des usines de boîtes de conserves « afin de ne pas grossir l'importance de Schneider ».

Les journaux officieux allemands contiennent un long exposé fort curieux de l'organisation prise dès le début d’août pour recenser et maintenir les stocks de matières premières indispensables à l'armée, notamment les métaux : ces gens-là ont une méthode et un amour de la règle tout à fait extraordinaires, et il est certain que nous devrions en avoir davantage pour les mettre la raison. Ce n'est qu'hier qu'on a fait signer le décret créant le fameux comité P, «comité de protection contre les approvisionnements de l'ennemi » que nous réclamons depuis huit mois, et dont ne veut pas notre divin Augagneur!

4 avril. Pâques

Le mois de mars n'a pas donné ce qu'on en attendait : décision des neutres, succès sérieux aux Hurlus, prise des Dardanelles. Rien de tout cela ne s'est produit. Les neutres sont toujours au même point, la bataille de Champagne n'a amené aucun changement de la ligne de front, et les opérations des Dardanelles après l'échec du 18 mars n'ont pas encore repris de façon efficace. En outre, en ce moment, nous sommes sous l'impression de la brusque attaque, faite le 2 avril, par des komitadji bulgares sur la ligne deGuevgueli. Ils ont été repoussés et battus. Mais cette attaque, où se sent la main allemande, a pour but surtout d'amener un conflit bulgaro-serbe. Les Serbes sauront-ils éviter le piège et les Bulgares la tentation? D’autre part, la question de Hollande se pose depuis une semaine environ. Les Allemands font dans les Flandres des mouvements de troupes inexpliqués ; ils cherchent à augmenter les inondations qui les avaient arrêtés, et se fortifient de plus en plus. Il paraît bien certain qu'ils vont tenter quelque chose, mais quoi ? Ils n'ont pas pu pousser jusqu'à la victoire utile leurs succès sur le Niémen, une attaque contre nous leur coûterait très cher et même en les faisant avancer sur un point d'une trentaine de kilomètres, ne produirait guère la décision. Au contraire, il semble qu'il y aurait quelque chose à faire du côté hollandais : s'assurer les bouches de l'Escaut et du Rhin, avoir pour base navale au lieu de Zeebrugge, Anvers ou Rotterdam. Que feraient les Hollandais ? Sans doute pas grand-chose. Les Anglais n'auraient pas le temps de débarquer en nombre suffisant. L'effet moral sur les neutres, sur les Allemands eux-mêmes, serait considérable et comme au point de vue du droit des gens les Allemands n'ont plus rien à craindre, la chose semble assez probable. On dit d'ailleurs que les maisons hollando-allemandes auraient accumulé des stocks énormes dans les régions des Pays-Bas situées en dehors de la ligne de défense des troupes néerlandaises. De la sorte, les Allemands pourraient s'en emparer de suite.

Les Anglais feront-ils quelque chose ? Georges Seydoux me raconte, d'aprèsWentz, interprète au camp anglais, que ceux-ci ont 300000 hommes en ligne et trois autres armées aussi nombreuses prêtes. Il nous «doivent » 120000 hommes par mois, plus 60000 de remplacement. Mais Kitchener ne veut pas dire son plan et semble vouloir agir seul. Georges affirme que le recrutement en Angleterre se fait très bien, ce qui manque, ce sont les fusils (à Manchester sur 600000 habitants, 82000 engagements). Beaumarchais, récemment, donnait une autre note : Anglais trèsmous, très peu nombreux, ne faisant rien, etc.

Comment concilier cela avec ce que ditSugny, ce que déclare le commandant allié, chef du deuxième bureau : tout sera fini dans trois mois ? Je n'en sais rien et n'y comprend plus grand-chose.

Il me semble bien qu'on augmente les moyens d'action du côté de la Turquie : nos troupes arrivent, des chalutiers passent ; mais la concentration est toujours en Égypte et les dragages qu'on continue ne servent guère qu'à masquer le restant des opérations. Pourtant il faut y arriver.Sugny assure que les Anglais ont bien préparé la chose et qu'ils dépensent beaucoup d'argent à Constantinople. Ce sera le vrai moyen de décider les Balkaniques.

Pendant ce temps l'Italie négocie, gagne du temps. Il ne faut pas oublier que les chambres italiennes rentrent le 12 mai et que si d'ici là une décision n'est pas intervenue, l'Italie ne marchera que tout à fait à la fin, pour occuper les territoires qu'elle convoite, en disant aux combattants épuisés « chassez-moi! »

C'est en ce moment que Grey prend trois semaines de congés !

Sugny m'a raconté que les gros obusiers qui avaient fait feu sur le canal et dont leRequin a démoli un, avait été amenés par une mission archéologique allemande il y a deux ans et enfoncés sous le sable : les Anglais chercheraient à prix d'argent à savoir où sont cachés les autres.

Bonne aventure de PierreBaudin, ancien ministre de la Marine, qui part pour l'Argentine avec une mission en vue de remplacer les produits allemands par les nôtres. Il commence par s'embarquer sur un navire italien, Regina Elena, qui est arrêté par un de nos croiseurs. L'officier monte à bord, reconnaît son ancien ministre furieux. Tableau, mais stupeur quand après la visite, l'officier fait saisir des centaines de colis postaux allemands qui allaient tranquillement dans l'Amérique du Sud !

On ne compte plus les navires coulés par les Allemands dans la Manche. Tous les jours trois ou quatre. L'un, leFalaba, n'a pu embarquer tous ses passagers, beaucoup ont péri, pendant que les marins de l'U.28 se tordaient de rire à ce spectacle. Un Américain a été noyé, mais c’est à nous qu'en veulent les États-Unis.

D'après Georges, le président (ou le vice-président) de la chambre de commerce de Lille est arrivé à Paris pour s'occuper du ravitaillement qui commence à fonctionner dans les départements envahis et est fait par le comité américain belge. Seulement, ces régions étant territoire militaire, ce sont des officiers suisses qui assurent les distributions. Le moral des Allemands aurait beaucoup changé, et ils seraient devenus assez coulants. Georges confirme d'ailleurs les renseignements que nous avons déjà : enlèvement méthodique de toutes les matières utilisables, ensemencement des champs avec des céréales, travail très hâtif fait avec des charrues à vapeur. Les Allemands, qui au début empêchaient absolument le départ des populations civiles, le favorise maintenant et préparent tout un exode dirigé par la Suisse et hospitalisé dans le Midi de la France. Plus de 20000 personnes auraient ainsi quitté Lille. On fait savoir aux populations qu'il y a des trains avec tant de places et on invite les municipalités à désigner les évacués.

5 avril

Les journaux disent ce matin que l'incident desKomitadji est arrangé. Il restera toujours quelque aigreur. Ils annoncent aussi, d'après des nouvelles russes, que l'Autriche offrirait une paix séparée à la Russie : Galicie, Bosnie-Herzégovine ; le tout à l'insu de l'Allemagne. De cela je ne sais rien. L'Allemagne aurait tout avantage à se débarrasser maintenant d’une alliée qui peut l’entraîner dans la déroute, car en ce moment, les Russes pèsent lourdement sur les Carpates. Jamais les Russes n'entameraient le front allemand et nous aurions en outre l'armée autrichienne sur nous. De plus, l'Italie ne pourrait plus rien, serait réduite sans frais à la neutralité et Trieste resterait à l'Autriche, ce qui veut dire à l'Allemagne. Le malheur veut que cette petite combinaison ferait également les affaires de la Russie ; elle s'agite beaucoup pour empêcher l'Italie d’entrer enguerre car elle ne veut pas la voir trop puissante sur l'Adriatique; du reste, l'Italie redoute extrêmement une trop forte installation des Slaves en face de ses côtes. La Russie s'apprête à être la grande triomphatrice de la guerre, avec Constantinople (que tout le monde lui promet) et la Galicie. Elle serait donc nantie. Quel intérêt aurait-elle à marcher encore ? Nous sommes donc un moment très dangereux. La diplomatie allemande peut nous enlever tous les bénéfices que nous attendons de l'avenir : autant j'avais d'entrain y a un mois autant j'ai d'appréhension en ce moment, pas au point de vue militaire mais au point de vue politique. Il faut que l'Italie se décide vite, que l'Autriche fasse céder l'Allemagne sans s’en détacher et que nous prenions les Dardanelles. Nous envoyons beaucoup de monde ; ce sera une très grosse affaire.

6 avril

L'incident serbo-bulgare n'est pas réglé : les Bulgares disent que des bandes se sont formées sur territoire serbe, exaspérées par la tyrannie du gouvernement deNich. Pourtant on a la preuve du contraire. Cela ne va pas faciliter les choses et prouve combien il est fâcheux que nous ayons échoué aux Dardanelles le 18. Les opérations faites depuis n'ont aucune portée et n'empêchent pas l'impression d'un échec.

Si le torchon brûle « un peu » entre la Russie et l'Angleterre, il brûle encore plus entre l'Angleterre et la Suède : questions de contrebande, questions de la gendarmerie suédoise en Perse qui a protégé la fuite du vice-consul allemand àBouchir poursuivi par les Anglais. Tout cela augmente la tension et facilite le ravitaillement allemand par la Suède ; l'Allemagne a rayé les bois suédois de la liste de contrebande contre des complaisances dont nous ne connaissons qu'une partie ; les Suédois sont avant tout russophobes et donc germanophiles. Ils ont cependant intérêt à garder la neutralité, mais on sent qu'en ce moment précis l'Allemagne est à l'apogée de son bluff. L'absence de victoire des alliés, les raids des sous-marins, la résistance turque aux détroits lui donne un prestige dont elle use. Même la Perse penche visiblement vers elle. Les neutres ne sentent pas la désagrégation de l'empire allemand, où nous savons que la disette se fait sentir : les commerçants allemands n'exportent là où ils peuvent exporter (Norvège, etc.) que contre le renvoi de matière alimentaire ou d'huile de graissage, ou de métaux rares. Leurs essais de nourriture chimique échouent et Allizé nous envoie des extraits de journaux techniques fort intéressants à ce sujet.

Une note parue dans la presse russe coupe court à la polémique engagée entre journaux russes italiens à propos de l'arrivée de Slaves sur l'Adriatique ; l'Italie arme, dépense de l'argent, prend des mesures, mais ira-t-elle rapidement au bout ?

Au point de vue militaire, la situation ne se modifie pas sur le terrain. Quelques progrès faits par nous à l'est de Saint-Mihiel ne sont que des reprises de points perdus il y a quatre mois. Les Russes continuent la bataille dans les Carpates, mais ne semblent pas avancer. Un raid Autrichien en Bessarabie a été arrêté au sabre par leur cavalerie. Au Caucase, ils sontstationnants et ils ne font rien en mer Noire, puisque le croiseur turcMedjidié a sauté sur une mine devant Odessa. C'est toujours un bateau turc de moins !

8 avril

Les combats continuent avec acharnement à l'est de Verdun et de Saint-Mihiel. Tout le monde comprend qu'il s'agit de dégager la Meuse et de couper le rentrant que fait à Saint-Mihiel la ligne allemande. Il semble que nous fassions des progrès, mais le temps est très mauvais en Woëvre, et le communiqué de ce soir dit que la boue empêche l'artillerie de se déplacer et les obus d'éclater.

En Hongrie, sur les Carpates, la pression russe se fait si lourde, que des troupes allemandes y sont envoyées de Belgique et que Hindenburg, qui devait venir sur notre front, y est maintenu: voilà la Hollande sauvée pour le moment.

Des Dardanelles on ne parle plus. Les Anglais ont envoyé une division d'Angleterre, ce qui donnera 60000 Anglais à Jan Hamilton notre seconde division n'est pas encore prête. On dit qu'on ne fera rien avant le 14. On n'est pas content au ministère de la Marine, ni chez nous. Tout cela n'a pas l’air organisé et les Turcs ont tout le temps de se fortifier. Degrand a écrit de Lemnos, le 14 avant l'affaire du 18 mars, où il parle de légèreté ou «de plus que de la légèreté». Il ne faudrait pas avoir un second échec. C'est au premier que nous devons l'incident bulgare, un autre amènerait des choses plus graves. L'Italie ne décide toujours rien, bien qu'elle soit troublée par des bruits de paix séparée de l'Autriche.

Je ne m'occupe plus despotins, Léger, Sabatier et autres dont l’esprit est bien mauvais; les Anglais ne veulent pas venir et se réservent. Quels égoïstes! Ils veulent agir seuls. C'est Joffre qui ne veut pas d’eux. Ils ne disent pas ce qu'ils vont faire et pourtant ils ont un million d'hommes prêts. De tout cela, on ne démêle qu'une chose, c'est que ces informateurs très bien renseignés ne savent rien, mais qu'il y a une puissante armée anglaise en Angleterre, et que sans doute elle servira à quelque chose un jour ou l'autre.

J'ai vuGuillonet: réformé de sa classe, il s'est engagé. Le voilà sous-lieutenant ayant commandé sa compagnie qu'il a fait citer à l'ordre du jour. Son régiment a perdu 1900 hommes à Charleroi et a été renouvelé trois fois. Aux tranchées (Craonne) il est resté 24 jours de suite sans relève. Et le moral est merveilleux ! Guillonet blessé passe son mois de congé au ministère, après quoi si l'on ne veut pas de lui au front, il ira aux Dardanelles. Ces gens-là ont un autre moral que ceux qui ne sont pas partis ! Je pense à eux quand je rencontre la « relève » des fusiliers marins qui sortent du Grand palais pour aller à la gare du Nord : quand je les vois passer, précédés de petits clairons aigrelets, avec des yeux graves dans des figures imberbes, entourés de gamins, de femmes presque mêlées à leurs rangs, j'ai un serrement de coeur : on compte à leur nombre plus ou moins grand combien il en est tombé depuis le dernier envoi : ils vont combler les vides faits dans les rangs de ces pauvres gars qui sont maintenant couverts d'une gloire immortelle. Ce sont ces « demoiselles au pompon rouge » qui, 4000 contre 40000, ont sauvé la ligne de l’Yser.

Ma mère a reçu une lettre de la tante Gros-Schlumberger.Ollwiller, juste au pied du fameux Hartmannswillerkopf, est une forteresse avec des tranchées partout. Depuis longtemps, les Gros l’avaient quitté et s'étaient installé à Guebwiller. Ils ont pu enfin s'en aller en passant 15 jours à Francfort et ils sont en ce moment à Lausanne, éreintés, et disent que les Allemands ont trouvé le moyen d'augmenter encore la haine qu'on avait pour eux en Alsace. Leur fils est dans les tranchées. Ils vont sans doute revenir à Paris. Ils disent que les parents deBary, après avoir été emprisonnés à Neuf-Brisach, sont dans une pension à Munich, fort mal en point de tous ces mauvais traitements, etAlbert de Bary est à l’état-major de Castelnau!

10 avril

Les combats très violents ont continué en Woëvre. Chacun a accumulé des forces très considérables et il semble que si nous résistons aux attaques (15 en un jour sur un seul point), les progrès sont lents. Beaucoup de pertes. Chacun dit que c'est l'autre qui en a le plus. Il y en a hélas ! sûrement du nôtre plus qu'il n'en faudrait.

Les Russes ont franchi plusieurs cols des Carpates, dans lesBeskides orientales. Leur armée de ce côté serait parfaitement équipée et approvisionnée (il n'en serait pas de même de leur armée en Pologne), mais les Austro-Allemands ont reçu des renforts importants pour empêcher à tout prix les Russes de déboucher sur la plaine hongroise dont ils ne sont pas loin.

L'émotion n'en semble pas moins grande en Autriche, où l'on supporte avec moins de discipline qu'en Allemagne le commencement de disette. Aussi parle-t-on de paix séparée. Cela excite les Italiens, dont les mouvements de troupes s'accentuent. Il leur faut en effet mobiliser sans le dire et sans qu'on le dise. Les Autrichiens sont tous près et pourraient avec deux ou trois corps d'armée arrêter toute la concentration italienne. De plus, le réseau italien, presque entièrement à une voie, est des plus médiocres. La ligne qui court le long de l'Adriatique serait inutilisable en cas de guerre, les lignes du centre ont de très mauvaisprofils et pour des raisons qui prouvent une fois de plus leur méthode, les Allemands gardent soigneusement 8000 wagons italiens qu'ils refusent de rendre...

On nous annonce hier ce que nous savons : que le corps expéditionnaire d'Orient est installé en Égypte, aux « bains de mer » deRamleh mais nous apprenons, au département, que ces troupes vont s'embarquer de nouveau. Le général Jan Hamilton est parti et a eu des conférences avec l'amiral. L'action se prépare. Les chalutiers, les torpilleurs dragueursnettoient la partie antérieure du détroit. Cependant nos quatre cuirassés son hors d'usage : Bouvet au fond, Gaulois, Suffren en réparation à Malte, Charlemagne en bassin à Bizerte. Il reste le Henri IV et leJauréguiberry... Les Anglais n'ont remplacé que les unités coulées, pas les autres. Je ne sais quel sera le plan, mais il ne faudrait pas s'exposer sans être sûr de ce qu'on va faire ou de ce qu'on a devant soi. Les Turcs ont ils reçu tant de matériel par la Roumanie ? Est-ce du bluff (on nous l’a dit)? Ont-ils très peu de munitions ? Quelles troupes turques sont dans la presqu'île ? On n'a pas l'air de le savoir. Avec des Bulgares aussi fourbes derrière soi, il serait dangereux de ne pas réussir.

Les Allemands je l'appelle. Ils font lancer des manifestes par la Sozialdemocratie pour amener la et sur le statu quo ante et l'oubli mutuel. Ils ont provoqué des réunions internationales à La Haye et? le parti socialiste indépendant en Angleterre. Nous avons payé assez cher pour ne pas retomber dans les panneaux allemands. Il est vrai que 70 n'avait servi de rien, mais si nous les écoutons de nouveau, sur quelque terrain qu'ils se placent, nous sommes trop bêtes !

11 avril dimanche

Albert deBary est venu me voir hier au ministère. Il était chargé de je ne sais quelle mission à Paris. Il est à l'armée de Castelnau, à l'état-major du général. Un de ses fils est non loin de lui. L'autre a eu une crise de rhumatismes et est dans le Midi. Son père est à Munich, nous le savions, mais très malade. Il a fait toute la campagne et ne cache en pas qu'au commencement, pendant les deux premiers mois, on a passé par des anxiétés atroces. À part le 20e corps, les troupes ne savaient rien, pas mêmesortir d'une route, ayant en face d'elles les soldats les plus exercés du monde. On a pris l'offensive en Lorraine, et aussitôt le changement de plan causé par les appels des Belges a obligé à retirer deux corps d'armée ; on s'est trouvé dans un pays de marais et de forêts très difficile, dont les soldats du Midi n'avaient pas l'habitude. Les régiments de Corse et d’Antibes n’avaient jamais vu une forêt semblable, et ils étaient canardés par l'artillerie lourde dès qu'ils passaient aux points repérés. Ce sont ces deux régiments qui ont cédé à Morhange ; le reste du 15e corps a été bien, et tout le 16e très bien. Le général de Castelnau s'est alors replié sur la montagne et a fait cette défense du grandcouronné de Nancy qui a été très belle. Mais avec la terreur de voir le front céder, sentant laretraite s’accentuer sur notre gauche. Puis est venue la bataille de la Marne et l'armée de Castelnau a été transportée dans le nord. On ne s’y bat guère que sur le point de la Boisselle, que les Allemands cherchent à reprendre. Excellent moral des troupes, mais les horreurs que font les Allemands les ont exaspérées. Elles ne font plus de prisonniers. L'autre jour, un sous-officier russe est arrivé dans les lignes. Fait prisonnier en Pologne, il a été amené dans la région envahie, et 500 de ses camarades étaient à Chauny comme «déménageurs », chargés d'enlever tous ce qui reste dans les pauvres villes. D'autres creusent des tranchées,aidés par ce qui reste de la population mâle. Quant aux femmes, elles sont parquées et on devine leur sort. C'est là surtout ce qui rend fous nos soldats.

Albert dit, comme le disaitJacques, que l'armée allemande diminue de valeur chaque jour, tandis que la nôtre gagne. Mais le moment ne lui semble pas propice pour prendre l'offensive. Il faut attendre. Attendre surtout que les Anglais aient leurs munitions, ce qui n'est pas le cas.

La situation militaire ne varie pas : la bataille dure toujours aux Carpates, sans que l'on puisse exactement se rendre compte de ce qui se passe. Elle dure également en Woëvre où nous avons pris la forte position des Eparges située sur le rebord des hauts de Meuse. Ce n'est pas encore là qu’est la clé de la situation ; il fait ailleurs un temps atroce qui entrave les opérations. À Paris, au contraire, froid et très beau la nuit...

13 avril

René a trouvé dans un grenier un numéro du Courrier du Gard du 25 août 1870. Les articles pourraient s'imprimer aujourd'hui : l'union de tous les Français devant l'ennemi ; la guerre est une guerre de chemins de fer et de télégraphe ; les Allemands ne pensent soutenir un effort prolongé. Il leur fallait une victoire prompte et les combats en Woëvre, les fameuses carrières deJaumont, et l'excellente position de Bazaine en relation quotidienne avec Mac-Mahon… jusqu'à la réclame de laRevalescière Dubany qui reparaît maintenant partout en dernière page ! Et pourtant ! Il règne dans tout le journal une confiance absolue, six jours avant Sedan. C'est fort impressionnant comme lecture.

16 avril

Les communiqués allemands et les nôtres étant absolument contradictoires sur les affaires de Woëvre, nous publions un récit de la prise du plateau des Eparges, qui formait une forteresse formidable : une «montagne de boue ».

Aux Carpates, les Austro-Allemands tentent un enveloppement des Russes par Cracovie et par Stryj; il semble d'ailleurs que les Russes n'avancent plus guère et attendent que cette action se précise.

Pendant ce temps, la diplomatie travaille. Les Allemands sont comme un taureau affolé. Leur ambassadeur à Washington, avant même de la remettre, publie une note par laquelle il proteste contre la réponse trop favorable aux alliés faites par les États-Unis aux mesures prises contre le commerce allemand. Il demande aux Américains de cesser la vente de matériel de guerre. Polémique violente dans les presses allemandes et américaines.

Depuis quelque temps, les neutres ont bien changé : la Hollande nous a donné par le NOT toute satisfaction dans les affaires de contrebande ; le Danemark arrête également les fraudes et la Norvège nous est tout à fait favorable. La Suède, qui à un moment avait menacé l'Angleterre de la guerre, a adressé une note tout anodine à Grey et donne satisfaction. En Suisse, on étudie le NOT pour l'appliquer. En Orient, la Bulgarie propose une enquête commune avec la Serbie sur l'affaire desKomitadji et serait en pourparlers avec la Roumanie. Celle-ci continue à armer et nous luienvoyons force matériel. Elle aurait partie liée avec l'Italie, qui sans avoir fait les derniers pas a fait certainement tous les autres. 600000 hommes sont concentrés derrière l’Adige, un million sont mobilisés ; les commandants de région sont nommés, l'amiral est sur son cuirassé qui a la flamme de guerre. Une censure télégraphique est établie. Il y a d'ailleurs des grèves partout ; il faut donc se décider, car le pays ne supportera pas longtemps une tension pareille. Pendant ce temps, les négociations continuent avec l'Autriche. À Constantinople, il y aurait eu un conseil de guerre auquel auraient assisté Liman von Sanders et von der Goltz et d'où il aurait résulté que la Turquie devait se déterminer toute seule, ce qui aurait laissé les Turcs un peu perplexes.

17 avril

Les avions et autres aéronefs sont devenus très actifs avec le beau temps. Le 14 et 15, il y a eu deux raids de zeppelins sur l'Angleterre, l'un au-dessus de Newcastle, l'autre entreLowestoft et(): peu de dégâts. Mais les Taube nous ont tué 15 civils à Amiens. Nos avions vont aussi faire leur besogne: nous affirmons qu'ils font sauter des gares et des dépôts de munitions, les Allemands disent qu'ils tuent des enfants et qu’ils vont user de représailles.

On ira loin en horreur à ce jeu. C'est par représailles que les Allemands ont fait la guerre sous-marine, par représailles et qu'ils ont bombardé Paris, Nancy, Amiens, par représailles qu’ils martyrisent les prisonniers allemands. Heureusement que la victoire nous mettra bientôt à même de détruire ce nid de mensonges et de venger les inoubliables horreurs qu'ils ont commises chez nous. Quand on pense qu'il y a actuellement chez nous de vieux gâteux comme Léon Bourgeois pour nous demander de spécifier les règles du droit sur lesquelles nous nous appuyons pour interdire le commerce allemand ! Quand un peuple a violé sa signature et parlé de « chiffon de papier », il n'y a plus de droit à lui opposer.

Vu hier le ministre de Norvège. Il attend la fin pour août, et croit, comme moi, que la masse allemande s'effondrera d'un bloc.

20 avril

L'Italie, la Roumanie crient toujours « allons, allons ! » et ne bougent pas. Aux Dardanelles, nous avons réussi à empêcher les Anglais de recommencer les bêtises du 18 mars. Mais c’est tout. Les troupes se sont rembarquées à Alexandrie et sont sur les bords d'une île quelconque. Pendant ce temps, on bombarde de temps en temps les forts. Un sous-marin anglais tout neuf s'est échoué au capKéphès, avec la veine qui nous caractérise, et son équipage a été pris. Les Anglais affirment que le sous-marin est hors de service. Ce n'est pas dit. Un torpilleur turc a attaqué un transport d'artillerie ; il a certainement fait quelque chose, puisqu'il y a eu des noyés et que le général Hamilton a réclamé d'urgence à Alexandrie de lui envoyer des batteries. Un avion turc a ensuite « un peu » démoli un transport chargé de munitions. Tout cela n'est pas bien grave, mais exalte les Turcs, et nous n'avons rien à enregistrer de notre côté. On dit que Venizelos est à Alexandrie où il veut lever 50000 volontaires pour reprendre l'Asie Mineure, mais il n'y a plus de fusils.

Aux Carpates, la bataille d'un mois est arrêtée. Les Russes ont pris les crêtes, sauf le col d’Oujok. En un mois, ils auraient fait 70000 prisonniers. Les Allemands massent du monde en face. Hindenburg y est et ils vont sans doute tenter quelque chose. Si le temps le permet, car le temps y est très mauvais. C'est également le temps qui a tout arrêté en Pologne, où il n'y a plus qu'un immense marécage.

21 avril

L'aviateur Garros est tombé avant-hier dans les lignes allemandes et été fait prisonnier. Il avait fait faire un petit monoplan très rapide armé d'une mitrailleuse, et il attaquait tout seul les Aviatik. Il en avait démoli deux tout récemment. La presse publie deux rapports envoyés par Venizelos au roi Constantin et préconisant l'entrée en ligne de la Grèce : elle aura de grands territoires en Asie, doublant sa superficie, mais il lui faut laisser Cavalla aux Bulgares pour les attirer dans le jeu de la Triple entente et permettre aux Roumains de marcher. Politique d'autant plus aisée que Cavalla est en dehors de la zone de protection grecque, trop avancée vers l'est, qu’elle est le débouché forcé des Bulgares vers l’Egée, qu'elle sera pour eux une tentation perpétuelle et qu'elle ne sert à rien aux Grecs qui ont Salonique. Mieux vaut s'en servir comme monnaie d'échange pendant qu'on la tient encore ! Mais le roi n'a pas compris et surtout il a voulu se débarrasser d'un ministre trop populaire.

23 avril

En attendant le prince Georges de Grèce et venu à Paris. Il a vu Delcassé hier. Sans doute pour causer de la « mise en demeure » du 11 avril, invitant la Grèce à marcher, sinon elle n’aurait rien en Asie Mineure.

Je reçois une lettre de Laroche : la peur devient plus aiguë à Rome « mais la purge est sur la table, il faudra bien l’avaler ». Au fond, l'Italie va partir en guerresans aucun désir, mais elle y va quand même? De Caix l’a très bien montré dans le Matin. Maintenant elle ne peut plus reculer, à moins de se découvrir complètement. D'ici peu de jours, elle marchera à fond, ou l'Allemagne l'attaquera brusquement pour la décider.

25 avril

Avant-hier, au nord d’Ypres, les Allemands ont envoyé des bombes asphyxiantes en grande quantité qui dégageaient des gaz poussés par le vent du nord. Tout notre front entre les Belges au nord et les Anglais au sud a plié ; les Allemands disent nous avoir fait 1600 prisonniers, pris 30 canons et quatre villages. Ils ont franchi l’Yser. Une contre-attaque nous a ramené samedi dans un village de la rive gauche de la rivière ; les Canadiens que nous avions un peu entraînés ont reformé leur front, repris quatre gros canons qu'ils avaient abandonnés. C'est une surprise désagréable. Les Allemands avaient eu soin d'annoncer il y a quelques jours que nous nous servions de bombes asphyxiantes. D’où représailles forcées de leur part. C'est toujours leur méthode.

De puissants renforts allemands vont en Hongrie où rien ne se passe que de détail.

27 avril

On dit que Hindenburg est sur notre front, et sa venue explique les attaques vigoureuses des Allemands. On a été fort inquiet ici pendant quelques jours. Les Allemands ont attaqué sur trois points: au nord d’Ypres, où nous avons dû fortement reculer ; au sud et à l'ouest des Eparges, où les combats ont eu lieu le long de la chaussée de Calonne et sur la position même des Eparges; enfin en Alsace, où ils ont enlevé le Hartmannswillerkopf que nous avons repris ce soir. Dans tout cela, nous avons perdu du monde et du terrain.

Pendant ce temps, l'action a repris aux Dardanelles : on a débarqué dimanche 25 à Gallipoli et sur la côte d'Asie, en tout 29000 hommes. Ce débarquement s'est effectué avec de lourdes pertes. On dit ce soir qu'on a dû rembarquer sur deux points et que la division néo-zélandaise est en très inquiétante posture.

Quelque chose se prépare aux Carpates : les Russes replient leurs ailes et se recueillent pendant que les Allemands semblent s’apprêter à foncer sur(). Ces bons Russes se sont contentés de canonner de loin le Bosphore pendant que nous débarquions… pour eux. Mais ils n'ont pas été plus loin.

Les relations sont arrêtées par mer sur la mer du Nord entre la Hollande et l'Angleterre. Cela devenait trop dangereux. Les sous-marins allemands y sont les maîtres et y ont des chalutiers hollandais comme complices.

Décidément, la flotte anglaise ne donne pas ce qu'on croyait.

Lundi 3 mai

De même que mars, avril s'est passé sans amener de changements visibles. On dirait que d'un côté comme de l'autre rien ne peut réussir, et qu'il faille attendre du temps l'épuisement total de deux partis trop égaux en forces et en ressources pour que l'un puisse écraser l'autre. LesKomitadji n'ont pas amené la guerre serbo-bulgare, l'attaque des Eparges n'a pas dégagé Saint-Mihiel, l’attaque d’Ypres n'a pas eu de résultats, non plus que le bombardement de Dunkerque par des pièces de 380, non plus que l'enveloppement annoncé des ailes russes aux Carpates.

Maintenant c'est la brusque invasion de la Courlande par les Allemands. Les Russes semblent laisser faire.

Aux Dardanelles, on se maintient avec des pertes effroyables : notre division, tout entière engagée, a été à moitié détruite. De même, les Australiens qui n'ont pu encore atteindre Maïdos. On envoie d'urgence la divisionBailloud qui sera là le 8, sans division anglaise, une autre partie d'Égypte. Il semble que d'ici une huitaine y aura du monde, mais les Russes ne s’embarquent ni ne débarquent… et pourtant c'est pour eux qu'on travaille. Dire que les Néo-Zélandais se font tuer à Gallipoli pour donner Constantinople aux Russes… C'est formidable !

Et les neutres? Le 4 mai, grande cérémonie des Mille en Italie: on croit qu’on y parlera. Attendons, toujours attendre!

4 mai

Coup de théâtre ! Le roi d'Italie et le gouvernement ne vont pas à la cérémonie des Mille. Pourquoi? Tout le monde est en émoi. Les uns disent que Bülow a fait une offre suprême qui va changer toute la politique italienne, d'autres que les Italiens auraient été tellement enthousiastes qu'il aurait fallu déclarer la guerre de suite. Il semble qu'il y ait eu des entrevues de Bülow, puis un conseil des ministres, où la décision a été prise. Laroche dit que l'Italie voudrait ne pas mobiliser avant le 15 et qu'il lui faut donc gagner du temps. Le 1er mai, où l'on attendait des manifestations neutralistes, voire des grèves, a été très calme. Donc le peuple est prêt. Il n'y a pas besoin de l'enlever. Je pense que Bülow, qui est parfaitement au courant de ce qui se passe, a dû dire à Salandra qu'à la première manifestation l'Allemagne faisait franchir la frontière à ses troupes, et cela a calmé les imaginations. Barrère n’a pu voir Sonnino, qui a fermé sa porte.

En tout cas, « tout le monde » déclare qu'une armée de 300000 hommes sous les ordres de Castelnau se prépare à marcher en Italie. Je prétends que la reprise de Milan par les troupes franco-italiennes sera un beau fait d'armes.

Pendant ce temps, les Allemands se sont si bien avancés sur la rive droite du Niémen qu’ils sont tout près deMittau et menacent Riga: il y a là d'immenses approvisionnements qui ne sont pas à dédaigner. Où sont les Russes ?

11 mai

Quand on reste une semaine sans écrire, on s'aperçoit que les événements ont marché: la cérémonie de Quarto s'est déroulée avec un discours ridicule de d’Annunzio: la fièvre tient l’Italie, mais on négocie encore.

Le Japon a envoyé un ultimatum à la Chine: elle a accepté le 9. Des hommes ne sont pas une armée, nous le voyons tous les jours : le Japon s'achemine tout seul vers le protectorat de la Chine.

Le mouvement des Allemands de Cracovie vers le sud-est, prévu par tout le monde sauf par les Russes, a eu lieu, et les Russes surpris, comme toujours (on les dit également toujours sans munitions) ont filé. Les Allemands leur auraient fait 80000 prisonniers, mais il semble qu'il y ait eu exagération, car après avoir illuminé à Berlin pour une grande victoire, on a démenti en disant que la victoire n'était pas si grande que cela. Les Russes cependant reculent toujours, attaqués au nord-ouest par Cracovie, vers le sud-est parStryj et ils me semblent dans une très mauvaise passe. Pendant ce temps, au nord, les Allemands ont prisLibau, et les « cercles militaires » russes affirment que cela ne signifie rien : un port de 87000 habitants entre les mains des Allemands n'est pas chose dont on se moque. Nous verrons quand les Russes le reprendront. Pendant ce temps, ils sont toujours « prêts à s'embarquer » à Odessa, et nos troupes se font massacrer pour eux à Gallipoli. Sur 17000 hommes, nous en avons 6500 hors de combat. Les Anglais ont perdu autant, 50% de l'effectif, et on n’avoue pas. Les renforts turcs arrivent sans cesse. Enfin, chez nous, on a pris de grandes mesures, on a rappeléd’Amade et nommé Gouraud. Il faudrait surtout des troupes. La première brigade de la divisionBailloud a débarqué; quand la deuxième sera venue, il n'y aura pas grand-chose d'autre à amener.

Mais le grand coup, l'événement de la semaine, celui qui doit terroriser le monde, arrêter l'Italie et la Roumanie, c'est le torpillage de la Lusitania par un sous-marin allemand, vendredi 8 mai, au large de l'Irlande. Il y a 1145 victimes, dont 160 Américains. Aucun avertissement n'a été donné. Une torpille a démoli la coque et les machines, en 20 minutes, en plein jour, tout était fini. Avant le départ deNew York, les Allemands avaient averti, et l'ambassadeur d'Allemagne avait publié une note prévenant les Américains de ne pas s'embarquer. Cependant, aucun torpilleur, aucun navire quelconque n’accompagnait à son approche des côtes la Lusitania, et on en fait aux Anglais de sévères reproches. Les Allemands ont envoyé une belle dépêche pour dire que le bateau avait des canons de 15 cm et transportait des munitions : ils n'ont même pas le courage de leur barbarie.

Que fait le président Wilson? «Il réfléchit»… D’ailleurs hier des zeppelins ont jeté cent bombes surSouthend. Un avion allemand a jeté ce matin des bombes sur Saint-Denis: tout cela a fait des victimes.

Il est vrai que depuis deux jours, nous avons eu des attaques heureuses entre Arras et Lens : nous avons avancé autour deCarency, fait plus de 3000 prisonniers et pris une dizaine de canons.

14 mai

Nos succès au nord d'Arras ont continué: ils se sont achevés par la prise de Carency et de 1050 Allemands. Au total on leur a fait près de 5000 prisonniers et on a avancé de quatre ou 5 km. Cela compense un peu les défaites russes en Galicie, où le front se resserre singulièrement autour de Lemberg et de Przemysl. Au nord,Libau est toujours aux mains des Allemands : les Russes seraient sans munitions.

En Italie, on ne comprend plus rien : il y a eu avant-hier « un temps d'arrêt » marqué par un «assaut des neutralistes», Giolitti en tête. Hier, discours enflammés de d’Anunzio à Rome et hier soir, réunion du cabinet Salandra. Le coup de théâtre est inattendu. L'Italie au dernier moment, sous les menaces et les caresses allemandes va-t-elle faire comme la Grèce? Est-ce un recul pour mieux sauter – c'est au moins le second? En tout cas, il y a des manifestations violentes. Il faut un dénouement. Lequel?

Wilson a envoyé sa note. Il palabrera et pour commencer, lacompagnie américaine ne transportera plus les munitions des ailiers. C'est assez réussi pour un pays qui ne parle plus que de faire la guerre en Allemagne! Avec quoi grand Dieu! Étant donné ce que font les Anglais, que feraient les Américains !

Les Anglais viennent après neuf mois de guerre de s'apercevoir qu'il serait temps de prendre des mesures contre les Allemands en Angleterre : il y en a 40000 qui s'y promènent tranquillement : on internera, on en expulsera, mais il y aura des expulsions – en faveur des espions, je pense.

Aux Dardanelles, la position à terre est toujours précaire ; Gouraud aurait demandé du monde; on pourrait bien envoyer les armées ou une des armées de Kitchener, qui ne font rien qu'en Angleterre. Le cuirassé anglais Goliath a été coulé avec 500 marins. Sur neuf sous-marins envoyés dans la Marmara, deux ont disparu. Un autre signale qu'il a torpillé deux canonnières turques et un transport. Quant aux Russes, ils canonnent de loin et se sauvent ensuite, ils n'ont pas encore débarqué, bien qu'on l'eût annoncé.

Le roi de Grèce est très malade...

15 mai 1915

On est fort ému au ministère de la chute du cabinet Salandra. Laroche, qui connaît à fond l'Italie et a toujours annoncé ce qui est arrivé, affirme que c'est là une question de politique intérieure, ou mieux de personnes et qui ne changera rien aux choses. Barrère télégraphie: «la mobilisation continue». Elle n'est pourtant pas commencée officiellement. Le roi a appelé le président de la Chambre, le vieuxMarcora. Giolitti ne voudrait pas prendre le ministère; en tout cas, le roi y fera entrer son amiBissolati, le socialiste, car il est militariste, socialiste et anticlérical, et comme on dit que le pape a eu la main dans la chute de Salandra… Cela n'arrêtera pas le rapprochement entre le trône et l’autel, ni entre le roi et les conservateurs italiens, cléricaux et germanophiles, par haine de la démocratie.

Puaux est venu du grand quartier généralavoir des nouvelles, car dit-il, les prisonniers déclarent que si l'Italie marche, l'Allemagne est perdue... Tout de même !

17 mai

Tout s'est arrangé. Le roi a demandé à Salandra de rester : il va renforcer son ministère en prenant des ministères sans portefeuille, à gauche, comme chez nous et en Belgique :Barzilaï, républicain, Bissolati, le socialiste réformiste ami du roi,Fora, un giolittien, non neutraliste. Ainsi c'est la guerre, ou plutôt ainsi s'affirme que c'est la guerre des peuples contre les dernières puissances féodales issues du Moyen Âge : Allemagne, à l'empire théocratique, Autriche, Turquie, et papauté, qui au lieu d'écouter la grande voix chrétienne et de se joindre aux démocraties, n'a pensé qu’à l’Eglise et perdra son prestige, puisqu'elle ne peut plus perdre que cela. Dire que cette guerre mondiale est dirigée par des socialistes, antireligieux ou à peu près, et que quand même elle favorisera l'avancement de la société chrétienne… et qu’elle fait la dernière croisade ! Tout est extraordinaire dans cette terrible lutte.

Gouraud a débarqué aux Dardanelles : il demande qu'on lui envoie les renforts dont il a parlé avant son départ. On envoie un vice-amiral, Nicol, qui commandera sous les ordres de l'anglais et va amener d'autres bateaux, sans doute des Patrie, que l'intervention italienne rendra moins nécessaires. Ce qui m'inquiète, c'est que la flotte dépenseénormément de projectiles et qu’elle n’a pas de quoi le faire impunément: il ne faudrait pas tout lancer sur Gallipoli et ne plus rien avoir contre les Autrichiens ou les Allemands au nord. En outre, il y a un ou des sous-marins allemands en Méditerranée, on en aurait signalé un près d’Andros. Nous savons qu’il y a eu des bases établies en Espagne et peut-être en Crète.

En attendant la guerre continue : les Russes sont sur le San ou même au-delà ; les Allemands auraient repris Jaroslav et vont être devant Przemysl : en Galicie orientale les Russes auraient au contraire pas mal progressé.

Chez nous, les Anglais, après de très mauvais moments (ils auraient manqué de munitions) ont avancé pas mal au nord de La Bassée. Nous nous battons toujours à l'est de Carency, sans marquer d'avance importante. J'ai revuSugny samedi, il est possible qu'il aille en Angleterre. Je lui dis qu'il fallait que les Anglais prissent rapidement Constantinople en y envoyant une des trois armées de 300000 hommes dont Kitchener ne fait rien, sans quoi, outre l'échec de l'opération elle-même, ils auront de très fâcheuses répercussions en Mésopotamie et en Perse, où les choses ne vont pas.

19 mai

Depuis deux jours, le mauvais temps a arrêté sur notre front toute opération sérieuse. Aux Dardanelles, toujours rien, et il est bien certain que l'attitude des Balkaniques, toujours douteuse, dépend du succès de ce côté. Ah! si l'on avait fait la chose en mars, la guerre était avancée de plusieurs mois. C'est le noeud de la question, d'une grosse partie tout au moins, et qui intéresse la Russie autant que les Balkaniques. En Russie, à Moscou parmi les marchands, l'esprit est mauvais, très pacifiste et travaillé par les juifs allemands. Ni l'Angleterre, ni la Russie, qui elle, nous a fait faire la guerre, n'ont pris la chose au sérieux comme il le fallait ; c'est à peine si l'Angleterre pense à se débarrasser des 40000 Allemands qui sont chez elle ; et la Russie ne fait rien du tout contre ses ennemis. Pendant ce temps, nous souffrons parce que les autres n'ont pas su s'y prendre. Quand les Russes auront-ils des munitions?

Les journaux reçoivent de Petrograd de longues explications sur la retraite de laDunajec au San. On parle beaucoup de la victoire russe en Galicie orientale.Czernowitz serait repris et les Autrichiens coupés (?): ils l’ont été tant de fois!

Ce matin, on annonce une démarche de Bülow etMacchio à la Consulta: les Italiens ont le 5 ou le 6 mai dénoncé la Triplice, vis-à-vis de l’Autriche seulement. Bülow dénoncerait maintenant l’entente avec l’Allemagne.

Il est très étonnant de voir lalonganimité des Austro-Allemands: ils ont toujours l’air d’espérer un changement de l’évolution italienne: on aurait cru que voyant la partie perdue, ils auraient intérêt à brusquer les choses et à sauter sur l’Italie avant la mobilisation. Les troupes italiennes se massent petit à petit; nous aurions envoyé en Italie du matériel de chemins de fer, dont on y manquait.

20 mai

C'est aujourd'hui la grande séance de la Chambre italienne. Que va-t-il se passer? tout sera sans doute truqué et ce sera une belle scène de comédie. On dit qu'au dernier moment, les Autrichiens auraient accepté toutes les demandes italiennes.

Pendant ce temps, les Russes continuent à reculer. Les Allemands ont franchi le San et les Russes n’avancent plus en Bukovine. Leur situation paraît très sérieuse. Chez nous, le mauvais temps a tout arrêté. Les Anglais l'annonce d'une modification du cabinet.Bliss, que je vois ce matin, dit que c'est pour déplacer Churchill qui après avoir fait cent sottises dont les pires sont les aventures d’Anvers et de la première attaque des Dardanelles, a trouvé le moyen de se brouiller avec le vieux Fisher, premier lord de l’Amirauté. Chez nous on s'est adjoint comme secrétaire d'État à la Guerre, pour l'artillerie, Albert Thomas, socialiste, agrégé de philosophie...

Les Allemands continuent de regorger de munitions ; les Autrichiens ont refait leur artillerie: ils ont beaucoup de 305 et des 520…! Nous recevons un rapport très curieux du président de la Chambre de commerce d’Anvers, indiquant les réquisitions opérées par les Allemands : ils ont trouvé un monde de choses et ont tout emporté grâce à laRohstoffabteilung du ministère de la Guerre. La prise d’Anvers n'avait, disait-on, aucune importance... D'après d'autres renseignements, ils manqueront d'acide sulfurique dans 18 mois !

Nous apprenons ce soir au ministère le vote de la Chambre italienne. Après une déclaration du gouvernement, déclarant que la Triplice a été dénoncée le 11 mai vis-à-vis de l'Autriche et qu’il n'était plus possible de laisser le pays dans l'isolement, il dépose un projet de loi lui donnant les pleins pouvoirs «en cas de guerre et pendant la durée de la guerre ». La commission chargée d'examiner la loi et nommée par 367 voix contre 54, la loi elle-même par 407 contre 74. L'opposition est composée de socialistes, de giolittiens et de cléricaux. Demain aura lieu le vote du Sénat.

On dit que l'Italie déclarerait alors la guerre à l'Autriche, et que l'Allemagne et la Turquie en revanche déclareraient la guerre à l'Italie. L'Autriche et l'Italie ont déjà fait le choix des États-Unis pour protéger leurs nationaux respectifs ; l'Allemagne prendrait au contraire la Suisse...

Ainsi alea jacta est, et cela malgré la … non réussite de notre action aux Dardanelles et la défaite des Russes, défaite certainement la plus grave qu'ils aient subie depuis longtemps. Leur entrée en action n'en sera que plus sensible aux Allemands, aux Autrichiens, et au pape, dont la position va être bien difficile. Il ne nous pardonnera pas d'avoir déboché l'Italie!

25 mai

Pendant ces quatre jours tout s'est déclenché. Le 21, le Sénat italien a voté la loi donnant pleins pouvoirs au gouvernement, à l'unanimité moins deux voix. Le 22 à six heures du soir, le roi a signé la mobilisation générale. Le lendemain, l'Italie a fait savoir à l'Autriche qu'elle se considérait en guerre avec elle à partir du 24 mai ! Le 24 au soir, Bülow etMacchio quittent Rome, l'Allemagne ayant déclaré qu'elle se solidarisait avec l'Autriche, et le même jour des attaques de flottille et d’avions avaient lieu contre les ports italiens de l'Adriatique.

Bülow va à Lugano chez son frère : les ministres allemand, autrichien, et bavarois près du pape y vont aussi. Ce sera un joli nid d’intrigues et d'espionnage. Une grosse question à résoudre va être celle de la main-d'oeuvre italienne, si précieuse et qui part en masse : nous demandons la mise en sursis des ouvriers italiens des usines de guerre, mais on ne peut le faire pour tous.

Sur les fronts, rien de spécial : les Russes ont arrêté, semble-t-il, leur mouvement de recul. Là encore, la décision n'est pas intervenue. Ils ont subi des pertes terribles, n'avaient plus ni fusils, ni munitions, mais leur front n’a pas été rompu. Aux Dardanelles, on tient en attendant les renforts allemands et on tue les Turcs; les sous-marins anglais dans la Marmara font une bonne besogne. De ce côté, l'intervention italienne va précipiter les choses. En Grèce, la maladie du roi empêche seule une crise ministérielle et le retour de Venizelos ; les négociations avec la Bulgarie, très actives, se font sur le dos des Grecs, qui ont raté le coche. Celles avec la Roumanie tournent autour de Czernowitz que les Russes ne veulent pas lâcher, comme celles avec l'Italie avaient été accrochées àSabioncello par les mêmes Russes : mais le courant est trop fort, il entraînera tout.

Les Allemands, les Autrichiens accablent l'Italie d'injures ; ils n'avaient pas cru, jusqu'au dernier moment, qu'elle oserait. Elle a publié un livre vert bien curieux, et elle dit avec justesse : si vous avez été attaqués, pourquoi avez-vous accepté que je ne marche pas avec vous au mois d'août; si vous avez attaqué, pourquoi ne m'avez-vous pas prévenue?

Barrère a son jour de gloire : il l'a mérité.

Séance à la Chambre; discours de Deschanel: «Comme il y a 56 ans, l'Italie est avec nous. Toutes les puissances de vie se dressent contre la puissance de mort.» Puis Viviani. L'Italie est acclamée dans la personne de Tittoni, celui dont on pouvait dire il y a un an «l'homme qui après Isvolski hait le plus la France»…

Les Italiens ont envoyé un torpilleur attaquer PortoBuso et ils ont passé la frontière sur le Frioul: avec un peu d'énergie, ils seraient à Trieste en quelques jours… Mais il faut qu'ils veillent au Trentin et à la Valteline.

Chez nous, le 25, quelques progrès au nord d'Arras. Avec le temps qui est splendide, les attaques d'avions sur Paris se multiplient ; on les arrête, dit-on, mais on ne détruit rien.

Le roi de Grèce, atteint de pleurésie, semble de plus en plus malade.

Et pendant ce temps, les Anglais, qui décidément ne peuvent se mettre en face de la réalité, subissent une crise ministérielle sans précédent ; elle a eu pour point de départ les malentendus entre Churchill et l'amiral Fisher, le premier Sea Lord, qui a donné sa démission, et l'incapacité du ministère de la Guerre à produire des munitions, ce qui a amené le massacre des Canadiens dans le nord. Le parti radical, qui ne se sent pas en selle, a fait appel aux conservateurs. Il y a d'ailleurs des grèves partout, aux tramways de Londres et dans les mines, ce qui montre un singulier état d'esprit.

On annonce ce soir officiellement les changements suivants : Asquith garde la Présidence, Lansdowne est ministre sans portefeuille; Mac Kenna passe de l’Intérieur aux Finances; Churchill devient chancelier pour le Lancashire et est remplacé à la Marine par Balfour; Kitchener garde la Guerre et on crée avec Lloyd George, qui a montré de réelles qualités, un ministère des munitions. Al’Instruction publique, le socialiste Henderson.

Bref, ce qui ne s'était jamais vu depuis qu'il y a une Angleterre, le ministère est un composé des deux partis : il y a onze libéraux, huit unionistes, dont Bonar Law (Colonies) et Curzon (Privy Seal) et le socialiste.

Contrairement à ce qu'on a dit hier, Bülow,Macchio et les ministres près le Vatican ont traversé la Suisse sans s'arrêter à Lugano. Cependant toute la représentation austro-allemande auprès du Saint-Siège s'installera dans cette ville. Les Suisses ont la représentation des intérêts italiens en Allemagne, allemands en Italie – ce qui ne devrait pas être, puisqu'ils sont pays perpétuellement neutre. Les Espagnols ont la représentation auprès du Quirinal des intérêts Autrichiens et protègent les Italiens en Autriche.

D'ailleurs l'Allemagne n'a pas déclaré la guerre à l'Italie : l'état de guerre, dit-elle, résultera des rencontres sur les champs de bataille.

28 mai

Contrairement à ce qu'on a dit, Bülow est arrivé à Berlin.

Les Italiens ont commencé leurs opérations, passé la frontière et se sont avancés jusqu'à l’Isonzo; ils ont entouré le Trentin et ont occupé les cols – le tout sans grande résistance, malgré des récits délirants. Ils ont déclaré le blocus de toute la côte autrichienne et albanaise. Mais notre flotte de semble pas marcher avec la leur – ce serait pourtant le moment.

Pendant ce temps les Allemands attaquent avec une nouvelle violence au nord d’Arras, où les combats sont terribles et contre les Russes, dont ils menacent très sérieusement le front : s'ils réussissent, ils pourront se retourner contre les Italiens après besogne faite à l'est. C'est d’ailleurs le moment que choisit Sazonov pour se montrer de plus en plus raide vis-à-vis de la Roumanie, qui semble même avoir rompu les pourparlers. Les Bulgares négocient et nous ne sortirons pas des Dardanelles sans eux. En effet, les sous-marins allemands, tant annoncés, ont fait leur apparition dans la Méditerranée. Nous les avons suivis, nous avons dit où ils se ravitaillaient. La marine n'a rien pu faire. Le 21 au matin, le cuirassé anglais Triumph a sauté devant le détroit, hier c'était leMagister, un par jour. Comme compensation on nous dit qu'un sous-marin anglais est allé devant Constantinople : cela n’empêche pas munitions et renforts turco-allemands d'affluer à Gallipoli. Tout cela est pitoyable.

Dix-huit avions français ont bombardé la Badische Anilin und Soda Fabrik, qui a inauguré le système pour extraire l'azote de l'air.

D'après tous les récits que nous avons, les combats au nord d'Arras sont terribles. Les canons tonnent sans arrêt, on perd un monde énorme et on n'avance pas. On dit que nos troupes avaient forcé l’ennemi mais que le 17e corps appelé comme soutien aurait refusé de marcher, et qu'il aurait fallu revenir en arrière. En tout cas il y a quelque chose qui n'a pas fonctionné, troupes ou commandement, sans doute le second. En continuant ainsi, nous ferons la paix en octobre sur les positions actuelles, et il y a des gens qui partagent l'Allemagne !

31 mai

Les combats continuent au nord d'Arras avec une extrême violence. Il y a dans ce petit coin, autour d'un village en ruine 400000 hommes engagés de notre côté, et on gagne 400 mètres les jours où on avance. Nos pertes sont très considérables. L'oncle André dit qu'à en juger par les trains de blessés, elles dépasseraient 38000 hommes. Sur le front russe, les Russes auraient eu un succès du côté du San: les communiqués allemands parlent de troupes qui ont repassé la rivière, de canons qui se trouvaient par hasard sur une rive et n'ont pas regagné l'autre. Les Russes parlent toujours de combats terribles d'artillerie et de 700000 obus tirés en quelques heures. C'est tout de même trop.

Les Italiens continuent à raconter leurs exploits. Ils attaquent le Trentin sur toute la frontière, ce qui n'est pas une mauvaise tactique, étant donné qu'ils ont le nombre d'hommes suffisants. Ils se battent àCaprile et près de Cortina et ont pris Tre Croce. Les Autrichiens disent bien que leurs ennemis se sauvent en jetant leurs armes, mais ce n'est pas si sûr que cela.

Pour éviter les sous-marins, l'escadre s’est réfugiée à Moudros. Les troupes débarquées se tirent d'affaire comme elles peuvent. En attendant, on secoue les Bulgares, de manière à les faire marcher. Les Russes pourraient débarquer chez eux le corps qui est à Odessa et dont le commandement serait donné à RadkoDimitriev, le général bulgare qui s'est engagé dans l'armée russe dès le début de la guerre et s’y est fort distingué. Ce serait une habile manoeuvre.

On a apporté un icône très saint et le roi de Grèce a guéri en l'embrassant, ce qui fait que les médecins autrichiens et allemands amenés sur des torpilleurs n'ont pu qu'approuver le traitement de l’icône… Cela n'empêche que c'est sur le dos des Grecs que seront payés les Bulgares, et largement.

4 juin

Tous ces jours-ci, on a rien compris à ce qui se passait en Galicie. Les Russes annonçaient des pointes au sud et au nord, et dans ce galimatias on ne voyait goutte. On voit aujourd'hui – les Allemands ont pris et dépasséStryj au sud et ont chassé les Russes de Przemysl, qui est de nouveau entre leurs mains. La reprise n'a pas été aussi longue que la prise qui avait duré cinq mois. Il est vrai que les forts étaient démolis mais les Russes assurent avoir perdu beaucoup d'artillerie lourde. Les Allemands disent que pendant le seul mois de mai, ils ont fait près de 30000 Russes prisonniers, avec un immense matériel.

Voilà qui va décider Roumains et Bulgares et exciter les Italiens.

Chez nous, rien que des combats furieux au nord d'Arras – on ne voit pas le résultat.

Pendant ce temps, les sous-marins allemands continuent leur besogne. On en a signalé dans la Méditerranée, de façon très précise. Nous avons donné toutes les indications à la Marine, qui ne fait rien pour les attraper. Aussi notre flotte est-t-elleterrée sans bouger. On dit que la flotte italienne s'augmentera des croiseurs anglais. Lapeyrère restera avec quelques gros cuirassés qu'il essaiera de ne pas faire couler. Aux Dardanelles, on se défend – mais il semble que les Turcs se fatiguent.

Au ministère, il y a sous la présidence de Gout des conférences entre alliés, y compris les Italiens, sur la lutte économique contre l'Allemagne. On s'est aperçu qu'au bout de dix mois de guerre des Allemands ne manquaient de rien du tout, grâce à la complicité ouverte de la Suède et à la large contrebande italo-suisse. Mais l’Italie est bouchée, la Suisse va être obligée d’accepter une sorte de trust, comme le trust hollandais queSir Fr. Oppenheimer a négocié. Cela fera-t-il quelque chose?

6 juin

Les Russes reculent au-delà deStryj, sur leDniestr. Tout le monde s'évertue à démontrer que la prise de Przemysl n'a aucune importance. Cela n'empêche qu'elle fait la plus fâcheuse impression et rend patent la défaite russe que rien ne semble plus arrêter; voilà après les blés de Courlande les pétroles de Galicie entre les mains des Allemands et on s'étonne que nos ennemis ne manquent de rien !

Pendant ce temps, nos escadres se cachent derrière des filets laissant évoluer les sous-marins allemands. Comment les troupes de Gallipoli sont-elles ravitaillées et soutenues? Ce sont des torpilleurs qui ont remplacé les grosses unités et s'en acquittent fort bien: on en manque, et il appert qu’au lieu de bâtir des monstres de 25000 tonnes, coûtant 70 millions et sautant à la moindre mine, il eût mieux valu avoir des contre-torpilleurs et des sous-marins offensifs. Nous pourrions donner la chasse aux sous-marins allemands et les détruire, grâce aux indications recueillies par nos agents et que nous ne pouvons utiliser faute de petits bâtiments. C'était le 4 l'assaut générald’Adri-Baba à Gallipoli – pas encore de nouvelles ce matin.

Les zeppelins continuent leurs raids sur l’Angleterre: celui du 31 mai les a conduits sur Londres; la censure n'a pas voulu dire où et on prétend que l'hôtel Savoy a été atteint. Enfin Lloyd George fait des discours demandant des munitions; espérons que les ouvriers anglais s’y mettront.

9 juin

L'assaut à Gallipoli n’a pas réussi. Une de nos divisions a pu progresser, l'autre a été arrêtée et a subi de grosses pertes : quant aux Anglais, ils déclarent naïvement qu'ils ont pris des tranchées puis qu’ils les ont reperdues. Le feu des Turcs est des plus violents. Les Russes reculent toujours, les Allemands ont franchi leDniestr.

Inutile de dire que les Bulgares et les Roumains ne bougent pas, bien que Ferdinand se soit refait catholique…

Aux États-Unis, la discussion sur la réponse à la note allemande a été certainement très chaude, puisque la démission de Bryan, chef du parti démocrate ministre des Affaires étrangères, en est résultée. De lettres publiées ce matin et échangées entre Wilson et Bryan, il semble que Bryan ait pensé que la réponse de Wilson pourraitamener une rupture des relations. Attendons la note.

Hilda() est venue me voir avant-hier. La situation de ces familles alsaciennes est vraiment atroce : la maison desMieg à Cernay est bombardée; ils sont àLyon où son mari (il est Français) est gestionnaire d’un hôpital; son gendre a été blessé; son père, qui est allemand, a été emprisonné à Neuf-Brisach, puis transporté à Munich, où il est fort malade. Elle va chercher à aller le voir, grâce à son beau-frère, Hugo de Türkheim, qui est allemand est dont un des fils a été tué comme soldat allemand! Pendant ce temps, les Gros, qui sont en Suisse – et sont allemands – n'arrivent pas à voir leur fils, Henri, qui combat comme officier français.

12 juin

Après avoir beaucoup reculé, les Russes nous ont appris le 10 qu'ils avaient rejeté les Allemands au-delà duDniestr et fait 6500 prisonniers. Ce sont sans doute les troupes préparées à Odessa pour les Dardanelles qu'on a fait revenir et qui avaient des munitions. Je ne pense pas que cela présage d'un retour de fortune, pour le moment, mais les Allemands ne pourront guère rappeler leurs troupes et les envoyer soit sur les Italiens, soit sur nous : ni nous, ni les Italiens ne faisons d'ailleurs rien. Laguiche dit que l'armée russe n’est nullement démobilisée mais que matériel et munitions lui manquent terriblement.

C'est d'ailleurs le cas chez nous et les chez les Anglais. Sur la proposition de loi Dalbiez (tout le monde sur le front), Millerand a plaidé sa cause – faiblement. Il y a eu trop de chefs d'orchestre et autres envoyés dans les usines.

On croyait à la suite de la démission de Bryan que la note américainecréerait un fait nouveau. Le facteur de Wilson répète toujours la même phrase, laisse la porte ouverte aux pourparlers avec les Anglais : il ne tend pas l'autre joue, c'est toujours la même, et pendant ce temps les sous-marins allemands coulent tout ce qu'ils rencontrent. Les Anglais sont absents de la mer du Nord…

16 juin

Chez nous les combats ne donnent plus de résultats. À en croire les Allemands, nos attaques échoueraient. Les Allemands se sententrebouffis d’orgueil et la note américaine les comble de joie.

Résultat : les Suisses ne nous présentent que des Allemands pour faire partie du fameux trust – et les Bulgares s'entendent avec les Turcs qui leur cèdent tout le terrain où passe la voie ferrée deDédéagach.

21 juin

Le printemps est fini. Il devait être décisif. Il l'a été, mais contre nous. L'affaire des Dardanelles manquée est un boulet à nos pieds. Les Anglais pour des raisons que j'ignore, n’y envoient pas les 100000 hommes qu'il faudrait pour gagner la partie. On compte sur les Bulgares, les Grecs, les Roumains, qui ne marcheront que quand Constantinople sera à nous. C'est un cercle vicieux.

Ils se décideront d'autant moins que les Russes reculent; cette terrible bataille du San – nom bien mérité – dure depuis six semaines, avec une inlassable furie : on sent le malaise en Russie. La Roumanie a haussé le ton, qui était déjà fort élevé, la Suède a interrompu le transit des marchandises pour la Russie.

Pendant ce printemps où nous avons perdu du temps, mal gouvernés, nous et les alliés, les Allemands ont refait tout leur matériel : ils ont une artillerie plus formidable que jamais, des mitrailleuses, une pour 12 hommes, et des munitions tant qu'ils en veulent. Non seulement ils mènent sur tout le front russe une offensive victorieuse, mais chez nous ils résistent à notre poussée au nord d'Arras. Les Anglais, les Serbes, les Belges nous regardent faire. Et les Italiens vont leur petit bonhomme de chemin, seuls en face des Autrichiens qui résistent énergiquement.

Les combats du Nord sont terribles. En une journée nous avons tiré 300000 obus. Les communiqués des deux côtés sont longs, puis coupés de silence, et on n'y comprend rien. Nos avions ont bombardé Karlsruhe le 15 et fait des victimes dans la population civile. Les Allemands sont exaspérés : ils ont fait la même chose pourtant?

Manque de cohésion, manque de décisions de la part des gouvernants. Les Allemands ont tout – Allemagne, Autriche, Turquie, dans la main; chez nous, il faut compter avec les habitudes et les idées de chacun. Tout ce que nous devons espérer, c'est l'usure des hommes en Allemagne. Il faut que ce soit très long, et pour cela que les Russes tiennent : leur opinion est ou indifférente, ouexcitée; il y a eu des désordres à Moscou, il a fallu sévir: les Dardanelles, les Dardanelles, il faut forcer les Dardanelles ! Et la flotte est derrière les filets à Moudros par peur des sous-marins allemands !

Envoyer du monde à Gallipoli, des sous-marins dans la Baltique pour couper les Allemands de la Suède : voilà le plus urgent. C'est l'ouvrage des Anglais, mais l'Angleterre n'existe plus.

Après onze mois de guerre, cette immense industrie anglaise qui ne souffre de rien produit à peine 400000 obus par mois. Nous, avec toutes nos usines du Nord supprimées, et Dieu sait quel désordre, nous en faisons 100000 par jour!

20 juin

La Liberté publie une interview du pape, formidable : balance égale des deux côtés. La Belgique ? Connais pas: ça s'est passé sous Pie X! Et il ne pense qu'à son pouvoir temporel dont certainement les Allemands lui ont promis le rétablissement.

Lemberg a été enlevé par les Autrichiens; notre offensive au nord d'Arras est finie. C'est la troisième qui manque (les Hurlus, les Eparges).

5 juillet

Depuis la fin de juin, les choses n'ont pas été en s'améliorant.

Chez nous, arrêt de l'offensive. Les Allemands nous attaquent surtout en Argonne. Ils ont fermé la frontière suisse, mais je ne crois pas que ce soit pour le passage de trains ; c'est bien plutôt pour impressionner les Suisses et empêcher l'entente économique avec les alliés.

Le 1er juillet, on a nommé deux sous-secrétaires d’Etat,Godart à la Santé et Thierry, de Marseille, au Ravitaillement: on en voulait quatre en plus!

Les Russes continuent leur retraite en bon ordre. Mackensen pousse au nord-est sur Brest-Litovsk pour encercler Varsovie, qui est évacuée par le gouvernement, et couper les Russes en deux en les séparant par le marais duPripet. Il y a eu un combat naval de peu d’importance dans la Baltique où unmouilleur de mines allemand s’est jeté à la côte suédoise.

Aux Dardanelles, nous attaquons le 21 et les Anglais le 29. Quelques progrès, mais Gouraud est grièvement blessé et revient en France, laissant le commandement àBailloud.

La Serbie et le Monténégro ont planté là les Autrichiens et se sont tout doucement emparé de l'Albanie à la grande colère des alliés; les Serbes sont à Durazzo, les Monténégrins à Scutari. Roumains et Bulgares gagnent, me dit un négociant qui revient de Russie, des sommes folles avec la contrebande. On fait à Bucarest une noce à tout casser et on ne pense qu'à la récolte du blé, qui est déjà vendu ou à peu près.

Pendant ce temps, les Anglais luttent contre leurs mineurs qui veulent absolument se mettre en grève, au moment où le charbon a doublé. Quand les Anglais expulseront-ils les Allemands de leur pays?

6 juillet

La question du charbon se pose chez nous bien entendu, puisqu'il vient d'Angleterre. Nous nousheurtons, non aux mineurs, mais aux dockers qui ne veulent pas décharger et font la «grève perlée», c'est-à-dire celle de la paresse, et aux marchands de charbon qui escomptent les prix plus élevés de l'hiver et ne veulent pas livrer leurs stocks. On nous prie de venir prendre le charbon nous-mêmes. Comment? Dans un taxi? Il n'y a pas à dire, il faudrait que l'État eût la main sur tout cela, charbon, viande, etc. pour couper court à la spéculation, régulariser la main-d'oeuvre qu'on dit absente, ce qui n'est pas vrai puisqu'il y a des chômeurs et surtout des paresseux, non-appelés des classes mobilisables, auxiliaires qui auraient dû être mobilisés et dirigés sur les points où il faut du monde civil. Il faut de l'organisation pas seulement sur le front et dans les usines de guerre, mais partout.

Depuis trois jours, les Russes ont arrêté la marche en avant des Austro-Allemands, ont poussé une offensive et fait 15000 prisonniers ; l'armée de Mackensen a dû attendre. Les Russes n'étaient donc pas si battus que le disaient les journaux allemands et leurs communiqués, et il semble bien que toute offensive trop avancée soit vouée à l'insuccès, faute de voies pour le ravitaillement, sans doute.

Chez nous rien de plus. Une séance stupide avec interpellation directe d’un M.Favre contre Millerand. Viviani a dû défendre son ministre de la Guerre, demandé un vote de confiance qu'il a eu à l'unanimité et voilà Millerand de nouveau en selle pour quelque temps : il paraît que Joffre en est enchanté.

J'ai vu Fleuriau etSugny, tous deux revenant de Londres. Les Anglais se sont décidément mis aux munitions, et ils sont mécontents de leur gouvernement. Les changements qui se sont produits ne sont qu'un commencement et d'après Fleuriau, petit à petit, sans crise, les conservateurs remplaceront les libéraux, qui ne garderont au pouvoir que peu de monde, peut-être Asquith, Grey, et en tout cas Lloyd George. Cette masse gouvernementale est terriblement lourde à manier; ils se mettent tous les 22 pour discuter tout; cela ne va pas vite, dans une guerre où la promptitude de décision est un des plus puissants éléments de succès. Je prêche Dardanelles, diversions faites par nous en Syrie : il y a trois nouvelles divisions anglaises en route et desmonitors spéciaux y seront fin juillet.

Les troupes du sud-ouest africain allemand se sont rendues à Botha. C’est quelque chose; toute cette grande colonie a été prise par les seules forces du Cap.

J’ai également vu de Caix qui revient d’un voyage à Rome. Il y a vu le pape, qui lui a dit exactement les mêmes choses qu’à(); il n’a pas voulu les publier dans le Matin et a bien fait, agissant comme L’Echo de Paris; ils ont fait comme les bons fils de Noé qui ont caché la nudité de leur père. Il me dit la tristesse dont il était rempli «de voir un si petit mollusque s’agiter dans cette immense coquille». Le mot de Laroche est vrai: «c’est un collègue», encore plus vrai celui de Berthelot: «au moins Pie X croyait en Dieu». On peut ajouter celui du curé que me rapporteFournes: «sans doute le Saint-père a-t-il jugé qu’il fallait en ce moment une nullité sur le trône de Saint-Pierre». C’est dommage et c’est pitoyable.

15 juillet

Il faut avec le monde entier rendre hommage à cet admirable peuple français. La journée du 14 a été magnifique : on avait imaginé de transférer les cendres de Rouget de l’Isle aux Invalides et de faire une journée de la Marseillaise. Le cortège très simple s'est formé à l’Arc de triomphe. Aux Invalides, Poincaré a prononcé un superbe discours, déclarant que la France ne voulait pas d'une paix précaire ne laissant que des remords et que le pays victime d'une agression sans nom irait jusqu'au bout. Puis les troupes ont défilé, ces jolies troupes bleu clair qui nous rendent enfin nos vieilles couleurs de victoire. Il n'y a que les pauvres zouaves en kaki qui soient bien ridicules! Foule énorme, calme, sans cris, jamais 14 juillet n'a été si calme, sans pochards, peu de drapeaux, pas de boutiques ni d'illuminations, bien entendu. Dans le ciel chargé de temps en temps de gros nuages, d’énormes biplans ont volé sans arrêt. Les étrangers, surtout des Américains, admirent le « silence terrible» de la France. J'ai eu hier la visite du conseiller de Norvège, qui, remplacé brusquement et rappelé à Christiana au ministère, préfère donner sa démission plutôt que de quitter la France en ce moment. Malgré la longueur de la guerre, les déceptions très vives du printemps, il n'y a pas dans la foule de signes d'énervement.

Nous sommes attaqués fort violemment dans l'Argonne par l'armée du Kronprinz ainsi que du côté de Souchez. Les Allemands marquent bien quelques petits progrès. En Russie, ils ont été arrêtés et au sud-ouest, les Autrichiens ont eu 22000 prisonniers. Après quelques jours de répit, les Allemands attaquent par le Nord et ils ont passé laNarew; les Russes n'ont pas profité de leur succès pour avancer.

Aux Dardanelles, toute la ligne a avancé les 12 et 13. Nous avons eu de grosses pertes. Le général() est blessé et ramené en France ainsi queBoissonnas également touché. Les Anglais ont démoli le Königsberg caché dans leRufiji, cela va rendre libre des canonnières qui seront utiles aux Dardanelles, en attendant lesmonitors.

La princesseAntoine Radziwill est morte à 75 ans. Curieuse figure que celle de cette petite fille du maréchal de Castellane qui avait épousé l'aide de camp favori de l'empereur Guillaume Ier. Hautaine, raide, peu aimable mais très grande dame, il lui a manqué pour avoir un salon plus de bonne grâce et le don de la conversation ; ses réceptions avaient quand même quelque chose d'allemand. Elle recevait tous les soirs dans l'appartement de la Pariserplatz qu'elle habita jusqu'à la fin ; les « grands jours », celui de sa fête où tout le monde lui envoyait des fleurs et où le salon était un parterre d’azalées, on ouvrait le superbe salon des laques ou dans sa cage de fer reposaient les pays du maréchal de Castellane. Tout ce qui avait un nom à Berlin se pressait à ces réceptions, où venait l'empereur, et il était plus important d'être reçu chez la princesseAntoine qu'à la Cour. Le prince paraissait peu à ces réceptions, beaucoup plus aimable que sa femme, il appartenait à la vieille race des compagnons du grand empereur, dont nous avons encore connu quelques uns: gens cultivés, de grandes manières et de haute courtoisie, profondément différents des générations suivantes : c'étaient de grands carnassiers, aux nobles allures.

Quoi qu'il en soit, ce n'était pas un fait ordinaire que le premier salon de Berlin fût tenu par une Française qui ne parlait que français est qui bien que peu favorable à la France républicaine, maintenait quand même autour d'elle une atmosphère où les Français de l'ambassade respiraient un peu l'air des traditions de la patrie.

Cahier 13 (dossier 45, 204-218)

23 juillet 1915

Depuis dix jours, je n'ai rien écrit, il ne s'est rien passé de saillant sur notre front où les attaques ont cessé de part et d'autre, ni sur le front des Dardanelles, où l'on attend une attaque turque, ni sur le front italien où nos alliés avancent péniblement sur leCarso. En Angleterre, la grève du charbon s'est calmée ; on a cédé aux mineurs. Les attentats, les incendies, les grèves se multiplient aux États-Unis contre les usines travaillant pour les alliés. Les Anglais ont envoyé une réponse à la note américaine du 2 avril, sur les demandes perpétuelles et peu polies des États-Unis, et Wilson vient d'envoyer enfin une note aux Allemands, où après avoir demandé d'appliquer les règles générales du droit maritime, il dit que l'Allemagne et les États-Unis luttent ensemble pour la liberté des mers… Charmant pour nous.

Mais cela n'est rien. Tout est en Pologne ; les armées russes sont sur un vaste demi-cercle ceinturant Varsovie et appuyé sur les forteresses, avecailes au sud où les Autrichiens reculent et au nord où les Allemands avancent. Riga et Varsovie sont évacués. La grande bataille est commencée. Les Russes larompront-ils avant de la perdre? Ou arrêteront-ils les Allemands? Le sort de la guerre peut en dépendre.

Le soir, on raconte que le calme ne règne pas au parlement : Joffre aurait mis à la porte les députés que Viviani a tous autorisés à aller inspecter le front, et les groupes de gauches sont en fureur ; il aurait également renvoyé Sarrail, fatigué et découragé, et les socialistes du ministère auraient tous donné leur démission : on ferait un ministère Barthou, Painlevé (Guerre et Marine). Ce n'est pas avec des hommes qui ne pensent qu'à eux et tout au plus à leur parti qu'on peut diriger une guerre aussi grave. Tout le monde pense au Directoire et non la Convention, et on cherche des yeux l'homme qui balaiera tout ce triste monde.

26 juillet

Les Allemands continuent d'annoncer des succès en Russie. Ils ont passé laNarew et menacent de couper au nord les armées de Varsovie. De même, ils avancent très rapidement plus au nord-est, en Courlande, coupant Riga. Le grand-duc aura-t-il le temps de dégager ses troupes et de se retirer en arrière sans être pris? Tout est là. On en est réduit à attendre avec impatience que les Russes aient lâché Varsovie et la Vistule.

Cette situation, ajoutée à la lutte sans issue des Dardanelles, pèse terriblement sur l'ensemble: les Suédois ont envoyé promener les Anglais et déclarent qu'ils enverront en Allemagne tout ce qu'ils veulent de ce qu'ils recevront; les Suisses disent la même chose et la fameuse Société de surveillance (SSE puis SSS) est à peu près dans l'eau; les Allemands ont déclaré qu'il n'admettraient pas la fin des échanges et() les mines de charbon: pourquoi ne coupons-nous pas le blé? Les Suisses sont convaincus que la fin de la guerre approche : les Russes vont être écrasés, toute l'Allemagne se jettera sur nous et nous serons battus. En même temps, les Bulgares viennent de signer avec les Turcs un accord leur donnant tout le terrain où passe le chemin de fer deDédéagach, avec un faubourg de Salonique. Cet accord, conclu sous les auspices de l'Allemagne, n'est pas sans contrepartie : on ne le dit pas. Bref, il faudrait une preuve que nous sommes les plus forts... Elle ne vient pas vite.

VuManneville qui va à Berne,aider Beau, il dit que les Allemands ont en tout 1 500 000 prisonniers russes ! Deville à Athènes est enfin remplacé par Guillemin.

30 juillet

La situation reste la même en s’aggravant. Les Russes luttent obstinément, mais on annonce ce soir qu'ils vont « redresser leur front » sur Brest-Litovsk et on prépare l'opinion à l'abandon de Varsovie. En fait, les autorités civiles ont quitté la ville le 17, notre consul général est à Moscou, la colonie a filé. Deux corps d’armée allemands s'avancent sur Vilna, coupant ainsi la ligne de retraite russe très à l'est; même si la ligne de laNarew ne cédait pas, et elle cède, il faudrait se retirer devant cette très large menace d'enveloppement.

Nous ne bougeons pas. À cette heure où une action de notre part pourrait être décisive, nous disputons sur l’affaire Sarrail et la présence des députés pour contrôler tout. Il est vrai que le public ne le sait qu’à demi.

Aux Dardanelles, moins que rien ; les Turcs fortifient la côte d'Asie, attendant une diversion, et notre sous-marin Mariotte coule dans le détroit, son équipage est pris ; ça fait le troisième. Il est vrai que les Allemands ont un sous-marin dans la mer Blanche…

Vu Georges qui revient de Reims, ville admirablement ferme et calme ; elle a reçu 55000 obus depuis le début. Et on n'y fait encore du commerce. Il a également vu M.Guérin, vice-président de la Chambre de commerce de Lille, chargé de négocier je ne sais quoi à Paris et qui s'occupe avec André S. du ravitaillement du Nord. M.Guérin dit que les garnisons allemandes du nord sont peu nombreuses et fatiguées. Les Allemands craignent la population des grands centres, comme Lille. L'animation à Bruxelles est extrême : tous les habitants ont à leur vêtement le portrait du roi ou un drapeau belge ; grande admiration des Allemands pour la().

1er août

On reprend forcément le jeu des anniversaires. Il y a un an, mobilisation générale dans le calme le plus absolu, et le soir déclaration de guerre de l'Allemagne à la Russie. Et le pape, qui fait des papiers, ne s'occupe pas de savoir, en invoquant la paix, quel est celui qui est l'agresseur !

Rien d'autre – que la retraite russe. Quel rôle vont jouer les marais en Prusse, qui coupent la ligne russe?

3 août

Grande séance à la Douma – beaucoup de discours, foi dans la victoire. Appel de Guillaume II: modeste : je suis innocent de cette guerre – le pauvre homme! Appel du pape aux belligérants – paroles.

Les Russes tiennent sauf à Lublin, qu'ils ont évacué, et surtout au nord. Les Allemands progressent entre Riga etKowno, allant sur Vilna et même au-delà. Que feront les Russes s'ils se sont débordés de ce côté? Il n'y a pas de recul qui les sauvera et leur situation est des plus graves. Et nous ne bougeons toujours pas!

Vu Boissonnas, encore fatigué. Il est à l'hôpital, un peu étonné de voir des jeunes filles lui faire des piqûres…

Il trouve les chefs lamentables : Jan Hamilton est au-dessous de tout. Avec un peu d'intelligence, les Dardanelles seraient forcées – en faisant des diversions – mais nous sommes médiocres et les Anglais nuls. Il y a pas mal demonitors anglais spéciaux contre les sous-marins.

4 août

Je continue d'être très inquiet des Russes. Varsovie n'est pas abandonnée ; ils sont forcés au nord, oùMittau est occupé, et rejetés au-delà del’Eckau, entre Riga et Vilna; ils reculent toujours au-delà de laNarew, également sur la rive gauche de la Vistule, où les Allemands sont en grand progrès, et enfin au nord de la ligne Lublin – Cholm, où les Allemands avancent, menaçant de les couper par les marais duPripet : si l'armée d’Ivanov au sud est séparée des autres, si au nord l'avance des Allemands lesétablit sur le flanc droit des armées du nord, je ne vois plus comment ils pourront manoeuvrer. Espérons que les pertes allemandes sont telles qu'elles les épuisent.

C'est l'anniversaire de l'Union sacrée. Plus que jamais il faudrait un homme pour secouer la routine des bureaux et l'égoïsme des politiciens.

5 août

L'attaché militaire russe est venu annoncer d'un ton dégagé que le dernier soldat russe avait quitté Varsovie. On donne aux soldats l'ordre de ramasser les fusils des morts, et cette malheureuse infanterie, dont on ne saurait trop admirer le courage, se bat avec des massues contre la plus formidable artillerie qui soit au monde. Il paraît que la Douma a voté la recherche et la punition des responsables :Soukhomlinov, l'ancien ministre de la Guerre, serait visé. Il y en a d'autres, et nous les connaissons. L'insouciance anglaise, l'incapacité des bureaux du ministère de la Guerre français, la corruption russe sont causes et seules causes de la situation actuelle et des pertes immenses qu'elle entraîne.

Les chambres ont mis fin pour un jour à leurs querelles en faisant une séance « d’Union sacrée». On a lu un message de Poincaré, médiocre, mais Deschanel a prononcé une superbe allocution, tout à fait belle.

Sur notre front, rien.

Les Serbes ne sont pas contents et ont renvoyé en coupé l'officier russe qui commande leurs équipages de ponts: les Italiens déclarent qu'ils ne leur enverront de munitions que s'ils se battent.

10 août

L'évacuation de Varsovie s'est faite sans à-coups. L'avance allemande sur Vilna est moins rapide, la résistance russe partout très opiniâtre.Kowno est attaqué violemment. Une tentative de la flotte allemande de pénétrer dans le golfe de Riga semble avoir échoué. Il faut aux Russes des fusils, près de 2 millions, on dit que le Japon pourrait les fournir.

Aux Dardanelles, rien de particulier sauf qu'un sous-marin anglais a coulé le cuirassé turc Barbarossa dans la Marmara et que Sarrail y est nommé au commandement de nos troupes. Il emmènera des troupes.

Naturellement, la prise de Varsovie retentit sur les neutres. Surtout sur les Suédois, les Suisses – qui acceptent un trust pour les marchandises allemandes – et les Américains, de plus en plus insolents.

Nous allons assister à un des plus curieux revirements de l'histoire : celui de la reconstitution du royaume de Pologne par ceux mêmes qui l’ont détruit il y a 125 ans : l'Allemagne voudra un État tampon entre elle et la Russie et chacun des trois larrons renchérira pour une Pologne plus forte et plus libre. Comme la France contre l'Autriche avait sa ligue de l'Est, l'Allemagne voudra des Etats la garantissant à l'Orient : Suède, Pologne et … Hongrie?

20 août

En dix jours, on voit mieux ce qui se passe :

1. Débarquement des Anglais à Suvla, dans la presqu'île de Gallipoli pour prendre les Turcs à revers. Les Anglais vont si lentement que le mouvement rate et que deux divisions ne peuvent venir à bout de quelques compagnies turques; il faut reprendre le mouvement, mais cette fois les Turcs sont fortifiés.

2. Les sous-marins allemands coulent un transport anglais, Royal Edward, dans la mer Égée – près de 1000 victimes – et un transatlantique, l’Arabie, près de l'Irlande. Le fait s'est passé hier ; on ne sait encore s'il y a eu des victimes.

3. Raids de zeppelins en Angleterre – nombreuses victimes civiles.

4. Chez nous, rien : Kitchener et Joffre se promène sur le front avec Millerand qui n'est toujours pas par terre; Sarrail n'est pas parti pour l'Orient : on perd du temps.

5. Le recul des Russes, qui semblait si facile, est rendu très compliqué par les marais de(), qui comme je l'ai dit, les coupent en deux.Kowno est pris. Les Allemands se massent sur Brest Litovsk où ils avancent très vite. Riga, Vilna sont évacués. L'armée russe doit accepter la bataille où s'enfuir au loin sans ligne de retraite, et disloquée. Sa situation et des plus graves.

6. Les Balkaniques n'ont toujours pas pris position. En Grèce,Gounaris est renversé et Venizelosétudie le pouvoir, mais les Grecs ne veulent pas renoncer à Cavalla. La Serbie boude et ne répond pas ; elle trouve trop lourds les sacrifices à faire en Macédoine.

7. Front italien – rien.

8. Gout est allé à Londres avec l'amiral Moreau etFromageot – ce qui m'a donné un travail fou – et y ont discuté la question américaine : mettre lecoton sur la liste de contrebande en s'engageant à maintenir les prix, ne pas aussi tout arrêter, mais s'attacher à certains articles et n’en laisser rien passer.

22 août

Le coton est mis sur la liste de la contrebande de guerre absolue : le moment est favorable, car les Américains sont très émus du torpillage sans avertissement de l’Arabie. Il y a eu peu de victimes, mais trois sont des Américains, et les États-Unis ont le droit de considérer cet acte comme une provocation, puisqu'il a lieu après la réception de leur note et avant la réponse que doit faire Berlin.

Autre violation du droit des gens : un sous-marin anglais s'est échoué sur une île danoise ; des torpilleurs allemands l'ont détruit à coups de canon, malgré la présence d'un torpilleur danois, qui a fini par se placer entre les Allemands et l'Anglais ; la moitié de l'équipage du sous-marin a péri; le pauvre Danemark ne peut pas grand-chose, il serait bon de ne pas faire de tapage sur cet incident.

Pendant ce temps, les Italiens ont déclaré la guerre à la Turquie (le 21); celle-ci a fait toutes sortes de difficultés pour laisser s'embarquer les colonies italiennes de Smyrne et autres lieux ; les États-Unis avaient d'abord envoyé des croiseurs, mais par suite des mines et de divers incidents, ils n'ont pu agir, et les Italiens ont demandé à faire la chose eux-mêmes. La Porte a accepté en principe et empêché en pratique. Cette rupture envisagée depuis longtemps a été savamment préparée ; l'Italie ne laissera rien en arrière en Turquie, ses consuls, ses ressortissants, ses religieux, tout a été évacué petit à petit, l'ambassadeur à Constantinople devant partir le dernier. Il restait pourtant 6000 à 8000 Italiens qu'il fallait encore évacuer.

Venizélos est chargé de former un cabinet et le constitue ; la Serbie ne répond toujours pas aux demandes de cessions des Puissances, et la situation entre la Roumanie et l'Allemagne tourne à l’aigre; la première refuse de laisser passer les munitions turques, la seconde refuse de payer le blé roumain en or. Ce qui prouve que l'Allemagne a encore plus besoin d'or que de blé.

Et en RussieNovogeorgievsk a été pris le 19 avec toute la garnison et le matériel; les Allemands avancent toujours. Il y a eu un mystérieux combat naval dans le golfe de Riga où la flotte allemande aurait pénétré et d'où elle se serait retirée. Ah! les Dardanelles, tout est là!

29 août

Les Allemands auraient fait des sortes d'excuses pour l’Arabie et déclaré qu'ils ne couleraient plus de paquebot sans avertissement préalable : cette subite volte-face doit avoir sa source dans l'inscription du coton sur la liste de contrebande. Jamais d'ailleurs l'activité de l'Allemagne n'a été si grande sur les neutres. Ce n'est pas elle qui perd du temps et néglige ses succès. Le recul rapide des Russes – au moins 10 km par jour – l'abandon d’Ossovitz, deNovogeorgievsk puis de Brest Litovsk, et avec lui la perte de la seconde ligne de défense passant par cette ville, sont claironnés par les Allemands comme des victoires sans précédent. Il nient qu'il se soit rien passé dans le golfe de Riga, où d'après les Russes une tentative de débarquement aurait échoué : les Allemands y auraient perdu un croiseur dreadnought, le Moltke, un ou deux autres croiseurs et huit torpilleurs – mais ils nient – et les neutres sont un peu effarés. Aussi la Suède est-elle intraitable, la Suisse également et à ce point que les Italiens sont persuadés qu'elle va leur faire la guerre. La Bulgarie, du moins on l'affirme, aurait traité avec la Turquie; la Serbie et la Grèce ne répondent pas encore aux demandes des alliés, et on peut être sûr que les Bulgares attendent pour se jeter sur le vaincu. Les Allemands annoncent que d'ici 15 jours ils laisseront les Russes totalement écrasés, passeront à travers la Serbie et par la Bulgarie iront à Constantinople. On peut être tranquille, les Bulgares ne joueront pas le jeu des Belges, ils laisseront passer et en profiteront. Les Anglais ne font que des attaques manquées aux Dardanelles, où Sarrail ne va toujours pas. On frémit à l'idée que les Allemands pourraient devancer les alliés à Constantinople : ce serait le soulèvement de l'Égypte et de l'Inde, du Maroc, l'encerclement de la Russie. Comme Napoléon, l'Allemagne est obligée d'aller toujours plus loin chercher ses victoires; espérons que comme lui, elle finira par trouver le désastre qui fera tout refluer, et changera le coeur des neutres.

Pendant ce temps, la grève de charbon recommence au pays de Galles. Et en France, après des querelles parlementaires aussi sottes que misérables et des menaces de séancesecrète, on a fini par un discours superbe de Viviani et une réconciliation qui durera…

Rien sur notre front, ni sur le front anglais; activité croissante sur le front serbe; activité sans résultat sur le front italien.

Et pourtant, comme l’écrit Degrand, «la poire est mûre» aux Dardanelles, mais Hamilton est un incapable, hélas!

1er septembre

Les Anglais ont bien essayé de faire tomber la poire et ont attaqué à Gallipoli le 28. Ils ont pris des hauteurs, mais leur artillerie de marine ne les ayant pas suivis dans leur marche les a copieusement arrosés, et ils ont dû se retirer après forces pertes, les Turcs n’ayant eu qu'à se retirer d'abord et à revenir ensuite. Les Turcs exultent. L'incapacité et l’incoordination des alliés se montre également en négociations. Nous n'avons pas su profiter du moment où les Russes étaient sur les Carpates pour offrir ce qu'il fallait aux Balkaniques. Maintenant ils préfèrent l'artichaut boche à l'ananas des alliés : l'accord est certainement fait entre Turcs et Bulgares. Ceux-ci auraient promis le passage des munitions et leur coopération. Justement nous venons de décider l'achat de leurs récoltes… Les Allemands menacent les Roumains dont ils méprisent l'armée et il y aurait 200000 Boches massés sur la frontière, prêts à marcher. Cependant la Serbie semble avoir accepté les sacrifices demandés par les alliés et négocie à ce propos avec la Grèce qui fait la moue. La Bulgarie a-t-elle joué son va-tout? Attend-elle encore?

Les Russes sont coupés en deux par lePripet. Les Allemands ont commencé au sud des marais une attaque vigoureuse dans la direction deKiev. Au nord, ils avancent rapidement, tentant toujours l'enveloppement des masses russes. Une telle situation n'est pas excitante…

Pendant ce temps, la propagande allemande se fait de plus en plus active. Au pays de Galles, la grève a recommencé ; en Amérique, les fabriques, les trains de munitions sautent et brûlent. En Perse, les() allemands, venus avec des officiers et des mitrailleuses soulèvent le pays, terrorisent le gouvernement et tentent de révolter l'Afghanistan et les Indes. Plan immense, qui envahit le monde et ne trouve devant lui qu’hésitation et timidité.

8 septembre

C'est toujours le front russe qui appelle l'attention. Grodno a été pris, et maintenant les armées russes ne forment plus un front continu : au nord, une partie des forces couvre Petrograd, au centre, une autre armée recule sur Moscou ; au sud, séparées des autres par lePripet, les armées d’Ivanov couvrent Kiev, dont on dit que la population civile se retire : on déménage également les tableaux de l’Ermitage. Le Tsar vient de prendre le commandement en chef des armées : et malgré des convulsions plus ou moins stupides à la Douma, le pays et l'armée se tendent dans un grand espoir. L'armée recule en ravageant tout derrière elle, comme en 1812. Qu'en sortira-t-il?

Nous avons toujours plus de travail, la paperasse devient formidable. En dehors deMathieu, deBarbier, de MmeChagnoux, j’aiFournes et on vient de me donnerDubois – et ce n'est pas suffisant. On travaille toujours à la création de la Société suisse de surveillance. Les Américains ont été enchantés des déclarations allemandes sur l’Arabie. On dit que cette subite volte-face revient de ce que nos ennemis commencent à manquer de sous-marins et ne trouvent plus d'équipages. Les Anglais, sans rien dire, leur en aurait pris 57… Aussi les Allemands font-ils le geste noble… Ils viennent de couler sans avertissement un autre paquebot anglais, l’Hibernian, et pour la première fois, ils ont fait leur apparition à l'embouchure de la Gironde en coulant le cargo Bordeaux: serait-ce qu'ils jouent leur va-tout, en découvrant leur base sur la côte cantabrique?

Joffre a été en Italie voir le roi, Cadorna et le front.

17 septembre

Malgré l'activité des sous-marins allemands en Méditerranée et sur nos côtes – trois ou quatre bateaux en dehors du Bordeaux ont été coulés – et l'annonce beaucoup trop répandue d’une offensive toujours reculée, c'est à l’orient que reste le principal intérêt.

En prenant le commandement des armées, le tsar a envoyé son oncle le grand-duc Nicolas commander au Caucase comme vice-roi et en fait, c'est le général Alexeiev qui dirige les deux armées du nord, celles du sud (général Ivanov) étant séparées par lePripet ; au sud, les Russes ont pris l'offensive et ont du côté deTarnopol des succès dont il est impossible de mesurer la valeur, mais qui arrêtent pour le moment la marche allemande sur le bassin minier duDonets, ce qui aurait été un désastre. Mais au nord, les armées russes, après un temps d'arrêt, continuent leur repli devant une menace d'enveloppement de Hindenburg, et ils ont abandonné la ligne Riga–Vilna.

Le contrecoup de ce recul se fait sentir aux Balkans où la Bulgarie continue son double jeu ; en attendant la réponse de la Serbie et les offres de quadruple Entente qu'elle estime déjà insuffisantes, elle traite avec les Turcs; l'accord serait conclu, elle occuperait dans peu de jours les territoirescédés et serait prête à passer entièrement du côté allemand. Je me demande si dans tout cela il n'y a pas surtout du chantage du plus fourbe des rois, qui veut prendre des deux mains et ne se risquer qu'à la fin. Mais au fond, la Bulgarie, en maintenant le trouble et l'incertitude dans les Balkans fait le jeu allemand, puisque toute entente et toute action sontrendues impossibles.

Rien, hélas à Gallipoli!

19 septembre

La tentative d'enveloppement des armées russes du centre est de plus en plus marquée. 13 divisions de cavalerie, au moins 60000sabres (d'où viennent ces chevaux?) font une pointe très en arrière et au sud de Vilna, précédant sans doute de fortes masses allemandes. Comment on le prévoit depuis longtemps, ce mouvement rejetterait les armées russes du centre sur les marais du Pripet et les couperait complètement. Dès maintenant le front russe et coupé en trois tronçons : Ivanov, isolé au sud du Pripet,Rouzsky maintenu au nord de laDvina, et les armées du centre, que les Allemands tentent d'envelopper et de détruire : les Russes ne semblent rien faire de décisif et de décidé.

Les alliés auraient fait le 4 à Sofia une demande offrant la réponse de la Serbie. Mais la Bulgarie semble décidée à marcher avec la Turquie. L'occupation des territoires cédés aurait lieu le 5 octobre.

Ce ne sont pas l’inaction des alliés et l'avance allemande en Russie qui la feront changer d'avis.

23 septembre

Les Bulgares ont passé le Rubicon. On affirme qu'ils ont mobilisé, rappelé le généralSavov, le héros de 1912-13, et recruter des troupes dans la Macédoine serbo-grecque. Que vont faire les alliés? Hésitants, mal gouvernés, sans plan, ils ont laissé faire. Ce serait miracle s'ils se mettaient soudain à agir. Les Grecs ne feront rien, ni les Roumains. Pourtant en forçant la main, en débarquant de suite à Salonique les 150000 hommes qui attendent d'être jetés à l'eau aux Dardanelles, en y envoyant autant d'Italiens – il n'y a pas la moitié de l'armée employée contre l'Autriche – on arriverait en temps utile au secours des Serbes qui, pris entre deux feux, sont bien malades.

En Russie, au nord, recul toujours : la position des Russes « semble moins désespérée ». En représailles des très sérieux bombardements de Londres, nos avions ont jeté des bombes sur Stuttgart.

On prépare dit-on la grande offensive – voilà un mois qu'on le dit et qu'on le dit trop.

26 septembre

Le 23, les Bulgares mobilisent. Les Grecs le font le 24 : chacun dit que c'est pour mieux assurer la neutralité, mais les Grecs nous appellent à grands cris et nous aurions décidé l'envoi d'une division à Salonique. Ce serait une des deux divisions des Dardanelles : enfin ! Qu'on fasse vite surtout ! Les Roumains sont à moitié prêts.

Cependant cela va mieux en Russie. Il semble que l'avance allemande qui voulait couper et encercler les armées russes de Vilna ait été arrêtée, ailleurs les Russes ont eu des succès locaux et ils continuent d'avancer au sud du Pripet.

Sugny me déclarait vendredi que l'on avait renoncé à toute offensive. Berthelot affirmait la même chose, comme venant du grand quartier général, et ce matin, nous voyons dans les communiqués qu'elle est commencée: au nord d’Arras, sur les vieux points du labyrinthe et du cimetière de Souchez, et entre l’Aisne et la Suippe. Les Anglais l'auraient prise aussi. En tout nous aurions fait dans la journée d'hier 12000 prisonniers. Les Allemands disent que les Anglais ont été rejetés dans leurs tranchées et que nos progrès n’existent pas. Il faut attendre. La Bulgarie aurait-elle misé sur le mauvais cheval?

Mme Morgenthau, femme de l'ambassadeur des États-Unis à Constantinople, qui nous a rendu de grands services en protégeant nos nationaux, vient d'arriver à Paris et son premier soin, bien qu'elle soit boche, a été de demander à visiter les champs de bataille de la Marne. De même, nos excellents Dodge courent partout : dimanche ils ont été à Compiègne, ils ont visité les abris contre le bombardement et ont trouvé quelque chose de quite lovely: d'un poste d'écoute, on actionne automatiquement les sirènes de Compiègne dès qu'on entend partir les gros obus, et les habitants ont 45 secondes pour aller dans leurs cases… C’est exquis. Ces Américains sont extraordinaires.

2 octobre 1915

Les événements se sont singulièrement précipités depuis le 26 septembre. L'offensive a commencé chez nous le 29 au matin par une attaque simultanée au nord d'Arras – où les Anglais ont pris Laon et nous Souchez – et en Champagne où entre la Suippe et l’Aisne nous avons enlevé la première ligne allemande. Le butin a consisté en 26000 prisonniers et 144 canons, c'est un très beau succès. Puis la pluie est arrivée, les Allemands ont riposté avec énergie et maintenant nous attaquons de nouveau sans doute pour enlever la deuxième ligne de Champagne sur laquelle nous avons partiellement pris pied. Nous avons progressé au nord deTahure, que nous avons pris, mais nous n'avons pas encore atteint le chemin de fer dont nous ne sommes par endroits qu'à deux kilomètres.

Pendant que ce mouvement se continue avec méthode semble-t-il, lentement, une grosse partie se joue en Orient.

Les Allemands massent contre les Serbes une armée de 200000 hommes commandée par Mackensen, les Bulgares mobilisent rapidement et l'on apprend que le fameux accord turco-bulgare avait pour contrepartie cette mobilisation et qu'il n'a été signé que quand les Germano-Turcs ont vu coller les affiches. Des officiers allemands sont de suite arrivés en Bulgarie pour tout diriger, comme en Turquie.

Le 4, la Russie envoie un ultimatum à la Bulgarie, sommant de chasser les officiers allemands et de démobiliser ; les autres puissances appuient, et le lendemain, les Bulgares répondent qu'il n'y a pas d'officiers allemands et que la mobilisation est une mesure de sécurité, comme en Suisse ou en Hollande; la rupture est consommée.

Des ordres sont donnés pour le débarquement de troupes à Salonique. Combien? On ne dit pas, mais pas beaucoup, car Joffre ne veut rien donner et des Dardanelles, on ne peut pas tout enlever. Des difficultés dues en partie à Guillemin retardent le débarquement contre lequel Venizelos proteste tout en prenant des mesures pour le faciliter. Et tout a l’air de marcher, quand le 4, Venizelos fait un discours où il déclare que la Grèce accomplira les clauses du traité serbo-grec même si elle doit être entraînée contre l'Allemagne. Il ne recueille que 40 voix de majorité, et le lendemain le roi lui fait donner sa démission : c'est la seconde volte-face de Constantin. Zaïmis prend le ministère. Quant à la Roumanie, elle ne bronche pas.

Cependant quelques contingents français venus des Dardanelles débarquent le 5 à Salonique. Mais la situation est singulièrement modifiée et si nous devons marcher contre les Bulgares, les Turcs et les Allemands, sans les Grecs les Roumains, ce n'est pas 60000 hommes mais dix fois plus qu'il faudra.

L'opinion s'énerve : Viviani et Augagneur vont à Londres et enramènent Kitchener qui va conférer avec Joffre. Celui-ci ne veut rien lâcher et devant l'attitude des Grecs, les Anglais ont arrêté tout mouvement vers Salonique. Les Russes ne veulent envoyer personne et les Italiens qui continuent leur guerre d’opéra-bouffe déclarent que les Grecs et les Serbes ne les aiment pas et qu'ils ne peuvent y aller.

9 octobre

Les Allemands agissent. Ils repoussent les Serbes et occupent Belgrade. Les Bulgares ne font toujours rien que se concentrer. En France, séance à la commission du Sénat, où Clemenceau attaque violemment la politique de Delcassé, qui a toujours assuré que les Balkaniques allaient marcher pour nous ; Delcassé est malade... Viviani prend l’intérim : c'est le débarquement, à moins que les quatre grandes commissions de la Chambre qui se réunissent lundi pour entendre les ministres de la Défense nationale ne mettent le ministère par terre. C'est le gâchis, la dispute, quand chaque heure est précieuse. Seule une action très énergique et très rapide peut sauver la Serbie, sinon, c'est la chute de Constantinople aux mains des Allemands, la perte de l'Orient. Degrand écrit que si les Turcs ont des munitions, il faudra filer des Dardanelles où la position sera intenable; nous payons cher, mais pas plus que je n'avais cru, les fautes commises de ce côté. Les Russes se battent violemment autour deDvinsk que les Allemands veulent prendre. Sur le reste du front, ceux-ci installent des tranchées où ils vont hiverner. Ils espèrent en finir avec la Russie. Leur plan a échoué. Ils se jettent sur la Serbie. Qu'en sortira-t-il? Ce ne sera pas long à voir.

15 octobre

Le ministère s'est sauvé de la crise, non sans peine et au moment où il aurait fallu agir avec énergie et décision, tout a été subordonné à des criailleries parlementaires. D'abord, Viviani a coupé court aux prétentions des quatre grandes commissions en annonçant qu'il ferait une déclaration en séance publique. Puis Delcassé, le matin de la séance, a donné sa démission. Pourquoi? Il a alors déclaré qu'il était contraint à l'expédition de Salonique; au fond il a manqué de courage civique comme en 1905 et il a préféré s'en aller que s'expliquer, laissant à d'autres, qu'il n'avait pas mis au courant, le soin de défendre sa politique. Donc le 12, séance sans Delcassé: Viviani explique sobrement les offres faites à la Bulgarie par les alliés, et la conduite de celle-ci. Après, Klotz déclare que la Chambre remettra son vote à une séance ultérieure et il en est ainsi décidé. Le lendemain, interpellation Painlevé, interventions lamentables de Delahaye et dePugliesi-Conti, on se prend à partie, on s’injurie, on s'amuse de n'être pas au front. Jamais l’Officiel n'aurait dû reproduire cette piteuse séance. Enfin une motion de séance secrète est repoussée et le vote de confiance est acquis à une forte majorité, mais avec 150 abstentions. Viviani prend l’intérim des Affaires étrangères. Le débarquement à Salonique est donc sanctionné et une forte expédition décidée.

On a donc perdu 21 jours depuis la mobilisation bulgare qui est du 21 septembre ! Augagneur, qui sent le sol trembler sous lui, jette du lest et se débarrasse de Bouë de Lapeyrère qui depuis la guerre ne fait rien et le remplace par Dartige du Fournet, qui a fait ses preuves dans une croisière difficile en Syrie. On dit qu'à Londres les Anglais se seraient plaints que nous ayons laissé passer les sous-marins allemands dans la Méditerranée où ils ont coulé 14 transports. Jolie perspective si l'on transporte des troupes en masse ! Augagneur aurait demandé des explications à Lapeyrère qui aurait répondu en rendant son tablier.

Pendant que nous lavons ainsi notre linge sale, les Allemands entrent en Serbie que les Serbes, très impressionnés par l'artillerie ennemie, défendent avec courage. Les Bulgares les attaquent sur la ligne duTimok, cherchant à couper le chemin de fer de Salonique, puis annoncent à grands cris que les Serbes sont venus les provoquer et déclarent la guerre.

La Grèce, à un appel de la Serbie, déclare que le traité de 1913 ne concerne que les événements balkaniques et pas les autres. Tout cela est cousu de fil boche.

On va donc envoyer des troupes, les Anglais et nous, car en fait d’aide les Italiens se font avancer 500 millions par les Anglais pour acheter des munitions et les Russes annoncent l'envoi par Arkhangel de 10000 hommes non arrivés, autant dire zéro. Nous aurons en face de nous 350000 Allemands, 300000 Bulgares et peut-être 400000 Turcs. Avec nous 250000 Serbes : est-ce avec 150000 hommes qu'on fera face? Les Grecs et les Roumains marchent avec nous si nous sommes vainqueurs, sinon ce sera contre nous.

Que n'a-t-on fait, que ne fait-t-on encore l'attaque par Adana, donnant la main aux Russes de Van et aux Anglais de Bassorah, coupant toute tentative des Allemands sur la Perse, le Caucase ou les Indes ou l'Égypte et leur ôtant à coup sûr les richesses de l'empire ottoman. Les Italiens au lieu de nousbouder en Serbie, seraient venus en nombre à Adalia, et les Allemands auraient eu beau venir à Constantinople, ils nous auraient trouvé en face, à Haïdar Pacha.

Maintenant la partie est plus que risquée.

Sur les fronts habituels, rien que des choses sans intérêt à côté de ce qui se passe en Serbie.

Les choristes de Leipzig ont refusé de chanter le finale de la neuvième : «alle Menschenwerden Brüder…» Par honte? Non, par haine!

17 octobre

Toujours pas de ministre. On parle successivement et à la fois de Briand, de Jules Cambon, et de Bourgeois, qu’on va encore déterrer! Pendant ce temps, les événements se précipitent : il est vrai que les journaux racontent des histoires fausses et qu'on ne sait pas ce qui se passe : le général Sarrail est à Salonique. Débarque-t-on? Que débarque-t-on? Est-on en marche? J'ai bien peur que non. Les Serbes, sur le papier, remportent des succès qui me font penser à ceux des Belges au mois d'août. La situation a d'étranges analogies. Ils hurlent au secours. Les Bulgares ont attaqué depuis le 11 toute la frontière. Impossible de savoir s'ils ont ou non coupé les communications. On ne sait pas s'il y a déclaration de guerre entre Serbie et Bulgarie et cela importe peu. Les Anglais ont déclaré la guerre, et nous nous déclarons en état de guerre du fait de la Bulgarie depuis le 16 octobre six heures du matin. L’amiral Dubon a mis le blocus devant la côte bulgare de la mer Égée.

24 octobre

La semaine qui s'est écoulée n'a pas amené de ministre des Affaires étrangères et comme Viviani, suivant son habitude, ne donne que peu d'attention aux affaires, on comprend comme cela marche. Le Temps accuse le gouvernement de mollesse… En Angleterre aussi il y a crise : Sir E.Carson a donné sa démission, on dit que d'autres suivront, que les libéraux, incapables d'un acte de volonté, s'en iront – du moins Fleuriau l’espère. Il serait temps, car si nous continuons avec toutes ces hésitations de part et d'autre, nous perdrons la partie. Ce stupide Grey a offert Chypre à la Grèce pour la déterminer à marcher et la Grèce a refusé. Alors on parle de la « mettre en demeure ». Que tout cela est absurde ! Il faut envoyer des troupes en nombre suffisant, et il n'y aura pas besoin de Chypre pour faire marcher les Grecs. Nous avons 50000 hommes débarqués qui tiennent la ligneKrivolak àStrumitza. Elles ont résisté à une attaque bulgare. Les Anglais n’ont encore que 12000 hommes qui n'ont pas encore quitté Salonique : les Anglais enverraient trois divisions, mais quand arriveront-elles? Cependant il semble que la venue de nos troupes ait eu une action et ralentit l'avance des Bulgares. Ceux-ci ont coupé les lignes de chemin de fer en deux points au moins, notamment àVranya. Ils ont prisVélès et poussé de fortes pointes. Au nord des Allemands avancent mais peu rapidement et les Serbes tiennent avec courage. Ah! si l’on était un peu pressé!

Cependant les Italiens ont commencé une « grande offensive » qui ne les mènera pas bien loin. Les Russes luttent avec fureur autour deDvinsk et semblent progresser au sud du Pripet : ni les uns ni les autres ne semblent bien pressés de venir au secours des Serbes, malgré un manifeste du tsar et la déclaration de guerre de l'Italie et la Bulgarie.

30 octobre

La lutte a continué en Serbie. Il y aurait eu un combat le 25 où nous aurions repoussé les Bulgares, mais nous n'avons pas fait de progrès etVélès, un instant repris par les Serbes, est de nouveau aux mains des Bulgares. Ceux-ci ont prisUskub et s'avancent droit vers l’ouest, à la rencontre des troupes autrichiennes qui ont franchi la Drina et descendent au sud.

Pendant ce temps, après avoir franchi le Danube et passé au-delà d’Orsova, les Allemands ont donné la main aux Bulgares qui marchaient surNegotin etPirot a été pris. La jonction est complète de ce côté. Les 80 chalands allemands amenés près d’Orsova pourront descendre le Danube, et ravitailler les Turcs: les Serbes sont encerclés ou presque, les alliés ne sont pas assez nombreux pour les dégager. Les Anglais viennent hier d'être autorisés à entrer en Serbie, mais combien sont-ils?

Les événements de Bulgarie ont déterminé en France et en Angleterre une crise qui chez nous a une solution, mais n'est pas encore résolue à Londres. Chez nous, Viviani avait d'abord pensé à une simple modification : Briand prenait les Affaires étrangères, Doumergue allait à la Justice et Clémentel aux Colonies. Mais il paraît que Briand voulait la Présidence, poussé par Combes. Alors on a fait le grand changement et le 30 a paru à l’Officiel un ministère de 29 membres avec cinq ministres sans portefeuille, dits ministres d’Etat: Guesde, plus Freycinet, Combes, Bourgeois et Cochin. Briand aura la Présidence et les Affaires étrangères et Jules Cambon devient secrétaire général; Gallieni prend la Guerre, et garde les quatre sous-secrétaires d'État ; l'amiralLacaze, mis à pied par Lapeyrère, prend la Marine. Malvy, soutenu par les radicaux socialistes reste à l’Intérieur. Rien d'autre de remarquable sauf Méline à l’Agriculture. C'est le ministère des Pyramides : 40 siècles !

Les Anglais trouvent qu'au contraire ils sont trop nombreux à 22, il cherche à former un comité directeur restreint. Le roi d'Angleterre tombe de cheval en visitant les troupes sur notre front. Joffre va à Londres causer avec les Anglais. Ces deux faits n'ont pas de rapport commun...

7 novembre

Chez nous, le ministère s'est constitué et il a fallu reprendre toutes les affaires. D'où une perte de temps important; nous trouvons d'ailleurs à la Guerre et aux Finances la même mauvaise volonté, à la Marine la même stupidité, au Commerce la même incapacité. Je ne parle pas des autres. En Angleterre, Asquith a fait un discours, à la Chambre Briand en a fait un autre : la paix par la victoire, mais c'est tout. Fleuriau écrit que les gouvernements anglais sont dans la plus complète incapacité d'agir. Ils viennent de faire partir Kitchener pour l'Orient. Ils ont vraiment peur pour l'Égypte.

L'armée serbe, coupée de toutes parts, ne sait où aller ; son arsenal,Kragoujewatz, a été pris par les Allemands.Nich l’est par les Bulgares, qui avancent parUskub surMitrovitza, parVélès etPrilep sur Monastir. De ce côté, des troupes serbes appuyées par nos troupes auraient défait les Bulgares et même les aurait rejetés au-delà duVardar: les Bulgares disent au contraire nous avoir battus. En tous cas les Grecs ne bougent pas : après un discours de Venizelos, le ministère Zaïmis a été mis en minorité et s'est retiré. Mais le roi, en relation constante avec Guillaume II, dissoudra sans doute la Chambre et gardera une neutralité qui le mette à l'abri de nos coups. Les Roumains attendent, les Russes ne font rien, les Italiens assurent qu'ils marcheront après la prise deGorizia – ça peut être dans 10 ans. Grâce à l’impéritie de nos marins, deux autres sous-marins allemands ont passé par Gibraltar et ont coulé quatre de nos bateaux devant l'Algérie, soit neuf en deux jours; on est très bas à la Marine: voilà six mois qu'on y refuse les quelques milliers de francs nécessaires pour organiser un() de surveillance du ravitaillement des sous-marins!

Sur les grands fronts, peu de changement. Les Russes sont attaqués autour deDvinsk, nous en Champagne, où nous perdons le bénéfice de la bataille du 25-27 septembre. Partout l'initiative reste à l'ennemi.

Et cependant, l'Allemagne souffre et cherche la paix. Des missions mystérieuses,Solf en Hollande, Bülow en Suisse, peut-être en Espagne, une pression sur les neutres pour déterminer un courant pacifique, tout cela montre que des manoeuvres sont en train. Le peuple allemand demande ou le mènent toutes ces victoires. Il souffre, on ne peut plus manger ce qu'on veut : jours sans viande, jours sans graisse, jours sans porc, et cela malgré les tarifications, les cartes de pain, les réquisitions et les règlements. Il faut tenir et ne pas s'effrayer même si les Allemands vont à Constantinople : se souvenir toujours de Napoléon.

3 novembre

La situation ne se simplifie pas. En Grèce, ce n'est pas Zaïmis qui a repris le pouvoir–les Allemands l'auraient estimé trop neutre– maisSkouloudis. Le roi a dissous la Chambre qui aurait jeté son ministère par terre et les élections se feront en décembre, sous la pression que l'on devine. La propagande et l'influence allemande sont maîtresses en Grèce : on y discute la question de savoir si les troupes serbes et éventuellement les nôtres qui se replieraient sur le territoire grec ne seront pas désarmées et internées. Les journaux racontent enfin les arrivées de missions militaires allemandes, reçues à Salonique, à Athènes et qui surveillent tranquillement notre débarquement. À peine au pouvoir,Skouloudis a fait faire à Paris une démarche amicale, et nous avons promis d'avancer 40 millions à la Grèce et de lui donner 20000 t de blé : considérons qu'on s'arrêtera à temps et que nous ne serons pas jobards jusqu'au bout.

Nos troupes n'avancent guère, cependant. Les Allemands ont prisNich-Kralievo et on ne sait plus bien où est le gros de l'armée serbe. Les sous-marins coulent toujours des bateaux : les alliés en auraient perdu vingt en Méditerranée ; un sous-marin autrichien (?) a coulé le grand paquebot italien Ancona. Il y a eu 200 victimes, dont une vingtaine d'Américains : cela ne fera qu'une note de plus des États-Unis. Et les Italiens préféreront croire que le sous-marin est autrichien et ne pas déclarer la guerre à l'Allemagne. Nous sommes bien « poires » tout de même !

16 novembre

Il semble pourtant qu'on va se décider à parler ferme aux Grecs dont l'attitude est de plus en plus louche : on prépare une escadre dont l'arrivée sera plus utile que celle de Denys Cochin et on a dit à Sarrail de se méfier, car les Grecs massent tout doucement leurs troupes des deux côtés de notre ligne de communication. Les Grecs d'ailleurs disent déjà qu'ils seront obligés de désarmer et d'interner les troupes serbes où alliées qui se replieraient sur leur territoire: nous sommes donc prévenus.

L'armée serbe du nord, complètement coupés de celle du sud par les Bulgares venus d’Uskub, n'a plus que le Monténégro comme ligne de retraite. En attendant, elle se groupe autour deMitrovitza. Comment la ravitaillera-t-on, par l'Albanie, en plein hiver? Les quelques troupes du Sud sont à Monastir et nous tentons de les recueillir et de les ramener avec nous sur Salonique : leur situation semble bien précaire. Le corps diplomatique est en route dans la montagne. Où?

Les Italiens sont les plus excités contre les Grecs : ils les détestent et sont leurs rivaux directs en Orient: on lit ce matin qu’ils leur ont demandé des explications sur le ravitaillement des sous-marins austro-allemands: ceux-ci coulent des navires italiens, ce qui n'était pas arrivé jusqu'à présent. L’Ancona est un début, et il est certain que Corfou et la Crète sont des bases bien entretenues au su et au vu de Constantin. D'autre part les Anglais auraient retenu dans leurs ports tous les bateaux grecs chargés de charbon. Ah! un peu d’énergie et on empêchera la peur de faire faire aux Grecs la plus grande sottise de leur histoire.

Les Allemands disent dans certains documents confidentiels que notre offensive de Champagne a failli réussir. Nous nous sommes arrêtés au moment propice. Pourquoi? On dit ici qu'on a de nouveau manqué de munitions et que les dernières attaques se sont faites sans appui d'artillerie suffisant. Si c'est vrai, nous sommes impardonnables. Les Allemands dégarnissent le front russe (sauf versDvinsk) et auraient tout leur disponible sur nous: on attend – les militaires espèrent – qu'ils attaqueront.

Au ministère, trop de têtes: Briand a amenéTissier et Berthelot, puis il y a Cambon, Margerie, tout ce monde veut voir les papiers et traiter lui-même les affaires, c’est-à-dire les cacher aux autres et cela n’a pas l’air d’aller vite: l’un d’eux prendra sans doute le dessus, et un groupement se formera… En attendant, les papiers stagnent.

21 novembre

On n'a pas encore parlé aux Grecs… Kitchener et Cochin ont vu le roiet ont menacé de couper les vivres, mais rien ne vaudrait une bonne escadre au Pirée. On dit qu'on la prépare à Milo, en laissant tout le temps aux Grecs de semer des mines. Je suis persuadé que les Grecs promettront tout ce qu'on voudra... et continueront leur petit jeu. Il faut mettre la main sur Salonique, et se presser : en effet la Serbie n'existe plus. Monastir,Prilep, tout est aux mains de l'ennemi. L'armée, ce qu'il en reste, est on ne sait où, coupée en tronçons. Les Italiens « se préparent de plus en plus à agir » et les Russes ne font rien.

Pourtant, les quatre ministres anglais importants – Grey, Balfour, Asquith et Lloyd George – sont venus lundi dernier à Paris, ont vu Joffre, ont tenu conseil et ont – auraient – enfin compris qu'ils ne comprenaient rien et que la vitesse d'action est indispensable. On veut maintenant faire un camp retranché à Salonique et y tenir : le peut-on? Le pourra-t-on quand on aura contre soi 300000 Allemands, 400000 Bulgares, autant de Turcs et la connivence des Grecs?

Vu Albert de Bary: selon lui, nous ne pouvons rien ici : il faut armer les Russes de toutes façons. Leurs troupes sont admirables. Alors il faut se dépêcher.

28 novembre

La semaine a amené la continuation logique des faits.

On a fait mine de retenir les bateaux chargés pour la Grèce, et on a présenté une note : le lendemain, les Grecs ont répondu (23 novembre),acceptant ce qu'on voulait : on n’exige même pas la démobilisation et avant qu'un seul régiment grec ait été retiré de Macédoine, on a lâché les bateaux et notre flotte ne s'est pas montrée. Les Allemands se moquent dans les grands prix de notre naïveté, et il y a de quoi. Le résultat est mince, et Sarrail, loin de pouvoir pousser de l'avant, a dû se replier au sud de la Cerna, qu'il avait franchie.

La portion de troupes serbes placées devant Monastir a pu recevoir quelques renforts et tient à peu près encore mais nous n'avons pu lui tendre la main et faire une ligne de Monastir àKrivolak. Les Anglais ne sont d'ailleurs pas encore en ligne : ils s'installent comme toujours, et sont, dit Sarrail, la risée des Grecs. Seuls nos 50000 hommes auront combattu.

Quant au gros de l'armée serbe, attaqué de toutes parts, il n'a pas pu foncer vers le sud : il est acculé contre les montagnes d'Albanie, à des sentiers de chèvres, sans vivres, sans munitions, réduit à 30000 hommes qui vont aller se perdre au Monténégro. Le gouvernement serbe est àScutari, le corps diplomatique quelque part dans un village de la montagne monténégrine.

Qu'allons-nous faire? Les Allemands d’après les radios que nous arrêtons, force le passage des chalands et remettent les voies ferrées en état : ce sera fait d’ici une huitaine. Ils achètent des cartes de Macédoine. Leurs sous-marins, de plus en plus hardis, se montrent à 80 milles de Marseille. On a cessé l'envoi de renforts à Salonique.

Kitchener revient par Rome ; il propose d'abandonner une partie de la côte de Gallipoli et de ne garder que le capHellès. En abandonnant tout, on laisserait aux Turcs une base de sous-marins. Mais pourra-t-on tenir quand les Allemands seront là, même la pointe deSeddul-Bahr? On aurait 60000 hommes sous la main, qu'on garderait dans une île… Il aurait voulu attaquer à Alexandrette, nous n'avons paraît-t-il pas voulu ! On s’affole à l’idée que les Anglais iraient en Syrie : seul moyen pourtant de sauver l'Égypte que les() attaquent à l’ouest et où la situation intérieure et mauvaise. Les Anglais d'autre part approchent de Bagdad, mais ont été arrêté après une grosse bataille près de Ctésiphon.

Sur les grands fronts, rien: les Russes tiennent, les Italiens ne prennent pas encoreGorizia.

Nous savons que l'Allemagne continue de monter des fabriques de nitrates et de munitions, et d’avions; elle se remet de plus en plus aux usines de guerre.

Marche-t-on à l’usure deshommes ou à l’usure économique? Un article remarquable de la Gazette de Lausanne dit que la débâcle financière amènera la fin : les Allemands cherchent à détruire le crédit des alliés, et au fond tout dépendra de Constantinople, qui donnera des ressources aux Allemands ou des blés aux alliés.

Chez nous, a commencé le 29 novembre la souscription à l’emprunt dit « de la victoire »: 5 % à 8 %. Elle durera jusqu'au 15 décembre; il faudrait 29 milliards (dont 10 de bons et d'obligations remboursés).

5 décembre

Les Grecs tout en donnant satisfaction n'avaient répondu que vaguement sur quelques points : on les a priés de préciser et dûment conseillés par les Allemands, ils font attendre leur réponse et traînent. Nous continuons notre rôle de poires: évidemment quand les Allemands seront tout près, les Grecs pourront appliquer leur formule : « les alliés se rembarqueront sous la protection de l'armée grecque ».

En attendant, le gros de l'armée serbe, lâchant matériel et artillerie est quelque part en Albanie ; le Monténégro est envahi par trois colonnes autrichiennes ; l'armée serbe du sud, après une très belle résistance, a dû évacuer Monastir, qui est occupé par les Bulgaro-Boches; et nous attendons toujours.

Joffre a été nommé commandant en chef des armées, ce qui fait qu'au moment critique, on lui donne les fronts d'Orient, et qu'il portera la responsabilité de ce qui va s’y passer. Nous voulons nous maintenir à Salonique. Kitchener veut qu'on s'en aille et menace de donner sa démission. Hier, 4, samedi un grand conseil a eu lieu à Calais sur laquestion: nous ne savons pas encore le résultat. Le braveTaiguy, qui avait un peu trop parlé comme toujours, et clamait partout qu'il fallait s'en aller a été prié par Margerie, sur l'ordre de Briand, d'aller « contemplerton azur, ô Méditerranée»; il est revenu et garde son opinion. Fleuriau la partage également: il dit qu'un échec, hélas certain quel que soit la décision qu’on prenne, amènera sûrement la chute de Grey dont la mollesse, pour ne pas dire plus, est inconcevable : Sir Edward Carson rentrerait au ministère, que quitterait aussi Curzon. Il faut en finir une bonne fois avec ces pacifistes et ces rêveurs qui formaient avant la guerre le fond de nos gouvernements : Grey, Sazonov, et d'autres ; on ne s’en tirera pas sans cela. Les généraux alliés vont pourtant avoir un centre à Paris avec Joffre à la tête ; les Italiens y envoient le général Porro et les Russes un délégué. La réunion aura lieu demain.

Russes et Italiens se préparent de plus en plus à aider la Serbie. On ne sait pas encore ce que fait le corps russe soi-disant réuni en Bessarabie ; les Italiens, qui n'ont toujours pas pris Gorizia, ont adhéré à l'acte du 5 septembre sur la paix séparée et proposent de faire venir l'armée serbe en Italie pour l'y ravitailler et l'y reformer. Cependant de curieux mouvements de troupes ont lieu, des Bulgares et des Allemands, vers la Roumanie et Roustchouk: est-ce une pression contre la Roumanie, qui vient deconclure la vente de ses blés aux Boches? Tout cela est obscur et je crois encore il y aurait un avantage à laisser les Balkaniques se débrouiller entre eux.

Les Anglais ont reculé au sud de Bagdad. Ils avouent leur pile. Rien chez nous.

8 décembre

Réunion des militaires alliés le 7, après le grand conseil de Calais de samedi : à ce conseil, on avait cédé aux Anglais et décidé de réembarquer Salonique et Gallipoli. Puis, le gouvernement français (Briand) a repris la chose en dessous et fait marcher Joffre. Deux conseils militaires n’ont encore rien donné. La tension est complète entre les Anglais et nous. Granville hier était très inquiet. Kitchener s'en irait et il a en Angleterre un grand prestige. En outre, il est le seul qui ait été sur les lieux.

Il est trop tard pour aller à Adana, où une division turque et installée. Des renforts turcs ont été envoyés en nombre considérable sur Bagdad, d’où les Anglais ont été tout à fait battus. Le Monténégro est encerclé par les Autrichiens et Scutari est menacé – où le gouvernement serbe s'était réfugié se croyant en sûreté. Une escadre autrichienne a marqué un coup en bombardant Saint-Juan de Medra où elle a coulé des navires d'approvisionnement et l'un de nos sous-marins, le Fresnel qui naturellement s'est laissé prendre sans rien faire.

Tout cela arrive au milieu de l'emprunt et produit mauvais effet : Ribot est très ennuyé ; les souscriptions ne marchent pas et on n’aurait atteint que 12 milliards soit 4 au plus d'argent frais.

Et pourtant, de tous côtés, on se dit que l'Allemagne est à bout de souffle et veut la paix !

12 décembre

Le général Kitchener et Grey sont revenus à Paris et en sont partis hier soir. En même temps que les conseils militaires, de nombreuses réunions ont eu lieu entre les deux ministres anglais, les nôtres et Joffre, et on a annoncé qu'on était tout à fait d'accord, et queMonro et Sarrail avait reçu des instructions signées à la fois des Français et des Anglais. L'union est complète, on reste à Salonique où l’on va envoyer des renforts. On a compté sans les Allemands... Depuis le 8, notre front est attaqué avec violence et sans arrêt. Les Anglais ont fléchi les premiers, nous avons dû abandonner non seulement Krivolak, mais le défilé deDemir-Kapou, et bien que la retraite soit « stratégique » et s’effectue avec ordre, on n'en recule pas moins très vite. Les Allemands nous attaquent à droite et à gauche derrière les Bulgares qu'on lance à l'assaut.

Le 9, nous tenions le front de la Petrovska – Bojimia et retour sur la ville deDoiran, à cheval sur leVardar, les Anglais à droite. Le 10, les attaques ont été très violentes, surtout à l'ouest duVardar sur laPetrovska : l'ennemi bombarderaitGuevgueli et n'en seraient plus qu'à 6 km. Nous aurions alors reculé de nouveau ou nous sommes coupés. La situation est donc des plus graves, et ce ne sera pas nous qui imposerons encore notre solution sur ce front.

D'ailleurs avec les Grecs, rien n'est réglé de façon définitive. On a hier envoyé un colonelRalli régler certains détails à Salonique, mais rien ne paraît clos : que feront les Grecs et les Allemands quand nos troupes auront franchi la frontière grecque, ce qui va avoir lieu demain? Les Allemands ne se retireront pas gentiment à la frontière, mais si nous avons pu reculer, ils se mettront sans doute en première ligne pour éviter un conflit bulgaro-grec et nous pousseront à la mer ; les Grecs nous intimeront l'ordre de nous rembarquer et la tentation sera bien forte pour eux de ne pas aider les Allemands. Je ne vois pas comment on en sortira.

Pendant ce temps on parle toujours de l'armée russe en Bessarabie et des Italiens à Valona, mais on ne sent pas leur action. Aux Dardanelles, l'artillerie autrichienne commence à arriver et la position va devenir intenable. Canonnades sur notre front, silence en Russie.

Les troupes russes entrées en Perse ont battu les troupes des corps allemands et marchent surHamadan, du côté de Bagdad, dont ils sont loin. Les Anglais résistent.

Rentrée du Reichstag, grand discours de Bethmann-Hollweg : l'Allemagne attendra les propositions de paix des alliés. Castelnau est nommé chef état-major général pour les armées du nord-est; une explosion formidable détruit la pyrotechnie belge au Havre. Aux États-Unis, le gouvernement a fini par demander le rappel des attachés militaires et navals allemands, qui avaient été l'âme des complots pour la destruction des usines et l'incendie des navires.

19 décembre

Pendant la semaine, notre retraite a continué. Après de très durs combats, où les Anglais ont été fortement bousculés, nous avons franchi la frontière grecque, et à notre grande surprise, ni les Allemands ni les Bulgares ne l'ont franchie ; ils nous ont laissé nous retirer tranquillement sur Salonique, dont nous fortifions le camp retranché. On se perd en conjectures sur cette attitude : il ne faut pas oublier que les élections grecques ont lieu aujourd'hui et que cette attitude peut entraîner des élections favorables aux Allemands. Sans doute une fois que le peuple grec se sera prononcé, les Allemands feront-ils marcher les Grecs contre nous et nous attaqueront-ils. Ils ne sont pas en nombre pour nous attaquer seuls et l'entrée des Bulgares sur le territoire grec ferait très mauvais effet.

Pendant ce temps l'armée russe deBessarabie semble évanouie ; les Italiens, qui ne prennent toujours pas Gorizia, ont débarqué une trentaine de mille hommes en Albanie, vers les côtes de laquelle les Autrichiens avancent rapidement chassant devant eux les restes de l'armée serbe.

Les Allemands annoncent une offensive partout : Ypres, Paris,Dvinsk, Égypte. Ils en feront une quelque part et cette incertitude leur sert, car il peuvent plus rapidement que nous porter leurs forces d'un point sur un autre.

On ne sait pas encore ce qu'a donné l'emprunt, clos le 15 : on parle de 14 milliards. Je ne puis trouver que ce soit beaucoup. Mais on est impressionné par la baisse rapide du mark, qui à Genève cote égalité avec le franc.

26 décembre

L’emprunt a donné 14 milliards et demi et on s'en montre très satisfait : l’encaisse-or à la Banque de France dépasse 5 milliards.

Les élections grecques ont donné une forte majoritégounariste. Les vénizelistes se sont abstenus, ce qui fait qu'un tiers à peine des électeurs a voté. Les Germano-Bulgares ne franchissent toujours pas la frontière, mais ils s’y massent, attendant sans doute de l'artillerie lourde. Nous nous retranchons autour de Salonique, où Castelnau (accompagné d'Albert du Bary) est allé inspecter et visiter.

Les Anglais ont évacué sans perte et avec beaucoup d'habileté la baie de Suvla, à Gallipoli, ils ont remplacé French par Douglas Haig, ce qui est fort bien. Joffre prend d'ailleurs de plus en plus la direction des affaires militaires en général.

Les Italiens ne font rien, les Russes non plus, les Grecs et les Monténégrins luttent toujours contre les Austro-Bulgares qui envahissent l'Albanie, mais ils meurent de faim. On ne dira jamais assez que les Italiens n'ont rien fait pour eux et que tout le secours leur est venu de nous et de nous seuls.

Les Allemands vont-ils attaquer? Qu'on le dit de plus en plus. Il fait un temps affreux. Ils attendraient le beau temps avec vent d’est pour attaquer avec les gaz...

6.4.3 - 1916

1er janvier

Voilà la fin de l'année. Les deux incidents de la semaine sont des attaques que nous avons faites au Hartmannswillerkopf et qui nous ont donné 1300 prisonniers et un combat naval àDurazzo où deux contre-torpilleurs autrichiens ont sauté et où nous avons perdu encore un sous-marin: le Monge.

Les Germano-Bulgares se tiennent toujours à la frontière grecque, et nous nous retranchons à Salonique, d'où Castelnau revient passant par Athènes et Rome. Les Bulgares ne sont actifs qu'en Albanie où ils ont prisElbasan. Nous nous efforçons de secourir et de recueillir l'armée serbe qu'il est question de transporter ensuite à Salonique : ce serait un appoint extrêmement précieux si l'opération pouvait se faire.

Il pleut, il fait très doux. Les soldats grognent dans les tranchées, mais les Allemands n’attaquent pas. Que veulent-ils faire? Où en sont-ils? On dit beaucoup que les émeutes de Berlin ont été sérieuses et qu'il y en a eu ailleurs : que l'empereur est malade : ses visites annoncées à Constantinople et au front occidental n'ont pas eu lieu ; que la vie devient difficile en Allemagne : les vivres augmentent et l'argent se fait rare. Le mark perd 30 points en Hollande, la couronne autrichienne 40. Georges me dit qu'aux États-Unis on se défait à n'importe quel prix des traites sur l'Allemagne. Mais chez nous, les vivres sont chers et la crise des transports, aggravée par la stupidité du quatrième bureau de la Guerre, fait prévoir une hausse encore plus grande. Si l'Allemagne pouvait craquer... Mais il y a la récolte roumaine qu'elle achète et que nous ne pourrons plus empêcher de passer. L'état-major nous demande de l'acheter tout entière et d’en priver l'Allemagne : mais ces grains ne pourront pas venir chez nous ! Au fond, l'armée en termine peut être beaucoup mieux que nous ne croyons, mais nous ne le savons pas. Avec de l'ordre et de l'organisation, en serrant un peu les neutres avec les systèmes de rationnement qu'on inaugure enfin, nous devons arriver, il le faut – et il faut que le pays maintienne son moral, car c'est par là que nous vaincrons.

Cahier 15 (dossier 46, 1-20)

10 janvier 1916

Nous avons évacué sans perte le CapHellès. J'en suis bien aise, car on craignait que cette opération indispensable depuis que les Allemands amenaient aux Turcs de gros canons et des munitions, ne coûtât la moitié des effectifs. Il faut donc que les Turcs n’aient pas autant de mordant qu'on croyait pour avoir laissé échapper cette occasion. Enfin c'est fait, et il ne reste rien de cette aventure de Gallipoli qui aurait pu nous procurer de tels succès et qui faute d'être bien conduite a échoué.

À Salonique, nous attendons : les Bulgares se concentrent àDoiran, les Allemands à Monastir. D'après ce que m'a dit Sabatier, les Allemands n'arrivent pas à faire l'accord entre Grecs et Bulgares. C'est ce qui jusqu'à présent a retardé l'opération.

Bulgares et Autrichiens continuent surtout leurs attaques en Albanie et l'armée monténégrine reçoit de rudes coups. Quant à la malheureuse armée serbe, on ne dit pas si on arrive à lui donner à manger. Les photographies de L’Illustration montrant cette retraite à travers la neige avec ce vieux roi qui se traîne et le voïvodePutnik dans une chaise à porteurs sont une des choses les plus lamentables qui se puissent voir. Les Italiens font là aussi une toute petite guerre : ils se sont installés dans les ports albanais et n'en bougent pas pour aider les Serbes. Ce serait pourtant à eux à marcher, et avec un peu d'énergie et de bonne volonté, ils feraient une oeuvre très utile pour la cause commune.

Les Russes mènent une offensive d'artillerie entre le Pripet et la Bukovine. Comme leurs fusils sont encore pris dans les glaces à Arkhangel, cela ne peut les mener bien loin.

16 janvier

La Serbie est morte et le Monténégro expire. Le mont Lovcen a été pris,Cettigné occupé et on nous laisse entendre que le roi Nicolas sollicite un armistice, puis la paix. Première défection, facile à éviter si les Italiens avaient occupé le Lovcen et mis des canons modernes là où nous avions au commencement de la guerre placé une batterie lourde. Va-t-on pouvoir au moins sauver l'armée serbe? On l'espère si les sous-marins autrichiens le permettent. L'autre jour enfin, un de nos sous-marins, le Foucault, a coulé un croiseur autrichien devantCattaro. C'est toujours nous qui faisons tout, c'est-à-dire le peu qu’on fait. Nous recueillons à Bizerte ce qu’on peut y transporter de l’armée serbe pour la remonter et l'équiper. Nous avons débarqué un de nos bataillons à Corfou (installation et non occupation!). Et nous allons y faire venir d'autres corps serbes.

Quant aux Italiens, leur rôle après avoir été ridicule devient odieux. Ils n'ont rien voulu faire qu’occuper les points de la côte albanaise, et ils voient maintenant s'évanouir leurs rêves de domination adriatique. Il paraît qu'ils s'énervent et vont agir… Il était si facile pour eux d'envoyer en octobre 200000 hommes en Albanie! Il est trop tard.

On parle beaucoup de la maladie de l'empereur Guillaume. Il y a longtemps qu'il est à Berlin et n'est pas sorti. C'est tout ce qu'on sait de positif.

Le Daily Mail publie une enquête sur les fraudes de contrebande et montre combien l'Allemagne a pu se ravitailler par les pays scandinaves. Les Anglais sont fort penauds, le Parlement s'est ému et la position de Grey, qui a toujours tout lâché par veulerie, est très attaquée. Ce serait trop heureux. En votant à une majorité énorme la conscription pour les célibataires, le Parlement anglais se donne le droit d'exiger que le Cabinet fasse son devoir et ne laisse pas passer de contrebande. On peut et l'on doit agir. Les nouvelles cartes de graisse allemande donnent 5 g de graisse (beurre, margarine, etc.) par tête et par jour. Ils en manquent donc terriblement. Rien chez nous, sauf la vie qui augmente et devient hors de prix, faute d'organisation. L'offensive russe semble arrêtée. On attend. Quoi?

24 janvier

Pendant que l'armée serbe suivie de son gouvernement s'installe à Corfou à la grande fureur des Grecs, le Monténégro a fait une fin d'opéra comique. On dit sous le manteau d'abord, puis on a bien dû avouer que le roi capitulait et rendait son armée sans condition. On a plaint, on a expliqué, on s'est résigné et brusquement on apprend que le roi a tout rompu et que la résistance désespérée va continuer. Tout ce qu'on sait, c'est que le roi est arrivé à Brindisi accompagner la reine et les princesses, qui sont parties pour Lyon – pourquoi Lyon? Puis il est retourné au Monténégro, ce qui paraît-il a suffi pour organiser la résistance, et il est reparti rejoindre ces dames à Lyon… On dit qu'on a voulu le payer en fausse monnaie, mais il ne s'est pas laissé faire – car il s'y connaît – et on espère que son armée, où les quelques hommes qui en restent, pourront suivre l'armée serbe dans quelque Corfou.

Ailleurs, rien. Les Allemands ont fait une attaque du côté de Lens, et il est certain qu'en Champagne, ils ont repris toutes leurs pertes. Nous ne faisons d'ailleurs rien nulle part. À Salonique, on ne nous attaque pas, mais nous ne cherchons même pas à garder le contact. Les Russes ont avancé sur Erzeroum; ce serait intéressant s'ils allaient jusqu'au Tigre et dégageaient ainsi l'armée anglaise qui est en mauvaise posture en Mésopotamie. Nous perdons du temps, et nous ne nous organisons pas à l'intérieur, parce que le gouvernement en est absolument incapable.

29 janvier

La question du Monténégro s'éclaircit. Le roi a parfaitement signé tout ce qu'on a voulu. Le princeMirko est resté au Monténégro et l'armée capitule. Le désarmement se poursuit. Seulement le roi Nicolas, pressé par son gendre et ses filles, n'a pas osé se rendre aux Autrichiens, et il s'est échappé. Il ne reste du Monténégro que cette vieille fripouille que pour ne pas perdre complètement la face, nous traitons de roi.

L'armée serbe se fond dans les montagnes albanaises. On a ramené 18000 hommes à Corfou, 4000 ou 5000 à Bizerte. Le reste? Sur 250000 à 300000 hommes de troupes admirables, presque tout a disparu. Les alliés n'ont pas de raison d'être enchantés. Il est vrai qu'ils ont occupé le fort deKarabournou à l'entrée de Salonique, que les Grecs occupaient. Ils ont cédé devant la force, mais ne sont pas contents.

L'attaque allemande continue à se développer sur notre front d'Arras à la Somme. Sur cette rivière, le village deFrise a été enlevé par les Allemands ; ce n'est que le commencement, sans doute, de leur offensive. Le vent a tourné à l'est, le temps et brumeux. Il est favorable aux gaz.

Il l’est aussi aux zeppelins. Hier soir, alerte à 10 h 10, suivi presque aussitôt de trois détonations. Puis rien. Quelques projecteurs dans un ciel qui s'étoile de plus en plus. À 1 h 15, nouvelle sonnerie. Un zeppelin est venu, a jeté treize bombes, du côté de Belleville et de la place de la République, dit-on, car les journaux sont muets sur l'emplacement pour ne pas renseigner les Boches, qui le savent sûrement par leurs espions. Il y a 25 morts et 27 blessés. Les maisons touchées ont été traversées de part en part. Nos avions n'ont rien pu faire.

Depuis quelque temps, il y a chez nous une de « crise de l'aviation » qui facilite la tâche aux Allemands. On a d'abord nommé Besnard sous-secrétaire d'État pour faire plaisir à Caillaux, de même que Malvy, protecteur desdits Allemands reste à cause du dit Caillaux – et tout a été désorganisé. Il y aurait eu des marchés frauduleux, de vrais crimes commis, bref les aviateurs n'ont plus confiance dans des appareils ou mal construits ou mal armés. Pendant ce temps, les Allemands ont transformé leur aviation. Ils ont de meilleurs moteurs que nous, ils ont maintenant de meilleurs appareils. Les fameux Fokker, tout en acier, armés de canons revolvers, faisant 160 km à l'heure, sont de terribles engins, de même que les Aviatiks et les Albatros à deux mitrailleuses. Les Taub ont tout à fait disparu. Bref nous avons perdu la maîtrise de l'air et comme Paris est à 80 km du front, il n'est plus défendu ni en sécurité comme il a semblé l'être.

Tout cela n'est pas brillant. Rien de fameux ailleurs non plus. Les neutres sont de plus en plus rétifs aux velléités de répression de la contrebande et de rationnement. Grey a dû fortement baisser le ton dans un discours. Les Suédois sont très raides, les Américains déclarent que les sous-marins ont le droit d'attaquer les paquebots et de les couler après avoir mis les passagers en sécurité (?) et que les dits paquebots n'ont pas le droit de se défendre avec des canons. Par contre, ils maintiennent toutes leurs prétentions à la liberté de leur commerce. C'est le corollaire inévitable de la situation militaire : la Serbie et le Monténégro rayés du nombre des alliés, une armée inutile et fixée à Salonique, une autre en Égypte, une troisième en danger en Mésopotamie, les Russes ne faisant pas grand-chose au Caucase, inertie de notre part sur notre front, offensive russe sans résultat au sud du Pripet… Comment cela va-t-il finir? S’il y a maintenant une décision rapide, elle ne sera pas en notre faveur. Et elle peut être très rapide.

7 février

Pendant la semaine, les alliés n'ont bien entendu rien fait. Il n'en est pas de même des Allemands. En dehors d'une nouvelle attaque sur Paris, dimanche soir, qui a échoué parce que les zeppelins ont pris la grande banlieue pour Paris et y ont semé une quarantaine de bombes au hasard, ils ont à leur actif deux faits remarquables. C'est d'abord un raid de six ou sept zeppelins sur l'Angleterre. Ils ne se sont pas bornés àsuivre la côte, mais ont survolé toute l'Angleterre du centre. Ils disent avoir bombardé Liverpool, Manchester, Sheffield. Comme les Anglais ne disent rien et qu'il y avait un épais brouillard, qui a empêché les zeppelins de voir ce qu'ils faisaient, on n'en sait rien; mais il y a plus de 50 tués et de 100 blessés. Les zeppelins sont revenus en Allemagne, sauf un, le L-19, qui a sombré. Il a peut-être été touché par les Hollandais qui l'auraient canonné. Il a été rencontré en mer par un chalutier deGrimsby, il flottait encore et les trente hommes d'équipage ont demandé à être secourus, offrant de l'argent, parole d'honneur du capitaine, etc. Le patron du chalutier a répondu posément : nous sommes neuf, vous êtes trente, si je vous prends, vous nous jetterez à l'eau moi et mes hommes ; je vais chercher de l'aide – et il est parti. Là-dessus les Allemands crient à la barbarie…

Autre fait : le cas del’Appam. Dans le port de Norfolk est entré un navire portant pavillon allemand, avec un équipage allemand, et400 passagers ou prisonniers. Du peu qu'on a pu savoir, l’Appam, bateau anglais, aurait été arrêté par un navire allemand, Moewe – ce n'est certainement pas la petite canonnièreMoewe – camouflé en cargo : l'avant était couvert deprélarts, les bastingages disparaissaient sous les marchandises, le navire demandait de l'aide : l’Appam s'approche. Tout à coup, les faux bastingages s'enfoncent, lesprélarts sont abattus, et un croiseur apparaît, couvert de canons… Ce bateau – ou l’Appam lui-même transformé en croiseur auxiliaire, aurait coulé six ou sept bateaux rencontrés en route. D'où vient le mystérieux pirate? Est-ce un bateau anglais retenu à Hambourg qui a pu sortir et s'échapper? Qu'est-il devenu? Que va-t-on faire de l’Appam, prise allemande? Est-ce lui qui a semé des mines tout au long de nos côtes et bouché le port de la Rochelle? Tout cela prouve que les Allemands n'ont pas encore perdu leur énergie.

Chez nous, à la Chambre, mardi, séance houleuse, où les députés de gauche ont tenu Gallieni sur la sellette parce que le générald’Amade avait interdit aux soldats d'aller à certaines heures dans les cabarets de Marseille. On a vu une fois de plus que les cabaretiers sont le rempart et le plus ferme soutien de la foi républicaine…

13 février

Il souffle au ministère un vent de pessimisme et même de panique. On ne parle en sous-main que de la révolution que prépare Berthelot, sans doute au profit de Briand. Celui-ci est parti pour Rome avec Bourgeois, Albert Thomas et Margerie réchauffer un peu les Italiens et remettre en selle le cabinet Salandra. Les Italiens veulent bien faire la guerre, mais à condition de ne pas en souffrir et le charbon y est très cher… Pendant ce temps, Berthelot travaillerait. Il a créé avec François-Poncet la « Maison de la presse » pour la propagande, la presse, etc. et y a fourré tous ses amis, civils et militaires ; c'est le réservoir où il puise. On annonce que Blondel va être remplacé à Bucarest par Tardieu. C'est le premier pas – que seront les autres? D'autre part, le résultat des séances de la Chambre a été la suppression du sous-secrétariat de l'Aéronautique et la chute de Besnard, remplacé par le colonel Régnier.

Pendant qu'on affirme que la révolution gronde à l'intérieur, les Allemands préparent leurs attaques sur notre front: on assure sur Paris, à l’aide de gaz, ils attendent le temps propice. Cela paraît assez vraisemblable. Je sais bien que le grand quartier général ne veut pas y croire, mais il s'est toujours trompé. Les troupes dans les tranchées s’y attendent et elles redoutent beaucoup les gaz.

Reprenons les faits en les regardant du côté allemand. Car c'est de ce côté qu'est toujours venue l'initiative. Première phase, brusque attaque sur nous – elle échoue à la Marne par suite du manque de munitions; pour la même raison aucune décision n'intervient sur l’Yser. Chacun des deux partis se met au travail; en mai les Allemands sont prêts, et ils vont au plus pressé : ils font cette formidable campagne de Pologne qui rejette au loin l'armée russe et la rend immobile pour de longs mois. L'Autriche est sauvée. C'est maintenant la Turquie qui appelle au secours : en deux mois, la Serbie et le Monténégro sont rayés de la carte et les alliés abandonnent Gallipoli et tout espoir de marcher sur Constantinople.

Que vont faire les Allemands? Il y a un point d'orgue. Ils n'attaquent ni au Caucase, ni en Mésopotamie, où les Turcs tiennent les Anglais en échec, ni en Égypte, malgré l'appel et le désir des Turcs. Or pour réussir, ces attaques devraient avoir lieu de suite, surtout la dernière. Le fait qu'elles ne sont pas entamées est un symptôme qu'elles n'auront pas lieu. Quant à Salonique, malgré toutes sortes de menaces, on nous y laisse bien tranquille. Le peuple allemand est très mécontent et découragé : il y aurait eu encore d'autres émeutes à Berlin et la foule aurait riposté. Il faut une victoire sérieuse ; où la trouver, si ce n'est contre nous? Tout cela paraît logique. Cette attaque peut-elle réussir? Amener une percée, une rupture de notre front, la prise de Paris? Je ne crois pas que nous ayons très longtemps à attendre pour le savoir.

20 février

Le mauvais temps, qui fait gonfler la Seine, et amène des inondations partout, a fait cesser toutes les attaques partielles de l'ennemi sur notre front. Sur le front russe, calme.

Briand, Albert Thomas et Bourgeois sont allés en Italie remonter les esprits abattus et un peu effrayés de Salandra et autres. En Angleterre, on s'efforce de remédier à la crise du charbon qui se traduit pour l'Italie par une grande cherté de vie et qui n'est qu'une partie de la crise des transports maritimes. Celle-ci est très grosse ; les Italiens ont envoyé() des Planches à Londres pour la traiter, nous allons y expédier Sembat, Clémentel et autres qui se disputent entre eux et cherchent la bonne affaire – à savoir l'utilisation des navires allemands internés.

Le grand événement de la semaine et la prise d’Erzeroum par les Russes. Il y a longtemps que les alliés n'avaient eu une bonne nouvelle à annoncer. Aussi en a-t-on éprouvé un vrai soulagement. La ville, malgré des forts modernes en nombre considérable et une position qui paraissait très forte, a été enlevée en cinq jours. On n’a encore aucun détail sur le butin ni sur le nombre de prisonniers. Celui-ci ne semble pas être très grand et il semble que l'armée turque a pu s'échapper vers le sud. Dans ce cas, elle serait coupée en deux, une partie étant restée du côté de Trébizonde. Ce matin, on apprend que les Russes sont entrés àMouch.

Cela ne veut pas dire, comme écrit le Matin, que nos alliés menacent Constantinople; nous en étions tout de même plus près à Gallipoli. Mais Erzeroum et la clé de la haute Asie mineure et la répercussion sera importante en Perse et du côté de Bagdad.

En même temps, le Cameroun a été débarrassé des Allemands. Le dernier groupe qui tenait encore s'est rendu, le gouverneur avec un autre groupe est entré en Guinée espagnole où il s'est réfugié.

Sur mer, on pourrait dire que les sous-marins ont été plus calmes, s'il n’avait fallu déplorer la perte du croiseurAmiral Charner devant Beyrouth. On n’a retrouvé qu'un unique survivant.

Conversation intéressante avec Gaston Riou, l'auteur du Journal d'un simple soldat, récit de onze mois de captivité en Allemagne. Rentré en France en qualité d'ambulancier, il vient d'épouser Mlle Tirard. Il affirme que le blocus fait en Allemagne des effets terribles, que le peuple est absolument abattu, avec un moral déplorable, ne pensant plus qu'à la façon dont il pourra se procurer des vivres et de la bière. Les classes dirigeantes tiennent par orgueil : il ne faut croire personne venant d'Allemagne, tant les Allemands s'entendent pour cuisiner les gens et leur montrer les choses sous un jour faux : on l'a travaillé pendant 15 jours. Les soldats allemands se faisaient remettre des papiers par les prisonniers, attestant que ceux-ci avaient été bien traités : pour le cas où ils seraient pris à leur tour. Peur horrible d'aller sur notre front. Il va écrire dans le Petit Parisien. Ce sera d'autant plus intéressant que les Boches font en ce moment un immense effort de propagande pour répandre de mauvaises nouvelles et amener la paix. Alice Seydoux a reçu la visite d'une soi-disant française à l'accent germanique, sous prétexte de lui donner des nouvelles de son frère, et qui arrivait d’Allemagne. Elle a chanté les louanges des Allemands qui ne souffrent pas du tout de la guerre et aiment tant les Français – ici on souffre tant, ce n'est pas du tout comme à Berlin… C'est trop cousu de fil blanc…

27 février

La semaine tout entière a été marquée par l'attaque allemande tant annoncée qui a commencé le 21 sur le front nord de Verdun, entre la Meuse et la région d'Etain. Nos troupes, attaquées avec une violence inouïe et sous une débauche de projectiles se sont repliées sur deux lignes successives de défense. La journée du 25 a été mauvaise, les Allemands ayant enlevé laposition et le fort de Douaumont, une des clés du camp retranché. Je sais bien que ces forts ne jouent plus le même rôle qu'autrefois, mais la position domine Verdun et sa possession par l'ennemi eût rendu Verdun intenable. Nous aurions repris une partie du Douaumont – pas le fort lui-même semble-t-il – le 26.

Il semble que l'état-major n’ait pas vu tout d'abord que les Allemands faisaient là leur principale offensive. Il a pensé à une feinte et on a envoyé à Verdun qu'assez tard tous les moyens dont il dispose. Il a peut-être encore raison, les Allemands étant tenaces et ayant dit qu'ils pousseraient l'offensive jusqu'au bout. Ils massent, ou disent masser, beaucoup de monde en Belgique et c'est sans doute dans l'attente d'une attaque de ce côté que les Anglais ne bougent pas sur leur front. Sans quoi leur inaction, qui ferait une si utile diversion, serait incompréhensible.

C'est l'armée du Kronprinz qui attaque Verdun – l'empereur est près des troupes. Le prince, dont on connaît la brutalité et le peu de cas qu'il fait du sang des soldats, prend le taureau par les cornes : ce n'est pas toujours un mauvais moyen, et là, nous n'avons pas assez de champ pour reculer. Il faut tenir, ou laisser prendre Verdun, ce qui (je n'en sais rien) peut ne pas avoir une importance primordiale au point de vue militaire, mais en aurait une très grande au point de vue moral. Du coup, la Grèce et la Roumanie, qui penchent vers nous, passeraient de suite de l'autre côté.

La Grèce, ces temps derniers, a changé visiblement de tactique. Le prince Nicolas a envoyé au Temps une grande lettre explicative – puis le roi a reçu Sarrail, qui a été très acclamé à Athènes. Enfin le dit roi a déclaré que la Bulgarie restait l’ennemi héréditaire. Pendant ce temps, harcelé par les Anglais, le Portugal a mis la main sur les navires allemands encore dans ses ports. Il y en a 35 dans le Tage, 80 en tout. Ce sera un appoint utile à la flotte commerciale au moment où les Allemands s'apprêtent à recommencer sur de nouvelles bases (tout navire marchand armé sera considéré comme un croiseur auxiliaire) et sans doute aussi avec de nouveaux moyens la guerre sous-marine. L'inauguration aura lieu le 2 mars. Aux États-Unis, on s'agite, on parle, et on ne fait rien. Les Allemands voudraient que défense soit faite aux Américains de s'embarquer sur des bateaux armés ou portant des munitions. Wilson continue sa politique de juriste, ne pensant qu'à sa réélection.

5 mars

Après un ou deux jours de répit, où la canonnade n'a d'ailleurs pas cessé, et où l'on se demandait ce qu’allaient faire les Allemands, les attaques ont repris avec une violence inouïe sur le front nord de Verdun, débordant tantôt à l'est, tantôt à l'ouest, et se concentrant surtout sur le plateau de Douaumont. Les Allemands sont toujours dans le fort. Ils ont pris, perdu, repris le village qui est un peu au nord-ouest, sur la partie nord du plateau. Ailleurs, leurs attaques n'ont pu déboucher jusqu'à présent ; ils canonnent également à l'ouest de la Meuse, faisant une débauche de projectiles comme on n'en avait jamais vu. Le tout est de savoir si leurs provisions n'excèdent pas les nôtres et si nous ne nous trouverons pas à un moment pris de court ou gênés. C'est le général Pétain qui commande ; les troupes ont une grande confiance en lui. C'est lui qui l'été dernier avait percé du côté de Lens – on ne l'avait pas cru et pas suivi; c'est lui qui menait l'attaque de Champagne.

Tout pâlit à côté de Verdun, tout disparaît, même ce qui se passe aux États-Unis, où le Président a remis au Parlement la question de savoir s'il fallait interdire aux Américains de prendre passage sur des navires marchands armés contre les sous-marins. Le Sénat a renvoyé la motion sine die, la Chambre des Représentants ne s'est pas encore prononcée. En Suisse, il y a eu également de l'émotion. Deux colonels de l'état-major, Egli et Wattenwyls, communiquaient aux attachés militaires allemands et autrichiens des renseignements confidentiels puisés au déchiffrement même de télégrammes russes et autres. Le tribunal militaire les a acquittés, l'autorité fédérale militaire les a mis à la disposition. Nous ne disons rien ! Défendant ses subordonnés, le colonelSprecher, chef de l'état-major, a déclaré qu'il y avait neutralité et neutralité et a parlé des Anglais qui arrêtent le courrier postal! Nous manquons totalement d'énergie à Berne. Là encore, tout dépend de Verdun.

Samedi 4, une explosion formidable a détruit la fabrique de grenades installée dans le fort de la double couronne à Saint-Denis. Il y a de nombreuses victimes.

12 mars

Toujours Verdun. Les attaques se succèdent avec une violence accrue des deux côtés de la Meuse ; il semble que les cours répits sont uniquement dus à la nécessité d'amener de nouvelles troupes. Le 5 et le 6, les Allemands nous ont enlevé à l'ouest Forges et Regnéville, puis le bois des Corbeaux, en Woëvre, Fresnes. Nous reprenons, puis reperdons le bois le 9. En même temps, des attaques violentes à l'est de Douaumont font pénétrer les Allemands dans le village de Vaux. Ils affirment avoir pris le fort de Vaux – et sont obligés de démentir. Il est très difficile de juger et de se rendre compte. On assure que nos pertes ne sont pas très lourdes – 53000 hommes, y compris les 15575 prisonniers faits dans les premiers jours – que celles des Allemands sont formidables: on va jusqu'à 160000 hommes, même plus loin. En tout cas, voilà 20 jours que dure la bataille, la plus terrible qu’on n’ait jamais vue. Elle ne semble pas près de finir. Lequel se lassera le premier? Y aura-t-il une défaillance? Les Allemands s'arrêteront-ils faute de troupes d'attaques? On dit qu'ils amènent leur troisième armée, deux ayant déjà fondu.

Le monde est haletant et ne regarde que Verdun. Déjà notre résistance étonne. Les Allemands avaient tellement affirmé qu'il en serait de nous comme des Russes, comme des Serbes – et ils en sont réduits à faire des communiqués mensongers. Le Reichstag ouvre le 20, le quatrième emprunt de guerre est en cours. Les conférences des trois pays scandinaves à Copenhague sont ouvertes depuis le 9, la tension avec les États-Unis est grande; le 9 également, l'Allemagne se déclare en guerre avec le Portugal qui a saisi les bateaux allemands réfugiés. En Orient, les Bulgares et les Turcs sont las: il faut la victoire, on l’escomptait, et malgré l'assurance donnée à Berlin que tout marche comme un mouvement d'horlogerie, il semble qu'elle soit en retard. Nous résistons trop, et notre résistance provoque l’admiration de nos alliés, pas encore celle des neutres, qui attendent la fin pour se prononcer.

Ainsi le Portugal s'est décidé à saisir les bateaux allemands dans ses ports. Il y en aura 80 en tout, et l'Allemagne s'est déclarée en guerre avec lui. C'est un ennemi peu dangereux, mais les bateaux seront un bon appoint et les Açores et Madère des bases utiles contre les sous-marins allemands. Ceux-ci ont recommencé ou plutôt continué leur guerre sans merci. Ils ont coulé un bateau à un mille de Boulogne, coulé également la Louisiane gros cargo de la CGT qui venait de la Nouvelle-Orléans.

Aux États-Unis, la Chambre des Représentants a voté pour Wilson, comme le Sénat. Une incursion du général mexicain Villa, fomentée par les Allemands, a été repoussée par les troupes américaines : les Yankees nous vendent trop et trop cher pour nous lâcher.

Au ministère, le service de Gout – guerre économique – est devenu formidable. En voici le tableau – pour mémoire :

Sous-directeur: Gout.

Jurisconsulte: Fromageot

Dérogations et exportations: Péan, avec deux personnes et Barré de Lanoy.

Puis moi, avec Clauzel et Valentini (marine et comité de restriction), Kahn (Extrême-Orient et S.S.S. (Suisse) avecBradier; D’Anglade pour le comité de rationnement; directement avec moi : trois femmes, le lieutenantMeyrier comme agent de liaison, Alicot (Hollande),Zarpicki (pays scandinaves), Mathieu (Suisse),Barbier (midi),Wiet (Orient). Sans compter, pour les télégrammes à arrêter Delavaud, Toutain, Fouques-Duparc, etc. Cela fait beaucoup de monde –et encore plus de papiers !

19 mars

La troisième phase de l'attaque a commencé après un arrêt de 72 heures. Les attaques ont alors repris, mais plus espacées et il semble plus décousues, tantôt contre le Mort-Homme à l'ouest, tantôt contre Vaux. Aucune n'a eu de résultat. L’ennemi montre également une certaine activité du côté de l’Aisne, et nous y massons des troupes.

La prolongation de la résistance de Verdun – je ne dis pas autre chose – amène certainement un certain désarroi en Allemagne. Les Allemands annoncent qu'ils vont employer des moyens bien plus formidables, et on peut se demander lesquels. Ils feront venir la garde, les troupes qui sont en Serbie, des Autrichiens, 40 pièces de 420. Cela semble vouloir dire qu'ils vont s'entêter. Le Reichstag a repris ses travaux le 15, jour où les Allemands devaient entrer à Paris ou au moins à Nancy. Helfferich a fait un discours financier qui suscite des commentaires assez âpres : on a reculé jusqu'au 24 l’exposé général de Bethmann-Hollweg et Tirpitz a dû donner sa démission. Ceci est très symptomatique. Est-ce parce que le chancelier a voulu éviter la brouille qui menaçait avec les Etats-Unis? Est-ce parce que Ballin a voulu empêcher la réquisition des navires allemands par les neutres? L'exemple du petit Portugal a de suite excité les sud-américains, surtout les Brésiliens. Les Allemands ont en effet mis la main depuis le début de la guerre sur les stocks de café déposés à Hambourg et propriété du Brésil : celui-ci en revanche prendrait les bateaux allemands réfugiés dans ses ports? Et les Allemands redoutent de voir leurs bateaux servir aux alliés, ce qui se comprend.

Les Italiens font une petite offensive. Ils ont des difficultés intérieures. Les Russes avancent en Arménie, mais cela n'a pas encore d'effet au point de vue général. Les Anglais sont en très mauvaise posture en Mésopotamie et ne peuvent dégager le généralTownshend, assiégé à Kut.

Dans le nord, les états scandinaves ont eu une réunion à Copenhague; la Suède n'a pu entraîner les deux autres dans la voie de la neutralité pro-allemande et le 17, le Danemark a laissé des négociants signer avec nous un accord sur le commerce de contrebande.

Les Allemands ont coulé (mine ou sous-marin?) le grand paquebot hollandaisTubantia au lendemain du départ de Tirpitz. Les Hollandais ne sont pas contents.

Chez nous, maladie de Gallieni, qui ne s'entendait plus avec le gouvernement. Il s'en va, et après un intérim de 24 heures de l'amiral Lacaze, la Guerre passe au général Roques, du génie, ancien chef de l'aviation, qui commandait une armée en Lorraine. C'est Joffre consolidé, ce qui est certainement un bien.

26 mars

Les trois premiers jours de la semaine, attaques à l'ouest de l’Aisne du côté deMalancourt. Elles ont donné aux Allemands le bois d’Avocourt, mais rien d'autre, et depuis il n'y a eu que les canonnades habituelles. À Berlin, ou de Berlin, on annonce toujours des choses formidables : Verdun sera emporté à tout prix, on fera une attaque générale partout à la fois; et nos avions signalent de l'artillerie lourde un peu partout. Le monde militaire allemand serait dans un état de « fauve blessé ».

L'offensive italienne n'a pas eu de suite. Nos bons alliés ont même perdu quelques tranchées. Les Russes se sont mis à attaquer entre Riga et Dvinsk. Ils ne semblent pas gagner beaucoup de terrain, mais cela gêne les Allemands qui avaient dégarni ce front à l'extrême. De même, en Macédoine, il y a quelques escarmouches. Les Allemands y ont encore une ou deux divisions, ils n'ont pas osé laisser les Bulgares seuls. Au Caucase et en Perse, bien que les Russes aient occupé Ispahan, leur avance ne donne rien d’utile.

La guerre sous-marine continue. Vendredi, le paquebot de Folkestone à Dieppe, Sussex, a été torpillé – il a pu rentrer à Boulogne, mais il y a 50 victimes. On assure que les nouveaux sous-marins allemands (tous les mois on nous annonce ces nouveaux sous-marins) sont plus rapides et plus puissants que leurs devanciers.

Une grande réunion des alliés se prépare à Paris. Les ministres anglais arrivent ce soir ; Cadorna y est venu, est allé à Londres et en revient. Le prince Alexandre de Serbie est arrivé, très acclamé. Il a amené avec lui un certain nombre de soldats serbes : j'en ai vu passer ce matin, en troupes : ce sont des hommes superbes, l'air puissant des militaires qui vous dédommage des Anglais amateurs et des pitoyables Belges.

J'ai vu hier Sugny, qui a été mis à la retraite. L'amiral Lacaze a saisi l'occasion d'une nouvelle disposition sur le rajeunissement des cadres pour mettre à la porte tous ceux qu'il n'aimait pas. Il a vu l'amiralAmet qui vient de Verdun : les Anglais nous ont prêté de l'artillerie lourde. Il n'a pas été frappé par notre organisation. Enfin! Les Allemands auraient bien perdu 200000 hommes et nous 80000, dont plus de 30000 prisonniers. Il est vrai qu'on apprend des nouvelles de dépenses (?) de plus en plus fréquentes. Le fils desGraunet a été tué il y a quatre jours.

2 avril

Les deux premiers jours de la semaine ont été marqués par la réunion des huit alliés aux Affaires étrangères. Il y avait les ministres anglais, Grey, Asquith, Lloyd George, Kitchener; il y avait Salandra et Sonnino, Cadorna, Dall’Allio; il y avait Broqueville, les Russes, les Serbes, les Monténégrins, etChagas pour les Portugais. Daeschner avait bien recommandé de ne rien lui dire. Il y a eu des dîners, des palabres, et enfin on a publié quatre résolutions qui donnent les résultats de ce congrès. Le meilleur en est la constitution d'un bureaud’affrètements interalliés à Londres – déjà décidé d'ailleurs – et la répartition de la charge des frets entre les alliés, ce qui a fait le bonheur des Italiens. On créera également un comité commun à Paris pour la guerre économique. Là, on revient à la vieille idée de Théry. Il faudrait que ce comité eût pouvoir exécutif; ce ne sera pas facile à organiser.

Pendant ce temps, la lutte a continué sous Verdun. Nous avons repris la «corne» du bois d’Avocourt, mais perdu Malancourt et ce que nous tenions encore de Vaux. Une lettre de Fouchet, maintenant à l’arrière avec ses territoriaux, montre quelle horreur est cette bataille, et que bien des précautions n’ont pas été prises, qui auraient dû l’être.

Le général Dubail est nommé gouverneur militaire de Paris à la place de Maunoury, vraiment trop atteint par sa terrible blessure. On parle toujours d’une offensive générale au printemps. Je voudrais que tout l’effort fût porté sur l’Orient.

9 avril

Les attaques sur Verdun ont continué toute la semaine; nous avons eu des contre-attaques qui ont rétabli notre front sur la ligne de Douaumont, mais à l'ouest de la Meuse, les Allemands ont avancé, ont prisHaucourt, au sud de Malancourt, et ont avancé encore au sud ; ils s'infiltrent ainsi entre nos positions de Bethincourt, du Mort-Homme, du bois d’Avocourt et petit à petit les isolent. De ce que nous savons, ils sont décidés à prendre Verdun « coûte que coûte » pour aller après à Paris. En attendant, nos alliés les laissent bien tranquilles. Les Anglais réclament plus de mulets pour équiper leurs troupes de Salonique qu’il n'y en a dans le monde entier et manifestent l’envie de les retirer quand les Serbes seront arrivés, ce qui se prépare lentement. Sur notre front, ils se déclarent trop peu nombreux, manifestent de l'inquiétude et ne croient pas pouvoir être prêts pour la « grande offensive générale » dont tout le monde parle – trop. Ils sont très en retard pour la fabrication des munitions. Heureusement que cinq raids successifs de zeppelins sur la côte ont eu pour résultat de faire cesser la grève des ouvriers de la Clyde. Lloyd George se montre assez découragé, le ministère est très menacé et craint beaucoup pour son existence la chute attendue de Townshend à Kut el Amara; les Anglais ont bien enlevé quelques lignes de Turcs pour aller au secours des assiégés, mais le Tigre est en crue, le terrain très difficile et à Kut on est à bout de vivres. Ce sera encore un désastre qui fera gros effet en Orient et sera uniquement dû à la stupidité des Anglais.

Les Russes d'ailleurs ne vont pas mieux. Au moment où l'on s'y attendait le moins, et où les journaux annoncent chaque soir la prise de Trébizonde et de Bagdad, le grand-duc Nicolas nous crie au secours, disant que les Allemands et les Turcs envoient des renforts sur lui (ce qui est vrai) et que si nous ne coupons pas le Bagdad à Alexandrette, il va reculer. Il n'avait rien annoncé de cela et on n'en avait pas parlé à la conférence. Je suis tranquille, on ne fera rien, et les Russes reculeront; et la partie de printemps sera perdue en Orient après avoir si bien commencé: il y a un an que nous devrions être à Alexandrette. En Russie même, le ministre de la Guerre,Polivanov, a été remplacé parChouvaïev. Le tsar accusait le premier de n'avoir pas été assez énergique dans les grèves de Poutilov, où le travail reprend sous la direction du gouvernement. Il faudra deux mois pour que le rendement soit le même qu'avant. Enfin on prévoit la réouverture d’Arkhangel et les fusils, pris tout l'hiver dans les glaces, commencent à arriver. Les Allemands se prépareraient à profiter de la situation pour faire une vigoureuse offensive par terre et par mer sur Riga ou Petrograd et comme le mauvais temps a arrêté l'offensive russe, il est probable qu'il se passera quelque chose de ce côté.

Mais les grands événements de la semaine ont été le discours de Bethmann-Hollweg au Reichstag et les armements de la Hollande. Le Chancelier a été un peuraseur: il a dit que l'Allemagne voulait la paix du monde et la liberté, il a parlé d'une Belgique qui ne serait plus sous la coupe anglaise, et de la Pologne libre, et des propositions de paix qu'il avait faites en décembre et que les alliés n'avaient pas écoutées. Tout cela ne signifie rien.

Quant aux Hollandais, ils ont rappelé des classes, supprimé les congés. Nous avons su le fin mot par Allizé. Guillaume II, toujours bienveillant, a fait dire à la reine que les Anglais avaient demandé le libre passage pour leurs troupes par la Zélande et que si les Hollandais ne prenaient pas les mesures en conséquence, il les prendrait à leur place : c'était le coup de la Belgique renouvelé. Les Hollandais ont eu peur affreuse et ont tout mobilisé : ils ont bien fait et nul ne peut les en blâmer.

16 avril

Jusqu'à mardi 12, les assauts allemands ont continué avec une ardeur sauvage à l'ouest et à l'est de la Meuse. À l'ouest, nous avons dès le 10 évacué Béthincourt et les Allemands ont gagné du terrain sur les pentes du Mort-Homme. Ailleurs ils ont été repoussés. Depuis, le temps a tourné à la tempête d’ouest, et il n'y a pas eu d'attaque, car les Allemands n'aiment pas les faire quand ils ne peuvent employer leurs moyens favoris des gaz et des liquides enflammés.

Pendant ce temps, nos parlementaires ont été en Angleterre, et Asquith leur a fait un discours qui semble bien être la contrepartie de celui du Chancelier. On ne fera pas la paix avant d'avoir obtenu le but commun: Belgique, Serbie, France – mais rien sur l'Alsace. Au fond, pour la première fois, de part et d'autre, on a posé de vagues buts entre lesquels doit se faire la paix… Les points de vue se rapprocheront, il le faudra bien.

Les Américains, ou du moins Wilson, se donnent beaucoup de mal pour le Sussex. Ils vont demander si les Allemands l'ont fait exprès. Certainement non! et tout ira bien. Nous savons le numéro du sous-marin qui a torpillé et le nom du commandant.

Le Sénat s'occupe de taxer lesdenrées, la Chambre les loyers: demi-mesures timides, sans énergie, qui entament l’ancien droit sans en créer un nouveau.

Au ministère, Berthelot s'occupe de faire faire un tennis dans les jardins : coût : 30000 francs.

23 avril. Pâques

Depuis le 12, il n'y avait pas eu d’attaque sur Verdun à cause peut-être du temps, qui est affreux, peut-être aussi de l'obligation d'amener d'autres armées : celle de von derGallwitz, arrivée de Bulgarie et en réserve à Reims vient d'être mise en ligne. Le lundi 17, une attaque extrêmement violente a été menée sur un front de 4 km à l'est de la Meuse jusqu'au Douaumont; les Allemands n'ont pénétré chez nous que sur un point. Le 19, ils ont lancé trois attaques excentriques sur les Eparges et le 21, Vendredi Saint, ils attaquent entre Douaumont et Vaux; le lendemain également: en tout, cinq attaques dont quatre à l'ouest de la Meuse, sur le Mort-Homme.

Albert de Bary vient me voir. Nous avons perdu plus de 100000 hommes, les Allemands plus de 200000 ; ils ont amené toutes leur forces d'attaques – ils n'en auront plus après, mais nous serons à bout. Quelle effroyable saignée ! Il assure que les Anglais font beaucoup de progrès et se mettent tout à fait à notre école : ils font bien, car s'ils ne marchent pas, qui fera quelque chose?

Du côté russe, on est comme toujours dans l'incertitude. Ils déclarent qu'ils ont abandonné l'Asie Mineure et pourtant, ils ont pris Trébizonde, ce qui leur donne la route de ravitaillement d’Erzeroum. Leur activité est absolument nulle sur le front allemand, et pourtant, les glaces fondent et les fusils et les cartouches pris dans l'océan glacial commencent à leur arriver. Enfin 8000 Russes ont débarqué à Marseille et on les envoie sur le front : dans un camp, en attendant. À Salonique, rien. Et Albert affirme qu'on ne peut rien : aussi les Grecs sont-ils de plus en plus insupportables et refusent de laisser passer l'armée serbe par chemin de fer. Les Roumains ont fait un traité avec l'Allemagne, lui vendant 100000 wagons de blé et recevant en échange des locomotives et des produits chimiques.

Les Américains ont répondu enfin aux Allemands. Le président Wilson a exposé sa politique au Congrès dans un discours très élevé et très net. Sa note à l'Allemagne est paraît-il encore plus nette. «Nous sommes, dit-il, les porte-parole responsables des droits de l'humanité ». Va-t-il prendre enfin le rôle qui l’attend depuis si longtemps? Les Américains entreront dans la guerre, car ils ne laisseront pas le Japon poser sans eux la question chinoise.

24 avril

La note remise le 20 à Berlin a été publiée par l'agence Wolff. Elle ressemble point pour point au discours de Wilson et expose, dans un langage très digne, le regret qu'ont eu les États-Unis de constater que malgré ses promesses réitérées, le gouvernement allemand était incapable de faire la guerre sous-marine conformément à ses engagements. Les cas de la Lusitania, de l’Arabie, du Sussex en étaient la preuve. La note finit ainsi : « A moins que l'Allemagne n'annonce immédiatement qu'elle abandonne ses méthodes actuelles d'attaques sous-marines contre les navires transportant des passagers et des marchandises, les États-Unis n'auront d'autre choix que la rupture des relations diplomatiques. C'est avec la plus grande répugnance que le gouvernement des États-Unis fait une demande de ce genre, mais il se voit obligé de l'entreprendre au nom de l'humanité et des droits des nations neutres. »

30 avril

On peut dire que les Anglais ont eu une semaine de Pâques agitée. Le lundi, les Allemands tentaient un débarquement d'armes en Irlande, au sud-ouest, avec l'aide de Sir RogerCasement, ancien consul et traître. Celui-ci s'est fait prendre dans le canot du sous-marin qui le débarquait; le navire camouflé en cargo hollandais qui portait les armes a été capturé et s'est fait sauter – mais l'équipage a été pris.

Le lendemain, en même temps qu'un raid de zeppelins, des croiseurs de bataille allemands bombardaientLowestoft. L'escadrille de défense était obligée de rentrer avec des avaries. D'autres croiseurs légers perdaient le contact de la flotte allemande qui rentrait après besogne faite sans que l'escadre anglaise du nord pût la joindre.

Le 29, séance secrète du Parlement sur la question militaire : devant l'attitude des parlementaires, Asquith retire son bill. Il semble que mené par Carson, le Parlement incline à la conscription.

En même temps, des troubles sérieux éclatent en Irlande. Évidemment, c'était le mouvement que devait seconderCasement; l'association des Sinn Fein est maître de Dublin ; les troupes du gouvernement cernent la ville. Un parti de révoltés est détruit dansPhoenix Park mais aujourd'hui Sackville Street est aux mains des dissidents. Des troubles ont ailleurs éclaté un peu partout dans les comtés.

Enfin le vendredi, tout le front anglais a été attaqué en France : c'est sans doute le prélude d'une attaque plus à fond – on s'y attend. Ajoutons trois raids de zeppelins sur l'Angleterre, un essai de bombardements sans résultat appréciable par les forces anglo-françaises de la côte de Zeebrugge, le cuirassé anglais Brussel qui saute à La Valette sur des mines, les avatars des troupes anglaises à Katia à l’est du canal de Suez et pour le bouquet la reddition de Townshend à Kut el Amara avec 8500 hommes. Pour des gens qui aiment les vacances calmes, les Anglais ont été secoués. On dit que cela activera le vote de la conscription, peut-être aussi la chute de Grey et d’Asquith, vraiment vieux jeu, libérâtres et pacifistes.

Sur Verdun, bombardements et attaques qui faiblissent et s’espacent. Après plus de deux mois, l'immense bataille languit. Les Allemands vont porter ailleurs leurs efforts : sur le front anglais? Sur le front russe? Les Russes annoncent déjà que s'ils sont attaqués à l'improviste dans la région de Dvinsk, où les Allemands ont fait de prodigieux travaux de chemins de fer et de route, ils seront obligés de reculer. Arkanghel n'est toujours pas libre et on attend avec impatience le moment de pouvoir y porter armes et munitions : les Allemands vont peut-être profiter pour attaquer avant la débâcle.

Les Allemands préparent leur réponse à la note américaine. On prévoit qu'ils vont céder, quitte à recommencer et à tâcher d'amener des adoucissements dans le blocus. L'ambassadeur des États-Unis, Gerard, a été mandé par l'empereur au grand quartier général.

7 mai

La réponse allemande a été remise et publiée le 5. Après un long réquisitoire, où les Allemands se plaignent notamment des quantités de munitions que les États-Unis envoient aux alliés, elle déclare que le gouvernement impérial va donner l'ordre aux sous-marins de ne pas couler de navires sans avertissement et de mettre les passagers en sécurité, à la condition que les États-Unis obtiennent que les Anglais reviennent immédiatement au droit des gens en ce qui concerne le blocus. Les Allemands oublient que leur décision de faire la guerre sous-marine est du 18 février 1915, et que les alliés n'ont pris que le 12 mars, à titre de représailles, les mesures qui ont abouti aux ordres du Conseil du 11 et ont organisé le blocus. Les États-Unis le savent mieux que personne.

Nous nous efforçons de dire que la note est inacceptable : elle va prolonger sans doute le malentendu et c'est ce que veulent les Allemands.

L'émeute irlandaise a été étouffée dans le sang : Sackville Street n'est plus que ruines – mais la chambre des Communes a voté en deuxième lecture, à une grosse majorité, le bill du service obligatoire. C'est une date dans l'histoire de l'Angleterre.

Un autre raid de zeppelins a eu lieu dans la nuit de mardi à mercredi et York a été fortement bombardé, la presse anglaise n’a donné aucun détail. Au retour, un zeppelin a été détruit près du Holstein par des croiseurs anglais, un autre s'est échoué àStavanger.

Enfin à Salonique, un troisième a été incendié à coups d’obus par l'escadre franco-anglaise. De ce côté, nous avons occupé Florina et nous attendons les Serbes qui débarquent, pendant qu'on se bat avec les Grecs pour obtenir leur passage par terre. Il n'y a plus en face de nous que des Bulgares; on a fait des prisonniers boches – qui ne parlaient que bulgare!

Pendant ce temps, les Turcs commencent le massacre des Syriens qu'ils vont exterminer comme ils ont fait des Arméniens : nous ne faisons rien. Il paraît que nous ne pouvons pas aller à Alexandrette, ni en Syrie. La défaite des Anglais arrête tous les espoirs d'avance des Russes, qui du reste ne sont pas assez équipés et voient marcher contre eux des forces turco-allemandes supérieures. Seul un secours venant d'Alep changerait la situation : les Italiens viendraient sûrement à Adalia, les Syriens se soulèveraient, les 120 000 Anglais d'Égypte seraient libérés, et les Allemands ne recevraient plus les citrons, en attendant les blés, de Syrie. Faute, faute énorme presque égale à celle par laquelle, l'an dernier à pareille époque, on n'a pas tout sacrifié à la marche sur Constantinople.

En Russie, rien, la mer Blanche est toujours prise.

Les Anglais déclarent avoir 5 millions d'hommes : en Artois ils ont fait une attaque, ramené cinq prisonniers et tué dix Allemands…

Chez nous, à l'ouest de Verdun, nous avons élargi et consolidé nos positions du Mort-Homme du 29 avril au 3 mai.

Les 4 et 5, attaques allemandes à la suite desquelles nous évacuons les tranchées de la pente nord de la cote 304 (ouest du Mort-Homme). À l'est de la Meuse, nous avons occupé une tranchée allemande au Douaumont. Combats partiels sur d'autres points du front. C'est le général Nivelle qui a pris le commandement à Verdun, Pétain ayant le groupe d'armées du centre. Pendant que notre armée s'épuise sous Verdun, nos alliés nous regardent faire : ils ne nous retrouveront plus quand il faudra mener l'offensive générale.

14 mai

Les Allemands n'ont pas cessé d'attaquer pendant toute la semaine sur les deux rives de la Meuse. Les attaques ont été particulièrement violentes dans la nuit du 8 au 9. Elles n'ont pas procuré à l’ennemi de gain appréciable.

En même temps, les Allemands attaquent sur le front russe, préparant une offensive du côté de Dvinsk-Riga. Les Russes n'ont pas encore leurs fusils, le chenal de la mer Blanche n'étant pas dégagé et ils ont l'air fort inquiets. On se demande ce qu'est devenue cette immense armée russe, et il semble qu'elle ait bien du mal à se relever moralement du coup formidable que lui ont asséné les Allemands. Nos amis anglais qu’on dit en « splendide » état, ont fait leur prisonnier(). C'est tout – c'est peu.

La réponse de Wilson aux Allemands paraît le 9 : courte et sèche. Les États-Unis enregistrent la promesse des ordres donnés aux sous-marins, mais ne peuvent tenir aucun compte de la condition d'une action sur l'Angleterre. La question est « absolue et non relative ». Les Allemands encaissent sans mot dire, le parti qui ne veut pas de rupture avec les États-Unis est décidément le plus fort aujourd'hui à Berlin.

Quelque chose change en Allemagne :Delbrück, ministre de l’Intérieur, et renvoyé, on le remplace parGroeben, et on nomme un ministre des approvisionnements, le bavaroisHertling ; la disette joue un rôle évident, les émeutes graves se multiplient, et le blocus n'est pas une fiction. Bülow a été appelé par l'empereur. De tous côtés, on parle de paix ; certainement les Allemands font tout pour l'amener, et ils ont menti effrontément dans leur note aux Américains en disant qu'ils l’avaient proposée deux fois. Les rodomontades de Bethmann-Hollweg à la tribune ne constituent pas des propositions.

Les Allemands contiennent Verdun par force, ils vont attaquer en Russie. Il leur faut le succès, et nous, il faut absolument que nous tenions et que nos alliés fassent davantage, pour arriver à un résultat définitif.

Il y a eu dans notre presse une polémique fâcheuse sur Verdun : le Matin du mercredi a publié un article signé « un combattant » et disant que Castelnau avait dès son arrivée à Verdun contremandé les ordres du généralissime d'évacuer la rive droite de la Meuse et que jusque-là on n'avait rien fait que préparer la retraite. Le lendemain, note officielle disant que Joffre avait dès le 23 février donné l'ordre de tenir coûte que coûte là où on était. Le système de ne pas nommer les chefs était encore le meilleur…

Pendant ce temps, les prix montent, les vivres augmentent et les Anglais ne se pressent pas de prendre des mesures efficaces pour nous aider.

21 mai

Depuis jeudi, de très violentes attaques se succèdent contre la cote 304 et le Mort-Homme. Après des essais infructueux sur Avocourt, les Allemands ont réussi à pénétrer dans nos tranchées au Mort-Homme. Ilssucent notre armée de ce côté: ils y perdent aussi du monde et on se demande d'où viennent ces nouvelles armées qui toujours se retrouvent prêtes à attaquer.

Sur le front oriental du Trentin, les Autrichiens ont attaqué vigoureusement et repoussé les Italiens et leur ont fait de nombreux prisonniers. Si leurs progrès continuent, les Italiens seront pris à revers sur l’Isonzo et se trouveront en très mauvaise posture.

Nous avons cru un instant que la Suède allait partir en guerre. Il n'a fallu rien moins qu'une déclaration des Anglais et des Français que les fortifications des îles Aland seraient démolies à la paix et des assurances données par la Russie pour amener Wullenberg à faire un discours nettement pacifique. On est donc tranquille de ce côté pour un temps.

Nous sommes moins fixés en Roumanie, nous y changeons Blondel contre Saint-Aulaire: il faudrait surtout que les Russes se décident à faire quelque chose et ils ne bougent pas. Viviani et Thomas en reviennent : peut-être diront ils quelque chose sur ce qui se passe à Petrograd.

Crise économique : les Allemands font du socialisme à outrance et vont nommer un dictateur économique. Chez nous, on commence à taxer, on interdit l'importation d'une quantité de denrées de luxe qui encombraient les bateaux, mais rien n'est fait pour les frets. Les Anglais ne se pressent pas de réunir le comité interallié chargé de régler la question et Runcinan a quitté Paris sans même régler la question du charbon.

Vu Chevailly: noir sur la question intérieure : les Allemands veulent la paix et travaillent nos parlementaires qui se persuadent qu'une paixfourrée serait une solution heureuse; Caillaux serait le maître et Berthelot son Mazarin.

De plus en plus, les Allemands tâtent les neutres sur la paix et font chez nous une campagne qui porte ses fruits malgré les discours de Poincaré et de Briand. Olivier, qui est à un dépôt d'artillerie lourde à Créteil, dit que les hommes ne parlent plus que de la paix et disent que ce sont les députés qui ont voulu la guerre. En Allemagne, le désir n'est pas moins grand, et ce que je crains, c'est que nous nous trouvions en face de propositions tellement larges des Allemands que l'opinion publique nous empêche de les repousser.

Les Anglais ont pourtant leurs 5 millions d'hommes, les Russes – Picot le dit – en ont 8 millions, mais tout cela ne fait rien, reste l'arme au pied, pendant que la bataille continue à Verdun avec la même intensité.

Sur la rive gauche, les Allemands ont pénétré dans nos tranchées du Mort-Homme; nous avons contre-attaqué, mais mardi une attaque furieuse a progressé à l'est du Mort-Homme en nous enlevant le village de Cumières, où nous avons repris pied samedi. À droite, une attaque nous a un instant rendu presque tout le fort de Douaumont, les Allemands l'ont repris mercredi – et on s'est battu toute la semaine avec furie de ce côté.

À Salonique, rien; Sarrail demande des troupes qu'il sait qu'on lui refusera pour avoir un prétexte à ne rien faire.

Au Caucase, les Russes ne bougent plus. Les Allemands amènent du monde en masse : l'armée turque, comprenant des Allemands et des Autrichiens, serait de 600000 hommes. Le grand-duc en a 120000. Pourtant, Picot dit qu'il a tellement crié (le grand-duc) qu'on va porter son armée à 300 et peut-être à 500000. Le 21 mai, unesotnia est arrivée jusqu'au camp anglais devant Kut; ce n'est pas la jonction, mais cela montre qu'elle pourrait s'opérer. Nous nous contentons de protester auprès des États-Unis contre les atrocités des Germano-Turcs qui font mourir de faim les Syriens comme ils ont massacré les Libanais.

Picot dit que la Russie est au XVe siècle : Raspoutine tout-puissant sur l'impératrice à qui il fait croire qu'il tient dans sa main la vie du tsarévitch. Pays décevant, asiatique. Que feront-ils?

Les Italiens continuent de reculer sous la poussée autrichienne.

D'Allemagne, les nouvelles sont plus mauvaises et semblent s'aggraver. Helfferich a été nommé ministre de l'Intérieur à la place deDelbrück et on a appelévon Batocki, gouverneur de la Prusse orientale, à une sorte de dictature sur les vivres. On affirme que la révolte gronde, que le peuple veut la paix à tout prix, que l'armée même commence à être rationnée.

4 juin

Depuis le 28, après un repos de 24 heures, la lutte a fait rage autour de Verdun. La bataille plus violente que jamais n'a pas cessée un instant. Falkenhayn, dans un ordre du jour, a dit qu'il fallait avancer coûte que coûte et sans tenir compte des pertes. Et les troupes allemandes, avec un mépris de la mort qui tient du prodige, ont accumulé pertes sur pertes, mais ont gagné un peu de terrain. Du 29 au 31, la bataille est à l'ouest de la Meuse. Notre ligne va du sud de Cumières à la cote 286 du Mort-Homme, les pentes sud de la cote 304, la cote 287 et la corne du bois d’Avocourt. L'ennemi essaye de déborder du bois desCaurettes et de Cumières; au sud du bois, nous abandonnons notre première ligne de tranchées, mais à l'ouest, l'ennemi ne peut atteindreChattancourt. À partir du 1er, la lutte reprend sur la rive droite, de Douaumont à Vaux et Damloup. Le village est en partie occupé, les Allemands débordent au sud du bois de la Caillette et de l'étang de Vaux. Le lendemain, ils entrent dans les fossés nord du fort de Vaux. Nous savons que les Allemands amènent contre Verdun toutes leur forces disponibles et désorganisent le front russe sur lequel ils savent sans doute qu'il ne se passe rien. Pourquoi?

Les Italiens reculent encore sous la poussée autrichienne ; ils sont maintenant sur les derniers renforts au nord de la plaine de Vicence : on dit qu'ils contiennent des Autrichiens, mais ils le disent depuis le premier jour.

Pendant ce temps, un coup de théâtre s'est produit à Salonique et naturellement l'initiative en est revenue à nos ennemis. Les Bulgares, précédés d'officiers allemands, ont pris les forts qui entourentDemir-Hissar au défilé de laStruma et occupé la ville. Les Grecs sont partis après une molle protestation. Il semble que Sarrail pousse ses troupes vers l'est, et il a déclaré l'état de siège à Salonique. Le roi Constantin a déclaré à Guillemin qu'il était enchanté, que nous allions recevoir une pile, que nous ne pourrions rien faire, etc.

Dans la nuit du 31, une escadre anglaise a rencontré l'escadre, ou plutôt la flotte allemande, sur la côte du Jütland. Les Anglais ont éprouvé de lourdes pertes, qu'ils avouent carrément : la Queen Mary,battle-cruiser de 28000 t, deux croiseurs de 18000 t, trois de 13000 t et au moins huit contre torpilleurs. Les Allemands avouent un cuirassé de 13000 t et un petit croiseur ; il semblerait qu'ils aient fait des pertes à peu près égales aux pertes anglaises. Que s'est-il passé? Les Anglais disent que les Allemands voulaient faire une sortie vers le nord et qu’elle a été arrêtée, les Allemands disent qu'ils ont remporté une grande victoire et ils ont pavoisé. Il semble qu'une escadre anglaise s'est trouvée aux prises avec presque toute la flotte allemande sortie duSkager-Rack, qui s'est repliée sur ses bases quant elle a vu arriver la flotte de Jellicoe. Les Anglais ne cachent pas avoir subi de très lourdes pertes, mais les Allemands ne sont pas sortis.

12 juin

La semaine a été fertile en événements de toutes sortes. D'abord on a eu quelques nouvelles sur la bataille navale. Les Anglais sachant que les Allemands allaient sortir des détroits, ont envoyé leur escadre de croiseurs leur couper la route. Toute la flotte allemande est tombée sur cette escadre et s'est enfui lorsque les cuirassés de Jellicoe sont arrivés à la rescousse. Les Allemands n'avouent leur perte de petit à petit : le battle cruiserLützow de 28000 t, et le croiseur Rostock. Les Anglais assurent qu'au moins deux grands cuirassés allemands sont coulés : les Allemands ont interdit l'entrée de leurs ports de guerre au public, ce qui prouve qu'ils ont des pertes à cacher. Mais ils ont pris leur revanche sur un autre terrain et on a appris le 6 avec douleur que le croiseur Hampshire qui transportait Kitchener en Russie avait sautéau large des Orcades. On a retrouvé onze marins, tout le reste a péri. Sans doute est-ce une mine plutôt qu'une torpille, mais le désastre n’en est pas moins terrible. Kitchener partait pour Petrograd régler des questions militaires et financières. C'était certainement le plus grand nom de l'Angleterre et il est le créateur de l'armée de guerre anglaise. Toutefois il était assez attaqué depuis quelque temps et ne conservait que la direction administrative du War Office. La direction militaire était entre les mains du général Sir W.Robertson qui la conservera sans doute. L'émotion a été très grande dans le monde entier. Le conseil de guerre qui devait avoir lieu à Londres n'a été retardé que de 48 heures : Briand, Roques, Joffre, Cochin, Clémentel, Margerie y ont passé 48 heures et sont rentrés samedi soir (le 10).

À Salonique, Sarrail a proclamé l'état de siège le 4. Les troupes serbes y sont toutes – 118000 hommes – et le roi est de plus en plus excité. Aussi a-t-on pris la résolution d'arrêter tous les bateaux grecs et de les immobiliser là où ils se trouvent. Les Grecs sont aux champs. Le roi, pour en finir, a démobilisé l'armée.

Pendant ce temps, à Verdun, la lutte a été terrible et désavantageuse pour nous. L'action commencée sur la rive droite le 1er juin s'est développée sans arrêt jusqu'au 7 et a abouti à la prise du fort de Vaux par les Allemands. Le 8 également nous avons perdu des tranchées au sud du bois de la Caillette, après sept attaques consécutives. Depuis, c'est la canonnade : l'ennemi avance sans doute ses batteries sur les forts plus rapprochés.

Mais une puissante diversion se produit soudain à l'est de l'Europe. Les Russes attaquent le 4 depuis le Pripet jusqu'en Bukovine; à la date du 10, ils ont fait 105000 prisonniers et percé le front autrichien enVolhynie et sur laStrypa. Du coup, les attaques sur l'Italie sont devenues moins fortes, même les Italiens ont contre-attaqué et gagné du terrain. Cela ne les a pas empêché le 10 de renverser le ministère Salandra: les neutralistes ne sont pas contents.

Enfin en Chine, l'empereur d'un jour, le fameuxYuan Chi Kai, est mort. Cela va-t-il arrêter la révolution républicaine du Sud? Aux États-Unis, la convention républicaine a désigné Hughes comme candidat à la présidence : il veut la liberté sur terre et sur mer, il est très philo-boche… Roosevelt est complètement battu. Les Américains sont capables de faire finir la guerre par intérêt commercial.

Pendant ce temps le blocus économique allemand continue. Mon travail augmente. Je prends Zarpecki, rédacteur pour les pays scandinaves, mais j'ai réorganisé mon service : un secrétariat avec deux secrétaires (lieutenantMeyrier et Négrier, un jeune candidat), Mme Chagnoux et une aide aux fiches, deux sténos, dont une pour moi et une pourWiet et Gout – en dehors,Wiet pour la Turquie, Alicot pour la Hollande, Mathieu pour la Suisse, Barbier pour le sud; Degrand remplace provisoirement son beau-frère Zarpecki pour le nord, et enfin Clauzel et le lieutenant Besse pour la marine. Le reste demeure comme avant. Toutain m’aide pour les listes noires.

18 juin

À Verdun, le 12 et le 13, les Allemands ont continué d'avancer au sud de Thiaumont, nous faisant près de 800 prisonniers. Depuis, nous avons repris des tranchées au Mort-Homme et à la cote 321 (rive droite). Les Russes se battent, mais sont arrêtés : ils auraient fait entre 150000 prisonniers, et grâce à eux les Italiens ont repris l'offensive. Ils sont moins brillants à Rome, où le vieux président de la Chambre, Boselli, n'arrive pas à former un ministère. Les Grecs sont de plus en plus insupportables, et chaque fois que l'un des alliés veut parler – ou agir – les autres le retiennent, car comme dit Cambon, Constantin est «orgueilleux, têtu, borné et impopulaire ».

À Paris, la conférence économique des alliés s'est réunie le 14, ouverte par Briand, puis présidée par Clémentel. L'Australien Hughes, Broqueville, Bonar Law, Lord Crewe en sont les figures marquantes. Nous saurons son programme mercredi prochain. Pendant ce temps, la Chambre a voulu faire de l'esprit et est entrée depuis vendredi en comité secret : Briand tombera s’il veut.

On attend l'offensive générale, annoncée par le Matin, auquel a répondu un article violent du Temps. Il semble que les Allemands ont moins qu'avant l'initiative et la direction des opérations, ils ont dû abandonner l'offensive du Trentin pour résister aux Russes et bien qu'on dise que Verdun sera prise dans 15 jours, ce qui est possible, une attaque de notre part pourrait changer bien des choses.

Sur les théâtres extérieurs, peu de changements. Quelques progrès en Afrique orientale, où les Boers du général Smuts, les Belges du généralTombeur et les Portugais au sud encerclent plus ou moins les Allemands. Rien à Kut el Amara, il fait trop chaud; en Arménie, arrêt complet des Russes, dont une colonne a été battue à() et obligée de se replier. Arabie?...

25 juin

L'avance russe a été arrêtée au nord et n'a pu atteindreKovel, où Mackensen a été appelé. Au Sud au contraire, les progrès sont rapides. Le 18, les Russes ont pris Czernowitz et avancent encore en Bukovine, l'occupant presque entière. L'armée autrichienne dePflanzer est en mauvaise posture.

Chez nous, le bombardement a repris, suivi à partir du 22 d’attaques d'une extrême violence sur le front est de Verdun: l'ouvrage de Thiaumont a été pris et l'ennemi, chassé une première fois de Fleury, en a occupé le 24 les premières maisons. On parle toujours de la diversion, de l'offensive, mais elle ne se produit pas vite et Verdun est bien menacé: Fouchet, qui en vient, assure que nous y avons de la vieille artillerie lourde, peu rapide et peu mobile, tandis que les Allemands ont leurs terribles 210 à tir rapide qui bouleversent tout. Où sont les canons neufs, qu’on ne peut pas ne pas avoir fabriqués? On dit dans la Somme? Où serait également le 20e corps.

En tout cas, la Chambre doit le savoir et être relativement rassurée, car après sept jours de comité secret, elle a émis un vote de confiance par 444 voix contre 80 (le 22) : il y aura une délégation des grandes commissions aux services de l'armée, mais la Chambre n'interviendra pas dans l'exercice du commandement.

Cette semaine, les alliés ont marqué trois points : la note franco-russo-anglaise àAthènes a été adoptée immédiatement même sans appui de la force navale rassemblée à Milo: démobilisation, nouvelles élections le 7 août, ministère neutre et bienveillant Zaïmis, remplacement deschefs de la police. En Arabie, révolte du grand chérif : la Mecque, Zaïf, Djedda sont prises, Médine assiégée: il faudrait que cela se répande. Enfin mercredi ont été publiées les décisions de la conférence économique : programme comprenant la guerre, la période d'après la guerre, et la période ultérieure de rétablissement des relations normales.

Cependant au Mexique,() payé par les Allemands, attaque les Américains : Wilson sera obligé de marcher, des premiers combats ont eu lieu.

Les Suisses sont affolés : les Allemands leur ont déclaré que si dans 15 jours ils ne lâchaient pas les stocks accaparés en Suisse par les Allemands, ceux-ci ne leur donneraient plus de charbon. Ils viennent à Paris en nombre, avecAdor,Frey etSchimdheim, l'homme des compensations, pour obtenir qu'on les autorise à tout lâcher : il paraît ailleurs qu'ils l’ont déjà fait… La disette est grande en Allemagne. Les émeutes continuent, et les Allemands nous ont fait demander 1000 litres d'huile pour l'extrême onction… Il faut continuer.

Ils ont eu le toupet d'envoyer un sous-marin à Carthagène, sous prétexte de porter une lettre du Kaiser au roi Alphonse! Il faut tenir, mais chez nous la question financière est très grave, et on y pare très mal.

9 juillet

Depuis le 26 juin, les événements ont pris une tout autre allure. Au point de vue diplomatique, les Grecs démobilisent et sont au calme, les Suisses sont partis convaincus d'avoir livré aux Boches tout ce qu'ils pouvaient, d'avoir violé tous les articles de la S.S.S. et on les a renvoyés se dépêtrer avec les Allemands, qui n'ont toujours pas mis leur ultimatum à effet. Les Russes ont signé un traité défensif avec les Japonais et nous avons publié le 8 l'abrogation de la déclaration de Londres et la décision de revenir à ce qui nous plaira au point de vue international.

Mais c'est le côté militaire qui est intéressant : l'offensive russe continue. Le 1er juillet, les Russes avaient fait 217000 prisonniers. Elle s'étend au nord du Pripet et progresse.

Les Italiens, dégagés, attaquent dans la dernière semaine de juin et reprennent Asiago, Arsiero et une partie des positions perdues.

Enfin, le 1er juillet, attaque générale des troupes franco-anglaises sur les deux bords de la Somme. Après une préparation d'artillerie formidable, nous avons bien progressé, reprenant 18 villages – hélas tous en ruines. Les Anglais en ont moins pris, mais ils ont fort à faire avec la garde à la Boiselle. Nous avons fait pas mal de prisonniers; le 3, nous en avions 8000 et les Anglais 4300, plus 76 canons. La bataille va continuer : ce n'est pas la percée, c'est la poussée – et l'artillerie se met en mouvement pour prendre sa part des nouveaux assauts. Les Russes étendent leur champ d'action: au sud, ils menacentKolamea, au centreKovel, etKouropatkine se prépare à attaquer à son tour Hindenburg. Qu'est-ce que cela donnera? Le moral allemand reste bon, mais la faim se fait sentir, il faut serrer la vis, sans arrêter un instant.

16 juillet

Nous avons continué à avancer du côté de Péronne. Puis nous avons cessé nos attaques, pour laisser aux Anglais le soin de se mettre à notre niveau. Ils ont attaqué toute la semaine, soutenant de rudes combats. Enfin, le 14, ils ont enlevé la deuxième ligne allemande, faisant 2000 prisonniers et le 15, ils ont encore élargi leur avance. Ils ont la garde devant eux et ont affaire à forte partie. Ils sont maintenant tout à fait sous notre commandement et ont des officiers français non seulement dans leur artillerie, mais dans leur infanterie. Du côté russe, il en est de même : nos officiers « conseillent » l'artillerie et le génie.

À Verdun, le bombardement a continué : le 11, nous avons perdu la batterie de Damloup et le 12 les Allemands ont avancé au-delà de Fleury. On avait annoncé pour le 14 une formidable attaque qui ne s'est pas produite.

Au Sénat, fin des séances secrètes, qui se terminent le 9 par un vote de confiance : il n'y a que six opposants. Briand a un succès fou et les sénateurs déclarent que c'est un grand homme – tant mieux! Les Allemands reprennent sérieusement la guerre sous-marine : le nombre des bateaux coulés augmente. Ils ont fait un autre coup en envoyant à Baltimore un sous-marin de commerce, le Deutschland, bateau reconnu non armé, qui a apporté des matières colorantes et veut embarquer du nickel et du caoutchouc. Un autre, le Bremen, serait en route pour Rio. Manifestations sans portée, car le moment est passé. Les Russes se battent toujours sur laStokhod. De ce côté (Kovel) ils ont avancé de 45 km. Depuis le 4 juin, ils ont fait prisonniers 5620 officiers, 266000 hommes, pris 312 canons et 866 mitrailleuses.

Le 14 juillet, a eu lieu une revue comprenant des éléments des troupes alliées. La veille, en allant au ministère, j'ai rencontré les Russes ; ils sont très grands, dans un uniforme couleur sable, ont de grandes bottes et marchent très lentement en chantant des mélopées; avec leurs officiers montés sur de petits chevaux cosaques, aucune troupe n'a l'air plus exotique et plus lointaine. Peu après, un bataillon de nos chasseurs, revenu exprès du front, remontait vers les Invalides : le contraste était frappant ; troupe admirable, souple, avec sa démarche si rapide, musique endiablée : comme le casque est beau! Avant la guerre, on a tâtonné pendant des années pour trouver un uniforme et une coiffure. Nous avons vu des soldats affublés de la manière la plus grotesque ; la guerre a eu tôt fait de nous donner l'uniforme bleu horizon et le casque de même couleur : les hommes ont l'air de sortir d'une estampe du Moyen Âge. C'est toute la vieille France qui reparaît.

Le 14, comme la revue avait lieu entre le Grand et le Petit palais, les troupes étant massées aux Invalides, la famille s'est retrouvée sur le toit du ministère car j'ai tenu à ce que les deux aînés voient ce spectacle. J'en ai vu une partie de mon bureau. Il pleuvait pendant que Poincaré passait devant les troupes et la remise des diplômes aux familles des 500 premiers tués à la guerre a dû se passer dans le Grand palais. Puis, sous le vent et les éclaircies, la revue a eu lieu. Pas très nombreuse, 5000 ou 6000 hommes, mais quel extraordinaire spectacle!

Sous les vieux arbres de l'esplanade, devant ces Invalides où les nouveaux drapeaux prisonniers sont venus rejoindre nos vieilles conquêtes, et qui sont le symbole et le tombeau de nos plus grandes gloires, les troupes du monde entier luttant contre la Barbarie étaient réunies. Les fanfares des chasseurs, le chant du départ, se mêlaient avec les cornemuses des Écossais. Quand le défilé a commencé, chaque troupe avait son allure, son âme particulière, et tout cela marche pour une même cause, et pour elle a versé tant de sang! Je n'ai pas vu les Belges, massés devant la gare, et qui passaient les premiers. Puis c'étaient les Anglais, qui ont admirablement défilé : un de leurs détachements avait pris la veilleCantalmaison: Écossais, Hindous, avec leur grand sabre sur l'épaule et leur turban, Canadiens, Néo-zélandais : assemblage inouï de cette armée que la nation anglaise a fait sortir de terre. Puis les Russes, par compagnie, ensuite les territoriaux, et les tirailleurs algériens qui représentaient les troupes les plus militaires du monde.

Hier, j'ai vuBliss; il m'a parlé les larmes aux yeux de l'émotion poignante qu'il avait ressentie… Pendant ce temps le château dans lequel le plus pleutre des neutres jouissait de sa tranquillité, la forêt, les bois, les habitations deTatoï disparaissaient dans un immense incendie qui fait des centaines de victimes : Constantin ne s'est sauvé qu'à peine…

23 juillet

Après une semaine si remplie, celle qui suit est calme. Les Anglais, fortement attaqués sur la Somme, ont cependant prisOvillers ; nous, plus au sud, nous avons le 20 pris 1900 Allemands. Les Russes ont des combats sur laLipa. Depuis le 16, ils auraient fait 16 000 prisonniers, mais il est impossible de savoir quel va être le résultat décisif de ces combats. Ils attaqueraient au nord, du côté de Riga. Tout cela est vague.

Le sous-marin « commercial » n'a pas encore quitté Baltimore. On dit beaucoup que les Allemands souffrent d'une pénurie d'hommes et d'aliments : il faudrait surtout les battre, et avancer en Orient.

13 août

Depuis trois semaines, les Anglais ont un peu travaillé du côté d’Ovillers et dePozières, mais au fond leur offensive est arrêtée. Va-t-elle reprendre? Lloyd George est venu à Paris le 11. Mais les ouvriers des usines anglaises veulent prendre dix jours de congé!

Nous avons élargi nos gains au sud de la Somme et fait le 12 une offensive qui nous a conduit à Maurepas et donné 1000 prisonniers. À Verdun, les combats ont repris sans arrêt : nous avons repris Fleury, repris et reperdu Thiaumont.

Les Russes ont continué leur travail au sud du Pripet (ils ne font rien au nord) et les Allemands ont nommé Hindenburg généralissime de tout le front oriental : il est temps, car dans la seconde quinzaine de juillet, les Russes avaient pris 58000 Autrichiens. Leur avance progresse et le 10, ils ont prisStanislau. Les Allemands regrouperaient leurs forces pour venir en aide aux Autrichiens.

Ceux-ci sont en même temps battus par les Italiens qui le 9 ont enlevé enfin Gorizia, fait 15000 prisonniers et avancent sur le Carso: les Autrichiens sont bas.

En Orient, les Russes ont prisErzindjian le 26 juillet, mais depuis ils ont dû abandonner au sud la ligneBitlis – Mouch et en PerseHamadan.

Les Anglais ont eu une action heureuse en Égypte.

À Salonique, les Serbes sont entrés en territoire serbe du côté deDoiran: les Italiens débarquent, Sarrail prend le commandement en chef des armées alliées, le général Cordonnier commandera les Français. Tout est prêt pour l'action de ce côté : on attend une baisse de la température (il fait 48°), et la décision roumaine : les Russes se préparent à traverser la Dobroudja pour attaquer les Bulgares. Pourvu qu’au dernier moment, Hindenburg par un grand coup ne fasse pas tout manquer ! Les Suisses sont encore venus demander des «compensations» : ils sont partis les mains vides.

15 août

Albert de Bary qui est venu me voir il y a une quinzaine de jours s'était montré pour la première fois très optimiste : il affirme que les Allemands n'ont plus une division en réserve. Ils ont encore des troupes dans les dépôts, cela va de soi, mais elles peuvent boucher des trous et non constituer des unités nouvelles. Depuis, les Italiens ont pris Gorizia, fait 15000 prisonniers et mis hors de combat au moins le double d'Autrichiens ; les Russes, dans la dernière quinzaine auraient fait plus de 80000 prisonniers. Les Allemands font certainement un très grand effort pour parer à la crise des effectifs ; en Autriche, on lève ce qui reste des vieilles classes, en Allemagne, on envoie au service 150000 mineurs, ce qui va diminuer le rendement des mines de charbon et obliger au rationnement les Suisses – quelles que soient les compensations offertes parSchmittering. Enfin, on excite les Polonais à s'enrôler et pour cela on annonce que le 18 août, l'autonomie de la Pologne sera proclamée. Quoi qu'il en soit, les troupes allemandes résistent complètement sur notre front, et ne sont disloquées ni sur le front italien, ni sur le front russe.

De même, la démoralisation ne produit pas encore son effet en Allemagne. Pourtant, la situation y est certainement mauvaise. Je viens de lire un rapport très curieux fait par une délégation suisse chargée d'étudier en Allemagne la réglementation des vivres, et ce rapport conclut, « là où il n'y a rien, l'empereur perd ses droits ». Le peuple d'ailleurs ne veut ni peut changer ses habitudes de se nourrir, les marchands, les agriculteurs font tout ce qu'ils peuvent pour tourner les règlements, et le peuple souffre de plus en plus : cela se passait à la fin de mai. Les récoltes seront utilisables à partir de septembre, mais la viande, la levure, la graisse, manquent de plus en plus.

27 août

Sur le front russe,Roussky au nord, qui a remplacéKouropatkine envoyé au Turkestan, et Broussilov au sud ne semblent plus bouger : je pensais qu'ils attendaient une attaque de Hindenburg, lequel n'a pas été nommé pour rien commandant de tout le front oriental allemand. Depuis le 15 août, rien ne s'est passé de saillant de ce côté. De même, chez nous, attaques partielles toujours aux mêmes points au nord et au sud de la Somme. Les Anglo-Français ont fait quelque progrès du côté deThiepval et pris Maurepas, mais rien de décisif n’a lieu, les Allemands ont amené trop de canons. À Verdun, combats habituels du côté de Fleury et Thiaumont : nous avons repris le village, mais nous n'avons pu reprendre le fort.

Le grand événement, celui qui sans doute a fait hésiter les Allemands sur leur plan, c'est l'offensive en Orient. Le 20 août, les troupes de Salonique ont pris l'offensive. Des Russes et une division italienne nouvellement débarquée s'ajoutent aux 120000 Serbes, aux Français et aux Anglais. Les débuts de l'offensive n'ont pas été heureux, et Sarrail a perdu la première manche qu'il était si facile de gagner. Les Germano-Bulgares, prévenus de son plan d'attaque, l'ont devancé et ont bousculé l'aile gauche où les troupes serbes n'étaient pas encore suffisamment en ligne : Florina a été pris, les Serbes ont reculé jusqu'au-delà du lac d’Ostrovo et ont mis quelques jours à se reprendre. A l’est, même mouvement : les Bulgares sont arrêtés à 10 km de Cavalla et les alliés ont dû se borner à défendre les passages de laStruma. Les troupes grecques qui occupaient seules la Macédoine orientale se sont en partie repliées, abandonnant les forts. Et du côté deSérès, une division grecque a résisté, les occupants d'un fort se sont faits tuer, et l'alarme est grande à Athènes : que faire? Les élections sont proches ; Venizélos fait une agitation patriotique ardente contre les envahisseurs de la patrie ; des volontaires chèrement payés sans doute, s'engagent. Au commencement de l'attaque bulgare, l'état-major grec et le roi exultaient : le chef d'état-major,Metaxas, rencontrant le ministre de Serbie, lui disait d'un ton joyeux que les Bulgares allaient rapidement chasser les alliés de Salonique. D'ailleurs, l'Allemagne avait donné sa parole. Et une fois les alliés partis, les Bulgares rendraient les territoires grecs occupés par eux : ce n'est pas si sûr que cela.

Maintenant, l'attaque bulgare est arrêtée, les alliés progressent même un petit peu du côté deDoiran (au centre) et surtout, « l'heure roumaine » a sonné.

C'était il y a quelques jours la fête du roi Ferdinand de Roumanie. Il a reçu des télégrammes de félicitations significatifs, et n’a pu répondre que par dessanglots à une délégation roumaine lui disant qu'on comptait qu'il ferait son devoir en roumain et non en Hohenzollern. Il a envoyé un télégramme de réponse assez curieux à Constantin, où il dit (en allemand) que Dieu conduirait tout pour le bien des deux peuples. Il n'y va pas gaiement. Les Roumains ont largement vendu tout ce qu'ils pouvaient de leurs céréales aux Boches, dont ils ont encaissé l'argent et les produits chimiques venus par les fameux trains Carmen, et maintenant ils vont leur tourner le dos. Depuis le 18 mai, ils s’arment et reçoivent nos munitions : il en a même passé par Vladivostok, où trois grands bateaux venus de Marseille ont déchargé il y a trois mois. Et c'est samedi 26 que les troupes russes massées en Bessarabie devaient franchir la frontière et entrer en Roumanie pour aller attaquer les Bulgares. Si tout est vigoureusement mené, on peut – c'est le but – couper la Turquie et écraser la Bulgarie. Mais les Roumains vont-ils faire autre chose que monter la garde le long du Danube et des Alpes de Transylvanie, les Russes sont-ils en nombre suffisant, et Sarrail a-t-il la hardiesse nécessaire pour aller carrément de l'avant? Sinon ce sera un front de plus et pas autre chose.

Les Allemands, qui n'ont pu parer le coup, cherchent une diversion en Pologne : ils devaient faire une déclaration à ce sujet le 18 août, Andrassy devait remplacerBurian récalcitrant. Cela n'a pas encore eu lieu. Ils veulent créer un royaume de Pologne, qui entrerait comme Bundesstaat dans l'empire allemand. Les Allemands nommeraient roi le prince de Bavière et comptent récupérer les soldats polonais pour leur armée; ce serait un sérieux appoint, s'ils se laissent prendre à l’hameçon. La politique absolument réactionnaire du tsar et deSturmer, qui ne veulent rien concéder aux Polonais, malgré les libéraux et la Douma, est un grand élément de succès pour le plan allemand : seule, comme toujours, la victoire changerait les choses : la rentrée des troupes russes en Pologne, appuyée d'un acte du tsar et non pas seulement d’une déclaration, mettrait tout à néant. C'est une question de fusils et de canons : les Russes ont-ils en quantité suffisante pour alimenter tous leurs fronts?

3 septembre

Les grands événements diplomatiques se sont produits : ils n’auront toute leur valeur que s'ils sont suivis d'actes militaires. En attendant, on a mis aux généraux des divers fronts alliés tous les atouts possibles en main. La presse se disputait la première nouvelle qui devait paraître le lundi matin – elle n'a paru que le soir.

D'abord, les alliés ont obtenu le départ ou la mise en congé du chef et du sous-chef d'état-major de l'armée grecque, Dousmanis et Metaxas, et leur remplacement par le généralMoschopoulos qui commandait les forces grecques à Athènes et est pro-allié. Petit à petit, on exigera le départ de tous les officiers de l'armée grecque qui ont passé par la Kriegsakademie et leur remplacement par ceux qui ont été à notre école militaire.

Le 27, l'Italie a fait savoir qu'à partir du 28, elle se trouvait en état de guerre avec l'Allemagne, mettant fin à la situation absurde, mais très commode pour elle, où elle se trouvait depuis plus d'un an. Maintenant qu'il y a 15000 Italiens à Salonique, il n'y a plus à hésiter. Enfin, c'est le 27 au soir que la Roumanie a déclaré la guerre à l'Autriche. Au commencement de la guerre, le roi Carol avait sorti un papier qui le liait à la Triplice. Ses ministres avaient répondu que ce papier n'engageait que lui, étant fait sans le concours du ministère et du pays, et rien n'avait été fait. En mai 1915, des engagements secrets ont été pris avec l'Entente par la Roumanie, qui se réservait le choix de l’heure et recevait les armements qui lui manquaient. Elle se base pour déclarer la guerre sur le fait que la Triplice n'existe plus, par la défection de l'Italie.

Le lendemain l'Allemagne, puis la Turquie, enfin le 2 septembre, en se faisant tirer l'oreille, la Bulgarie, ont à leur tour déclaré la guerre à la Roumanie : cela fait 35 déclarations de guerre depuis le commencement !

Immédiatement, un grand enthousiasme se déclarait en Roumanie, une grande fureur en Allemagne où on ne s'attendait pas du tout à cette décision : on avait essayé de la retarder par les offres commerciales les plus alléchantes à Bratiano, mais les Roumains avaient vendu tout ce qu'ils pouvaient vendre aux Boches sans s'exposer à mourir eux-mêmes de faim, reçu tout ce qu'ils pouvaient décemment et même indécemment recevoir; un vigoureux coup de pouce des alliés a fait sauter le pas !

En France, le calme absolu de ce peuple admirable, en dehors des drapeaux officiels, rien n'est venu décorer le Paris désert et vide des jours d'été.

Les Allemands ont répondu en nommant Hindenburg généralissime sur tous les fronts : il est ainsi pour ainsi dire substitué à l'empereur lui-même : c'est en outre le désaveu de Falkenhayn, à qui on écrit une belle lettre et promet un groupe d'armées, celui du Kronprinz, et de l'entreprise de Verdun, tellement critiquée par Hindenburg. Quant à la Pologne, rien n'a encore paru.

C'est en Grèce que la déclaration de guerre roumaine a fait le plus d'effet. Une révolution a éclaté en Macédoine qui s'est déclarée indépendante : les troupes révoltées ont désarmé les troupes fidèles au roi et ont manifesté le désir d'attaquer les Bulgares : les réservistes ont été rappelés. À Athènes, grand désarroi, manifestations venizelistes et anti-venizelistes, enfin, le 2, arrivée de la flotte alliée au Pirée pour appuyer les demandes de l’Entente. Constantin ne rit plus et ne sait où donner de la tête.

Quant aux événements militaires, ils ne se sont pas encore développés : Sarrail ne peut-il, ne veut-il-il, ou ne doit-il pas marcher encore, je ne sais, mais avec 130000 Serbes, 100000 Français, autant d'Anglais, 7000 Russes, 15000 Italiens et maintenant quelques Grecs, il s'est maintenu sur son front, sur lequel il dit avec calme que la canonnade se ralentit. Cela ne semble pas le moment! Les Bulgares ont continué d'envahir la Macédoine orientale et malgré la faible résistance des Grecs, ont occupé tous les forts (il y en a 17 avec plus de 100 pièces de canons) et poussé jusqu'à Cavalla, dont lesmonitors anglais ont bombardé les forts.

Les Russes entrent lentement en Roumanie: ils sont commandés par Ivanov, ce qui est bien, mais ne seraient pas plus de 70000, ce qui est peu. Ils ont quelques Serbes avec eux.

Les Roumains ont attaqué immédiatement sur tout le front de la Transylvanie où ils sont entrés par sept cols. Ils ont occupé Brasso etHermannstadt. Un combat violent se poursuit à Orsova. Les Bulgares, avant la déclaration de guerre, ont bombardéGiurgevo et ont attaqué en Dobroudja. De ce côté, il est possible – les Autrichiens l'annoncent eux-mêmes – que les Austro-Allemands se retirent sur la corde de l'arc que fait la frontière de la Bukovine auDanube. Les Russes ont repris leur offensive le 31 entreLoutsk et les Carpates, en liaison avec les Roumains et fait 15000 prisonniers; depuis on attend. Chez nous, rien.

Il faut attaquer rapidement et violemment les Bulgares : on a cru un instant qu'ils demanderaient la paix, ils la réclameront après avoir été battus ; il faut se presser, attaquer au sud, au nord, partout, et vite et Hindenburg sera forcé à un de ces « raccourcissements » de fronts qu'il est seul capable d'imposer à l'Allemagne. D'ailleurs, on pourra le mettre à la porte après et Guillaume II sera sauvé encore une fois : mais il faut nous décider une bonne fois, d'autant plus qu'en Perse, en Arabie, les choses ne vont pas très bien ni pour les Russes qui avancent au nord mais sont détruits au sud, ni pour le grand chérif révolté, que les Turcs attaquent avec des forces supérieures. Ne laissons passer l'occasion magnifique que nous avons de séparer la Turquie du bloc allemand et d'écraser la Bulgarie!

10 septembre

Les événements militaires ne marchent pas avec la vigueur et la rapidité voulues. Ni les militaires, ni les marins ne se servent des atouts qu'ils ont en mains et la partie mal jouée risque de coûter cher.

Sur notre front, les choses vont bien : l'attaque sur la Somme a recommencé le 3 septembre et jusqu'au 8, nous avons fait 7700 prisonniers, arrondissant notre front et touchant la voie ferrée de Roye àChaulnes, ce qui doit gêner les Allemands. En même temps, devant Verdun, nous avons repris aux Allemands des tranchées importantes pour dégager les abords de Fleury et du fort de Vaux.

Les Anglais ont manoeuvré au nord de la Somme avec leur lenteur habituelle. Ils ont fini par prendre le village deGuinchy, mais Thiepval qui les menace sur leur gauche est toujours aux Allemands.

Mais il n'y a qu'un front intéressant, c'est le front oriental et c'est là que les affaires vont moins bien.

Les Roumains ont marché à fond contre la Transylvanie et ont eu de rapides succès. Ils ont pris Orsova et plus de cent villes et villages. Les Russes ont attaqué depuis le 31 août du côté deHalicz et ont fait d'abord 15000 prisonniers; de même, en liaison avec les Roumains dans les Carpates boisées où les Autrichiens reculent. Mais on ne dit pas encore s'il y a un résultat net de ces offensives.

Pendant ce temps, Sarrail continue de rester muet ; à Athènes, notre escadre a permis aux alliés d'exiger le départ des agents provocateurs allemands, dont le fameux baronSchenk, la remise entre leurs mains de la TSF et du contrôle postal. On aurait pu avoir plus, avoir tout, mais l'amiral Dartige du Fournet n'a pas voulu, malgré les demandes de Guillemin, faire débarquer la brigade toute prête à Salonique : une fois de plus les marins auront montré leur effroyable pusillanimité. Les Grecs « remobilisent », ou plutôt envoient leurs troupes disponibles du côté deKoritza, qui est tout à fait découvert; les Italiens font bien depuis la côte albanaise de petites incursions dans l'intérieur, mais il y a un grand espace vide entre eux et le lac d’Ostrovo, où sont les Serbes : une offensive bulgare ou allemande hardie pourrait passer par les montagnes duPinde et mettre la Grèce à mal. Sarrail a plus ou moins embrigadé les groupes révoltés de Salonique, mais la révolution ne s'est pas étendue, les officiers, en grande partie, ont rejoint la Grèce et cette opération assez louche et inutile a avorté. Saint-Aulaire a raison de demander «une action diplomatique plus militaire à Athènes et une action militaire moins diplomatique à Salonique ».

Il la demande d'autant plus que les Roumains sont déjà découragés et il y a un peu de quoi. Les Bulgares ont attaqué en Dobroudja entre le Danube et la mer et enlevé sur le Danube la place fortifiée deTurtukaia en faisant bon nombre de prisonniers : ils ont également enlevéDobricz ; les Russes auraient repris cette ville, mais ils se sont bien longs à traverser la Dobroudja, comme Sarrail l’est à attaquer. C’est Mackensen qui commande les Germano-Bulgares et il va faire un coup; lequel? Au moins 14 divisions ont quitté notre front pour l'Orient, où les Allemands ont appelé tous les Turcs disponibles : de même, les Bulgares ont dégarni le front de Sarrail qu'ils ne jugent pas dangereux : que vont faire toutes ces troupes? Une offensive en Dobroudja? Pour se() au Danube, dans un pays désert? Cette offensive est bien plutôt une diversion pour attirer les Russes. Il semblerait plutôt que Mackensen prépare à l’aide des monitors autrichiens un passage du Danube après une attaque simulée sur plusieurs points, de même qu'il a passé la Save en septembre 1915 sous le feu des Serbes : la rive bulgare du Danube domine la rive roumaine, les eaux sont basses en ce moment, les Roumains n'ont pas d'artillerie lourde, Bucarest est à 60 km. L'armée roumaine est seule et inexpérimentée… Ce serait une catastrophe. Malgré les journaux qui prêchent dans le désert, les alliés n'agissent pas et les Allemands sont prêts à tout, même à un recul sur le front ouest, plutôt que de se laisser couper des Turcs, ce qui serait la paix séparée des Bulgares et de la Turquie et le ravitaillement de la Russie. Au lieu qu'en maintenant la liaison, ils espèrent arriver à l'isolement et à la paix séparée de la Russie.

On peut dire que tout dépend du secours que les Russes vont donner aux Roumains – je le crois faible – et surtout de Sarrail! On parle de son remplacement par Gouraud, de l'envoi, du départ déjà effectué de Gouraud – rien ne se fait – et le temps passe ; et comme à Gallipoli, comme à Salonique il y a un an, les alliés vont laisser échapper la chance. Un recul, même important sur notre front, ne compenserait pas la mise hors de combat de la Roumanie, et le renvoi de la fin de la guerre aux calendes.

17 septembre

Les choses marchent mieux.

Sur la Somme, l'attaque continue avec des mouvements alternés : le 12 et le 13, nous avons avancé entreCombles et la Somme, prisBouchavesnes, 2300 prisonniers etdébordé Combles au sud; le 15 et 16, les Anglais ont attaqué au nord deCombles, pris 4000 Allemands se sont installés à notre niveau. Les relations des Allemands avecLassigny sont menacées par cette avance : l'ennemi réagit peu et se plaint de la faiblesse de son aviation.

A leur tour, les Italiens ont attaqué sur le Carso. Je ne sais pas s’ils ont avancé beaucoup. Ils ont fait en deux jours près de 3000 prisonniers.

Enfin Sarrail est parti de l’avant! Il était temps. Les Roumains étaient très bas. L’extrême lenteur des Russes empêchait toute action dans la Dobroudja, où les Bulgares, après avoir prisTurtukaia avec 21000 hommes et beaucoup d’artillerie lourde, etSilistria, continuent d’avancer. Aussi les Roumains vont-ils laisser la Transylvanie un peu tranquille et reporter leur effort sur le front sud. À Salonique, à partir du 11, il y a eu des combats de détail notamment sur la Struma où sont les Anglais et au nord où nous sommes. Puis le 13, les Serbes ont attaqué autour du lac d’Ostrovo, appuyés par des troupes françaises et russes chargées de nettoyer la région de Kastoria des Komitadjis et de se rabattre ensuite à l’extrême gauche serbe. Le 14 et le 15, les combats se sont développés, les Bulgares battus ont reculé de 15 km, perdant 32 canons, les serbes ont franchi le Brod, affluent de la Cerna, au nord-est de Florina et les Franco-Russes débouchent au sud de cette ville. Au nord, quelques positions utiles ont été prises.

Les Russes ne font rien. Il y aurait de très durs combats du côté deHalicz.

La situation en Grèce est tout à fait burlesque. Les Bulgares ont reparu devant Cavalla appelés par les Grecs et le 4e corps grec s'est rendu aux Bulgares sans se battre, leur abandonnant des approvisionnements soigneusement accumulés à leur intention. 1700 hommes se sont sauvés et ont débarqué à Salonique, le reste sera interné en Allemagne… comme neutres! À Athènes, les alliés ont profité de quelques cris devant la légation de France pour présenter de nouvelles demandes et débarquer 25 navires. Zaïmis en a eu assez et le roi essaie encore de biaiser. Il faudrait un peu d'énergie de notre part.

1er octobre

Continuons la Grèce : un autre ministère a été formé, que les puissances alliées refusent de reconnaître. La capitulation du 4e corps a cependant ému les Grecs, Venizelos est parti pour la Crète qui s'est soulevée, et il a été accompagné du vieil amiralCoundouriotis. Ce mouvement national se défend d'être antidynastique – un certain nombre d'officiers s'y joignent, un ou deux vieux bateaux ont été à Salonique. Le roi négocie avec Venizelos, avec nous, mais il garde son ministère, il garde surtoutDousmanis et tous ses conseillers germanophiles : quoi qu'il promette, il trahira, et l'armée qu'il nous offrira ne sera qu'une racaille de 100000 hommes sans fusils, sans canons, et même sans chaussures.

Ce n'est pas cela qui rétablira la situation sur le front oriental : les alliés sont complètement arrêtés depuis le 19. Le 18, les Français avaient pris Florina, mais ensuite, il y a eu des contre-attaques violentes; les Serbes ont même perdu quelques tranchées sur leKaimackalan et on n'avance pas. En Roumanie, on n'avance pas davantage. Les Russo-Serbo-Roumains ont été battus les 13 et 14 dans la Dobroudja, puis des renforts sont arrivés, ils ont refoulé les Bulgares et maintenant les deux parties se tiennent sur la défensive. En Transylvanie, recul également des Roumains. La grande offensive sur la Bulgarie est bien compromise. Dans le Temps du 13 octobre, le général Malleterre fait un article alarmant et se demande si Hindenburg ne va pas se jeter sur quelques points faibles du front roumain de la Bukovine au Danube, saccager la Roumanie et pousser jusqu'à Odessa. En attendant, Bucarest est tous les jours écrasé de bombes de zeppelins et d'avions. Il y a de nombreuses victimes.

Tout dépend des Russes qui sur leur front ne semblent rien faire. Ont-ils du monde en Roumanie, du monde armé? On ne sait. Chez eux, le parti de() – parti germanophile – gagne chaque jour du terrain, les Suédois bouchent la passe deKogrund, contrôlant complètement le transit russe. Que se passera-t-il quand Arkhangel sera gelé, dans l'immense empire presque isolé? Les Allemands font de grands efforts pour se concilier les Polonais, que les Russes négligent et découragent complètement. Ils avaient essayé d'obtenir des Autrichiens l'abandon de toute idée sur la Pologne, qui serait devenue un royaume indépendant, gouverné par le prince Léopold de Bavière. Mais François-Joseph a tenu bon pour un archiduc. Bref, les Allemands n'ont pas fait ce qu'ils voulaient, on a autorisé l'archiduc à se rendre en Pologne, et les légions polonaises combattent maintenant sous le drapeau des anciens rois de Pologne. Peut-être les Allemands espèrent-ils ainsi amener à eux 600000 Polonais?

Pendant ce temps un excellent travail a été fait par les Anglais et nous sur la Somme. L'attaque a recommencé le 25 et dans la journée du 26, les alliés ont eu une vraie victoire. Ils ont enlevé toutes les lignes jusqu’et y compris Combles, les Anglais faisant 4000, nous 1200 prisonniers.

C'est là-dessus que Bethmann-Hollweg a fait au Reichstag un discours défensif : haine implacable de l'Angleterre, contre qui tous les moyens seront employés ; cela semble vouloir dire que le chancelier s'est rangé à l’avis de ses adversaires et que la guerre sous-marine va reprendre. La période électorale bat son plein aux États-Unis, où vient d'arriver l'ambassadeur américain à Berlin…

Les Allemands font campagne pour la paix : ils protestent auprès des neutres contre notre artillerie trop puissante et qui massacrent leurs soldats, contre les nouvelles machines blindées des Anglais, les «tanks», ou « crème de menthe », qui percent les fils de fer, passent partout, et mitraillent de tous côtés. Pourvu que la Roumanie tienne ! Au col de la Tour rouge, ses troupes viennent de subir un important échec infligé par Falkenhayn. Les meilleurs généraux allemands sont de ce côté : l'intervention de la Roumanie eût peut-être été décisive pour nous, elle peut aussi l'être contre nous, si nous ne veillons pas !

Le 3, malgré le mauvais temps, l'armée d'Orient a repris ses attaques. Sur la Struma, les Anglais ont passé le fleuve, fait une tête de pont et se sont emparés de quatre ou cinq villages. À l'ouest, les Serbes ont enfin enlevé leKaimackalan et sont descendus en Serbie, ils ont atteint et même passé sur certains points la Cerna ; nous les suivons à gauche. Mais la résistance est énergique. On fait peu de prisonniers.

C'est toujours en face, du côté roumain que cela cloche. Les Roumains ont voulu faire une diversion (que nous leur avions déconseillée) sur la rive sud du Danube et ils ont franchi le fleuve près de Roustchouk, à l’est: les Bulgares assurent les avoir taillés en pièces. Eux disent qu'ils se sont mollement retirés après avoir « accompli leur mission ». Celle-ci est ailleurs incompréhensible, car elle n'a influé en rien sur la bataille en Dobroudja, où les Russo-roumains disent gagner lentement du terrain. En Russie,Volhynie, de rudes combats n'amènent aucun changement. Chez nous, l'attaque a recommencé le 7 sur la Somme, avec succès : attaque limitée dans la direction de Bapaume.

Mais d'ici 15 jours, un mois au plus, certains fronts seront immobilisés par le mauvais temps : une partie du nôtre et tout le front russe, de Riga au Caucase. À ce moment les Allemands pourront les dégarnir, et avec l'armée levée et instruite par Hindenburg et qui comprend des ouvriers des usines et tout ce qu'on a pu ramasser encore, les Allemands auront une « masse de choc » qu'ils pourront lancer où ils voudront. En ce moment, ils préparent leur coup ; ils ont débloqué le col de la Tour rouge, ils tâtent le Danube par des canonnades, les monitors autrichiens s'y promènent et ont démoli les passerelles préparées par les Roumains. En même temps, ils font courir le bruit d'une attaque sur l’Yser, au Danemark, sur la Suisse... Tout cela est préparé. Les avertissements ne manquent pas ; Feyler, le remarquable critique du Journal de Genève, le général Malleterre, d'autres, annoncent tant qu'ils peuvent l'orage foudroyant qui menace la Roumanie. Que fait-on pour y parer?

Pendant ce temps, les Italiens font leur petite popote ets’installent à la barbe des Grecs àSanti Quaranta, d'où des simples d'esprits les voient déjà nous appuyant à Florina. En attendant, ils ont obtenu le droit de vendre une partie de leurs soies à l'Allemagne et leurs fruits y filent malgré les sacrifices que nous faisons pour leur en acheter : les Anglais ne sont pas contents.

Le ministère grec est tombé. Guillemin assure que le parti venizeliste, perdu dans les îles, ne peut plus rien, et que le roi est toujours maître de la situation. Mais ni les Russes, ni les Anglais ne veulent le déposer et l'amiral Dartige, avec ses trente bateaux au Pirée, a bien trop peur pour agir de lui-même. Donc le roi, entre deux crises de fureur alcoolique, continue de nous trahir : il expédie tout le matériel militaire vers le nord, comptant sur une armée germano-blugare qui viendra le délivrer en débordant notre gauche, et nous laissons faire, intimidé par nos alliés : ce n'est pas impunément que nous avons encaissé pendant 40 ans les coups de pieds des Allemands !

Les Suisses ont fait leur accord économique avec les Allemands ou à défaut des banques, les syndicats agricoles ont ouvert aux Boches un crédit de 50 millions qui fait filer en Allemagne 50000 têtes de bétail suisse... nourri avec nos fourrages : les Anglais commencent à se fâcher!

La guerre sous-marine recommence, comme l'a annoncé le chancelier. Un grand paquebot anglais, Franconia, a été coulé dans la Méditerranée et on dit que notre paquebot Gallia a été torpillé avec 1900 hommes allant à Salonique. C'est là pourtant qu'il faut envoyer du monde, débarquer àEnos, à Dédéagach, et forcer avant l'hiver la Turquie et la Bulgarie à la paix. Le salut de la Roumanie, celui de la guerre en dépend.

15 octobre

Trois, ou deux sous-marins allemands de guerre sont arrivés aux États-Unis et ont coulé neuf bateaux dans les eaux américaines. L'un d'eux a séjourné quelques heures à Newport. Les alliés ne sont pas contents, et Wilson est en pleine crise électorale. Il est fort embarrassé, on le serait à moins, et il prépare son stylo. En Méditerranée, les torpillages ont repris de plus belle et notre beau paquebot Gallia a été coulé au sud de la Sardaigne. Il transportait des troupes françaises et serbes à Salonique. On a sauvé 1300 personnes. Combien ont péri? Le bateau n'était pas convoyé et comme laTSF a été démoli par l'explosion, les secours ne sont arrivés que longtemps après.

À Athènes, l'envoi du matériel de guerre et la concentration des troupes grecques à Larissa dans l'espoir que les Allemands viendraient les prendre, ont pourtant décidé les puissances à nous laisser agir. L'amiral Dartige a exigé la remise entre ses mains de la flotte grecque, des batteries, du port, le contrôle de la police, des chemins de fer : le roi a cédé sur tous les points sans coup férir, tout en félicitant les équipages débarqués qui n'obéissent pas à l'Entente ! Le gouvernement Venizelos s'installe à Salonique et nous demande de l'argent... Il a nommé ministre des Affaires étrangères Politis, directeur politique à Athènes ! C'est un effroyable gâchis, et une humiliation sans nom que la Grèce s'inflige à elle-même.

Pendant ce temps, sur le front de Salonique, on piétine à droite et à gauche, et il faudrait aller si vite ! Les Anglais sont devantSérès. Les Bulgares sont installés sur le plateau au-dessus de la ville. Peu ou pas de progrès à l'aile gauche. Les Roumains évacuent toute la Transylvanie, serrés de près par Falkenhayn. Rien sur la Dobroudja. Nous envoyons à Bucarest le général Berthelot : les Russes enverront-ils des troupes? Tout est là.

Les Italiens ont fait une grande attaque le 11 sur le Carso, faisant 6500 prisonniers, et ont un peu continué le lendemain.

Sur la Somme, l'offensive est intermittente et dépend du temps : le 10, nous avons fait 1700 prisonniers au sud de la Somme, puis 800 le 14. Les Anglais ne font pas grand-chose.

Les Allemands ont fini leur cinquième emprunt, qui est censé avoir rapporté 10 milliards et demi. Combien en papier ayant déjà servi? Notre second emprunt à (), 5 %, est commencé depuis le 5 octobre. Que donnera-t-il?

J’ai revu le général de Laguiche qui revient de Russie ayant fait un voyage magnifique sur tout le front arménien et persan. Il a été jusqu'àHamadan. Paléologue s'est si mal conduit qu'il a obtenu le remplacement de Laguiche. Le général dit que la Russie est d’un avenir prodigieux, qui ne se sent pas en guerre, avec des ressources inouïes, mais pour qui ni l'argent, ni le temps, ni la vie humaine ne comptent, malgré les pertes énormes faites pendant la guerre. Il faut prendre les Russes comme ils sont et les laisser faire. Ils sont invincibles, dussent-ils reculer jusqu'à la Volga. Mais on ne peut leur demander de faire telle offensive à telle heure. Ils l'ont fait deux fois en Prusse orientale, ont essuyé des défaites sanglantes et en ont gardé la terreur des Allemands. Ainsi s'explique l'arrêt de l'offensive Broussilov, qui a bien marché tant qu'il a eu des Autrichiens devant lui et n'a plus rien fait contre les Allemands. Laguiche croit que les Roumains pourront changer cet état d'esprit, malgré le peu de résistance qu'offre aujourd'hui leur armée : c'est eux qui ont entraîné les Russes en 1877 et il compte sur eux : puisse-t-il dire vrai, mais il faudrait leur laisser le temps de s'aguerrir!

22 octobre

Le mauvais temps dû à la saison augmente l'intermittence des attaques sur la Somme où nous nous acharnons. Nous avons pris cette semaineSailly-Saillissel au nord de la Somme et progressé autour deChaulnes ; les Anglais ont un peu avancé dans quelques secteurs, mais les pertes sont lourdes, et l'espoir de prendre un jour Bapaume ne les compense pas.

Le général Berthelot et ses officiers sont arrivés à Bucarest, mais les Russes y sont-ils? La bataille se livre maintenant presque partout sur le territoire roumain; la poussée de Falkenhayn est formidable et partout les Roumains cèdent du terrain. En Dobroudja, ils ont dû reculer aussi et les Bulgares ont pris(), la dernière ville de la côte avant Constanza. Sur le front de Salonique, rien. Les Serbes avancent un peu dans la boucle de la Cerna, mais les Anglais à droite et les Franco-Russes à gauche sont immobilisés devant les lignes ennemies. Les Turcs ont renforcé les Bulgares à droite; ils viennent du front arménien, où les Russes prennent leurs quartiers d'hiver et reculent leurs lignes. Les Serbes trouvent les Allemands devant eux : ces monstres sont partout... et les Russes nulle part.

La situation est donc des plus sérieuses ; si les Roumains cèdent, Bucarest sera enlevé rapidement, car il n'y a aucune ligne de résistance après les montagnes. Mais comme disent les « critiques militaires », on défend aussi bien un défilé en arrière en avant…!

Les Allemands font courir de plus en plus des bruits de paix séparée avec la Russie : tout un traité est paru dans un journal suisse : royaume de Pologne, Bukovine et Galicie orientale à la Russie, à qui on rendrait la Courlande et qui aurait liberté de passage dans les détroits ; on lui céderait l'Arménie en échange de l'Égypte donnée à la Turquie… Pendant ce temps, on trouve à la légation allemande à Bucarest des bocaux contenant des cultures de microbes de peste, de choléra… On ne pourra donc pas être plus fort et plus intelligent que cette abominable race, la chasser et de détruire? Va-t-on les laisser prendre les céréales et les pétroles de Roumanie, et battre les 600000 Roumains et les 400000 hommes de Sarrail, qui jetés frais sur eux ne les gênent pas plus qu’un fétu?

29 octobre

Nous avons donné un vigoureux coup de poing à Verdun où le 24, nous avons enlevé le village et le fort de Douaumont; en fin de compte 5000 prisonniers sont restés entre nos mains. Sur la Somme, le mauvais temps arrête les opérations.

En Roumanie, Mackensen a enlevé Constanza le 22, puis le pont du Danube, qui a été coupé, et il poursuit l'armée russo-roumaine prise entre le Danube et la mer.

En Transylvanie, les renforts russes commencent à arriver. La situation se rétablit en Moldavie, mais les Allemands continuent leur avance au sud dePrédéal.

La cavalerie française et italienne se sont rencontrées àKoritza – sans cela rien en Macédoine.

Série d'activités sous-marines : tous les bateaux norvégiens sont coulés à la sortie de Christiana, cela peut obliger la Norvège à marcher comme la Suède. Un raid de torpilleurs allemands dans la Manche n'a pas amené de pertes trop sensibles.

5 novembre

Le mauvais temps a sévi pendant toute la semaine, ralentissant nos opérations. Sur la Somme en effet, rien à enregistrer, sauf quelques combats à Sailly et à la Maisonnette où nous perdons quelque peu de terrain.

À Verdun, où en fin de compte, en reprenant Douaumont, nous avons fait près de 6000 prisonniers, nous rentrons le 2 dans le fort de Vaux, évacué par les Allemands, puis nous reprenons une partie des villages de Vaux et de Damloup. Les Allemands annoncent bien entendu qu'ils se retirent exprès. Nous connaissons ces formules.

Sur le Carso, les Italiens font des « bonds » comme les sarigues. Ils font des prisonniers : près de 10000 à la fin de la semaine, mais ont‑ils beaucoup avancé? Pendant ce temps, bataille acharnée sur le Stokhod où les Russes n'ont pas l'avantage. La Roumanie nous dit toujours que les Roumains avancent dans la vallée du Jiul et que le combat continue dans celle de l'Olt, rien de plus. Des canonnades sur le Danube font penser que quelque chose se prépare de ce côté. Les Anglais ne font rien. Leur offensive leur aurait coûté 350000 hommes et 15000 officiers, et ils n'ont rien repris. Ils se reposent. A Salonique, combats sans liaison et sans suite ; le général Roques, ministre de la Guerre, y est allé pour inspecter: il est à craindre que son oeuvre se borne là. Les Serbes continuent à perdre du monde et pleurent en songeant que c'est leur dernière armée qui se perd.

Les Allemands, qui font un effort énorme, cherchent du monde partout, obligent les Belges à travailler, mobilisent les usines suisses qui travaillaient mollement pour nous, ont décidé l'Autriche à créer le royaume de Pologne. C'est le 5 novembre que doit paraître le rescrit. La mort de Stürgkh, en amenant un changement dans le ministère autrichien, a permis à l'Allemagne de le reconstituer selon ses vues et d'écarter les obstacles qui empêchaient la réalisation de l'idée. Le royaume de Pologne comprendra les provinces russes seulement. Qui sera roi? Sans doute un prince de Bavière, et non un archiduc. De telle sorte, l'Allemagne, espère récupérer une armée au moins égale en nombre à l'armée roumaine et dont elle fera ce qu'elle voudra. Devant une telle activité, on reste confondu de la stupidité, de l'inaction des alliés, et il y aurait tant à faire, tant à essayer ; allier énergie et décision?

12 novembre

Le rescrit pour le royaume de Pologne a paru le 5: c'est une merveille. La constitution, les frontières du royaume seront définies plus tard, après la paix. Les provinces polonaises de Prusse restent à la Prusse, la Galicie reste à l'Autriche, mais recevra une autonomie qui débarrassera le parlement autrichien des voix galiciennes pour le plus grand bien de la majorité devenue allemande. Une seule chose est immédiate : la mobilisation de l'armée polonaise qui doit donner 600000 ou 700000 hommes, peut-être plus. L'Allemagne continue le bouleversement de ses usines, l'enrôlement en masse des populations belges et françaises. Que faisons-nous pour y parer?

Chez nous, la crise des transports, annoncée, prévue, la reprise de la guerre sous-marine, dont nous ne parvenons pas à nous garer, amène une crise du charbon. On décide la fermeture à 6 heures des magasins, à 9 heures et demie des cabarets et restaurants, et on interdit d'aller au théâtre en smoking... Pourquoi? Il faudra réduire les trains, mettre des jours sans viande et après avoir poussé à la consommation et à la reprise du commerce, pratiquer une stricte économie. Nos ports, nos chemins de fer mal administrés par nos militaires, le manque de tonnage, ne permettent pas de faire la guerre et de vivre comme en temps de paix.

L'emprunt a produit 11 milliards et 360 millions, dont 5 milliards d'argent frais. On est très content.

Toute la semaine, on a été suspendu à l'élection du président des Etats-Unis. Le 7 était le grand jour: le lendemain, on annonce la nomination de Hugues, le républicain. Mais certains états de l'ouest manquent encore; ils ont voté en masse pour Wilson, et c'est lui qui a été finalement proclamé. Nous n'avions pas grand-chose à gagner au change. Hughes n'avait guère dévoilé son programme ; il s'annonçait surtout comme très républicain; le protectionnisme à outrance aurait reparu, et s'il se serait montré un peu plus raide vis-à-vis des Boches, il aurait été bien désagréable pour les mesures de blocus des alliés.

Du côté militaire, nous perdons du temps. Nous poursuivons sur la Somme de petits combats sans résultat appréciable ; les Anglais ne font rien. Les Serbes viennent de reprendre une offensive du côté de Salonique, où Roques est toujours. Est-ce un coup isolé ou un commencement?

Tout autour de la Roumanie, les combats continuent: les Bulgares ont un peu reculé en Dobroudja: ils avaient réparé le pont du Danube et il a fallu les chasser des îles du fleuve. Ils font des tentatives de passage sur divers points, et en Valachie ne montrent rien de précis.

Avances allemandes du côté de Sinaia, sans que ce point ait été encore atteint. Ailleurs, résistance quelquefois heureuse de nos alliés: ont-ils assez de munitions pour tenir jusqu'au bout?

La Norvège résiste à la pression allemande, la Suisse esquive en mentant l'exécution de l'accord germano-suisse; en tout cas, les Allemands essaient d'acheter en Hollande les 8000 wagons de pommes de terre qu'ils doivent donner en échange des 40000 têtes de bétail suisses.

Pourquoi n'attaquons-nous pas par surprise Smyrne, Adramyti, Saros?

19 novembre

Déblayons le terrain militaire, ce n'est pas là qu'est l'intérêt de la semaine.

Nous avons résisté à de très violentes attaques allemandes sur le front de la Somme. Au nord, nous avons perdu, puis repris Saillisel.

Le 13, les Anglais ont lancé une puissante attaque sur les deux rives de l'Ancre. Ils ont fait en trois jours 5000 prisonniers et avancé du côté de Bapaume.

Pendant ce temps, attaques répétées de nos troupes et des Serbes à l'aile gauche de Salonique. Positions enlevées, avances marquées sur Monastir dans la bande de la Cerna, et le long de la chaîne qui va du sud au nord vers l'ouest de la ville. Les Allemands continuent d'envoyer renforts sur renforts contre les Roumains. Leur effort se concentre vers la petite Valachie, région de blé et de pétrole, où ils ont pénétré de 40 kilomètres. Ils reculent un peu en Dobroudja ; bataille violente sur le sud du front russe.

Au point de vue politique, les Puissances ont protesté contre la «liberté» accordée à la Pologne. Les Allemands en font bien d'autres. Ils viennent de créer une organisation générale du travail civil, sous la direction du général von Gröner et de l'industriel Sorge. Et ils s'apprêtent à décréter la mobilisation de toute l'Allemagne pour le service militaire ou civil en y comprenant les femmes. C'est l'organisation sociale de tout le pays. Ils peuvent y trouver 4 millions d'hommes de plus pour l'armée et la possibilité d'augmenter de plus de 75% la production du matériel de guerre.

Nous sentons qu'il faut répondre à ce formidable effort. Nous sommes en effet au bout du rouleau des mesures actuelles, qui ont donné tout ce qu'elles peuvent donner : ce n'est pas assez, et on cherche ; ce qu'il faudrait avant tout, c'est un chef... Tardieu l'a dit lundi à la Chambre où l'on discutait la question des transports. Ici on a pris une mesure qui s'imposait depuis longtemps. L'insuffisance du 4e bureau dirigé par le colonel Gassouin était assez patente. On a nommé Claveille, l'ancien directeur des chemins de fer de l'État, directeur général des transports et des importations. Nos ports, dont le maximum de capacité serait de 3,5 millions de tonnes en reçoivent 5 millions. D'où encombrements, surestaries, quais encombrés, insuffisance des moyens de transports pour les débarrasser. Il faut prendre des mesures radicales car le charbon va manquer. Les usines absorbent toute la force électrique disponible: il faut donc réduire la consommation, faire des économies, et augmenter encore le rendement desdites usines. Les Allemands par leurs sous‑marins, diminuent chaque jour le tonnage disponible. Il faut autre chose que des palliatifs, et cela dans tous les domaines.

26 novembre

Le 19 novembre au matin, nos troupes sont entrées dans Monastir, évacué par les Bulgares. Les Serbes tenaient les hauteurs à l'est et menaçaient de couper dans sa retraite l'ennemi, qui s'est retranché à quelques kilomètres au nord de la ville et a reçu des renforts. Nous avons fait 600 prisonniers, les Serbes en ont fait 500 ensuite, donc les Germano-Bulgares se sont repliés sans grandes pertes. Depuis, nos attaques contre le front ennemi ont peu progressé.

Il n'en est pas de même, hélas! en Roumanie, où la situation est quasi désespérée. Après une longue bataille de trois jours sur le Jiril, les Roumains ont été battus et rejetés à l'ouest (18 novembre) ; le 21, les Allemands sont entrés à Craiova, capitale de la petite Valachie ; puis ils ont pris Orsova et Turnu-Severin sur le Danube, et maintenant on apprend que Mackensen a franchi le fleuve sur deux points en amont de Roustchouk. Le désarroi est grand en Roumanie ; le général Berthelot dit que l'état-major roumain est incapable d'y remédier, que les Russes sont bien longs à se concentrer. Pourra-t-on défendre Bucarest?

Pendant ce temps, sur tous les fronts, de Riga en Moldavie, au Caucase, en Egypte, d'Ypres en Suisse, les alliés semblent frappés de stupeur et contemplent la ruine de la Roumanie sans être capable d'un geste de secours. Les Italiens ne font rien par crainte d'une attaque au Trentin et refusent d'envoyer du monde à Salonique. II est vrai qu'ils ont envoyé en Suisse depuis le 1er janvier autant de marchandises de toutes espèces qu'ils en envoyaient dans les empires centraux avant la guerre! En France, on s'agite, on fait des séances secrètes, on veut nommer un ministre du ravitaillement général, faire un ministère du Blocus. Pauvre blocus, au moment où les Allemands forcent le grenier roumain, où le Deutschland va ramener en Allemagne une cargaison de métaux rares, où les sous-marins empêchent presque notre ravitaillement en minerais, celui de la Russie en munitions! Nous sommes dans une mauvaise passe, et chacun des alliés sent qu'il y a de sa faute, sans savoir quoi faire pour y remédier.

Et François-Joseph est mort le 21 au soir... Fait divers, pas plus, l'Autriche-Hongrie a cessé d'être. Le nouvel empereur Charles ler sera-t-il un jouet entre les mains de l'Allemagne, tentera-t-il une réaction? Notre presse a eu sur l'empereur défunt des articles haineux et mesquins. Comment le jugera-t-on plus tard? Très différemment selon l'issue de la guerre, sans doute.

2 décembre

La situation ne s'améliore pas en Roumanie. Mackensen et Falkenhayn se sont rejoints et marchent à grande allure sur Bucarest, laissant en petite Valachie des troupes roumaines complètement encerclées et dont la perte parait certaine. Les Allemands sont maintenant dans les forts de Bucarest, à l'ouest et au sud. La ville a été évacuée le 28 et le gouvernement s'est réfugié à Iassy. Les Allemands disent avoir fait un énorme butin en céréales et en pétrole. Les Roumains disent bien avoir détruit les puits et incendié les stocks de blé, mais ce n'est pas si sûr que cela. Cependant peu de prisonniers: 1200, 2500. Il semble donc que l'armée roumaine ait gardé une certaine liberté de manoeuvres. Où sont les Russes? On dit que le grand-duc Nicolas a reçu le commandement de l'armée envoyée en Roumanie: il y aurait là onze corps d'armée, suivis bientôt de cinq autres. Les Russes ont attaqué en Transylvanie du nord, sur un front assez large, mais ne semblent pas avoir progressé ; en Dobroudja, ils seraient arrivés à la tête du pont de Cernavoda: leurs communiqués sont extrêmement laconiques.

Absolument rien ailleurs, sauf des combats sanglants et sans résultats sur le front serbe de Salonique.

Les alliés continuent de sentir qu'il faut faire quelque chose, mais ne savent pas quoi. En Russie, Trepov a remplacé Sturmer à la présidence du Conseil. On le dit énergique et très expert en matière de chemins de fer. Alexeiev, le généralissime, est en congé et Gourko le remplace. En Angleterre, la guerre sous‑marine implacable faite avec d'énormes unités – 5000 tonnes, dit-on! – cause une angoisse qui s'est traduite par le départ de l'amiral Jellicoe, qui passe du commandement de la grande flotte à la place de deuxième Lord de l'Amirauté. Le héros de la bataille navale du Jutland, l'amiral Beatty, le remplace: il n'a que 45 ans.

Chez nous, la Chambre est entrée le 28 en comité secret: le gouvernement, pour vivre, lui livre tous les petits mystères qui passionnent ces pauvres esprits parlementaires. Qu'en sortira-t-il? On assure que Joffre sera sacrifié, Roques aussi. En tous cas, ces comités secrets énervent l'opinion, qui réclame de l'action et moins de conciliabules. Le ministère du Ravitaillement n'est pas encore formé, on ne trouve plus ni charbon, ni pommes de terre ; tout est hors de prix parce que les commerçants, qui voient uniquement leur intérêt, accaparent tout.

Pendant ce temps, les Allemands agissent. L'empereur, très habile, laisse tout entre les mains de Hindenburg, le grand chef populaire, qui donne des avis, des ordres sur tout, et semble le maître incontesté. Le Reichstag a voté la loi sur le service obligatoire civil: les déportés belges, les 2 millions de prisonniers, travaillent pour l'Allemagne, qui veut tripler sa production en munitions et artillerie. En attendant, elle s'attaque aux neutres, dont la situation devient difficile. La Norvège a signé des accords vendant à l'Angleterre ses pyrites et son poisson ; l'Allemagne a pris prétexte d'un décret sur les sous-marins qui ne lui a pas convenu pour menacer la Norvège, dont la situation est grave: elle devra céder des pyrites et du poisson et restreindre ses envois aux alliés si elle veut éviter la guerre. Le Danemark vend ses produits agricoles des deux côtés et cherche à se tenir sur la limite ; il serait avalé d'un coup s'il penchait trop de notre côté. Pour la Suède, 95% de ses exportations vont à l'Allemagne, aussi est-elle la grande favorite. La Hollande avait signé en juin un accord agricole avec l'Angleterre: vente aux Anglais d'une part importante de sa production en beurre, lard, viande, etc. Elle ne l'a pas exécuté, et les bateaux transportant lesdits produits ont tous été coulés ou pris par les Allemands. L'Angleterre a menacé de reprendre toute la question du NOT, et les agents agricoles hollandais viennent de signer un nouvel accord beaucoup plus serré. Cet accord a beau être secret, les Allemands l'ont su quand ils ont demandé leur part habituelle de produits alimentaires et que les Hollandais ont dû les refuser. Ils menacent la Hollande de ne plus lui envoyer ni fer, ni charbon, de couler ses bateaux et de lui envoyer des zeppelins. Cela est naturel et inévitable. Le blocus tient l'Allemagne à la gorge. Maintenant que les neutres ses voisins ne laissent plus passer les neuf dixièmes de ce qu'ils reçoivent et tout ce qu'ils produisent, l'Allemagne, qui en a besoin, va les forcer à le livrer, ou ira le prendre. On n'affame pas un pays qui a encore la puissance militaire de prendre par force – à la guerre, il n'y a pas de force au‑dessus de la force. Les neutres ne sont qu'au début de leurs malheurs.

Le côté comique et grotesque est en Grèce. Pour ne pas être traités de francs-tireurs, les 4000 soldats de Venizélos ont déclaré la guerre à l'Allemagne! À Athènes, nous avons exigé de Constantin la livraison de ses canons et de ses munitions – nous avons déjà la flotte – pour compenser le matériel qu'il a livré aux Bulgares et qui nous tire dessus. Constantin a fait mine de céder, mais les fameux «réservistes» se sont révoltés, ont attaqué nos marins au zeppelin, et il faut maintenant débarquer du monde et bombarder Athènes. Pour n'avoir pas voulu se battre, les Grecs sont en guerre contre tout le monde, mais Dartige du Fournet a été bien maladroit.

9 décembre

Quelle semaine! Les événements marchent avec une rapidité foudroyante, et hélas! contre nous. D'abord avant tout, la Roumanie. Les Allemands sont entrés le 6 à Bucarest qui n'a pas été défendue. L'armée roumaine a beau reculer en vitesse, ce n'est plus une retraite, c'est une débâcle, et les Russes n'apparaissent nulle part. La preuve de ce désarroi est que le nombre de prisonniers, assez faible jusqu'ici a brusquement augmenté: 70000 depuis le ler décembre, sans compter un butin immense. Le mouvement offensif russe a cessé et toute l'armée roumaine serait menacée d'encerclement, coupée du nord et rejetée sur les marais du Danube. Les troupes restées en petite Valachie se sont rendues.

L'effet de ces victoires a été direct sur la Grèce. Le 1er décembre, nos marins qui venaient prendre livraison du matériel et de certains points (arsenal d'Eleusis) ont été attaqués. Ce n'était pas un mouvement des réservistes, mais une attaque en règle, faite par les troupes royales et les réservistes mobilisés sur l'ordre du roi, qui venait de nous accorder ce que nous lui avions demandé. Plus de 100 marins ont été tués ou blessés, 60 faits prisonniers, les autres se sont frayés un chemin à l'arme blanche et n'ont été sauvés que par les obus tirés par la flotte. L'amiral Dartige est rentré à son bord sous la protection des officiers grecs! Toutes nos forces sont rentrées à bord, les légations alliées vont partir, si elles ne le font déjà. Constantin mobilise en hâte, a rompu toutes relations, pousse ses troupes vers le nord à la rencontre des Allemands. Ceux-ci ne tarderont pas à venir : on ne parle plus de Falkenhayn, qui certainement forme une armée à la hâte pour bousculer l'aile gauche de Sarrail, en piètre liaison avec les Italiens de Valona, et se joindre aux Grecs.

Que fait l'Entente? Elle a décrété le 8 le blocus pacifique des côtes de Grèce, rendu inutile par l'arrivée de trois bateaux de blé (22 jours de vivres) que Dartige a laissés passer, et elle délibère – comme toujours – et sera en retard – comme toujours. Et pourtant, on peut mesurer ce que serait la domination allemande à Athènes! Il faudrait évacuer Salonique, et la Méditerranée orientale nous serait complètement fermée: les sous‑marins allemands en seraient maîtres absolus!

Inutile de dire que partout sauf en Roumanie, «le mauvais temps interrompt les opérations militaires »...!

Devant ce désarroi, la Russie avait réagi en nommant Trepov, qui a fait un discours à la Douma: guerre à outrance, le bouclier d'Oleg à Constantinople, etc.: les Allemands en rient! L'Angleterre a eu, elle aussi, son mouvement, qui est une véritable révolution. Lloyd George a déclaré qu'un ministère de 23 membres ne pouvait conduire la guerre, qu'il fallait un «Conseil de guerre» maître absolu, composé de quatre ou cinq membres et ne comprenant pas le premier ministre. Le conflit entre Asquith et Lloyd George a éclaté et le ministère est parti. Lloyd George essaye d'en constituer un composé de travaillistes et d'unionistes, avec exclusion des libéraux pacifistes, comme Grey et Asquith. Le Conseil de guerre ne comprendrait que cinq membres.

Chez nous, le comité secret s'est enfin terminé le 7 après dix jours de palabres. Le ministère en est sorti avec un ordre du jour de confiance de 344 voix contre 160 demandant la réorganisation du haut commandement, une direction restreinte de la conduite générale de la guerre et de l'organisation économique du pays. Depuis, c'est le gâchis. Briand aurait contre lui le Sénat et Poincaré ; la presse est censurée ; Joffre est en tout cas sacrifié, il sera « directeur des opérations des armées alliées », ou quelque chose d'approchant. Qui le remplacera? II n'y aurait pas de généralissime, mais des armées ; enfin on ne sait rien.

Mais on sait que le Suffren s'est perdu corps et biens entre Gibraltar et Lorient, que les Allemands coulent dix bateaux par jour et font le siège des Canaries après avoir attaqué Funchal, et que c'est là un danger très grave pour nos approvisionnements. On sait aussi que nos armées sont immobiles devant l'armée allemande, qui comme une bête traquée se rue sur les points faibles et les détruit.

19 décembre

Le ministère Lloyd George a été constitué le 10, avec un Conseil de guerre comprenant le Premier, Bonar Law, Curzon, Milner et le travailliste Henderson. Les autres membres marquants sont Balfour aux Affaires étrangères, Carson à la Marine et Milner à la Guerre.

Le 13 au matin paraît le nouveau ministère Briand: il comprend également un Comité de guerre composé de Briand (présidence et Affaires étrangères), Lyautey (Guerre), Lacaze (Marine), Ribot (Finances), Thomas (Armement et munitions). Joffre, général en chef des armées françaises et conseiller technique des alliés y assiste à titre consultatif. Poincaré le préside. Il n'y a plus en tout que dix ministères. Viviani réunit la Justice, l'Instruction publique et le Travail, Malvy garde l'Intérieur, Doumergue les Colonies. Deux nouveaux ministères sont créés: celui de l'Économie nationale (commerce, agriculture) pour Clémentel, celui des Transports et du Ravitaillement pour Herriot, maire de Lyon. Le lendemain, on ajoute dix sous-secrétaires d'État, dont Cochin aux Affaires étrangères pour le blocus, et tout le monde est content... La Chambre fait un accueil médiocre: Briand n'obtient que314 voix contre 165 et la Chambre renvoie à une commission un projet de loi permettant au ministère de prendre des décrets immédiats dans certains cas. Briand voudrait notamment réquisitionner et interdire l'alcool! C'est la mort des députés! Ils veulent un gouvernement qui gouverne, mais ne veulent pas lui en donner les moyens. L'Allemagne profite habilement du désarroi général pour faire une proposition officielle de paix: le 12 décembre, les ambassadeurs représentant les intérêts de l'Entente – Etats-Unis, Espagne, Suisse – sont saisis d'une note faisant connaître que l'Allemagne est disposée à causer, bien entendu sans fixer ses propositions. Nos bons socialistes tombent de suite dans le panneau et décident qu'il faut voir ce qu'offrent les Allemands. Manoeuvre double: prouver aux neutres que désormais c'est l'Entente qui a voulu la guerre, justifier donc toutes les horreurs (massacre des populations envahies et réduites en esclavage), montrer au peuple allemand qu'il faut se battre pour ne pas mourir écrasé, et comme c'est une vieille antienne, le peuple sera si bien tenu par la nouvelle conscription civile qu'il ne pourra plus bouger.

Quant aux événements militaires, peu de choses sur l'Orient: les communications sont laconiques. Les armées roumaines fuient à toute vitesse, du moins ce qu'il en reste. Arrêtera-t-on les Russes sur la ligne du Sereth? Mackensen annonce l'intention de pousser sur Odessa.

En Grèce, on a imposé à Constantin un ultimatum qu'il a naturellement accepté, et les puissances sont bernées une fois de plus. Dartige du Fournet est remplacé par l'amiral Gaucher.

Le général Gouraud va faire l'intérim de Lyautey au Maroc. En France, le général Nivelle, qui après Pétain avait défendu Verdun, est nommé général en chef des armées du nord et de l'est, et pour son entrée en fonctions, il a donné du côté de Douaumont un vigoureux coup de poing (15 décembre) qui porte notre ligne à trois kilomètres au nord et nous donne 11000 prisonniers

24 décembre

Le ministère s'est débattu devant les chambres. Le Sénat à son tour a demandé le Comité secret et après cinq séances a donné un vote de confiance par 194 voix contre 60. Il affirme que la France ne peut faire la paix tant que l’ennemi est sur le territoire, et renforce certainement le ministère.

6.4.4 - 1917

1er janvier

Notre fin d'année a été tristement occupée. Ma mère s'est éteinte le 31 décembre après quelques jours de maladie. Elle était si affaiblie par de longues années de souffrance qu'elle n'a pu résister au moindre choc. Au moins sa fin a-t-elle été douce. Ma belle-soeur Marie n'a pu arriver à temps. Ma soeur était à Paris. Une cérémonie très simple a été faite à la maison par M.Picard. Seule la famille et quelques amis y assistaient, une quarantaine de personnes en tout, et nous avons été à Montparnasse où ma mère repose avec mon père et mon frère Roger.

Les événements ont suivi leur cours. Au point de vue militaire, toujours la même abstention sur tous les fronts, les alliés laissant les Allemands poursuivre les Roumains, puis les Russes. La Dobroudja est entièrement occupée par l'ennemi qui approche rapidement de la ligne du Sereth sur laquelle on dit que se retranchent les Russes.

Rien n'explique la défaillance des armées russes depuis le milieu d'août, rien sinon peut‑être la politique plus qu'étrange du président du Conseil Sturmer, qui travaillait pour une paix séparée avec les partis allemands et positivement «sabotait» la guerre. Sa chute et l'arrivée de Trepov a été de ce point de vue un bonheur. Un autre événement heureux vient de se produire: c'est l'assassinat par le prince Youssoupov de cet étrange Raspoutine, dont le pouvoir mystérieux et occulte s'exerçait sur tout le monde de la cour. Il était particulièrement puissant sur l'impératrice. Il avait persuadé la malheureuse personne qu'il tenait dans sa main la vie du tsarévitch, et il agissait certainement pour l'Allemagne. Étrange Russie, dont on ne sait ce qu'il faut attendre et sur qui on ne peut compter.

Le 21 décembre au soir, les Etats-Unis ont remis aux belligérants une note dans laquelle le président Wilson demande à connaître « les buts de guerre ». Le président se défend de faire le jeu de l'Allemagne, dont la note suit de bien près la démarche. La Suisse, puis les pays scandinaves, ont appuyé la note américaine, la Hollande et l'Espagne se sont abstenues, celle-ci faisant savoir qu'elle ne jugeait pas le moment venu.

Le 31 au matin, les alliés ont fait connaître leur réponse à l'Allemagne. Elle sera suivie de près d'une réponse au président Wilson. La note est bien, pas assez claire à mon sens ; elle se termine par un plaidoyer fort utile en faveur de la Belgique. Le sens qu'il aurait fallu préciser est que l'Allemagne, qui a refusé de s'engager à La Haye en faveur du désarmement, a violé en envahissant la Belgique toutes les garanties morales et contractuelles: il faut donc exiger d'elle des garanties matérielles contre de pareilles agressions.

Le blocus grec continue. Un ultimatum a été adressé à Constantin. Cela ne va pas vite. Chez nous, le ministère de guerre s'organise. Des décrets règlent les attributions élargies du sous-secrétaire d'Etat des Transports, qui a dans sa main tous les transports maritimes, et celles du ministère des Armements de Thomas. Dès son arrivée à Paris, Lyautey a fait sentir son action. Il sera le rapporteur et l'exécuteur des décisions du comité de guerre et a mis fin à la situation ambiguë des derniers décrets en faisant nommer Joffre maréchal de France et en le mettant tout à fait de côté. Lyautey a pris un sous-secrétaire d'Etat, le onzième, pour faire face au Parlement: il a pris Besnard, ce qui n'est pas fameux. Le voilà débarrassé, en apparence du moins, de la Chambre. Il dirigera Sarrail d'un côté et Nivelle de l'autre, dont les groupes d'armées seront conduits par Castelnau, Pétain et d'Esperey. Douglas Haig a été fait maréchal à l'occasion du 1er janvier.

Il faudrait que tout cela donnât quelque chose. Pendant ce temps, la crise du charbon est devenue une calamité, les torpillages continuent, et après le Suffren, le Gaulois vient d'être coulé entre Salonique et Corfou. Caillaux est allé à Rome intriguer en faveur d'une paix séparée: il a été bien reçu au Vatican par Gasparri, mais Sonnino l'a démasqué, et la presse en a parlé. Espérons qu'il en portera la marque!

14 janvier 1917

Après avoir remis leur réponse à l'Allemagne, qui constitue une simple fin de non-recevoir, les alliés ont jugé utile de s'entendre pour répondre à la note Wilson du 21 décembre. Les premiers ministres français et anglais, avec le général Lyautey, Lord Milner, et autres grands personnages, sont partis, et il a été décidé dans ces assises, où assistaient également le représentant militaire russe et Sarrail, que M.Briand remettrait au nom de tous une note unique à l'ambassadeur des Etats-Unis à Paris et que la Belgique remettrait en même temps une note additionnelle. Les Allemands avaient répondu à Wilson par une note très brève déclarant qu'ils feraient connaître leurs buts de guerre quand les puissances de l'Entente auraient accepté le principe de la réunion dans une ville neutre.

M.Briand, assisté du baron Beyens, a remis la réponse commune à M.Sharp le 10 au soir. Elle a été publiée le 12 au matin. Le 11, les Allemands et Autrichiens remettaient aux neutres une note discutant notre réponse du 31 décembre à leur note du 12: cette note est absurde : c'est l'Angleterre qui a encerclé l'Allemagne, la France qui voulait la revanche, la Russie qui avait mobilisé, la Serbie qui avait assassiné, la Belgique qui avait attaqué, l'Angleterre qui a opprimé les Boers et la France l'Afrique du nord. C'est tellement bête que cela ne se discute pas.

Il faut ne pas perdre de vue les dates de ce double échange de notes:

1. Proposition allemande du 12 décembre ; les alliés répondent le 31 ; contre réponse allemande, non remise aux alliés, le 11 janvier.

2. Proposition Wilson, adhésion des Scandinaves et de la Suisse, 1er décembre ; réponse allemande – je n'ai pas la date ; réponse des alliés le 10 janvier.

Notre réponse vaut d'être examinée car nous y indiquons nettement nos buts de guerre, c'est-à-dire les conditions auxquelles nous ferons la paix. Elle constitue donc, à mon sens, une ouverture, une offre de causer, et nos conditions sont d'une modération extraordinaire.

Elle rend d'abord hommage aux intentions du président Wilson, puis déclare qu'une paix assurant les restitutions, réparations et garanties nécessaires est actuellement irréalisable, et après avoir marqué l'impossibilité d'assimiler l'agression abominable des puissances centrales et leurs exactions à la conduite des alliés, elle énumère ce que comprendront en première ligne les buts de guerre:

Restauration de la Belgique, de la Serbie, du Monténégro, avec les dédommagements dus.

Evacuation des territoires envahis, avec justes réparations.

Réorganisation de l'Europe basée sur le principe des nationalités, notamment restitution des territoires autrefois arrachés par la force ou contre le voeu des populations, libération des Italiens, Slaves, Roumains et Tchéco-Slovaques, rejet des Turcs hors d'Europe.

Puis suit une note de la Belgique remerciant les Etats-Unis des efforts faits par la Commission for Relief et plaidant la cause belge.

L'Alsace-Lorraine n'est pas citée: ni le principe des nationalités, ni le voeu des populations ne nous la rendront, car les Alsaciens français sont partis et il ne reste que les autres.

On ne parle pas désarmement, ni refus de traiter avec les Hohenzollern. Au contraire, on annonce le dépeçage de l'Autriche-Hongrie. Il eût fallu au contraire dénoncer la Prusse comme l'auteur de tout le mal, demander son rejet hors de l'Allemagne et ne pas parler d'une Autriche réduite aux seuls Allemands et Hongrois, ce qui grâce au principe des nationalités, dont nous ne semblons pas guéris, facilite la création de la Mittel-Europa de Hambourg à Trieste. Une note seulement pour la Pologne, sur laquelle le Tsar s'est prononcé. Les Polonais trouveront peut-être que c'est peu.

Les Allemands font les furieux ; ils ont raison. Laissons-les venir. Si vraiment ils veulent la paix, ils glisseront tout doucement des contre-propositions et la conversation sera engagée...

Pendant ce temps, rien chez nous. Les Allemands ont pris Focsani et Braïla, et vont forcer la ligne du Sereth. Les Russes ont fait une petite poussée du côté de Riga. Les Anglais se remuent un peu en Mésopotamie; en Egypte, leur mouvement est commencé : ils ont pris El-Arich et passé la frontière de la Palestine.

Après la réunion de Rome, un troisième ultimatum a été adressé à la Grèce avec expiration dans les 48 heures. Il a été accepté, mais sera-t-il exécuté?

En Russie, le désordre continue. Trepov est renversé après 45 jours de pouvoir, un prince Galitzine est nommé président du Conseil. Cela veut dire que les influences pro-allemandes de l'impératrice et anti-allemandes de la Douma sont toujours en lutte. Est-ce parce que la Russie est en plein gâchis que nos propositions sont si modestes, ne parlant ni de désarmement, ni du bassin de la Sarre, ni du paiement des frais de la guerre? La Russie reste l'énigme redoutable, et rien ne permet de l'éclaircir.

21 janvier

Période d'attente. La Grèce a accepté l'ultimatum et semble l'exécuter, sans doute parce que les Allemands lui ont fait savoir qu'ils n'étaient pas prêts à l'aider. Sur le front du Sereth, en effet, tout semble se stabiliser: on parle des formidables tranchées que font les Allemands. Vont-ils s'arrêter là, contents de posséder les riches terres du bas Danube, où ils vont planter force primeurs? Préparent-ils un coup contre nous, contre l'Italie, contre un neutre? Ils ont des troupes rassemblées à Constance. Les Suisses ont eu peur et ont levé une nouvelle division, et nous avons massé des troupes en Franche-Comté. Une attaque contre la Hollande, le Danemark, par où la Norvège serait bloquée, semblerait plus profitable aux Allemands.

Trois points doivent retenir avant tout l'attention:

1. La guerre sous-marine, que les Allemands vont rendre de plus en plus intense, avec de nombreux engins. Elle nous a fait un mal sensible dans les trois derniers mois de 1916. Ajoutons un corsaire qui opère dans l'Atlantique et coule ce qu'il veut. Nous pouvons avoir nos importations de charbon, de nitrates, d'acier, arrêtées ou diminuées.

2. La situation de la Russie, qui est en complète révolution. Un nouveau ministère est en formation, tout est changé et Protopopov semble le maître. C'est la situation de 1792: l'impératrice et le parti allemand contre la Douma, un tsar honnête et faible.

3. La situation économique de l'Allemagne, qui peut non pas seulement la pousser, mais la forcer à la paix.

Une de ces trois causes peut finir la guerre très vite.

Cahier 19 (dossier 46, 83-106)

28 janvier

Le 22, le président Wilson a fait une déclaration au Sénat disant la paix qu'il désire : paix sans victoire, laissant les deux adversaires suffisamment riches pour payer leurs fournisseurs américains et pas assez forts pour imposer une volonté : l'Amérique serait alors maîtresse de régler le marché européen. Un vainqueur, et les États-Unis perdent les créances du vaincu et sont obligés de se créer une flotte et une armée pour ne pas subir la loi du vainqueur. Tout cela, Wilson ne l'a pas dit, mais il l'a couvert de pleurs et de doctes paroles : liberté des mers, liberté des peuples, organisation du monde, etc.

Nous avons accueilli ces paroles, qui ne nous sont pas adressées d'ailleurs, avec une réserve polie.

En Grèce, le roi a cédé tout à fait. Sans doute les Allemands lui ont fait savoir que le moment n'était pas encore venu de compter sur eux. Le 29 aura lieu la cérémonie de réparation, après quoi on constatera que les troupes sont passées dans le Péloponnèse, on lèvera le blocus et tout sera à recommencer… Un nouveau comité secret a permis à la Chambre d'entendre les explications de Briand sur les affaires grecques – un ordre du jour de confiance a été voté – et le ministre sort de chaque victoire plus affaibli et plus inconsistant.

Un froid terrible règne dans toute l'Europe. Il est sans doute une des causes de l'arrêt complet des opérations en Roumanie. D'autres opérations vont s'ouvrir. Où? Les Allemands ont fait au Mort-Homme, à gauche de Verdun, une forte attaque, ils tâtent le front de divers côtés. Vont-ils attaquer l'Italie, le Danemark? Ou nous, avec des moyens inconnus? En tout cas, ils annoncent que la guerre sous-marine reprendra de plus belle à partir du 1er février. Nous sommes toujours en période d'attente.

4 février

Un froid terrible paralyse les opérations militaires et rend plus cruelles les souffrances des troupes et celles de la population civile, atteinte par la crise du charbon. La Seine est couverte de glaçons et la navigation est arrêtée. Herriot a dû reconnaître qu'il y avait crise de quantité, crise de transports et qu'il n'avait pu conjurer ni l'une ni l'autre. Deux. Tout s'aggrave rapidement des deux côtés, comme dans une maladie dont le malade doit mourir.

Le 1er février, les Allemands ont annoncé au monde qu'ils déclaraient le blocus de l'Angleterre, de la France, de l'Italie et de la Méditerranée orientale. D'étroites bandes courent le long des pays neutres, unissant l'Espagne à la Grèce et à la Turquie : les bateaux neutres pourront y passer. Partout ailleurs, coulage et torpillage sans avis et sans merci. Un bateau à roues pourra aller une fois par semaine de Hollande en Angleterre, les bateaux porteurs de grains pour la Suisse pourront débarquer à(). C'est tout. L'effet sur les neutres a été immédiat : les Hollandais, Suédois, Espagnols, Danois ont retenu leurs bateaux au port : c'est l'évasion, la disparition du fret, plus dangereuse que le coulage.

On apprend aujourd'hui que le président Wilson a dans un discours au Sénat annoncé la remise des passeports à Bernstorff, ambassadeur d'Allemagne, et rappelé son ambassadeur à Berlin. Il a rompu également les relations avec l'Autriche. Mais ce n'est pas la guerre… Qu'est-ce? Comme dit Lloyd George, nous sommes à un tournant. Nous y sommes depuis longtemps, mais jamais l’heure n'a été plus solennelle et plus propice aux gestes désespérés.

11 février

Wilson a hier rompu avec l'Allemagne, pas encore avec l'Autriche. Il a invité les neutres à se joindre à lui. Bernstorff va s'en aller, Gerard part de Berlin. La Suisse représentera l'Allemagne aux États-Unis. Les Allemands ont-ils été pris au dépourvu par le geste de Wilson ou s'y attendaient-t-ils? Les Américains, depuis huit jours ont pas été plus loin, et leur attitude à notre égard, leursactes chez eux indiquent plutôt qu'ils se préparent à la guerre. Ils ont saisi les stations de TSF et mis la main sur les croiseurs auxiliaires allemands internés dans leurs ports. Mais avec une promptitude et une discipline qui tient du miracle, les équipages des navires de commerce allemands ont détruit ou abîmé les machines, de telle sorte que plusieurs mois seront nécessaires pour les utiliser.

Quant aux autres neutres, ils ont cédé aux Allemands avec un ensemble touchant, déclarant aux Américains que leur situation géographique ne leur permet pas une autre attitude. Je parle de ceux d'Europe. Ils protestent faiblement, et les Suisses dans leur note trouvent moyen de nous être désagréables en parlant des violations du droit international faites par tous les belligérants. Ils nous ont demandé de faire passer tous leurs arrivages par(), on les a envoyé promener et on a bien fait. L'Espagne a une attitude un peu plus fière, les sud-américains aussi. Au fond, leur courage dépend de leur éloignement des crocs du monstre.

Que va-t-il advenir de l'attitude des Etats-Unis? Dans un article très curieux, le Journal de Genève rapporte l'opinion d'un Américain qui se trouve en Suisse. D'après lui, les Allemands ont gagné la guerre du fait qu'ils ont conquis et absorbé leurs alliés. Peu importe qu'ils rendent la Belgique ou même l'Alsace-Lorraine, si le bloc Hambourg – Bagdad reste intact; donc l'Allemagne peut traiter et pour atteindre son but elle a besoin de Wilson; elle veut qu'il soit avec les alliés pour les pousser à la paix d'abord et venir au congrès ensuite ; il faudra bien que les alliés y écoutent des conseils. Or les Américains ignorent tout de l'Allemagne qui les connaît si bien ; ils se laisseront prendre à des protestations d'innocence, de liberté, de générosité ; ce seront des ennemis d'autant plus bienveillants qu'ils n'auront pas souffert. De plus, elle compte sur eux pour diviser les alliés à ce moment : les Américains veulent la liberté absolue des mers, ne parlent pas des Russes à Constantinople, en Arménie ou maîtres de la Pologne. Au moment de la paix, l'Américain en intervenant sera plus près de pactiser avec l'Allemand qu'avec le Russe ou même l'Anglais, et son intérêt le poussera à ne pas affaiblir par trop un groupe aux dépens de l'autre. Il sera d'autant plus joué qu'il ne verra pas combien le bloc allemand est et restera compact, combien celui des alliés sera vite dispersé…

Tant de machiavélisme, tant de génie politique est-il possible? Nous avons fait preuve d'une telle stupidité, les Allemands d'une telle intelligence, qu'il faut s'attendre à tout.

Sur mer, les bateaux coulent. Sur terre, les Anglais se remuent un peu sur l’Ancre et du côté de la Mésopotamie. Mais il fait un froid cruel : en France la crise du charbon est doublée de l'arrêt de la circulation fluviale. On prend au galop des mesures d'économie qui aurait dû être prises depuis deux ans : fermeture des spectacles quatre jours par semaine, des pâtisseries deux jours, pain unique, arrêt des métros à 10 heures, repas des restaurants réduits à deux plats, cartes de sucre s'ajoutent aux restrictions du gaz et de l'électricité. Il faut surtout intensifier la vie de la terre, des mines de charbon, des champs de blé, de pommes de terre et augmenter le bétail. Enfin, on va réduire le nombre des trains de voyageurs, les facilités d'envoi de marchandises non indispensables et fixer à un nombre plus modeste le nombre des pages des journaux.

Qui aurait dit que la guerre mondiale aurait pour résultat une crise de charbon? Les mesures que nous prenons sont prises à peu près partout, Suisse, Danemark, Suède… L'humanité détruit de ses propres mains le magnifique état de prospérité où elle était parvenue avec tant d'effort et de labeur…

25 février

À part des opérations secondaires des Anglais assez réussies sur l’Ancre, moins bonnes sur le Tigre, le silence se fait sur tous les fronts. Des deux côtés, sans doute, on se prépare à la grande offensive, dont chacun espère la décision. Le calme serait plus impressionnant encore si les esprits n'en étaient distraits par la guerre sous-marine et les difficultés économiques qui en découlent.

Les Allemands torpillent sans se gêner. Ce n'est pas tant le nombre de bateaux coulés qui impressionne que celui des navires qui restent au port. Depuis le commencement de la guerre, les neutres sont partagés entre la peur et l'amour de l'argent. En ce moment, la peur l'emporte, mais les navires au port ne rapportent rien et bientôt l'intérêt fera taire la peur et partir les marins. Les Allemands affirment qu'on ne leur détruit pas de sous-marins. Les Anglais disent qu'on en coule un par jour, mais on ne le publie pas. En attendant ce n'est pas seulement le charbon qui manque, mais le blé, mais tout. Herriot et Loucheur sont retournés à Londres demander du charbon. On prend des mesures pour augmenter la culture du blé, cultiver des jardins potagers, rendre les agriculteurs des classes anciennes à la terre. Puis on fait un recensement pour préparer la carte de sucre, et plus tard de viande, etc., et sans doute aussi amorcer la « mobilisation civile » comme en Allemagne. En Angleterre, mesures semblables, exposées par un discours de Lloyd George : interdiction d'un grand nombre d'importations inutiles et restrictions pour le pain, la viande, le sucre : les rations indiquées et non encore obligatoires sont très faibles.

Entre l'Amérique et les empires centraux, la situation reste la même. Gerard a quitté Berlin et se rend aux États-Unis en passant par Berne, Paris et Madrid. Bernstorff a quitté Washington et se trouve en mer sur un bateau danois.

Les neutres, surtout les Hollandais, ont supplié les Anglais de permettre à leurs bateaux de ne pas être obligés de passer par un port anglais pour se faire visiter, afin d'éviter de pénétrer dans la zone bloquée. Les Anglais ont fait paraître alors le 22 février un ordre du Conseil obligeant tout bateau venant de ou allant dans un pays voisin de l'ennemi à se faire examiner à Halifax,Bermudes, Gibraltar ouBathurst. Comme sanction, capture et saisie de la cargaison du navire. Le principe du pavillon neutre couvrant la marchandise n'existe plus. Que vont dire les Américains? Avant de publier un décret analogue, nous avons consulté Jusserand. Fromageot dit que les Anglais agissent comme s'ils ne tenaient aucun compte des Américains. Le fait est qu'ils ne désirent pas leur voir déclarer la guerre, par crainte de complications au moment de la paix. Avons-nous le même intérêt? Tout est là.

4 mars

La pression des Anglais sur l’Ancre et en Mésopotamie a eu son résultat. À partir du 26 février, les Allemands se sont mis à abandonner leurs positions en avant de Bapaume, laissant un terrain bouleversé par les obus et les explosions. Le recul se fait sur une ligne de 16 km environ. Les Anglais suivent lentement, craignant un piège et faisant très peu de prisonniers. Est-ce un raccourcissement du front? Est-ce un recul pour empêcher l'offensive anglaise de se produire, en obligeant à des déplacements de grosse artillerie et à des réfections de routes? On a l'air bien étonné de ce mouvement qui ne s'était jamais produit nulle part et se fait avec une méthode impeccable.

En Orient, les Turcs ont été battus, ont perdu 7000 prisonniers et Kut el Amara a été repris le 25 février par les troupes du généralMaude. Les Russes se mettent en mouvement en Perse et ont repris Hamadan. Les Anglais poussent au-delà de Kut et sont à 70 km de Bagdad.

Les torpillages continuent. LeCunarder Laconia de 18000 t a été coulé dans la Manche. Deux dames américaines ont péri. Sept vapeurs hollandais, apportant des denrées pour le gouvernement des Pays-Bas ont été torpillés, bien que se trouvant paraît-il en règle avec les Allemands. Cependant, deux petits vapeurs américains, l’Orléans et la Rochester, partis sans précautions, et avec le plus profond mépris des conditions boches, sont arrivés sans encombre à Bordeaux où ils ont été fêtés.

Les Américains se préparent lentement à la guerre. Wilson, qui semble maintenant tout à fait décidé, y amène le Congrès et les états de l'Ouest, tout à fait pacifistes. Il a publié un télégramme envoyé le 19 janvier par Bernstorff au ministre d'Allemagne à Mexico pour proposer au Mexique l'alliance allemande contre les États-Unis, avec la connivence du Japon. C'est à la fois une traîtrise et une balourdise. Les Américains seront comme les Anglais, une fois déclenchés ils seront difficiles à arrêter.

La crise économique augmente rapidement. Herriot n'a guère su que copier les Allemands en proposant des cartes. On se décide à supprimer les rapides et les express qu'on n'aurait jamais dû rétablir. Mais est-il bien temps? Tous les états, neutres ou belligérants, sont dans la même situation, sauf que les premiers seront riches et les autres ruinés, mais tous, si la guerre dure, souffriront de la faim.

11 mars

La crise économique a amené à la Chambre un violent débat. Monzie, Klotz ont attaqué le ministère, Herriot a dit ce qu'il a pu, c'est-à-dire pas grand-chose, et Briand a dû intervenir. Le vote de confiance a dû être recommencé, n'ayant pas donné le quorum la première fois; le gouvernement s'en est tiré avec 296 voix contre une et de multiples abstentions. C'est la plus faible majorité qu'il ait encore obtenue. La carte de sucre commence aujourd'hui. On prépare la carte de pain. On manque de pommes de terre, d'engrais, d'aciers, de charbon, de tout. Un changement de ministère ne nous donnera pas ce qui nous manque, mais il faut un chef, un vrai, et Briand n'en est pas un.

La législature du Sénat américain expirait le 4 mars, date où Wilson commence ses quatre nouvelles années de présidence. Une abstention tenace, menée par une dizaine de sénateurs, a empêché le vote des pouvoirs demandé par Wilson. Celui-ci va de nouveau convoquer le Congrès. On dit qu'il a donné l'ordre d'armer les bâtiments de commerce. Pendant ce temps, l'Autriche a répondu qu'elle suivrait dans la guerre sous-marine l'exemple de l'Allemagne, et 50000 Allemands sont partis des États-Unis pour le Mexique, où ils ne vont pas se croiser les bras.

Activité assez grande sur notre front et le front anglais. Pas encore d'attaque générale. En Mésopotamie, les Anglais approchent de Bagdad.

Vu Kammerer, retour de Russie, avec Castelnau, Doumergue et Albert du Bary: ébloui par la faute de Paléologue. On a fait bombance tout le temps, bien que le champagne coûte 175 roubles la bouteille. Selon lui, trop de gens ont intérêt à la continuation de la guerre en Russie pour que la paix se fasse, mais la guerre continuera telle quelle, molle, sans vigueur, et sans reprise des terrains perdus.

18 mars

Les événements les plus graves se sont passés en Russie. J'avais vu Albert de Barry le 12. Il avait été beaucoup plus intéressant que Kammerer, qui à la Cour, avait attaché son épée sur sa hanche droite – sa prestance naturelle n'a pas dû y gagner… D'après Albert, la Russie est au même état que nous en 1792 : un souverain faible et sans consistance, une impératrice toute-puissante et haïe, les intrigues immondes de Raspoutine ayant souillé une cour complètement corrompue, une administration incapable, des pots-de-vin partout, un désordre inimaginable, les transports arrêtés, une armée superbe et qui ne se bat pas. On charge 200000 obus par jour, mais les chefs de guerre ne lâchent les wagons vides que contre pourboire. Silence absolu sur le front, où on ne tire pas un coup de fusil. Il est vrai qu'il y a deux mètres de neige.

Cette situation a vu la solution la plus rapide et la plus violente.

Par suite de la crise des transports, le ravitaillement de Petrograd n'a pu se faire et des désordres ont éclaté. Le Tsar a pris lui-même des mesures de veille de révolution : le 11, il a suspendu la Douma et interdit les journaux. La bataille a éclaté dans les rues, avec le drapeau rouge. La troupe, y compris la garde, a pactisé avec l'émeute. La Douma a pris le pouvoir, puis constitué un ministère modéré ayant à sa tête le prince Lvov, président de l'assemblée des Zemstvos. Il a proposé au Tsar d'abdiquer en faveur de son fils avec régence de son frère Michel. Le Tsar a voulu se rendre à Petrograd. Abandonné par l'armée, il a été arrêté et maintenu dans son train à Pskov. Il a fini par envoyer un manifeste, connu le 17, abdiquant pour lui et son fils et passant la couronne à son frère. Celui-ci a aussitôt publié une manifestation, demandant un plébiscite pour la nomination au suffrage universel d'une constituante chargée d'établir les bases du gouvernement. Le grand-duc Nicolas est nommé généralissime. Mais cette concession d'une assemblée constituante ne paraît pas suffisante. Après plusieurs jours de batailles sanglantes dans les rues, pendant lesquels les anciens ministères, la police, tout ce qui restait de l'ancien régime a été tué ou pris, le peuple est le maître et le socialisme triomphant impose ses volontés. Il est impossible de savoir ce qui en sortira. L'impératrice est à Tsarkoïé, avec la garde tartare. La garde russe avait été éloignée comme peu sûre. Toute l'armée, la marine, les grands-ducs ont adhéré au mouvement. Quand même le nouveau gouvernement voudrait continuer la guerre, pourra-t-il remédier aux désordres et forcer à travailler des ouvriers excités par les agents ennemis et aussi pacifistes que possible?

Chez nous aussi, il y a du changement. À la suite d'une interpellation sur l'aviation, la Chambre décide un comité secret. En en sortant, Lyautey prononce quelques paroles confuses d'où il résulte qu'il craint les indiscrétions de ces sortes de parlotes. Haro – il donne sa démission. Le ministère a un vote de confiance (14 mars) et il cherche à se replâtrer. Briand veut faire appel à Painlevé, remplacer Herriot, qui n'a pas réussi, Lacaze, etc. Il ne réussit pas, car tout le monde a assez de lui et Poincaré lui tire dans les jambes. Tout le ministère se retire – 17 mars. Qui? Painlevé? Bourgeois? Thomas?

Heureusement que les événements militaires sont plus réconfortants.

Le 11, les Anglais sont entrés dans Bagdad et depuis ils ont continué leur progrès sur les deux rives du Tigre.

Sur notre front, les Allemands ont accentué leur mouvement de recul à tel point que le 17, les Anglais ont enlevé Bapaume et treize villages, les Allemands ayant mis le feu à tous avant de s'en aller. Quant à nous, après une première avance le 16, nous sommes entrés le 17 dans Roye et Lassigny. A Roye, nous avons trouvé 800 habitants – les premiers que nous reprenions de la sorte. Il y a eu des combats d'arrière-garde, mais c'est un recul prémédité de la part de l'ennemi : peut-il raccourcir son front? Veut-il nous attirer sur un terrain bouleversé et connu de lui pour se jeter ensuite sur nous et nous détruire? Il le dit en tout cas, et c'est possible. Il suppose qu'on est prévenu et qu'on évitera le piège. On ne parle pas de notre butin, ni du nombre des prisonniers qui doit être modeste.

De ces malheureux pays, nous avons vu revenir Mme Martin, qui a laissé son mari à Nesles et avait été longtemps employée aulazaret de Guise. Elle en raconte des choses effroyables.

Enfin, en Allemagne le trop fameux comte Zeppelin est mort. C'est sans doute pour fêter cet événement que les zeppelins ont de nouveau visité l'Angleterre dans la nuit de vendredi à samedi. L'un d'eux au moins – d'autres disent trois – a voulu au retour passer sur Paris et cela nous a valu à 4h.30 du matin une alarme retentissante. Repéré, le zeppelin a été descendu par les canons au-dessus de Compiègne. Tout son équipage a péri dans les flammes et il n'a fait aucun dégât appréciable.

25 mars

Les événements continuent et plus on va, plus on se sent que nul ne peut les conduire. Comme au temps des invasions barbares, de la Révolution, ils sont les maîtres des hommes qui ne peuvent ni les diriger ni les prévoir. Un ministère Ribot – il a 75 ans – a remplacé Briand. Painlevé est à la Guerre, Lacaze reste à la Marine, Thierry a pris les Finances, Malvy demeure à l’Intérieur ; les fameux ministères resserrés d’il y a trois mois ont vécu, Herriot également. Viollette va au Ravitaillement – nouvellement créé –Desplas aux Travaux publics, Clémentel garde le Commerce etDavid reprend l’Agriculture. Nous gardons tous les sous-secrétaires d'État avec un de plus à l’Aéronautique. Cela ne change rien. Pas plus qu’Herriot, Viollette ouDesplas ne feront venir du charbon, du blé et des pommes de terre. La disette s'annonce forcée, fatale, pour le monde entier. Puisse-t-elle être complète et bientôt, en Allemagne!

En Russie, la révolution suit son cours, calqué sur celui de la nôtre. Des clubs ou comités ouvriers et soldats à Petrograd imposent leur volonté à la Douma et au ministère provisoire, qui en somme est très modéré. Le Tsar a été arrêté et conduit à Tsarkoïé Silo, et séparé de la Tsarine avec qui il correspondait par chiffre ; celle-ci est également gardée à vue. Les clubs demandent déjà la mise en arrestation du « colonel Romanov » – nous connaissons ce genre de plaisanterie. Le grand-duc Nicolas a dû se démettre de ses fonctions de généralissime : plus de grands-ducs, bien que tous aient adhéré au mouvement. Ce sera sans doute le général Alexeiev qui commandera. Les élections auront lieu en avril. On fait observer justement que les paysans russes, qui sont l'immense majorité, sont pieux et que pour eux le Tsar est sacré, ayant le caractère religieux des chefs de la religion orthodoxe. C'est là qu'est le danger, car plus la Constituante sera modérée, plus elle sera en opposition avec les cercles ouvriers : sous notre révolution, ce sont les clubs, les comités qui ont tout conduit. On essaye de faire comprendre aux soldats qu'il faut une discipline, des officiers, une règle, si l'on veut vaincre. Mais ils ne s'en soucient guère et l'ordre ne se rétablit pas aisément.

Heureusement que ce mouvement a sa répercussion en Allemagne. Les partis avancés qui semblent avoir la langue singulièrement libre, déclarent que l'Allemagne ne peut rester le seul peuple autocratique, qu'il faut des réformes urgentes. On y parle aussi beaucoup de faim et de paix et la situation alimentaire s’est fortement aggravée ces derniers mois.

De plus, le « recul général » de Hindenburg, s’il nous a surpris, a également étonné les Allemands qui pas plus que nous n'en comprennent le but militaire. Les Allemands semblent avoir atteint leur ligne de retraite qui serait non pas composée d'une défense continue mais de bastions séparés par de larges intervalles où ils voudraient nous attirer. Dimanche 18, nous avons préoccupé Péronne, Chaulnes, Nesles et Noyon; lundi Ham et Chauny. Puis la France s'est faite plus difficile. Nos progrès n'ont guère été importants que surTergnier que nous occupons et La Fère dont nous avons abordé les faubourgs. Nous sommes un peu de distance de Saint-Quentin.

Nous avons trouvé des habitants – les vieux et les jeunes; les Allemands ont emmené tout le reste en esclavage. Le pays est absolument dévasté; « les ruines mêmes ont péri », car les Allemands ont fait sauter celles de Coucy (où nous ne sommes pas encore) et le vieux château de Ham qui défiait les siècles. Ils ont brûlé, pillé, emporté tout ce qui était prenable, empoisonné les puits, rasé les arbres fruitiers, brûlé les traverses de chemin de fer. Tout est à refaire. C'est même une des raisons de la lenteur de plus en plus grande de l'avance franco-anglaise : il faut refaire les routes crevées d'entonnoirs béants, semées de chausse-trapes et reconstruire les voies ferrées. Le gouvernement a fait une protestation auprès des neutres. Ce qu'il faut, c'est rendre la pareille et ne pas avoir pitié, si ces monstres se mettent en république et parlent de démocratie universelle.

Les Russes ont pris Van et descendent de Perse vers la Mésopotamie. Pas de nouvelles des Anglais de ce côté. Notre Danton est coulé par un sous-marin au sud de la Sardaigne.

1er avril

Vous sommes arrivés sur la ligne de défense choisie par Hindenburg et nous n'avançons plus guère que dans la forêt de Saint-Gobain. Les Anglais prennent encore quelques villages et se rapprochent du front en avant de Cambrai – Saint-Quentin – Laon qui semble être fortement défendu. Il faudrait attaquer ailleurs – Lens et la Champagne– mais il fait un temps épouvantable, vent, neige, pluie, et dans ces terrains défoncés toute opération devient difficile. Le Sénat, sur un discours de Chéron, a voté une résolution contre les dévastations abominables des Allemands, vouant à l'exécration et au châtiment cette race maudite.

Pendant qu'en Russie le calme ne se rétablit pas, en Allemagne les passions s'agitent et la vague démocratique semble gagner le monde entier. Au Reichstag, de violentes paroles sont prononcées et malgré le Chancelier, on étudie l'introduction en Prusse du suffrage universel. Le gouvernement russe proclame l'indépendance de la Pologne. Le parti ouvrier se déclare en guerre contre l'impérialisme allemand. Pourvu que les Allemands ne se sauvent pas du châtiment par des institutions libérales ! Aux États-Unis, le feu couve. C'est le 2 avril qu’ouvre le Congrès nouveau réuni en hâte. La Chine a rompu avec l'Allemagne, pris les bateaux allemands et occupé les concessions allemandes. Le monde entier va se tourner contre le monstre, ce n'est plus la guerre européenne, c'est la guerre mondiale et cependant les Allemands ne sont pas abattus !

La crise économique sévit plus grave. On cherche des remèdes, on abandonne ce qu'on croyait avoir trouvé : on renonce aux taxes, il y avait trop de fraude; on va payer le blé 40 francs au lieu de 33. Il faudra ajouter 10 % de farine de seigle ou de riz au pain pour arriver à la soudure. Mais le charbon ! Il n'en arrive pas assez, il en faut toujours plus. L'État se décide à être l'acheteur et le répartiteur de tout le charbon : la France est divisée en trois zones : sud-est, alimenté par les mines du Midi ; nord et centre, par les mines du Nord ; ouest et sud par le charbon anglais. Mais si cela simplifie les transports, cela ne donnera pas la quantité nécessaire, et l'Italie a encore moins de charbon que nous et pleure plus encore…

8 avril

Pendant que la bataille continue avec âpreté sur notre front, sans que nous marquions d'avance très notable, que sur le front russe les Allemands semblent passer à l'offensive et font reculer les Russes sur le Stockhod, qu'à Petrograd la lutte continue entre la Douma qui veut l'ordre et le parti ouvrier qui veut tout détruire et parle de renoncer à Constantinople, que pourtant Russes et Anglais font leur jonction en Mésopotamie et que la Grèce continue ses misérables agitations, un événement formidable s'accomplit et donne à la guerre sa véritable tournure et en précise le but. Le 2 avril, Wilson lit au Congrès un message qui restera une des pages les plus célèbres de l'histoire de l'humanité. Il y annonce que les crimes allemands amènent l'état de guerre. Le Sénat puis la Chambre à d'énormes majorités votent la guerre, dont la déclaration est signée le 6 avril par le président. De suite, des préparatifs sont faits et des crédits de 15 milliards de francs sont votés. Les États-Unis ont gagné assez d'argent pour payer cher la guerre.

Vont-ils entraîner l'Amérique du Sud? Le Brésil vient d'avoir un bateau coulé et paraît fort excité. L'Amérique après la Chine, ce serait la ruine du commerce allemand.

Les États-Unis ont le plus grand intérêt à prendre part à la guerre : ils seront belligérants et pourront parler très haut au congrès, et poser la question chinoise. Néanmoins, leur entrée en ligne contre les crimes du militarisme et des pouvoirs personnels revêt un caractère très noble : toutes les démocraties du monde vont lutter contre les derniers bourgs féodaux, qui sont terriblement durs à abattre.

Et le pape? Être le représentant du Christ et se taire devant les effroyables dévastations allemandes ! Le pape a préféré être lui aussi le chef d'une hiérarchie autocratique et féodale – et puis il a pensé au denier de Saint-Pierre… «Au moins Pie X croyait en Dieu!»

Les événements se précipitent. Ils sont aidés dans leur course par la reprise de l'offensive sur notre front. Ce sont les Anglais qui ont commencé et il est à croire que nous n'allons pas tarder à les imiter. Ce n'est plus seulement sur le terrain abandonné par les Allemands, sur la fameuse « ligne Hindenburg» dont les Allemands ont plein la bouche et qui d'ailleurs semble varier au gré de la fortune des combats, mais au-delà que se dessine l'attaque.

Dès le 9, les Anglais entament leur offensive et bouleversent les positions allemandes de Saint-Quentin à Arras et d'Arras à Lens. Le 10, ils s’emparent de l'importante crête de Vimy qui leur barrait la route au nord d'Arras ; les contre-attaques allemandes ne leur font rien céder, ils avancent encore dans la journée du 13, et le 14 la ville de Liévin tombe en leur pouvoir. Ils sont aux portes de Lens et de Saint-Quentin. En cinq jours, ils ont fait 13000 prisonniers et pris un nombreux matériel. Les Allemands ont résisté tant qu'ils ont pu. C'est une grande et belle victoire, incontestable en tout point de vue et qui prouve mieux que tous les articles de journaux les progrès magnifiques accomplis depuis deux ans par nos alliés. La crête de Vimy avait été attaquée à diverses reprises et bombardée maintes fois par nous, puis par les Anglais sans aucun succès. Cette crête domine la plaine qui s'étend à l'est. Une autre position est préparée sur une ligne située àAvion ; il faudra l'enlever si les Anglais veulent continuer leur progression. Mais en tout cas, il ne peut plus être question ici de recul volontaire.

Nous, de notre côté, nous ne restons pas inactifs ; nous avons attaqué du côté de Saint-Quentin, mais nous avons rencontré une grosse résistance. Notre attaque générale n'est pas encore commencée et l'artillerie fait rage. Il est temps, car les Allemands sachant qu'ils vont être obligés de s'en aller détruisent Reims à coups d’obus et la malheureuse ville a dû être évacuée.

Notre victoire aidera singulièrement au déclenchement du reste des pays d'Amérique. Les États-Unis marchent résolument. Ils vont faire un emprunt non pas de 15 milliards, mais de 35, et ont décidé la fabrication immédiate de 1000 bateaux en bois de 3000 t. pour laquelle ils ont réquisitionné 150000 charpentiers. En même temps, des millions d'hectares de céréales vont être semés. Leur flotte va aider de suite à la chasse aux sous-marins et ils construisent des petits navires spéciaux très rapides. Le Brésil a rompu avec l'Allemagne – un navire brésilien ayant été torpillé – et saisi les bateaux allemands internés, et naturellement sabotés par leurs ignobles équipages. La Bolivie rompt également les relations. La république argentine déclare s'associer aux déclarations du président Wilson. Est-ce à dire qu'elle rompra si un bateau argentin est coulé? Cela ne paraît pas clair et le ministre d'Allemagne a demandé des explications. Jamais phénomène aussi extraordinaire ne s'était produit.

En mettant à part les petits neutres misérables et couards d’Europe qui tremblent devant l’Allemagne et vivent de son argent, le monde entier se tournera finalement contre les Empires: les Espagnols commencent à protester avec une certaine violence contre le torpillage de leurs navires. L’opinion a bien changé chez eux. La victoire achèvera le mouvement.

L’ombre est toujours la Russie. Le pays aura été inquiétant avec et sans Tsar et on n’aura jamais pu compter sur lui. On assure maintenant que si toutes les offensives russes ont échoué successivement, s’arrêtant faute de munitions, de matériel ou d’autres choses encore, la cause en était l’intervention des germanophiles,Sturmer, Protopopov ou autres. C’est à eux que serait due la défaite roumaine. Sturmer aurait pensé qu’un écrasement de ce côté permettrait la paix séparée, sans atteindre l’honneur russe: ce n’aurait pas été une défaite russe… Et maintenant encore, les extrémistes du parti ouvrier et soldat entretiennent le désordre, sont ultra-pacifistes, causent plus ou moins ouvertement avec les socialistes allemands, qui ont pris le mot d’ordre à Berlin, et justifient toutes les craintes. Une offensive allemande vigoureuse, même sans amener la paix, ravitaillerait l’Allemagne si elle lui procurerait les plaines du Dniestr et du Dniepr – Kiev et Odessa. Et les Russes parlent en tout cas de guerre défensive et sans conquêtes: la paix amènera forcément un recul de la Russie. La Finlande, la Lituanie, la Pologne reconstituée en automne la sépareront de l'Europe et l’éloigneront de la mer. Pour y voir clair, il lui faut les détroits, il lui faut le Bosphore. Sinon elle sera séparée du monde civilisé et l'Allemagne ayant perdu son rêve de domination maritime et mondiale se jettera peut-être sur la Russie, la pénétrera de son influence et développera toutes les ressources magnifiques de cet immense empire grâce à son incomparable sérieux d'organisation. Quelle puissance pourra résister à celle-là !

22 avril

Le 16, nous avons attaqué entre Soissons et Reims, et le lendemain l'attaque s'est étendue en Champagne. Nous avons fait pendant la semaine de 14 à 15000 prisonniers. Nous avons rencontré une résistance très forte et comme le temps a été abominable, le repérage par avions n'a pu se faire convenablement. Aussi les résultats tangibles ne sont-ils pas ceux qu'on espérait. Nous n'avons pu atteindre Craonne. Nous avons enlevé le fort de Condé, au sud de l'Aisne, et en Champagne nous avons prisAubérive. Les Allemands avaient massé devant nous près de 50 divisions. Pendant ce temps, les Anglais n'ont rien fait, et cela étonne un peu. On se demande aussi pourquoi nous n'avons pas attaqué de Lens à Verdun et seulement sur 40 km… Les Allemands ont tout le loisir de ramener les troupes du front russe, où comme écrit Paléologue, « la guerre est morte ». Je pense toutefois que cette offensive va continuer et s’étendre; on a des munitions à ne savoir qu'en faire et nos poudres sont de six mois en avance. Il ne faut pas oublier que depuis le 15 août 1916 les Russes n'ont rien fait, et que petit à petit les Allemands ont ramené sur nous presque tout ce qu'ils avaient devant eux, qu'ils ne doivent pas non plus avoir grand-chose devant les Italiens, qui ne bougent pas non plus, et que nous avons là des alliés qu'il faut fournir de tout et solliciter tant et plus pour les empêcher de devenir des traîtres. Albert Thomas est parti pour prêcher la bonne cause aux frères russes qui continuent de parler amicalement avec les Allemands à Stockholm. Lloyd George et Ribot sont allés à Saint-Jean de Maurienne causer avec les Italiens.

Pendant ce temps, les États-Unis font mine de vouloir nous aider. Ils ont décidé un emprunt de 7 milliards de dollars et discutent le service obligatoire. Ils vont également prendre des mesures pour nous ravitailler le plus possible et envoyer le moins possible aux délicieux neutres du nord de l'Europe qui pendant l'année 1916 ont fait passer aux Allemands 2300000 tonnes de denrées alimentaires – de quoi nourrir toute l'armée allemande pendant un an. Ils font des bateaux et travaillent à remettre en état les bateaux allemands et à construire les 1000 bateaux en bois de 3000 t. Les Anglais d’ailleurs se mettent également à beaucoup construire. Il est vrai que les Allemands coulent de 500 à 600000 t par mois.

Chez nous, le désordre de son comble. Le ministre du Ravitaillement, Viollette, est plus brouillon que Herriot et grâce à lui tout va manquer, d'autant plus qu'il a la prétention de s'occuper aussi du charbon.

29 avril

Notre offensive est arrêtée. Elle nous a rapporté pourtant plus de 20000 prisonniers, 175 canons, 412 mitrailleuses, 119 canons de tranchées. Mais on comptait, du moins Mangin comptait, être à Laon en 24 h. et on n'a pas pu aller jusqu'à Craonne. Aussi s'est-on vigoureusement attrapé dans les états-majors et à la Guerre. Painlevé et le général Pétain déclarent qu'il ne fallait rien faire et attaquent Nivelle et Mangin qui étaient pour l'offensive et croyaient à sa réussite. Pourtant, il faudrait continuer, si nos pertes n'ont pas été trop fortes, ce qu'il est impossible de savoir. On aurait tué surtout des nègres… Les Allemands ont sur nous tout ce qu'il est possible d'avoir, car le front russe est dégarni, et leurs tranchées étaient bourrées. Donc, leurs pertes sont fortes et s'ils sont battus, ce sera un désastre tout à fait sérieux. Il faut donc qu'ils le soient. D'ailleurs les Anglais ont attaqué de nouveau sur l’Ancre et ils progressent malgré une très forte résistance. Chez nous, la canonnade redevient très forte, peut-être allons nous aussi nous mettre de nouveau de la partie.

Mais la dispute est très vive dans le ministère – et on disait hier que Painlevé était démissionnaire : il veut la «peau» de Nivelle, comme ses prédécesseurs ont voulu celle de Joffre. Une fois ce chef intangible touché, il y a plus de raison pour ne plus changer tous les huit jours de général en chef, car pourquoi Nivelle plutôt qu’un autre? Joffre doit être bien content. Ce qui se passe est sa revanche, s'il lui en faut une. Il est parti pour les États-Unis avec Viviani en mission extraordinaire, il y reçoit un accueil triomphal.

Ici, à l'intérieur, Viollette ne fait que des sottises. On avait dit que la carte de sucre était une expérience: elle a admirablement réussi ; la consommation a été réduite des deux tiers et tout le monde a été satisfait. Il aurait fallu faire de même pour les autres denrées. Au lieu de cela, on invente des soirs sans viande qui ne donneront rien. Il faut agir, car les sous-marins boches sont inlassables. En un seul jour, ils ont coulé 39000 t et on ne peut rien contre eux. Les coulages d'avril dépasseront toutes les prévisions. Les Anglais vont se restreindre de plus en plus. Il faut que nous fassions de même, sans quoi nous n'aurons ni blé, du charbon, ni rien.

Je viens de voir Langenhagen, arrivé des environs de Reims en permission. Il m'a parlé de l'attaque du 16 avril, il était en réserve avec la cavalerie. Il dit que cela a fort mal marché. Aucune préparation d'artillerie, Mangin a attaqué n'importe comment, et dès le début on s'est aperçu que tout était raté. Les Allemands se sont admirablement battus. Dans neuf cas, on a trouvé des officiers qui avaient à eux seuls arrêté des colonnes d'assaut en faisant jouer eux-mêmes leurs mitrailleuses. Une faute grave a été commise de notre côté : on avait les moyens et l'expérience, il est incompréhensible qu’on ne s’en soit pas servi.

6 mai

On a eu la sagesse de ne pas changer Nivelle, du moins pour le moment. Mais on a nommé Pétain chef d'état-major général à Paris avec des attributions étendues ; il sera le conseiller technique du comité de guerre – et Painlevé dans ces conditions est resté. La Chambre est en vacances ; de nombreuses interpellations s'annoncent pour la rentrée.

Les Anglais, inlassables, ont repris entre Lens et Saint-Quentin de terribles combats, peut-être les plus durs de toute la guerre. Les Allemands résistent pied à pied. Nous avons attaqué de nouveau et le 4, nous avons pris le village de Craonne. Le 5, nous avons enlevé le plateau.

Les Américains qui ont voté la conscription vont nous donner de l'argent, du ravitaillement, des bateaux et des hommes. Ceux-ci seront nécessaires, car les Italiens ne font rien et les Russes font pire. D'après ce que nous savons, divisions sur divisions sont prélevées sur le front russe et amenées sur nous. Le trouble le plus grand s'accentue dans cette abominable Russie. Milioukov ayant annoncé aux alliés qu'il continuerait la guerre, d'ailleurs dans les conditions annoncées il y a quelques temps – c'est-à-dire sans aucune conquête, il y a eu une véritable émeute dans le peuple et le gouvernement provisoire a failli être renversé. Il vient de convoquer la Douma en séance extraordinaire. Quelle autorité aura-t-elle?

Et les sous-marins coulent sans se lasser : 800000 t en avril ! Les Anglais sont affolés. Lloyd George, Haig, Jellicoe, Robertson sont venus ces jours-ci à Paris et y ont eu de longs conciliabules. Les journaux anglais s'étonnent de ce phénomène inouï : le duel de la baleine de l'éléphant amenant la défaite de la première dans son propre élément et sa victoire sur terre!

Et le ravitaillement? Chez nous, on va bluter à 85 %, autoriser les mélanges de farine, supprimer la pâtisserie à partir du 10 mai. J'ai vu André Tardieu qui va aux États-Unis comme haut-commissaire avec Édouard de Billy pour régler toutes les questions d'aide et d'achats : au moins, il est intelligent.

13 mai

Les combats continuent avec une violence extrême sur le front occidental, surtout en face des Anglais. Chacun dit remporter l'avantage. Au fond, résultat nul, sauf celui de faire tuer du monde. À ce jour, dit Feyler dans le Journal de Genève, les réserves fondent rapidement. Les Russes déclarent «ni annexions, ni indemnités» – c’est la formule allemande – et nos ennemis pressent les réunions de Stockholm où les socialistes du monde, sauf les Anglais et les Américains, proclament qu’il faut la paix et peut-être amèneront la Russie à la faire. Le Japon a bien dit ou laissé dire que si la Russie faisait une paix séparée, il lui déclarerait immédiatement la guerre – mais cette paix, ce serait le ravitaillement de l’Allemagne, sa force décuplée, et la guerre prolongée de dix ans! De temps en temps, les Etats-Unis déclarent qu’ils vont cesser les envois aux neutres, mais en attendant ils ne font rien et lesdits neutres continuent à se vider au profit de l’Allemagne. Tout lepoisson, tout le bétail danois vont chez nos ennemis – et les Anglais ne comprennent toujours pas qu'il faut fermer cette porte.

Pauvre Ribot! Si l'âge et l'orgueil ne l’ont pas tout à fait abruti, il doit pleurer des larmes de sang en songeant qu'il est le signataire de l'alliance franco-russe! Qu'importe que les États-Unis fassent à Viviani, qui parle sans arrêter, et à Joffre, qui ne dit rien, une réception triomphale – et que le Libéria se déclare en guerre avec l'Allemagne?

20 mai

Après de violentes contre-attaques allemandes, les combats se sont calmés sur le front occidental ; les Italiens ont alors fait leur offensive, suivie des habituelles contre-attaques ; elle leur a valu 6000 prisonniers et un gain médiocre en pics et positions. Tout cela ne change rien aux choses.

En Russie, le comité ouvrier et soldat a réussi à démolir à peu près le gouvernement provisoire. Milioukov, ministre des Affaires étrangères, en est sorti et un ministère de conciliation est formé avec le prince Lvov à sa tête, le socialiste Kerenski à la Guerre: celui-ci fait une proclamation, déclare la patrie en danger, fait reprendre leur démission aux généraux Broussilov etGourko; mais empêchera-t-on l'émiettement de la Russie, et la révolte générale des paysans qui veulent se partager toute la terre russe? Redonnera-t-on confiance à cette armée?

La guerre sous-marine semble se calmer un peu; des torpilleurs américains et des canonnières japonaises sont dans les eaux européennes. Cela n'empêche pas les Autrichiens de faire un raid sur le barrage du canal d’Otrante et de couler douze chalutiers.

On travaille pour le ravitaillement. Aux soirs sans viande succèdent les deux jours sans viande qui commencent demain lundi, et de suite tout le monde, commerçants et public, y met toute la mauvaise volonté possible, en assaillant les boutiques et les boucheries où les prix deviennent fous. De même, jamais les pâtissiers n’ont vendu tant de gâteaux que depuis qu'il leur est défendu d'en faire à la farine. Les braves gens achètent des « marmites norvégiennes » pour faire la cuisine « sans feu » et économiser l'introuvable charbon, que seuls les spéculateurs possèdent… Et les députés qui rentrent se préparent à travailleraux côtés du ministère, pour changer.

28 mai

Le 24, les Italiens ont attaqué sur le Carso, où les Autrichiens ne les attendaient pas et en trois jours ont fait plus de 10000 prisonniers. Ils ne semblent pas s'être avancés beaucoup sur la route de Trieste. L'artillerie ennemie est de plus en plus nombreuse sur leur front, mais le nombre de prisonniers fait montre que la valeur de leur adversaire a bien diminué.

Chez nous, attaques et contre-attaques allemandes, rien de particulier.

Les Russes continuent leurs palinodies et beaucoup de choses dépendent de ce qui se passera à Stockholm: c'est là le gros atout des Allemands.

La Chambre est rentrée le 22 et Ribot a inauguré les séances par un grand discours où il s'est efforcé de donner satisfaction à tous les appétits – et a parlé beaucoup trop mollement de la nécessité d'une paix qui nous satisfasse. La formule « pas d'annexions, pas d'indemnités » est uniquement la formule allemande. Les Russes l'acceptent, c'est leur affaire, mais si nous donnons dans ce panneau, nous serons vraiment stupides, car les Allemands vont nous offrir cette paix un jour ou l'autre, et après tant de beaux discours, il faudra l'accepter. Et ce sera la faillite.

Puis Viollette a parlé ravitaillement et a déclaré que puisque les deux jours sans viande font tant crier, il allait mettre la carte de viande, qui d'après lui ne donnerait à Paris que 75 g par tête et par repas. En attendant, la vie chère et le laisser-aller général qui gagne partout ont occasionné des grèves qui de la couture se sont étendues à tout le personnel féminin et ont occasionné des désordres. Bien entendu, on a tout lâché et tout accordé – mais cela suffira-t-il? On dirait vraiment que le gouvernement ne se rend pas compte de ce qui se passe et qu'on ne pourra supprimer les allocations, les traitements élevés des usines de guerre et la faculté de ne pas payer son loyer sans des difficultés inouïes. Il suffit que les prix s'élèvent pour que le peuple se fâche.

() qui revient de Bohême après un séjour de trois semaines au Tyrol est très frappé de cette situation. En Autriche, on a rien à manger : des choux, de rares pommes de terre à des prix fous, mais tous les hommes sont mobilisés, et quand les femmes ont voulu faire des émeutes, la répression a été très dure. Aussi personne ne peut-il bouger. En Allemagne aussi, il y a des émeutes : on nous dit que dans je ne sais quelle ville, les troupes ayant refusé de tirer, on a envoyé les jeunes gens des préparations militaires qui eux n'ont pas hésité !

L'interpellation de la guerre sous-marine a nécessité un comité secret – et n'est pas terminée.

3 juin

Le 29 mai, le congrès socialiste a décidé qu'il fallait aller à Stockholm pour étudier le programme de paix des Russes au congrès international. Les majoritaires se sont ralliés aux minoritaires. Le vote a fort ému le parlement qui a laissé la guerre sous-marine et ne s’est plus occupé que de Stockholm. Il s'occupe et se préoccupe aussi des grèves qui s'étendent pas mal et amènent le désordre dans la rue. Les soldats s'y mêlent et aussi bon nombre d'étrangers louches dont Paris est plein et qu'on se décide enfin à arrêter.

Le 1er juin, sans attendre les interpellations, Ribot fait une déclaration forte applaudie : la paix ne peut être l'oeuvre d'un parti, elle ne peut sortir que de la victoire. Les passeports pour Stockholm sont refusés. Puis séance secrète, qui se prolonge tout le samedi 2 juin.

On dit que les socialistes y vident leur sac, qu'on va mettre le gouvernement en demeure de dénoncer les accords sur l'Asie Mineure et certains engagements relatifs à la rive gauche du Rhin.

En attendant, le préfet de police Laurent est remplacé parHudelo, directeur de la Sûreté générale. Paris est interdit aux permissionnaires. Il faut calmer rapidement cette effervescence, sans cela, nous pouvons avoir de gros ennuis.

En Russie, le désordre déjà immense augmente chaque jour : la Russie ne pourrait guère nous faire plus de mal en faisant la paix. Isvolsky donne sa démission. Noulens va partir pour être haut-commissaire. Sur 220 divisions allemandes, il y en a 115 sur nous. Elles attaquent, violemment, gagnent quelque terrain repris le lendemain.

Pendant ce temps, les États-Unis ont compris ainsi que les Anglais qu'il était temps d'avoir une politique de guerre économique et de restreindre les envois aux neutres. Le Brésil a dénoncé la neutralité, il va se mettre également de notre côté.

10 juin

La semaine a été marquée sur notre front par de très violentes attaques allemandes, faites en masse et coude à coude par des divisions venues de Russie. Elles ont eu des avantages locaux notamment au fameux Chemin des Dames. On ne peut savoir par la lecture des communiqués des deux parties quelle est la valeur de ces avantages. Notons en passant que les troupes russes qui combattaient sur notre front ne sont plus en ligne. Elles se promènent tranquillement à Paris et l’on ne jette pas ces soldats dans la Seine!

Le 7, les Anglais ont fait au sud d’Ypres une violente attaque sur un front de 9 km et ont abattu le saillant que formaient les lignes allemandes. La lutte a continué le lendemain, donnant plus de 6000 prisonniers. Les contre-attaques allemandes n'ont pas eu de succès. Le 9, les Anglais ont encore attaqué, cette fois au sud deSouchez: tout leur front est en effervescence.

Les Autrichiens, libérés du côté russe, ont massé du monde contre les Italiens et leur ont infligé une vraie défaite sur le Carso: 10000 prisonniers. Pendant ce temps, les fronts orientaux dorment du sommeil de l'été. À Salonique, on ne fait rien qui vaille ; la récolte devrait être prête en Thessalie dans huit jours et si on laisse le roi la cueillir, il aura du blé pour près d'un an. Nous voulions l'acheter et sottement nous avons donné l'éveil : nous voulons occuper la Thessalie, nous le ferons après la récolte, et alors ce seront des populations de plus à nourrir. Politique pitoyable de ménagements ! Les Italiens ont pensé senantir en proclamant l'indépendance de l'Albanie, les socialistes ont crié « pas d'annexions, pas d'indemnités ». La formule allemande a fait du chemin par les Russes. Comme il est vrai, le petit dessin qui représente un Boche disant à un Russe : « mais oui, chez-nous la terre est toute partagée et le Kaiser n'a qu'un tout petit verger, où il fait pousser des poires, d'excellentes poires… »

En Asie Mineure, rien sur le front russe. L'armée russe de Perse ne peut rien si les Anglais ne la ravitaillent pas. On dit que les Turcs préparent la reprise de Bagdad. Renforcés de leurs troupes d'Arménie, ils ont arrêté les Anglais devant Gaza et l'affaire de Palestine est manquée pour cette année.

Après deux jours de comité secret, la Chambre a voté un ordre du jour sur les buts de guerre, par 453 voix contre 55. Le Sénat a suivi deux jours après avec plus de fermeté. On ne parle plus d'annexions, ni de contributions de guerre. Les Allemands sont donc bien tranquilles. On en reste à l'Alsace, la réparation des dommages, la paix ne devant sortir que de la victoire : words, words…

Puis les interpellations ont continué. Les grèves aussi qu'on apaise en cédant tout, jusqu'au jour où on ne pourra plus céder. Un peu de fermeté, la lutte contre les négociants qui accaparent et font des bénéfices scandaleux, et tout ira bien. Les pommes de terre nouvelles sont vendues à Paris 0,90 franc la livre, soit 180 francs la tonne, et c'est pour toutes les denrées la même chose !

17 juin

Enfin on s'est décidé en Grèce. Le 11, Jonnart a fait signifier au roi qu'il devait quitter la Grèce avec la reine et le diadoque et laisser son trône à son second fils Alexandre. Comme toujours quand on emploie la force, tout a été très simple : nos troupes ont occupé le canal de Corinthe et sont entrés en Thessalie. Sauf un incident à Larissa, tout s'est bien passé.

Mais on a laissé faire à Alexandre une proclamation stupide ou il ne parle que de son glorieux père, un autre télégramme de Zaïmis à Guillaume parlant du désespoir des Grecs de voir partir Constantin: poires, poires!

Le général Pershing, commandant les troupes américaines est arrivé à Paris et a assisté à une séance de la Chambre où Ribot puis Viviani dans un très beau discours, ont parlé des États-Unis. Les sous-marins allemands sont plus actifs et coulent de plus en plus. Raid aérien d'avions sur Londres : 500 victimes, affreuse hécatombe d'enfants.

29 juin

Il paraît que ce n'est pas Alexandre le petit qui avait rédigé sa proclamation, que Jonnart ne l'avait pas eue, etc. Bref, ledit Alexandre écrit à Zaïmis une lettre publique où il se déclare prêt à marcher d'accord avec l'Entente, on arrête et expulse une partie des grands germanophiles, mais on laisse encore tranquilles les frères de Constantin, dont le terrible Nicolas, mon ex-ami. Venizelos arrive au Pirée et Jonnart lui prépare des entrevues avec Zaïmis. Pendant ce temps, on a suivi avec intérêt le voyage de Constantin, qui a débarqué à Brindisi (ou Tarente, je ne me rappelle plus), est allé d'une traite à Lugano, où il s'est fait huer par la foule et est partie pourThusis: Louis-Philippe y fut aussi !

Mais un autre évènement sensationnel a retenu l'attention, l'affaire Hoffmann.

Un journal socialiste suédois a publié le texte d'un télégramme chiffré adressé par le conseiller fédéral suisse Hoffmann, chargé des Affaires étrangères, au ministre de Suisse à Petrograd, pour lui demander de faire savoir à un certain Grimm, socialiste suisse, que l'Allemagne serait disposée à faire la paix avec la Russie, en s'entendant sur les questions de Pologne et de Courlande et en restituant le reste. Grimm devait le faire savoir au Soviet. En même temps on apprenait que le Soviet avait expulsé Grimm.

Même en Suisse, l'indignation a été forte ; le Journal de Genève a eu quelques excellents articles, se disant « rempli de colère et de douleur ». Hoffmann a dû donner sa démission dans les 24 heures et on a rappelé les initiatives fâcheuses deRitter, le ministre de Suisse à Washington, qui prenait un peu trop la parole au nom de l'Allemagne. Les Romands demandent qu’Ador, président de la Croix-Rouge, entre au conseil fédéral et prenne les Affaires étrangères, qu'on remplace le généralWille et qu'on en finisse avec ces intrigues. Rien n'éclaire mieux la politique pro-allemande de la Suisse et les mensonges auxquels nous nous sommes toujours heurtés de la part de son gouvernement.

Le pauvre colonel deRégnier est venu avec une lettre deGrobet me présenter les excuses de la S.S.S. Démarche pénible pour ce brave homme et que je me suis efforcé d'adoucir.

Pendant ce temps, violentes attaques allemandes au nord de l'Aisne. Elles n'obtiennent que des succès locaux, en partie perdus. Les Américains débarquent des spécialistes de toutes sortes, et leur flotte garde la côte ouest de l'Irlande. Pendant ce temps, on démolit le service du blocus.

Kammerer (Charles) était revenu de Londres après avoir vu les services anglais et je l'avais envoyé voir Lasteyrie, mais déjà deux jours avant, j'avais été très étonné que Lasteyrie me demandât un projet de budget pour les listes noires, avec appartement spécial, etc. Quand jeudi soir, le 21, Gout est venu m’annoncer qu'il quittait le blocus : on lui avait demandé de choisir entre le blocus et la sous-direction d'Asie, il avait choisi l'Asie. On allait lui donner la première classe de son grade, et il m'engageait à le suivre, disant que si je m'en allais, je risquais fort de trouver la place prise au retour. Delavaud devenait directeur du blocus.

J'étais fort ennuyé. Cela ne marchait pas depuis longtemps entre Gout et Cochin, et sur une plainte du premier qu'il avait trop à faire, on lui avait demandé de choisir entre l'Asie et le blocus. Il avait donné dans le piège et choisit l'Asie, ne sachant pas que le blocus allait avoir un directeur effectif, c'est-à-dire avec un traitement égal à celui du directeur politique. On m’a tiraillé de tous côtés, obligé de choisir, et comme le cabinet (Hermite et Kammerer) m'a dit que je n'avais pas à hésiter et à continuer de traiter les affaires du blocus, j'ai dit que je ferai ce qui était dans l'intérêt de la maison.

1er juillet

Depuis ce temps, c'est le désordre : Gout veut rattraper les affaires et le personnel, Delavaud ne trouve pas un bureau où s'asseoir et chacun ne pense qu'à soi.

Pendant que des gens pourtant intelligents ne s'occupent que de leurs petites affaires, les grandes continuent leur cours au-dessus des têtes humaines, et le bon continue de se mêler au mauvais sans qu'on puisse savoir pour qui le vent soufflera.

Les Espagnols, après avoir reçu un sous-marin allemand soi-disant désemparé, le laissent se réparer à Cadix et en sortir, emportant sans doute du wolfram et de précieuses nouvelles – et nous ne sommes pas contents de l'Espagne.

Le Brésil semble avoir rompu le dernier lien de neutralité, mais ce n'est pas encore tout à fait la guerre: que de nuances permet l'éloignement ! Et nous sommes contents du Brésil et encore plus de la Grèce, où Venizélos est rentré et a formé un ministère avec Politis aux Affaires étrangères : nos troupes qui occupent la Thessalie ont débarqué à Athènes, et tout se passe le mieux du monde, comme cela aurait dû se passer au mois d'octobre si l'amiral Dartige n'avait pas refusé de débarquer les troupes qu'il avait sur ses bateaux. Nous sommes également contents des Américains : le comité d'exportation est créé : tout sera surveillé et les neutres n'auront que leurs propre subsistances ; ils adoptent la politique des listes noires et enfin, phénomène inouï dans l'histoire des siècles, les premiers contingents de leurs troupes viennent de débarquer à Saint-Nazaire.

Il est temps; chez-nous le pays est fatigué et un vent mauvais souffle, poussé par l'ennemi. L'offensive manquée du 7 avril, l'inaction lâche des Russes ont fait un mal énorme à l'armée : des troubles, même des rebellions ont eu lieu, contre lesquels il a fallu sévir. Une propagande pacifiste et révolutionnaire se fait dans les gares, dans les trains de permissionnaires et on commence seulement d'y faire attention et d'arrêter les distributeurs de libelles et les porteurs de paroles malsaines. Il faudrait sévir aussi contre la spéculation, qui fait pousser les prix des denrées et est manifeste : on a découvert des stocks de cuirs, d'huiles, de pommes de terre que gardaient des accapareurs pour faire la hausse : il faudrait que le peloton d'exécution passât par là !

Les Anglais poursuivent une action lente et méthodique autour de Lens. Les Allemands nous attaquent violemment autour de Reims et à l'ouest de Verdun. Les Russes ne font rien.

Au moment où il a été disloqué, mon service du blocus, appelé service de la guerre économique, comprenait un secrétariat, avec le lieutenantMeyrier, chevalier de la Légion d'honneur et croix de guerre, etBuron-Brun, médaillé militaire, deux braves et gentils garçons se préparant aux concours – MmeAngénieux, auxiliaire ou attachée, et ma sténodactylographe, MlleLacorre. Puis la rédaction: de Vitrolles, section financière;Gueyraud, consul général, la Hollande;de Barret, les affaires de la Société suisse de surveillance et les certificats de nationalité; Mathieu, les autres affaires suisses et mon fidèle Barbier, les pays du midi. Puis les service des listes noires dont Bérard, mon cousin, est le chef; là sont pour le moment deux jeunes se préparant au concours: de Marcay etd’Herculais, quatre dactylographes, deux dames auxiliaires (Mme Chagnoux, fille du commandant Le Clerc et Mlle Bigoud), puis Charles Kammerer, frère du chef de cabinet, Pellerin, un avocat plein de zèle,Lacart, un musicien détaché de la Justice, Boussarie, Marty, Roy, etc. On en engage tous les jours et on n’en a jamais assez. Nous avons ou allons avoir des fonds et le service des listes noires sera installé dans un appartement en ville, car il étouffe dans les greniers du ministère. À côté de mes services, il y avait Fromageot, le jurisconsulte et Clauzel, qui fait la liaison avec la Marine – puis Péan (dérogations) avec un attacher et deux femmes.

Huit jours avant le départ inopiné de Gout, Péan avait été nommé sous-directeur aux Unions et Vitrolles a pris sa place provisoirement, puis définitivement.Barret etGueyraud vont partir en congé, le second pour de bon. Gout réclameBarbier etMeyrier : je vais rester sans personne et le service est décapité ; on va mettre Ribot à la section financière. Pour le reste, je cours après le personnel, que je ne trouve pas. Comme tout cela est ridicule et mesquin!

8 juillet

Le 1er juillet, le général Broussilov a fait prendre l'offensive à ses troupes sur un front de 80 km environ du côté de Lemberg. Les Russes ont fait 18000 prisonniers, mais ont subi de lourdes pertes et n'ont avancé que de 3 km. On dit que cette offensive n'est qu'un début et qu'elle va continuer. Elle est déjà fort extraordinaire en soi. Pour expliquer qu'elle n'a fait aucun progrès, on nous raconte que les Allemands n’ont nullement diminué les forces qu'ils avaient sur ce front. On avait expliqué l'échec de la nôtre en disant que nous avions toute l'armée allemande devant nous. À qui ment-on?

L'autre événement est la continuation du débarquement des Américains, dont un bataillon a défilé dans les rues de Paris le 4 juillet. Le convoi a été attaqué sans succès heureusement par des sous-marins allemands, admirablement renseignés, qui ont été l'attendre en plein océan.

Le comité secret s'est terminé le 7 au soir. On a beaucoup parlé de l'offensive manquée du 16 avril, des sanctions nécessaires, et finalement, en séance publique, après des discours de Malvy, Ribot, Painlevé, un ordre du jour de confiance a été voté. Il semble que seul Painlevé en sorte indemne. Ribot a lâché un peu de tous côtés et Malvy a expliqué clairement qu'il fallait ne pas entrer en conflit avec la CGT.

Au ministère, rien ne se tasse, mais il n'y a que les affaires qui en souffrent…

22 juillet

Depuis 15 jours, les événements ont marché sans que nous nous en apercevions nous-mêmes : c'est comme un paysage qui défile dans le lointain et qui nous semble ne pas bouger, parce que les montagnes de l'arrière plan sont toujours visibles. Mais l'histoire dira qu'ils ont marché terriblement vite. Dans quel sens?

Chez nous d'abord, le moral semble s'être un peu raffermi. Il y a eu depuis le 16 avril des choses très fâcheuses sur le front, des mutineries, une campagne abominable menée jusque dans les trains de permissionnaires – les Allemands ont agi là comme chez eux. On a fini par réagir, par punir, très sévèrement : il a fallu fusiller des soldats qui avaient la croix de guerre. Les Allemands ont attaqué violemment sur notre front pendant cettequinzaine, pensant nous trouver en défaut. Des contre-attaques ont presque partout rétabli la position, dans l'Aisne, à gauche de Verdun, au sud de Saint-Quentin. Les Anglais, qui préparent quelque chose, se sont faits chasser sur la rive gauche de l’Yser,secteur qu'ils nous avaient pris depuis peu et que nous avions gardé intact deux ans et demi.

Puis au 14 juillet, on a fait une fête uniquement française. Les délégations de toutes les troupes dont les drapeaux sont décorés ont été passées en revue place de la Nation et ont défilé sur 8 km jusqu'à la place Denfert-Rochereau. Une foule immense les a acclamées et le défilé très beau a dû être un peu en désordre. Mais tout le monde a été content. Depuis, le comité secret s'est ouvert, ou plutôt fermé au Sénat; le ministère tient et tâche de s'organiser. Loucheur se charge du charbon, Monzie a pris à Nail le sous-secrétariat de la Marine et réunit enfin dans sa main tous les services maritimes ; mais le pain est bien mauvais et le blé n'abonde pas ! Aussi cherchons-nous, avec les Anglais, à acheter toute la récolte en Argentine.

En Russie, les choses vont très mal. L'offensive a amené la prise de Halicz et deKalucz – on a fait 18000 prisonniers. Puis les Allemands ont contre-attaqué, et les Russes après avoir abandonnéKalucz ont subi de graves défaites dont on ne connaît pas encore le résultat ; à Petrograd, émeutes sanglantes, causées par les marins de Cronstadt, toujours en révolte. Kerenski est arrivé, le prince Lvov a donné sa démission, et Kerenski a pris la présidence du Conseil, cherchant à faire un semblant de gouvernement. Mais l'oeuvre allemande continue. On a bien trouvé que le fameux Lénine n'était qu'un agent allemand: il y en a d'autres. La Finlande vient de déclarer son autonomie et d'arborer son drapeau : les Finnois sont les meilleurs auxiliaires des Allemands et leur ont servi d'espions notamment dans les affaires des bombes et des explosifs trouvés en Norvège. C'est eux qui les transportaient et faisaient sauter les trains de munitions et les bateaux arrivés d'Amérique. Au sud, l'Ukraine proclame également son autonomie : pays presque deux fois grand comme la France, avec 35 millions de Petits-Russiens, terre à blé, à charbon, à fer. Ainsi l'Allemagne arrivera à isoler la Russie de l'Europe par la Finlande, la Courlande, la Lituanie, la Pologne, l'Ukraine, pays qu'elle espère avoir sous sa dépendance. Il faudrait qu'une Russie puissamment victorieuse prît comme satellites tous ces pays, en y ajoutant les Slaves d'Autriche-Hongrie.

Pourtant en Allemagne, il y a également des changements dont le sens profond nous échappe. Pris entre le parti pangermaniste, Hindenburg, le Kronprinz, d'une part, et les centristes et social-démocrates de l'autre, le Chancelier Bethmann-Hollweg a dû s'en aller. Michaëlis, directeur des subsistances en Prusse le remplace. Le Reichstag, le 19 juillet, a bien voté la motion très vague de paix sans annexion. Le Chancelier a fait un grand discours, où il déclare attendre les propositions de paix des alliés. Qu'en sortira-t-il? En tout cas pour le moment rien d'autre que la guerre à outrance.

29 juillet

Sur notre front, la semaine a été marquée par des attaques allemandes d'une extrême violence sur le front de Craonne et en Champagne. Les attaques allemandes ont été vraiment formidables ; nous avons perdu puis repris quelque terrain, mais les Allemands nous ont fait pas mal de prisonniers – près de 3000. Sur le front anglais, au nord, une violente canonnade sévit depuis quelques jours. On s'attend à une attaque anglaise du côté d’Ypres.

Les Russes ont continué leur recul ou plutôt leur fuite. Un communiqué russe a été si dur qu'on n'a pas osé le publier chez nous : les troupes abandonnaient leurs positions sans combat, se laissaient faire prisonniers, discutaient les ordres pendant 24 heures. Les Allemands profitant de ce désordre ont franchi le Sereth et avancent sans cesse. Au nord, une contre-offensive russe a échoué, une partie des troupes ayant refusé de marcher. Au sud, l'armée roumaine a attaqué et progressé sur une quinzaine de kilomètres : le recul des Russes va l'obliger de s'arrêter.

La presse anglaise a publié des renseignements fort curieux sur un conseil tenu le 5 juillet 1914 à Potsdam et où la question de l'ultimatum à la Serbie avait été discutée, avec celle de la participation de la Russie au conflit. C'est là que la guerre a été décidée, avec toutes les éventualités.

Les Allemands, les Autrichiens surtout poussent des soupirs : « oublions le passé ».

Ils ont leur riposte : Michaëlis fait à la presse une déclaration qu'il envoie par radio à travers le monde: il connaît de source sûre (auriculaire et oculaire) ce qui s'est passé au comité secret de la Chambre les 1er et 2 juin. Il met en cause Briand, Berthelot, les tractations de Doumergue à Petrograd et nous accuse de vouloir la rive gauche du Rhin, la Syrie, etc. Ribot veut répandre le sang des Russes et le faire servir à ses buts de guerre. En même temps,Czernin déclare qu'il est prêt à la paix sur les deux principes : aucun pays ne doit être violenté, il faut prévenir le retour d'une telle guerre. Notre réponse à Czernin est simple : le seul moyen est d'anéantir le militarisme prussien !

Sur les révélations de Michaëlis, Ribot a fait à la Chambre une déclaration rappelant ses discours précédant, le vote du Parlement, et il dit que M.Doumergue devait «prendre acte de la promesse du Tsar d'appuyer notre revendication de l'Alsace-Lorraine … et de nous laisser libre de chercher des garanties contre une nouvelle agression, non pas en annexant à la France les territoires de la rive gauche du Rhin, mais en faisant au besoin de ces territoires un État autonome qui nous protégerait ainsi que la Belgique contre une invasion d'outre-Rhin.»

5 août

Ces déclarations ont amené une interpellation de Renaudel sur la politique générale. Ribot a répondu le 2, et très bien : au vote, il a eu 363 voix pour lui et 61 contre, les socialistes minoritaires, partisans de la paix à tout prix, ayant seuls voté contre. Ribot a déclaré qu'il ne voulait pas de Stockholm et que le gouvernement seul avait le droit de faire la paix. Mais avant la séance, Lacaze avait donné sa démission. La commission de la Marine avait voté l'enquête sur les faits de la marine (Goeben et Breslau, événements d'Athènes) ; l'amiral Lacaze n'a pas voulu s'y soumettre et a envoyé une lettre de démission qu'on n'a pas osé publier et où il déclare qu'il ne veut pas que des subalternes jugent leurs chefs et qu'on en arrive à l'état de la Russie. Cochin a fait de même et est parti, sans qu'on puisse très bien expliquer pourquoi il est parti ce jour là plutôt que la veille ou le lendemain, et les Chambres sont parties en vacances. Le ministère va donc vivre jusqu'au 18 septembre ; après on verra.

Il faut remplacer Lacaze et Cochin. Le blocus marche ; les Américains ont remis des notes aux neutres en leur disant qu'il n'y a pas assez de matières premières pour tout le monde, qu'ils doivent s'arranger pour vivre sur eux-mêmes et que le peu dont on peut disposer pour eux, ils ne l'auront que s'ils ne vendent pas à l'ennemi : le recensement sera fait de ce qu'ils ont et produisent, d'accord avec un agent américain, et le compte sera fait en colonies, etc. : on leur donnera ce qui leur manque… Ils sont très affolés, et assurent (la Hollande et le Danemark) que l'Allemagne va leur tomber dessus.

Les Anglais ont attaqué autour d’Ypres, d'accord avec nous, le 31. On a pris 3 à 4 km sur 24 de largeur et fait en tout 6000 prisonniers. Le lendemain, contre-attaques allemandes ; les Anglais ont depuis rétabli leurs lignes, et la pluie tombant à flot, l'offensive s'est arrêtée, malgré une préparation d'artillerie de douze jours. Les Russes fuient. Czernowitz,Kimpolung, sont perdus. Le général Kornilov remplace Broussilov, Kerenski lutte contre les Cadets, contre tout le monde. Les peuples de l'Entente qui font la guerre pour le triomphe de la démocratie s'aperçoivent qu'ils ne peuvent se gouverner eux-mêmes…

12 août

Il y a eu – on nous l'apprend maintenant – une semaine tragique en Russie. Kerenski a donné, puis repris sa démission et formé après des embrassades générales (nuit du 4 août, date fatidique) un ministère dit de conciliation. Et l'armée russe continue de filer. Odessa est menacé. Bientôt il ne restera plus de Roumanie du tout. Tous les jours, on nous dit que le moral des troupes s'améliore, elles n'en lâchent pas moins pied. Les Allemands ne s'arrêteront que quand ils le voudront, mais il semble qu'ils aient assez étendu leurs lignes, et suffisamment conquis de terres à pétrole et à blé, nouvel appoint qui leur est fourni en plus de la récolte roumaine. Chez eux, la récolte de céréales «panifiables» sera à peu près comme celle de l'an dernier. Mais l'an dernier, la récolte roumaine a été en partie détruite par les alliés: cette année, elle a dû donner en plein et les Allemands n'en laisseront pas lourd aux Roumains. Avec ce qu'ils vont trouver en Galicie et en Bukovine, plus loin peut-être, ils sont sûrs de ne pas mourir de faim. Ainsi toutes les fois qu'une chose va bien d'un côté, cela se démolit de l'autre : l'Amérique ferme ses greniers, la Russie ouvre les siens et l'on dirait que dans tous les domaines une main invisible et toute-puissante maintient un équilibre jaloux entre les deux parties, jusqu'à leur complet et mutuel épuisement.

L'offensive a un peu repris depuis deux jours, chez nous, sans résultat sérieux. Ribot est allé à Londres continuer les conversations commencées à Paris et à son retour il a nommé Chaumet ministre de la Marine et y a ajouté Jacques-Louis Dumesnil comme sous-secrétaire d'État. Rien au blocus. Il eût volontiers gardé Cochin, mais celui-ci est parti pour Évian et ne semble pas vouloir revenir. Le Commerce, puis la Marine ont voulu nous absorber; Delavaud a très peur d'être démoli avant même de s'être installé. Peut-être aurons-nous quelqu'un demain.

Les conversations de Londres devaient avoir pour objet, dit-on, de régler la conduite des alliés à l'égard de la fameuse conférence de Stockholm. Le ministre travailliste anglais, Henderson, avait promis de dissuader son parti d'y aller. Mais il a fait tout le contraire, a prêché la participation, à condition que la conférence soit consultative, et un vote écrasant de l'assemblée du parti anglais a décidé d'aller à Stockholm. Le programme anglais parle bien de l'Alsace, un peu de l'Italie, puis surtout de la Société des nations et déclare cette chose formidable que toutes les colonies de l'Afrique équatoriale formeront un État indépendant et neutre qui sera remis à la Société des nations… Que les Boches doivent nous trouver poires! Notre seule conquête, les colonies allemandes, à la Société des nations… qui, n'en doutons pas, sera conduite par les Boches, unis, disciplinés, comme ils ont conduit l'Internationale pendant 40 ans ! Henderson a été attrapé par Lloyd George et a donné sa démission du Cabinet anglais, mais le mal est fait et d'autant plus fait que les socialistes français se sont empressés de voter comme les Anglais !

19 août

Les gouvernements alliés avaient pris l'engagement à Londres de ne pas accorder les passeports pour Stockholm. Puis le gouvernement suédois a déclaré qu'il ne donnerait pas de local, les Américains ont décidé de s'abstenir et Kerenski a télégraphié que le gouvernement russe ne considérait plus la conférence comme une affaire de gouvernement, mais comme une question de parti. Cela, Henderson le savait et ne l'a pas dit aux travaillistes.

Autre chose est venu divertir l'attention. Le pape a parlé ou plutôt a écrit et a proposé la paix aux belligérants en phrases filandreuses. Chacun rendra ce qu'il a pris, mais les dommages faits sont trop grands pour être payés par leurs auteurs. Les colonies allemandes seront rendues, une phrase vague sur les populations irrédentes (l'Alsace n'est pas nommée), la Pologne sera reconstituée, l’Orient est «moins intéressant ». C'est la paix autrichienne, sinon la paix allemande. L'accueil est froid partout, même, surtout peut-être en Allemagne. Le pape n'a pas accru son prestige. Une fois de plus, la barque de Saint-Pierre a été conduite à la gaffe…

Le lendemain 16 août, la lutte reprenait autour d’Ypres, lutte terrible où l'on fait peu de prisonniers (1800), où l'on avance peu, mais où les matériaux, les moyens de destruction sont formidables. Les Allemands emploient des gaz toxiques qui font mourir après d'affreuses souffrances, les Anglais déversent sur l'ennemi de l'huile bouillante… Également sur le front russo-roumain, la lutte dure toujours. On a dit que Iassy allait être abandonné, mais l'armée roumaine résiste mieux que l'armée russe, elle recule pourtant et Mackensen est par là.

Le Tsar est emmené en exil ; triste figure, faible et falote, qui part pour cette Sibérie où sont mortes tant de victimes des tsars.

Chez nous, cela ne va pas fort. Ribot a cherché un successeur à Cochin au blocus : les conservateurs qui sentent que le ministère n'en a pas pour longtemps (les Chambres rentrent le 18 septembre) ont refusé la place offerte; elle a été prise par Métin, qui a abandonné le sous-secrétariat des Finances : on supprime cet emploi inutile qu'on avait créé et Métin, orné d'un chef de cabinet nommé Serruys (le second de Tannery) déclare qu'il va transporter le blocus au-delà de la gare Montparnasse, faire tout lui-même, etc. Delavaud ne sait où donner de la tête : il fait penser au merle de Chantecler. Il sortira de tout cela un gâchis un peu plus grand, mais c'est bien Cochin et Lasteyrie qui auront commencé.

Les Anglais déclarent mettre le blocus entre les mains des Américains et être prêts à liquider leurs accords avec les neutres : une action allemande contre le Danemark et la Hollande a été envisagée par eux et ils ne la craignent pas. Nous ne prenons pas encore position, car avant que le conseil des ministres s'occupe d'affaires…

Il en a pourtant une assez laide sur les bras, c'est l'affaire Almereyda, directeur du Bonnet rouge. Ce joli monsieur a été arrêté porteur d'un chèque de 150000 francs venant de Suisse… Mis en prison il est mort dans des circonstances(): un premier médecin a conclu à la mort naturelle, deux autres à la strangulation. On n'a pas publié de rapport, on ne prend pas de sanctions. Un de ses amis a télégraphié sa mort avec des phrases touchantes à Caillaux… Un autre, venant à Paris en auto, a failli être mis en pièces par une autre auto qui se trouvait par hasard sur la route. Bunau-Varilla veut faire une enquête complète et Clemenceau saurait la vérité. On aurait mis la main enfin sur tout le centre de l'espionnage boche, dont on n’arrêtait jamais que des comparses. Mais les vrais coupables sont si haut placés, l'homme qui a communiqué à Almereyda les projets de notre offensive du printemps serait tellement celuiqui les connaissait le mieux, qu'il n'y a que des blancs dans les journaux… Ribot aura-t-il le courage d'agir ou couvrira-t-il encore une fois de plus les coupables de son ombre?

2 septembre

L'affaire Almereyda a terriblement grossi. Le chef de la Sûreté, Leymarie, grand ami de Malvy, convaincu d'avoir rendu au complice Duval le chèque trouvé à la frontière sur celui-ci, a dû donner sa démission. Puis Malvy, trop attaqué, malgré un grand discours au conseil général du Lot, a fait de même – le 31 août – et Steeg a pris l'intérim de l’Intérieur. Et maintenant, grand procès pour savoir si Almereyda a été pendu ou s'il est mort de sa fin naturelle.

Sur les fronts, nous avons attaqué le 20 autour de Verdun avec vigueur et netteté, fait en deux jours 7600 prisonniers, repris le Mort-Homme, la cote 304, les côtes du Talon et du Poivre, repris les positions d’offensives des Allemands.

En même temps, les Italiens faisaient leur attaque de Tolmino àla mer, sur un front de 70 km. Ils ont fait 26000 prisonniers et auraient pris d'importantes positions, on ne sait pas au juste où ni lesquelles. Cela dégagera peut-être le front russe où les choses vont mal. Les Roumains résistent mieux qu'on ne l'aurait cru à la poussée allemande contre la Moldavie, mais plus au nord, entre Sereth et Pruth, les Russes continuent de lâcher pied, découvrant les Roumains. Rien ne permet une amélioration en Russie. Une sorte de grande conférence d'État à Moscou n'a été au fond qu’une parlote. Les maximalistes continuent leur oeuvre de destruction, les ouvriers paralysent tout travail par leurs exigences; ni les usines, ni les chemins de fer ne peuvent travailler.

Wilson a répondu au pape, d'un ton un peu patois de Chanaan comme toujours, disant en substance que l'Amérique ne traiterait pas avec le gouvernement actuel de l'Allemagne et qu'elle attendrait des preuves du changement de l'esprit du peuple allemand.

Et Métin nous a transporté boulevard Montparnasse ! Le crime s'est produit mardi 28 où je me suis installé dans une grande pièce au troisième, sans cloison séparant du secrétariat. Il n'y a encore ni téléphone, ni lumière, ni armoires, les cartons se promènent partout – et le ministère garde jalousement les papiers… Mes camarades ont été très gentils: Charles Kammerer a fait tout mon déménagement sans que j'aie autre chose à transporter que moi-même. Les listes noires sont au cinquième, somptueusement installées, car elles ont le mobilier acheté pour l'appartement des Champs-Élysées. J'ai vu enfin arriver Fouchet. Mais dans quel gâchis sommes-nous!

Clausonne, 12 septembre

Pour ne parler que de nos affaires, ce n'est pas la situation qui va les simplifier. Le gâchis va s’accentuer et j'en ai profité pour demander une quinzaine de jours de repos : mon premier congé depuis ma rentrée de Clausonne le 9 octobre 1913. J'ai absolument besoin de me détendre et de ne penser à rien. J'ai fait des notes sur tous les points importants, Serruys m'a remis les télégrammes et j'ai envoyé les instructions nécessaires, car depuis le 25 août, rien n'avait été fait – et je suis parti pour Clausonne.

Ribot a voulu fairepeau neuve avant de se présenter devant les Chambres. Il a voulu remplacer Viollette, Desplas, Maginot, etc. et a fait son choix. Il a prononcé un grand discours programme à la Fère Champenoise à l'occasion de la bataille de la Marne et le lendemain 7 septembre il a apporté au Président la démission du ministère. Au moment où il allait réussir, une délégation des socialistes est venue lui dire que son ministère ne convenait pas et refuser le concours du parti. Du coup, Albert Thomas ne pouvait plus faire partie de la combinaison. Painlevé arriva peu après et déclara qu'il ne paraissait pas possible de se passer des socialistes, et Ribot, qui avait essayé de remplacer Thomas par Loucheur, fut obligé de rendre son tablier. M.Poincaré le passa aussitôt à Painlevé, qui fera un ministère d'accord avec les radicaux-socialistes et les socialistes. Ceux-là ont donc évité la lumière sur l'affaire Almereyda; ceux-ci ont frappé celui-ci qui les empêcha d'aller à Stockholm et le tour est joué. Ribot est pris à ses pièges delouvoiement perpétuel. Mais le pays, mais la guerre?

Et pourtant, si sur notre front il n'y a que des entreprises secondaires, si les Italiens, malgré qu’ils aient fait 30000 prisonniers n'avancent guère, en Russie les choses vont tout à fait mal. Les Allemands ont rencontré de la résistance en Roumanie et ne semblent pas avoir beaucoup avancé en Bukovine, mais ils ont attaqué au sud de Riga, passé la Dvina et le 3 septembre prenaient Riga et s'emparaient du golfe, des défenses du port et de plus de 150 canons. Les Russes s'enfuient, poursuivis par trois colonnes allemandes.

La terreur s’est mise à Petrograd dont il a fallu préparer l'évacuation. Puis tout à coup on a appris que Kornilov était destitué par Kerenski, que Kerenski cherchait à former un gouvernement dictatorial et que Kornilov, qui aurait voulu faire de la contre-révolution, n'acceptait pas sa chute et marcher avec ses troupes contre la Russie. Est-ce la fin? Est-ce le salut? Personne ne peut le dire, mais quel gâchis!

Les Américains pendant ce temps poursuivent leur politique de blocus des neutres. Ils ont décidé de ne rien leur envoyer avant le 1er décembre, date à laquelle ils auront fini leur enquête sur les quantités de produits dont les neutres auront absolument besoin. Lansing vient de découvrir un pot aux roses qu'il a de suite publié : la délégation de Suède à Buenos Aires envoyait les télégrammes de la délégation d'Allemagne et servait d'intermédiaire notamment pour signaler le départ des bateaux argentins à couler… Charmante neutralité, et comme nous sommes poires! Cela peut amener la rupture de la neutralité de la Suède, qui doit être fortement tentée en ce moment et lancer des regards torves du côté de la Finlande et même de Riga…

16 septembre

Les événements dans cette guerre déjouent les conjectures mêmes les plus prochaines. La découverte de télégrammes allemands n'a pas amené jusqu'à présent la rupture d'équilibre annoncé, mais simplement la remise des passeports par les Argentins au comte de Luxburg, ministre d'Allemagne à Buenos Aires et une aggravation d'embargo par les Américains sur les marchandises destinées à la Suède.

Le duel Kornilov-Kerenski est plus étrange encore. Kerenski, nommé dictateur et généralissime, a appelé Alexeiev à ses côtés. Les troupes de Kornilov sont à 30 km de Petrograd, mais fraterniseraient avec celles du gouvernement, qui serait tout à fait maître de la situation. Seulement, nous n'avons que les nouvelles côté Kerenski, et pour comble, les Allemands se sont arrêtés tant au nord qu'au sud, en Bukovine, et ne semblent pas profiter du désarroi russe. Sont-ils vraiment à bout d'hommes et de forces? Sont-ils de connivence avec Kornilov? Tout est mystère en Russie, et les révélations des trahisons de Nicolas II augmentent encore cette impression. Lapresse avait publié les télégrammes échangés entre Guillaume et Nicolas après la fameuse entrevue deBjörkö, en août 1909. Une interview d’Isvolski, alors ministre à Copenhague, éclaire cette histoire deBjörkö, que nous n'avons jamais complètement connue : Nicolas y signa avec Guillaume un traité d'alliance contre l'Angleterre et promit son appui pour y amener l'adhésion de la France ! Rentré à Pétersbourg, il fut repris par son gouvernement qui montra l'impossibilité d'exécuter le traité : celui-ci fut pratiquement annulé sans que d'ailleurs Guillaume ait protesté. On se demande si Nicolas est un crétin ou une canaille. Son internement àTobolsk semble faire penser qu'il est surtout crétin.

En France, la crise ministérielle s'est dénouée en 24 heures et Painlevé a fait ce qu'il avait déclaré impossible à Ribot. Cela aussi est bien bizarre. Les socialistes ont également refusé leur concours à Painlevé, soit que la question de Stockholm soit au fond de l'affaire, soit que Thomas ait voulu, dit-on, la Guerre et les Affaires étrangères, et pas seulement l'Armement. Et Painlevé s'est passé d’eux, et ce qui est plus fort, il a pris aux Affaires étrangères Ribot, à qui il venait de jouer un si vilain tour : Painlevé déclare à Ribot qu'on ne peut se passer des socialistes et fait échouer la combinaison Ribot. Puis il fait un ministère sans les socialistes, et Ribot accepte d'en faire partie ! Le premier est bien habile et le second bien ambitieux. De même, si le ministère nouveau est basé sur les radicaux-socialistes, il semble que les amis de Caillaux en soient écartés. Ceux-ci avaient comme les socialistes, prononce les certaines exigences, notamment en ce qui concerne RenéRenoult, président du groupe, qui devait avoir l’Intérieur ou je ne sais quoi. Painlevé a simplement écarté RenéRenoult.

Les caractéristiques du ministère, formé le 12 septembre, sont les suivantes : Painlevé garde la Guerre, avec la présidence, Ribot les Affaires étrangères,Chaumet, Clémentel, Steeg, F.David gardent la Marine, le Commerce, l’Intérieur et l’Agriculture, Klotz prend les Finances, Loucheur l’Armement, Claveille les Travaux publics : les deux sous-secrétaires d'État non parlementaires sont élevés au rang de ministres. Long a le Ravitaillement et un ministère des Missions à l’étranger est créé en faveur de Franklin-Bouillon. En plus des 15 ministres, il y a 11 sous-secrétaires d'État, dont Métin, qui garde le blocus rattaché aux Affaires étrangères.

Mais la grande nouveauté est l'élargissement du comité de guerre, comprenant les ministres de la Défense nationale seuls et quatre ministres d'État sans portefeuille et qui sont Barthou, Doumer, Bourgeois et Jean Dupuy. Il y a aussi un comité économique des ministres intéressés.

Au fond, ministère radical-socialiste, avec l'adjonction de ministre d'État dont les deux premiers, qui ne sont pas encore venus au pouvoir depuis la guerre, appartiennent à la nuance modérée. Que vaut cette combinaison? Tout dépend de ce que vaut Painlevé lui-même.

Actuellement, les bases mêmes de tous les pays sont ébranlées : le plus solide sera vainqueur. Il ne nous faut pour l'être qu’un gouvernement qui rassemble, au lieu de les disperser, les forces et les ressources du pays, et dise ce qu'il veut et où il va.

Le 23 septembre

En Russie, la situation n'est pas plus claire ; Kornilov a été arrêté et va être jugé : il n'y a pas eu de combats. Kerenski a proclamé la République, puis s'est brouillé avec Alexeiev. Il semble aussi incapable de rétablir l'ordre que les autres.

Chez nous, les Chambres sont rentrées le 18. Déclaration incolore de Painlevé ; le lendemain, interpellations; un discours de Ribot a les faveurs de tout le monde et la Chambre a l'air de dire pourquoi n'est-il pas resté? D’après une lettre de PierreMille à mon beau-père, le ministère serait très peu solide. Mais pourquoi dans les déclarations, dans les discours, insistons-nous toujours sur ce que nous ne demanderons aux Allemands que les réparations de droit, et pas d'indemnités, ni de territoires en dehors de l'Alsace? Si on peut les exterminer et les ruiner, il faut le faire ! Pendant ce temps ils se gardent de dire leurs conditions de paix – autrement dit buts de guerre – et dans leur réponse au pape, parue le 22, Allemands et Autrichiens font des phrases creuses, ne précisent rien et rejettent sur les alliés la faute de la guerre !

Sur les fronts, les Anglais ont fait une attaque le 21 au nord d’Ypres, ont fait 3000 prisonniers, pris quelques positions derrière lesquelles il y en a d'autres et repoussé quelques contre-attaques. Ainsi, après trois ans de guerre, sur ce front formidable qui encercle les empires du centre et la Turquie, à l'époque la plus favorable de l'année, car depuis trois semaines il fait un temps splendide, rien d'autre que cette attaque de 24 heures sur un tout petit espace ! Les Allemands ne profitent pas du désordre russe, nous ne profitons pas de l'affaiblissement évident du matériel humain allemand, et nous marchons à la paix sans victoire que nous préparent nos ennemis et dans laquelle nous tomberons comme dans un filet. Il semble qu'un coup d'énergie un peu prolongé nous tirerait de là et battrait les Allemands. Mais on attend – les Américains sans doute, qui seront prêts dans un an, et on ne se préoccupe pas de l'hiver, du manque de charbon, du manque de vivres, du coût de la vie, et des manoeuvres des socialistes qui sont les plus sûrs alliés de nos ennemis.

30 septembre

Je suis revenu à Paris le 29 après un séjour d'un peu plus de 15 jours à Clausonne. Le temps a été splendide, je m'y suis entièrement reposé, lisant quelques articles de revues, Candide que pour mespéchés je ne connaissais pas, et les Commentaires de Blaise de Montluc qui sont plus prêts de la guerre actuelle que bien des récits de Napoléon ou de 70. Dans ce midi magnifique où je n'avais d'autre occupation que de suivre les jeux des enfants ou d'écouter les récits de René qui travaille aux champs, laboure et vendange, la nature elle-même vous fait oublier la guerre, dont les horreurs semblent se passer dans un autre pays. Beaucoup d'hommes sont partis, mais il en reste; on est surtout occupé de la vendange. Le vin qui se vendait cinq francs il y a quelque 10 ans, s'achète cette année 100 et 105 francs l'hectolitre et ceux qui ont une demie récolte ou même moins feront fortune. Le mildiou a fait des ravages terribles, et chacun se déclare ruiné. Mais l'aisance, la prospérité règnent et les privations se font ressentir. Le pain, malgré le blutage à 85 %, est excellent – à Paris, il est immangeable – et René a été àValabrègue chez M.Bonjean qui tout paysan qu'il est, lui a offert un déjeuner à tout casser.

C'est le premier voyage que je faisais depuis celui de Bordeaux en 1914. Depuis je n'avais pas bougé de Paris et je puis dire de mon bureau. À partir de Valence, c'est le calme ou si l'on veut l'agitation calme du midi. Ce n'est pas la guerre. Comme cela est sensible au retour ! À Lyon, désordre, trains de permissionnaires encombrés, bruyants et indisciplinés. Puis des arrêts interminables dans les gares et une cohue militaire invraisemblable. Il n'y a plus que deux trains pour tout le midi et ils passent par le Bourbonnais. Les couloirs sont pleins de monde et le voyage est pénible par l'impression de désordre qu'il donne.

J'ai trouvé le même désordre au blocus où rien ne semble avoir été fait de bien heureux depuis mon départ et où les papiers se font de plus en plus rares, tant parce que le cabinet garde les affaires sans les traiter, que parce que la direction politique garde pour elle tout ce que je lui prenais auparavant.

Et ce désordre semble le même encore en général. Mon beau-père, revenu à Clausonne, le jour même de mon départ, d'une mission du Temps, rapportait que Painlevé est peu solide, qu’il est l'esclave des socialistes qui ne font plus partie de son ministère et que si Thomas est parti, c'est bien parce qu'il a trouvé à son retour de Russie que Loucheur avait pris une place trop grande et qu'il voulait autre chose que l’Armement, qu'on ne lui a pas donné; alors il se réserve, lui et son parti, pour le ministère socialiste qui fera la paix.

Une affaire fort grave a tiré d'ailleurs à elle l’attention : c'est la suite de l'affaire Almereyda. Elle a amené à soupçonner les agissements d'un certain Bolo, homme d'affaires très riche et assez louche, frère deMgr. Bolo, qui s’était fort occupé des intérêts de l’ancien KhédiveAbbas Hilmi et en avait reçu le titre de Pacha. Il avait prêté 5 millions et demi au Journal. Pourquoi? D’où venait cet argent? Dans le contrat était intervenu le premier président à la Cour, M.Monier, l’ancien «bon juge», qui avait garanti l’honorabilité de Bolo et était mêlé plus que raison à ses affaires. Enfin, coup de tonnerre, on a appris par les Etats-Unis que Bolo avait reçu depuis la guerre, par des banques américaines, plus de dix mille de la Deutsche Bank «pour faire la paix par l’entremise d’AbbasHilmi». D'autres personnages auraient reçu de l'argent allemand dans les mêmes conditions. On a enfin arrêté Bolo. Enfin la justice est saisie du cas du député Turmel, devenu riche depuis la guerre, autrefois petit avoué, qui avait laissé au vestiaire de la Chambre 27000 francs en francs suisses dont il a de la peine à expliquer la provenance. Cela se joint peut-être aux indiscrétions du comité secret, dont les Allemands connaissaient toutes les délibérations. On aurait ainsi la main sur les chefs de la bande qui travaillait pour l'Allemagne et dont la Sûreté jusqu'à ce jour se plaignait de n'arrêter que des comparses. L'Allemagne ne pouvant vaincre par les armes s'efforce de faire chez nous ce qui lui a si bien réussi en Russie, car elle veut la paix et la cherche à tout prix : elle fait courir le bruit en Russie qu'elle la fera sur le dos des Russes, lâchés par la France et l'Angleterre, et les Russes croient tout. Les Américains ont mis également la main sur la suite des papiers Bernstorff; il donnait de l'argent à tout le monde et prétendait acheter le Congrès.

Pendant ce temps, rien sur les fronts, sauf le 27 une nouvelle attaque des Anglais sur le front d’Ypres. Il faut battre les Allemands, on le peut, et ils s'effondreront si l'on n'y met de la ténacité et de l'énergie.

7 octobre

Seuls les Anglais continuent à se battre. Ils ont annoncé le 1er octobre une victoire en Mésopotamie à l'ouest de Bagdad, où ils ont eu la garnison turque de Ramadié et pris quelques milliers de prisonniers. En même temps, leurs troupes aidées de colonnes belges, réduisent chaque jour l'espace où dans l'Afrique orientale les Allemands se défendent avec une extraordinaire ténacité. Enfin le 4, ils ont donné un nouveau coup de bélier devant Ypres, fait 4000 prisonniers et reculé d'un kilomètre ou deux la ligne de front. Leur attaque se serait produite juste avant le déclenchement d'une attaque allemande qui devait être faite par cinq divisions : il en serait résulté pour l'ennemi des pertes considérables.

Le temps s'est mis subitement au froid et à la tempête, ce qui va sans doute suspendre les opérations, malgré la vraie canonnade qui a lieu en ce moment.

D'ailleurs l'opinion en France n'a d'oreilles que pour les scandales qui éclatent de toutes parts. Le 4, à la Chambre, Painlevé a lu une lettre adressée par Léon Daudet au président de la République et accusant Malvy de trahison. Malvy s'est défendu mais sans éclat; grand brouhaha; Daudet est interrogé par le capitaine rapporteur Bouchardon, qui a également l'affaire Bolo sur les bras. Puis on a fait arrêter le député Turmel qui aurait touché non pas seulement 27000, mais 300000 francs en Suisse et qui semble en savoir long sur les révélations du comité secret. L'affaire semble trop lancée pour pouvoir être arrêtée, mais qui ne compromet-elle pas? Et dans ce cas, ne va-t-on pas tout faire pour l'arrêter?

En attendant, nous sommes mis au carnet de pain : 500 g par jour, sauf pour les travailleurs qui pourront avoir 700 ou 900 g et pour ceux qui veulent se restreindre volontairement et n'auront que 300g. La ration de sucre est ramenée de 750 g à 500 g par mois.

21 octobre

Le 9, d'accord avec nous, et le 12, seuls, les Anglais ont de nouveau donné des coups de bélier au nord d’Ypres. Le mauvais temps s'est mis de la partie et depuis, rien n'a été fait. Maintenant il fait froid et brumeux, peut-être les opérations vont-elles reprendre.

Le temps qui joue un si grand rôle dans les opérations des alliés, n'existe pas pour les Allemands et ils viennent de porter à la Russie un coup terrible en s'emparant des îlesd’Ösel et de Dago, qui ferment le golfe de Riga. En 1915, la flotte russe y avait barré le passage et battu la flotte allemande. Les temps sont changés. Le débarquement allemand a été appuyé par une escadre très forte à partir du 12 août du 13, a battu la flotte russe, fait 10000 prisonniers et rendu presque impossible la retraite des autres troupes russes se trouvant dans les îles.

Du coup, le gouvernement russe a pris peur. Malgré la prise de Riga, il continuait ses petites plaisanteries. Kerenski avait créé un ministère et on avait réuni une sorte de pré-parlement, la Finlande avait proclamé la République, etc. La possession du golfe de Riga par les Allemands est une menace directe pour Reval qui défend le golfe de Finlande et pour Petrograd. On vide ces deux villes et le gouvernement se prépare à partir pour Moscou. Mais rien pourra-t-il remettre de l'ordre en Russie? On nous disait récemment que les troubles anarchistes y augmentent. Les usines ferment les unes après les autres, les paysans refusent de vendre leurs produits et la crise des transports est telle, à la suite du manque d'entretien, du sabotage et de l'incurie, que cet immense pays est menacé de mourir de faim cet hiver, malgré ses ressources colossales en blé.

On s’occupe peu de cela chez nous. La crise intérieure seule intéresse. Le 16, à la Chambre, séance publique où a été discutée l’affaire Daudet-Malvy. Painlevé s’en est tiré grâce aux abstentions. Pourquoi avait-il reçu Daudet avant de lire sa lettre? Tout cela est obscur. Avant, il y avait eu séance secrète : quelques jours auparavant, von Kühlmann avait déclaré au Reichstag que jamais l'Allemagne n'abandonnerait l'Alsace-Lorraine. Or, Ribot dans une séance précédente avait dit à la Chambre que des offres officieuses de paix nous avait été faites par l'Allemagne, nous donnant l'Alsace-Lorraine, indemnités, etc., à la condition de la cessation de la guerre économique après la paix. Un débat secret a éclairci la question : l'offre était venue, m'a dit de Vienne qui le tenait de Simon, de L'écho de Paris, par Empain, qu'il avait transmis à Broqueville, qui en avait parlé à Briand, qui avait saisi Ribot par lettre, qui avait consulté les alliés, qui avaient répondu. Mais la position de Ribot n'en est pas moins ébranlée : pour les radicaux, il a soulevé les affaires Bolo, etc., qui touchent Caillaux et sa bande, pour les socialistes, il est l'adversaire de la paix – et d’ailleurs ils ne veulent pas d'un ministère ou ils ne sont pas. Painlevé enfin manque d’aura.

Le 19, autre séance ou Painlevé s'explique tant sur le « libre cours laissé à la justice » que sur ses buts de guerre : la France, quelle que soit la victoire, veut l’Alsace-Lorraine et rien de plus. C’est() qu'il était fou de dire il y a deux ans qu’on allait dépecer l'Allemagne, prendre la riche gauche du Rhin, donner Constantinople aux Russes, etc. Painlevé a la confiance, mais il est décidé à se séparer de Ribot – qui ne veut pas s'en aller – et à rester ministre de la Guerre. La crise est virtuellement ouverte. Aurons-nous Clemenceau, Barthou, Briand ou Thomas? On ne sait, mais on ne voit pas encore poindre le sauveur.

28 octobre

Le sauveur ne s'est point présenté, ou plutôt on en a vu tant qu'on connaissait déjà, que Painlevé a remis sa démission au président et a reformé un ministère exactement semblable au précédent, sauf que Barthou remplace Ribot aux Affaires étrangères : c'est le seul moyen qu'on ait trouvé d'obliger Ribot à s'en aller. Le ministère s'est présenté le 23 à la chambre, il n'a eu que 288 voix contre 137. Le malaise persiste. On ne veut toujours pas de Painlevé à la présidence du conseil, et les socialistes continuent à bouder. La situation intérieure s'aggrave forcément de ce malaise : le manque de blé n'a pas encore produit d'accident, mais nous en avons pour un ou deux jours d'avance et pas plus.

Le temps sombre, froid, pluvieux a cependant permis une grande activité militaire. Au nord d’Ypres, la bataille sévit, avec des interruptions, par coups de poing: le 22 et le 23, les forces franco-anglaises ont donné et fait un millier de prisonniers. Sur l'Aisne, une attaque faite par nous le 23 et continuée avec beaucoup d'habileté nous a valu la conquête absolue du Chemin des Dames. Nous avons avancé jusqu'au canal del’Aisne à l’Oise. Nous avons eu peu de pertes, ses 11000 prisonniers et pris 160 canons.

Ce serait parfait il n'y avait pas les autres fronts : les Allemands libérés du côté russe, se sont décidés à collaborer avec les Autrichiens sur le front italien ils ont commencé le 25 sur l’Isonzo une attaque qui en 48 heures a enlevé 30000 prisonniers et tout le terrain péniblement gagné pouce à pouce par les Italiens depuis deux an et demi. Est-ce la reprise de ces grandes offensives d'automne chères aux Allemands : 1915 contre les Serbes, 1916 contre les Roumains, et celle-ci aura-t-elle le même résultat que ses devancières? Les Italiens sont affolés, ils appellent au secours et leur gouvernement est aux abois : le ministèreBoselli vient en effet d'être renversé, le jour même de l'offensive : coïncidence, pas effet.

En Russie, on évacue soi-disant Petrograd, Helsingfors; les Allemands sans se presser inspectent l'Estonie. Les Russes bavardent, rêvent, sabotent. Pourtant Gaillard-Lacombe, qui est rentré de Iassy, déclare qu'on peut encore faire quelque chose de la Russie : tout commandement, tout chef, toute direction y étaient boche et, livrés à eux-mêmes, ces gens ne peuvent rien faire. Il faut y envoyer des missions, y faire ce que nous avons si bien fait en Roumanie, créer une armée d'attaque avec les Tchèques et faire faire laprévôté des armées par les Japonais. À Riga, plusieurs semaines avant la prise de la ville, les officiers allemands s'y promenaient en uniforme. Il y a des millions de déserteurs, l'anarchie est partout, mais on pourrait y remédier en se pressant: se presser, c'est ce que l'émeute n'a jamais su faire jusqu'ici.

12 novembre

En Italie, c'est un désastre. Les troupes ont lâché pied devant les Allemands qui annoncent avoir pris 100000 hommes et 600 canons. En trois jours, les Italiens ont perdu tout ce qu'ils avaient mis deux ans et demi à conquérir, et chaque pouce de terrain, chaque pic enlevé nous valaient des dithyrambes sans fin. Toute la ligne a cédé, et Cadorna espère pouvoir tenir sur leTagliamento, déjà atteint par les Allemands qui ont pris en un tour de main Cividale et Udine.

Nous, bonnes bêtes, nous avons pris nos mesures pour venir en aide à ces piteux alliés dont l'armée de 2 millions d'hommes ne peut tenir contre 300000 Austro-Boches. Nous leur envoyons Foch et 200000 hommes de troupes franco-anglaises – toutes nos réserves. Voilà finie l'offensive sur l'Aisne qui avait si bien réussi et nous a valu en quatre jours 180 canons et 11157 prisonniers ; la rude bataille que Français, Anglais et Belges mènent dans les Flandres et qui s'étend jusqu'à Dixmude est également compromise. Tout cela parce que les Italiens sont des pleutres et les Russes de vrais traîtres. Ceux-ci n'ont pas prévenu leurs alliés du retrait des troupes allemandes, ils ne font que trafiquer avec les Allemands et les Turcs, à qui ils envoient des vivres, des conserves, du café. Il est vrai qu'on est près de mourir de faim à Petrograd, mais c'est là une question de plus ou de moins, car partout la famine sévit ou va sévir. Chez nous, on n'ose toujours pas mettre la carte de pain en vigueur – et nous avons deux jours de blé. Nous sommes à la merci d'un torpillage. En Italie, même situation. On n'ose pas introduire la carte dans ce pays qui ne vit que de pain et de pâtes, c'est-à-dire de blé, et Barrès écrit: «l'Italie tiendra si elle a du pain». Le fret manque; la guerre sous-marine a beau être moins fructueuse, elle n'en sévit pas moins sur un tonnage qui diminue chaque jour, que les constructions neuves n'alimentent pas encore et que les envois pour l'armée américaine grèvent encore. Et en Allemagne? «Personne ne mange à sa fin dans l'empire», nous dit-on, mais l'Allemagne tient.

Michaëlis a donné sa démission et Hertling, le premier bavarois, le leader catholique, est nommé chancelier d'empire. En Italie, un ministère Orlando-Sonnino-Nitti se forme. En Espagne, le roi fait appel à Maura. Chez nous, Painlevé se maintient en prorogeant les Chambres jusqu'au 6 novembre. Les affaires Bolo, Turmel, etc. se développent, voilà Humbert, le sénateur directeur du Journal, bien compromis. Pour faire diversion, le gouvernement a fait faire des perquisitions à l’Action française (Léon Daudet), et on a saisi quelques revolvers et des cannes d'entraînement. Le flot monte quand même, et on ne pourra l'arrêter avec la main.

11 novembre

Nos alliés ne sont pas brillants. En Italie, la situation est tragique. Elle serait risible si on la regardait du côté ennemi, car ces malheureux qui poussaient des hurlements de triomphe à chaque pic enlevé, ont filé comme jamais armée n'avait filé. Naturellement, ils n'ont pu tenir sur leTagliamento. Ce fleuve extraordinaire s'est trouvé grossi en crue quand les Italiens ont voulu le passer, et ils y ont perdu en monde et en matériel tout ce qu'on a voulu. Deux jours après, il s’est mis à sec devant les Boches qui l'ont franchi sans coup férir. Telle la mer rouge, en sens inverse.

Une fois avancés de ce côté, les Austro-Boches se sont mis à dévaler les montagnes, par la hauteBrenta, et il n'a pas été possible de ramener à temps les troupes; et les débris de l'armée reculent, abandonnant ligne après ligne. C'est sur l’Adige maintenant que l'on prétend tenir. Nos troupes arrivent, commandées par Fayolle. Les ministres alliés et leurs conseillers techniques se sont précipités à Rapallo. On a tenu des conférences, décidé la création d'un conseil de guerre interallié qui se tiendra à Versailles (Foch, Wilson, Cadorna), on a mis Diaz à la place de Cadorna à la tête de l'armée italienne et on attend la suite avec une veste de plus.

Causes? On dit défection du corps de Gênes qui aurait passé à l'ennemi, et le reste de la deuxième armée a été tourné et pris ; on dit aussi campagne défaitiste habilement menée par les Allemands; mais il y a aussi manœuvre militaire ennemie supérieurement conduite, rapide et énergique. Résultat immédiat : près de 1000 canons de pris – la production d'une année – 400000 hommes hors de combat, armée démoralisée – et pour l'ennemi, s'il ne va pas plus loin, établissement du front sur la ligne la plus courte, celle de l’Adige, du sud du Trentin à la mer.

En Russie, c'est pire. Le 7 novembre, révolution faite par le soviet de Petrograd qui dépose le gouvernement. Kerenski est en fuite. Le soviet déclare le partage de la terre aux paysans et la paix immédiate. Les Allemands en profitent pour débarquer aux îles Aland et, dit-on, àAbo et Helsingfors. Résultats?

Chez nous, seuls les Anglais font encore quelque chose. Près d’Ypres, ils ont pris Paschendaele, en PalestineBir-Seba et Gaza après un important succès, enfin ils ont avancé au nord de Bagdad dans la direction de Mossoul. Au dernier moment on annonce les propositions de paix du gouvernement du Soviet sur la base de l'abandon de toutes les conquêtes.

9 décembre

Voilà un mois que je n'ai rien écrit. Ce n'est pas faute d'événements, hélas, mais faute de temps. La chute du ministère, l'arrivée de Jonnart, son départ et son remplacement par Lebrun, la conférence interalliée m'ont pris toutes les minutes : mais l'intérêt a été grand pour moi. Passons d'abord aux affaires de la guerre – elles ne sont pas brillantes.

La pile des Italiens est encore plus formidable que ce qu'on avait cru. Ce n'est pas 1000 mais 3000 canons qu'ils ont perdus, et un nombre de prisonniers incalculable. Une bonne partie de l'armée s'est débandée, une note de cet imbécile de pape, disant que l'honneur militaire était sauf des deux côtés et qu'il ne fallait plus se battre, a été utilisé par les Boches pour faire croire aux Italiens qu'on allait fraterniser. Une propagande effrénée a été menée, les Italiens étaient démoralisées et tout ce qui ne s'est pas sauvé a été pris. Nos troupes sont parties dare-dare et on n'en a plus eu de nouvelles. Elles ont mis un mois à s'installer bêtement dans le secteur des sept communes, sans faire aucune diversion utile. Mais par le plus grand des mystères, les Italiens se sont stabilisés eux-mêmes sur la Piave, au sud du plateau d’Asiago. Position en équerre peu favorable et qu'il eût fallu faire dégager par une attaque au nord de nos troupes : pensée trop évidente pour venir à l'esprit d'un militaire. Le général Diaz qui commande les Italiens ne l'a pas eu et nous n'avons rien fait. Après trois semaines de pseudo répit, les attaques des Allemands ont repris entreBrenta et Piave, les Italiens ont perdu la dernière crête importante (montsMeletta) et un pas de plus. La position sera forcée et ils seront rejetés dans la plaine, et leur ligne de laPiave sera tournée.

Sur notre front, une attaque subite et brusque faite avec des tanks sans préparation d'artillerie par le général anglais Byng a donné des résultats inespérés, tellement inespérés qu'on n'a pas su s'en servir. L'attaque qui a eu lieu du 20 aux 23 novembre a mis nos alliés aux portes de Cambrai et sur l'Escaut, leur donnant une avance de 9 km et 8000 prisonniers. Mais ils étaient trop en flèche. Personne n'a bougé ni sur le front anglais ni sur le nôtre pour les soutenir ; les Allemands qui ramènent petit à petit toute leur armée de Russie ont accumulé les forces, attaqué les Anglais sur les côtés du triangle avancé qu'ils formaient et les ont contraints d'abandonner une bonne partie du terrain gagné.

Causes de tout cela? Tout le monde le dit et le sait: il faut un général unique, mais ni les Anglais ni les Italiens ne veulent nous obéir et le conseil de guerre interallié de Versailles n'aura ni autorité, ni pouvoir. Ce ne sera qu'une boîte à embusqués de plus.

Et en Russie ! La prise de possession du pouvoir par Lénine et consorts a eu de suite ses effets : paix immédiate et à tout prix. Des parlementaires ont été envoyés et autant qu'on peut savoir, il y a armistice provisoire entre le 7 et le 17 décembre sur tout le front. L'armée roumaine, deux fois trahie, a dû également être comprise dans la suspension d'armes. À l'intérieur de la Russie, les généraux, les officiers ont été assassinés : il se formerait un vague noyau de résistance chez les cosaques, mais au fond, tout le pays veut la paix, la paix la plus honteuse, pieds et poings liés. Les élections de la Constituante qui se font sur ces entrefaites ne donne pas la majorité aux maximalistes, mais ceux-ci sont décidés à tout briser – grâce à l'argent et aux agents boches. Les Lénine et autres ont publié tous les documents secrets des affaires étrangères : Syrie, etc. : situation des ambassades ! Et toute notre mission en Roumanie qui n'a aucune retraite possible; car bien entendu, les alliés n'ont rien prévu – ils ont encore foi dans la Russie !

Inutile de parler du délire de joie causé en pays ennemi par les nouvelles d'Italie et de Russie. L'Allemagne offre déjà du blé russe (il en passe par millions de tonnes d'Odessa à Constantza) à la Suisse et aux pays du nord. Le blocus n'est plus qu'un mythe et la ration de pain est supérieure en Allemagne à ce qu'elle va être chez nous, où on se décide enfin à faire la carte : 200 g par tête. Joie aussi de la paix prochaine. L'Autriche surtout exulte et déclare qu'elle n'a plus rien à réclamer et qu'elle offre la paix et l'Italie sur la base du statu quo ante bellum. Notre espoir est que ce désir de paix forcera l'Allemagne à nous faire des offres, à cesser également la guerre sur d'autres fronts – et si nous savons et pouvons attendre, il y a encore des chances de finir non pas bien, mais honorablement. L'Allemagne comprendra peut-être son rôle dans l'histoire : civiliser et exploiter la Russie.

Je ne dis qu'un mot de l'avance des Anglais en Palestine : on est à 4 km de Jérusalem. L'Afrique orientale est enfin conquise, la dernière bande allemande s'est réfugiée au Mozambique.

Pendant ce temps, le ministère Painlevé, qui vivotait sans autorité et sans prestige, était renversé pour avoir demandé de reporter au 30 novembre les interpellations sur la politique intérieure (13 novembre). Les affaires Bolo, Malvy, Caillaux, Almereyda, toutes les sales histoires frisant la trahison exaspéraient le public et l’opinion appelait au pouvoir Clemenceau qui menait contre toutes ces fripouilles une campagne violente dans L'homme enchaîné. Le vieux Tigre faisait son ministère rapidement (17 novembre) et le présentait le 20 devant les Chambres, avec une déclaration courte où il disait que notre but de guerre était d'être vainqueurs : il avait 418 voix contre69, mais il n'arrêtait ni Caillaux, ni Malvy ; celui-ci a demandé à être traduit devant la Haute Cour. Quant à Humbert, il est tellement convaincu d'avoir touché de l'argent boche qu’il a fini par quitter le Journal.

Le blocus devenait « ministère du Blocus et des Régions libérées » (hôtel d'Angleterre et du cheval blanc?) et attribué à Jonnart, qui, malade, ne pouvait en prendre possession et le repassait le 23 à Lebrun. Tout cela au moment où arrivait à Paris, pour les conférences interalliées, la mission américaine du colonel House. Je n'ai pas le temps de raconter notre lutte victorieuse contre Métin et Serruys qui se cramponnaient, ni l'histoire des très intéressantes conférences qui ont eu lieu du 23 novembre au 4 décembre avec les délégués américains pour la confection du traité suisse, du ravitaillement de la Belgique, et l'entente sur les achats en Espagne.

12 décembre

Semaine lourde. L’entrée des Anglais à Jérusalem est un fait divers, et cela seul est un symbole de l'énormité des événements qui nous entourent. Cette date du 10 décembre 1917 sera une des grandes dates historiques – et que pèse pourtant cet événement à côté de l’effondrement de la Russie! Lénine et Trotski y sont les maîtres absolus: ils frappent et tuent qui n’est pas pour eux. Un semblant de résistance se montre sur le Don, chez les cosaques de Kaledine. La violence remplace les bavardages de Kerenski. Les pourparlers d’armistice continuent; la Constituante n’ayant pas une majorité qui leur convienne, les léninistes en empêchent la réunion. C’est la guerre sociale lâchée à pleins bords… Les Italiens résistent mal aux attaques répétées des Allemands. Nos troupes y sont, mais les chefs ne sont pas d'accord et il ne se fait rien de bien. Sur notre front, attente passive d'une attaque allemande qu'on prévoit formidable.

Mais ici, on ne pense qu'à Caillaux, décrété d'accusation et proposé pour le conseil de guerre par réquisitoire signé du général Dubail: relations étroites avec Bolo et Almereyda, campagne défaitiste en Italie. La Chambre est appelée à se prononcer pour la levée de l'immunité parlementaire de Caillaux, d'un obscurLoustalot, député des Landes, comme elle l'a déjà fait pour Turmel et le Sénat pour Humbert… «Sombre nuit, tourmente éternelle…»

6.4.5 - 1918

6 janvier

Le 15 décembre, l'armistice a été signé sur le front russe jusqu'au 14 janvier. Puis les négociations ont commencé à Brest-Litovsk entre les Allemands qui avaient amené von Kühlmann, le prince de Bavière et autres grands personnages, les Autrichiens, les Bulgares et les Turcs et ces malheureux bolcheviks, illettrés et illuminés, prêts à tomber dans tous les pièges ou à faire toutes les trahisons. Les Russes présentent leurs propositions : pas d'annexions, pas d'indemnités, liberté pour les nationalistes, mêmes russes, de proclamer leur indépendance. « Paix sur la terre » répond Kühlmann et le 27 décembre, on apprend les propositions que l'Allemagne fait à la Russie, c'est-à-dire à tous les alliés : elle rend toutes ses conquêtes, ne réparera rien, bien entendu, demande la suppression de toute guerre économique et réclame ses colonies qui ont montré par leur fidélité leur attachement à la métropole ; les nationalités pourront réclamer leur indépendance (cela va bien pour les Russes), mais celles qui dépendent entièrement d'un autre pays attendront la bonne volonté de celui-ci : ainsi la Finlande, l'Ukraine se sépareront, mais les nationalités austro-hongroises, arméniennes, alsaciennes, attendront. Puis la Courlande a demandé à devenir boche… Le même jour, Pichon monte à la tribune et dans un discours bien venu déclare irrecevables les propositions allemandes.

Là-dessus, les Lénine et autres sires demandent à l'Allemagne d’évacuer les provinces russes occupées: ah non ! Après la paix… Et les bolcheviks rompent les pourparlers et font la tête. Alors se joue une comédie bizarre et dont il est difficile de saisir le sens. Les bolcheviks veulent négocier à Stockholm, puis à Berlin; on apprend que Trotski est cependant retourné à Brest Litovsk, où sont également les représentants de la Rada ukrainienne qui cependant ne feraient pas la paix. Il semble que les bolcheviks et les Allemands sont de mèche. Ceux-ci n'ont nul intérêt à faire la paix avec une fraction ne représentant que la partie la plus pauvre de la Russie ; il s'agit d'entraîner le reste de la Russie – Finlande, qui vient de déclarer son indépendance et que nous avons reconnue (pourquoi?), Ukraine, que nous travaillons fortement, Roumanie, que nous tenons encore – puis peut-être de ne lâcher les provinces occupées qu'après leur avoir fait accepter, comme concession suprême, une sorte de protectorat économique; enfin d'obliger les alliés à traiter : les bolcheviks leur criant qu'ils veulent tout lâcher si les bons alliés ne les aident pas dans la paix comme dans la guerre…

En attendant, Caillaux dont l'immunité a été levée a été déféré au conseil de guerre, et c'est la grande affaire. Il fait un froid affreux. Il neige, les trains sont arrêtés, le charbon n'arrive pas et nous lançons aux Américains des appels désespérés pour obtenir un activement de leurs envois.

D'ailleurs, l'exécutif du tonnage n'a pas été créé, malgré les décisions de la conférence de Paris : l'égoïsme des Anglais, jaloux des Américains, arrête tout – et on parle dans le vide. Les négociations avec les neutres du nord marchent de mal en pis. On exporte, les neutres sentent que les Anglais ont besoin d’eux, et ils sont persuadés que la paix est prochaine.

Nous avons mieux agi : l'accord américain, sanctionné par nous a retourné en notre faveur l'opinion suisse, et a permis à Lasteyrie de faire un accord financier qui nous donne 125 millions (29 décembre) et fait suite à l'accord du 29 septembre. Un bureau d'achats espagnol a été créé, après des conférences très intéressantes avec son président, le contrôleur général Mauclère, directeur des poudres et explosifs au ministère de l'Armement; j'ai eu une réunion avec Sharp ou les Américains se sont montrés très larges et souples. J'ai pu accrocher la participation anglaise pour la partie financière de l'accord et Lasteyrie part ce soir, le 6 janvier, pour Madrid, muni des pleins pouvoirs du gouvernement. Il sera suivi par Mauclère qui traitera la partie économique. Il est temps, l'Espagne est aux abois et les alliés commencent à se relâcher de l'embargo, surtout qu'on ne s’entend guère.

J'ai eu également de bien intéressantes réunions au conseil de blocus, où je prends part comme secrétaire : on a notamment discuté la question des négociations sur la Hollande et la Suède, et examiné la situation curieuse créée à la Suède par la disparition du colosse russe, par la re-création de nations plus faibles, comme la Finlande, l'Ukraine, la Pologne, la Lituanie peut-être, qui nous ramènent 200 ans en arrière et rendront peut-être à la Suède son rôle d'arbitre du temps de Charles XII – étrange!

La guerre? Rien que des attaques allemandes où les Anglais se font battre. En Italie, les Italiens ne veulent rien faire (j'ai vu M.Verdet qui revient écoeuré de l'état-major de Fayolle) et nos troupes ont repris le mont Tomba. La lutte en ce moment est autour des tapis verts.

20 janvier

Les alliés ont travaillé à définir leurs buts de guerre et à répondre ce faisant à l'Allemagne. Lloyd George a débuté le 6 août par un discours où il a menacé l'Allemagne d'isolement économique si elle continuait la guerre. Il en a fait un autre le 18 aux Trade Unions dont le résumé simple et net est : «We must go on or go under».

Le 8, à l'ouverture du congrès, Wilson a fait un long palabre, genre pastoral, où il définit la paix en 14 points. Sur ces points, il y a l'Alsace et la Belgique, la restauration des pays envahis, il y a la liberté des mers, ce qui ne plaira pas aux Anglais, il y a surtout un grand appel aux Russes, avec affirmation de sympathie pour eux. Le discours répandu à profusion n'a pas empêché d'ailleurs la reprise des pourparlers de Brest Litovsk. Le troisième discours a été celui de Pichon, répondant à une interpellation d'Albert Thomas : il veut l'abolition de la caste militaire allemande et la réparation de ses crimes, etc. Ce sont des phrases...

Phrases aussi à Brest Litovsk, où Trotski mène les Russes. Les Ukrainiens y paraissent aussi, y font une déclaration d'indépendance, et avec eux le jeu va devenir serré, car c'est l'Ukraine qui détient les richesses économiques qui empêcheront l'Allemagne de succomber. L'armistice est prolongé d'un mois et les Allemands qui avaient commencé des pourparlers en décembre en citant l'Évangile déclarent maintenant qu'ils ne lâcheront pas ce qu'ils tiennent et que les provinces baltiques se prononceront sur leur sort malgré et pendant l'occupation allemande.

Le désordre russe s'accroît. Les Bolcheviks mettent la main sur les banques, renient les emprunts, envoient un ultimatum à la Roumanie et c'est au milieu de ce chaos que se réunit le 18 la fameuse Constituante, dont la droite, formée de socialistes révolutionnaires, est quoique pacifiste opposée aux Bolcheviks.

Chez nous, Caillaux est arrêté le 14 et conduit à la Santé... Des télégrammes envoyés par Luxburg à Berlin prouvent qu'il a eu au moins des conversations indirectes avec les Boches pendant son fameux voyage en Argentine, et on a trouvé à Florence un coffre-fort lui appartenant dont le contenu a été envoyé à Paris.

Événements militaires? Rien. On attend la grande attaque allemande sur notre front, et on ne fait rien. Jamais le drame n'a été si poignant. Les Allemands pourront-ils mettre la main sur les richesses russes? Ils en sont tout près et céderont tout aux Ukrainiens, quitte à se retourner ensuite sur les Bolcheviks qui seront traitées comme ils le méritent. Pouvons-nous agir ? Il semble pourtant que par la Roumanie, qui tient toujours, bien qu'ayant signé l'armistice, par le Japon, il y a quelque chose à faire. Le fait-on ?

27 janvier

C'est toujours la Russie qui attire la vue : la fameuse Constituante a la vie courte. Réunie le 18, elle a été dissoute par la force le lendemain sur l'ordre des maximalistes, dont elle n'avait pas les idées, et Trotski-Lénine ont déclaré qu'ils allaient gouverner par la force. Ils ne semblent plus hommes à faire tout ce que veulent les Allemands ; ceux-ci se sont bien retournés du côté de l'Ukraine et ont pu annoncer le 21 que l'accord était fait sur les bases de la paix. Mais tout à coup, une délégation nouvelle est arrivée venant de Kharkov, s'affirmait maximaliste et déclarait que la première ne valait rien. Les Allemands qui croyaient tenir les richesses de l'Ukraine se sont montrés un peu surpris. D'ailleurs, bien qu'on dise partout que Lénine n'a plus le pouvoir, les troupes maximalistes, auxquelles se joignent les prisonniers, sont victorieuses partout et se battent contre les Ukrainiens et contre les Roumains.

Le 24, Hertling et Czernin ont fait deux grands discours, à Berlin et à Vienne, pour répondre à Lloyd George et à Wilson : discours concertés, mais dont le ton est différent. Ils reprennent tous deux les 14 points de Wilson. Hertling est intransigeant, voulant traiter chaque question avec l'adversaire qu'elle regarde ; Czernin insiste sur les difficultés des négociations, point que Kühlmann devait traiter le lendemain à Berlin, et invite formellement les États-Unis à une concertation préliminaire avec l'Autriche-Hongrie.

On a beau crier ensuite dans la presse que les discours de Berlin et de Vienne sont inadmissibles, ils n'en marquent pas moins un pas important. Chaque discours des alliés est une avance très nette. Cette fois, nos ennemis ne rejettent pas en bloc nos propositions ; ils ne s'expliquent pas tout à fait, attendant un pas de plus de notre côté, et ils se découvriront au dernier moment. Des deux côtés, conquêtes et indemnités sont écartées. L'Allemagne déclare qu'elle ne renoncera jamais à l'Alsace, mais elle ne parle plus de la Belgique et de la France envahie que comme de « gages précieux ».

J’ai vu Fleuriau: lassitude, désordre en Angleterre, jalousie contre l'Amérique. Tout le monde craint l'anarchie russe, et il faut citer ce mot de Mirbach (qui est à Petrograd) à un américain : nous n'aurons pas assez toutes nos forces et de celle de l'Entente pour remettre de l'ordre en Russie.

Rien sur les fronts. Les Allemands massent des troupes et on attend.

3 février

Je ne sais si l'on peut dire que le désordre augmente en Russie, car il y est aussi complet que possible. Les Allemands ont à Petrograd et Moscou des délégués commerciaux qui raflent tout ce qu'ils peuvent, mais tous les Russes se battent les uns contre les autres : les maximalistes étendent certainement leur pouvoir. Ce n'est plus un gouvernement, c'est le pillage et l'anarchie. Et ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est de voir les Allemands obligés de traiter d'égal à égal avec les Trotski et les Lénine, et ne pouvoir rien contre eux. Trotski a inventé une nouvelle formule : ni paix, ni guerre. Et il tient tête aux plus forts diplomates allemands ; il a mis la main sur l'Ukraine qui maintenant ne fait plus la paix. Ainsi, sans armée, sans gouvernement, la Russie négocie avec les empires centraux sur pied d'égalité !

Aussi les Allemands sont-ils furieux. Ils ne peuvent rien contre les Russes, et la propagande bolchevique amène en Allemagne des grèves qui ont nécessité l'état de siège dans certaines grandes villes. Le mouvement s'étend à l'Autriche, et le monde entier peut être gangrené : tous les gouvernements s'entendront-ils alors pour remettre de l'ordre?

Les Allemands terrorisent les neutres du Nord et les empêchent de traiter avec nous. À peine avons-nous pu obtenir des modus vivendi avec la Suède et la Hollande, où nous avons un peu de tonnage contre beaucoup de victuailles et de pétrole. La Norvège, affolée par l'Allemagne, vient de refuser le traité américain, et les Danois le discutent pied à pied. L'Entente manque d'entente. Elle n'a pas, comme l'Allemagne, la volonté de se servir de sa force et ne présente ni un front uni, ni un front ferme.

La fureur allemande s'est aussi tournée contre nous. Le beau temps et la lune aidant, les avions ennemis ont fait des raids importants sur Londres, arrêtés partiellement par des tirs de barrage. Ils parlent de représailles et sont à leur 98e incursion à Londres. Le raid de la nuit du 30 au 31 sur Paris a été plus violent et, il faut le dire, complètement réussi. Depuis longtemps, les journaux prévenaient par des communiqués, des articles, que les avions viendraient. Il faut croire que seule l'aéronautique ne savait pas, car les Allemands sont arrivés de telle façon que nos avions ont été complètement surpris. L'alerte a été sonnée à 11h30, quelques minutes avant l'éclatement des premières bombes. L'extinction n'était pas complète dans les rues, et il semble que les tirs de barrage ne se soient pas aperçus à temps de l'arrivée de l'ennemi. Il y avait le soir un fort brouillard qui s'est dissipé entièrement à 10h30. Comment les Allemands ont-ils été avisés ? Pendant une heure et demie la canonnade, les explosions ont fait rage. Les dégâts ont été considérables: 49 morts, plus de 200 blessés. Un avion allemand a été abattu et les prisonniers ont déclaré qu'ils y avaient vu comme en plein jour. Un de nos avions est tombé place de la Concorde. Ce n'est pas brillant comme résultat. Il faudrait faire des tirs de barrage comme à Londres et surtout ne pas être toujours surpris.

Nous sommes restés dans l'appartement, les enfants dans leur lit : mais ils ont été réveillés par le bruit. À deux heures on a sonné la().

Une attaque italienne vers le plateau d’Asiago a donné six canons et 2600 prisonniers. C’est tout au point de vue militaire.

10 février

Le conseil interallié de guerre, avec Lloyd George, Orlando et Clemenceau a fini par accoucher à Versailles d'une déclaration parue dans les journaux du 4 mai annonçant que puisque rien dans le discours de Hertling n'indique que les empires centraux inclinent à la paix, on va continuer la guerre. Mais il n'est pas question du généralissime et les journaux allemands relèvent ce manque d'union des puissances de l’Entente.

En Russie, les Allemands ne sont pas restés longtemps dans la position fausse où les plaçait la résistance de Trotski. Ils ont rompu les pourparlers, ont tenu de grands conseils à Berlin, puis sont revenus à Brest-Litovsk et ont accepté de reconnaître l'Ukraine indépendante. Trotski a ergoté encore : là-dessus, les Allemands lui ont offert une paix séparée qu'il a refusée. Et le gouvernement de Petrograd a dévoilé un certain traité secret de 1907 par lequel l'Allemagne autorisait la fortification des îles Aland.

Mais l'évolution allemande se complétait rapidement : le 9, la paix était signée avec les délégués ukrainiens – sur quelles bases? On n'en sait rien encore. En même temps, Mackensen envoie à la Roumanie un ultimatum la sommant d'avoir à entamer les pourparlers de paix dans les quatre jours ; du coup le cabinet Bratiano donne sa démission; accentuant son action contre les Bolcheviks, le gouvernement allemand soutient les Polonais contre les Russes, envoie aux Finlandais des volontaires finnois qui combattaient dans les troupes allemandes et des Suédois – car ceux-ci commencent à s'inquiéter des ordres de Lénine. Bref, les Allemands font corps avec tous ceux qui recherchent l'ordre en Russie, et après avoir allumé le feu, travaillent à l'éteindre. Du coup d'ailleurs, comme par miracle, les bolcheviks qui étaient vainqueurs partout, sont battus ; la lutte paraît surtout sanglante en Finlande où les «troupes blanches » de la bourgeoisie gagnent du terrain.

Chez nous, on s'empare de Bolo, dont le procès va bon train.

Rien sur les fronts. Les Allemands ont massé sur nous des armées et surtout une artillerie formidables. Il semble qu'ils en envoient aussi en Italie. Je ne sais où ils feront l'attaque principale. Je crois que ce sera contre l'Italie, l'ennemi le plus faible, mais ce qu'il y a de certain, c'est que comme toujours, on sera surpris.

16 février

L'évolution allemande vers l'est est activée. On a connu dès le 10 les principales stipulations du traité avec l'Ukraine : non seulement l'Allemagne ne paiera pas les dégâts causés, mais elle ne paiera pas plus les réquisitions. Le plus grand soin a été donné aux stipulations économiques (article 7) qui autorisent la liberté des échanges et du transit et indiquent que si l'Allemagne aura en Ukraine tous les avantages, il n'en sera pas de même de celle-ci, car les avantages que se feront entre eux les Centraux ne la toucheront pas. Après la mainmise économique, la mainmise politique: du côté autrichien, la frontière de l'Ukraine est l'ancienne frontière austro-russe. Les Galiciens – qui sont des Petits-Russiens – sont abandonnés à leur ancien sort. Compensation est donnée au nord, où l'Ukraine reçoit un morceau de Pologne : la frontière part droit au nord de la région de Tarnopol puis tourne ouest-est de manière à englober Brest-Litovsk.

Voilà les Polonais furieux et des désordres éclatent à Cracovie, Varsovie, etc.: ils clament que c'est le quatrième partage de la Pologne, d'autant plus que l'éventualité qui se précise d'une Lituanie indépendante leur enlèvera au nord toute perspective d'un accès vers la mer. Les bolcheviks ne sont pas plus contents. Ils lâchent les négociations de Brest. Trotski demande un train spécial et s'en va. Rentré à Petrograd, il flétrit la Rada de Kiev et «déclare la paix». Les maximalistes ne veulent pas faire la paix que veulent les Boches, et ne peuvent plus faire la guerre :«ni guerre, ni paix ».

Cette fois, les Allemands ne balancent plus. Ils déclarent que l'armistice finira le 17 février et ils vont appuyer les populations qui avoisinent la Russie et sont sous la terreur des bolcheviks. Les Allemands vont être ceux qui remettent de l'ordre en Russie. Cependant, la Rada de Kiev a dû s'installer àJitomir, et Kiev serait entre les mains des bolcheviks. Les Suédois décident d'aider les Finlandais, et il va y avoir la Finlande, l'Estonie, la Livonie, la Courlande, la Lituanie, l'Ukraine qui s'appuieront sur l'Allemagne et seront vers l'est ses bastions avancés en même temps que ses pourvoyeurs. Déjà, il est décidé que du personnel et du matériel allemands aideront les Ukrainiens à enlever vers l'Allemagne toute la partie exportable des céréales qui devront être achevées de transporter à la fin de juillet. Quels que soient les pouvoirs de la Rada actuellement, les armées allemandes sont là pour les étendre ; les frontières du nouvel État à l'est ne sont pas fixées par le traité : elles dépendront de la bonne volonté du tout puissant voisin. Déjà, il est indiqué que pour protéger l'Ukraine contre les Russes, les principaux noeuds de chemins de fer pourront être occupés par les troupes allemandes et que des instructeurs allemands « surveilleront » l'organisation de l'armée ukrainienne. Le premier traité a créé le premier État vassal selon la conception de la Mitteleuropa, les autres n'ont qu'à imiter et suivre. Seuls les Polonais grognent. Après les avoir flattés, parlé de royaume indépendant, la vieille politique prussienne est reprise à leur égard : la force. Reste au sud la Roumanie : le général Mackensen surveille la composition du cabinet Averescu, qui remplace Bratiano; il prolonge jusqu'au 22 février l'ultimatum adressé d'avoir à conclure la paix : il ne veut pas risquer une campagne – les Allemands sont prudents – et toute la Roumanie doit tomber dans le piège sans que cela coûte les os d'un soldat poméranien.

Quelle situation – et quelle puissance ! Les neutres du Nord, la Suisse, les alliés eux-mêmes tremblent devant la propagande des bolcheviks qu'ils ne peuvent pas combattre et n'osent pas encourager : les Allemands sont les champions de la méthode et de l'ordre dans le monde et tous les discours sur la démocratie et la liberté n'y peuvent rien changer.

Inutile de dire que les négociations de «los impotentes aliados» craquent de toutes parts. La Norvège a de nouvelles exigences devant quoi cèdent les Américains, les Suédois après avoir fait mine de traiter se retirent et en Espagne, tout est arrêté.

J'ai vu Lasteyrie qui en est arrivé le 8 et est reparti le 15 pour Madrid. Il est chargé des négociations financières pour les Américains, qui veulent une cinquantaine de millions, et par les Anglais qui ont manqué les leurs et se sont vus refuser par les Espagnols des obligations de chemins de fer anglais. Quel affront ! Mais malgré nos prières, les alliés ne se sont décidés que trop tard, et encore, ils ne marchent ensemble que pour les finances.

Le roi l'a dit à Lasteyrie – le roi qui sent pour l'Espagne la nécessité d'une entente et y pousse tant qu'il peut : « ne croyez-vous pas que vous auriez été plus forts si vous vous étiez présentés tous ensemble? Vous avez perdu la guerre et c'est votre faute.»

Le pays sent confusément la situation ; Lasteyrie dit: «quand un malheur menace une famille, tout le monde le sent, mais personne n'en parle encore.» Un congrès socialiste international va se réunir le 20: après lui, il faudra se décider.

Rien sur les fronts, des coups de main, l'attente.

Chez nous, Bolo a tenu l'affiche et le conseil de guerre l'a condamnée à mort le 14. Caillaux, Malvy sont étroitement liés à cette affaire. Sont-ils coupables? Ils sont les boucs émissaires et ils porteront le poids des crimes qu'ils ont peut-être commis et celui des fautes qu'ont fait sûrement les gouvernements et qui ont empêché la guerre d'être victorieuse.

CharlesBenoist relève dans la Revue des deux mondes, un article de la Gazette de Francfort du 15 mai 1915 : «pour arrêter l'expansion slave, il n'y a qu'un moyen… Détruire l'empire russe, installer une série d'états indépendants sous le protectorat allemand et autrichien, entre l'Europe centrale et le reste de l'empire russe, et donner par ce moyen la paix à l'Europe ».

Le rêve est bien près d'être atteint. Le 18, lendemain de la fin de l'armistice, les armées allemandes se mettent en marche. Elles occupent Minsk, entrent en Estonie et au sud du Pripet avancent largement en Ukraine. Les débris de l'armée russe fuient, ou se font prendre et abandonnent leur matériel, qui servira contre nous.

Du coup, les Bolcheviks s'aplatissent et offrent d'accepter les conditions allemandes, par TSF d'abord, par courrier ensuite : les troupes impériales continuent leur course en avant, annonçant qu'elles iront à Petrograd. Les Bolcheviks font des proclamations, appellent à la résistance, à la discipline ! Ils sont affolés... Ils sont aux pieds des Allemands.

Pendant ce temps, les troupes anglaises prennent Jéricho et en France, on arrête le sénateur Charles Humbert.

3 mars

Les Allemands ont continué leur marche rapide en Russie. Ils ont pris() au sud du(), occupé Kiev, et ne seraient aux dernières nouvelles qu'à huit heures de Petrograd. L'affolement des soviets est à son comble. Ils lancent proclamation sur proclamation et essaient d'organiser la résistance avec une armée qui n'est plus qu'une bande de pillards. Leurs délégués, partis le 24 de Petrograd, ont fini par arriver à Brest-Litovsk. Les conditions des Allemands sont pourtant dures : abandon de l'Estonie, Livonie, Finlande par les troupes russes; les Allemands régleront comme ils voudront le sort des provinces russes occupées et leur police restera en Livonie et Estonie jusqu'au rétablissement de l'ordre; paix immédiate avec la Finlande et l'Ukraine, démobilisation de toutes les troupes russes ; les Allemands évacueront les provinces occupées à l'est de Minsk quand ils voudront; les Russes ne feront aucune propagande; le minerai sortira librement; la flotte sera internée dans les ports russes, etc. C'est l'assujettissement complet, et ce n'est sans doute pas tout. Car 24 heures après leur arrivée, les délégués font savoir qu'ils repartent. Grande émotion à Petrograd, on croit tout rompu : pas du tout ; ces admirables délégués ont signé le traité sans le lire, pensant que c'était le seul moyen d'arrêter l'invasion ennemie! Jamais l'histoire n'a enregistré pareil effondrement de tout un peuple.

Les ambassadeurs ont quitté Petrograd, les Japonais en tête, puis Noulens, qui est arrivé à Helsingfors (1er mars).

Les Suédois en profitent pour faire leur petit jeu : appelés par les îles Aland, qui était dévorées par les blancs et rouges, ils y envoient un détachement pour « maintenir l'ordre ». Ils voudraient bien faire de même en Finlande, mais les Allemands se réservent le gâteau et nous voyons poindre le début du conflit: que dira la Suède quand toute la côte sud et est de la Baltique sera sous le contrôle allemand? Les populations de ces pays appellent ailleurs à grands cris l'armée allemande et se jettent à ses pieds : elle seule leur paraît capable de maintenir l'ordre et de chasser les bolcheviks qui ont tout dévasté.

Ont-ils pillé l'Ukraine? Il est bien difficile de le savoir et notre ambassade ne possède là-dessus que de bien vagues données. Je finis par faire venir Louis Dreyfus, qui me dit que le paysan russe ne vendra pas pour de l'argent, mais pour des vêtements, des bottes, des machines agricoles, du fer. Il a assez de roubles et le rouble ne vaut plus rien. Les Allemands viennent, dit-on, d'envoyer 2000 wagons d'instruments de culture en Ukraine. Ils ont organisé une société qui sera chargée de tous les achats aux producteurs. Tout ce que nous pouvons essayer est d'empêcher les blés du sud-est et de la Sibérie de remplacer en Ukraine les blés locaux vendus aux Allemands.

Que faisons-nous? Rien. On doit négocier quelque chose avec le Japon pour une intervention en Sibérie et le Japon doit poser des conditions léonines qui font bondir les Américains. Du moins, c'est ce qui ressort des journaux qui parlent de tout cela comme si les Boches n'existaient pas !

Bien que le temps se soit mis à la neige, les attaques allemandes depuis le 1er mars se succèdent assez violentes sur notre front : attaques encore locale – sur le front anglais, qui va jusqu'au sud de Nesle, canonnade violente – prélude de l'attaque qui sera sûrement générale? On ne sait rien encore.

Et nous? Nouvelles arrestations pour une nouvelle affaire d'intelligence avec l'ennemi. Des actrices, un antiquaire de Dijon, etc. Tout cela travaillait à la fois avec des financiers allemands en Suisse et avec notre éminent deuxième bureau qui commence à être sérieusement compromis : il n'y a pas à dire, il y a trop de ces affaires, et on en trouve trop depuis que Malvy est à l'ombre : notre ministre de l’Intérieur ne pouvait pas les ignorer.

Et puis nous avons « célébré » la protestation de Bordeaux en 1871 contre l'annexion de l'Alsace-Lorraine. Une cérémonie a eu lieu à la Sorbonne qui a été un triomphe pour Clemenceau et où Pichon a produit un bien curieux document : un télégramme adressé le 31 juillet 1914 par Bethmann à Schoen – qui n'a pas osé le remettre – et que nous avons déchiffré depuis : au cas où la France accepterait de rester neutre, l'Allemagne occuperait comme garantie Toul et Verdun… Et l'on dira encore que les Allemands ne voulaient pas la guerre et toute la guerre !

Aux dernières nouvelles, les Bolcheviks s'emparent des munitions de Vladivostok, pendant que le Japon et les États-Unis se disputent sur la forme de leur intervention. Dire que cela aura été tout le temps la même chose ! Et les Allemands débarquent aux îles Aland, en donnant aux Suédois toutes sortes d'assurance...

En Suisse, propagande ouvrière terrible menée par l'Allemagne ; il en est de même en Irlande et chez les Scandinaves. En Espagne, les élections sont bochophiles. Cependant le 28 février, notre accord économico-financier est paraphé.

10 mars-17 mars

L'Allemagne continue ses traités. Le traité russe a été signé le 3. Il comporte l'abandon aux Turcs de Kars et Batoum. Le 5, ce sont les préliminaires de paix avec la Roumanie, acceptés et aggravés trois jours après: la Roumanie cède la Dobroudja, les passages des Carpates; les réquisitions ne seront pas payées (cliché connu et à retenir) – il y en a pour un milliard; et elle aidera les troupes austro-allemandes à traverser la Moldavie pour aller à Odessa. C'est fait et si bien que le 12 les Allemands entrent à Odessa. Maîtres de Kiev également, ils tiennent la région du blé et vont se hâter d'en amener par fer et par mer toutes les quantités possibles.

Dans le nord, ils traitent avec la Finlande, traité qui est un vrai protectorat, car la Finlande ne pourra rien faire au point de vue politique extérieure sans l'assentiment de l'Allemagne. Et voilà la question des Aland réglée dans le sens allemand. Il n'est plus question de l'indépendance des pays baltiques : la Courlande a offert la couronne à Guillaume II qui l'a probablement refusée, mais on parle d'un fils du Kaiser ; l'Allemagne s'apprête à s'entourer de principautés vassales comme Napoléon.

En même temps, campagne d'intimidation sur les neutres du Nord pour les empêcher de traiter avec nous. Et de fait, le Danemark est terrorisé, la Norvège revient sur les concessions faites, la Suède qui a emporté les propositions deWullenberg, ne répond pas et la Hollande refuse d'exécuter le modus vivendi provisoire signé à Londres en janvier. Les États-Unis ont refusé de continuer à discuter avec les Danois, et d'accord avec les Anglais, ils ont déclaré aux Hollandais qu’ils allaient exécuter l'accord, c'est-à-dire saisir les bateaux hollandais dans les ports alliés et les réquisitionner, tout en laissant à la Hollande le tonnage qui lui est nécessaire et en mettant à sa disposition les contingents prévus par l'accord. Tous ces accords, sauf celui avec la Norvège dont les navires sont à notre disposition depuis juin dernier, roulent sur la question tonnage, qui devient chaque jour plus angoissante pour les alliés. Aussi les Allemands veulent-ils nous empêcher d'utiliser en zone dangereuse le tonnage neutre. La crise est maintenant à l'état aigu et elle peut jeter le Danemark et la Hollande dans les bras de l'Allemagne. Les Suédois sont loin du rêve qu'ils ont un instant conçu d'une reprise de la politique de Charles XII : le danger allemand est autre chose que le danger russe.

En Russie, les soviets ont voté la paix, Trotski a donné sa démission de ministre des Affaires étrangères, les ambassades alliées sont parties, piteusement, comme nous faisons tout, le gouvernement s'est transporté à Moscou et notre mission militaire de Roumanie va essayer de gagner le centre et sans doute la Sibérie. Le gâchis est au complet. Des officiers que je vois venant de Russie affirment qu'il y aura une période encore plus anarchique, après laquelle viendra une restauration tsariste sous la férule des Boches.

Les alliés voient s'effondrer successivement tous les partis russes sur lesquels ils voulaient s'appuyer : rien ne tient dans ce pays que le knout ou le désordre. Les Japonais parlent d'agir en Sibérie, mais ils en parlent et les bons alliés bavardent, discutent, essaient de se mettre d'accord... et ne font rien.

Les Allemands vont-ils faire leur offensive annoncée depuis si longtemps? Rien ne l'indique que la campagne défaitiste qu’ils poursuivent chez les alliés et la guerre aérienne. Paris a subi le 8 et le 11 deux attaques extrêmement violentes ; la deuxième a fait de nombreuses victimes par suite d'une effroyable panique dans le métro où plus de 60 personnes ont péri étouffées. Et tout cela ne sert à rien!

Le 11 avait lieu à Londres le comité du tonnage et des importations. Tous les ministres sont en Angleterre, et les Anglais se montrent de plus en plus âpres, de plus en plus décidés à sauver leur mise, flotte, commerce et crédit, et à nous traiter en mendiant, en glorieux mutilé qui ne peut plus rien offrir.

24 mars

L'événement est le déclenchement de l'offensive allemande, le 21 mars au matin. L'attaque s'est produite contre le front anglais sur une largeur de 70 km par 40 divisions remplacées constamment par des troupes fraîches. L'attaque est d'une violence extrême et au bout de 48 heures, le front anglais a cédé. Le communiqué du 23 au soir porte que « notre système de défense a été rompu » à l'ouest de Saint-Quentin. Les troupes anglaises se retirent « en bon ordre » sur des positions « préparées à l'avance ». Au nord, la lutte est de plus en plus rude. Le communiqué du 24 au matin, très bref, dit que les attaques se renouvellent sans cesse sur les nouvelles positions. Notre front, sans être attaqué, est très agité – ce qui est normal. Le plan des Allemands est évidemment de couper l'armée anglaise en deux et d'aller ainsi jusqu'à la mer. Ce n'est pas fait, car nous avons une armée demanoeuvre. Mais la situation n'est pas drôle. Nous nous retrouvons aux pires jours d'août 1914, avec l'espoir russe en moins, et l'espoir américain bien lointain.

Le temps est admirable, radieusement pur et beau. Sauf une journée de pluie le 19, il est magnifique depuis le 6 mars. Deux jours avant, il y avait eu une bourrasque de neige, et puis il faut remonter jusqu'au 10 janvier pour trouver un jour de mauvais temps. Jamais il n'y a eu période plus belle et plus favorable à la guerre. Aussi la guerre aérienne a-t-elle repris avec plus de vigueur que jamais. Tous les ministres étaient allés à Londres, « sauf quelques pauvres bougres », comme dit Lebrun qui n'y était pas. Ils sont revenus le 17, et Clemenceau devait, paraît-il, demander aux Anglais de ne pas bombarder les villes allemandes pour obtenir que les Allemands s'abstiennent de bombarder Paris et Londres. Les Anglais ont refusé, comme ils refusent d'ailleurs tout ce que nous leur demandons. Il est vrai que les Allemands ont inventé du nouveau…

Le 22 au soir, alerte. Rien d'ailleurs comme bombardement. Les avions allemands seraient allés sur Compiègne. Mais le 23 au matin, nous avons entendu, de demi-heure en demi-heure de très fortes explosions : nous pensions que c'était des grenades de la Courneuve qu'on faisait exploser, quand à 9h, l'alarme a été donnée par des sirènes. Les coups se sont succédés, tantôt proches, tantôt lointains, à environ 20 minutes d'intervalle jusque vers deux heures. Un premier communiqué a parlé d'avions volant à une très grande hauteur; puis dans le Temps, on a annoncé que c'était un bombardement de canon à longue portée... Les Allemands sont à 100 km... Est-ce une pièce amenée à portée par un tunnel passant sous nos lignes, des torpillesactionnées par un mouvement d'horlogerie, on n'en sait rien bien entendu, mais le fait est là. Et la petite fête a recommencé ce matin. Il y a naturellement des victimes.

Ailleurs? Les alliés ont fait au retour de Londres une belle déclaration disant qu'ils combattent pour le droit. En Espagne, les juntes militaires ont déterminé une crise grave avec grève des PTT et chute du ministère Garcia Prieto. Le roi a eu le bon sens d'appeler le conservateur Maura, qui s'est entouré de ce qu'il y a de mieux en Espagne. Le 21, Américains et Anglais se sont décidés à réquisitionner les bateaux hollandais dans les ports, et nous faisons de même pour de pauvres petits rafiots, l'un à Dakar, l'autre à Saigon.

Nous avons joliment de chance d'avoir signé le 1er-7 mars notre traité avec l'Espagne. Mauclère, puis Thierry m'ont raconté les difficultés de la négociation. Avec les neutres du nord, tout est arrêté : voir politique générale, situation des armées. En Russie, les Allemands avancent, appelés par le voeu de la population saine, affolée par les excès des Bolcheviks.

J'avais omis, car il faut être complet dans la série des agréments() de l'existence, la formidable explosion du dépôt de grenades de la Courneuve, survenu le 15 mars à 1h45. Le lendemain, on avait fait courir le bruit qu'on ferait exploser d'autres grenades ou qu'un lot de dynamite allait être atteint par le feu qui ne pouvait être arrêté. Et ce faux bruit a tenu Paris en haleine toute une journée !

Les communiqués continuent de mentir. Le 23 à 10 heures, le premier déclare que le bombardement a été produit par des avions évoluant à très haute altitude. « Ils ont été immédiatement pris en chasse... » Le second communiqué, à 4 heures, déclare qu'il s'agissait d'obus de 240, lancés par une pièce à très longue portée. Comment alors les fameux avions ont-ils pu être pris en chasse? L'examen des fragments d'obus prouve qu'il s'agit d'appareils spécialement construits : la pièce aurait été découverte par nos aviateurs dans la forêt de Saint-Gobain. Mais c'est peut-être une blague de plus.

31 mars, Pâques

Nous venons de passer la semaine la plus tragique depuis le commencement de la guerre – depuis en tout cas la dernière semaine du mois d'août 1914. L'offensive allemande et le bombardement de Paris en ont fait les frais.

La première a continué avec fureur. Ce ne sont plus 40, mais 70, mais 100 divisions que les Allemands ont engagées, dans trois directions principales, Oise, Amiens, Arras. La principale attaque se produisait à la soudure des armées françaises et anglaises. La cinquième armée anglaise a été débordée et c’est sa fuite qui a amené la rupture du front. Avec une promptitude dont on parlera sans doute plus tard avec admiration, nous avons bouché la fissure produite à notre gauche d'abord par de la cavalerie, puis par une armée commandée, dit-on, par Fayolle. Mais en attendant l'arrivée des réserves et surtout de l'artillerie, nous perdions du terrain, les Anglais encore plus que nous. C'est ainsi que toute la partie libérée au mois de mars 1917 a été abandonnée, Péronne, Nesle, Ham, etc. le 25, nous défendions la rive gauche de l'Oise et les Allemands franchissaient certains ponts de la Somme. Les Anglais avaient perdu en quelques jours 70000 prisonniers et 11000 canons. Le 28, nous perdions Montdidier, mais le recul se faisait moins rapide. Pendant la journée du 30 (Samedi Saint) les Allemands se ruaient sur notre front à partir de Lassigny vers le nord-ouest avec une violence désespérée. Le communiqué de samedi soir, laconique et bref, annonçait cette terrible bataille ; ceux de dimanche font connaître que nous avons tenu et contre-attaqué heureusement sur certains points. Le front Anglais semble se stabiliser, pour le moment du moins. Les objectifs suprêmes des Allemands sont la séparation des armées alliées, le rejet des Anglais vers le nord, la mer et Paris. L'objectif secondaire et la prise d'Amiens ou de Saint-Just, de la grande ligne Creil – Amiens qui dessert toute la région Nord. Si ces buts ne sont pas atteints, l'offensive allemande aura échoué et ce sera pour nous un indéniable succès.

Pendant ce temps, la campagne pour affoler Paris continuait. Le samedi, le dimanche des Rameaux, le lundi dans la matinée, le canon avait tonné. Les alertes se succédaient. Mathilde est partie le lundi soir avec l'impression de ces secousses, emmenant les enfants à Nîmes. Puis rien. Déjà les Parisiens pensaient le canon éteint ou repéré, quand le Vendredi Saint après-midi quelques obus sont tombés de nouveau, dont l'un sur Saint-Gervais, au moment où allait commencer l'office des Ténèbres : 75 morts, 90 blessés. Un sursaut d'horreur a accueilli ce crime. Le lendemain, le canon a tonné toute la journée, les obus encadrant notamment le quartier du blocus, et aujourd'hui, jour de Pâques, pendant l'après-midi, quatre ou cinq obus, dans les mêmes quartiers, ont montré que le canon est toujours là.

On part et on part surtout dans le peuple. On évalue les départs à 80 à 95000 par jour. On a décidé que la vie continuerait, qu'on ne ferait pas comme pour les avions, mais ce n'en est pas moins fort énervant.

Enfin, nous avons obtenu la nomination d'un chef unique. Foch a été chargé de coordonner les opérations. Les Anglais s'y soumettent et les Américains l'ont accepté avec enthousiasme. Le général Pershing a demandé, dans un beau geste, la participation des forces américaines à la bataille.

Des faits curieux se produisent. Le princeLichnowski que j'ai connu à Berlin, ambassadeur d'Allemagne à Londres, a écrit des mémoires qui ont été publiées par suite d'une indiscrétion. Le prince a été exilé dans son château de Silésie, mais il prouve que les Anglais ont tout fait pour éviter la guerre et que c'est bien dans le fameux conseil de guerre du 5 juillet 1914 à Potsdam que celle-ci fut décidée. La grosse émotion causée en Allemagne même par ces indiscutables révélations est augmentée des publications du Dr.Muehlen, ancien sous-directeur de Krupp, qui dit exactement les mêmes choses. Il aurait mieux valu que ces faits fussent connus six mois plus tôt, mais ils sont là, et si les Allemands dans leur offensive n'atteignent pas leur but, ils pèseront lourdement dans le plateau qui penche pour la paix.

La Roumanie aurait traité de 26, abandonnant à l'Allemagne pour 99 ans l'exploitation de ses pétroles.

7 avril

L'ennemi s'est concentré pour une nouvelle attaque très violente qui a eu lieu le 4 le 5 entre Amiens et Montdidier. Nous avons tenu dans l'ensemble, mais ses coups de bélier répétés agrandissent la poche et les Allemands sont bien près d'Amiens. Ils rendent en tout cas intenable la ligne d'Amiens à Creil sur laquelle les trains ne circulent plus.

Le bombardement a cessé, puis repris, intermittent. Par une hypocrisie qui leur est naturelle, les Allemands ont fait savoir qu'ils l'interrompaient le jour des obsèques des victimes du Vendredi Saint – mercredi. Ils ont alors demandé que nous cessions de bombarder Laon, où l’onenterrait des Français victimes de nos propres canons. La vérité et que les Suisses avaient demandé que les obsèques de() ne fussent pas troublées; ils auraient pu s'en passer. Un des canons aurait éclaté, ce qui serait la vraie raison de l'atténuation du bombardement. Mais d'autres canons seraient en préparation. Comme l'offensive a rapproché les Allemands de Paris, cela nous promet une vie charmante.

Les Parisiens sont allés aujourd'hui contempler les saucisses qui font aux Tuileries et aux Champs-Élysées une grosse tache jaune au milieu du jeune feuillage. On les lâche la nuit autour d'un câble très fin, et gare aux avions qui s'y accrochent ! Je ne sais si ces trois saucisses seront bien efficaces !

En tout cas, on ne veut prendre aucune mesure sage. Les collèges et lycées rentrent demain, comme d'habitude, pourtant les matinées seront supprimées les jours de bombardements. Ce sera commode !

Czernin a prononcé un grand discours dont le passage le plus saillant est que Clemenceau avait demandé la paix et y avait renoncé quand il avait été sûr que l'Autriche ne transigerait pas sur l'Alsace-Lorraine. Clemenceau s'est borné à répondre : « le comte Czernin a menti. » Le fait est que des conversations sans suite avaient eu lieu en Suisse entre le comteRevertera et son parent, le comteArmand, du deuxième bureau, sur la demande du premier.

À l'occasion de l'anniversaire de l'entrée en guerre des États-Unis, Wilson a prononcé un discours qui répond à tout ce verbiage et où il déclare que devant la soif de domination de l'Allemagne, « il n'y a que la force, la force jusqu'à l'extrême ».

Les Allemands débarquent en Finlande, exigeant le désarmement de la flotte russe réfugiée à Helsingfors, avancent aussi en l'Ukraine ; mais là, les bolcheviks ne marchent pas ou plutôt marchent. Un semblant de révolte se produit et ils reprennent Odessa. Au fond, de tous les indices que je possède, il ressort que les Allemands n'ont pas trouvé en Ukraine le ravitaillement qu'ils espéraient, soit que les blés aient été détruits, ou consommés, ou cachés, ou qu'ils soient intransportables. C'est là une des raisons de leur avance en Russie, pour chercher le grain caché plus au sud. Peut-être est-ce là la vraie raison de leur incompréhensible offensive.

21 avril

Depuis le 7 avril, la « bataille de France », comme l'appellent les Allemands a continué avec violence, par coups de bélier successifs. Le premier a été donné contre notre front entre l'Oise etCoucy, sur les lignes est-ouest de la poche faite par l'avance allemande et pour prévenir une contre-offensive que nous aurions pu diriger contre le flanc des forces allemandes attaquant face à l'ouest. Nous avons dû reculer et nous replier sur les positions d'avant 1917 (8 et 9 avril). Aussitôt après, l'ennemi attaquait les Anglais entre Armentières et Ypres, dans la direction d’Hazebrouck: l’attaque dirigée du sud-est au nord-ouest a pour but de faire tomber la ligne Nieuport– Ypres en la débordant par le sud et de faire évacuer Béthune et ses mines en les débordant par le nord. L’attaque très violente à partir du 10 fait céder les Anglais qui perdent Armentières, Neuve-Eglise, Bailleul et évacuent leurs positions à l’est d’Ypres. Ils finissent par s’arrêter grâce à l’appui de troupes françaises envoyées à leur secours, mais ne peuvent réagir utilement. Pendant ce temps, nous faisons des actions locales, notamment le long de l’Othe, qui ne dégagent pas de terrain. Le 18, une attaque allemande sur le front anglais ne progresse plus et depuis, si la canonnade fait rage, il n’y a pas d’actions d’infanterie. Les Allemands se regroupent pour attaquer ailleurs, mais nous ne faisons rien, même pas une attaque sur les bases du saillant fait par l’ennemi au sud d’Ypres.

Pourtant, un grand pas a été fait et la bataille des Flandres a complété la leçon de a bataille de la Somme. Le 14, Foch est nommé généralissime des armées alliées opérant en France: les Américains acceptent avec enthousiasme et les Anglais avec résignation.

Voilà juste un mois que l’offensive est déclenchée, et on ne sait pas plus qu’il y a un mois ce qu’elle amènera. Mais on peut dire que si nous avons été incapable de résister par le mouvement, nous avons bouché les trous assez à temps pour éviter des catastrophes. Amiens, Arras, Hazebrouck ne sont pas pris ou pas encore. Les Anglais ont perdu 75000 hommes de prisonniers et 1100 canons dans la phase Somme et 20000 et 400 canons dans la phase Flandres, mais ils sont encore là et Lloyd George vient de faire voter une loi sur les effectifs étendant encore les obligations militaires.

Les troupes alliées sont dans la main de Foch, qui les amalgame comme il le veut. Il ne semble pas que nous ayons perdu trop de monde. Quelles sont les pertes des Allemands? Pensent-ils à mener une action décisive? À moins d'un lâchage complet des Anglais, il semble que non et que l'offensive allemande, comme toutes les offensives, ne donnera pas ce qu'elle faisait craindre.

Mais les Allemands sont plus près de nous, ils menacent directement Amiens et les mines de Béthune, et le gros canon continue de façon intermittente à bombarder Paris. Mathilde a installé les enfants au lycée de Nîmes et est revenue à Paris : de tous côtés, on s'efforce d'évacuer les enfants des écoles, et on a raison.

La querelle Czernin – Clemenceau a eu un épilogue inattendu. Clemenceau a produit une lettre de l'empereur Charles, du 31 mars 1917, adressée à son beau-frère Sixte de Parme et renvoyée à Poincaré et dans laquelle l'empereur s'engage à soutenir nos justes revendications sur l'Alsace-Lorraine. Czernin et l'empereur ont essayé de nier. Clemenceau a fait des communiqués dont l'un commençait par : « il y a des consciences pourries », ce qui est fâcheux au point de vue diplomatique; après quelques télégrammes de palinodies de Charles Ier à Guillaume, Czernin a dû démissionner et a été remplacé parBurian, le plat valet du Kaiser. Résultat : l'Autriche est plus liée que jamais à la politique allemande. Il fallait attaquer l'Autriche par l'Italie il y a un an et la battre, mais non pas causer avec elle.

Bolo a été exécuté. Il a essayé de vivre quelques jours de plus en disant qu'il avait des révélations à faire : il n'a rien pu dire.

En Russie, les Allemands s'infiltrent de plus en plus.

28 avril

Après une accalmie pendant laquelle des coups de main essayèrent d'éclairer sur les intentions des deux adversaires, l'ennemi a attaqué le 24 le 25 l’abord devant Amiens, à la soudure des deux armées, puis dans les Flandres au sud d’Ypres ; il y a sérieusement avancé et a pris le montKemmel, malgré la belle défense d'un régiment français que les Anglais ont abandonné à ses propres forces. Devant Amiens, nos contre-attaques ont un peu repoussé l'ennemi. Celui-ci est loin d'être au bout de son effort et nous ne savons que faire. Une espèce de raid sportif tenté par les Anglais pour boucher Zeebruge et Ostende n'a eu d'autre résultat que de faire tuer et prendre près de 600 Anglais.

Au point de vue politique, nous avons tout à faire, car les Allemands font sur les neutres une pression plus violente que jamais, pour les empêcher de traiter avec nous sans leur autorisation formelle. Ils négocient en Suisse et leur font pour le charbon des conditions draconiennes ; mais en Hollande, ils vont plus loin et le 19 avril, ils ont exigé non seulement le passage des sables et graviers par les canaux hollandais, mais celui de tout leur matériel par le Limbourg, et la liberté de navigation de l'Escaut. Veulent-ils la guerre avec la Hollande? Simplement la faire céder et se venger de la réquisition que nous avons faite des bateaux hollandais? La Hollande cédera, car nous le lui conseillerons...

5 mai

Au point de vue militaire, de notre côté, rien. Les Allemands préparent une phase nouvelle et nous les laissons faire. En Russie, ils prennent Sébastopol et toute la Crimée; leurs troupes débarquées en Finlande ont battu les «Rouges» et leur ont fait 20000 prisonniers. Ils sont de ce côté à 40 km de Petrograd. En Ukraine, mécontents de la Rada de Kiev, qui n'accomplit pas les conditions économiques du traité, ne favorise pas les ensemencements et ne renouvelle pour eux ni blé ni bétail, ils la font gouverner par de soi-disants députés paysans et font des arrestations en masse. Cela, et leur poussée jusqu'àTaganrog montrent à quel point ils ont besoin du ravitaillement russe et à quel point celui-ci leur a jusqu'ici causé de désillusion.

Au point de vue diplomatique, bonne semaine pour nous. Bousculé par le War Trade Board américain, que nous avons fini par secouer, Nansen signale le 30 avril un accord norvégien. Il est encore très favorable à la Norvège, mais c'est le premier, c'est un exemple, et il peut entraîner les autres, malgré que les Allemands fassent savoir qu'ils considéreront comme ennemis les bateaux des neutres qui auront passé un accord de tonnage avec les alliés. En Hollande, les négociations continuent avec l'Allemagne, mais leur amitié semble s'atténuer.

En Suisse, les Allemands ont tant pressé qu'ils ont fait sauter la marmite. Ils ont obtenu pour 24 heures la remise de la signature des accords des bois et de bétail ; Dutasta a fortement secoué les Suisses et les papiers ont été signés le 12 mai : nous avons du bois et les Suisses n'enverront pas plus de 20000 têtes de bétail en Allemagne. L'accord du 12 mai 1917 en autorisait 30000, il n’en était sorti effectivement que 20000. Le fromage, le beurre, la caséine, le lait concentré seront partagés par moitié : il n'y aura pas grand chose, car la crise du lait est très grave en Suisse et le bétail y est en piteux état.

Dutasta est arrivé à Paris et a obtenu deNegrain la restitution du reste de blé que nous devons à la Suisse, soit 5000 t. Il faut dire que depuis le 12 janvier au 15 avril, la Suisse a reçu d'outre-mer un peu moins de 20000 t au lieu de 30000 par mois, soit 105000 t qui lui étaient dues : soit 20 jours de pain ! Nos 15000 y ajoutent 15 jours. En même temps, saisi par Lebrun des exigences de l'Allemagne, Loucheur a déclaré qu'il pouvait fournir à la Suisse le charbon des Boches, et le 4 je pouvais télégraphier que nous étions prêts à donner 85000 t de charbon par mois à 150 francs suisses la tonne, le reste (75000) pouvant être demandé par les Suisses aux Allemands comme contrepartie exactement équivalente de la force hydroélectrique envoyée en Allemagne par la Suisse. Les Allemands demandaient 180 francs la tonne de charbon pour 160000 t par mois, le contrôle de la répartition du dit charbon, interdiction de livraison à l'Entente d'aucun produit fait à l'aide de charbon allemand (cette exigence était jusqu'à présent limitée aux produits militaires), enfin prétention de contrôler la distribution des produits d'outre-mer qui aurait pu passer grâce à la garantie de non-torpillage donnée par le gouvernement allemand – c'était un peu trop. D'ailleurs pour la première fois, pendant le mois d'avril les constructions navales ont été égales aux torpillages.

Ici, procès du Bonnet rouge : les comparses de Caillaux, Almereyda, Malvy – triste, triste ! Mais grâce à Clemenceau, le moral est excellent.

12 mai

Les Suisses paraissent embarrassés du cadeau que nous leur offrons et fortement secoués par les Allemands, ils hésitent. Au fond ils ne voudraient pas tout nous devoir, blé et charbon.

Les Allemands ont activé la révolution ukrainienne et installé sous la présidence d'un hobereau un gouvernement de cadets qui rétablit l'ordre et fait de suite tiquer tout ce qui en Russie a encore le sens commun. Nous avons raté notre affaire autant qu'il est possible. En même temps, la signature le 7 mai de la paix avec la Roumanie fait réfléchir tout le monde : c'est un protectorat absolu, un désarmement et une occupation sans délai. Les Allemands s'emparent de la flotte russe de la mer Noire et cela peut avoir pour l'Orient de graves conséquences.

Pendant cela, les Anglais font un petit raid pour obstruer Ostende et nous attendons que les Allemands veuillent bien déclencher une nouvelle phase de l'offensive où et quand il leur plaira.

20 mai

On attend toujours l'offensive. Il y a sur le front une canonnade générale tantôt très violente tantôt plus faible et depuis trois ou quatre jours, l'aviation est extraordinairement active des deux côtés. Nous ne parlons naturellement que de nos prouesses mais les Allemands ont rendu impossible le maintien de Creil comme les gare régulatrice et il a fallu en changer. Pourquoi n'essayons-nous pas de désorganiser par une attaque ses préparatifs d'offensive? Mystère.

Les Allemands continuent de tenir la Russie sous la botte. Ils ont menacé les Suisses de ne plus leur envoyer un kilo de charbon et ceux-ci n’ont pas osé se servir de notre offre et ont en partie cédé. Nous avons passé toute la semaine sur la question et Dutasta a fini par repartir pour Berne. Si les Allemands aggravent leurs conditions d'avant-guerre, nous frapperons leur commerce en Suisse.

L'Irlande à qui les Anglais veulent imposer le service obligatoire est en pleine révolte. Il a fallu procéder à des arrestations Et la situation est très tendue.

Charles Ier et Guillaume ont eu des deux entrevues, et ont annoncé un resserrement de l'alliance, un Waffenbund qui permettra une mainmise croissante de l'Allemagne sur ses alliés.

2 juin

La semaine du 20 au 26 (dimanche) s'est passée sans événement, sauf deux raids de Gothas sur Paris. Mais la suivante a été tragique. Et nous sommes à la veille d’événements sans doute encore plus terribles.

Le 27 à 6h30, le gros canon si bien endormi a repris son bombardement, et le même jour dans la nuit l'offensive allemande se déclenchait entre Soissons et Reims. Naturellement, elle était si peu attendue qu'on prétendait que les préparatifs des Allemands y étaient des camouflages faits pour nous induire en erreur et qu'il n'y avait que des territoriaux français à gauche et une division anglaise à droite, envoyée là au repos. Le soir, les Gothas venaient sur Paris, et depuis ce jour, sauf le lendemain soir, les alertes ont été données tous les soirs de la semaine, faisant d'ailleurs, avec le canon assez peu de victimes. Les Gothas ne parvenaient à la capitale qu'isolément mais les tirs de barrage, les coups de canon tirant de Paris même faisaient un vacarme fort impressionnant.

Pendant que ces moyens d'intimidation donnaient leur plein, la bataille se déroulait désatreuse pour nous. L'ennemi prenait le Chemin des Dames, si péniblement enlevé par nous l'an dernier, passait l’Aisne, puis la Vesle, prenait Soissons le 29 et finalement arrivait sur la Marne dont il occupait la rive droite sur 20 km en amont de Château Thierry. La partie au nord de la Marne était occupée par lui. Nous reculions également entre l'Oise et l’Aisne, mais tenions à droite les alentours proches de l'Aisne, et la ligne formait un vaste V des abords sud-ouest de Soissons à la Marne, et de celle-ci à Reims. La pression allemande se faisait alors surtout sentir sur le côté ouest du V. Tandis que l'ennemi, avec toutes ses troupes au centre de sa position primitive, pouvait les jeter également sur les Flandres (où on l'attendait), sur Amiens à l'ouest ou sur l'Aisne au sud, nous avions toutes les peines du monde à conduire nos réserves sur les lignes extérieures de ce front. Les Allemands ont employé à l'attaque 40 divisions de l'armée du Kronprinz : ils en ont 40 autres en réserve, soit 400 à 500000 hommes. 60 divisions tiennent le front de la Suisse à l'Oise, 70 au nord de l'Oise, soit en tout 210 divisions. Nous n'aurions à leur opposer que 105 divisions françaises et 45 anglaises, soit 150. Que fait donc l'armée anglaise?

À l'heure actuelle, nos réserves arrivent et le front paraît se stabiliser un peu. Mais cela ne suffit pas. Si à chaque attaque l'ennemi gagne 40 km de terrain, nous fait des prisonniers (près de 100000 en mars, 35 à 40000 maintenant) le prochain coup nous obligera à la paix. Avons-nous assez de monde pour le rejeter, pour gagner une seconde bataille de la Marne? Tout est là. Sinon, c'est le bombardement et la prise de Paris à brève échéance et la fin de la guerre, c'est le désastre. Le gouvernement va-t-il s'en aller? Il a trop peur pour le faire. Clemenceau est très attaqué, l'abominable Parlement rejoue son rôle (voir l’article du Collier’s weekly sur la bataille de 1917) et demande l'entrée des socialistes au ministère. Hélas !

9 juin

La poussée allemande s'est continuée jusqu'au 4, puis il n'y a plus eu que des combats locaux, partiellement heureux pour nous, mais qui n'ont pas modifié la situation. Les Allemands ont dit qu'ils avaient retiré leurs Stosstruppen aussitôt que nos réserves avaient égalisé les chances de combat, et n'avaient plus laissé que des troupes de deuxième ordre. Les troupes de chocs sont mises au repos, reformées et ainsi les pertes sont réduites au minimum, celles de l'adversaire étant bien plus fortes.

En occupant et en gardant Château-Thierry, les Allemands coupent de la ligne de Nancy, rendant encore plus difficile le transport de nos troupes.

Que va-t-on faire? On cherche à faire venir des troupes d'Angleterre. Les Anglais auraient 250000 hommes en Irlande. Ils en ont 240000 en Égypte et Palestine, plus Mésopotamie, Est-africain, Salonique, mais cela ne les empêcherait pas d'avoir un million d'hommes chez nous, puisqu'ils en ont mobilisé 5 millions. On a fait venir des Italiens, et on compte sur les Américains. Ceux-ci arrivent, mais que valent-ils, quels cadres ont-ils? Après la déconvenue des troupes anglaises, peut-on compter sur les Américains? Les Allemands ont toujours du monde. Ils réorganisent les armées finlandaises, ukrainiennes, etc., qui leur serviront à mater la Russie plus encore qu'elle ne l'est, ils récupéreront leurs prisonniers et pourront enrôler des Baltes et des Finlandais. Ils maintiendront en tout cas l'égalité.

On nous annonce ce soir, le 9 juin, que l'offensive allemande s'est de nouveau produite ce matin sur le front de Montdidier à l’Oise : sur Paris. Si nous sommes prêts à l’y recevoir, elle glissera ailleurs, sinon elle continuera...

Séance à la Chambre le 4. Les explications de Clemenceau ont été faibles ; il a donné l'impression de la lassitude. Il a eu finalement 377 voix contre 110 et les interpellations socialistes sur la conduite des opérations militaires ont été renvoyées à plus tard. Les socialistes ont fait preuve de bon sens et n'ont pas réclamé le pouvoir. Qui en voudrait à l'heure actuelle?

Des sous-marins allemands bloquent à Novorossisk la flotte russe qui ne s'est pas rendue à eux ; d'autres coulent des navires devant New York. Pourtant, on dit que le danger de la guerre sous-marine diminue. Il faut bien le croire.

La Russie fait appel aux alliés, ou du moins les gens raisonnables de Russie : si nous ne les aidons pas à rétablir l'ordre, ils seront obligés de s'adresser aux Allemands. Mais les Américains aiment les Bolcheviks malgré qu'ils aient la preuve que Lénine et Trotski étaient achetés par l'Allemagne avant la chute du Tsar. Les Anglais veulent continuer leurs affaires commerciales et nous proposent de secourir les Finlandais, qui sont absolument sous le protectorat allemand, à tel point que le général blanc Mannerheim, a démissionné, et nous, nous cherchons une commission compétente pour s'occuper des choses russes. Et nous en trouvons une dirigée par Sergent, aux Finances !

16 juin

L'offensive allemande a bien repris le 9 au matin, entre le sud de Noyon et le sud de Soissons, avec sa violence habituelle. C'est la quatrième phase : 21 mars, rupture du front anglais, menaces sur Amiens ; 9 avril, attaque au sud d’Ypres, prise de la position des Monts au sud de cette ville ; 27 mai, attaque de l’Aisne à Château-Thierry ; 9 juin, la vallée de l'Oise : c'est la marche sur Paris. Seulement, nous sommes cette fois prêts à recevoir le choc. Nous avons tenu du côté de Lassigny et à droite. Au centre, les Allemands ont remonté la vallée du Matz à gauche et celle de l'Oise sur la rive droite de la rivière, nous forçant à abandonner sans combat les positions de la rive gauche. Des contre-attaques à notre gauche ont ramené les Allemands au nord du Matz qu'ils avaient franchi. Puis l'attaque a glissé sur notre droite, les Allemands ont encore gagné du terrain vers Villers-Cotterêts. Ils sont maintenant près de Compiègne, et à l’orée des forêts qui défendent l'approche nord de Paris. Ils disent avoir pris 150 canons et fait 10 000 prisonniers. Ils en auraient fait 206000 depuis le 21 mars.

Cette fois cependant, ils ont rencontré de la résistance et ont subi des pertes. Ils n'ont pas pris Compiègne. Il est vrai que nos troupes seules ont donné.

Qu'allons-nous faire? Il y a répit depuis 48 heures, mais la bataille va reprendre incessamment et si nous sommes décidés à rester sur la défensive, les Allemands s'approcheront fatalement assez de Paris pour le bombarder sérieusement et assez de la mer pour couper virtuellement le nord de la région de Paris.

Les Américains seraient 700000 et il en arriverait 100000 par mois. Au mois d'octobre, on serait en mesure de prendre l'offensive. « D'ici là, je tends le dos », aurait dit Foch.

Quant aux Anglais, qui ne font absolument rien, c'est à n'y rien comprendre. Asquith a dit il y a deux jours qu'ils avaient mobilisé 7 millions d'hommes. Admettons 2 millions de mis hors de combat – c'est le double de la vérité. Une note officielle a déclaré qu'il n'y avait que 100000 hommes en Angleterre, il en a 500000 sur notre front, au plus 300000 en Orient. Cela ne fait jamais qu'un million. Où sont les quatre autres?

Aux dernières nouvelles, l'offensive a également commencé le 15 au matin sur le front italien. L'Autriche est dans une situation désespérée, égale à celle de la Russie, mais l'Allemagne l'absorbe et la galvanise, au lieu qu'elle continue de détruire la Russie. Là, les troupes allemandes avancent toujours. Elles ont pris Sébastopol et la flotte russe réfugiée àNovorossisk va revenir pour se rendre aux Allemands. Le gouvernement russe espère ainsi que les Allemands, malgré la paix, cesseront de conquérir la Russie : ils sont à Smolensk; ils approchent de Moscou, où sont accumulés des approvisionnements immenses que nous n’avons su ni enlever ni détruire. Nous continuons de ne pas savoir que faire. Nous ne le savons pas pour nous-mêmes, encore moins pour la Russie.

Ici, on a nommé le général Guillaumat (qui commandait à Salonique) gouverneur de Paris, en remplacement de Dubail, qui va à la Légion d'honneur. On a nommé un comité de la défense de Paris, qui a commencé par se disputer avec le conseil municipal. Le gouvernement ne sait pas s'il faut partir ou rester, et dans le doute, il s'abstient. Lebrun, interrogé par Delavaud, a répondu en tapant sur la table : « je ne ferai rien ! » En attendant, les Parisiens filent, avec raison, ils emballent leur argenterie et font partir les vieilles dames dont il y a une foison, et qui ne veulent pas s'en aller, n'étant pas sorties depuis des années.

Nous pouvons nous réveiller demain sous un bombardement qui arrêtera la vie publique et on n'aura rien prévu et rien préparé. Ce jour-là, il sera trop tard, il y aura une panique et de l'affolement et on partira comme des fous, sans rien d'organisé. Il suffirait pourtant de prévoir, de vouloir, et de commander.

23 juin

On continue la même politique, qui est de s'abstenir partout. On dit que Tardieu, qui vient de se faire nommer commissaire général des relations franco-américaines en France – pourquoi pas vice-roi? – travaillerait pour aller aux Affaires étrangères où Pichon, tout à fait fatigué, est identiquement nul. Berthelot reviendrait sur l'eau et on parle d'entrevues mystérieuses avec le président du Conseil. Barthou, Briand, Thomas voudraient aussi « renforcer » ou renverser le ministère, ce qui est tout comme. Et sur le front, nous continuons à attendre. Qui donc a dit que l'inertie en face de l'ennemi est la pire des fautes militaires?

Les Allemands ont fait le 19 une tentative pour enlever Reims : elle a échoué. Aussi disons-nous que c'était une attaque très importante, faite avec trois divisions et ayant pour but de permettre à l'ennemi d'enfoncer notre front de Champagne. Les Allemands n'en parlent pas, aussi ne sait-on ce qui en est. Ils se contentent de récapituler leurs gains depuis le 21 mars : 212000 prisonniers, 2800 canons, 8000 mitrailleuses. C'est en effet assez coquet.

Les Autrichiens sont moins brillants sur le front italien. Ils n'ont rien pu faire sur le plateau d’Asiago, où une avance de leur part aurait fait tomber toute la ligne. Au sud, ils ont passé la Piave sur certains points, mais n'ont pu la déboucher et la lutte se poursuit. Ils auraient fait 30000 prisonniers, les Italiens 12000, mais malgré les communiqués débordant de lyrisme de ceux-ci, la lutte doit être assez molle : imbelle sine ictu de lutteurs fatigués.

Si nous tenons, si nous agissons, si nous nous mettons à harceler l'ennemi pour empêcher et dérouter ses attaques au lieu de l'attendre assis sur notre derrière, si nous ne lui laissons pas bombarder et détruire Paris en trouvant cela tout naturel, nous avons encore, malgré nos fautes formidables, la partie bien belle.

Les Américains arrivent en rangs pressés : 200000, bientôt 250000 par mois. Ils doivent être un million à la fin de juin, et comme me disait Mauclère, « ils sont une révélation », poussés par une sorte de ferveur. Le transport de cette armée et du matériel qui lui est nécessaire sera la chose la plus extraordinaire de cette époque extraordinaire. La guerre sous-marine faiblit : la semaine dernière, il y a eu un jour blanc, sans coulage. On attaque le sous-marin avec plus de vigueur et on le détruit quelquefois.

En Allemagne, Guillaume II pour ses 30 ans de règne a fait un toast belliqueux, pangermaniste au suprême degré, déclarant vouloir imposer au monde la conception allemande. Et cette harangue démesurée a fait crier en Autriche, en Bavière, en Allemagne même, où la Gazette de Francfort sans parler des journaux socialistes a eu des articles sévères. La ration de pain est descendue à 160 g, l'Ukraine ne « donnant » décidément pas. En Autriche, il a fallu la réduire à 90 g. Là, le mécontentement, les troubles s'aggravent. L'Allemagne absorbe, contrôle, conduit, nourrit la double monarchie, mais combien de temps pourra-t-elle encore galvaniser ce cadavre? En Bulgarie, Malinov, ancien ententophile, remplace Radoslavov. La Bulgarie a faim, on lui a pris ses récoltes, et peut-être croit-elle que le moment approche d'un nouveau chantage et même d'une nouvelle trahison.

En Russie, l'Ukraine s'est fâchée, les paysans sont en révolte. En Sibérie, deux courants se dessinent : les prisonniers allemands ont formé des groupements, notamment à Krasnoïarsk, ils y accaparent des denrées et propagent le mouvement allemand et bolcheviste; d'autres prisonniers, tchéco-slovaques, appuyés sur la partie modérée du pays, ont formé d'autres groupes armés et luttent contre les bolcheviks. Il faudrait intervenir et se hâter. Le président Wilson y serait enfin disposé, mais les heures sont brèves. L’Entente va-t-elle encore une fois laisser passer l'occasion?

29 juin

Nous attendons toujours. Les Allemands ont fait deux tentatives sur la montagne de Bligny au sud de Reims. Les Italiens qui tiennent ce secteur se sont bien comportés et ont repris la position et repoussé l'ennemi. Le 28, nous avons attaqué au sud-ouest de Soissons les positions ennemies, avancé nos lignes de près de 2 km et fait un millier de prisonniers. Nous avons ainsi amélioré notre position au large de Villers-Cotterêts, entre les deux groupes forestiers qui défendent de ce côté les approches de Paris. En même temps, les Anglais faisaient un petit quelque chose du côté de la forêt de Nieppe pour montrer qu'ils ne sont pas tout à fait morts.

Mais ce sont encore les Italiens qui ont eu l'honneur de la semaine. Le 24, ne pouvant déboucher de leurs têtes de pont, les Autrichiens repassaient le Piave, en bon ordre selon eux, en désordre selon les Italiens, n'ayant rien ou tout perdu. Le fait est qu'ils l'ont repassé et que leur offensive est ratée. Les Italiens exultent; leurs communiqués prennent des allures de poèmes. On les dirait rédigés par d’Annunzio: « De l'aurore au crépuscule... » Le ministère autrichien Seidler a donné sa démission, l'empereur Charles n’en trouvant pas de meilleur le maintient. L'Autriche ne doit pas être à la noce, car d'après des renseignements anglais, l'impératrice Zita aurait fait une démarche auprès de la reine mère d'Espagne pour solliciter les alliés : Alphonse XIII n'aurait rien voulu faire.

Comme certains avaient trouvé le discours de Guillaume II trop pangermaniste, von Kühlmann a été chargé d'en faire un moins tempétueux au Reichstag. Mal lui en a pris, il a dû se rétracter, déclarer que la victoire militaire suffirait à tout et il a failli être renversé. Ce qui prouve aux gens que l'Allemagne n'est pas encore mûre pour une paix de conciliation.

La Russie est notre point le plus pénible. Les groupes antibolchevistes qui se forment sont attaqués par les prisonniers austro-allemands qui auraient repris Irkoutsk. Les Allemands s'apprêteraient à intervenir et à marcher sur Moscou et Petrograd dont ils ne sont pas loin. Je vois des gens qui viennent de Russie, tous disent la même chose : les bolcheviks sont dans la main des Allemands, ils sont prêts à restaurer la monarchie, et les partis libéraux sont incapables d'action. Si nous n'intervenons pas immédiatement, ils supplieront les Allemands de rétablir l'ordre. Nous attendons, et les Affaires étrangères, qui sont plongées dans la stupidité la plus profonde, préfèrent qu'on ne fasse rien pour que nous ne nous en mêlions pas. On dit que le Tsar a été assassiné par un garde rouge. Fait divers…

Les Gothas sont revenus. Le temps est admirable, pas trop chaud, hélas trop sec pour les récoltes, mais le public ne s'en émeut absolument pas. Il y a des victimes, le plus souvent dans la rue, et ce n'est pas cela qui influera sur le moral de Paris. Reste le canon qui sans doute reprendra avec la reprise de l'offensive : de cela, on a beaucoup plus peur, et c'est à cause de ce bombardement éventuel que les Parisiens continuent d'emporter leurs affaires, de déménager leurs bibelots et leurs meubles, s'attendant avec un calme imperturbable à la démolition de Paris « qui n'offre aucun intérêt artistique » disent les Allemands. La destruction de Berlin serait à ce point de vue un bien grand gain. Paris a été placé dans la gêne de guerre, on paie des terrassiers 1,75 franc l’heure pour faire des tranchées à 40 km de Paris et l'on prépare le « repli éventuel ». Meyrier est partit pour Vichy avec le fils de l'architecte Bouvard qui représente les Régions libérées et() (!) qui va pour les Affaires étrangères. Celui-ci a été grotesque. On inquisitionnerait les nôtres. Nous serions les seuls ministères allant à Vichy où serait le corps diplomatique. Le reste de l'administration française s'étendrait de Rennes à Clermont-Ferrand en passant par Bordeaux. Le ministère de l’Armement serait dans les Charentes…

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14 juillet

Les Italiens, sans se lancer dans des conceptions stratégiques qui ne sont pas du goût des alliés, mais qui auraient pu abattre l'Autriche, ont continué à nettoyer la rive droite de la Piave et ont fait de bons progrès sur le plateau d’Asiago. Wekerle a dû s'expliquer devant le parlement hongrois et a reconnu la défaite et les pertes « gigantesques » de l'armée autrichienne. On dit maintenant que les Allemands vont envoyer huit divisions aux Autrichiens pour les aider à reprendre l'offensive et que le commandement sera exercé par von Bülow. En attendant, une partie de notre légation à Lassy est revenue en « train plombé » par l'Autriche : le pays est dans un état lamentable et on y meurt de faim : mais il tient toujours.

Sur notre front, nous avons fait pas mal d'actions de détail tant du côté de Château-Thierry que devant Villers-Cotterêts et sur l’Avre. Les Anglais se sont aussi un peu remués; les Américains se sont bien montrés. Nous attendons toujours l'offensive allemande : les armées ennemies sont tapies on ne sait où, prêtes à bondir, et toutes nos petites attaques n’ont amené aucune réaction. Où se fera l'attaque allemande : Champagne, trouée de Château-Thierry, sur plusieurs champs à la fois? On ne peut le deviner et le grand quartier général a le courage de publier des notes où il déclare qu'on ne peut pas ne pas être surpris.

En Allemagne en tout cas le militarisme triomphe. Von Kühlmann a dû se retirer après son malencontreux discours et von Hintze, l'amiral, ancien ministre à Pékin, qui voulait mettre la Chine à feu et à sang et s'était déguisé en bandit, prend la direction des Affaires étrangères. Les choses semblent se gâter en Russie.Mirbach a été assassiné à Moscou, l'Ukraine est en pleine révolte, les troupes alliées débarquent sur la côte mourmane et les Tchéco-Slovaques semblent se répandre en Sibérie. On disait que Wilson aurait enfin lâché la bride au Japon. En tout cas, les Allemands ne retirent pas grand-chose de la Russie pour le moment.

Le 4 juillet a été fêté par nous comme fête nationale ; le 14 juillet l’est aux États-Unis. Cela fait deux fêtes. Le 4, on a fait des discours au pied de la statue de Washington, en oubliant volontairement qu’elle s’élevait plan d’Iena. Il ne faut faire aux Boches nulle peine même légère, même en souvenir. Pourtant, on aurait pu citer le vainqueur : la page ci-joint écrite à Sainte-Hélène en est la preuve.

21 juillet

Semaine impressionnante s'il en fut. Le 14 juillet avait été calme. Une « prise d'armes » (on ne dit plus revue) comprenant des groupes de toutes les nations, y compris les Grecs, les Tchéco-Slovaques, les Polonais et les Portugais, avait passé avenue du Bois. On avait souscrit aux bons de la Défense nationale dans des petites baraques placées sur les points principaux du parcours : 126 millions ont été ainsi recueillis ce jour là et le lendemain.

Vers minuit et demi, au moment de nous coucher, nous avons été surpris d'entendre un grondement lointain semé de coups plus forts : à n'en pas douter, c'était le canon. C'était plus sourd et plus puissant qu'un tir de barrage : le 15 au matin, à 4 h 30, l'offensive allemande commençait. Nous en avions, avec tout Paris, entendu la formidable préparation.

L'attaque a eu lieu de Château-Thierry à la Main de Massiges, excepté autour de Reims, pivot de la situation et que les Allemands n'avaient pas pu enlever au cours de leur dernière attaque. Le but était de tourner la montagne de Reims en enfonçant le front de Champagne, de percer jusqu'à la Seine et de nous couper de nos arrières de l'est.

En Champagne, Gouraud cède ses lignes avancées et résiste si bien sur ses lignes de combat que les Allemands ne peuvent rien. Au sud, ils passent la Marne et s'avancent vers Epernay par les deux rives. Ils enlèvent Montvoisin à 10 km de cette ville. Nous reculons également, pas beaucoup, entre la Marne et Reims. Les Allemands font 15000 prisonniers.

Le 18 au matin, les armées du général Mangin et du général Degoutte, entre Aisne et Marne, attaquent les Allemands à revers. Ceux-ci amènent leurs réserves, puis les armées du général de Mitry et du général Berthelot entre Marne et Reims attaquent à leur tour. Les Allemands commencent à reculer. Le 20, nous avons fait 17000 prisonniers et pris 360 canons. Nous nous sommes rapprochés de Soissons et dans la nuit du vendredi au samedi, l'ennemi repasse la Marne. Dans la nuit de samedi à dimanche (20 au 21), il évacue Château-Thierry où nous entrons le dimanche matin : c'est exactement la même manoeuvre qu'à la Marne en 1914...

Pendant que ces nouvelles causent à Paris un soulagement extraordinaire (la Bertha, annonciatrice des offensives, n’a canonné que le 15 et le 16), le procès Malvy déroule ses ignominies devant le Sénat transformé en Haute Cour. Malvy n'est pas un traître, mais il a été leur protecteur, leur ami, leur complice inavoué. C'est la condamnation du régime des camarades, des complaisances, des lâchetés : saura-t-on nettoyer? L’offensive de 1917 ratée par la faute des politiciens, on ne parle que d’elle au Sénat ; et aujourd'hui, ce Mangin que les Painlevé d'alors envoyaient à Cahors est le grand vainqueur de la nouvelle offensive. Quelle leçon pour les ministres sans responsabilité, sans moralité et sans honneur !

28 juillet

Toute la semaine, la lutte a été très violente autour de la « poche » faite par les Allemands dans le Tardenois. Des diversions heureuses ont été faites par nous au nord de Montdidier où nous avons fait 1850 prisonniers et à l'est de Reims où par une série d'actions locales, Gouraud reprend peu à peu ses anciennes lignes. L'admirable résistance de son armée a tout sauvé. Albert de Bary me dit qu'il avait reculé de 5 à 6 km, laissant des groupes d’«enfants perdus» armés de mitrailleuses etcernant ses anciens abris d'explosifs : les pertes allemandes ont été effroyables de ce côté.

La lutte de cette semaine a eu pour résultat l'avancée de nos lignes à l'ouest, et dans la nuit du 26 au 27, l'ennemi s'est décidé à un repli général sur la ligne de Fère à Ville-en-Tardenois. Y restera-t-il? Ira-t-il sur la Vesle? Nous n'en savons rien. Tout le monde a l'air de s'attendre à une nouvelle attaque allemande : les deux grandes attaques du 21 mars et du 27 mai ont été à double détente. Le second coup s’était produit le 10 avril au sud d’Ypres et le 9 juin sur l'Oise. Nous attendons donc. Albert parle de l'Argonne ou des Anglais.

Quoi qu'il en soit et sans exagérer le présent succès, on peut dire que le plus dur est fait et que nous commençons à descendre la pente. Nous avons résisté, malgré la défection russe, et il nous arrive chaque jour 10000 soldats nouveaux admirables et pleins de feu. La guerre sous-marine est en décroissance régulière. Même une recrudescence momentanée ne changera rien aux choses et les constructions anglaises et américaines commencent à donner. En Russie, les Allemands au lieu de traire la vache l'ont fait fuir; les alliés sur la côte mourmane et à Vladivostok ont commencé leurs premières opérations. Wilson a enfin laissé le Japon libre de marcher. Il est certain maintenant que les Allemands ne lèveront pas une armée russe contre nous. Ils multiplient la propagande, obligent les neutres à munir leurs bateaux de sauf-conduits : chez eux la famine, le manque de vêtements, de chaussures, augmentent. Si le moral de leur armée est atteint, nous aurons enfin l'écroulement : mais il faut avoir la patience d'attendre.

4 août

La cinquième année de guerre a commencé pour nous sous de plus heureux auspices que la quatrième. La lutte toute la semaine a continué autour de la « poche ». On a pu croire le 30 et le 31, tant la lutte était dense, que le front allait se fixer sur la ligne Fère – Ville-en-Tardenois, puis le 2 août, les troupes allemandes ont cédé sous notre pression : nous avons fait un bond d'une dizaine de kilomètres, et repris Soissons et la ligne de la Vesle jusqu’à Fismes. C'est une importante victoire qui se poursuit depuis le 18 juillet ; pour la première fois, notre offensive n'est pas épuisée au bout du premier élan. Que nous subissions des pertes élevées, c’est hors de doute, mais le résultat est atteint. En résumé, dans la « bataille de 1918 » les Allemands qui en avaient pris l'initiative, ont gagné la première phase, et presque entièrement perdu à la troisième le bénéfice de la seconde. Nous n'avons pas obtenu le triomphe qui aurait consisté à couper les armées allemandes de leur pivot (Soissons) et à les encercler dans la poche. Cela permet aux Allemands de dire que notre offensive a manqué son but. Mais il n'est pas même dit que Foch eût un plan si audacieux et ses dispositions tactiques semblent prouver le contraire : il n'aurait pas attaqué à la fois sur tout le pourtour de la poche. Nous sommes enchantés, parce que nous avons passé un mois de juin atroce, craignant de voir Paris pris ou détruit et nos armées réduites à néant. Le danger est conjuré, et le fait de n'avoir pas réussi leur offensive au moment où ils le voulaient est très grave pour les Allemands. Leur moral n'est plus soutenu par la perpétuelle victoire, et quand on connaît leur situation intérieure, on se dit qu'il leur fallait pour tenir un fameux moral.

En Russie, les troupes alliées ont occupé Arkhangel, les ambassades alliées se sont réfugiées en Mourmanie, les Japonais se préparent à aider les Tchéco-Slovaques, le général Eichhorn commandant les forces allemandes a été assassiné...

11 août

La fortune continue à nous sourire. Nous en sommes tout étonnés.

Le 4, Fismes a été pris et nous nous sommes étalés à l'est le long de la Vesle, prenant au nord de la rivière quelques têtes de pont. Puis tout à coup sur ce front, les combats s'apaisent. C'est sur un autre théâtre que s'allume le feu : le front en face d'Amiens n'était pas tranquille ; à la suite de combats sur l’Ancre et sur l’Avre, les Allemands y avaient rectifié un peu leur front, quand le 8 au matin, l’armée Rawlinson au nord, l’armée Debeney au sud ont attaqué après 40 minutes de canonnade. Les tanks, masqués par des nuages artificiels ont précédé puis suivi l'infanterie et la cavalerie. Les lignes allemandes ont été rompues sauf entre l’Ancre et la Somme où la résistance a été grande. Le 9, l’armée Humbert, au sud de Debeney, a attaqué à son tour. En trois jours, les alliés ont fait 24000 prisonniers, et ont avancé sur certains points de 18 km. La ligne approche de Chaulnes et de Roye ; Montdidier a été débordé et pris : les Allemands devront sans doute évacuer leurs positions de la vallée du Matz d'où ils menaçaient Compiègne et Paris.

Pour la première fois, le gros canon, la fameuse Bertha, qui avait recommencé à nous envoyer ses obus à partir de lundi, ne saluait pas une nouvelle offensive allemande.

Foch avait bien mérité sa nomination de maréchal, donnée le 6 août. Le même jour, le Sénat, réuni en Haute Cour, condamnait Malvy à cinq ans de bannissement pour crime de forfaiture, comme ayant «méconnu, violé, trahi les devoirs de sa charge ». Il part pour Saint-Sébastien ; Jouhaux et quelques dignitaires de la CGT l'ont salué à la gare; le Sénat s'est prononcé enfin contre la camaraderie qui excuse tout, contre l'irresponsabilité absolue des ministres.

Au loin, les Bolcheviks ont arrêté les() alliés à Arkhangel; les Japonais envoient une division à Vladivostok – il est temps, car les Tchéco-Slovaques ont besoin de secours. Lebrun m'a montré la carte de la situation : les alliés sont en Mourmanie et à la mer Blanche. Les Tchéco-Slovaques tiennent le transsibérien de Samara au Baïkal, puis de là à Vladivostok les prisonniers austro-allemands sont les maîtres; quelques groupes tchèques et le général Semenov ont dû se rapprocher de la frontière chinoise. Nous envoyons des missions, le général Janin, etc.

En Russie, on meurt de faim ; en Autriche, c'est pire : Dutasta télégraphie que quelqu'un qui revient de Vienne déclare qu'on y voit constamment les gens s'évanouir d'inanition : on vit dans une sorte d'hypnose sans pouvoir réagir. D’Annunzio avec des aéroplanes a survolé Vienne et y a jeté des proclamations : «J'aimerais mieux quelques petits pains», dit un Viennois dans une caricature.

Paris, 18 août

Notre offensive s’est avancée jusqu’aux anciennes positions de 1914-1916, puis elle s’est terminée en combats locaux et en avances partielles. Depuis le 8 août, les alliés ont fait plus de 30000 prisonniers. Les Allemands s’en montreraient très émus, disent leurs journaux: on ne peut prédire ce qui va se passer, les ennemis font prévoir un recul probable et nous ne disons pas si nous allons reprendre l’attaque ailleurs ou nous en tenir là pour le moment.

En Russie, le désordre est tel que Helfferich a quitté Moscou qui semble livré au pillage. Les alliés ont pris Arkhangel et essaient de joindre les Tchéco-Slovaques qui sont attaqués par les troupes des soviets et reculent. Du côté de Vladivostok, ils commencent à arriver et à se déployer – mais il faudra du temps!

Au blocus, il se passe des événements imprévus. On a offert Stockholm à Delavaud et après deux jours de réflexion, il a accepté et a tout de suite proposé Fouques-Duparc comme successeur: inutile de dire que s’il a pensé à moi, ce n’a été que pour m’écarter: on dit simplement que j’ai tellement de travail qu’on ne peut m’en donner davantage en me donnant la direction. Je ne la réclame pas, mais on pourrait faire quelque chose pour moi.

Les sauf-conduits imposés par les Allemands aux bateaux neutres sont la grande affaire du moment. Les Espagnols agissent très bien: il ont réquisitionné leur flotte commerciale et déclaré aux Allemands qu’ils ne reconnaîtraient pas les sauf-conduits et ont menacé de se payer sur les navires boches internés des torpillages des sous-marins. Il faut les encourager dans cette bonne voie.

25 août

Le conseil des ministres du 23 a accepté la nomination de Delavaud à Stockholm mais celle de son successeur n'est pas faite. Lebrun dit bien qu'il est d'accord avec Pichon pour choisir Fouques-Duparc; celui-ci vient d'ailleurs planer au blocus, histoire de se mettre au courant, mais rien n'est fait et rien n'est sûr. J'ai, sur la demande même de Lebrun, retardé mon départ pour Clausonne d'une semaine. Je crains bien de n'être pas fixé avant mon départ. Quant à moi, je serai gros jean comme devant – on ne peut être à la fois à la peine et à l'honneur. Ce n'est arrivé qu’à Jeanne d'Arc et cela n'a pas duré longtemps.

À l'offensive franco-anglaise du 8 août a succédé le 19 une offensive purement française, menée entre l'Oise et l’Aisne par les troupes du général Mangin. L'attaque menée avec la vigueur habituelle de ce général nous a donné en 24 heures 10000 prisonniers et nous avons pris le point important de Carlepont. Le 21, l'armée Humbert à l'ouest de l'Oise attaquait également et enlevait Lassigny. Nous arrivions sur la rive gauche de la rivière jusqu'au confluent de l’Ailette; à l'ouest, nous atteignions la Divette.

Le 21 également, une attaque purement anglaise se développait face à Bapaume et s'étendait au sud et au nord ; d'abord hésitante et violemment contre-attaquée, elle gagnait du terrain dans la journée du 24: à ce moment, elle avait déjà 14000 prisonniers à son actif. Les Anglais avaient d'abord pris Albert puis Bray sur Somme, Thiepval et Grancourt,sur l’Ancre, champs de la bataille de la Somme de 1916, Achiet-le-Grand, et ils avançaient jusqu'aux lisières de Bapaume. La bataille continue d'ailleurs sur ce front, pendant qu'elle semble apaisée sur le nôtre. Noyon est débordé par l’est et devra sans doute être évacué. Ensuite, la tenue de la sortie de l’Ailette du massif de Saint-Gobain nous met en bonne posture. Il est possible que la manoeuvre anglaise ait surtout un but d'accrochage. En tout cas, Foch connaît son terrain : il n’attaque pas de front le massif Saint-Gobain – Craonne, ce que n'ont fait ni César, ni Napoléon, et ce qui n’a pas réussi à Nivelle.

En Russie, on envoie des missions, beaucoup de missions et trop peu de militaires. Regnault est nommé haut-commissaire à Vladivostok. Il serait temps de venir au secours des Tchéco-Slovaques qui sont battus sur la Volga et en Extrême-Orient. Le sang coule partout en Russie. Les soviets veulent arracher aux paysans le blé caché et sont reçus à coups de mitrailleuses. Le choléra, la faim sévissent dans le pays des terres noires. Les Anglais, passant par la Perse, sont arrivés à Bakou : au moins pourront-ils peut-être sauver les puits de pétrole.

Et en Allemagne Bernhoft, revenu de Copenhague, assure qu'on y souffre partout de la faim, et surtout que l'on y vole tout : vêtements, chaussures. Dans les gares, les trains, retards, désordres, saleté. A l’hôtel Adlon à Berlin, le « café complet » se compose d'une tasse de breuvage noir et d’un peu de saccharine – et on défend de mettre chaussures et habits devant la porte, car on les volerait. Cependant, un lazariste venu d'Allemagne déclare que les récoltes y sont splendides, le moral excellent, la nourriture suffisante et l'ordre parfait...

J'ai pu prendre un congé et je suis parti pour Clausonne le 27 avec Mathilde. J'y ai trouvé les enfants que je n'avais pas vus depuis près de cinq mois et M.Laborde qui leur a donné des leçons (aux garçons) pendant le mois d'août, de manière à ne pas passer trois mois de vacances sans rien faire.

J'ai laissé le blocus dans la même situation d'incertitude. Delavaud est désigné pour Stockholm mais le roi ne l'a pas encore accepté, Thibaut ayant sans doute mis une certaine mollesse à annoncer l'arrivée de son successeur. On doit nommer Fouques-Duparc a sa place, mais ce n'est pas fait. J'ai dû aller voir William Martin et Degrand pour assurer mon sort, et le résultat a été une lettre écrite par Pichon à Lebrun et lui proposant Fouques-Duparc en même temps qu'une indication à mon sujet pour être nommé directeur adjoint : on doit aussi me donner mon grade de ministre, mais quand?

Tout cela est bien peu de choses et je le note pour mémoire, à côté des événements du front.

La bataille formidable déchaînée le 21 août s'étend maintenant de laScarpe et même de la Lys à Soissons. Le 28, un premier résultat est obtenu. Les Allemands abandonnent le terrain devant les armées Humbert et Debeney et nous entrons dans Roye, Chaulnes et Nesle. Le 29, notre avance augmente encore d'une dizaine de kilomètres, avec des combats très violents. Nous bordons la Somme puis le canal du Nord et touchons Péronne.

La lutte est encore plus violente sur le front anglais. Les Britanniques avancent cependant et prennent Croisilles etCurlu, avec des alternatives de contre-attaques allemandes. Le 29, ils entrent à Bapaume. Le même jour, nous entrons à Noyon. Combles, la position formidable de 1916, est pris par les Anglais. Nous enlevons le lendemain le mont Siméon qui domine Noyon ; les Anglais prennent le mont Saint-Quentin au nord de Péronne ; ils entrent dans cette ville le 2.

Mais aux ailes se produisent également des faits intéressants : les Allemands sont obligés de rectifier leur front au saillant qu'ils avaient formé en avril au sud d’Ypres, et reculent, talonnés par les Anglais, qui reprennent le montKemmel, Bailleul et approchent d’Armentières et de Lens.

Au sud, l'armée Mangin continue dans le Soissonnais des combats très durs et avance vers le nord-est. Elle franchit l’Ailette ; pour l'appuyer et se relier à elle, nos troupes plus au nord s’avancent à l'est du canal du Nord dans la direction de Ham. Une fois que le front aura ainsi pris une forme droite, nous serons face à l'est et nous serons en position pour tourner le massif de Saint-Gobain par l’Ailette et l’Oise.

En Russie, les choses vont mieux pour nous. D'abord, on vient d'apprendre que Lénine a été assassiné par deux jeunes filles. S'il est vraiment mort – en Russie on ne sait jamais – c'est un des plus grands brigands de l'histoire qui disparaît. Il a vendu, littéralement, son pays à l'Allemagne et a ruiné la Russie en moins de semaines qu'il n'avait fallu d’années pour la construire. Du côté de Vladivostok, les alliés continuent de débarquer et après un premier échec, il semble que les troupes alliées aient battu les prisonniers allemands. Mais les différents gouvernements russes ont l'air de se battre en Sibérie et il sera difficile d'asseoir une combinaison stable.

La situation militaire agit sur les neutres. Agacés à la fin par les torpillages allemands, les Espagnols ont déclaré que pour chaque bateau espagnol coulé, ils saisiraient un bateau allemand interné. Notre protestation et notre décret sur les sauf-conduits sont venus appuyer le mouvement et les torpillages ayant continué, les Espagnols auraient mis leur menace à exécution. Foch déclare qu'il a accroché l'ennemi et ne le lâchera pas. Depuis le 18 juillet, la bataille non seulement n'a pas cessé, mais s’est étendue. On parle d'attaque prochaine des Américains en Alsace – ils y sont nombreux. Pershing a formé une armée à lui de 450000 hommes. Grâce à eux, Foch peut être le maître de l’heure. L'un des plus beaux mots de l'histoire est peut-être celui de Pershing, il y a un an, au tombeau de Lafayette : «Lafayette, nous voilà. »

8 septembre

L’immense bataille continue, inlassable et favorable à nos armes. Les Allemands se retirent peu à peu vers l'ancienne ligne Hindenburg d'où ils sont partis le 21 mars. Le 2 septembre, les Anglais emportent le front allemand sur les lignes deQuéant, en face de Cambrai : ils dépassent l'ancienne ligne Hindenburg et font 10000 prisonniers. Cette belle victoire va permettre le débordement des positions ennemies plus au sud: du 15 juillet au 31 août, les alliés ont fait 128000 prisonniers, pris 2069 canons et 13783 mitrailleuses. Sans compter un nombre formidable de munitions.

Mais la progression va s'accentuer : Mangin, qui lutte depuis le 21, voit enfin les Allemands fléchir et se retirer : nous prenons Guiscard, Coucy etdans la journée du 6, les armées Humbert et Mangin ont avancé de près de 10 km en prenant Ham, Chauny,Tergnier, la basse forêt de Coucy et les abords ouest du Chemin des Dames avec Laffaux et Vauxaillon. Les Américains ont dépassé la Vesle et atteignent la Somme, les Anglais sont à 10 km à l'est de Péronne. Nous avons atteint à Barisis (forêt de Coucy) des points situés au-delà de la ligne Hindenburg.

En Russie, Lénine n'est pas mort, mais en Mourmanie les alliés ont battu les Allemands; ils ont fait de même surl’Oussouri et les paysans russes ont arraché Nijni Novgorod aux soviets. Hindenburg multiplie les proclamations : cela vaut mieux pour nous que les offensives.

Delavaud a été nommé – moi pas. Lebrun ne s'est pas encore décidé. Pourquoi ? On se demande ce qu'il attend.

15 septembre

Pendant toute la semaine, la bataille a continué. Les armées anglaises et les armées françaises de Debeney, Humbert et Mangin ont augmenté leur progression, bien que plus lentement, et se sont partout approchés de l’ancienne ligne Hindenburg, sur laquelle les Allemands se retranchent et se défendent avec opiniâtreté. Les Anglais sont devant Lens, à peu de distance de La Bassée, nous sommes tout près de Saint-Quentin et de La Fère, nous touchons Anizy-le-Château; de là, la ligne actuelle reprend l’Aisne et les coteaux entre Vesle et Aisne, fort au sud de l’ancienne ligne qui nous donnait la possession du Chemin des Dames.

On sent que pour continuer la bataille complète et l’empêcher de se stabiliser, il faut autre chose. Depuis quelque temps, on parlait d’une offensive en Alsace ou en Lorraine où les Américains sont en nombre. Le 12 septembre, l’armée nouvelle du général Pershing, en liaison avec nos troupes, a attaqué entre Saint-Mihiel et Pont-à-Mousson la branche sud de la fameuse hernie de Saint-Mihiel: nous attaquions sur la branche nord entre Combles et Saint-Mihiel. En 24 heures, cette fameuse hernie qui arrêtait pour nous toute idée d'offensive dans l'est et rendait précaire nos relations avec Verdun et Nancy a été réduite. Les Allemands et les Austro-Hongrois, car il y en avait de ce côté, déclarent qu'ils se sont retirés « sans que nous ayons pu les en empêcher » – nous les y avons même encouragés. Quoi qu'il en soit, les Américains ont fait plus de 13000 prisonniers et notre ligne est droite entre Combles pris, perdu, repris par nous et Thiaucourt – Pont-à-Mousson.

Que va-t-il se passer ? Les journaux naturellement disent des bêtises et parlent de prendre Metz comme avec la main. Nous pouvons actuellement développer notre action dans l’est : dans quel sens, Lorraine (bassin de Briey) ou Alsace (potasse) ? Attendre…

Les Allemands ont cédé aux Espagnols qui prendront des bateaux allemands pour remplacer les leurs torpillés. En Russie, la bataille continue en Mourmanie et Sibérie, mais les malheureux gouvernements russes locaux ne peuvent s'organiser. Il faut une main de fer pour remettre ce pays debout.

22 septembre

Sauf une attaque vigoureuse, le 18, faite par les Anglais entre Cambrai et Saint-Quentin, et qui leur a valu les avancées de la ligne Hindenburg et 10000 prisonniers, rien d'important ne s'est passé sur notre front pendant la semaine. Contre-attaques allemandes très violentes et résistance énergique à notre avance très lente, qui se concentre surtout autour de Saint-Quentin. En Lorraine, rien : les Américains ne disent pas ce qu'ils font ou vont faire.

La guerre s'est rallumée sur deux autres théâtres : en Macédoine, une attaque générale à l'est de Monastir (15 septembre) se développe de manière satisfaisante et progresse dans la boucle de la Cerna de 30 km, faisant 5000 prisonniers. Deux jours après, les Anglais, aidés de nos détachements avancent autant en Palestine. En Italie, on ne fait que lesgambades habituelles sur les pics: «nous ne pouvons rien faire : les Autrichiens sont des lions ! » dit à Clemenceau le général Diaz.

Bien entendu, le 14, on a appris qu'une note autrichienne proposait une conférence confidentielle pour examiner les bases de la paix. Les neutres se sont chargés de remettre le papier. Mais les alliés sont en appétit. Les Américains, les Anglais ont répondu négativement. Chez nous, les Allemands avaient appuyé la démarche de leur allié d'un bon raid d'avions sur Paris. Pichon a envoyé à Dunant le fort beau et vibrant discours que Clemenceau venait de prononcer à la rentrée du Sénat : c'est la meilleure réponse.

De retour au blocus, après un voyage légèrement accidenté, je vois le Suisse, l'Espagnol, le Danois : tous me disent : vous avez gagné la guerre. Pas encore. Attendons. Nous n'avons pas gagné la guerre, mais nous sommes en train de la gagner.

Les opérations de Franchet d’Esperey en Macédoine et celles d’Allenby en Palestine ont complètement réussi. Pour les secondes, Allenby avait attaqué un front est-ouest allant de la mer au Jourdain et au désert. Il a lancé sa cavalerie le long de la mer ou à peu près, a tourné les Turcs et a rabattu sa cavalerie sur le Jourdain dont les gués étaient gardés par des contingents arabes. Résultat : 260 canons, c'est-à-dire pratiquement toute l'artillerie, et 45000 prisonniers, Caïffa et Saint-Jean d’Acre enlevés et les troupes anglo-françaises au nord du lac de Tibériade et sur la route de Damas.

En Macédoine, attaque préparée depuis de longs mois par le général Guillaumat. On attaque au centre. Les Serbes prennent Prilep, Vélès,Istip, s'installent sur le Vardar, continuent sur Kotchana ; les Anglais attaquent au nord de Doiran et prennent Strumitza en Bulgarie. Les armées bulgares sont coupées en deux. Nous marchons sur Uskub – 10000 prisonniers, 300 canons. Le 26, les Bulgares demandent un armistice pour préparer la paix. Le général Franchet d’Esperey refuse l'armistice et annonce qu'il recevra les parlementaires.

En France, après les durs combats qui nous ont amené tout près de Saint-Quentin, les Français de Gouraud et les Américains à droite attaquent en Champagne et au nord de Verdun le 26 au matin. En Champagne, nous traversons la ligne de chemin de fer et prenons ce fameuxSomme-Py qu'on avait pu atteindre en 1915. En Argonne, les Américains enlèvent Vauquois et la fameuse position de Montfaucon. Nous avons fait de suite 10000 prisonniers, les Américains 8000, la lutte continue, elle est très dure.

Le 27 au matin, les Anglais attaquent face à Cambrai, font 10000 prisonniers, prennent 200 canons et sont sur l'Escaut prenant Marcoing et Noyelles.

Le 28, les Belges et les Anglais attaquent en Flandres et sur la Lys et avancent de 8 km. Mangin attaque de nouveau devant les Allemands qui se replient et prend Vaudesson, Chavignon et le fort de la Malmaison.

Il faut que Cambrai tombe d'abord, alors seulement Saint-Quentin sera pris. Et pour que notre avance augmente en Argonne, les Allemands devront évacuer le massif de Saint-Gobain. Cela fait, si la Bulgarie se détache et si la Turquie fait la paix, nous nous sentirons plus à l'aise.

6 octobre

La bataille gigantesque continue dans un crescendo formidable. Foch, maître de toutes les armées, les lancent tour à tour dans la fournaise, et malgré une résistance acharnée, l'ennemi finit par céder et recule partout.

Sur les théâtres extérieurs, le succès est complet. Les troupes anglaises avec leurs contingents français ont conquis la Palestine et sont entrées en Syrie. Le 1er octobre, elles ont pris Damas. Leur butin à l'heure actuelle est de 70000 prisonniers, auxquels il faut ajouter les 8000 de Hussein, roi du Hedjaz, et de 350 canons.

Les plénipotentiaires bulgares arrivés le 29 à Salonique acceptaient immédiatement toutes nos conditions militaires et l'armistice est signé le soir. Le même jour, dimanche, la cavalerie entrait à Uskub. Les Bulgares ont retiré leurs troupes et devraient démobiliser et nous assurer le contrôle de chemins de fer. On dit que cet armistice était travaillé depuis longtemps et négocié par l'entremise des États-Unis avec lesquels la Bulgarie n'était pas en guerre : il y aurait eu des garanties financières de données. Quoi qu'il en soit, on a appris le 5 octobre que Ferdinand avait abdiqué en faveur de son fils Boris et que celui-ci avait donné l'ordre de démobiliser l'armée.

La lutte continuait contre les Austro-Allemands ; les Français les ont attaqués et battus àVrania, au nord d’Uskub. Pendant ce temps, les Italiens avançaient rapidement en Albanie, prenaientBerat et chassait l'ennemi sur la route d’Elbasan. Au nord de Monastir, d'autres troupes italiennes allaient également de l'avant, et plus de 7000 Bulgares déposaient leurs armes entre leurs mains.

On dit que la Turquie négocie elle aussi la paix séparée. La fureur en Allemagne est grande et le bruit court que les troupes allemandes occupent Sofia. Sommes-nous roulés par les Bulgares ? Nous verrons.

Mais c'est sur notre front que se passe le drame principal.

Le 26, nous avions attaqué en Champagne avec les Américains, et fait 18000 prisonniers : la lutte de ce côté est très dure.

Le 27, les Anglais attaquent face à Cambrai et sont tout près de la ville, à laquelle les Allemands mettent le feu.

Lelendemain, Mangin reprend la lutte pour conquérir l'entrée ouest du Chemin des Dames.

Le même jour, 28, attaque anglo-belge en éventail autour d’Ypres ; les Belges prennent la forêt d’Houthulst ; les Anglais bordent la Lys. Le 29 ils prennent de ce côté de 9000 hommes et 200 canons.

Le 29, les Anglais attaquent vers Saint-Quentin, aidés à leur droite par l'armée Debeney.

Le 1er, l'armée Berthelot à l'ouest de Reims attaque à son tour, entre Mangin et Gouraud. Debeney entre à Saint-Quentin, que les Allemands défendent pied à pied.

Le 2, la bataille se calme en Champagne et en Argonne, mais elle fait rage de la Lys à Reims et le lendemain, les Allemands évacuent La Bassée, Lens et Armentières. Au sud de Cambrai, les Anglais prennent Le Catelet et s'avancent sur l'Escaut. L'armée Berthelots’empare de Loivre et continue ses succès.

Le 4, les attaques reprennent en Champagne et le lendemain 5. L'ennemi se replie, nous laissant le massif deMoronvilliers au nord de Reims enfin dégagé, nous prenons le fort deBrimont. En face des Anglais, les Allemands se retirent également, abandonnant la ligneLe Catelet – Crèvecoeur, et mettant le feu à Douai.

C'est la victoire et l'ennemi demande la paix. Huit jours après la défection de la Bulgarie, l'Allemagne, l'Autriche et la Turquie adressent au président Wilson une offre de paix sur les bases de son mémorandum: armistice général et négociations ayant pour base les 14 points du message du 8 janvier, les quatre points du discours du 12 février et les déclarations du président du 27 septembre. C'est le premier cri d'effroi de la bête traquée. L'Allemagne avait d'ailleurs préparé son masque pacifique : le 3, on apprenait que le chancelier Hertling était remplacé par le prince Max de Bade qui s'associe un cortège de ministres social-démocrates. «On verra Guillaume II danser la Carmagnole » dit le Matin. Attendons qu’il l’ait dansée.

13 octobre

L'offre d'armistice et de paix a été précédée du discours d'intronisation de Max de Bade au Reichstag. Pendant toute la semaine, nous allons assister à des palinodies boches pour faire croire qu'ils organisent un gouvernement parlementaire; mais pour bien montrer qu'ils n'ont pas changé, les Allemands incendient les villes qu'ils évacuent, en y laissant des bombes qui n'explosent que longtemps après, et ils coulent des bateaux comme le Leinster qui fait le service entre l'Angleterre et l'Irlande, tuant 500 personnes dont beaucoup de femmes et d'enfants.

Le président Wilson répond rapidement, sans s'être concerté avec les alliés, ce qui peut paraître fantastique, et il semble que les puissances alliées aient abdiqué entre les mains de ce petit juriste. On comprend l'orgueil que cela donne aux Américains, et nous pensons bien que nous avons remplacé le danger de l'hégémonie allemande par la réalité de l'hégémonie américaine. Mais ils sont loin et ne sont pas nos ennemis.

La réponse est connue le 9 : le président pose aux Allemands (il ne répond ni aux Autrichiens ni aux Turcs) trois questions :

1. Acceptez-vous les conditions posées dans les trois discours du président Wilson que vous avez cités?

2. La proposition de l'armistice ne pourra être transmise aux gouvernements associés que si les Allemands évacuent les territoires envahis.

3. Le chancelier parle-t-il simplement au nom des autorités constituées de l'empire qui jusqu'ici ont conduit la guerre ?

Ces questions ne nous paraissent pas assez catégoriques. En Allemagne, tous les espoirs de paix sont déchaînés ; les Autrichiens déclarent que si l'Allemagne refuse, ils afficheront les questions du président. On dit d’ailleurs en Allemagne que l'armistice n'a été demandé que sous la pression des Autrichiens et des Turcs, qui menaçaient de traiter séparément.

L'Allemagne répond le 12 : son parti a été vite pris ; acceptation des points posés par le président Wilson comme bases d'une paix durable. De même pour l'évacuation : une commission mixte passera les accords nécessaires. Enfin, le chancelier s'appuie sur la majorité du Reichstag et parle au nom du gouvernement et du peuple allemand.

Que s'est-il passé en Allemagne et en Autriche pour expliquer une telle capitulation ? Car enfin les armées allemandes reculent, sont battues, mais pas tant que nous l'avons fait et été; les Autrichiens ne sont pas attaqués par les Italiens. Seuls les Bulgares ont fait la paix. Les empires ne sont pas envahis. Notre situation a été bien pire, à bien des reprises, notamment au moment de la défaite roumaine et de la trahison russe. Les communiqués allemands parlent de leur « victoire de Champagne ». Que faut-il croire, et quelle désillusion immense doit envahir le peuple allemand! À moins, à moins que la situation alimentaire de l'Allemagne ne soit telle qu'il n'y ait plus de résistance possible : nos ennemis n'ont plus de quoi se chauffer, se vêtir, se nourrir et cela explique la défaite soudaine après des défaites qui ne semblent pas irrémédiables.

La grande bataille a donc continué. Le 8, elle a repris par une nouvelle offensive conjuguée entre Cambrai et Saint-Quentin d'une part, des deux côtés de la Meuse et en Champagne de l'autre. Le 10, la victoire des Anglais est complète. Ils ont pris Avesnes et Le Cateau et fait plus de 20000 prisonniers. Ils approchent de Douai et de Guise. En Champagne, la victoire est décisive. Le lendemain, nous prenons Vouziers et dégageons la boucle de l’Aisne : depuis le 26 septembre, nous avons pris dans ce secteur 21500 hommes et 600 canons. Dans le même laps de temps, les Américains, à notre droite, ont fait 17000 prisonniers. Même avance sur le Chemin des Dames : nous prenons Craonne, avançons dans le massif de Saint-Gobain et La Fère est pris le 12. C'est la victoire bien décisive, mais ce n'est pas l'écrasement, à moins que les Allemands ne se sentent incapables de faire une retraite qui peut leur être coupée et qu’ils manquent de matériel, obus et aviation.

En Turquie, les armées de Palestine n'existent plus. Notre flotte est entrée à Beyrouth.

En Serbie, depuis le commencement de l'attaque, 90000 prisonniers et 2000 canons. Nous approchons de Nich.

Mais pour nous calmer, ce dont il n'est d'ailleurs pas besoin, la grippe sévit à Paris de façon terrible. C'est la grippe de 1889 avec des cas foudroyants, sévissant surtout sur les jeunes, sur ce qui reste des jeunes. La grippe, les difficultés quotidiennes absorbent et l'on est de plus en plus abêti par? au milieu d'événements gigantesques qu'on ne comprend pas.

20 octobre

Il faut reprendre les événements à huit jours en arrière, comme je le fais, pour se rendre compte de leur prodigieuse rapidité. C'est un monde qui s'écroule avant le renouvellement de toutes choses et chaque semaine semble plus décisive que la précédente.

Les faits qui ont marqué celle-ci sont frappants : militaires d'abord et avant tout. Les armées alliées qui opèrent dans le Nord sous le commandement du roi Albert ont avancé le plus rapidement de toutes, se développant en éventail face au nord et face à l'est ; au sud, les armées anglaises et l'armée Debeney avance vers l'est dans des luttes très dures ; puis l'armée Mangin, qui tient la charnière (l'armée Humbert est au repos) et l'armée Guillaumat (ex-Berthelot, envoyé en Roumanie) marchent au nord ; et à droite Gouraud prend possession de toute la boucle de l’Aisne tandis que les Américains s'efforcent de descendre la Meuse. C'est là que la lutte est la plus dure : en effet, sous nos attaques répétées, sentant qu'il était débordé et menacé d'un encerclement par Maubeuge et Stenay, l'ennemi fait un immense mouvement de repli : il tourne sur sa gauche, dont le pivot est sur la Meuse, et c'est comme le battant d'une porte gigantesque qui s'ouvre, délivrant lentement le nord de la France et la Belgique. L’ennemi aurait voulu, grâce à l’armistice faire ce repli sans combattre; Foch aurait voulu l'enfermer et le disloquer. Il recule en combattant, perdant du monde, du matériel, mais non pas disloqué, ni écrasé, et conservant la direction de la manoeuvre à laquelle d'ailleurs nous l'avons contraint. Un peu comme nous après Charleroi.

Le 13 octobre au matin, le général Mangin entre dans Laon. Le massif de Saint-Gobain est débordé : ce grand point d'appui, cette forteresse manque à l’ennemi qui n’a plus qu'à se retirer au loin. Le lendemain, les armées des Flandres prennent Roulers et le 16, elles entrent àThourout et à Courtrai; le 17, elles prennent Ostende, où arrive le roi Albert. Le même jour, l'attaque anglaise au sud du Cateau s'étant accrue, les Allemands abandonnent Lille et Douai, débordés par le nord et le sud : nous délivrons à Lille plus de 100000 habitants. La ville a moins souffert que Douai. Le lendemain, Bruges, le 19 Denain et Zeebrugge tombent au pouvoir des Anglo-Franco-Belges: Thielt est pris. Nous sommes entrés le 18 dans Roubaix et Tourcoing.

Autour de Vouziers, nous avons passé l’Aisne et sur tout ce front, nous poussons de l'avant – sans faire les progrès rapides qui briseraient l'ennemi.

En même temps, la Syrie et délivrée : Beyrouth, Tripoli sont à nous; les armées turques n'existent plus. En Serbie et Albanie, l'avance est des plus rapides : Nich tombe le 12, ainsi que Priszrend et Mitrovitza, puis Pirot, Novi Bazar. Les Italiens prennent Durazzo, les GrecsDrama. Les Roumains s'agitent. Les malheureux Serbes ont retrouvé leur patrie.

Le terrain politique est aussi bouleversé que le militaire.

Le 15, Wilson fait à l'Allemagne une réponse historique : le petit juriste parle au nom de la Justice du monde. Il déclare que l'armistice est affaire aux chefs militaires, que les atrocités que les alliés «regardent avec horreur et avec un coeur brûlant d'indignation » sont un obstacle à la paix et que le pouvoir qui jusqu'ici a dirigé l'Allemagne est justement du genre de celui dont Wilson a dit le 4 juillet qu'il en demandait la destruction.

Les Allemands continuent leurs essais de camouflage. Charles d'Autriche fait mieux, il décrète le fédéralisme : malheureusement, les Hongrois ne marchent pas et annoncent qu'ils rompent l'union, et les Tchèques et Slaves ne veulent pas du cadeau. D'ailleurs, un autre coup droit est porté à la tentative: les alliés annoncent le 19 qu'ils reconnaissent la nation tchécoslovaque et Wilson répond à l'Autriche (il ne l'avait pas encore fait) que les États-Unis ont reconnu le conseil national tchécoslovaque comme état belligérant, investi de l'autorité propre pour diriger les affaires politiques et militaires de la nation. Les aspirations des Yougoslaves sont de même reconnues. L'autonomie de ces peuples ne peut plus être une base de paix : c'est eux-mêmes qui devront régler leurs destinées.

Les couronnes tremblent sur la tête des souverains des empires centraux. Seule la révolution peut sauver leurs peuples.

27 octobre

Les événements militaires ont été moins frappants que ceux de la semaine dernière, nous n'en avons pas eu de résultat immédiat sur le terrain. Au nord, les armées belges ou soi-disant telles se sont consolidées vers la frontière hollandaise, mais leur avance s'est ralentie ; plus au sud, la bataille a été très âpre au sud de Valenciennes où les Anglais ont poussé jusque près du Quesnoy en direction de Maubeuge. Plus au sud encore, entre Oise etSerre et surtout autour de Château-Porcien, les armées Debeney, Mangin et Guillaumat poussent en direction de Mézières : là, l'Allemand contre-attaque avec vigueur, tandis qu'au nord de Verdun, la lutte est toujours très vive. Les Américains ne sont pas encore remis des échecs qu'ils ont subis en Argonne au lendemain de la prise de Saint-Mihiel : c'est pourtant là le noeud de la bataille. Si nous arrivons à descendre la Meuse, ce sera la vraie victoire.

Les Allemands nous laisseront-ils le temps de la remporter ? De plus en plus, ils se camouflent en gouvernement parlementaire. Ils ont répondu le 21 à la note de Wilson par une autre note qui est un monument de platitude (21 octobre) : leur gouvernement est transformé et il est appuyé sur le peuple et la majorité du Reichstag. Et en effet, au galop, ils chambardent leur constitution et font en quelques heures des réformes qu'il faudrait des années pour accomplir. C'est un masque, et je ne puis que regretter que Wilson, au lieu de l'arracher, ait feint de s’y laisser prendre. Il répond en effet dès le 23 que puisque les Allemands acceptent l'armistice et les bases de paix et que leur gouvernement est devenu parlementaire, il ne peut que transmettre aux alliés la demande d'armistice, mais que cet armistice devra donner des garanties suffisantes pour l'exécution des conditions de paix et que si cette paix devait se faire avec des membres du gouvernement responsables de l'état de guerre, elle ne pourrait être qu'une capitulation –surrender.

Les Allemands déclarent qu'ils ne vont pas répondre et continuent à jouer au parlementarisme; il jurent qu'ils n'ont jamais commis d'horreurs et nomment une commission pour le prouver ; ils ne se cabrent pas devant les insultes : ils veulent arriver à un armistice, et une fois les troupes démobilisées, nous faire asseoir autour du tapis vert. Et là, ils pensent nous tenir. L'Autriche se débande: révoltes à Agram et à Fiume, Burian cède la place à Andrassy, les Slaves veulent l'indépendance, les Allemands d'Autriche leur réunion à l'Allemagne. Il y a là de gros dangers : il faut veiller. L'Allemagne et l'Autriche, à bout de vivres et de ressources, n'en peuvent plus, mais nous pouvons nous faire tromper encore. House arrive en France pour discuter avec les alliés : méfions-nous de la hâte des Américains à conclure et à adopter les vues des Allemands. Montrons-leur les régions dévastées où sur un tas de ronces et de débris s'élève un poteau où est écrit «ici fut…» le nom d'un village. On traite avec la Turquie, que maintient encore la flotte allemande à Constantinople. Il faut continuer. En Serbie, nous sommes sur le Danube, àVidin, àNegotin . Nous donnons la main à la Roumanie : encore un mois, deux mois, mais je crains que les Allemands n'acceptent tout – pour reprendre ensuite...

3 novembre

Si la semaine dernière il semble y avoir eu une halte dans la course des événements, ceux-ci se précipitent maintenant avec furie : c'est l'écroulement de tout un monde, dans un fracas d'armes et de feu. C'est la fin d'une période de l'histoire. Seul Shakespeare ou Hugo auraient des termes pour décrire ce qui se passe.

L'Allemagne commence par répondre à Wilson. Elle avait dit d'abord qu'elle ne le ferait pas : c'est une affirmation nouvelle que le gouvernement allemand est entièrement appuyé sur le peuple et qu'elle compte que Wilson saura appliquer ses principes en ce qui concerne l'armistice et la paix. Le même jour (le 28) l'Autriche répond : Andrassy accepte toutes les conditions et spécialement celles qui touchent les Tchéco-Slovaques et les Yougo-Slaves. Ils demandent l'armistice d’urgence et la paix, «sans attendre le résultat des autres négociations». Le lendemain 29, Andrassy appuie sa note d'un télégramme adressé directement à Lansing, et demandant l'armistice immédiat : il n'est même plus temps d'employer ce procédé tout à fait inouï. À Prague, les Tchèques ont arboré le drapeau national, chassé les Impériaux, la révolution gronde partout.

La veille, le 28, les Italiens, poussés par des contingents français, anglais et américains, ont enfin passé la Piave; en 48 heures, ils ont fait 50000 prisonniers et pris 300 canons; à la fin de la semaine, c’est 1600 canons, c'est la débâcle. En Serbie, les Autrichiens fuient et le 2 novembre, les Serbes entrent en vainqueur à Belgrade. En Autriche-Hongrie, c'est l'écroulement complet. Il ne faut pas plus de la semaine pour qu'il s'accomplisse. La révolution est à Agram où les Serbo-Croates proclament leur indépendance (30 octobre); le lendemain, la Hongrie et l'Autriche allemande organisent leur gouvernement séparé, la première avec Karolyi. Il n'y a plus d'Autriche-Hongrie : chaque État réclame ses propres soldats, le gouvernement ou ce qui en reste remet la flotte aux Yougoslaves, le lendemain du jour où les Italiens coulent leViribus Unitis – symbole s'il en fut. L'armée qui se débande envoie un parlementaire qui réussit à franchir les lignes (31 octobre) ; le conseil des alliés de Versailles envoie au général Diaz les termes de l'armistice: évacuation, libre utilisation des chemins de fer, retour des prisonniers, reddition des armes, de la flotte et des ports...

Mais déjà un autre allié a déposé les armes. Les Turcs, au début de la semaine, ont envoyé le général Townshend, le vaincu de Kut el Amara, demander un armistice à l'amiral anglais qui commande en Egée: l'armistice est signé et les hostilités cessent le jeudi 31 octobre à midi. Les conditions comprennent 25 articles. Pendant ce temps, la guerre continue sur le front occidental, où les Allemands résistent avec la plus grande énergie. Les armées Debeney, Mangin et Guillaumat calment leurs attaques le 30, et le 1er, la bataille reprend aux deux ailes : les Belges approchent de Gand, Audenarde et Valenciennes sont pris et à l'ouest de la Meuse, les armées Gouraud etLiggett ont sérieusement avancé.

On ne parle que de l'abdication de Guillaume II: elle est peut-être déjà un fait accompli. Et le malheureux Charles Ier qui plie sous les fautes de François-Joseph ? Depuis le 15 juillet, les alliés ont fait 354000 prisonniers, plus 7990 officiers, pris 6027 canons, plus de 38000 mitrailleuses…

«Dieu seul est grand…»

10 novembre

Les événements vont de plus en plus vite : liquidons d'abord l'Autriche.

Elle accepte l'armistice et les hostilités cessent le lundi 4 novembre à 15 heures. Il n'y avait pratiquement plus d'armée. Les Italiens avaient occupé Trente, leur flotte entre à Trieste. Elle va même à Fiume, ce qui manque provoquer un conflit avec les Yougo-Slaves. Dans les dernières journées, c’est une apothéose, les Italiens arrêtent leur courte campagne sur un butin de 300000 prisonniers et de 5000 canons. Les Hongrois se mettent à convoquer une Constituante qui choisira le régime; Andrassy s’en va. Les pouvoirs tchécoslovaque et yougoslave se constituent, surtout le premier, les Allemands d'Autriche font de même… mais meurent de faim. Que deviendra l'empereur Charles ? Personne n'en sait rien. Le samedi 5, séance à la Chambre où l'on nous communique les conditions de l'armistice acceptées par l'Autriche, ou plutôt par le commandement militaire. Clemenceau fait un fort beau discours, plein de philosophie et de grandeur : il nous exhorte à être français avant d'être humain, et à redire le cri de cette nouvelle croisade : «la France le veut».

L'Autriche est finie. Au tour de l'Allemagne.

Pendant que la bataille continue sur deux ailes, bataille victorieuse aux avances rapides, le conseil interallié de Versailles a communiqué à Wilson les conditions de l'armistice. Celui-ci s'empresse, un peu vite, d'envoyer dès le lendemain aux Boches une note disant que le maréchal Foch est prêt à faire connaître ces conditions aux parlementaires qui seront désignés à cet effet. En même temps, il transmet une note des alliés faisant des réserves sur la liberté des mers et la réparation des dommages. Au lieu de se taire, cet insupportable bavard déclare adhérer à ce dernier paragraphe, ce qui prouve qu'il n'adhère pas au premier. Quelle aubaine pour les Allemands, s'il était encore temps pour eux ! Dès le 7, les Allemands désignent leurs parlementaires : un échange mémorable de radios s'engage entre eux et notre grand quartier général, et le 7 au soir, leur mission passe nos lignes et va coucher au château deFrancport, dans la forêt de Compiègne.

Le 8 au matin, le maréchal Foch a la joie immense de les recevoir au grand quartier général et de leur lire nos conditions : ils demandent une suspension d'armes qui est refusée, l'envoi d'un courrier qui par suite de difficultés causées par les Allemands et non encore expliquées met très longtemps à arriver à Spa : on leur donne 72 heures pour répondre, jusqu'à lundi midi. Parmi les parlementaires se trouve ce Winterfeldt, blessé chez-nous en 1915, soigné àGrisolles et qui, comme récompense, a créé le service allemand d'espionnage à Saint-Sébastien.

La réponse n’est pas arrivée qu’il est déjà trop tard: le 9, l’empereur abdique, son fils renonce au trône; les troubles éclatent partout à la fois, les événements deviennent vertigineux. Le prince de Bade dit qu’il établira une régence avec le socialiste Ebert comme chancelier. Le 10, il n’est plus question que d’Ebert qui prend la tête du gouvernement – et quel gouvernement ! Le 8, en un tournemain, la république avait été proclamée en Bavière.

Pendant ce temps, les troupes serbes ont franchi le Danube, et chez nous la poussée continue : nous sommes devant Mézières et Sedan, pris à moitié ; Maubeuge est tombé sans coup férir; Fourmies, Hirson, Arras sont à nous ; l’ennemi est rejeté au-delà de Mons et acculé au Luxembourg belge. C’est la victoire formidable et complète. Les matières premières ont manqué, arrêtant les usines, la faim a miné les courages. Foch a poussé le Boche dans l’abîme creusé par le blocus.

11 novembre‑17 novembre 1918

Le 11 au matin, en arrivant au Blocus, je vois la concierge qui se sauve en criant: «C'est signé ! C'est fini !». En haut, l'agitation est à son comble. Les dactylos pleurent, rient, s'embrassent; on vient de téléphoner que la signature de l'armistice a eu lieu à 5h du matin et que les hostilités seront suspendues à 11h. En effet, le canon des Invalides se fait entendre et tonnera toute la journée : il y aura 1200 coups de canon. Les cloches sonnent. Des Affaires étrangères, Toutain me téléphone que Pichon a donné congé à partir de 11h jusqu'au surlendemain matin. Il est inutile d'essayer de travailler, tout le monde n'a qu'une idée entête, sortir, crier sa joie. Fouques‑Duparc ne sait pas quelles décisions prendre. Je demande un service du dimanche pour le lendemain matin, je liquide mon monde et je rentre à la maison.

En un clin d'oeil, Paris s'est pavoisé. Il est sorti des drapeaux de toutes les fenêtres; depuis deux ou trois jours, les magasins se préparaient malgré la pénurie des étoffes. Ils avaient créé des rayons«drapeaux», et on les vendait des prix fantastiques. On raconte des histoires amusantes. Fouchet connaît une bonne femme qui chaque jour de la guerre a fait des drapeaux pour la victoire: elle en a 1800 qu'elle vend 20 francs pièce. Dans notre quartier, on ne donne un drapeau américain que si l'on prend en même temps un autre drapeau allié, moins recherché. On fait passer pour serbes les vieux drapeaux russes, on en voit qu'on ne connaît pas: tchèques, polonais, yougoslaves ? On n'est pas bien sûr, mais il y en a partout! Les enfants ont congé au lycée, et René va se promener dans Paris avec ses camarades.

A la Chambre, au Sénat, courte séance où lecture est donnée des conditions d'armistice. Le canon ponctue les phrases de Clemenceau, les clauses justes qui désarment l'Allemagne, nous rendent l'Alsace-Lorraine et chassent l'ennemi au-delà du Rhin. Et Paris est en fête ; pour la première fois depuis 1561 jours, la ville se détend. Pas une heure pendant ces quatre années elle ne s'est laissée aller à des manifestations, à des murmures. Quand l'Italie, la Roumanie, même les Etats‑Unis se sont joints à nous, elle n'a pas manifesté. Quand la bataille faisait ployer nos armées, que l'ennemi s'avançait tout près, qu'on annonçait des bombardements plus pénibles que ceux que nous avions jour et nuit, elle n'a pas eu un geste d'impatience. On aurait pu la croire brisée et devenue passive et indifférente, la voilà redevenue elle‑même et pleine de joie. Les Américains sont les plus bruyants : ils traversent la ville dans leurs grands camions, lancent des pétards, des coups de clairon. Le soir, la ville enfin s'illumine. Petit à petit, chaque soir, on nous rendra la lumière, et nous pourrons dire à Foch comme Thèbes à Œdipe : «C'est par toi que mes yeux ont pu se rendormir.»

C'est à juste titre que le Parlement déclare que Clemenceau et Foch ont bien mérité de la patrie.

Jamais victoire ne fut plus complète, plus foudroyante dans ses effets. Peut‑être un jour viendra l'historien digne de cette histoire (les phrases de Bossuet, de Hugo nous reviennent en mémoire), et comme le dit le colonel Feyler dans la suite des admirables articles qu'il a écrits dans Le Journal de Genève, jamais on avait vu une armée aussi formidable capituler ainsi en rase campagne. L'Allemagne, cet empire de fer et d'une puissance dont aucun autre empire n'avait approché, s'écroule dans la honte, sans un geste, sans un sursaut d'indignation ou de rage. À Berlin, c'est la révolution, ou soi‑disant telle, car rien ne dit que tout cela n'est pas plus ou moins camouflé. Ebert a pris le pouvoir et a déclaré que le peuple allemand avait remporté une formidable victoire. Alors ? L'empereur fuit en Hollande, chez les Bentinck, le Kronprinz le suit. Ils ont l'air enchanté d'avoir déposé leur couronne. Tous les princes des principicules suivent leur exemple avec un ensemble touchant, sans un mot, sans une protestation. En Autriche, Charles 1er et IV de Hongrie dépose sa double couronne: personne ne songeait à le lui demander, on l'avait oublié. L'armée allemande semble bien se débander : à Bruxelles, en Alsace, les soldats font du désordre, tuent leurs officiers, chantent la Marseillaise et arborent le drapeau tricolore; mais Hindenburg reste à leur tête. La flotte aussi s'est soi‑disant révoltée, et le prince Henri de Prusse, qui s'est sauvé, déclare adhérer au nouveau gouvernement. Seul Ballin se tue en apprenant les clauses de l'armistice. La flotte allemande se rend au Firth of Forth pour être internée, et ce n'est pas un spectacle banal que ces cuirassés qui vont se rendre tout armés sans avoir fait un geste de résistance; l'Allemagne n'a pas le sentiment de l'honneur.

Dans la matinée du 11, en attendant la fin des hostilités, nos troupes restaient l'arme au pied: les Allemands ont envoyé des obus toxiques sur Mézières et ont continué leurs déprédations. Les parlementaires se sont présentés au grand quartier général avec la légion d'honneur : il a fallu leur dire de l'ôter. A ce propos, ils n'ont jamais été au château de Francport, mais dans un train garé à côté de celui de Foch, et dans le wagon salon provenant du train de Napoléon III! Ils ont dit qu'ils signeraient tout pourvu qu'on leur donne à manger, et une clause de l'armistice assure le ravitaillement de l'Allemagne. Ils manquaient de matières premières et leurs usines de guerre fermaient les unes après les autres; ils ne pouvaient remplacer le matériel pris ou détruit. Que leur manquait‑il ? Cuivre, huile, wolfram ? Ils manquaient de vivres, de vêtements, et ils n'ont pas trouvé dans leurs corps amaigris et appauvris la résistance nécessaire. Le blocus a fait son oeuvre et a précipité l'effondrement. Aussi Fouchet a-t-il pu me dire en entrant dans mon bureau : «Je viens voir le troisième vainqueur.»

28 novembre

La France continue de vivre des jours d'apothéose, les plus grands, les plus purs de son histoire. Elle garde ce calme inouï qui a tant étonné le monde depuis le ler août 1914. Ce peuple, prodigieusement avisé et intelligent, savait qu'il allait souffrir et il a horriblement souffert. Nous avons perdu 1800000 enfants; les Anglais ont 630000 tués, les Américains 58000, les Allemands 1600000 sur une population double. II faudra dire et se rappeler qu'à la paix, les pays devront peser du poids de leurs morts et non de celui des vivants. Il ne s'attendait pas à une victoire aussi complète ; il semble qu'il ne se rende pas encore compte de ce qu'elle est ; mais il garde dans la joie cet équilibre harmonieux qu'il a gardé aux pires jours de la guerre. C'est le premier peuple du monde, malgré ses défauts et ses tares, et l'on comprend le mot de Boïto mourant:«Je m'agenouille devant la France». Pourtant, il a de quoi se soûler de gloire. Le 19, Pétain, fait maréchal de France, entre à Metz. Le 25, il entre à Strasbourg au milieu d'acclamations enthousiastes. Le rêve de 48 ans est réalisé: toute l'Alsace est reconquise, et les troupes alliées, suivant pas à pas les troupes allemandes, marchent vers le Rhin.

Et l'Allemagne? Camouflage, mensonge, lâcheté, hypocrisie. La flotte allemande, 70 vaisseaux, s'est rendue au devant de la flotte alliée au Firth of Forth, et s'y est livrée suivant les conditions de l'armistice; et pas un capitaine n'a fait sauter son navire: cette flotte, l'orgueil de Guillaume et de l'Allemagne, n'est sortie de ses ports qu'avec le drapeau blanc. On dit qu'on avait voulu livrer une suprême bataille et que les marins se seraient révoltés.

L'armée allemande a causé des troubles à Bruxelles: les soldats ont crié vive la France, arboré le drapeau rouge, puis ils sont partis, dociles comme toujours, derrière leurs officiers. Nos prisonniers sont lâchés sans nourriture, sans vêtements, arrivent chez nous à l'état de lamentables loques. Il n'est pas d'infamie que le boche ne commettra.

À Berlin, le gouvernement d'Ebert, dirigé par Solf, république qui sur le casque impérial a mis le bonnet rouge, a des difficultés avec les comités d'ouvriers et soldats. L'Allemagne du sud et de l'ouest semble avoir des mouvements séparatistes, sans doute pour nous émouvoir et éviter de payer. La Bavière a même publié la correspondance singulièrement édifiante de Lerchenfeld en juillet 1914, prouvant que l'Allemagne a poussé l'Autriche à la guerre et a prémédité l'invasion de la Belgique.

Nos troupes entrent à Prague, à Budapest, à Kiev, à Varsovie. Nous allons à Odessa, à Cracovie, le tout dans le calme le plus grand. Quel poète chantera cette épopée immense!

14 décembre

Depuis quinze jours, la marche des événements a continué: nos troupes et celles des alliés ont occupé la rive gauche du Rhin, les Anglais sont à Cologne, les Américains à Coblence; nous sommes à Mayence et à Aix‑la‑Chapelle, les Belges à Düsseldorf. Le pays est en pleine activité et ne semble avoir souffert ni de la faim, ni de la guerre. Alors ? Tirard, chargé de l'administration de la rive gauche du Rhin, est venu me trouver. Je lui ai fait un plan, agréé par le maréchal Foch, et nous allons avoir des commissions interalliées à Paris et à Trêves sans doute. En Allemagne, c'est le chaos: le gouvernement semble lutter contre les Bolchevistes: Liebknecht est à la tête du parti Spartacus et les troupes qui reviennent du front se mêlent à ce groupe, ou restent fidèles à leurs officiers et sont alors royalistes. Ebert a été nommé président de la République, mais son pouvoir est bien faible entre le parti militaire, derrière lequel est Hindenburg, et les extrémistes. Il y a eu des bagarres, des émeutes un peu partout, à Berlin, à Cologne, où les Anglais sont entrés en hâte pour rétablir l'ordre. Dans le sud et l'ouest, on crie : «Los von Berlin !» et Muehlan affirme que le break downest complet en Bavière.

En Russie, nous ne faisons rien, et c'est grave, car Trotsky aurait réuni une armée et marcherait sur l'Allemagne, où s'infiltrent des germes révolutionnaires. Nous devrions marcher par Odessa, les Anglais par Arkhangel, et les Américains par Vladivostok.

Pendant ce temps, nous jouissons de notre victoire. Le roi d'Angleterre le 28 novembre, puis le roi et la reine des Belges le 5 décembre ont fait à Paris une arrivée triomphale au milieu des acclamations. Le 8 et le 9, le président de la République, les maréchaux, le gouvernement, ont fait la tournée d'Alsace, Metz, Strasbourg, Colmar, Mulhouse. J'ai vu William Martin à son retour: la réception a dépassé tout ce qu'on attendait. Poincaré a pu dire:«Le plébiscite est fait». A Strasbourg surtout, c'était du délire. Aujourd'hui, Paris acclame Wilson qui arrive pour la paix. On fera bien de lui montrer les régions dévastées; elles le sont d'autant plus que Lebrun n'a rien fait pour les restaurer. On s'est tellement plaint qu'il a appelé Mauclère à la rescousse et l'a nommé commissaire général. En même temps, Loucheur transformait son ministère en«Reconstitution industrielle», mais que peut‑on faire avec des transports aussi mal assurés que les nôtres ? Les Allemands n'arrivent pas à nous livrer les 150.000 wagons de l'armistice, qu'il va falloir prolonger.

Lebrun est allé habiter la rue Saint‑Honoré, où est le siège des régions libérées; Fouques‑Duparc est à Constantinople, et je suis seul au Blocus. Le 2, j'ai vu Hoover pour le ravitaillement général ; on a décidé que tout se ferait à Londres, et Clémentel y est allé le 7, emportant le plan que je lui ai préparé le 6. Les Anglais et les Américains n'ont qu'une idée, qui est de se séparer de nous sur les questions de blocus, et de libérer le commerce; ce serait notre défaite économique, car nous sommes handicapés par nos départements détruits. Je tiens tant que je peux, et je m'attacherai à la promesse faite par Wilson au Congrès avant son départ, de ne pas laisser nos provinces victimes de l'âpre concurrence.