Mon grand-père est souvent évoqué dans ce site.
En 3.1, c’est lui qui parle ; il raconte les mois difficiles qu’il a vécus en 1923 pendant l’occupation de la Ruhr, pour faire livrer à la France les tonnages prévus de charbon. Dans le livre 8, vous pourrez lire le texte de son petit-fils, Michel Bonnet, qui désigne son grand-père : « Maître de la Ruhr ».
En 3.2, ces pages le concernant, extraites de l’ouvrage « Grands mineurs français » (Dunod 1948), racontent essentiellement sa mission dans la Ruhr.
Il ne vous déplaira peut-être pas d’apprendre que depuis début février 2008, mon frère Roger Coste est en contact avec une chaîne allemande de télévision et Arte pour la réalisation d’un film sur l’occupation française de la Ruhr. Date prévue de projection : 2010.
3.1 - « La Ruhr »
Mon grand-père raconte son rôle pendant l'occupation de la Ruhr dans les années 1920 à 1923
3.1.1 - La préparation de l'occupation de la Ruhr 1920-1923
À la conférence de Spa (juillet 1920), l’occupation de la Ruhr avait été sérieusement envisagée, et l’Allemagne n’avait pu l’éviter qu’en s’inclinant devant la volonté des Alliés. Le Gouvernement français restait néanmoins décidé à recourir à cette solution, si, par mauvaise volonté, l’Allemagne refusait d’exécuter les clauses du traité de paix, et, tout en m’envoyant à Berlin présider la délégation permanente de la Commission des Réparations, le Ministre des Travaux Publics, Le Trocquer, me rappelait, (lettre du 25 août 1920) «que l’on avait eu l’intention de me demander d’accepter une mission éventuelle dans la Ruhr, et que j’avais toujours à me préoccuper de l’élaboration du programme que je me proposerais d’appliquer, si les éventualités envisagées à Spa venaient à se produire». Je devais, en conséquence, notamment étudier les conditions dans lesquelles seraient exploitées les mines de cette région. Le Ministre m’engageait pour cela à m’entendre avec «le Colonel Dumont, délégué français à la Commission Interalliée de Navigation de Campagne (C.I.N.C.), à Cologne, qui était invité à se tenir à cet effet à ma disposition.»
Arrivé à Berlin le 22 août 1920, je ne pouvais songer à aller de suite à Cologne. Le Colonel Dumont se trouva, lui aussi, dans l’impossibilité de se déplacer et de venir à Berlin, (télégrammes des 30 août et 1er septembre), et ce ne fut que les 1-2 octobre que je pus le rencontrer à Cologne. Une demande de renseignements sur les projets envisagés à Spa, adressée aux Travaux Publics le 1er septembre, resta sans réponse jusqu’au 4 octobre, malgré un rappel du 20 septembre 1920. Jusqu’au début d’octobre, je n’avais pu connaître les projets du Gouvernement que par la communication d’une note du Général Payot (D.G.C.R.A.) du 30 août, et par une lettre y relative de Guillaume du 14 septembre. Pour le Général Payot, «le Contrôle de l’Exploitation des Mines devait être assuré, sous l’autorité militaire de la D.G.C.R.A., par un délégué militaire pour les Mines et les Chemins de fer, résidant à Essen (Général Dumont), ayant près de lui un Commissaire technique (Inspecteur Général Coste), assisté de divers collaborateurs» résidant, soit à Essen, à ses côtés, soit détachés à Duisbourg, Roechlinghausen, Gelsenkirchen et Bochum, à savoir :
5 ingénieurs des Mines,
7 élèves externes de l’École des Mines,
7 élèves ingénieurs des Écoles des Mines de Paris et de Saint-Étienne,
20 chefs porions.
Ces chiffres pouvant d’ailleurs être modifiés après étude plus détaillée.
Sur la demande du Général Payot, Guillaume avait donné les noms des ingénieurs sur lesquels son choix se portait, et il en avait profité pour corriger ce qu’il y avait d’un peu anormal dans l’organisation prévue par l’Armée. Il me demandait d’ailleurs mes observations sur la question (lettre du 14 septembre).
Profitant d’un voyage à Paris, je pus enfin savoir par Guillaume (et ce me fut confirmé par lettre de Le Trocquer du même jour, 4 octobre), que l’on «avait envisagé à Spa», l’occupation d’une zone de la Ruhr capable d’assurer, en plus de ses propres besoins, ceux des Alliés et ceux de la rive gauche du Rhin ; qu’à d’autres points de vue il serait à souhaiter que l’occupation ne dépassât pas, vers l’est, la ligne Dortmund-Hagen ; enfin, que les Alliés assureraient au besoin, le ravitaillement de la population civile. Je fis d’autre part, de suite, quelques réserves à ce programme: intérêt primordial d’une exécution rapide; importance du ravitaillement civil : «nécessité de prévoir le paiement direct aux exploitants des Mines de la zone occupée, des charbons livrés aux Alliés»; bois de mines, modification à apporter à la composition du personnel prévu, lequel ne pouvait effectuer qu’un contrôle. Je précisais quelques jours plus tard la zone à occuper, et fournissais quelques précisions sur les besoins de bois de la Ruhr (voir lettres des 11-15 et 25 octobre). Six semaines plus tard, lors de mon retour définitif à Paris, j’indiquais (8 décembre) d’une façon plus définitive à Guillaume, les raisons pour lesquelles le programme du Général Payot me paraissait inacceptable. L’occupation de la Ruhr ne pouvait comporter de la part des Alliés qu’un contrôle de l’exploitation, et non une exploitation directe. L’occupation en elle-même soulevait d’ailleurs de grosses objections, et je les confirmais à Le Trocquer le 8 janvier :
«L’occupation de la Ruhr aurait été facilement acceptée par une partie tout au moins de la population locale en fin 1918, et plus tard au début de 1920. Depuis cette époque, une campagne très vive avait été faite contre cette éventualité, et parmi les éléments conservateurs, et parmi les éléments ouvriers. Les syndicats ont très nettement pris parti à ce sujet, et c’est ce qui explique leur attitude récente dans la question du désarmement des Einwohnerwehren. Ayant par leur action très largement contribué à l’exécution des accords de Spa, ils n’admettent pas que la politique des conservateurs de Bavière et de Prusse orientale (1).
Si les Alliés veulent peser sur les groupements armés de l’Allemagne du sud, et de la Prusse orientale, ils n’ont pas besoin pour cela de procéder à l’occupation de la Ruhr; il suffit de couper le ravitaillement en combustible de ces régions. L’Allemagne du sud reçoit du charbon par le Rhin, par deux voies ferrées qui longent le fleuve, enfin, par une ligne peu directe, et forcément à faible rendement, située à 100 km ou 150 km à l’est du Rhin (2).
J’ajoutais de vive voix à Guillaume, quelques jours après (18 janvier), que l’état dans lequel j’étais rentré de Berlin ne me permettait, dans aucun cas, d’envisager pour le moment, une mission en Ruhr.
Sous la pression des évènements, on reprit néanmoins, et avec plus d’ardeur qu’auparavant, l’étude de l’occupation de la Ruhr.
On sait en effet que tandis qu’à la Conférence de Bruxelles (14 décembre 1920), on avait pu envisager des rapports plus faciles avec les Allemands, il n’en fut plus de même, après la réunion du Conseil Suprême, tenue à Paris du 24 au 29 janvier 1921. Sous l’influence de Lloyd George, ce Conseil écarta les propositions des experts, et fit notifier aux Allemands un état de paiement très supérieur à celui qui avait été prévu à Bruxelles, et qui s’étendait sur une période de 60 ans (Seydoux, p. 42, Débats, 1er février 1921). Certaines de ces nouvelles dispositions n’étant pas conformes à la lettre même du traité, les Allemands étaient en droit de les discuter. Ils présentèrent leurs contre-propositions à Londres le 1er mars. Devant leur insuffisance, Lloyd George (3 mars 1921), donna aux Allemands un délai de 4 jours pour s’exécuter. L’occupation de Duisbourg, de Ruhrort et de Düsseldorf, sur la rive droite du Rhin, fut la conséquence de la nouvelle inertie des Allemands. Des perceptions de droits de douane et autres, devaient compléter cette mesure: elles ne furent que partiellement appliquées (Seydoux p. 46), et une seconde conférence fut convoquée à Londres pour le début de mai.
Pendant ce temps, on travaillait à Paris avec une activité fébrile à la préparation de l’occupation de la Ruhr. Trois missions civiles devaient intervenir ; deux d’entre elles ayant à leur tête Taffanel (exploitation), et Ader (répartition), devaient dépendre des Travaux Publics. La troisième, dirigée par Ernest Mercier (usines), ressortissait des régions libérées (Loucheur, Ministre).
La Mission Taffanel, à elle seule, comportait 181 personnes (voir note du 25 juin 1922) et leur rôle était prévu avec un détail qui se ressentait de la paperasserie excessive du Ministère de l’Armement.
Le 16 avril 1921, Guillaume me mettait incidemment au courant de ces études. Je lui renouvelais, à cette occasion, mes objections à la façon dont on envisageait l’opération, et lui demandais instamment d’en parler à Millerand, l’opinion de Le Trocquer me paraissant vraiment avoir trop peu de poids en pareille matière. Je lui reparlais dans la soirée du même jour de tout cela, en présence de Taffanel et d’Aron, et j’eus l’impression très nette que ce que je disais était loin d’être agréable, à Taffanel en particulier.
Deux jours plus tard, 18 avril, au cours d’une visite à J. Seydoux, je lui dis très franchement ce que je pensais des préparatifs en cours ; j’ajoutais que j’étais prêt à le répéter à qui il jugerait bon. Il reconnaissait d’ailleurs sans peine que la «violence et l’agitation de Loucheur» l’effrayaient beaucoup, et qu’il considérait l’affaire de la Ruhr comme une «terrible aventure». Le même jour les projets d’occupation de la Ruhr étaient précisés au cours d’une conférence tenue chez le Maréchal Foch. On les complétait encore par une série de notes des 18, 19, 21 et 22 avril. Diverses instructions fixaient dans tous ses détails l’action envisagée par le Service des Mines (Taffanel).
Fort heureusement, la réalisation de ces projets ne fut pas envisagée à ce moment. La Commission des Réparations fixa le 28 avril 1921 à 132 milliards de marks or l’indemnité allemande, et déclara l’Allemagne défaillante, pour n’avoir pas versé au 1er mai les 20 milliards de marks or dus avant cette date. Les Allemands essayèrent, sans succès, de provoquer une intervention du Président Harding ; la deuxième Conférence des Alliés s’ouvrit à Londres le 9 mai. Un délai de 48 heures fut donné aux Allemands pour se soumettre. Il fut appuyé par le rappel de la classe 1919, et des troupes partaient pour la Rhénanie. Le Ministère du Chancelier Simons donna sa démission, et le nouveau Chancelier, Wirth, accepta le 11 mai toutes les conditions que les Alliés lui imposaient. (Voir Débats des 5 et 6 mai 1921 et Seydoux, p. 47-49).
Pendant les premiers mois qui suivirent la Conférence de Londres de mai 1921, l’attitude du Reich fut plus correcte, et quelques paiements purent être effectués(3) ; mais il devint très rapidement évident que le Gouvernement allemand ne voulait apporter aucune bonne volonté à l’accomplissement des obligations qui lui incombaient. Le budget restait toujours surchargé de dépenses somptuaires (Seydoux, p. 61). Elle étaient toujours les premières satisfaites. Aucune mesure sérieuse n’était envisagée pour augmenter d’une façon appréciable les recettes de l’État, et on comptait sur des excédents éventuels de recettes pour couvrir les dépenses relatives à l’exécution du traité de paix (4) (Seydoux, p. 61-62).
Enfin, le gouvernement était, ou tout au moins paraissait être, hors d’état de résister à la politique d’égoïsme absolue de la grosse industrie qui, se désintéressant du sort de sa patrie (Seydoux, p. 61), ne songeait qu’à réaliser des bénéfices immédiats, de plus en plus considérables, en boycottant les produits français, malgré les stipulations contraires du traité de paix, puis, surtout, en précipitant l’avilissement continu des cours du mark. Tandis que, de janvier à mai 1921, le cours du mark à New York, était d’environ 6,60 % de sa valeur or, il était de moins de 2 % de cette valeur en novembre, décembre 1921, et janvier 1922 (1$ = 192 marks or en janvier 1922). Puis la chute s’accentuait et le dollar valait 291 marks en novembre 1922, 527 le 8 août 1922 et 9 000 marks en novembre 1922. La baisse ininterrompue des prix de revient assurait aux industriels, pour leurs exportations, une marge bénéficiaire qui se renouvelait constamment et leur permettait de se créer à l’étranger des avoirs en monnaies saines, que rien ne les obligeait à rapatrier. Avec ces baisses continuelles du mark, le montant des impôts allemands n’était jamais en relation avec les prix réels en vigueur, et les ressources du Reich s’amoindrissaient constamment. (5)
Le Gouvernement allemand ne fit d’ailleurs aucun effort réel pour assurer le rapatriement de ces avoirs étrangers; il ne lutta jamais contre la baisse du marks et contre la catastrophe financière que préparait cette baisse. Quant aux industriels, ils préféraient évidemment conserver leurs avoirs à l’étranger, et effectuer sur fonds d’emprunt tous les travaux somptuaires qu’ils exécutaient, à l’instar de leur gouvernement. Les pays anglo-saxons étaient prêts à leur faire toutes les avances possibles, et les Allemands escomptaient probablement déjà une faillite imminente pour se libérer de leurs engagements.
Dans de pareilles conditions, l’Allemagne était hors d’état de se conformer aux conditions que le Chancelier Wirth avait acceptées en mai 1921. Dès la fin de 1921, elle demandait des moratoires et annonçait qu’à bref délai elle ne pourrait plus rien payer. De là, des réunions successives de la Commission des Réparations qui avait été transformée à partir de mai 1921 en un Comité de Garantie, sans avoir toutefois les pouvoirs d’un pareil comité (Seydoux, p. 55 à 59), puis de nombreuses conférences interalliées tenues à Cannes, à Gênes (Juin 1922), enfin à Londres (10-11 août et 8-9 décembre 1922). Toutes ces réunions ne faisaient que souligner le désaccord qui s’accentuait de plus en plus entre les solutions anglaises et françaises, pour le règlement des réparations. Tandis qu’en mars 1921 Lloyd George avait accepté l’occupation de trois ports du Rhin, et des sanctions économiques, en 1922, les Anglais, aussi bien Lloyd George que son successeur, Bonar Law, n’envisageaient plus pour les Allemands que des moratoires purs et simples, sans aucune garantie. «La Cité estimait alors (Seydoux, p.47) que les réparations étaient cause du fléchissement économique dans le monde, et s’opposait à toute politique de contrainte à l’égard de l’Allemagne, voire même à l’exercice normal du droit aux réparations». Les Anglais étaient toujours convaincus que les Allemands agiraient de bonne foi, et qu’une fois leur parole donnée, ils se conduiraient en «gentlemen»; tout contrôle, toute garantie était de ce fait inutile
(Seydoux, p.55).
En France, on se rendait mieux compte de la mentalité et de la politique allemande, et si l’on arrivait à admettre, même assez volontiers, qu’un moratoire provisoire s’imposait pour le paiement des dettes, on ne voulait admettre ce moratoire qu’accompagné d’un gage, et ce gage ne pouvait être que celui dont on parlait depuis la Conférence de Spa : l’occupation de la Ruhr. C’était en effet le seul moyen d’agir sur la grosse industrie qui se montrait, en fait, autrement plus puissante que le gouvernement lui-même. On était d’ailleurs assez disposé en France à attribuer à ce gage une importance exagérée, et à admettre qu’à lui seul, il permettrait à la France de récupérer aisément les quelques 60 milliards de marks or qui lui revenaient, sur les 132 milliards que la Commission des Réparations avait finalement attribués le 28 avril 1921 aux Alliés, après plus de 2 ans de travaux et de calculs.
C’est là ce qui explique que, dès le début de 1922, on ait repris en France les études relatives à l’occupation de la Ruhr; mais on y apporta de suite une modification importante: les opérations industrielles devaient à l’avenir dépendre du seul ministère des Travaux Publics et les trois services, Taffanel, Ader et Mercier, devaient dépendre d’un chef unique. Névejans qui, depuis qu’il m’avait accompagné à Berlin en 1920, avait continué à réunir toute la documentation allemande dont on pouvait avoir besoin, fut chargé de la remettre à jour et de préparer une notice donnant sur la Ruhr tous les renseignements industriels nécessaires à une occupation éventuelle; puis on songea à moi pour prendre la tête de la Mission.
Le 10 mai 1922 (6) Guillaume me demandait d’accepter la mission qu’il envisageait pour moi; je n’avais qu’à reprendre et à étudier les dossiers anciens, puis à lui faire toutes propositions utiles en tenant compte du nouveau cadre tracé. Je lui répondis tout de suite et lui confirmai le 13 mai que, étant donné la saison dans laquelle nous entrions, je croyais pouvoir me charger de ce travail mais, qu’à mon avis, la mission envisagée ne pouvait avoir en vue qu’un contrôle et ne pourrait jamais se transformer en mission d’exploitation directe, comme on l’avait envisagé au début de 1921. Ces premières idées furent précisées par une note du 18 mai; le même jour je voyais Guillaume, Daum, Siegler et Frantzen. La santé de Siegler rendait alors sa collaboration assez douteuse. Frantzen se demandait si Rault, Président de la Commission de la Sarre, le laisserait quitter Sarrebruck pour Essen. Guillaume admit d’autre part l’idée de «mission de contrôle», laissant aux exploitants toute l’autorité, toute l’initiative, mais aussi toute la responsabilité de leur exploitation, et ce fut sur ces bases que je poursuivis mon étude.
Le 19 mai, je me faisais préciser par de Margerie ce que le Ministère des Finances avait la prétention de trouver dans la Ruhr; j’examinais avec lui les taxes que l’on pouvait envisager pour la fonte et l’acier, taxes sur le chiffre d’affaires. J’appelais, d’autre part, son attention sur les points suivants: nécessité d’envisager le paiement aux exploitants du charbon livré à l’entente, quitte pour elle à récupérer autrement le montant de cette avance; fourniture éventuelle d’espèces aux industriels pour assurer les payes des ouvriers au cas d’interruption dans les relations avec Berlin ; paiement à la Mission Industrielle de ses frais, traitements, etc.
Le 20, j’étais reçu par le Général Weygand, puis le 24 (7) par le Maréchal Foch et le Général Weygand. Là je fus mis au courant du programme militaire de l’opération: armée à la périphérie de la Ruhr, logée de préférence dans la campagne, pour éviter le contact de la troupe avec la population ouvrière; quelques rares noyaux de force dans des centres importants, pour assurer la protection des services civils, et nécessité de réduire ces centres au minimum possible. En ce qui me concernait, j’insistais sur le changement de la mentalité locale depuis 1919, époque où l’opération eût été bien acceptée, par divers milieux tout au moins; sur la nécessité d’assurer le ravitaillement, les payes et la régularité des transports. Quant à mon service, il dépendrait un peu de ce qu’on me demanderait: contrôle de l’exploitation seul, contrôle financier, etc. Il ne fallait d’ailleurs pas s’attendre à ce que l’opération fût rémunératrice, au début surtout, si elle ne portait par sur la Rive gauche du Rhin. Sur une question très nette du Maréchal: «que ferez-vous, une fois dans la Ruhr pour vous faire payer ?» (8) je dus réserver l’avis des finances. C’est là ce qui provoqua la réunion du 29 mai.
En attendant, et à la suite d’une nouvelle conversation le 21 avec Le Trocquer et Guillaume, il était définitivement spécifié que la Mission française des T.P. n’aurait qu’un rôle de contrôle. D’autre part, je commençais l’étude des ressources que la Ruhr pouvait offrir en capital et en revenus. Cela me permettait par deux notes du 22 avril : 1° - de donner l’ordre de grandeur de la valeur à l’état de neuf des installations minières et métallurgiques de la Ruhr, en prenant pour base les calculs faits à Strasbourg pour l’évaluation des biens ennemis ; 2° - de préciser à nouveau (22 avril) le rôle de la Mission : zone à occuper. Rôle de contrôle. Droits et devoirs des industriels allemands. Relations des agents de la Mission avec les autorités locales, les groupements patronaux et ouvriers, les industriels.
Le 23 et le 24 mai, les programmes pour l’installation des Missions charbons et usines pouvaient être adressés au Maréchal Foch, et je faisais en même temps des propositions à Guillaume pour le traitement des ingénieurs des Mines attachés à la Mission. Névejans commençait enfin à préparer des instructions générales pour les ingénieurs de la Mission.
Pendant ce temps (25 mai 1922), Guillaume précisait les idées des T.P. en vue de la Conférence convoquée par Foch pour le 29 mai, et étudiait surtout la question du rendement immédiat de l’opération. «En 1921, l’opération, mesure de sanction, devait payer. En 1922 il s’agissait d’arriver à un règlement de compte définitif qui portait sur quelque 60 milliards, en ce qui concernant la France seule, et d’assurer ensuite l’exécution de ce règlement.»
Or, «il fallait avant tout se garder de l’illusion que, dans la Ruhr, nous mettrions la main sur un gage dont la valeur fût de l’ordre du montant de notre créance. C’est donc sur le travail de l’Allemagne, avant tout, qu’il convient de se payer. Les prélèvements sur le capital ne peuvent fournir qu’un faible appoint.»
Il étudiait alors ce que pouvaient fournir les participations industrielles, les fournitures en nature, les travaux publics exécutés par l’Allemagne en France, enfin les versements en espèces, fournis en devises étrangères et provenant des exportations allemandes. Il ajoutait enfin que les seules participations industrielles intéressantes pouvaient se trouver dans la cession, à titre définitif à la France, des Mines fiscales de Prusse, en Westphalie et en Sarre, ce qui règlerait en outre le problème du coke pour la métallurgie, problème que le traité de paix avait entièrement laissé dans l’ombre, «sous l’empire de l’idée radicalement fausse que l’Allemagne, dépourvue de minerais, serait dans l’absolue nécessité de nous consentir, par voie d’échange, tout le coke et le charbon que nous aurions à lui demander. L’expérience, il en était à peine besoin, avait démontré l’inanité de cette conception.»
Une conversation avec Aron (29 mai) me montrait que la France ne pourrait absorber en charbons allemands des quantités sensiblement supérieures à celles qui étaient alors demandées, sans provoquer une résistance très âpre des charbons anglais; or, cette lutte était peut-être à éviter. Enfin (note du 29), je faisais remarquer que le Kohlensteuer, au taux actuellement en vigueur, représentait sensiblement 2 marks or par journée d’ouvrier mineur, fond et jour, et qu’on ne pouvait le majorer sensiblement sans favoriser beaucoup les importations anglaise en Allemagne; qu’un impôt, genre Kohlensteuer, appliqué à la fonte et à l’acier, ne donnerait que des résultats insignifiants et que, si l’on voulait arriver à un résultat payant, il fallait, par analogie avec ce que donnait le Kohlensteuer, grever toute l’industrie de l’Allemagne occupée (rive gauche et Ruhr) d’une taxe de 2 marks or par journée d’ouvrier, taxe à faire payer en devises étrangères au moyen des exportations.
C’est après cette préparation que se réunit au Ministère des Finances la Conférence préparée par le Maréchal Foch pour le 29 mai. Y assistèrent, Foch et Weygand, Lasteyrie et Tannery (Finances), Le Trocquer et Guillaume (Travaux Publics), Tirard (H.C.I.T.R.), enfin Névejans, qui prit des notes, et moi. Malgré les efforts de Foch, au début, puis ceux de Weygand, lorsque le Maréchal renonça à essayer de diriger la conversation, cette Conférence ne montra qu’une chose, le désaccord absolu qui existait entre les idées des trois principaux intéressés: Le Trocquer paraphrasa la note Guillaume du 25 mai, et Lasteyrie l’interrompit à chaque instant pour montrer l’inanité de ses propositions.
Quant à lui, il ne voyait de solution que dans l’émission de gigantesques emprunts internationaux, contrairement d’ailleurs aux propositions allemandes, qui prévoyaient des successions de petits emprunts. Enfin, Tirard (voir note du 6 mai, remise par Carteron le 29 mai), insistait, et avec raison à mon avis, sur la nécessité de toujours soumettre au même régime la Rive gauche du Rhin et la Ruhr occupée.
Causant le lendemain (30 mai), Guillaume et moi, de cette réunion, nous ne pouvions que vous avouer que nous ne savions plus ce que voulait le Gouvernement, ou tout au moins ce que voulaient les Ministres que nous avions vus. Le même jour, j’exposais à J. Seydoux ce que j’avais fait depuis vingt jours, et j’ajoutais qu’en présence du désaccord initial des deux ministres intéressés, une direction, et une direction unique s’imposait si l’on voulait arriver à un résultat quelconque. Seydoux me parlait, d’autre part, ce jour-là, des exagérations des Réparations et de la difficulté, ou plutôt de l’impossibilité où l’on était de causer sérieusement et de faire un travail utile quelconque dans les grandes conférences alliées (Cannes, Gênes, etc.).
Heureusement, la question Ruhr ne se posait plus. L’Allemagne avait répondu le 28 mai (Débats du 29 mai), à la mise en demeure des 21 mars et 15 avril 1922 de la Commission des Réparations et celle-ci confirmait le sursis provisoire accordé le 21 mars pour partie des paiements à effectuer pendant l’année 1922 (Voir le «Matin» du 1er juin).
Pour ne pas laisser perdre tout ce qui avait été fait au cours du mois précédent, Névejans acheva de mettre à jour les renseignements que, depuis des mois, il recueillait au sujet de la Ruhr (voir note polycopiée, portant la date d’août 1922). Pour moi, dans un rapport daté du 15 juin 1922, je résumais le travail auquel j’avais participé depuis le début de mai; j’indiquais les modifications apportées en 1922 au programme de 1921 (9); enfin je précisais comment je comprenais à ce moment, et avais préparé l’organisation de la Mission.
Dans une seconde partie de mon travail, je rappelais les diverses mesures que l’on pouvait, ou que l’on avait envisagées pour rendre payante l’occupation de la Ruhr (réponse à la question posée par le Maréchal Foch le 24 avril), non que j’attachasse une importance spéciale à telle ou telle de ces mesures, mais parce que, étant donné le désordre qui s’était manifesté dans la conversation du 29 mai, il me paraissait nécessaire d’avoir au moins un point de départ pour de futures discussions. Des mesures coercitives étaient d’autre part nécessaires pour faire céder l’Allemagne ; l’occupation, telle qu’on la pratiquait depuis trois ans sur la rive gauche du Rhin, ne rappelait en rien celle des Prussiens en France en 1871 et ne pouvait avoir par suite sur les Allemands aucun effet.
J’envisageais ainsi successivement, et je cherchais à préciser ce que pouvaient donner :
- l’arrêt des expéditions de charbons vers l’Allemagne non occupée et la main-mise sur la production disponible de l’Allemagne occupée (Ruhr et rive gauche du Rhin), - les mesures fiscales à appliquer, à tout ou partie des territoires occupés ou à occuper: Ruhr, avec ou sans les pays rhénans: Kohlensteuer, impôts analogues sur d’autres industries, - Taxe sur le chiffre d’affaires – Droits à l’exportation, - Perception des impôts en devises étrangères.- Des pourparlers avec les Allemands pour l’exécution de travaux publics en France; pour assurer à la France des participations dans des entreprises industrielles allemandes; pour assurer la cession à la France des domaines miniers du Fisc prussien en Sarre et en Westphalie.
Quant aux emprunts internationaux, ils étaient évidemment exclusifs de toute idée d’occupation de la Ruhr et correspondraient forcément à l’abandon de tous les gages que détenait déjà la France. Mais, quels gages demanderait la finance internationale, et même, en possession de gages, comment arriverait-elle à se faire payer alors que les Alliés, au lendemain de la Victoire, n’y arriveraient pas.
Du 1er juin au 7 août 1922, je n’entendis plus parler de la Ruhr; mais le 8 août, avant-veille de l’ouverture de la Conférence de Londres, j’étais convoqué par le Général Desticker à des réunions que devait présider J. Seydoux les 9 et 10 août pour l’étude des mesures financières et économiques qui pourraient être prises dans la Ruhr. Le 9 août, Desticker rappela que, en 1920, il s’était agi d’exercer une action militaire, qu’en 1921, on avait voulu faire subir à l’Allemagne une pression d’ordre économique, mais qu’en 1922 il fallait étudier des mesures susceptibles d’avoir un rendement financier. à une question préjudicielle, que peut-on faire sans occupation, je répondis de suite en rappelant mon avis du 8 janvier 1921. Guillaume, reprenant la thèse des Travaux Publics de 1921, s’opposa vivement au principe des actions partielles ou limitées, lesquelles donneraient à l’Allemagne l’impression que nous n’avions pas la force d’exercer une action totale, et l’encouragerait ainsi à la résistance. L’occupation de toute la Ruhr s’imposait donc. à la question de savoir si la rive gauche du Rhin subirait le sort de la Ruhr occupée, J. Seydoux répondit que cela dépendrait de nos Alliés. La question restait donc entière. On aborda ensuite le sujet même de la réunion. La discussion fut longue, souvent peu nette, et on n’en tira aucune conclusion précise. C’était la conséquence forcée de l’incertitude dans laquelle on était sur le sort de la rive gauche du Rhin.
Le travail de la Commission fut d’ailleurs résumé dans deux Procès-verbaux datés du 9 août, puis dans une note du 19 août qui me fut adressée par J. Seydoux.
Le 17 août, dans la matinée, j’étais appelé aux Affaires Étrangères par un coup de téléphone, et j’y assistais à 10 heures à une Conférence où se trouvaient réunis, sous la présidence de Poincaré, Maginot, Foch, Dégoutte, Le Trocquer et de Lasteyrie, pour ne citer que les personnes les plus importantes.
Tout d’abord Poincaré demanda s’il n’y avait pas, en dehors de l’occupation de la Ruhr, d’autre moyen pour amener l’Allemagne à composition. Personne n’en signala. étant donné les conclusions des Conférences tenues par Seydoux les 9 et 10 août, je ne crus pas devoir soutenir la thèse que j’avais bien souvent exposée depuis deux ans. Ce point étant réglé, Poincaré indiqua les principes qui devaient présider à cette occupation. Ils correspondaient évidemment à ceux qu’il avait développés à la Conférence interalliée des 10-11 août, mais différaient complètement de tous ceux qui nous avaient été exposés jusque là, soit aux Travaux Publics, soit aux Finances, et qui avaient servi de base à nos études. Je les ai résumés le lendemain dans une note que j’adressais à Guillaume le 19 août.
«L’assimilation des pays rhénans à la Westphalie, au point de vue des taxes et impôts, ne parait pas pouvoir être réalisée; tout au plus pourrait-elle s’appliquer aux seuls territoires occupés par la France. La perception des impôts et taxes ne pourrait d’ailleurs être envisagée qu’au nom des Alliés ou de la Commission des Réparations dont la France serait le mandataire, aussi bien en Rhénanie qu’en Westphalie, bien qu’elle n’ait pas reçu de mandat pour cela.
Il y aurait d’ailleurs grand compte à tenir du trouble que toute perception d’impôt ou de taxe nouvelle pourrait apporter au budget du Reich. La perception du Kohlensteuer même ne serait pas sans difficulté, puisqu’aux prix en vigueur fin mai 1922, cet impôt pour la Westphalie seule représentait mensuellement près de 2 milliards de marks papier. Il en serait de même pour les taxes à l’exportation qui ont déjà une affectation spéciale. Enfin il faudrait éviter toute mesure pouvant avoir une répercussion sérieuse sur l’économie générale de l’Allemagne, et pouvant modifier, par suite, les capacités de paiement de ce pays.
L’occupation de la Ruhr doit avoir pour but pour la France de provoquer et de faciliter des conversations directes entre la France et l’Allemagne, et de les substituer aux entretiens actuels, lesquels se tiennent en présence des autres Alliés et sont sans résultats.
Ces conversations porteront notamment sur la cession définitive de la propriété des Mines de la Sarre (en dehors de toute question de nationalité des pays sarrois), et de celle des Mines fiscales de Westphalie (règlement de la question du coke pour la métallurgie française), sur les grands travaux publics à effectuer en France, enfin sur la cession de participations dans des industries spéciales (produits chimiques de Ludwigshafen, par exemple).
Dans ces conditions, le service industriel aurait simplement à veiller à ce qu’aucun incident ne se produise dans la Ruhr, soit du fait même de l’occupation, soit du fait de certains industriels allemands désireux de créer des troubles et d’en rendre la France responsable. Tout au plus ce service pourrait-il se documenter sur les mines fiscales, en vue des conversations envisagées plus haut, et reconstituer le plus tôt possible les statistiques relatives aux diverses industries de la région, statistiques que le Reich a cessé de dresser depuis 1919.
«Mais», ajoutais-je ensuite, «du moment où l’occupation de la Ruhr ne doit plus être une occupation payante, en prenant ce mot dans le sens qui a prévalu au début de la séance du 9 août 1922, du moment qu’elle est uniquement destinée à provoquer et à peser sur des conversations ultérieures, je crois devoir revenir sur la proposition que j’avais faite le 9 août 1922 et qui avait été écartée comme ne rentrant pas dans les solutions payantes telles qu’on les entendait alors. J’avais d’ailleurs déjà signalé cette solution le 8 janvier 1921.»
C’est à cette solution, et je la reproduisais encore une fois, que «j’aurais indiqué au Président du Conseil le 17 août si j’avais su, à ce moment, comment il fallait envisager l’occupation de la Ruhr, et si je n’avais pas cru devoir me conformer aux directives toutes autres de la Conférence des 9-10 août». Je demandais donc à Guillaume de communiquer ma note au Président du Conseil.
Guillaume ne crut pas devoir tenir compte de ce désir; il se borna à envoyer ma note à Le Trocquer, en l’accompagnant de diverses réserves: le ravitaillement de l’Allemagne du Sud sera gêné, mais non arrêté, ce sera donc insuffisant et «l’échec des moyens de contrainte envisagés sera évidemment exploité contre nous. Causer avec l’Allemagne, c’est causer par l’intermédiaire du Gouvernement qui n’a pas d’argent, avec les industriels, qui en ont.» C’est donc sur les industriels que la pression doit s’effectuer, que la gêne doit agir, et la mesure proposée ne les touchera pas, mais touchera la masse du peuple; or il faut que l’occupation de la Ruhr soit présentée comme dirigée, non contre le peuple allemand, «mais contre les industriels qui s’enrichissent alors qu’il souffre…
Si on en vient à engager des conversations directes avec l’Allemagne, on peut considérer comme préférable de suspendre toutes mesures de coercition pendant le cours de ces conversations et de les réserver jusqu’à l’heure où les résistances qui se manifesteraient presque inévitablement seront à briser, plutôt que de faire usage de la force comme moyen préliminaire… Il doutait, en ce qui le concernait, que des effets heureux fussent à attendre des mesures que j’envisageais, qui ne mettaient pas des gages sous notre main, ne correspondaient qu’à une manifestation de force, mais à une manifestation timide.» C’était avec plus de force sa thèse du 9 août (21 août 1922).
Poincaré précisait d’ailleurs peu après devant le Conseil Général de la Meuse, sa politique au point de vue des réparations (Débats du 21 août 1922). Après avoir rappelé que l’Allemagne s’était mise en «révolte contre l’état des paiements», à dater du 31 décembre 1921, il comparait le montant des réparations (132 milliards de marks or), au montant des dettes interalliées (73 milliards). Ces deux dettes (10) ne pouvaient à aucun point de vue se comparer. Quelque désirable qu’il eut été de pouvoir étudier dans son ensemble le problème de ces dettes, cela n’avait pas été possible, et à cause de la dernière note du Gouvernement anglais (11), et à cause de «la force d’inertie opposée jusqu’ici par le Reich, aux demandes de Réforme et de Contrôle que lui avait signifié la Commission des Réparations qui ne permettait pas davantage d’envisager dès aujourd’hui l’éventualité d’emprunts à contracter par l’Allemagne, pour le paiement des réparations. Il n’y avait donc, semblait-il, qu’à refuser pour le moment tout nouveau moratorium, ou à ne l’accorder qu’en retour de gages positifs, et il avait précisé un certain nombre de ces gages, parmi lesquels, en dernière analyse, les mines fiscales de la Ruhr et les forêts des états allemands. Telle était la thèse qu’il avait soutenue, et à laquelle le Gouvernement anglais n’avait pas consenti à se rallier. Alors même, ajoutait-il plus loin, que contrairement à nos désirs, nous serions amenés à prendre des gages isolément, sans le concours de nos Alliés, nous ne chercherions pas à nous les approprier définitivement, nous ne les garderions que dans l’intérêt de tous, et jusqu’à ce que l’Allemagne consentît à s’acquitter.» (12)
À la Conférence du 17 août, j’avais retrouvé en Raiberty, Ministre de la Marine, un de mes anciens camarades de spéciales de St-Louis, à côté duquel j’avais été assis pendant deux ans. Il me demanda de venir le voir le même jour à 4 heures, pour me mettre d’accord avec ses services, et notamment avec mon camarade de promotion, Morrel, Inspecteur Général du Génie Maritime, au sujet des demandes de personnel (Ingénieurs du Génie Maritime et de l’Artillerie Navale) que je prévoyais devoir faire en vue de l’occupation de la Ruhr.
Les cadres du Corps des Mines étaient tout à fait insuffisants pour fournir le personnel voulu, et la Marine disposait d’un personnel très habitué au contrôle des usines métallurgiques. Je revis Raiberty quelques jours plus tard (1er septembre) et nous pûmes dans ces deux visites longuement causer de ce que j’avais envisagé pour la Ruhr et de ce que j’avais fait à Strasbourg pour les réparations (13).
Pendant deux mois, à partir du 17 août, je n’entendis plus parler de la Ruhr. La Commission des Réparations avait à répondre le 31 août, à la demande de moratoire formulée (12 juillet) par l’Allemagne. Ce moratoire ne fut pas accordé. L’opposition manifeste des thèses françaises et anglaises sur la question gages, put être reportée à une date ultérieure: les prochains versements étaient en effet tous dus à la Belgique qui «avait, non seulement accepté, mais proposé elle-même pour ces paiements des modalités acceptées par la Commission des Réparations.»
La France réservait sa liberté d’action, et tout était renvoyé à une prochaine Conférence, pour laquelle on espérait encore pouvoir envisager un accord. (Débats du 2 septembre 1922). Cette solution me permit de partir pour le Mas de Coste le 21 août, et j’y restai jusqu’au 12 octobre. C’est pendant ce séjour au Mas que furent réglées les fiançailles de Françoise et de Pierre Chazel
(5 octobre 1922).
Le moratoire accordé à l’Allemagne en fin août n’apporta aucune amélioration à la situation de l’Europe. Lloyd George avait été remplacé à la tête du Gouvernement anglais par Bonar Law ; mais tandis que quelques années auparavant Lloyd George rappelait à ses électeurs «que la guerre avait coûté aux Allemands moins qu’aux Anglais et que l’Allemagne était assez riche pour payer la totalité des frais» (Temps du 9 décembre 1922) ; tandis qu’en 1921 il avait proposé lui-même d’appliquer aux Allemands des sanctions sévères, il s’opposait, maintenant dans «l’opposition», d’une façon absolue à toute tentative contre eux, et Bonar Law adoptait la même ligne de conduite. Les Allemands consultaient des experts pour apporter un remède à leur situation financière qui empirait de jour en jour (14). Ceux-ci recommandaient l’économie la plus stricte dans les dépenses de l’État et la plus extrême sévérité dans l’encaissement des impôts (Seydoux, p. 103). La Commission des Réparations (ou le Comité des Garanties) se transportait lui-même à Berlin (du 26 octobre au 9 novembre) pour étudier sur place l’état des finances du Reich (Seydoux, p. 100). Pour répondre à ses demandes, le Gouvernement Wirth proposait certaines mesures d’assainissement financier, mais réclamait en même temps un nouveau moratoire de 3 ou 4 ans.
Il n’offrait d’ailleurs aucune garantie spéciale (note du 14 novembre 1922, Seydoux, p. 100) ; il tombait d’ailleurs presque aussitôt et était remplacé par le Gouvernement Cuno qui faisait sien, sans aucune réserve, le contenu de la note du 14 novembre.
Un article du Vorwärts, cité par les «Nouvelles économiques et financières», du 17 décembre 1922, attribuait la chute du Ministère Wirth à des intrigues d’hommes politiques et d’industriels appartenant aux parties de droite, qui auraient fait espérer à la Commission des Réparations et aux experts étrangers qu’un Cabinet dont feraient partis les populistes pourrait, plus aisément qu’un Cabinet socialiste, donner satisfaction aux réclamations des Alliés. On aurait fait envisager à la Commission des Réparations lors de son passage à Berlin, la conclusion d’un emprunt de 20 à 50 milliards, garanti par toute l’industrie allemande, sous réserve de l’évacuation rapide des Pays rhénans.
Ces propositions auraient fortement contribué à déconsidérer le Cabinet Wirth et provoqué son remplacement par le Cabinet Cuno-Stresemann.
Le but de la grande industrie est ainsi réalisé: elle est maîtresse du Gouvernement et elle élimine les socialistes. La réalisation de l’emprunt semble seulement difficile, Stinnes étant très sceptique à cet égard. Aussi le Vorwärts estimait-il que Barthou s’était laissé rouler par la grande industrie. (Comparer ceci à l’article du 21 août 1922 des Débats, déjà cités note 1, et aux «finasseries de Stresemann» dénoncées ultérieurement (15).
Tous les espoirs que l’on avait fondés sur l’arrivée aux affaires d’un Cabinet représentant la grande industrie, ayant une volonté différente du précédent, ou tout au moins disposé à faire une politique positive, disparaissaient aussitôt. Aussi reprit-on en novembre 1922, des études sur l’occupation éventuelle de la Ruhr.
Le 15 novembre 1922, Millerand m’appelait à l’Élysée et me demandait mon avis sur une note non signée envisageant une occupation de la Ruhr limitée à la zone voulue pour assurer nos besoins en charbon. Je lui répondis par écrit le jour même que, aussi bien en 1920 qu’en 1921 et 1922, on m’avait toujours demandé d’étudier l’occupation totale de la Ruhr. Je lui remettais ma note du 15 juin en lui indiquant les motifs qui me l’avaient fait préparer, et j’ajoutais que la Conférence du 17 août m’avait fait comprendre que la rive gauche du Rhin ne pouvait être soumise au régime de la Ruhr, et qu’en outre on ne pouvait établir aucune taxe dans la Ruhr. Dans ces conditions, «toute occupation de ce besoin houiller était illusoire.»
Aux Travaux Publics, je travaillais le 16 et le 17 avec Brunswick et Guillaume pour fixer les limites de l’occupation, de façon à trouver dans la zone occupée les ressources en coke nécessaires à la France. Cette solution était acceptée le 18 par Le Trocquer (voir note du 18 novembre). Celui-ci insistait d’autre part vivement auprès de la Commission des Réparations pour qu’elle n’accordât aux Allemands aucune réduction sur les allocations de charbon dues à la France.
Huit jours après (27 novembre), j’étais appelé à l’Élysée pour assister à une discussion sur la question de l’occupation de la Ruhr, discussion à laquelle participèrent, sous la présidence de Millerand, Poincaré, Maginot, Lasteyrie, Reibel, Barthou (Commission des Réparations), Tirard, Foch et Buat. Cette réunion fit beaucoup de bruit dans la presse. On voulut faire croire «qu’avant d’avoir conféré avec ses Alliés, le Gouvernement français avait pris des décisions d’une nature assez grave pour rendre inutile la Conférence de Bruxelles» annoncée pour le mois de décembre, et le dollar monta brusquement de «8 000 à 8 800 marks». (Petit Parisien, 29 novembre). Ces nouvelles furent démenties par un communiqué officieux (Débats du 29 novembre). «M. Poincaré a mis ses collègues (au Conseil du 28 au matin) au courant de la réunion qui s’est tenue hier (27 novembre) à l’Élysée, et au sujet de laquelle les informations les plus inexactes ont été publiées» (sic) (16). De longs articles dans les Débats (29 novembre) et dans le Petit Parisien (29 novembre) notamment, indiquaient la portée qu’il fallait attribuer à la réunion du 27: il ne s’agissait que d’études et de préparations en vue de la Conférence de Bruxelles. Les Débats ajoutaient autrefois que le Gouvernement était décidé à ne pas laisser passer l’échéance de fin d’année (réparations) sans agir et qu’il n’arrêterait pas ses décisions sans avoir causé avec ses Alliés et sans être d’accord avec eux (29 novembre).
Quelque fût le but réel de la réunion du 27, je reprenais le soir même avec Guillaume la question du personnel de la mission (17), puis avec Tirard, Voisin, Hermant, l’étude de l’occupation elle-même. Le 28, je revoyais aux Invalides le Maréchal Foch, Desticker, Voisin et Hermant (18), et c’est en tenant compte des directives de la Conférence du 27 novembre et de mes conversations ultérieures que je pus préparer (30 novembre), une note sur le programme d’une occupation partielle de la Ruhr, destinée à remplacer celle du 25 juin.
Elle se résume comme suit :
En prévision des désordres graves que la politique allemande permet de prévoir pour l’Allemagne tout entière, il parait sage, pour la vie et la tranquillité des Alliés, de maintenir l’ordre complet dans une partie de la Ruhr susceptible d’assurer à la rive gauche du Rhin et aux Alliés les tonnages de combustibles dont ils ont besoin, ou qui sont prévus par le traité de paix. Cette tranquillité paraît pouvoir être assurée par une occupation militaire analogue à celle de la rive gauche du Rhin. Aucune modification ne serait apportée à la vie industrielle du pays. Les allocations de charbon seraient assurées comme par le passé suivant les ordres de la Commission des Réparations Une mission d’ingénieurs, très peu nombreuse, composée uniquement de fonctionnaires, aurait pour but d’éviter tous les frottements entre les industriels et les autorités militaires, et de parer à toutes les difficultés.
Les besoins en charbon et en coke des Alliés et des territoires occupés étaient ensuite évalués, et la zone à occuper finalement délimitée. Elle s’étendait vers l’est jusqu’à une ligne Datteln Witten passant à l’ouest de Dortmund (19). Enfin les résidences des services techniques étaient toutes prévues.
Cette note servit à préparer un rapport de Le Trocquer du 4 décembre, pour la Conférence de Londres. Aux observations que j’avais présentées, et qui y sont à peu près textuellement reproduites, le Ministre en ajoutait deux. La France n’avait nul désir de prendre dans la Ruhr plus de charbon que ce qui lui était dû; donc il ne peut résulter de ce projet aucune inquiétude pour le commerce des charbons anglais. La zone occupée (Ruhr et rive gauche du Rhin) avec ses 13 millions d’habitants et toutes ses sources de richesse, pourrait aisément fournir annuellement, tant en nature qu’en espèces, 5 ou 6 milliards de francs au profit du Compte des Réparations. Ces impôts supplémentaires rétabliraient l’équilibre entre les prix de revient de l’Allemagne et ceux des pays à change élevé, l’Angleterre en particulier. On s’efforçait ainsi de démontrer aux Anglais que la mesure envisagée, non seulement ne pouvait pas leur être préjudiciable, mais offrait même pour eux certains avantages. Le «Temps» soulignait ce point le 8 décembre, car au taux de 36 000 marks par livre, la tonne de charbon allemand à la mine valait de 12 à 17 shillings, alors que le charbon anglais en valait 25 ½ à 29. En monnaie anglaise, les salaires allemands oscillaient entre 12 ½ et 16 shillings par mois. Quel était l’ouvrier britannique qui pourrait vivre à ce prix ?
À Londres, en août 1922, il avait été question d’une nouvelle réunion des gouvernements intéressés. Elle devait avoir lieu en décembre 1922 à Bruxelles. Les thèses françaises et anglaises y seraient discutées à nouveau. On renonça à cette réunion, et ce fut le 8 décembre, à Londres, que dans une Conférence à quatre (France, Angleterre, Belgique et Italie) les deux thèses s’affrontèrent de nouveau (Seydoux p. 115-116). L’accord ne put se rétablir. Une nouvelle Conférence fut annoncée pour le 2 janvier à Paris. Mais lorsque Poincaré revint à Paris le 12 décembre, sans l’approbation anglaise, «l’occupation de la Ruhr devint une certitude». Elle devait d’ailleurs être envisagée comme une conséquence d’un manquement de l’Allemagne aux obligations lui incombant, manquement constaté par la Commission des Réparations. La forme était ainsi sauvée.
Le 16 décembre, en soir, Le Trocquer me téléphonait de préparer pour la fin de l’année toutes les consignes relatives au personnel de la Mission de la Ruhr, et je me mettais aussitôt à ce travail avec Guillaume, Névejans, Daum, Langrogne, Rigaudias, Voisin et Hermant.
Ce travail aboutit à la rédaction de deux notes adressées au Maréchal Foch, indiquant l’organisation des services et demandant des précisions sur les rapports entre autorités civiles et militaires. J’insistais sur l’autorité dont la Mission civile devait jouir auprès de la population et surtout des industriels, et sur les répressions sévères dont tout manquement à son égard devait être la conséquence, enfin sur la responsabilité qui devait incomber aux communes à raison de tout trouble apporté sur leur territoire, à la régularité des services publics, eau, gaz, électricité, c’était les seuls dont j’eusse à m’occuper. Des instructions générales pour le personnel de la Mission étaient en même temps préparées (notes du 22 décembre).
D’autre part, en vue de l’examen des mesures à prendre, le «cas échéant», j’étais convoqué le 19 par Poincaré à une Conférence générale qui devait se tenir le 22 aux Affaires Étrangères, sous le présidence de J. Seydoux (20). A cette réunion les projets que chaque service avait préparé pour l’occupation de la Ruhr furent examinés, et l’on arriva à constater que cette entreprise entraînait le déplacement de 45 000 hommes, et des crédits extrêmement élevés. Il semblait que dans chaque service, la principale préoccupation avait été d’augmenter le personnel et de majorer les traitements et les indemnités diverses. C’était l’Allemagne qui devait tout payer, paraissait-on admettre, ce qui, en fait, était inexact. Poincaré s’éleva violemment contre cette attitude qu’il jugeait inadmissible (21).
Convoqué le 23 au soir par J. Seydoux, je retrouvais chez lui le Général Desticker. La question de paiement aux Allemands des charbons livrés à la Commission des Réparations ayant été à nouveau posée, je montrais à Seydoux que le Kohlensteuer actuel permettait à lui seul de payer ces combustibles a fortiori si on le majorait légèrement (note du 20 décembre). Puis Seydoux nous expliqua que par son ampleur, le programme du 22 était inadmissible, que jamais, notamment, les Anglais ne s’y rallieraient. Je lui exposais alors que si les Alliés étaient d’accord pour préciser d’une façon très nette leur volonté à l’Allemagne, tout l’appareil militaire envisagé jusqu’ici me paraissait inutile, et qu’une Mission civile peu nombreuse, imposée nettement par les Alliés, et acceptée par l’Allemagne, le tout pour éviter l’occupation militaire de la Ruhr, suffirait largement pour atteindre le but poursuivi (22). Il faudrait pour cela seulement que cette mission eût un chef responsable dépendant d’un Gouvernement (Paris), et non de la Commission des Réparations. Je reprenais ainsi les idées que je m’étais faites en 1920 à Berlin.
Le dimanche 24, à 10 heures du matin, une nouvelle réunion se tint aux Affaires Étrangères, avec Poincaré et les Ministres intéressés, plus Tirard, Desticker, Guillaume, Tannery. Poincaré insista encore sur les objections que soulevait la solution envisagée le 22 ; les Français n’allaient pas d’autre part dans la Ruhr pour en tirer les uns ou les autres, militaires ou civils, un profit personnel. Puis il lut une note de Seydoux relatant notre conversation de la veille. Cela me fût assez désagréable parce qu’il m’avait encore été impossible d’en parler à qui ce fut aux Travaux Publics. Je m’en plaignai à Seydoux le 27 décembre et celui-ci ne me parut pas très satisfait, lui non plus, de la manière dont Poincaré avait agi dans ce cas particulier. Mais ma solution parut intéressante à Poincaré et il me dit de la développer. Il demanda en même temps de préciser les ressources que l’on pouvait espérer trouver dans l’occupation de la Ruhr.
Diverses conversations avec Guillaume, Seydoux et Tannery, et les services de la H.C.I.T.R. (Hermant, Voisin et Giscard) aboutirent à la rédaction d’une note du 25 décembre 1922 sur l’organisation de la Mission:
«Les Alliés, accordant à l’Allemagne un nouveau moratoire partiel pour l’exécution des clauses financières du traité de paix, l’Allemagne accepte, entre autres conditions, la création, dans la Ruhr, d’un organe industriel de Contrôle, chargé de surveiller la répartition du charbon de la Westphalie et d’assurer la stricte exécution du programme des livraisons aux alliés et aux pays occupés de la rive gauche du Rhin, livraisons dont les quantités sont fixées par la Commission des Réparations et la H.C.I.T.R.
La nécessité de la création d’un pareil organe se justifie d’autant plus aujourd’hui qu’il importe davantage d’assurer la vie économique dans les pays de la rive gauche du Rhin, en Belgique, dans le Luxembourg et en France, au moment où l’on parait en droit de craindre des troubles sociaux dans l’Allemagne non occupée. Cet organe aurait d’autre part à étudier et à préparer toutes mesures propres à permettre aux alliés de trouver dans les territoires sur lesquels s’exerce leur action tout ou partie des sommes que l’Allemagne se déclare incapable aujourd’hui de leur remettre.» L’action de cet organe devait s’exercer sur les 2 rives du Rhin, qu’il était en fait impossible de séparer. Ce pouvait être, d’ailleurs, un organe interallié, mais ce devait être avant tout un organe d’exécution dépendant d’un gouvernement, le Gouvernement français, qui était le plus intéressé dans la question. Il fallait enfin que cet organe ait une autorité très réelle, et reconnue par tous dans les territoires sur lesquels s’exerçait son action.
Mon travail fut paraphrasé par Guillaume dans une note destinée à la Conférence de janvier. Il insistait tout spécialement sur les besoins de la France en charbon, et surtout en coke, pour justifier la création de l’organisme prévu, et après avoir reproduit mes propositions, ajoutait sous forme de conclusion: «Il est expressément entendu que cette mission ne pourra opérer sans protection militaire; que moyennant l’accord des Alliés et l’acceptation de l’Allemagne, tant au sujet des modalités de contrôle que des pouvoirs dévolus aux membres de la mission. Au cas où cet accord et cette acceptation ne pourraient être réalisés l’opération militaire serait indispensable. La Mission fonctionnerait dans les régions occupées, conformément au programme ci-dessus. Mais la nécessité d’exercer un contrôle plus immédiat sur les mines, comme sur les transports conduirait dans ce cas à fragmenter la Mission en plusieurs groupes résidant à … avec Direction Générale à Essen».
Une série de conversation avec de Margerie, Hermant et Voisin, permit de préciser divers points d’ordre purement financier (voir note sur la conversation du 26 décembre 1922). On admit ainsi que, tant que «le Reich chercherait à éviter la coupure entre l’Allemagne occupée et l’Allemagne non occupée», les Alliés n’avaient aucun intérêt à toucher des marks papier pour les besoins de l’armée, ou pour «payer aux mines les fournitures de combustibles imposées par la Commission des Réparations.»
Faire payer une partie du Kohlensteuer en devises étrangères paraissait au contraire intéressant (voir note du 2 juillet 1922, 2e partie, page 10). La main mise sur les forêts domaniales et sur les mines fiscales pouvait être avantageuse, à cause des produits que l’on en pouvait tirer; enfin, l’extension à la Ruhr du système des licences d’exportation de la Rive gauche du Rhin semblait également admissible et intéressant. En résumé, «l’opération de la Ruhr, sans nécessiter d’opération militaire et sans provoquer la coupure entre la partie de l’Allemagne sur laquelle s’exercerait l’action des Alliés et le reste du pays, serait de nature, tout en donnant certaines satisfactions à l’opinion publique, d’assurer, mieux qu’aujourd’hui, la régularité de la livraison du charbon aux alliés, et de leur permettre de récupérer, en dehors de livraisons en nature, une somme annuelle de 600 à 700 millions de francs papier. L’opération présenterait donc un intérêt réel». (Note du 26 décembre 1922).
Ces études aboutirent à une autre conclusion: il y avait grand intérêt à tous égards à ce que la Mission dépendît directement de la H.C.I.T.R. Cela lui conservait plus aisément son caractère interallié et permettait de traiter la Ruhr exactement comme les Pays rhénans. La promulgation des ordonnances que comportait toute cette nouvelle organisation était de ce fait facilitée, et il en était de même pour la perception des taxes. Cela n’empêchait pas d’ailleurs la mission d’être un organe d’exécution dépendant d’un chef responsable (voir note et lettre des 30 décembre 1922 et du 2-3 janvier 1923).
Cet ensemble de travaux fut encore examiné dans une conférence interministérielle tenue le 31 décembre aux Affaires Étrangères, sous la présidence de Poincaré, et finit par être condensé dans un programme pour la Conférence interalliée du 2 janvier, préparée par Seydoux (2 janvier 1923). (Voir sa publication aux Débats du 4 janvier). Après avoir résumé les demandes des Allemands, Seydoux étudiait le programme financier que l’on pouvait envisager et signalait la solution à laquelle s’arrêtait la France. Cette solution comportait toutefois la saisie de gages, saisie considérée comme indispensable, mais qui était étudiée (page 6) «de façon à éviter autant que possible toute occupation militaire nouvelle, sauf au cas où l’Allemagne ne se conformerait pas strictement à toutes les obligations que le programme envisagé lui imposait.» Les gages étudiés les semaines précédentes étaient ensuite énumérés. Il est inutile d’y revenir.
Ainsi donc, à la fin de l’année 1922 et bien que la Commission des Réparations. eût constaté en fin décembre 1922 (Débats du 28 décembre 1922) un manquement aux obligations de l’Allemagne, au sens du § 17 de l’annexe II du traité de paix (livraison de bois), le Gouvernement français ne proposait d’exercer sur ce pays qu’une pression dénuée de tout appareil militaire. Il dépendait de l’Angleterre qu’elle fût appliquée, car devant une décision unanime des Alliés, l’Allemagne se serait certainement inclinée. C’est un point sur lequel Poincaré a nettement insisté encore dans son discours à la Chambre des Députés du 11 janvier. (Temps du 15 janvier 1923). «J’ai montré (à la Conférence du 2 janvier) que si nous agissions en commun nous n’aurions sans doute pas besoin d’occupation territoriale»… «Les gages pouvaient être saisis en commun par les Alliés à l’aide de moyens purement économiques et, je le crois, sans aucune intervention de forces militaires, …, au cas où tous les Alliés auraient été d’accord pour les imposer»… «C’est seulement pour le cas où l’Allemagne se serait mise en travers de ce programme… que j’avais prévu, comme sanction éventuelle, l’occupation militaire des districts d’Essen et de Bochum.»
Ici encore, comme en 1914, l’Angleterre ne voudra malheureusement pas prendre une décision qui aurait permis d’éviter toute intervention de l’armée. Elle se bornera à présenter un plan inspiré, a-t-on dit, pour Lord d’Abernon et certains financiers germano-américains. (Débats du 4 janvier 1923), et inacceptable à tous égards. Une fois de plus, ces grandes conférences, où des chefs de gouvernement s’abordaient directement et publiquement sans qu’aucune préparation préalable eût rapproché les points de vue, et sans leur laisser la possibilité de revenir sur de premières déclarations, se montraient incapables d’aboutir à une solution pratique.
3.1.2 - L'occupation de la Ruhr 1923
Période du 2 au 16 janvier 1923.
«La première séance de la Conférence interalliée de Paris (2 janvier 1923) fut pour le Gouvernement français«une déception» (Débats du 4 janvier) : l’Angleterre rejetait sans discussion ses propositions et les remplaçait par un plan inadmissible. (Débats du 5 janvier, observations de Poincaré). Dans ces conditions, il fallait renoncer à faire accepter par l’Allemagne l’organisation d’un contrôle dénué de tout appareil militaire. Aussi Guillaume, puis Le Trocquer, me téléphonaient-ils de reprendre de suite les études concernant la solution militaire et d’alerter tous les ingénieurs qui devaient faire partie de la «Mission de Contrôle» (3 janvier). On me demanda d’autre part d’assumer la direction de la Mission. Je rappelai en vain à Guillaume ce que je lui avais dit quelques mois auparavant sur l’impossibilité où j’étais d’envisager un pareil voyage en hiver. Il me répondit que je n’aurais certainement que quelques jours à y passer; si ma santé l’exigeait, je pourrais rentrer à Paris dès que le travail de la «Mission de Contrôle» serait organisé. Dans ces conditions je m’inclinai.
Convoqué par le Général Desticker, j’assistai le 4 janvier à une conférence présidée par le Maréchal Foch (y assistaient également les Généraux Buat et Ragueneau, et le Colonel Barattier, chef d’état-Major du Général Dégoutte (4 janvier). Tous les détails pour l’occupation de la ligne verte (voir note du 30 novembre 1922, 1ère partie, p.25 note 19) furent précisés. Cette ligne passait entre Essen et Bochum. Foch en profita pour critiquer le tracé de la ligne arrêtée par les Travaux Publics et destinée à satisfaire tous les besoins des métallurgistes français, belges et luxembourgeois, qui lui paraissaient avoir des appétits exagérés. Comme suite à cette conférence, je lui remis le 5 des propositions définitives pour l’organisation, dans l’intérieur de la ligne verte, de la «Mission de Contrôle.»
Chez J. Seydoux, le 5 janvier, (voir note Seydoux relative et 5 janvier) nous étions avisés que la collaboration belge nous était assurée ; que le cadre de l’organisation civile, tel qu’on l’avait arrêté en décembre (charbons, forêts, douanes, impôts, licences, etc.) était maintenu ; mais que les ordonnances créant la «Mission» seraient signées par le Général Dégoutte, en accord avec la Haute Commission Interalliée des Territoires Rhénans (H.C.I.T.R.). L’attitude des Anglais ne permettait pas à Tirard d’intervenir lui-même (1).
On arrêta ensuite en commun le texte de ces ordonnances, en prévoyant deux rédactions, pour tenir compte des décisions possibles de la Commission des Réparations au sujet de la constatation d’un manquement de l’Allemagne à ses obligations (livraisons de charbon), telles qu’elles résultaient du traité de paix. Le Gouvernement français admettait que la constatation de ce manquement constituerait un argument de plus en faveur de l’occupation. Le Trocquer fournissait d’ailleurs à ce moment des arguments à la Commission des Réparations (note du 8 janvier) pour la décider à faire cette constatation. (2)
Le 7 janvier à 16 heures, Le Trocquer réunit aux Travaux Publics tous les ingénieurs de la «Mission de Contrôle» alors à Paris. Il leur donna quelques conseils sur l’attitude qu’ils auraient à avoir dans la Ruhr, et insista vivement sur les besoins avec un premier groupe d’Ingénieurs français par la gare du Nord (train de 21h55). Nous arrivions à Cologne le 8 janvier à 9h du matin et en repartions le jour même pour Düsseldorf à 12h. à 13h nous arrivions à destination.
Un second groupe, parti également de Paris, arriva à Düsseldorf le 9 janvier. Les ingénieurs qui venaient de la Sarre se rendirent directement à Düsseldorf : Frantzen notamment m’y rejoignit le 8 à 21h. (C. à G. 10 janvier).
Les Gouvernements belge et italien ayant manifesté le désir de participer à la «Mission de Contrôle», le gouvernement français avait télégraphié à Bruxelles et à Rome pour que l’ingénieur, ou les ingénieurs, qui devaient se rendre dans la Ruhr arrivassent le plus tôt possible à Düsseldorf, où ils devaient se mettre en relation avec moi. (Lettre du Président du Conseil du 8 janvier).
La «Mission de Contrôle» fut ainsi complétée à partir du 10 janvier par un Ingénieur Italien, Severino Mongini, remplacé à dater du 21 février par Angelo Baraffaël, ingénieur en chef des Mines du district de Rome, ancien élève de
l’ École des Mines de Paris (3). Les rapports avec ces ingénieurs furent toujours très agréables; leur situation à Essen était assez singulière. Ils faisaient partie de la «Mission de Contrôle»; mais comme les troupes italiennes ne participaient pas à l’occupation, le Reich continua à fournir à l’Italie les tonnages de combustibles prévus par la Commission des Réparations (C. à G. 17 janvier). Ce fut par Baraffaël que j’appris à connaître en détail les excellents résultats obtenus en politique par le traitement à l’huile de ricin, inauguré par les fascistes.
La délégation belge, beaucoup plus nombreuse que la délégation italienne, arriva à Düsseldorf le 11 janvier et me fut présentée par le Colonel Mahieu, de la H.C.I.T.R. (C. à G. 12 janvier). Elle était accompagnée par M. Lebacqz, Directeur Général des Mines au Ministère belge. Le premier chef de cette délégation, ingénieur en Chef des Mines à Liège, se montra au début excessivement méticuleux. Il rentra en Belgique au bout de quelques jours et je n’eus avec ses successeurs Leduc, Colson, Hennecart et Habets, qui se relayaient les uns et les autres à Essen, que des relations extrêmement agréables. J’eus le soin de les consulter sur tout et de les mettre toujours en avant, notamment lors de discussions assez pénibles avec les Hollandais (4) et au moment des déstockages. Une seule question aurait pu nous diviser, la constitution du Comité Directeur de la Mission, chargé d’établir le programme des livraisons de combustibles (nombre de voix à attribuer à chaque pays). Il fut entendu d’un commun accord que les décisions sur ce point seraient prises à Paris et à Bruxelles (G. à C. 12, 17 et 19 janvier – Note de Paris du 15 janvier – Lettre de Paris de l’Ambassade de Bruxelles du 18 janvier – G. à C. 18 janvier). Cette Commission n’eut d’ailleurs jamais à se réunir pendant mon séjour en Westphalie.
Personne ne paraissant nous attendre à notre arrivée à la gare de Düsseldorf, j’y laissai collaborateurs et bagages et je me mis à la recherche de la place (Général Simon), d’où le renvoya au Commissaire régulateur de la gare. Ce dernier était tranquillement installé dans son bureau et attendait patiemment notre visite. Il nous donna des billets de logements pour trois hôtels du quartier de la gare où nous nous installâmes tant bien que mal. Ma chambre à l’Hôtel Royal (5.janvier) était à ce point modeste que, recevant quelques jours plus tard chez moi le Général Dégoutte, je ne pus lui offrir qu’une chaise, alors que les officiers qui l’accompagnaient et moi nous nous installions, qui sur ma malle, qui sur mon lit. On n’avait évidemment pas recherché à rehausser beaucoup l’éclat de l’arrivée de la «Mission de Contrôle».
Le 9 au matin, je prenais contact avec le Général Denvignes, délégué administratif de la tête de Pont de Düsseldorf (5). Je lui présentai la Mission, lui indiquai son rôle et son but, et insistai sur la nécessité de lui donner au début de l’autorité, par l’application très stricte de sanctions sévères à toute désobéissance à ses ordres ou à ses instructions. Il me parla de ses très bonnes relations avec les métallurgistes de la région (Phoenix notamment), dont il obtenait, disait-il, tous les renseignements qu’il désirait avoir.
Mais en cherchant à lui faire donner quelques précisions, je pus vite conclure qu’il était aisé de lui donner toute satisfaction: les renseignements techniques demandés par le Général Denvignes étaient à peu près nuls.
À 14h le Général Dégoutte, Commandant l’armée du Rhin, me reçut dans son wagon en gare de Düsseldorf. Il arrivait de Mayence et n’avait pas encore connaissance des instructions me concernant. Je lui remis (C. à G. 10 janvier) diverses pièces que venait de m’apporter de Coblence l’ingénieur en chef d’Artillerie Navale Voisin, que le Haut Commissaire de la République Française dans les Provinces rhénanes, Tirard, détachait auprès de moi pour assurer ma liaison avec le Haut Commissariat (Ordre de Mission du 7 janvier). Parmi ces pièces se trouvait une lettre du 8 janvier que m’adressait le Président du Conseil, Ministre des Affaires Étrangères, lettre à laquelle se trouvait annexé «le texte de deux notes qui constituaient les pouvoirs de la Mission que j’allais remplir à Essen. (6) Ces deux notes devaient être transformées par le Général Dégoutte en arrêtés et notifiées aux autorités allemandes.» Arrêtés et notifications ne pouvaient d’ailleurs être signés tant que la Commission des Réparations n’aurait pas statué sur une demande de «constatation de manquement de l’Allemagne en ce qui concernait les livraison de charbon.»
Les ingénieurs et fonctionnaires de la «Mission de Contrôle (7) des Mines et des Usines des Territoires occupés» recevaient par ces arrêtés «pleins pouvoirs» pour se faire communiquer «tous renseignements qu’ils jugeraient utile de demander». Ils avaient «le droit de circuler sur toute l’étendue du territoire occupé, de pénétrer dans les bureaux, mines, usines, gares, etc. enfin d’y consulter tous renseignements statistiques ou autres.» «Sous peine de sanctions sévères» le personnel de l’administration allemande et celui des établissements industriels considérés devaient se mettre «à leur entière disposition» pour l’accomplissement de leur service et se conformer aux ordres qu’ils en recevraient, notamment aux états de répartition de combustibles et aux déroutements des wagons et péniches qu’ils jugeraient bon d’établir.
Tous les programmes de répartition établis ou exécutés jusque là par le R.W.K.S. devaient être soumis à l’approbation de la «Micum», qui pouvait les modifier, si elle le jugeait nécessaire. Toute infraction à ces dispositions devait également «entraîner des sanctions sévères, indépendamment des déroutements de trains et péniches qui pourraient être ordonnés par la Mission.»
La «Micum» ne pouvait évidemment exercer son action que si, dès le premier jour, son autorité était reconnue. C’est un point sur lequel j’avais à maintes reprises insisté à Paris dans les derniers mois de 1922 ; dans ma première conversation avec le Général Dégoutte, je revins longuement sur ce point. Je précisai d’ailleurs cette question par une note écrite
(9 janvier) : «en prévision des difficultés que peuvent chercher à créer les industriels ou les fonctionnaires, ces ordonnances doivent prévoir des sanctions personnelles (amendes, ou prison, ou expulsion) pouvant jouer sans délai. Il importe en effet pour le succès de l’opération que, dès le premier jour, toute tentative de résistance soit brisée.» J’ajoutais, enfin, qu’en portant ces ordonnances à la connaissance des intéressés, il me semblerait bon que l’autorité militaire les commentât dans le sens précédent.
De ce premier contact avec l’autorité militaire, il me resta une impression assez nette, et elle ne fit que se confirmer plus tard. Notre arrivée n’était pas vue avec beaucoup de plaisir par l’armée d’occupation. Celle-ci menait en Rhénanie une vie très tranquille; peu d’occupations; peu de contacts avec la population, ou avec les autorités locales; par suite peu de difficultés spéciales. Elle n’avait jamais eu à s’occuper de la question des réparations, du charbon notamment. Pour peu qu’à l’avenir les Allemands ne nous donnassent pas entière satisfaction, on pouvait craindre des ennuis. Ils motiveraient forcément une intervention de l’armée. Le calme et la tranquillité absolue dont on jouissait depuis deux ans sur les bords du Rhin risquaient par suite d’être compromis et nous allions être des «gêneurs».
Le 10 au matin, j’eus connaissance d’un télégramme de la Guerre avisant Düsseldorf de la décision de la Commission des Réparations (Constatation du manquement de l’Allemagne). Le texte de la proclamation (8) à la population, le texte des ordonnances relatives à l’organisation et aux pouvoirs de la «Micum» purent alors être arrêtés définitivement. Je préparai d’autre part pour le Général Denvignes des notes précisant ce qu’il y aurait intérêt à dire aux industriels allemands, lors du premier contact avec eux (notes du 10 janvier).
Au cours de la journée, nous fûmes avisés par Frange, de l’Office des Houillères Sinistrées (O.H.S.) à Essen, que la R.W.K.S. avait brusquement quitté Essen en chargeant en toute hâte ses archives sur des camions automobiles et qu’il se retirait à Hambourg (Télégramme C. à Paris 13.I. Note Rongy du 11 janvier, C. à G. 11.janvier). La situation à Essen devenait préoccupante et il pouvait y avoir intérêt à protéger les Français qui s’y trouvaient (Conversation avec le Colonel Barattier du 10 janvier).
À une conférence présidée par le Général Dégoutte à 19 heures, il fut entendu que l’armée du Général Henrys pénètrerait dans la Ruhr le 11 janvier et que, le 12, au matin la «Micum» irait à Essen (C. à G. 11 janvier).
On a vu que le 10 dans la soirée et le 11 dans la matinée, la «Micum» avait été renforcée par l’arrivée d’un ingénieur italien et de la Mission belge. Je pus prendre aussitôt contact avec mes nouveaux collaborateurs (C. à G. 11 janvier), et cela leur permit d’assister à la réunion provoquée par le Général Denvignes pour mettre autorités et industriels allemands au courant des ordonnances du 11 janvier fixant le rôle et les pouvoirs de la «Micum». (Télégramme C. à G. 11 janvier – C. à G. 11-12 janvier – Temps du 13 janvier). Ce premier contact fut correct. Un essai de protestation du «Regierungs Pressident» de Düsseldorf fut arrêté de suite par le Général Simon; nous nous transportâmes tous ensemble ensuite au siège du «Stahlbund», où le rôle de la Mission, en ce qui concernait spécialement les métallurgistes, fut exposé et précisé conformément à ma note du 10 janvier : la Mission ayant à assurer la répartition du charbon devait connaître les besoins des usines et, pour cela, avoir sur la production des renseignements que les statistiques allemandes ne fournissaient plus depuis quelques années. Les métallurgistes ne refusèrent pas de répondre au questionnaire qui leur avait été annoncé, et ce nouveau contact avec les Allemands laissa ; lui aussi, une impression favorable.
Malheureusement, le 11 au soir, d’autres préoccupations intervenaient. Frange téléphonait d’Essen que le R.W.K.S. faisait arrêter toutes les expéditions à destination de la France et de la Belgique et en provenance des bassins de la Ruhr et d’Aix-la-Chapelle, et que le Reich avait enjoint aux chemins de fer de refuser tout transport de charbon pour ces deux pays. (Télégramme C. à Paris à 15h et 20h45. – Instructions de Berlin d’après l’Ambassade de France à Berlin 11 janvier – Note de l’O.H.S. du 12 janvier. Compte-rendu du Contrôleur Estignard du 12 janvier). C’était là le contre coup de l’entrée des troupes dans la Ruhr.
L’entrée des troupes françaises dans la Ruhr, et à Essen en particulier, s’était faite dans la matinée du 11 janvier sans provoquer aucun incident (9). Le grand chef de la maison Krupp avait reçu lui-même le Général de Division Fournier à son arrivée dans la Villa Hügel de Bredeney (10), résidence de Krupp assignée comme logement au Général de Division, en lui disant que lorsqu’on avait la charge de 50 000 ouvriers on ne pouvait prendre la responsabilité de les abandonner et de les laisser chômer (C. à G. 12.janvier). Les journaux locaux critiquaient d’ailleurs assez sévèrement l’attitude opposée du R.W.K.S., qu’ils comparaient à la fuite de Guillaume II en novembre 1918.
L’occupation d’Essen était d’ailleurs extrêmement discrète ; les troupes étaient cantonnées dans les villages de la bordure sud du bassin, autour de Bredeney, et il n’y avait à Essen même qu’un poste peu important et assez dissimulé. Le contact entre soldats et ouvriers était ainsi réduit au minimum.
Dans ces conditions, je pus partir le 12 à 8h30 pour Essen avec quelques-uns de mes collaborateurs, Frantzen, Aron, Daum, Garnier, etc. et mes collègues belge et italien. Il était indispensable de mettre ces derniers aussi en avant que possible : ils avaient été froissés (voir p. 4) la veille de n’avoir pas été cités par un journal allemand dans un compte-rendu de la séance du 11 à Düsseldorf (Conversation avec le Général Fournier du 13 janvier). On avait pensé que nous n’irions ce jour-là que pour quelques heures à Essen, quitte à nous y installer définitivement le lendemain. Personnellement, j’étais bien décidé à rester à Essen après y être rentré, et c’est ce que je fis.
Nos autos nous conduisirent directement (12 janvier) à l’Hôtel de Ville d’Essen (10h). Les autorités militaires (Généraux Simon et Denvigne) y avaient convoqué, comme la veille à Düsseldorf, des représentants des autorités locales et des principales organisations patronales de la région pour leur donner connaissance des ordonnances du 11 janvier et pour les commenter en tenant compte d’une note spéciale que je leur avait remise le 10 janvier. Cela fait, tandis que Frantzen et Garnier se rendaient avec les métallurgistes au siège du «Roheisenverband», je me dirigeai avec Aron vers le siège du R.W.K.S. (C. à G. 13 janvier).
J’ai déjà dit que le R.W.K.S. avait quitté Essen pour Hambourg le 9 janvier. On annonçait partout sa prochaine dissolution; mais, en attendant, il laissait entendre que si les Français ne s’occupaient de rien dans le bassin houiller, il serait assez disposé à engager avec eux des pourparlers pour leur vendre du charbon en remplacement de ceux dû au titre des réparations. (Nouvelles de Berlin transmises le 13 janvier par l’O.H.S. d’Essen). En attendant, il donnait aussi à ces adhérents des instructions pour l’envoi à des tiers des charbons dû à l’entente. Le Reich avisait d’autre part les mines qu’il ne payerait plus les charbons délivrés aux Alliés et interdisait aux chemins de fer de se prêter à tout transport de combustibles destinés à la France et à la Belgique. Par contre, on nous télégraphiait de Paris (12 janvier) que les syndicats ouvriers ne paraissaient pas approuver tous l’attitude intransigeante du Reich et que certains industriels, comme Frédéric Thyssen et Krupp, étaient loin de pousser, comme Stinnes et d’autres, aux mesures violentes.
Au siège du R.W.K.S. je ne trouvais personne qui pût me répondre sur la question charbon. Les mines d’usines s’y trouvaient seules représentées, et par des employés des usines seulement. Je remis en conséquence, séance tenante, au président du «Bergbauverein», seul charbonnier qui fût présent, l’invitation d’avoir à convoquer au siège du R.W.K.S., et pour le samedi 13 janvier, à 10 heures du matin, une quinzaine ou une vingtaine de directeurs ou représentants des principales mines de la région.
Frantzen au contraire avait reçu un accueil correct au Roheisenverband et avait pu remettre ses questionnaires aux intéressés. Ceux-ci ne firent aucune difficulté pour fournir les renseignements demandés (11). Tous les ingénieurs de la «Micum» se retrouvèrent ensuite au «Kaiserhof» où leur logement devait être assuré.
L’après-midi du 12 fut consacrée par moi à des visites (C. à G. 13 janvier). Je pris contact avec le Général Fournier, commandant la division dont dépendait Essen. Il mit à ma disposition ses moyens de communications télégraphiques et téléphoniques, mais ne put transmettre à Paris une dépêche chiffrée rendant compte de ma matinée. Je dus la faire porter à Düsseldorf, d’où elle ne put partir qu’à 1 heure du matin le 13 janvier. Les transmissions entre la Ruhr et Paris n’étaient pas rapides.
Le Général Payot, grand chef des chemins de fer aux armées (D.G.C.R.A.), que je vis ensuite, me rappela tout d’abord qu’au cours de l’hiver 1882-83, nous avions tourné en rond ensemble dans les cours de St-Louis. Il s’y préparait à St-Cyr, tandis que j’y achevais mes Spéciales. Prévenu par Aron de son caractère et de sa successibilité excessive, craignant qu’il ne vît de mauvais œil la «Micum», qui se trouvait placée en 1923 en dehors de son autorité, alors qu’en 1920 les services chargés de l’exploitation de la Ruhr devaient exclusivement dépendre de lui (voir p. 2), je cherchai à être particulièrement aimable à son égard, insistant sur la nécessité absolue où j’étais de trouver de l’aide dans ses services, et faisant ressortir que tout ce que la «Micum» ferait de bon ne serait fait que grâce à lui. Il insista de son côté sur la maîtrise absolue qu’il exerçait sur les chemins de fer allemands et me promit de leur faire faire tout ce que je désirerais. J’en profitai pour lui parler aussitôt de la question des houillères vides, que je savais préoccupante. Il fut entendu que je mettrais dès le lendemain Rigaudias à sa disposition pour suivre cette question, en collaboration avec ses officiers. (Rigaudias 13 janvier).
Cette amabilité débordante du Général Payot ne devait pas survivre aux premières difficultés auxquelles il se heurta par la suite. Il obtenait tout évidemment des Allemands, tant qu’il ne leur demandait que quelques rares transports militaires, ou de temps en temps un train spécial pour lui, soit, au total, à peu près rien. Dès qu’il s’agit de donner des ordres pour des transports de charbon, la situation changea.
Mes collègues belges et italien m’avaient dit qu’ils rentreraient le soir même à Düsseldorf. Je comptais dans ces conditions faire le lendemain, avec eux, une visite officielle à l’Office d’Essen de la Commission des Réparations. J’appris, après avoir vu Payot, qu’ils s’y étaient rendus sans moi, et pour que mon absence ne prêtât pas équivoque, j’allais les y retrouver (12.1). Je n’avais pu faire préciser avant mon départ de Paris la situation de la «Micum» vis-à-vis de cet organisme de la Commission des Réparations et j’avais déjà insisté auprès de Guillaume (C. à G. 12-13 janvier) pour avoir des précisions sur ce point. J’aurais évidemment préféré les avoir reçus avant de faire cette visite. Tout le monde fut-il d’ailleurs très heureux de me voir arriver ainsi, au milieu d’une conversation déjà engagée? Je me le suis demandé depuis.
Ce ne fut que quelques jours plus tard que j’eus connaissance d’une correspondance échangée entre Poincaré et Barthou au sujet de la coexistence à Essen de la «Micum» et de l’Office de la Commission des Réparations dans cette ville. Elle montrait la très grande référence qu’affichait le Gouvernement français vis-à-vis de la Commission des Réparations. La réponse de cette Commission (avis du 12 janvier) était d’ailleurs peu nette : l’Office d’Essen pouvait entrer en rapports avec la «Micum», lui communiquer le programme de janvier, et au besoin les renseignements statistiques, qu’elle ne trouverait pas dans les bureaux du R.W.K.S.. C’était, comme on le voit, assez peu de chose. Guillaume me signalait d’ailleurs (18 janvier) qu’il y avait là (du côté de cet office) des susceptibilités à ménager.» La question devint d’ailleurs très vite sans intérêt aucun, par suite de l’arrêt des livraisons au titre des Réparations.
Dans la soirée, je fus rejoint à Essen par Tannery, Inspecteur des Finances, que j’avais laissé le matin à Düsseldorf. Nous nous mîmes d’accord sur ce qu’il pourrait y avoir lieu de dire aux Allemands le 13 janvier (C. à G. 13 janvier).
J’avais toujours soutenu à Paris que, si nous étions amenés à causer avec les mines en dehors de l’action du Reich, nous ne pouvions obtenir d’elles des charbons de réparations qu’à la condition de les leur payer dans les conditions où le Reich les leur avait jusque là payés lui-même. L’opération pouvait d’ailleurs n’être pas onéreuse pour les Alliés, puisque le montant du «Kohlensteuer» dépassait largement la valeur de ces charbons. Étant donné ce que nous savions au début de 1923 des décisions du Reich, puis de l’état d’esprit du R.W.K.S. et de certaines mines tout au moins, on pouvait s’attendre à voir les Allemands nous offrir de traiter individuellement avec nous, quitte à soulever la question du paiement du charbon.
Pour permettre la reprise rapide des expéditions, et c’était à cela qu’il fallait s’attacher avant tout, il était indispensable de leur répondre de suite, et on ne pouvait envisager d’en référer à ce moment aux gouvernements alliés. Dans ces conditions il fut entendu avec Tannery que, si la question se posait, je répondrais aux Allemands que les dispositions seraient prises pour leur régler les charbons fournis, comme le Gouvernement allemand les leur avait réglés jusque là; puis, qu’à une demande de précision sur ces payements, je répondrais en leur demandant à mon tour de me donner des indications sur la façon dont le Reich avait effectué dans ce sens le 12 au soir et mit aussitôt à l’étude la perception du «Kohlensteuer» par les autorités de l’occupation.
L’occupation actuelle (liseré vert) (12) permettait-elle d’assurer des perceptions suffisantes pour payer toutes les livraisons aux Alliés ? C’est ce que nous examinâmes le 13 au soir avec Tannery et Poisson. L’étude poursuivie le 15 nous montra qu’il fallait pousser l’occupation jusqu’au liseré rouge envisagé le 30 novembre 1922. (ligne passant entre Bochum et Dortmund). La perception du Kohlensteuer fut régularisée à la suite d’instructions de Paris en date du 16. (Lettre Le Trocquer du 16 janvier. Télégramme du 15 à Coblence, Bruxelles, Londres et Rome).
Le 13 à 10 heures, tous les intéressés se retrouvent au siège du R.W.K.S. La délégation allemande était nombreuse : presque toutes es mines importantes étaient représentées. Ce fut Fritz Thyssen qui parla presque constamment au nom des exploitants de houille. J’ouvris la séance en disant qu’à mon arrivée à Essen, j’avais appris que, sans préavis, toutes les livraisons aux Alliés avaient été arrêtées et que je demandais la raison d’une mesure aussi insolite. Thyssen répondit que c’était sur l’ordre du Reich que les livraisons avaient été suspendues, qu’il ne pouvait que s’y conformer pour être sûr, notamment, de conserver l’estime de M. Millerand, qu’il connaissait très bien, ajouta-t-il.
Sans laisser la discussion s’égarer sur des questions de principes, je lui fis observer qu’il devait actuellement se conformer aux arrêtés du 11 janvier, que, moi, j’avais à les faire appliquer, qu’en conséquence j’invitais les Allemands à reprendre leurs expéditions aux Alliés comme par le passé, et qu’au besoin je leur remettrais dans ce but des ordres écrits. Thyssen aborda alors le sujet que Tannery et moi avions prévu : les anciens accords n’existent plus, le Syndicat a en effet disparu ; mais à la rigueur les mines pourraient traiter isolément et comme tonnages et comme prix.
Je lui répondis aussitôt que j’étais autorisé à lui dire que les dispositions seraient prises pour que ces livraisons fussent payées aux Allemands, comme elles l’avaient été dans le passé. Puis, comme il insistait pour connaître ces dispositions, je lui dis qu’il était au préalable nécessaire de me préciser les conditions dans lesquelles ces paiements avaient été faits jusque là par le Reich; qu’une délégation de la réunion actuelle pourrait étudier cette question lundi 15 au matin, étant entendu que les livraisons auraient été reprises ce jour-là sur le pied normal.
Pendant deux heures les Allemands essayèrent d’obtenir des précisions plus grandes. Je me bornai à leur répéter indéfiniment la même phrase. Deux interruptions de séance leur permirent de chercher entre eux une solution et de m’apporter une déclaration écrite. Je refusai d’ailleurs de laisser introduire dans cette déclaration toute allusion à des autorisations venant de Berlin (13).
Le lundi matin à 9 heures la délégation allemande attendue, présidée par Thyssen, se présenta au bureau du R.W.K.S. et nous déclara que, sur l’ordre de son Gouvernement, elle revenait sur ses déclarations de l’avant-veille. Comme elle demandait alors à me parler, je lui fis répondre, d’accord avec les délégués belges et italien, que j’étais prêt à causer avec chacun de ses membres pour ses affaires personnelles, quand les livraisons seraient reprises, mais pas auparavant.
Le parti de la violence l’emportait donc sur le parti modéré, représenté par Thyssen et Krupp, et entraînait l’Allemagne toute entière dans une aventure qui devait lui coûter terriblement cher. (Télégramme C. à T.P. du 15 janvier).
On me reprocha beaucoup par la suite de la déclaration que j’avais faite le 13 janvier. Le Général Dégoutte, en particulier, me dit le 14 que j’avais fait la part trop belle aux Allemands. Je n’ai jamais regretté d’avoir fait alors la seule proposition qui pût avoir quelques chances d’assurer la reprise immédiate des expéditions de charbon en France et qui nous plaçait, vis-à-vis de l’Europe, dans une position aisée à défendre.
La décision prise par les Allemands le 15 janvier ne pouvait d’ailleurs qu’améliorer encore cette position.
La déclaration des Allemands ne comportait qu’une réponse (voir télégramme d’Essen et de Paris du 15 janvier – C. à G. 15 janvier): un ordre écrit fut remis à chacun des délégués présents d’avoir à reprendre immédiatement ses livraisons aux Alliés, toute désobéissance aux ordres donnés devant, après constatation, comporter une sanction très sévère. Si l’autorité de la «Micum» n’était pas en effet immédiatement reconnue, son action devenait impossible. C’était dans ce sens que j’avais toujours parlé à Paris en fin 1922 début 1923; c’était ce que j’avais dit au Général Dégoutte lors de nos premiers entretiens. Ce fut dans le même sens que je télégraphiai le 15 aux Travaux Publics et que j’écrivis à Guillaume.
Paris me répondit le même jour : «Indispensable vous entendre avec Général Dégoutte pour que aussitôt constatation contravention à vos ordres sanctions sévères soient immédiatement prononcées.» Puis talonné par les besoins de charbon et répétant d’ailleurs ce qu’il m’avait dit le 7 au soir à Paris, Le Trocquer ajoutait : «Indispensable pour que mesures soient prises pour reprendre dès demain livraisons entente, vous entendre avec Général Dégoutte et Général Payot pour au besoin procéder à réquisitions et déroutements.»
Lorsque, le 15 dans l’après-midi, je parlai dans ce sens au Général Dégoutte, je le trouvai très hésitant à envisager l’application de sanctions (C. à G. 16 janvier). Tout au plus admettait-il d’abord qu’une augmentation du montant des livraisons pût constituer la «sanction sévère» réclamée. Ce ne fut qu’après une longue et vive discussion qu’il admit que je ferais constater le 16 au matin la non exécution des ordres donnés. Lorsque le 16 au soir (C. à G. 17 janvier) je lui apportai cette constatation «je le trouvai plus hésitant encore sur la question des sanctions immédiates. Il paraissait craindre que des arrestations ne provoquassent la fermeture d’usines. Tout au plus paraissait-il admettre de nouvelles réquisitions. Je lui fit remarquer que la situation actuelle ne pouvait se maintenir, l’entrée des Alliés dans la Ruhr ayant pour les Allemands l’avantage énorme de mettre à leur disposition les 16 à 1 800 000 tonnes des livraisons à l’entente (14), et leur permettant de constituer des stocks et d’éviter l’achat de charbons anglais. Il fallait donc des sanctions rapides. Comme on ne pouvait songer à des sanctions personnelles pour tous les directeurs de mines, il fallait en envisager pour les six premiers auxquels des ordres fermes avaient été donnés, et cela à titre d’exemple. – Le Général Dégoutte finit par admettre ce principe, et les six intéressés étaient, ou allaient être, avisés qu’ils étaient sous le coup d’une information en conseil de guerre, cela sans arrestation préalable ni demande de caution.»
Malheureusement ce ne fut qu’avec beaucoup de lenteur que l’autorité militaire engagea des poursuites contre les six industriels faisant partie de la délégation du 15 janvier. Ils ne furent convoqués que le 20 au Quartier Général du Général Fournier à Bredeney. Leur inculpation leur fut alors notifiée; puis on les prévint qu’un mandat d’arrêt avait été lancé contre eux, et qu’en conséquence ils étaient mis en état d’arrestation. «Cet acte d’énergie, auquel ils ne semblaient pas s’attendre, (le «Matin» du 21 janvier), les troubla visiblement.» Transférés à Mayence, leur jugement fut encore retardé jusqu’au 24. (Débats des 25-26.).
À la question sont-ils coupables d’avoir refusé d’obtempérer à l’ordre régulièrement donné par les autorités françaises de poursuivre leurs livraisons de charbon, le Conseil de guerre répondit «non» à l’unanimité; mais, à l’unanimité également, il répondait «oui» à la question subsidiaire: les accusés sont-ils coupables de n’avoir pas obtempéré à l’ordre de réquisition qui leur avait été adressé par les autorités militaires leur prescrivant de continuer à assurer les livraisons de charbon. En conséquence, et tenant compte de ce que les accusés bénéficiaient de circonstances atténuantes, le Conseil de Guerre de Mayence prononçait contre eux des amendes basées sur l’importance des livraisons qui auraient dû être effectuées.
Ce jugement (15) admettait ainsi que l’obéissance aux ordres de Berlin pouvait faire bénéficier les inculpés de circonstances atténuantes. L’amende qui les frappait n’avait en fait aucune valeur dans un pays où le gouvernement émettait, à jet continu, des billets de banque. Ce jugement n’était d’autre part pas fait pour donner une autorité quelconque aux nouvelles autorités locales et à la «Micum» en particulier. On me paraissait avoir à Paris une autre idée de ce que devaient être les sanctions. «Dès que l’ordre écrit se heurta à un refus, (Lettre Le Trocquer du 18 janvier), il faut requérir de l’autorité militaire la constatation immédiate et la sanction. Toute hésitation est considérée comme une faiblesse, et toute faiblesse peut faire durer la résistance.»
Le 15 janvier au matin, au moment où Thyssen se préparait à prévenir la «Micum» que, sur l’ordre du Reich il désavouait l’accord du 13, les troupes françaises n’avaient pas dépassé le liseré vert. On avait toutefois déjà repris l’étude d’une avance ultérieure, soit au point de vue du tonnage de charbon qu’il était bon de s’assurer (Télégramme du 12 et notes Rigaudias et Langrogne du 14.1), soit au point de vue de la perception du «Kohlensteuer» dont le montant devait servir à payer aux exploitants les livraisons de charbon. (Conversation Tannery du 13; Débats du 16.1,lettre Le Trocquer du 16. 1 et pièces annexes). La nouvelle attitude prise par les exploitants de mines hâta l’occupation de la zone comprise entre le liseré vert et la limite prévue par la note du 30 novembre 1922 (voir page 18).
Les Alliés avaient en effet tout intérêt maintenant à détenir, dans la zone occupée, la majeure partie de la production de la Ruhr.
Cette seconde avance se fit dans la journée du 15. (Voir Débats du 16 janvier). Quelques heures plus tard le Général Payot demandait à englober Dortmund dans la zone occupée : il lui serait ainsi plus aisé d’exercer son contrôle sur les mouvements du matériel des chemins de fer. Dortmund fut occupé le 16 janvier (Débats du 17 janvier).
L’avance des troupes nous faisait prendre contact avec des exploitants de mines qui n’avaient pas été convoqués à la réunion du 13 à Essen. Nous avions songé à les réunir à Bochum (note Langrogne 14 janvier) pour leur communiquer les arrêtés du 11 et les inviter à reprendre leurs livraisons. Les incidents divers de la journée du 15 firent abandonner ce projet et tous les exploitants de mines du bassin furent convoqués à une réunion générale qui se tint à Düsseldorf dans l’après-midi du 16. Le Général Denvignes y lut une note très brève rappelant les devoirs des exploitants vis-à-vis des nouvelles autorités locales et attirant leur attention sur la gravité que pouvait avoir pour eux l’attitude qu’ils allaient prendre. L’occupation de Dortmund leur fut présentée comme une première sanction à l’interdiction de fournir du charbon donnée par le Reich (Voir note et ordre de livraison du 16 janvier). Une tentative de protestation des mines fiscales ne fut pas admise. À la fin de la séance tous les assistants reçurent l’ordre écrit individuel d’avoir à reprendre le 17 janvier, et par priorité, les expéditions à l’entente telles qu’elles s’effectuaient dans les huit premiers jours de janvier, et à la majorer, jusqu’à nouvel ordre, de 20 % pour regagner les retards accumulés. (Voir p. 85).
Quelques instants après, le Général Denvignes recevait les représentants des groupements ouvriers et leur expliquait (voir note spéciale) le motif et le but de l’entrée des Alliés dans la Ruhr. L’attitude de ces représentants fut correcte; mais ils ne manifestèrent rien. Le Regierungs Pressident de Düsseldorf essaya de prendre la parole ; on ne le lui permit pas (Écho de Paris 17 janvier – C. à G. 17 janvier).
Le Général Dégoutte avait, au début, songé à n’avoir qu’une réunion réunissant patrons et ouvriers (C. à G. 16.I). Il avait le projet de se faire bien voir de ces derniers en leur annonçant une augmentation de salaires prélevés sur le Kohlensteuer qui, à cette occasion, serait porté de 40 % à 50 % de la valeur des charbons: à cette époque, en effet, les patrons hésitaient à accorder une augmentation de salaires réclamée par les syndicats. Je m’étais élevé contre ces deux idées, mais n’avais pu convaincre le Général Dégoutte (après-midi du 15).
Heureusement Daum put me prévenir le 15 au soir, à mon retour à Essen, qu’une réunion tenue entre patrons et ouvriers de la Ruhr avait consacré, dans la journée, l’accord des intéressés, toutes les augmentations de salaires demandées par les ouvriers ayant été accordées par les patrons. Cela fait, on avait fait sortir les Polonais et une séance secrète s’était tenue entre Allemands seuls. On y avait évidemment fixé l’attitude qu’auraient patrons et ouvriers vis-à-vis des Alliés (C. à G. 16 janvier). Les évènements des jours suivants montrèrent que ces suppositions étaient fondées. Daum alla de bonne heure le 16 au matin à Düsseldorf et le Général Dégoutte renonça alors à ses idées.
Il est inutile d’ajouter que les ordres donnés le 16 janvier au soir ne furent pas plus exécutés que ceux donnés le 13 ou le 15.
Je n’ai pu m’empêcher à cette époque de ma rappeler les évènements auxquels j’avais été mêlé 22 ans plus tôt. À Montceau, en janvier 1901, j’avais eu à lutter contre un Syndicat ouvrier des plus puissants. À Essen, en janvier 1923, je me heurtais à un groupement patronal d’une importance exceptionnelle. Les circonstances m’amenèrent à faire à l’un et à l’autre des propositions particulièrement avantageuses. Acceptées d’abord par les éléments modérés, elles étaient rejetées 48 heures après par les violentes, qui considéraient ces propositions comme une preuve de faiblesse. L’erreur fut la même chez les patrons allemands que chez les ouvriers français. Il me sembla naturel alors de suivre à Essen la politique qui m’avait réussi à Blanzy et de ne risquer, malgré tous les avis contraires, la reprise d’une exploitation que lorsque j’aurais la certitude absolue de voir réussir mon entreprise. à 22 ans de distance, les mêmes méthodes donnèrent les mêmes résultats. Mais en 1923 comme en 1901, mon attitude m’attira de très vives critiques.
3.1.3 - Notre vie à Essen
Les bureaux de la «Micum» furent installés à Essen, dans le bâtiment du «Rheinischer-Wesfälischer-Kohlen-Syndicat (R.W.K.S.). Le logement de ses membres fut assuré au «Kaiserhof», hôtel dépendant entièrement de ce même syndicat. Il ne fallait guère que quelques minutes pour aller de l’hôtel au bureau: on avait à traverser d’abord la place du «Hauptbahnnof», à l’un des angles de laquelle s’élevait le bâtiment des Postes, Télégraphes et Téléphones (1) ; puis on passait sous la voie ferrée de Düsseldorf à Essen; on n’avait plus ensuite qu’à traverser un square sur lequel donnaient les fenêtres du R.W.K.S. et celles de la Direction locale des chemins de fer. Ce dernier bâtiment reçut les bureaux du Colonel Clémençon, de la Direction Générale des Communications et du Ravitaillement aux Armées (D.G.C.R.A.).
L’installation des bureaux fut assez aisée. La seule difficulté fut de trouver pour les Belges et les Italiens des bureaux au moins analogues à ceux de leurs collègues français de même rang, tout en laissant chaque délégation groupée pour les besoins du service. Les bureaux laissés disponibles furent utilisés plus tard, lorsque la situation à Essen devint plus critique. La place (Colonel Mahieu, 27-28 janvier. C. à G.28 janvier), certains bureaux de l’Office des Houillères Sinistrées (O.H.S.), nous demandèrent alors l’hospitalité. Le bâtiment fut à ce moment militairement occupé, et deux mitrailleuses en batterie dans le vestibule de la grande entrée y souhaitaient la bienvenue à tous les visiteurs.
Ce fut dans son bureau du R.W.K.S. que je présentai le 10 mars à 16 heures le personnel de la «Micum» au Ministre de la guerre Maginot. Il avait été reçu sur la place, devant le bâtiment, par un détachement important de troupes avec musique. Il était accompagné notamment par le Général Dégoutte et par le Général Henrys (corps d’armée). Pendant les deux mois de mon séjour en Westphalie, ce fut la seule fois où je vis à Essen le Général Dégoutte.
Les archives du R.W.K.S. avaient été toutes enlevées, ainsi qu’une partie du mobilier, quelques jours avant notre arrivée. Le mobilier fut vite reconstitué. On trouva d’autre part dans divers coins quelques copies de lettres oubliées; leur dépouillement fut entrepris (2). On y releva certains détails intéressants de mon séjour à Berlin en 1920 (voir Berlin page 22 et 56) et de nombreuses preuves de la très vive propagande du R.W.K.S. contre les Alliés et l’application du traité de Versailles (C. à G. 1er mars).
Le bâtiment du R.W.K.S. était desservi de la cave au 2ème étage par un ascenseur vertical continu. Il fallait au passage d’un étage sauter sur, ou hors, du plateau en mouvement. C’était un appareil évidemment commode, mais assez dangereux; il ne donna toutefois lieu à aucun accident sérieux.
Le «Kaiserhof» était un bel hôtel assez neuf, établi sur une place en face des bureaux de la Reichsbank. Il comportait au rez-de-chaussée un grand hall orné d’un portrait en pied de Guillaume II et plusieurs salles de réunions (salle à manger ou autres). Les chambres occupaient les étages supérieurs. Elles étaient d’ailleurs bien moins nombreuses que ne paraissaient l’indiquer leurs numéros; une centaine spéciale était en effet affectée à chaque étage. Deux très bonnes chambres avaient été réservées au 1er étage pour Frantzen et moi. Les chefs des missions étrangères eurent des chambres analogues aux autres étages. Tout le reste du personnel se casa du mieux possible.
Dès notre arrivée, l’armée insista beaucoup pour que le «Kaiserhof» reçut aussi des services de presse. Avec les Français, il n’y eut pas de difficultés. Par contre, les journalistes anglais et américains se montrèrent d’une exigence ridicule: jamais les chambres qu’on leur offrait ne pouvaient leur convenir. Ils m’envoyaient au diable (go to hell) parce que je ne voulais pas les recevoir moi-même pour régler ces détails, et insistaient sans arrêt auprès de l’État-Major de Düsseldorf pour avoir entière satisfaction. L’insistance du Quartier Général fut à un moment telle que je fis offrir à ces Messieurs la chambre qui m’avait été réservée, me disant prêt à ma contenter de celles qui leur étaient offertes. Cette proposition finit par les faire taire (F.C. à J.C. 13 janvier1923).
Parmi les journalistes que reçut le «Kaiserhof», je dois citer en première ligne Robert Burnand (arrivé le 18 janvier). Il appartenait au personnel de la H.C.I.T.R. à Paris et fut envoyé d’abord à Düsseldorf, puis à Essen, où il fut plus spécialement chargé «d’informer» les journalistes étrangers tâche d’ailleurs souvent ingrate et dont il s’acquitta avec beaucoup de doigté.
Burnand était apparenté aux Fraissinet de Marseille, et soit de ce côté, soit du côté de la Suisse, je me suis trouvé avoir avec lui beaucoup de points de contact. Sous réserve de ne pas me mettre en avant, et il fut toujours à ce point de vue parfaitement correct à mon égard, je le tins au courant de tout ce que je faisais; je lui exposais toujours ce qui me faisait agir et lui parlais sans aucune hésitation de mes préoccupations et de mes espérances; enfin, dès la fin de février, je lui annonçais mon prochain départ.
Je vis souvent à Essen, mais beaucoup plus souvent au rapport du Général Dégoutte, un autre journaliste, André François-Poncet qui, déjà alors, paraissait jouir à Paris d’une assez grande autorité. Dès nos premiers contacts, nous avions cherché, Frantzen et moi, à lui faire comprendre que nous ne pouvions pas exploiter nous-même la Ruhr et qu’il fallait arriver à faire travailler les industriels (conversation du 23 janvier.C. à G. 24 janvier). Il ne parut pas comprendre les raisons qui me faisaient temporiser au début, et j’appris plus tard que, avec Paul Weiss, venu passer quelques jours dans la Ruhr, ils avaient critiqué très vivement l’attitude de la «Micum» (conversation Frantzen du 23 février).
Le rapport journalier du Général Dégoutte paraissait être entièrement fait à l’intention de François-Poncet. Il y prenait des notes et on discutait avec lui de l’intérêt qu’il pouvait y avoir à ce qu’il signalât, dans ses correspondances, tel ou tel point particulier. Aussi, dès que je vis la possibilité d’envisager un travail sérieux pour la «Micum», me décidai-je à tout régler avec le Colonel Georges en dehors du rapport et à ne parler au rapport même que de choses insignifiantes.
Ce fut François-Poncet qui me présenta, et qui me recommanda très vivement au début, Max Hoschiller, qui venait de faire paraître, en octobre 1922, avec une longue préface d’André François-Poncet, «Une enquête de l’Allemagne». Israélite d’Odessa, réfugié en France avant la révolution russe pour idées trop avancées, retourné en Russie après la révolution et complètement désabusé par tout ce qu’il y avait vu, sur la valeur et la mentalité du gouvernement des Soviets, il était revenu en France et s’était fait apprécier par diverses publications. Les relations qu’il s’était créées au cours de son dernier voyage en Allemagne lui permettaient, disait-il, d’atteindre bien des milieux et il cherchait à en profiter pour se documenter sur la mentalité allemande. Il paraissait fort intelligent et était intéressant à écouter.
Hoschiller me communiqua des comptes-rendus de deux conversations qu’il avait eues avec M. Bruhn, Président du Syndicat des fontes et l’un des Directeurs généraux de Krupp (3 février), et avec Hugo Stinnes (4 février). De ces conversations, il lui paraissait résulter que ces deux industriels de mentalité si différente, (M. Bruhn refusait de considérer Stinnes comme un industriel, et le traitait de brasseur d’affaires), tout en déclarant formellement ne pas pouvoir et ne pas vouloir causer avec les Français, ne demandaient en réalité, l’un comme l’autre, qu’à entrer en relations avec eux. Stinnes avait causé le matin même à Essen avec le Chancelier Cuno ; il signala d’autre part à Hoschiller l’existence de conversations, ou de projets de conversations, entre Klöckner, Silverberg et lui d’un côté, et le gouvernement français de l’autre.
Je n’ai pas plus pu voir Stinnes à Essen qu’à Berlin. Un jeune Français, occupé dans des entreprises de navigation sur le Rhin, Lucius, frère du Secrétaire de la Chambre de Commerce de Strasbourg, me fit dire que Stinnes était désireux de causer avec nous, et qu’il viendrait au premier signal. Comme la rupture avec Thyssen venait à peine de se produire, je fis dire à Lucius «que si les propriétaires de mines avaient des demandes personnelles à présenter à la Mission, ils n’avaient qu’à s’adresser à moi, qui examinerais leurs demandes en tenant compte de la façon dont ils auraient exécuté les ordres de livraisons qui leur avaient été remis.» Je ne croyais d’ailleurs guère à cette époque à pareil désir, et d’ailleurs je n’entendis plus parler de cette affaire (C. à G. 22 janvier). Plus tard, (31 janvier) le Général Dégoutte me communiqua une lettre de Maginot recommandant à tout le monde de ne se laisser aller à avoir aucune conversation avec Stinnes. Je conclus de cette communication, bien que les Travaux Publics ne m’eussent jamais donné d’instruction dans ce sens, que je devais me conformer, moi aussi, à cette recommandation (C. à G. 31 janvier).
Pour des causes que j’ai toujours ignorées, la conversation de Hoschiller et de Stinnes du 4 février provoqua au rapport du Général Dégoutte du 6 février de très vives critiques de Tannery et Hoschiller me prévint le 8 qu’il lui était interdit de voir qui que ce fût à l’avenir. Il paraissait très ennuyé et attendait avec impatience le retour de François-Poncet, alors à Paris. Le 10 il quittait Essen et, en me faisant ses adieux, il me parlait à mots couverts de luttes à Paris entre Tardieu et Loucheur d’un côté, et Poincaré de l’autre. La visite à Essen, de Cuno, visite que Stinnes avait signalée à Hoschiller paraissait avoir causé un gros émoi (page 46).
Y avait-il alors des tentatives de pourparlers amorcées entre Paris et Berlin? Je fus amené à me le demander car, dès mon retour de Paris, (où j’avais été pour le mariage de Françoise), Burnand et Hoschiller, au nom de tous leurs collègues, vinrent me demander (conversation du 21 février) où en étaient les pourparlers avec les Allemands, pourparlers qui existaient certainement, affirmaient-ils.
Je ne crois pas avoir revu Hoschiller après cette conversation. Il m’adressa peu après, avec un mot aimable, son «Enquête sur l’Allemagne.»
Faut-il rattacher à un échec, ou à un arrêt de ces prétendus pourparlers le fait que la Conférence Interalliée du 21 février ait invité le Général Dégoutte à «entrer en relations avec les exploitants, d’une façon d’ailleurs aussi discrète que possible, pour éviter de les compromettre, et à les inciter à reprendre les livraisons à l’Entente en leur consentant des avantages dans un esprit largement libéral.» (note du 23 février). Ces avantages pouvaient porter sur les prix de cession et sur l’octroi de dérogations pour des expéditions à faire hors de la zone occupée.
En répondant le 5 mars à ces suggestions, je rappelai l’insuccès de tous mes essais de conversation avec les Allemands (11-15 janvier), insuccès toujours dû à des ordres péremptoires de Berlin. J’avais été ensuite invité par le Général Dégoutte à renoncer aux visites des établissements industriels pour éviter les incidents que provoquaient forcément ces visites. Berlin avait ensuite arrêté les conversations auxquelles aurait pu donner lieu l’octroi des licences d’exportation (C. à G. 2 mars). Paris avait paru très mécontent d’autre part des initiatives qu’avait prises Hoschiller, et pourtant à ce moment ce dernier paraissait très soutenu par François-Poncet lui-même.
J’ajoutai que le contact devait forcément être repris un jour. L’état des esprits commençait en effet à se modifier, dans certains milieux tout au moins. Mais ce n’était pas dans la Ruhr, au centre de la lutte, que de semblables «conversations discrètes» pouvaient s’engager. On aurait des chances de succès plus grandes en essayant de les provoquer ailleurs, en se servant par exemple d’hommes ayant des situations comme celle de M. Haguenin, que j’avais rencontré deux ans plus tôt à Berlin (note du 3.3). Je reviendrai plus loin (voir page 99) sur les raisons qui me faisaient croire à une modification de l’état des esprits.
Je rencontrai également à Essen Ludovic Naudeau, représentant à la fois le Temps et l’Illustration (1er février). Je lui rappelai les bonnes relations que j’avais eues en 1901 avec un de ses collègues du Temps, Gabion, (C. à G. 1er février). À la fin du mois de février, je fus chargé de faire visiter à un journaliste américain les grands travaux entrepris par les Allemands dans la Ruhr. «Je me permets de vous rappeler», écrivais-je à ce sujet à Guillaume le 28 février), «ce que je vous disais l’autre jour: Pourquoi une grande publication française ne montre-t-elle pas ce que font les Allemands ? Cela pourrait avoir pour titre: visite aux vraie régions en reconstruction.» Ludovic Naudeau aborda bien ce sujet dans une de ses lettres d’Essen (Illustration p.332-333, n° du 7 avril), mais sans insister assez sur le chiffre des dépenses (3).
Je ne vis à Essen que peu d’hommes ayant ou ayant eu des attaches avec la politique. Le Provost de Launay me fut amené le 28 février par un Officier de la Division. Il voulut me questionner sur les effectifs de la Ruhr. Je lui répondis que cela ne me regardait pas, et je signalai cette question indiscrète à la Division et au Colonel Georges (1 mars). Le 6 mars j’eus à recevoir un député norvégien et 4 députés français. Enfin, le 8 mars, Gerville Réache, de l’Information, vint me poser quelques questions. Je le trouvai très mal disposé pour la «Micum».
Je reçus enfin à Essen trois visites personnelles. Le 5 et le 22 février le Pasteur Gounelle, aumônier de l’armée à Bredeney, profita de son passage à Essen pour venir me voir. Le 5 et le 7 du même mois, je reçus des visites du Pasteur Patry, que j’avais connu à Strasbourg. Envoyé en mission dans la Ruhr, il cherchait à reprendre contact avec quelques pasteurs allemands qu’il avait autrefois connus. Leur état d’esprit le préoccupait (4) : l’action de «Raymond Ier» dans la Ruhr, ne leur semblait avoir d’analogue dans le passé que celle de Louis XIV lorsqu’il incendiait le Palatinat (5).
Le 6 mars je reçus à Essen de la Direction des Mines, et par les soins de Chaudié, un télégramme ainsi conçu: «Pouvez-vous recevoir samedi matin d’Eichthal porteur réponse affirmative à question lui avez posée ? d’Eichthal arriverait samedi Düsseldorf 9h42. Réponse télégraphique à Direction Mines.» Sur réponse affirmative, je vis d’Eichthal arriver à Düsseldorf le samedi 10 mars. Je l’amenai aussitôt à Essen. Il venait m’annoncer les fiançailles de sa fille Inès avec Daniel. Je le gardai 48 heures à Essen. Il assista dans l’après-midi du 10 à la visite de Maginot au R.W.K.S.
Je pus lui faire faire le 11, sous la direction de Névejans et de Jarlier, une assez longue randonnée dans tout le bassin de la Ruhr. En souvenir des quelques repas qu’il avait pris à notre table, il nous envoya, dès son retour en France, un superbe pâté de foie gras de Strasbourg, qui améliora singulièrement le menu de la popote militaire du «Kaiserhof».
À cette époque, notre table recevait deux dames. Madame Frantzen, qui était venue rejoindre son mari dans les premiers jours de mars, et Madame Jacobson, la seule française qui fût restée à Essen pendant toute la période troublée (6). Elle venait souvent dîner au « Kaiserhof» avec son mari le Commandant Jacobson, de la mission Nollet.
Nos relations avec le personnel du «Kaiserhof» furent au début assez correctes. On avait bien de temps en temps l’impression que les serveurs étaient plus attentifs à nos conversations à table qu’à leur service proprement dit; mais tout se passait correctement, au «Kaiserhof» comme au «Handelshof» d’ailleurs, où logeaient de nombreux officiers et notamment le Lieutenant-colonel Mahieu, commandant la place.
Le 12 février, au lendemain de mon départ pour Paris, le mouvement de grève antifrançaise, qui sévissait depuis le milieu de janvier dans les chemins de fer et les P.T.T. s’étendit aux hôtels. Le personnel allemand du «Handelshof» refusa tout service aux officiers français qui y étaient logés. Le lieutenant-colonel Mahieu expulsa immédiatement de l’hôtel tout le personnel allemand qui y était occupé et se tira d’affaires avec les ressources que lui offraient ses troupes. Quelques heures après, les 145 hommes ou femmes qui constituaient le personnel de «Kaiserhof» suivaient cet exemple et quittaient l’hôtel, dès que le déjeuner de midi eut été desservi. Le directeur de l’hôtel partit à son tour, abandonnant sans aucun contrôle l’argenterie, le linge et la cave de l’hôtel. Névejans, qui s’occupait du logement, se tira d’affaire avec l’aide de la 128e division. Au bout de 2 à 3 jours, la vie de l’hôtel fut réorganisée avec les approvisionnements fournis par l’intendance et, si la «Micum» fut alors privée de plats doux colorés aux innombrables couleurs que donnent les produits aniline, mais ayant tous le goût du goudron de houille, elle vit avec un réel plaisir le «pinard» remplacer, sur ses tables les soi-disant vins du Rhin et de la Moselle qu’elle absorbait depuis un mois.
Des incidents analogues s’étant produits dans d’autres hôtels d’Essen, le «Kaiserhof» dut recueillir certains agents de la Commission des Réparations (Rongy), et de l’O.H.S. (Frange), qui ne trouvaient plus à se nourrir en ville.
Après les serveurs de l’hôtel, ce furent les chauffeurs des taxis réquisitionnés pour notre service à Düsseldorf qui refusèrent de marcher. Ils vivaient en ville et prétendaient avoir été menacés de mort au cas où ils continueraient à travailler pour les Alliés (Névejans à C. 13-14 février).
Une fois le personnel de l’hôtel parti, le «Kaiserhof» fut brusquement privé de courant électrique et la vie de l’hôtel, où tout dépendait de l’énergie électrique, se trouva de nouveau brusquement suspendue. Le Lieutenant-colonel Mahieu, accompagné de Schereschewsky, se rendit aussitôt au siège de la Société d’Électricité (7). Le directeur administratif, rencontré le premier, déclara ne pas s’occuper des questions techniques et ajouta que l’on devait probablement attribuer l’arrêt du courant au «Kaiserhof» à des ruptures de conduites «dues aux mouvements du sol, si fréquents dans un pays de mines». A ce point de vue le «Kaiserhof» était donc bien spécialement favorisé, puisque tout autour de lui on disposait sans difficultés de l’énergie électrique. Le directeur technique, Hussmann (8), déclara ensuite que c’étaient les ouvriers qui faisaient les connexions et qu’il n’y était pour rien. Pendant ce temps des manifestations ouvrières assez hostiles se déroulaient dans la cour des bureaux. Mahieu se rendit ensuite à la mairie et mit la municipalité en demeure de faire rétablir d’urgence le courant au «Kaiserhof».
Le lendemain matin, rien n’étant encore fait, Mahieu fit arrêter à la mairie le Burgmeister Schoeffer, l’employé de plus haut grade de la mairie en l’absence de l’Oberbürger Meister d’Essen, le Dr Luther, Ministre du Ravitaillement (9). D’autre part Siegler, soutenu par un piquet de troupes, se rendit à la Société Électrique pour essayer de préciser de quelle façon le «Kaiserhof» était alimenté; il fut encore reçu d’une façon fort hostile par le personnel technique et ne put le décider à rétablir le courant. L’arrestation de M. Hussmann suivit aussitôt cette visite. (Névejans à C. 14 février).
Siegler crut toutefois pouvoir conclure de cette visite que la boucle à haute tension alimentant le «Kaiserhof» aboutissait directement d’un côté au transformateur de la «Reichsbank» et de l’autre à celui de la «Max Strasse». Une visite inopinée qu’il effectua le 15 février à la «Reichsbank» lui permit de trouver dans une pièce dont seule la Compagnie Électrique avait la clef, la ligne de départ du «Kaiserhof». Deux plombs avaient été enlevés de leurs logements et soigneusement posés à terre. Leur remise en place rétablit instantanément le courant. La culpabilité de la Compagnie Électrique ne pouvait donc plus être mise en doute. (Névejans à C. 15 février).
Hussmann, Directeurde la Société d’ Électricité et Schoeffer, Burgmeister d’Essen, arrêtés le 14 février, furent traduits en Conseil de Guerre à Bredeney, et condamnés le 16 février, le premier à un an de prison et 10 millions de marks d’amende (environ 7 000 francs), le second à deux ans de prison et à 5 millions de marks d’amende. La rapidité avec laquelle ces condamnations furent prononcées et leur importance sont à rapprocher des sanctions que l’autorité militaire envisagea pour tous les manquements aux arrêtés constitutifs de la «Micum» et pour les irrégularités apportées au fonctionnement des voies ferrées et des P.T.T. Faut-il n’attribuer qu’à une simple coincidence le fait que depuis lors l’énergie électrique ne manqua jamais (10) ni au «Kaiserhof», ni aux bureaux du R.W.K.S., alors que pour les chemins de fer et les P.T.T. des incidents nouveaux se reproduisaient tous les jours ? (Névejans à C. 17 février).
Les incidents qui affectaient notre vie au «Kaiserhof» étaient évidemment sans grande importance. Il n’en était malheureusement pas de même de ceux qui se produisaient partout ailleurs, et sur lesquels, pendant longtemps, on fit le silence. Il a déjà été question des difficultés de la «Micum» avec les industriels locaux. Je reviendrai plus loin sur celles qui furent créées par les services allemands des chemins de fer et des P.T.T. Avant la fin de janvier, la situation me paraissait assez préoccupante pour me décider à adresser à Guillaume les lignes suivantes: (C. à G. 23 janvier 1923).
«La situation devient pénible et ne peut se prolonger sans inconvénients sérieux. En dehors des bruits qui circulent et qui sont peut-être douteux, tels que le départ pour l’est de quelque mille hommes, la convocation à Berlin sur ordres individuels de l’autorité militaire, de certains employés de Krupp, que l’on rapproche volontiers de tout ce qui se dit et se fait en Bavière, tout ce qui se rapporte aux P.T.T. et aux chemins de fer est peu agréable, et on a l’impression nette qu’à l’hôtel, journalistes étrangers et personnel de l’hôtel, se moquent de nous. Vous avez pu voir par les journaux les conditions que les cheminots de Dortmund prétendent avoir obtenues pour prix de la cessation de la grève. Du côté de Duisbourg, les Belges avaient voulu habituer leurs hommes à la manœuvre des signaux et des aiguilles; il a fallu les enlever. La poste de la Reichsbank à Essen a été supprimée hier soir, pour donner satisfaction à la demande des autres banques locales. Enfin, j’ai l’impression qu’à Düsseldorf on désirait relâcher le plus tôt possible les industriels arrêtés.
On doit, ce me semble, conclure de tout cela que l’armée ne se sent pas très sûre de sa situation et de ses communications. Je regrette, dans ces conditions, qu’on nous ait lancés si vite en avant, car nous ne pouvions alors rien faire, sinon démontrer la faiblesse de la situation. Mais c’est peut-être même un bien; il est toujours bon d’y voir clair. Il ne faudrait toutefois pas, je le redis encore, que la situation se maintienne trop longtemps. Nous aurons sans cela des incidents fâcheux, d’une population que l’on excite, à laquelle, dit-on, on envoie de l’argent en prévision de la cessation du travail, et qui a l’impression d’avoir la victoire.»
L’insécurité générale me décidait à renvoyer à Paris certains dossiers que je trouvais trop exposés à Essen (C. à G. 23 janvier). L’O.H.S. faisait rentrer en France les femmes de tous ses agents (conversation Le Normand du 23 janvier).
Ces incidents, que je prévoyais le 23 janvier, ne tardèrent pas à se produire. Un premier meeting communiste se tint à Essen le 27 janvier. La foule y protesta contre les excitations des nationalistes, mais tout se passa sans troubles (11). Une seconde manifestation communiste se tint le 4 février sur la place de la gare: la foule y entonna divers chants sur l’air de la Marseillaise. Comme elle serrait d’un peu trop près le poste du bâtiment des P.T.T., le lieutenant qui commandait ce poste fit tirer en l’air quelques bandes de fusils mitrailleurs. La foule se dispersa aussitôt et je la vis refluer sous le pont du chemin de fer du côté du bâtiment du R.W.K.S., d’où je sortais à ce moment (4 février). Le lendemain, le chef de la police d’Essen fut arrêté, sans difficultés d’ailleurs, par un officier sans troupes visibles. On lui reprochait de ne pas avoir arrêté en temps voulu la manifestation du 4 février.
À partir de ce moment, les incidents se multiplièrent de tous côtés. On signalait de l’agitation à Rechlinghausen (C. à G. 8 février). On saisissait des instructions secrètes sur les employés des P.T.T. à occuper à certaines heures (C. à G. 10 février), ce qui pouvait faire croire à la préparation de certains projets inquiétants.
J’ai déjà parlé des incidents survenus dans les hôtels. Les magasins, refusant de vendre leurs marchandises aux Alliés, le Général Fournier avisa le maire que tous les magasins d’Essen seraient fermés si cette attitude persistait. Un schupo, entrant dans un café, tira sans préavis quelques coups de révolver sur un groupe de soldats français, et en blessa deux. La caserne de la schupo fut alors occupée, tous les policiers furent désarmés et renvoyés, leur chef enfin fut arrêté (Névejans à Coste 15-16 février). D’autre part, à titre de sanction pour certains de leurs articles, la «Rheinische Westphälische Zeitung», et l’Essener Allgemeine Zeitung» furent interdits tous deux pour 15 jours; le théâtre fut fermé quelques jours et la Mairie privée d’électricité à titre de représailles pour les incidents du Kaiserhof» (id).
Un jeune ingénieur de la «Micum», Roy, attaché à la 40e Division d’Infanterie, dans la région de Bochum, me résuma dans un rapport du 1er mars, les incidents signalés à Bochum en février 1923. Cette ville avait été évacuée par la troupe en fin janvier (12) ; elle était rapidement devenue un centre d’agitation important, et les incidents s’y succédaient sans interruption.
Le 8 février deux soldats français sont attaqués et grièvement blessés à coups de couteau. L’agresseur, arrêté par la police locale se sauve (?) la veille du jour où il doit être remis aux mains des autorités françaises.
Le 9 février (13), une auto militaire française est obligée de rebrousser chemin dans les rues de Bochum, sous la menace des révolvers des agents de la schupo.
Le 17 février, une corvée de 4 hommes allant réquisitionner du bois à la mine «Prinz Regent», est enfermée sur le carreau de la mine. Pour la dégager, une section d’infanterie doit briser à coups de fusil le portail du carreau.
Le 20 et le 22, un ouvrier et des enfants allemands sont brutalisés pour avoir causé avec un soldat, ou avoir accepté de la soupe offerte par une cantine militaire.
Toujours le 22, un camion militaire est attaqué dans Bochum. Ses occupants doivent faire usage de leurs armes pour se dégager. Un interprète du service des Renseignements est assommé en ville et frappé à coups de couteau. Sanction: le quartier des amusements est fermé la nuit.
Le 26, deux vendeurs de journaux français sont assaillis et grièvement blessés à la gare de Bochum. Le même soir, un capitaine et son interprète sont attaqués dans un restaurant, dépouillés de leurs papiers et laissés évanouis sur la voie publique. Ce dernier incident, qui fut suivi du licenciement de la Schutz-polizei de Bochum, fut longuement discuté au rapport du Général Dégoutte du 27-28 février.
La Chambre de Commerce de Bochum ayant interdit aux négociants de la ville de vendre à l’Armée les meubles nécessaires aux bureaux de la 40e Division, de la 79e Brigade et des ingénieurs de la «Micum», logés à l’Oberrealschule de Bochum, l’armée se décida à faire une perquisition à la Chambre de Commerce et à y prélever les meubles et fournitures dont elle avait besoin. Cette opération fut qualifiée par les Allemands de pillage de la Chambre de Commerce de Bochum, et les journaux anglais et américains furent, à cette occasion, remplis d’articles et de photographies peu bienveillants pour la France (2 mars). Voici comment Ludovic Naudeau rendit compte de cet incident dans l’Illustration (n° du 24 mars, p. 282, colonne 1, lettre du 20 mars 1923) :
«Prétendu pillage de la Chambre de Commerce de Bochum. Il y a quelque temps les journaux allemands reproduisaient avec une grande indignation des photographies représentant quelques salles intérieures de la Chambre de Commerce de Bochum. Des papiers jonchaient le sol, les meubles étaient brisés, les armoires éventrées, les tableaux ornant les murs, lacérés. Tel était, affirmait-on, l’aspect des lieux après le départ des Français. Cela était exact, en effet, à cette restriction près que ce désordre avait été soigneusement mis en scène après le départ de nos troupes par les Allemands eux-mêmes, qui avaient ensuite invité les journalistes étrangers à venir prendre des photographies». Jusqu’à quel point cette déclaration est-elle exacte, je ne saurais l’affirmer, alors surtout que soldats et officiers ne pouvaient oublier les incidents de février que je viens de rappeler, et qui n’avaient jamais comporté de sanctions réelles. On sait qu’au mois de mars l’armée devait compter d’autres victimes. Le double assassinat de Buer date du 10 mars. Un soldat fut assassiné à Essen dans la nuit du 17 au 18 mars. (Illustration n°du 24 mars, p. 280, colonne 1, lettre du 20 mars):
Les difficultés de la situation générale, les incidents continuels qu’elles provoquaient, rendaient en général la vie du «Kaiserhof» sérieuse, et même un peu austère. Il y eut pourtant des heures où la jeunesse et la gaieté des ingénieurs de la «Micum» sut faire oublier les préoccupations du moment: «Ici, la Mi-Carême (8 mars 1923) a été «gaie», écrivais-je à Paris, le lendemain, à une de mes filles. «Nos jeunes ingénieurs et nos 4 dactylos, de Paris, ont donné, de 11 heures du soir à 3 heures du matin, un grand bal, où il y avait beaucoup plus que 4 dames; mais il faut dire que plusieurs ressemblaient à une Melle Philippine, que tu as autrefois beaucoup connue, dans le temps où tu fréquentais le grand monde.
Beaucoup de ces jeunes gens (les G.M. et leurs camarades, les Artilleurs de Marine), s’occupent de licences, et de dérogations d’importation. Aussi, le mot d’ordre, pour la tenue des uns et des autres, était-il : des dérogations, oui, mais pas de licence. Grande farandole ; on a frappé à toutes les portes et, comme on est souvent réveillé, la nuit, par des plantons porteurs de dépêches, toutes les portes se sont ouvertes, et la tenue des nouveaux arrivants a égayé la bande. Ma porte a été respectée ; mais, à un moment, un mauvais plaisant a crié : Voilà M. Coste, et toute la bande a fui. Et on dit après cela que l’on ne s’amuse pas à Essen.»
3.1.4 - Mes relations avec le Général Dégoutte
Le Général Dégoutte avait quitté son quartier général de Mayence
le 9 janvier et était venu s’installer à Düsseldorf. Ses bureaux furent établis au «Stahlof» (siège des Syndicats des Métallurgistes). C’est là que se tint tous les matins, de 9h30 à 12h, son rapport.
Ce rapport jouait dans l’organisation du travail du Général un rôle considérable. Il y réunissait ses chefs de services militaires, y convoquait les civils en mission à Düsseldorf (Tannery, Schweissguth, Poisson et moi par exemple); puis les hôtes de passage (Mahieu, alors Secrétaire général au Ministère des Travaux Publics, Guillaume, Directeur des Mines au même ministère, Ernest Mercier, etc); enfin un représentant de la presse, André François-Poncet, dès que celui-ci vint se fixer à Düsseldorf (voir p. 46). Pour moi, qui venais d’Essen, toute la partie du rapport où il était rendu compte de ce qui se passait dans le bassin houiller était sans intérêt; les notes, que l’on y lisait, avaient en effet successivement passé, avant d’arriver au rapport, par le Régiment, par la Brigade, par la Division et par le Corps d’Armée. Les nouvelles qu’elles apportaient avaient facilement 48 heures de date. Aussi les connaissais-je depuis longtemps, grâce au contact que la «Micum» avait sur place avec l’armée. Ces retards finissaient par être si ridicules que Poncet lui-même s’en plaignit au rapport du 25 février 1923.
Devant une assemblée aussi nombreuse, il était difficile d’aborder des sujets un peu confidentiels ou urgents. J’avais cru, au début, que la présence à mes côtés à Essen du Colonel François, chargé d’assurer ma liaison avec l’État-Major général, me permettrait de régler bien des détails avec lui, du moment où je lui laissais le temps d’en référer à Düsseldorf.
Le rapport se terminant vers 12h ou 12h30, le Général Dégoutte entraînait presque toujours ses hôtes accidentels à déjeuner au mess militaire. Sa table était toujours très nombreuse, le déjeuner long. Aussi ma présence au rapport m’immobilisait-elle facilement de 8h à 17h ; c’était pour moi une terrible perte de temps, et en outre une très grosse fatigue. Mais c’étaient là deux questions auxquelles le Général Dégoutte ne s’arrêtait pas. C’est ainsi que, obligé d’aller avec lui le 26 février à Coblence pour un réunion de la H.C.I.T.R., ce qui m’avait fait rouler sur les grandes routes de 7h à 23h30, je croyais pouvoir rester tranquille et travailler le lendemain; je fus obligé au contraire de repartir pour Düsseldorf le 27 à 8h30 et ne pus rentrer à Essen que le même jour à 16h.
Toutes les fois où je pus, je me fis suppléer à Düsseldorf par Frantzen ou par Siegler (Voir G. à C. 18 janvier), mais mes collaborateurs principaux avaient eux-mêmes peu de temps à perdre sur les grandes routes. Je finis par proposer au Général Dégoutte d’envoyer au rapport un jeune ingénieur qui prendrait en note les questions que l’on aurait à me poser et me les apporterait à Essen à 14h. J’aurais ainsi la possibilité de répondre encore le soir même au Général. Cette solution eut toujours des conséquences fâcheuses (Rapport du 22 février, incident Jarlier – Général Payot, compte-rendu de Frantzen du 23 février): mon jeune envoyé fut régulièrement pris à partie par divers assistants au rapport; on voulut exiger de lui des réponses à des questions posées à brûle-pourpoint, et l’épiderme des jeunes était toujours plus sensible que celui de Frantzen, ou que le sien. Aussi, dans les derniers temps, me décidai-je à aller le plus souvent possible à Düsseldorf. La date de mon retour était alors assez imminente, et malgré la fatigue que ces déplacements m’imposaient, j’estimais pouvoir tenir jusqu’au bout.
Au début de février, le Général Dégoutte appela auprès de lui un de ses officiers de Mayence, le Colonel Georges. Il sortait de l’État-Major du Maréchal Foch et avait été élevé à l’école des Généraux Weygand et Desticker. Dès notre premier contact, il fut évident pour moi qu’avec lui le travail serait aisé. Aussi, très vite, je fis passer par son canal toutes les affaires importantes qui motivaient une décision du Général. Le Colonel Georges rendait un compte très exact des situations, comprenait bien les questions économiques ou techniques, et envisageait toujours de bonnes solutions. Avait-il toujours une très haute opinion des méthodes de travail de son grand chef, c’est ce que je me demandai sérieusement un jour. (Conversation du 3 mars).
Je trouvai par contre chez un jeune officier de l’État-Major du Général Dégoutte des façons d’opérer qui me parurent assez discutables. Rentrant en hâte le 15 janvier au soir à Essen, je remis à son bureau, en quittant Düsseldorf, une lettre pour Guillaume. Revenu le lendemain à Düsseldorf, on me donna une communication avec Le Trocquer au téléphone de cet officier. Ayant à noter quelques indications du Ministre, j’utilisai une feuille de papier blanc qui se trouvait sur la table du téléphone, puis la mis dans ma poche. Deux heures plus tard, reprenant cette feuille, je constatai qu’elle portait au verso une copie de la lettre que j’avais envoyée la veille à Guillaume. à partir de ce jour, toutes mes lettres pour les Travaux Publics furent portées par express d’Essen à Paris. J’étais ainsi assuré que Guillaume serait le premier à connaître les nouvelles que j’avais à lui donner, et ses réponses m’arrivaient en 48 heures. (C. à G. 17 janvier).
On a vu (page 30) quels étaient les pouvoirs de la «Micum». En me les adressant, Poincaré me faisait communiquer à titre confidentiel la copie de la lettre qu’il envoyait au Général Dégoutte à l’occasion de l’envoi de la Mission de Contrôle dans la Ruhr. Il y était spécifié que, pour l’exécution de ma mission, tout mon personnel et moi-même, nous étions placés sous l’autorité du Général Dégoutte. «Il était bien entendu, ajoutait le Président du Conseil, que ce dernier devait me laisser toute liberté d’action dans le cadre de mes attributions et des pouvoirs qui m’étaient conférés.» Si l’on ajoute après cela que Le Trocquer, après m’avoir donné ses instructions quelques heures encore avant mon départ, continuait à m’en adresser à Düsseldorf et à Essen, soit par téléphone ou par télégraphe, soit pas l’intermédiaire de Mahieu ou de Guillaume (1), on comprend aisément que j’aie toujours cru au début que, pour ma mission proprement dite, je dépendais avant tout des Travaux Publics. Aussi, dès le premier jour, je conservai un contact absolu avec le Directeur des Mines Guillaume, le tenant, soit à titre personnel, soit à titre officiel, au courant de tout ce que je faisais et savais et le laissant libre de transmettre à son Ministre, ou aux Affaires Étrangères tout ce qu’il jugerait à propos de leur faire connaître.
Au début, d’autre part, l’attitude du Général Dégoutte me confirmait dans ces idées. Pourquoi sans cela m’aurait-il demandé mon avis sur l’occupation de Dortmund qui intéressait avant tout le Général Payot, pour des comptages de wagons (Rigaudias 14 janvier) et que le Maréchal Foch ne voulait pas envisager à Paris quelques jours plus tôt ? Je ne pus que lui répondre que je n’y voyais pas d’inconvénient pour mon service.
Pour toutes mes relations avec les autorités militaires, je me conformais par contre aux instructions du Général Dégoutte, et je lui rendais compte de tout ce que je faisais et projetais. Ce contact me paraissait facile à réaliser, soit grâce à la présence à Essen du Colonel François, qui assurait la liaison de l’armée avec la «Micum» soit par les rapports journaliers où j’étais constamment appelé.
Malheureusement, dès les premières difficultés (15 janvier), il fut clair que le Général Dégoutte n’envisageait pas les questions de la même façon que le Ministre des Travaux Publics. J’aurai à revenir sur ce point et pour le choix de ma résidence (Voir p. 63), et pour l’application des sanctions que me paraissait comporter l’inobservation par les Allemands des ordonnances du 11 janvier (voir p.85). J’étais amené à faire constater à Mahieu (Rapport du 18 janvier) combien ma situation était fausse, entre Paris qui me reprochait de ne pas pousser avec assez d’activité sanctions, réquisitions et déroutements, et Düsseldorf où on critiquait plutôt ma trop grande précipitation en pareille matière. (C. à G. 19 janvier).
Ce furent ces désaccords qui «firent signaler l’embarras que causait l’absence d’une direction unique. Le Général Dégoutte et M. Coste se partageaient la tâche, le premier s’occupant de tout ce qui a un caractère militaire, le second se consacrant aux affaires proprement économiques. Mais il est difficile d’établir entre ces deux ordres de questions, une séparation rigide, et les ministres intéressés… sont trop éloignés des lieux de l’action pour assurer d’une façon constante l’unité de programme et d’exécution sans laquelle rien d’efficace ne saurait être obtenu (2)».D’où résultait «la nécessité d’une direction unique sur place. Il s’agira ensuite de choisir avec soin l’homme qui paraître capable d’occuper ce poste difficile.» (Débats 26 janvier. Mission de M. Le Trocquer et du Général Weygand).
Ce fut pour procéder à cette étude que Le Trocquer et le Général Weygand vinrent à Düsseldorf. Je les vis le 25 au matin au rapport du Général Dégoutte. Le lendemain 26, le Général vint à Essen et nous pûmes longuement causer. Je le connaissais alors assez pour pouvoir lui parler très franchement de tout ce que j’avais vu et appris dans la Ruhr.
Contrairement à ce que m’avait annoncé Guillaume (note du 26), Weygand ne me parla pas d’une étude à entreprendre à la demande du Maréchal Foch pour déterminer les exploitations que leur situation géographique ou l’importance des capitaux alliés ayant servi à les constituer, désignait plus spécialement pour fournir des combustibles de réparations (3). Weygand me parla surtout du projet de constitution d’un Haut-Commissariat pour la Ruhr et de toutes les questions s’y rattachant, puis «du problème plus général de ce qu’on aurait à dire demain aux Allemands, et de la nécessité de régler avec eux toutes les questions pendantes.» (C. à G. 28 janvier).
Cette dernière question nous préoccupait tous à Essen. Nous étions convaincus que nous finirions par avoir le succès et nous utilisions nos loisirs forcés pour discuter, Frantzen, Siegler, Aron, Daum et moi, aux pieds du grand portrait de Guillaume II qui ornait le hall du «Kaiserhof», ce qu’il y aurait lieu de demander aux Allemands le jour où ils se décideraient à nous obéir. À ce moment il fallait, nous semblait-il, régler définitivement avec eux toutes les questions charbons que le traité de Versailles avait si malheureusement laissées de côté, sous le prétexte, complètement faux d’ailleurs, que pour avoir des minerais de Lorraine, les Allemands nous donneraient en houille et en coke tout ce que nous leur demanderions. Lors de ma conversation du 26 avec le Général Weygand, je venais de terminer une note sur ce sujet (datée du 25 janvier).
J’estimais que la conversation que nous aurions «demain» avec les Allemands constituerait «la dernière occasion où cette question pourrait être traitée et que si, cette fois, elle n’était pas réglée en faveur de la France, celle-ci perdrait définitivement tous les avantages que la nature lui avait donnés en la rendant maîtresse des gisements ferrifères lorrains.» La solution de cette grosse question me paraissait devoir être trouvée dans la cession définitive à la France des Mines de la Sarre et des Mines fiscales de Westphalie (Ibenbürren excepté) ; ces dernières pouvant lui apporter un supplément
annuel de 12 600 000 tonnes de houille et de 3 600 000 tonnes de coke. La valeur de ces deux ensembles miniers pouvait être évaluée à quelque 8 ou 900 millions de francs or, ce qui diminuerait d’autant, en capital, la dette de l’Allemagne vis-à-vis de la France. L’Allemagne n’ayant plus à fournir d’autre part les tonnages correspondants de combustibles, pourrait augmenter d’autant ses versements en espèces à la France (4).
Je complétai quelques jours plus tard (28 janvier) ce premier travail en répondant par avance à une demande que formulaient certains milieux métallurgiques: il faut reconstituer en faveur de la France la situation privilégiée dont bénéficiait en 1914 la métallurgie allemande de Lorraine,
c’est-à-dire l’union complète des houillères, des Mines de fer et des Aciéries. Cette solution me paraissait en effet dangereuse. Le désir trop nettement manifesté par l’Allemagne, avant et au cours de la guerre (5), de mettre la main sur toute l’industrie sidérurgique du bassin lorrain-westphalien, avait beaucoup contribué à soulever toute l’Europe contre elle. Il eût été fâcheux, me semblait-il, que les mêmes griefs se tournassent aujourd’hui contre la France. L’Angleterre notamment s’y serait certainement opposée.
Il n’était d’ailleurs pas nécessaire d’en arriver là. Il paraissait d’abord douteux que la production lorraine en fonte pût atteindre de nouveau le tonnage réalisé en 1913. Beaucoup d’entreprises françaises avaient déjà des participations considérables dans des exploitations des bassins de la Ruhr et d’Aix-la-Chapelle, et étaient certaines d’y trouver des appoints considérables de combustibles. Il fallait ensuite laisser au Pas-de-Calais et à la Sarre leur place normale dans l’alimentation des hauts-fourneaux lorrains. Il était sage enfin de laisser un certain appoint à régler par des transactions commerciales. Dans ces conditions la cession définitive à la France des Fiscales paraissait de nature à régler la question coke; tout au plus pouvait-on envisager également la cession d’une mine de la rive droite telle que «Rhein Preussen» (70 000 tonnes de coke par mois).
En opérant ainsi, on n’apporterait pas de trop grosses perturbations aux entreprises allemandes privées, et c’était là un élément dont il était sage également de tenir compte.
Un mois plus tard le Commandant Jacobson me racontait deux conversations qu’il avait eues avec un de ses collègues anglais de la Mission Nollet, le Lieutenant-colonel Longhorne (?). Cet officier lui avait paru très pessimiste en janvier 1923 sur l’issue que l’affaire de la Ruhr pouvait avoir pour la France. Au début de mars, son avis était tout différent. La France gagnera la partie; mais elle ne trouvera pas dans son succès les résultats matériels qu’elle escompte. L’Angleterre voit deux dangers pour l’Europe entière dans le succès de la France. L’un correspondra au trouble profond que sa victoire provoquera dans tout le centre de l’Europe : la défaite de Cuno et des gros industriels correspondra au succès des éléments avancés, communistes et autres. L’autre peut provenir de l’accord que la France voudra peut-être réaliser entre la houille de la Ruhr et le fer de la Lorraine. Ce gros consortium de mineurs et de métallurgistes, l’Angleterre ne l’admettra jamais. (C. à G. 9 mars).
Cet avis justifiait bien mes préoccupations du 28 janvier.
Lorsque quelques mois plus tard (voir Débats du 8 octobre 1923), les grands industriels allemands Stinnes, Kloeckner, Vogler, avec le Directeur des Mines fiscales Von Felsen, vinrent faire leur soumission, la question d’un payement spécial à la France et fait en capital, à laquelle je viens de faire allusion, ne parait pas avoir été soulevée. Un projet de traité séparé qui eût comporté pour la France des avantages inestimables et qu’aurait transmis à Paris l’Ambassadeur de France à Berlin, aurait été laissé sans réponse par Poincaré. Tous les efforts du Maréchal Foch pour arriver à un résultat analogue n’auraient obtenu de Poincaré que cette réponse: «M. le Maréchal, je saisirai la Commission des Réparations.» (voir Débats du 5 janvier 1930 d’après «Aux écoutes»).
À un article rappelant cette attitude et paru dans la Revue de Paris du 1er décembre 1929 (les livres d’histoire, par A. Albert Petit), Poincaré répondit par une lettre publiée par la Revue de Paris du 1er janvier 1930. Elle résume la politique qu’il a toujours suivie dans l’affaire de la Ruhr et qui lui a toujours fait mettre en avant la Commission des Réparations, aussi bien au moment de l’entrée dans la Ruhr qu’au moment de la fermeture de la Ruhr du côté de l’Est : «Avant d’occuper la Ruhr, j’avais expressément déclaré aux Chambres et en même temps à l’Angleterre, à la Belgique et à l’Italie, que la France défendrait également les droits de tous les créanciers de l’Allemagne au titre des réparations (6).
Je n’entendais pas manquer à la parole donnée. Je n’entendais pas non plus faire le jeu de l’Allemagne qui cherchait à nous dissocier. J’ai jugé préférable de travailler à la préparation d’un règlement commun. C’est ainsi qu’a eu lieu l’expertise à laquelle le Général Dawes a donné son nom… Le plan Dawes est consécutif à l’occupation de la Ruhr; il en est le fruit… Il n’impliquait nullement l’évacuation de la Ruhr.»
L’Europe a-t-elle jamais tenu compte à la France de ce respect absolu d’une parole donnée?
Le Général Weygand revint encore à Düsseldorf le 29 janvier, toujours avec Le Trocquer. Je ne le vis ce jour-là qu’au rapport du Général Dégoutte et je n’entendis plus faire aucune allusion à la création d’un Haut-Commissariat dans la Ruhr.
Quelques jours plus tard (4 février), le Général Dégoutte me communiquait un extrait d’une lettre du Ministre de la Guerre ainsi conçu: «Il faut d’ailleurs en tout l’unité de direction; c’est vous qui devez l’assurer, car vous êtes seul chef aux yeux du Gouvernement. C’est un point que j’ai fait préciser très nettement ce soir à la conférence qui s’est tenue à la Présidence du Conseil.» Ma situation se trouvait ainsi bien précisée.
Dès le surlendemain de mon arrivée à Essen, le Général Dégoutte manifesta le désir de me voir rentrer à Düsseldorf. (C. à G. 16-17 janvier). Cette solution ne me semblait pouvoir être envisagée que si la situation militaire était telle que l’on dût retirer d’Essen toutes les troupes françaises (voir note 9 page 104). Se produisant au lendemain des premières difficultés avec les industriels allemands, elle eût fait le plus déplorable effet. C’était d’autre part à Essen, et à Essen seul, que je pouvais travailler et être renseigné. Je ne pouvais enfin me séparer de mes collègues belge et italien. Fallait-il les ramener aussi à Düsseldorf? Devant l’insistance du Général, je finis par écrire à Guillaume (17 janvier): «J’ai le sentiment très net que le Général voudrait me voir à Düsseldorf, à sa disposition, à tout instant. Cela est impossible. C’est ici et ici seulement que je puis travailler et savoir ce qui se passe, parce que je vois tout le temps tout le monde de 7h du matin à 10h du soir. à Düsseldorf je perds tout contact et ne puis servir à rien. J’irai entre deux trains voir tous les jours le Général, s’il le demande, et ferai ce service de liaison aussi longtemps que je le pourrai. Quand je serai sur le flanc, je passerai la consigne à Frantzen. Ainsi donc, à moins d’ordre formel de votre part, je garde mon centre à Essen. Si vous estimez ma présence permanente à Düsseldorf indispensable, je passerais la Présidence à Essen à Frantzen et je ne me considérerais plus que comme le Conseiller technique du Général Dégoutte à Düsseldorf, sans action sur la Mission.»
D’accord pour votre séjour à Essen», m’écrivait Le Trocquer le 18 janvier; «c’est indispensable. Vous êtes le chef (sic) de la Mission technique… Communiquez au besoin au Général Dégoutte les passages de cette lettre que vous jugerez utiles.»
Au rapport du 18 je défendis également la même thèse. Mahieu, de passage à Düsseldorf, m’appuya sérieusement. Pour faciliter mes déplacements, le Général Payot proposa de créer à mon usage un train spécial qui me permettrait d’aller tous les matins 2 heures à Düsseldorf et de rentrer à Essen pour midi. Il assurait pouvoir faire tout ce qu’il voulait sur le réseau ferré allemand. Ce train fonctionna, je crois, 4 jours. Puis le Général Payot se heurta à un refus d’obéissance absolu des chemins de fer et toutes les belles assurances qu’il m’avait données lors de notre première rencontre à Essen, le 12 janvier, disparurent.
Je n’eus plus alors pour aller au rapport de Düsseldorf que de mauvais taxis, réquisitionnés par l’armée sur la voie publique de Düsseldorf. On y gelait dès qu’il faisait un peu froid, et je dus même renoncer le 21 février à aller à Düsseldorf, ne disposant, par un temps de neige, que d’un taxi sans vitres. Les mauvaises conditions dans lesquelles se faisaient ces déplacements incessants me fatiguèrent sérieusement très vite. (21 février et C. à G. 22 février).
Tandis que dans les rues de Düsseldorf les officiers ne circulaient que dans des autos militaires et toujours accompagnés d’un planton armé, nous avons toujours circulé, soit dans le bassin houiller, soit sur la route d’Essen à Düsseldorf, dans des régions souvent inoccupées, seuls, sans armes naturellement, la plupart du temps avec un chauffeur allemand, n’offrant aucune garantie, et pendant une des périodes les plus troublées de l’occupation de la Ruhr. Je me suis souvent demandé par quel hasard l’un de nous n’avait pas été emmené comme otage en Allemagne non occupée (7).
Au début de février (C. à G. 1er février), le Général Dégoutte recommença à parler de mon retour à Düsseldorf. Je fis encore la sourde oreille. Mais à mon retour de Paris, Frantzen m’ayant rendu compte que le Général avait encore abordé ce sujet, j’adressai à ce dernier la lettre suivante (21 février) :
«Lorsque vous aviez soulevé cette question (retour à Düsseldorf», pour la première fois le 15 janvier, j’en avais aussitôt saisi le Ministre des Travaux Publics dont, à l’époque, je croyais dépendre directement. Il m’a répondu le 18 janvier, après avoir pris connaissance des raisons qui me paraissent justifier mon séjour à Essen : d’accord pour votre séjour à Essen ; c’est indispensable. Vous êtes le chef de la Mission technique. Communiquez au besoin à M. le Général Dégoutte les passages de cette lettre que vous jugerez utiles.
Mais je m’aperçus bien vite (Rapport du 18 janvier) que le Général Dégoutte ne se considérait comme saisi que de ce qui avait passé au rapport (C. à G. 19 janvier). Cela ne hâtait pas les solutions.
Votre communication du 4 février, ce qui m’a été dit ces derniers jours à Paris, m’ont prouvé, soit que j’ai mal compris les instructions qui m’avaient été données au début, soit que les intentions du Gouvernement se soient modifiées depuis le début de janvier, que c’était de vous et de vous seul que j’avais des instructions à recevoir. Dans ces conditions et quelles que puissent être mes opinions sur l’intérêt que présente le retour à Düsseldorf de la Mission Interalliée, je prendrai mes dispositions pour rentrer dans cette ville dès que vous m’aurez donné l’ordre d’y revenir, et je ne laisserai ici qu’un poste d’observation comme ceux de Rechlinghausen, de Castrop et de Weitmar.
Comme le transfert à Düsseldorf d’un personnel aussi considérable soulèvera certaines difficultés et risquera de nécessiter un certain temps, je vous serai très reconnaissant de bien vouloir me faire connaître le plus tôt possible les décisions que vous aurez prises au sujet du retour à Düsseldorf de la «Mission interalliée d’Essen».
Le 22 février, je reçus l’ordre de rentrer à Düsseldorf. Je le communiquai aussitôt aux délégués belges et italien, puis au Colonel Voisin de la H.C.I.T.R. (22 février). Mais le transfert à Düsseldorf de la Mission n’était pas aisé. Elle comptait une cinquantaine de personnes, et il n’était pas facile de trouver logements et bureaux pour un pareil personnel dans une ville comme Düsseldorf où les hôtels et les édifices publics avaient déjà été en majeure partie réquisitionnés pour les besoins de l’armée. Je ne pouvais me séparer de mes collègues alliés; je me refusais d’autre part à laisser à Essen une partie de mes collaborateurs à une époque où la situation dans cette ville était assez critique. Aussi au début de mars, notre transfert n’était-il pas réalisé. Le Colonel Georges comprit d’ailleurs, et je lui en fus reconnaissant, qu’il fallait, à ce moment-là, nous laisser quelques jours de plus à Essen pour arriver à mettre sur pied le détassement des stocks allemands. C’est à cela que je dus de rester à Essen jusqu’au jour où mon état de santé me mit dans l’obligation de rentrer à Paris.
Je me suis souvent demandé pourquoi à Düsseldorf on tenait tant à me voir quitter Essen. Ce n’était certainement pas pour avoir mes avis, car ils n’étaient guère écoutés. N’était-ce pas plutôt parce que, à Essen, je voyais et je savais trop de choses, et parce que l’on savait que j’en rendais compte à Paris. C’était d’ailleurs pour cela que je tenais, moi, à y rester et que j’y suis resté aussi longtemps que je l’ai pu.
Bien qu’à partir de février je fusse complètement placé sous les ordres du Général Dégoutte, je n’en continuai pas moins, comme par le passé, à écrire régulièrement à Guillaume. Les questions techniques que soulevait de plus en plus souvent l’autorité militaire me paraissaient justifier cette façon de procéder.
Le Général Dégoutte me demanda le 2 février, conformément à une lettre de Maginot du 31 janvier, de mettre à l’étude, à titre de sanction générale, l’arrêt total de l’exhaure des Mines de Westphalie, puis l’occupation des centrales et des postes de transformation. Le jour même, j’écrivais à Guillaume que je me refusais absolument à mettre pareille question à l’étude, même «avec la discrétion plus absolue», comme le suggérait le Ministre. Il me paraissait impossible d’admettre que des ingénieurs français adoptassent en 1923 des méthodes de destruction de mines analogues à celles que les Allemands avaient inaugurées en 1918 dans le bassin franco-belge. Guillaume soutint énergiquement à Paris la même thèse (note du 3 février) et il ne fut plus question de cette proposition. (8)
Pour les centrales électriques et les postes de transformation, on se heurtait également à une très grosse difficulté. Toutes les mines, toutes les usines avaient des centrales, en général toutes connectées avec les quelques centrales indépendantes du bassin. Pour mettre la main sur l’énergie électrique, il fallait donc tout occuper dans le bassin de la Ruhr et c’était matériellement impossible. D’autre part, en ne saisissant que les centrales indépendantes, cela ne gênait que la population et n’avait aucun effet sur les industriels. Ce n’était donc pas une solution (C. à G. 2 février. Note Guillaume du 3 février). Le Ministère nous envoya d’ailleurs le 2 février, Ernest Mercier, «spécialiste de toutes les questions d’électricité» (note ministérielle du 31 janvier) pour étudier sur place la question. Il nous quitta le 3 février paraissant avoir des idées tout à fait analogues aux nôtres et on ne parla plus de la question.
Au début de février, alors que le bouclage commençait à produire des effets et que les chemins de fer étaient encore censés être à la disposition de tout le monde, j’estimais que les ingénieurs de la «Micum» devaient recommencer à circuler et essayer de voir ce qui se passait dans les mines et les usines. S’ils étaient mal reçus, éconduits, je pensais avoir le droit de demander des sanctions contre ceux qui ne se conformaient pas aux arrêtés du 11 janvier.
Le Général Dégoutte croyait préférable d’éviter toute sanction, même lorsqu’elle se réduisait à une simple expulsion. Il nous demandait de regarder par-dessus les murailles, entre les barreaux des clôtures, d’essayer de causer avec un ouvrier, avec un contre-maître et de ne constater aucun refus de la part d’un ingénieur. Nous ne pouvions alors rien faire et il eût été préférable, à mon sens, de nous retirer. «Un rôle ridicule est toujours pénible, surtout vis-à-vis des Allemands, et je perdrai sous peu toute action sur les jeunes. J’ai toujours dit que nous avions besoin d’autorité: c’est dans ce but que j’ai préparé les arrêtés du 11 janvier. Autant aujourd’hui les annuler franchement plutôt que de les laisser tomber en désuétude.» (C. à G. 2 février).
Devant mes observations, le Général finit par me proposer (lettre du 4 février) de me «procurer les renseignements dont j’avais besoin par la force en exécutant des perquisitions et des saisies de documents.» Il y aurait là, croyait-il, une sanction plus efficace que l’expulsion «en masse d’industriels et de fonctionnaires récalcitrants.»
C’était là encore un procédé qui me paraissait difficile à admettre et qui d’ailleurs à l’usage se serait montré tout à fait illusoire (C. à G. 2 février).
J’aurai à revenir plus loin sur les difficultés que j’eus avec le Général Dégoutte lorsque la question de l’exploitation directe se posa.
Au milieu de février, une manœuvre fâcheuse de J. Seydoux vint compliquer encore mes rapports avec le Général Dégoutte.
Lorsque je quittai Essen le 11 février pour aller assister à Paris au mariage de Françoise, la situation générale me préoccupait beaucoup et ce n’était pas sans un très vif regret que je me séparais pour quelques jours de mes collaborateurs. La résistance allemande battait son plein; à Essen nos communications avec Düsseldorf et avec les postes de contrôle étaient constamment coupées, aussi bien sur les voies ferrées que du côté des P.T.T. Sur la Rive gauche du Rhin, nos communications étaient également très précaires. Dans la Ruhr les incidents se multipliaient et il circulait partout des bruits fâcheux. C’étaient d’ailleurs les services de l’armée qui nous renseignaient surtout. En passant à Düsseldorf, je m’arrêtai quelques instants au bureau du Colonel Georges, et je lui fis longuement part de mes inquiétudes (11 février). Les évènements ne devaient que trop prouver qu’elles étaient fondées.
À Paris, je mis complètement au courant de la situation d’abord Guillaume (matinée du 12), puis Le Trocquer (soirée du 12). Appelé le 16 chez Millerand, je lui parlai en toute franchise, comme je l’avais toujours fait à Strasbourg. Je vis ensuite J. Seydoux, et là, tenant compte de nos anciennes et fréquentes relations, je lui parlai également à cœur ouvert de toutes mes préoccupations.
Après mon départ, J. Seydoux résuma dans une note écrite certains de mes renseignements et la fit aussitôt parvenir à Poincaré. Ce dernier l’adressa de suite, pour observations, au Général Dégoutte.
Seydoux avait déjà agi une fois de la même manière à mon égard en décembre 1922 (voir p. 20) et je m’en étais plaint à lui assez vivement: en brûlant ainsi ceux qui croyaient pouvoir lui parler en toute franchise, il les mettait évidemment dans l’impossibilité de le renseigner ultérieurement.
La réaction du Général Dégoutte ne fut pas longue : «Très étonné, m’écrivait-il le 20 février, que vous n’ayez pas cru devoir me communiquer les renseignements qui avaient pu vous parvenir et les impressions que vous ressentiez sur les dangers qui menaçaient des troupes dont j’ai le commandement et dont la sécurité m’incombe, comme d’ailleurs de celle des missions civiles, je vous prie de bien vouloir me faire connaître les indices que vous avez recueillis et les bases sur lesquelles vous avez pu former l’opinion que vous avez exposée au Président de la République et à M. Seydoux.»
Je lui répondis le lendemain (21 février) :
«Comme chef de la Mission de Contrôle, j’ai le devoir de me préoccuper de tout ce qui peut intéresser la sécurité de mes collaborateurs et cela d’autant plus que je suis obligé de les faire circuler seuls au milieu d’une population hostile. J’ai donc dû étudier avec attention tous les renseignements qui me sont fournis par M. Daum. Ils sont d’ailleurs tous connus des divers services de l’armée, dont ils proviennent en presque totalité.
Ce que je savais de la situation générale me préoccupait assez sérieusement depuis fin janvier et j’ai transmis mes inquiétudes à M. le Directeur des Mines dès le 2 février. Je lui ai en effet fait part de toutes mes impressions, et je n’ai jamais été invité à ne pas correspondre directement avec lui. Plus récemment, le 11 février, je m’en suis entretenu assez longuement avec le Commandant Famin et le Commandant de Jarrige (?), venus ce jour-là de Düsseldorf à Essen. J’en ai enfin parlé le même jour au Colonel Georges. Si je ne vous ai pas fait part de mes impressions, c’est que vous ne m’avez jamais questionné à ce sujet. J’avais d’autre part l’impression que vous préfériez me voir éviter de formuler trop souvent des avis.
À Paris, j’ai été appelé par le Ministre des Travaux Publics, puis par M. le Président de la République; enfin j’ai été convoqué aux Affaires Étrangères. Partout on m’a demandé mon avis sur la situation. Je l’ai donné, comme je l’ai toujours donné sur toutes les questions qui m’ont été posées soit par le Ministre des Travaux Publics, soit par M. Millerand, lorsque je travaillais sous ses ordres à Strasbourg, et comme, en fait, je l’avais donné quelques jours auparavant au Colonel Georges à Düsseldorf.»
L’incident en resta là. Au même moment je recevais l’ordre de rentrer à Düsseldorf. Mais cet ordre de quitter Essen et la correspondance que je venais d’avoir avec le Général Dégoutte me décidèrent à écrire ce qui suit au Ministre des Travaux Publics (21 février).
«Le jour où la Mission de Contrôle sera transférée à Düsseldorf et où elle ne constituera plus, comme les Finances et les Douanes, que l’un des services civils de l’Armée du Rhin, la présence à sa tête d’un homme de mon grade ne se justifiera plus. Un jeune ingénieur des Mines, ayant suivi depuis longtemps les affaires de la Ruhr, et c’est le cas de M. Névejans, serait tout désigné pour ce poste. On pourrait évidemment envisager qu’un ingénieur plus âgé, mais plus mobile que je ne puis l’être, vînt faire de temps en temps un voyage à Düsseldorf. Il jouerait vis-à-vis de la Mission le rôle de M. Schweissgut remplit vis-à-vis des Finances ou que M. le Directeur des Douanes joue vis-à-vis des Douanes. La Mission serait alors organisée comme les autres services civils de l’armée du Rhin et son fonctionnement serait plus aisé. Le retour à Paris de M. Colson prouve que les Belges ont reconnu, eux aussi, la nécessité d’alléger leur mission… Cela fait (retour de la Mission à Düsseldorf), je vous demanderai l’autorisation de rentrer définitivement à Paris.»
Ce retour ne provoquait pas d’objection de Mahieu, à qui j’en parlai le 23 février à Düsseldorf.
On verra plus loin que d’autres motifs me firent rentrer à Paris avant d’avoir procédé moi-même à l’installation de la «Micum» à Düsseldorf.
l’ «Europe nouvelle» du 17 novembre 1923: «Il faut ensuite rechercher parmi les actifs et les avoirs de l’Allemagne ceux qui peuvent être transférés immédiatement aux Alliés pour le payement des réparations. La France n’a cessé d’insister sur la nécessité des paiements en capital d’une partie de la dette allemande.» (Voir J. Seydoux – De Versailles au plan Young – p. 141).
3.1.5 - La question des transports
Dès ma première conversation avec le Général Weygand les 20-24 mai 1922 (voir page 8), j’avais insisté sur la nécessité d’assurer la régularité des transports en cas d’occupation de la Ruhr. Toutes nos difficultés du début de 1923 se rattachent au trouble profond que subirent les transports au lendemain de notre arrivée à Essen.
En fin décembre 1922 (voir page 28 janvier, note 3), le Maréchal Foch m’avait demandé ce que je ferais dans la Ruhr si telle ou telle éventualité se produisait ; lorsque l’on se trace un plan, me disait-il, il faut toujours envisager la possibilité de voir disparaître, l’un après l’autre, les atouts que l’on a dans son jeu. Si après m’avoir demandé ce que je ferais dans le cas où le R.W.K.S. ferait défaut, puis dans celui où les patrons refuseraient de livrer leur charbon, enfin dans le cas où les ouvriers cesseraient de travailler, il m’avait posé la question suivante: que ferez-vous si les chemins de fer allemands refusent de transporter vos charbons réquisitionnés ou non, je lui aurais répondu qu’il ne m’appartenait pas d’envisager cette hypothèse, puisque l’armée avait dans ses attributions le contrôle des moyens de transport; mais que, le cas échéant, nous n’aurions, nous ingénieurs, qu’à nous croiser les bras jusqu’au rétablissement régulier des transports.
D’autre part, dans une note adressée le 22 décembre 1922 au Maréchal Foch, j’avais insisté sur la nécessité d’assurer coûte que coûte, en ayant au besoin recours à des sanctions collectives extrêmement sévères (voir pages 19-20). La vie de certains services publics à caractère nettement industriel, eau, gaz, énergie électrique (C. à G. 31 janvier) ; si je n’avais pas fait allusion dans cette nomenclature à des services tels que les chemins de fer et les P.T.T., c’est qu’il s’agissait là de services publics qui ne rentraient pas dans le cadre de mes attributions et que je considérais le Commandement Militaire comme très puissamment armé contre tout ce qui pouvait porter atteinte à la régularité de la marche de services offrant, pour sa propre sécurité et sa propre vie, un intérêt capital. La proclamation à la population (10 janvier) était de nature à me confirmer dans cette opinion (voir p.5).
Or ce furent précisément les services publics des chemins de fer et des P.T.T. qui, dès le premier jour, s’opposèrent le plus nettement à l’action de la «Micum». Ce fut d’autre part pour ces services que l’armée, dans l’espèce la D.G.C.R.A., fit preuve de la plus grande mansuétude, retardant le plus possible les sanctions, et les réduisant en fait à peu près à rien.
Par contre, lorsque le «Kaiserhof» d’Essen fut privé d’énergie électrique (voir page. 51), ce qui ne faisait que gêner les ingénieurs de la «Micum» y habitant, des sanctions très dures furent très rapidement prononcées. Du coup, l’ordre fut rétabli dans ce service et on n’eut aucun incident à signaler dans les services de l’eau et du gaz. Dans les chemins de fer et les P.T.T. par contre, le désordre se maintint pendant des mois.
Je me suis quelquefois demandé si cette très grande bienveillance du Général Payot n’était pas à rapprocher du projet de création d’un grand réseau ferré rhénan, dont il commença à parler le 25 janvier, et dont naturellement il était le chef désigné (Rapport du 25 janvier). Pour arriver à ce résultat, ne fallait-il pas qu’il fût bien vu par son futur personnel?
L’importance que la question transports a joué dans l’action de la «Micum» m’oblige à m’appesantir sur ce sujet. Je parlerai d’abord des transports par voie ferrée.
Je ne reviens pas ici sur ma première conversation le 12 janvier avec le Général Payot (voir page 34). Elle était de nature à me donner entière satisfaction.
«Dès l’arrivée à Essen (C. à G. 8 janvier), les bureaux du Service des Chemins de fer de campagne (ce fut avec le Colonel Clémençon et le Commandant Letrait que j’eus surtout à faire) s’installèrent dans les bureaux de la direction des Chemins de fer à Essen, de façon à pouvoir travailler avec cette direction, comme cela s’était pratiqué jusque là sur la rive gauche du Rhin. Mais les illusions que l’on pouvait avoir sur cette collaboration se dissipèrent rapidement. Les ordres de Berlin se succédèrent et l’hostilité de la direction devint de plus en plus évidente».
Nous apprenions par diverses voies (page.32) en nous installant à Essen que le Reich interdisait à ses chemins de fer d’effectuer aucun transport pour le compte des Alliés. Le 17, le Commandant Letrait me communiquait une ordonnance allemande prévoyant des peines de prison pour tous les Allemands qui défèreraient aux ordres français (voir lettres de Ludovic Naudeau. Illustration: n° du 27 janvier (p. 78 col. 2) et n° du 3 février (p. 101 col. 3). Le 18 (voir page 85), alors que je cherchais à faire comprendre au Général Dégoutte qu’il fallait montrer de la fermeté à l’égard des exploitants de mines, et que toute marque de faiblesse à leur égard aurait sa répercussion dans d’autres services (chemins de fer, finances), le Général Payot hésitait à faire des réquisitions de wagons dans les gares (page 87). Il reconnaissait pourtant 48 heures plus tard, le 20 janvier, la nécessité, pour essayer d’enrayer le mouvement de révolte des chemins de fer, d’arrêter le Directeur de ces chemins de fer à Essen, Jahn. «D’où protestation très vive du personnel et menace de grève générale si on ne le relâchait pas. Le Général Payot m’a téléphoné à 20h30 pour me demander mon avis.
Je lui ai dit très nettement que j’estimais qu’il ne fallait pas céder, la question devant toujours se poser et toutes nos opérations dépendant des chemins de fer. Il m’a répondu qu’il avait encore besoin de 48 heures de tranquillité. Dans ces conditions, je n’ai pas insisté; mais nous ferons peu tant que la question ferroviaire ne sera pas réglée… C’est une question de politique générale de savoir où l’on préfère voir commencer l’agitation, aux fiscales (voir pages. 86-87), ou au chemin de fer; mais cette agitation on ne l’évitera plus, étant donné l’attitude des patrons et du Reich. Il y a là un abcès qu’il y a tout avantage à percer le plus tôt possible. Les deux prétextes me paraissent d’ailleurs aussi bon l’un que l’autre.» (C. à G. 21 janvier).
Les 48 heures de répit réclamées le 20 par le Général Payot devaient lui permettre d’assurer les services de l’armée par deux lignes qu’on équipait en toute hâte, l’une au nord du bassin par Bottrop, Gladbeck, Rechlinghausen et Datteln, l’autre au sud en passant par Kettwig, Werden et Kupferdreh. Mais il fallut en même temps assurer les transports de l’armée sur la rive gauche du Rhin, où la grève sévissait pour tout ce qui concernait les Alliés, comme dans la Ruhr. Tout cela exigea des renforts importants. Au rapport du 25 janvier le Général Payot put enfin annoncer qu’il aurait pour le 30 tous les renforts demandés et qu’alors il se montrerait vis-à-vis des cheminots allemands en rébellion aussi dur qu’il avait été jusque là coulant à leur égard (rapport du 25 février).
«L’arrestation du Directeur Jahn ne fut réalisée que le 30 et la seule sanction qui fut prise contre lui consista à l’expulser des territoires occupés. Il est allé demeurer à Hamm, et de là il continua à diriger ses bureaux d’Essen comme par le passé ; l’ «Essener Allgemeine Zeitung» du 8 février a publié deux notifications qu’il vient d’adresser de là au Colonel Clémençon (C. à G. 8 février).
«L’attitude de la direction de Jahn est bien mise en évidence par les ordres qu’il a donnés ou transmis à son personnel (1). On aurait aisément compris que de tels ordres eussent motivé des sanctions plus sévères que le simple déplacement d’Essen à Hamm. (id).
Le service des P.T.T. avait subi pendant la même période des errements analogues. Les communications par les lignes publiques étaient refusées à tous les français; les lignes établies par l’armée étaient constamment coupées. Aussi mes relations soit avec les divers postes de la «Micum», soit avec Düsseldorf, étaient-elles à peu près impossibles (Voir C. à G. 26-28 janvier). D’ailleurs ce sabotage général des lignes de l’armée n’entraîna jamais, à ma connaissance du moins, de sanction sérieuse soit personnelle, soit collective. Avec une patience admirable le service télégraphique de l’armée réparait constamment les lignes que les Allemands coupaient d’ailleurs avec la même constance.
Les deux lignes d’encerclement de la Ruhr (lignes Nord et Sud) furent équipées vers le 30 janvier et la coupure des expéditions de combustibles minéraux vers l’Allemagne non occupée put être effectuée le 1er février à 0 heure (voir page 89). Il y eut alors une certaine accalmie dans les désordres des chemins de fer (2), des Postes et des Télégraphes. Je trouvai le 2 février tout l’État-Major du Général Dégoutte dans la joie. La «détente» était complète dans la population civile, disait le Général Denvignes. Payot me faisait comprendre que tout allait pour le mieux dans le meilleur des réseaux de chemin de fer du monde, et cela ressortait bien d’ailleurs de l’interview que publiait le Temps du 4 février (date à comparer avec celle des ordres de Jahn de la page précédente). Par contre, il y avait des «gêneurs», et ces «gêneurs» étaient les ingénieurs de la «Micum». Ernest Mercier qui était venu ce jour-là à Düsseldorf me paraissait fort préoccupé de cet optimisme de l’armée et se demandait si à Düsseldorf on savait bien ce qu’on voulait faire dans la Ruhr (Conversation avec Payot et Mercier du 2 février).
Pour moi, je résumais de la façon suivante la situation à Guillaume (C. à G. 3 février):
«On me parait à Düsseldorf considérer la situation comme très bonne. Il y a détente de tous les côtés; les chemins de fer reprennent le travail à Cologne; les P.T.T. à Essen; il n’y a pas d’incidents ouvriers sérieux; les relations avec les Syndicats ouvriers de gauche sont agréables à Düsseldorf. Le Regierungs pressident de cette ville, qui est tout le temps sur la route de Berlin, s’efforce de régler toutes les difficultés. Du côté des troupes d’occupation on ne signale aucun incident notable. Enfin la réunion des métallurgistes qui s’est tenue à Hagen… semble de nature à permettre tous les espoirs. Je ne vois pas naturellement les choses en noir, et je suis loin de considérer la situation comme critique, mais je crains qu’il ne règne quelques illusions dans l’État-Major de Düsseldorf, et je crois devoir vous le dire et vous dire pourquoi.
Pour les chemins de fer, la situation s’est améliorée à Cologne. Les trains militaires pourront circuler, conduits éventuellement par des Français; mais, sur le demande des Anglais, on a eu grand soin de ne pas parler des trains de charbon, qui constituent à faire un détour énorme pour éviter Cologne. Le changement d’attitude des cheminots allemands est d’autre part probablement dû à une pression de Berlin ; il semble, d’après les journaux, qu’on ait eu très peur de voir les Anglais quitter Cologne et nous y céder la place.
À Essen, la situation ne s’améliore pas. Le Directeur expulsé fait annoncer par les journaux qu’il reprend de Hamm la direction de son service, (voyez ce que je vous écrivais le 19 au sujet de l’expulsion des fonctionnaires) et ses employés d’Essen continuent à lui obéir, puisque le Colonel Clémençon ne peut en aucune manière me renseigner sur ce qui se passe dans le bassin. Les trains allemands circulent dans tous les sens; mais aucun train français ne peut être piloté sur le réseau, et nous ne pouvons songer à faire aucun déroutement. Les Allemands vont comme ils veulent à Munster, Hanovre et Berlin (3); mais nous ne pouvons aller qu’en automobile à Düsseldorf, en attendant la mise en service d’un train militaire qui partira d’Essen-Sud une fois par jour.
Les P.T.T. ont repris le service, mais pour les Allemands seuls. Je ne puis communiquer avec le R.W.K.S. que par le fil militaire. Nos relations avec les postes éloignés sont des plus difficiles, et le seront encore longtemps. Avant-hier, on a coupé deux fois dans Gelsenkirchen notre fil d’Essen à Röchlinghausen. Hier soir, après 48 heures de fermeture de la Ruhr, je ne pouvais encore savoir ce qui s’était passé aux postes de coupure.
Il n’y a évidemment pas de difficultés du côté des finances; mais, de ce côté on n’a encore rien fait pour les impôts. On s’est borné à mettre dans les journaux que les paiements effectués à Berlin depuis l’arrêté du Kohlensteuer seraient tenus comme nuls.
L’armée n’a pas de difficultés; mais elle gêne le moins possible la population civile, évite les réquisitions de nourriture, et elle a du mal à obtenir, ou à prendre, du charbon, car les ordres du Kohlenkommissaer sont régulièrement observés.
Tout cela démontre-t-il un changement d’attitude du côté des fonctionnaires ou du Reich, je ne le crois pas. La reprise du travail des chemins de fer et des P.T.T. me parait plutôt devoir être attribuée à des ordres de Berlin. On y a reconnu que le chômage gênait plus la population que l’armée, et on y a renoncé.
On cause évidemment avec une certaine aisance avec divers syndicats à Düsseldorf. C’est moins aisé à Essen et à Dortmund (4), mais que peut-on en conclure ? Le syndicat chrétien très puissant, est peu abordable. Les syndicats de gauche ne se mettront pas en avant aujourd’hui. Ce n’est qu’après un chômage assez prolongé qu’il pourrait en être autrement. D’autre part, on ne peut rien faire avec les syndicats seuls. Il faut que les employés et les patrons cèdent eux aussi. Or, quoiqu’on en dise de la réunion de Hagen, je serais étonné que les patrons aient laissé la lutte s’engager s’ils n’avaient pu résister que trois jours. Ce n’est en effet que depuis le 1er qu’on les gêne un peu.
Je crains que ce ne soit nos ingénieurs qui se rendent le mieux compte de l’état des esprits de la partie de la population avec laquelle est aujourd’hui engagée la lutte. Ne se contentant pas des renseignements qu’on leur apporte et qui, dans ce cas, sont assez sujets à caution, ils se heurtent à l’opposition systématique des industriels qui sont, en fait, les maîtres du Reich (5), et avec lesquels, aujourd’hui, la bataille s’engage. Il n’est par suite pas étonnant que seuls, ou à peu près seuls, ils se heurtent à des difficultés et qu’ils ne voient pas encore la détente que l’on signale ailleurs d’une façon peut-être prématurée.
C’est pour cette lutte que l’on a envisagé le 1er février la fermeture de la Ruhr pour les combustibles. On pense à interdire l’arrivée des matières premières (minerais, etc…) et la sortie des produits fabriqués. Mais il y a d’autres moyens de peser sur la population et de faciliter notre action: ou bien tout le monde pourra disposer à Essen du télégraphe ou du téléphone, ou personne; ou les chemins de fer obéiront aux ordres de Düsseldorf, ou les gares d’Essen et de Düsseldorf seront fermées au public. Toute autre attitude est considérée ici comme de la faiblesse, et il ne faut pas, aujourd’hui surtout, donner cette impression.
Je vous prie d’excuser la franchise avec laquelle je vous écris aujourd’hui, mais je crois devoir le faire après tout ce que j’ai vu ici depuis huit jours». (C. à G. 3 février).
Mes préoccupations n’étaient que trop fondées. «Durant les deux premières semaines de février, notre situation a été une situation humiliée, et plus d’un officier à l’esprit réfléchi et pondéré m’a fait à ce sujet de douloureuses confidences» (lettre Ludovic Naudeau. Lettre d’Essen 18 février 1923. Illustration n° du 24 février p. 174, col. 1.2).
Une conférence s’était tenue à Aix-la-Chapelle le 1er février entre représentants de la D.G.C.R.A., des réseaux français et belges, et de la «Micum» pour étudier l’acheminement des trains de charbon de Hohenbudberg (gare de rassemblement sur la Rive gauche du Rhin) à Aix (gare de départ des trains pour la France et la Belgique). Le Colonel Franck (D.G.C.R.A.) avait indiqué que son service pourrait remorquer 6 à 7 trains de charbon par jour. A la suite de cette conférence, je me décidais à faire étudier sur place les conditions dans lesquelles une réquisition de trains de charbon pourrait se faire à Hohenbudberg, ainsi qu’un acheminement de ces trains sur Aix. Les agents de l’O.H.S. que j’envoyais le 3 au matin sur place, constataient malheureusement que depuis le matin la gare était de nouveau exploitée par les Allemands. Si un poste français était resté près de la gare, il était sans fonctions précises. A la gare était affiché l’ordre du Reichskommissaer prescrivant aux cheminots allemands d’empêcher tout acheminement de train de charbon vers la France ou la Belgique.
À côté, une autre affiche indiquait que le service avait été repris après entente avec les services d’occupation qui avaient pris l’engagement d’évacuer les gares, et de ne plus s’immiscer dans ledit service. Dans ces conditions, les agents de l’O.H.S. rentrèrent sans insister à Essen (note Le Normand du 4 février, C. à G. 4 février).
Lorsque je rendis compte le lendemain matin (4 février) de ces faits au rapport du Général Dégoutte, Payot se mit violemment en colère contre moi pour m’être occupé d’une question de chemin de fer sans son autorisation. Mes constatations tombaient évidemment mal à propos, car il avait fait la veille aux représentants de la presse à Düsseldorf, un exposé dithyrambique de la situation de son réseau ferré (voir le Temps du 4 février (6)). Le Général Dégoutte lui donna d’ailleurs entièrement raison, et je reçus ce jour-là un des plus violents abatages qui m’aient jamais été adressé. Je me décidai alors à ne plus parler de questions de chemin de fer au Général Dégoutte, et je le lui dis. Mais cela n’était pas fait pour rendre ma tâche plus facile et je demandai à Guillaume de cesser de me poser des questions concernant les chemins de fer (C. à G. 5 février).
Je n’étais pas seul à être inquiet de la question des chemins de fer; mon collègue belge s’en montrait fort préoccupé (conversation du 4 février avec Colson) ; je m’engageai à en saisir son Ministre des Travaux Publics.
À cette époque, la situation des chemins de fer se résumait comme suit:
«Aujourd’hui, (C. à G. 8 février) dans le bâtiment de la Direction des Chemins de fer d’Essen, on trouve, vivant côte à côte, deux services qui ne se connaissent plus, et dont l’un est en hostilité manifeste avec l’autre:
1°- Le Colonel Clémençon exploite avec des moyens de fortune les lignes d’encerclement N. et S. Il a cherché par tous les moyens possibles à ne pas gêner la circulation, transporte toutes les matières d’alimentation qu’on lui envoie, a créé des trains ouvriers, etc. Les lignes qu’il a occupées ont été sabotées par les Allemands qui se retiraient (aiguillage de Bottrop, locomotives de Roecklinghausen, etc). Il ne peut obtenir aucune aide de la Direction d’Essen, pour cette exploitation, et on lui refuse tout renseignement sur ce qui se passe à l’intérieur du bassin (mouvement, importance du parc, etc.). On lui adresse enfin aujourd’hui le reproche d’affamer la population (lettre de Jahn du 8 février). Ses liaisons télégraphiques et téléphoniques sont d’autre part précaires, on les sabote par tous les moyens possibles;
2°- Le service allemand a d’autre part toutes ses aises pour exploiter son réseau et pour gêner et combattre par tous les moyens possibles le Colonel Clémençon. Il communique librement avec toutes ses gares, et avec son directeur à Hamm. Il dispose de toutes ses archives et maintient ainsi, par tous les moyens possibles, son emprise sur son personnel.
Cette situation anormale préoccupe beaucoup de personnes. Monsieur Colson est venu me parler hier soir avec une très grande vivacité de la question transports. Je ne vous cache pas que je suis très gêné pour lui répondre. Je ne comprends notamment pas pourquoi, alors que l’attitude de la Direction d’Essen est bien connue, cette Direction ne trouve pas un beau matin la porte de ses bureaux gardée, avec interdiction pour tout Allemand d’y pénétrer.»
(C. à G. 8 février).
Dans le service des P.T.T., et malgré les affirmations de Payot au rapport du 2 février, la détente n’était guère plus sensible que dans celui des chemins de fer. Je pus m’offrir le plaisir, dans l’après-midi du 3, de faire constater à Ernest Mercier qu’il me suffisait de demander à Essen une communication téléphonique pour qu’elle me fût aussitôt refusée (3 février). Comme au rapport du 3, où avaient assisté Siegler et Mercier, il avait été dit que tout manquement nouveau serait sévèrement puni, Siegler alla aussitôt à la Division demander l’application des décisions du matin. «À 7 heures du soir, il n’avait pas encore été donné suite à cette affaire, et le Capitaine des P.T.T. d’Essen me répondait qu’il étudiait encore la suite qui pourrait être donnée à ma réclamation. Au même moment, le bureau public d’Essen me répondait qu’il lui était interdit de donner une communication quelconque à un Français.» (C. à G. 4 février). Barattier, à qui je rendais compte le 4 au matin à Düsseldorf, me répondait qu’on avait donné à Essen jusqu’à midi le 4 pour se conformer aux ordres de la Mission. Passé ce délai, le téléphone serait fermé (7) (4.février). Ici encore, nous étions évidemment «des gêneurs»; il n’y aurait eu aucune histoire si nous n’avions pas eu l’idée ridicule de vouloir nous servir du téléphone.
Du côté de la police, la «détente était telle qu’elle refusait de saluer les officiers (rapport du 4 février), et on arrêtait le 5, sans incident d’ailleurs, le chef de la police d’Essen, rendu responsable de la mauvaise tenue de ses hommes (5 février).
Si l’on avait des difficultés dans la Ruhr avec les chemins de fer, on en avait tout autant dans les Pays rhénans. L’équipement, par les Français, des voies d’encerclement, était par suite insuffisant, et il fallait envisager celui de voies reliant Cologne à la France et à la Belgique.
Au début de février, Payot demandait encore 6 à 7 jours pour que ces transports fussent assurés (8). La question se compliquait du fait que les Anglais n’admettaient pas le passage des trains de charbons à travers la zone de Cologne, occupée par leurs troupes. Autour de Cologne, de longs déroutements étaient par suite à envisager. Payot profitait d’ailleurs de cette extension de son service pour parler au rapport de la création de son grand réseau rhénan (voir page 72) englobant toute la rive gauche du Rhin, et sur la rive droite, une bande parallèle au Rhin, et assez large pour absorber toutes les têtes de pont de la Ruhr. À Paris par contre, on arrivait à se rendre compte de la nécessité d’enlever à Payot le service d’Exploitation des lignes occupées, et de le confier à un Commissaire technique civil. C’est ce qui, le 6 février, amenait à Düsseldorf Le Trocquer accompagné de Javary (du Nord), et de Bréaud, le futur Commissaire technique (6 février). Cette visite provoqua un déjeuner de midi, et à la table où le Général Dégoutte nous réunissait tous, une «scène» invraisemblable de Payot. Un enfant gâté mal élevé n’aurait pas crié et déraisonné davantage pour avoir été privé de son dessert. Malheureusement la régie civile fut longue à organiser ; Bréaud ne put prendre son service en main que le 6 mars. Heureusement, du début de février au 6 mars, nous n’avons pas eu beaucoup de charbon à transporter car, avec l’organisation Payot, tous transports sérieux étaient impossibles. Ludovic Naudeau notait dans l’Illustration, à la date du 24 février (p. 177, colonne 2): «Les chemins de fer vont marcher, il n’y aura pas de charbon». Ce n’était pourtant pas le manque de charbon qui rendait les transports impossibles. Je n’en donnerai qu’un exemple. «Au cours d’une conférence tenue il y a environ 8 jours à Aix-la-Chapelle», écrivais-je à Guillaume le 10 février 1923, «il avait été entendu pour soulager le service des chemins de fer, tous les trains seraient dirigés sur Aix, d’où ils gagneraient, par les voies belges et luxembourgeoises, soit la Lorraine, soit la Belgique et la France. Cela permettait d’armer fortement la ligne d’Aix, et d’éviter un éparpillement de nos forces. Le Général Payot est revenu hier sur cette mesure, et fait repasser les rares trains de coke par Ehrang, sous le prétexte que les lignes qu’il a armées doivent travailler, et que ces transports seront plus économiques que les transports sur voies belges. Je ne suis pas absolument convaincu de l’exactitude de ce raisonnement et je regrette cette solution.»
Il brouillait d’ailleurs ainsi toutes les expéditions préparées pas l’O.H.S., et j’eus beaucoup de peine à arrêter une très vive réclamation de Le Normand, en date du 19 février, parfaitement fondée d’ailleurs. Mais, puisque Payot allait disparaître, il me paraissait inutile de soulever un incident de plus. «Quand aurons-nous un Commissaire technique étudiant les questions avec des préoccupations autres que celles relatives au futur grand réseau»? (C. à G. 21 février).
Dans les derniers jours, les relations avec Payot étaient impossibles. Il refusait de répondre à une question que j’essayais de faire soulever par le Colonel Georges: la disparition des tombereaux, qui m’était signalée par le Colonel Clémençon. «Cela ne me regardait pas, et d’ailleurs la question ne se posait pas», disait-il. (C. à G. 8 février).
Un ordre du jour sensationnel clôtura la période d’exploitation de Payot. Si ce qu’il disait des efforts du personnel français et belge était très exact, ses observations sur les résultats obtenus étaient, par contre, fort discutables (ordre de fin février).
La situation créée par l’attitude des chemins de fer et des P.T.T. était si anormale, et nous plaçait tous dans la Ruhr dans une position si fausse, que je la signalais à nouveau et longuement à Guillaume pendant mon séjour à Paris du 12 au 20 février. Il était nécessaire, en effet, que la situation changeât prochainement, car nous commencions à envisager la possibilité de travailler.
La nouvelle qui me parvint alors à Paris du sabotage par les Allemands du Rhein Hoerne Kanal, sabotage qui devait rendre inutilisable pour bien des semaines cette voie navigable, me permit d’insister encore sur l’importance de la question. Guillaume admit mes suggestions et, dans une note qu’il prépara pour le Ministre le 19 février, il arriva à lui proposer :
1°- d’exiger un sauf-conduit pour l’entrée en Ruhr des voyageurs en provenance de l’Allemagne non occupée;
2°- de couper avec l’est les relations télégraphiques et téléphoniques de la Ruhr, en ne laissant subsister que quelques lignes contrôlées par nous;
3°- comme sanction du sabotage du canal, de fermer au public les gares d’Essen et de Dortmund, pendant un nombre de jours égal à la durée de l’interruption de la circulation sur le canal. C’est dans le même sens qu’en rentrant à Essen j’écrivis au Général Dégoutte le 21 février au sujet du canal. Comme, ce même jour le service télégraphique de l’armée (9) venait encore me signaler des sabotages très sérieux sur les fils télégraphiques et téléphoniques, aussi bien à Gelsenkirchen qu’à Essen je lui répondais que la seule sanction admissible à pareille attitude était la coupure le long des postes de bouclage de la Ruhr, de tous les fils aériens et des fils souterrains connus (C. à G. 22 février. Voir aussi réponse pour le Général Dégoutte du 22 février, complétant le rapport du 6 février).
Rien ne fut fait malheureusement dans ce sens. Les ruptures de fils de Gelsenkirchen motivèrent pour cette ville une grosse amende en papier, sans valeur et facile à compenser par suite. La sanction du sabotage du canal consista à occuper Darmstadt et Karlsruhe (10) (rapport du 2-3 mars), ce qui n’était évidemment guère sensible aux auteurs du sabotage, ou à ceux qui l’avaient provoqué dans la Ruhr. On se décida toutefois à occuper la gare d’Essen le 3 mars, et on y reporta le terminus de la ligne française aboutissant à Essen-Sud (C. à G. 5 mars). Ainsi disparut une anomalie que Frédéric Naudau soulignait comme suit dans l’Illustration (n° du 3 mars, lettre du 25 février, p. 193, colonne 2 à la date du 25 février :
«Les trains organisés par nos infatigables cheminots, en dépit des plus sérieuses difficultés, roulent deux fois par jour, cahin-caha, entre Düsseldorf et une petite station de la banlieue d’Essen, qui s’appelle Essen-Sud. La Hauptbahnof d’Essen présente intérieurement un aspect assez peu différent de ce que fut en tout temps sa vie normale… Bref vous acquerrez la preuve que, si la gare centrale d’Essen demeure inaccessible aux convois français, elle est par contre en pleine activité en ce qui concerne la circulation allemande.»
Ces sanctions si tardives et si légères furent loin de ramener le calme dans la région. Dans la nuit du 26 au 27, deux soldats français furent attaqués et blessés à Bochum (Rapport Dégoutte du 27). Dans la soirée du 10 mars (21h30), deux officiers français furent assassinés à coups de revolver dans les rues de Buer (10 mars). Dans la nuit du 17 au 18 mars, un soldat était tué d’un coup de fusil dans les rues d’Essen. La «détente» complète sur laquelle insistait tant le Général Denvignes le 2 février, était donc «assez» relative.
Je n’ai parlé dans ce qui précède que de transports par voie ferrée. Ce sont ceux dont je me suis le plus occupé. Les conditions de la navigation sur le Rhin étaient un peu trop spéciales pour que j’aie pu les suivre. Elles dépendaient d’ailleurs beaucoup plus de Coblence que de Düsseldorf. Dans les premiers jours il m’avait été possible de faire réquisitionner quelques péniches dans les eaux allemandes de la Westphalie, et celles qui furent confiées à des remorqueurs français arrivèrent à destination (C. à G. 16.janvier). Mais on cessa vite de charger des péniches sur le Rhin, et au bout de quelques jours, on ne put plus se procurer de charbon par cette voie.
On envisagea fort vite d’ailleurs à Paris de soustraire le service de la navigation sur le Rhin à l’action directe du Général Payot. Le 11 février arriva à Düsseldorf, comme Commissaire technique spécialement chargé des transports par eau, un Inspecteur Général des Ponts et Chaussées, Vidal, qui s’était spécialisé depuis des années dans cette question. Sa famille était très liée avec les David Beigbeder; mes enfants avaient fait à St-Palais avant la guerre, la connaissance des enfants Vidal. J’eus toujours de très bons rapports avec Vidal ; dès le début, nous nous mîmes d’accord pour nous voir personnellement le moins possible. Payot acceptait les propositions que Vidal lui présentait, après étude avec mes services, avec d’autant plus de facilité qu’il m’y croyait hostile (28 février). Il était convaincu, en effet, que j’avais vu arriver Vidal avec grand déplaisir.
C’est avec Vidal que je me mis d’accord en fin février, pour l’enlèvement des stocks de coke et de charbon accumulés dans les ports du Rhein Hoerne Kanal. Malheureusement le sabotage du canal fait par les Allemands (Névejans à Coste 15 février, Frantzen à Coste 17 février) rendit tout travail impossible sur ce canal pendant de longues semaines. On m’avait au début rendu compte que le renflouage de ces péniches pourrait être rapidement effectué (C. au Général Dégoutte, 21 février). Confié à une entreprise hollandaise, bien outillée, parait-il, pour de semblables travaux, il fut au contraire conduit avec une sage lenteur jusqu’au jour où Ludovic Naudeau, allant visiter ces chantiers, décida les Hollandais à activer leur travail. C’est du moins ce que ce correspondant de l’Illustration raconta dans une de ses lettres de la Ruhr (voir Illustration n° du 7.avril, lettre du 2.avril, p. 332, col. 1 et 2).
Du 25 janvier Ordre de réexpédier en terrain non occupé tous les appareils téléphoniques, télégraphiques, pièces de rechange non immédiatement nécessaires.
Du 26 janvier Même ordre pour les machines et wagons.
Du 1 février Instructions pour le camouflage des télégrammes de service.
Du 2 février Assurer les transports des charbons par les voies de détournement. Mettre hors d’usage toutes les installations, signaux, aiguilles non utilisés.
Du 3 février Ordre d’évacuation du matériel vide, wagons et machines. Ordre d’évacuation immédiate d’Essen de tous les ouvriers de métiers. Leur annoncer un traitement spécial. Listes de ces ouvriers à fournir. Ordre de camoufler les wagons vides en wagons pleins, etc., etc.
3.1.6 - La reprise des livraisons à l'Entente janvier-mars 1923
Tandis que les livraisons à la France et à la Belgique étaient arrêtées depuis le début de l’occupation de la Ruhr, l’extraction du charbon se poursuivait assez régulièrement et la production était entièrement expédiée aux consommateurs allemands ou neutres et aux Italiens. Ces clients disposaient donc, ainsi que je le faisais remarquer le 16 janvier au Général Dégoutte, de tonnages plus considérables qu’autrefois et pouvaient constituer des stocks en prévision des difficultés ultérieures (voir page 38).
Après le refus formel des exploitants de se conformer à des ordres écrits, la «Micum» se voyait obligée, pour assurer des livraisons à la France et à la Belgique, de recourir à des réquisitions ou à des détournements dans les gares. (1) C’était un point sur lequel Le Trocquer avait insisté le 7 janvier au moment où nous quittions Paris. Dès qu’il eut connaissance de la déclaration de Thyssen du 15 janvier, il me rappela cette obligation par télégramme (15 janvier), puis par téléphone (16 janvier). Enfin Guillaume m’envoyait un mot dans le même sens (17 janvier). Pour le Ministre «dès qu’un ordre écrit se heurte à un refus, il faut requérir de l’autorité militaire la constatation immédiate et la sanction». (Lettre Le Trocquer du 18 janvier). C’est bien ainsi d’ailleurs que je comprenais la tâche qui m’incombait. Ce fut naturellement du côté des Mines fiscales que je me retournai dès qu’il fut constaté que les exploitants ne tenaient aucun compte des instructions générales qui leur furent données au cours de la réunion tenue le 16 janvier à Düsseldorf (voir page 28).
Stouvenot se rendit le 17 dans l’après-midi à la direction générale des Mines fiscales, et signifia au Geheimer Obernergrat Reuffeisen l’ordre de livrer à l’entente 22 000 tonnes de coke par jour de calendrier. Il se heurta à un refus absolu. Reiffeisen était fonctionnaire et, eu égard à cette qualité, qu’il partageait d’ailleurs avec tous ses employés et tous ses ouvriers, il refusait tout et s’opposait à tout. Les Alliés n’avaient qu’à venir eux-mêmes avec leurs hommes et leurs locomotives enlever ses cokes et ses charbons. Je signalai le soir même cette réponse au Général Dégoutte et lui demandai à l’égard de Reiffeisen une punition sévère. Avant de me répondre, le Général me fit dire de lui amener Stouvenot le lendemain matin au rapport (conversation Colonel François du 17 janvier, 21h.).
Le 18 au matin, après s’être fait confirmer par Stouvenot ce que je lui avais dit la veille (2), le Général Dégoutte me parut très peu disposé à sévir contre ce refus d’obéissance aux ordres de la «Micum». Je fus obligé de soutenir ma demande avec beaucoup d’énergie et fis remarquer que si on considérait la réponse faite à Stouvenot comme ne comportant pas de sanction «nous serions débordés lorsque la question du transport de ces charbons se poserait devant les cheminots, ou lorsque la question des impôts serait soulevée devant les agents des finances.» J’ajoutai que «nous civils, nous étions venus dans la Ruhr avec un but; que nous ne pouvions opérer que si nous avions de l’autorité et que, si notre autorité était méconnue, nous n’avions qu’à nous retirer». (C. à G. 19 janvier). Les termes mêmes des instructions de Le Trocquer du 15 janvier me facilitaient cette attitude.
Tannery s’envisageait qu’une réponse à l’attitude du Reiffeisen, fonctionnaire allemand: c’était la révocation. Je montrai aussitôt qu’une pareille sanction était absolument illusoire. Il suffisait en effet à Reiffeisen de s’installer en dehors des lignes françaises dans sa livraison de Lunen par exemple, pour reprendre de là, avec l’aide du téléphone et éventuellement même de quelques courses discrètes en chemin de fer ou en automobile, courses auxquelles nous étions hors d’état de nous opposer, la direction de l’ensemble des Mines fiscales. (3)
Cette très longue discussion, qui se déroula en présence de Mahieu (page 60), eut comme conclusion l’arrestation de Reiffeisen. Mais cette arrestation n’eut comme conséquence que son expulsion des territoires occupés, ce qui faisait perdre toute valeur à cette sanction (C. à G. 19 janvier).
En présence de ce premier refus des Mines fiscales, je préparai le soir, avec le Général Simon, une nouvelle visite à ces mêmes mines pour le 19 au matin, cette fois avec l’appui de la troupe. Il fut entendu qu’on ferait à ces mines un essai de déroutement de wagons chargés. Pour tenir compte d’une demande du Général Payot qui craignait, disait-il, d’embouteiller les gares en leur imposant un nouveau triage des trains, ce déroutement devait se faire sur le carreau des mines et non à la gare de raccordement avec les voies principales (C. à G. 16 janvier). La raison donnée n’était certainement pas la bonne; Payot envisageait déjà à ce moment le refus d’obéissance des agents du chemins de fer et il craignait que le contact des agents de la «Micum» avec le personnel des gares ne soulevât des incidents; autrement dit, il préférait voir ces incidents se produire sur le carreau des mines entre agents de la «Micum» et mineurs (C. à G. 24 janvier voir aussi page 73).
Le 19 janvier, dans la matinée, accompagnés de troupes, des ingénieurs de la «Micum» se rendirent sur certains carreaux des Fiscales et donnèrent l’ordre aux employés et aux ouvriers présents de préparer les expéditions suivant les indications qu’ils leur donneraient. Sauf sur ce point, où Drouard avait fait arrêter dès le début l’ingénieur allemand et le chef des expéditions, personne ne voulut travailler en présence des soldats français et ce furent les agents de la «Micum» qui durent faire tout le travail d’étiquetage des wagons et de préparation des lettres de voiture. Ce travail achevé, les locomotives allemandes refusèrent de conduire en gare les trains formés. Il était évident que dès que nous aurions tourné le dos, tout le travail fait serait annulé et tous les wagons dirigés vers l’Allemagne non occupée.
Le Général Dégoutte me repprocha le 20 (rapport du 20 janvier) de n’avoir pas apporté plus d’énergie dans la conduite de cette opération, alors que la troupe nous soutenait. Je n’étais pas de cet avis. J’étais heureux que Duby, Drouard, Kuchet, etc… qui dirigeaient l’opération, eussent conservé assez de sang-froid pour éviter tout contact, ou tout heurt, entre ouvriers et soldats, et que la journée se fût terminée sans conflit (4). Il fut alors convenu qu’on renouvellerait l’opération, mais en se faisant accompagner de locomotives pour remorquer les wagons sur les voies principales des gares (C. à G. 20 janvier).
Dès ces premiers essais, il me parut évident que les réquisitions faites sur les mines, ou les détournements de trains et de wagons sur les voies principales ne pouvaient résoudre la question des livraisons de combustibles aux Alliés. La «Micum» ne pouvait envisager de charger elle-même les wagons, puis de les étiqueter et de préparer les lettres de voiture correspondantes si les mines refusaient de faire ce travail. Les détournements dans les gares pouvaient à la rigueur être envisagés pour des rames importantes ou des trains complets. Pour des wagons isolés, ils auraient entraîné des remaniements importants dans les gares de formation, et provoqué peut-être des embouteillages. D’autre part, une fois notre tactique connue, on pouvait la déjouer aisément, en évitant le stationnement des charbons dans les gares ou en réduisant l’importance des rames (C. à G. 21 janvier). Enfin la mauvaise volonté de certains agents était à craindre et la mansuétude de Payot à l’égard de Jahn n’était pas faite pour prendre les fonctionnaires plus souples.
Nous ne pouvions donc arriver à un résultat pratique que d’accord avec les chemins de fer et dès le 16 janvier, à cette date, je croyais encore aux assurances que m’avait données Payot, j’estimais nécessaire d’avertir progressivement les gares de formations, et les mines reliées à ces gares, qu’à partir d’une date donnée, les expéditions à destination de l’Allemagne non occupée seraient interdites, cette interdiction portant d’abord sur les cokes, puis sur les houilles de façon à éviter un trop brusque embouteillage des gares. (C. à G. 16-17 janvier Rapport 16 janvier.
Ces mesures impliquaient naturellement un accord avec les chemins de fer allemands. Aussi le Commandant Letrait et Rigaudias commençaient-ils dès le 17 janvier la préparation des instructions y relatives. «Ces mesures, ajoutais-je, décideront peut-être les Allemands à céder, où elles conduiront à l’embouteillage de certaines cokeries et à l’arrêt de ces fours à coke… S’il y a du chômage, il aura alors été volontairement créé par le Gouvernement allemand et les industriels; c’est ce qu’il faudrait dire bien haut. …Cela ne se terminera pas sans du chômage, plus ou moins sérieux; mais ce n’est pas une raison pour se troubler, aussi bien à Paris qu’ici. Le morceau est gros et ne sera enlevé que par celui qui aura du calme». (C. à G. 17 janvier).
Sur ces divers points Le Trocquer me donnait raison (lettre du 18 janvier), et il ajoutait: «Je pense comme vous que toute hésitation est interprétée comme une faiblesse et que toute faiblesse peut faire durer la résistance… Ne pas perdre de vue que l’on ne comprendrait pas que l’Allemagne non occupée reçoive coke et charbon, alors que nous n’en recevrions pas.»
Les ordres de Berlin rendirent encore une fois ces projets irréalisables. Dès le 18 janvier, il devenait évident pour tous que la D.G.C.R.A. n’avait plus aucune action sur les chemins de fer allemands et qu’elle ne pouvait songer à leur donner un ordre quelconque pour le transport des charbons (5). (Voir pages 74 et suivantes).
On reprocha beaucoup par la suite aux Alliés cette politique de mesures successives. Ludovic Naudeau dans les lettres qu’il adressait d’Essen à l’Illustration, insista à bien des reprises sur ce point, et c’était en fait sur la «Micum» qu’il en faisait tomber toute la responsabilité. La lutte se poursuit sans trêve», écrivait-il le 11 février 1923 (n° du 17 février, p. 147, colonne 1), «entre l’opiniâtreté des Allemands et l’ingéniosité française, plus apte à improviser et à réparer habilement ses premières erreurs qu’à ménager d’avance et en secret, méthodiquement, l’exécution de vastes dessins.» Et il ajoutait le 18 février (N° du 24 février, p. 117, col. 2 et 3): «Il fallait entrer dans la Ruhr après une préparation méthodique et formidable, ou il fallait nous abstenir.»
À la fin de janvier, le «Matin» disait: «L’attitude de l’Allemagne impose des conséquences auxquelles il est bien évident que le Cabinet français n’avait pas songé quand il résolut de faire occuper la Ruhr». «Celui-ci (le cabinet français) serait inexcusable, répondait Gauvain, si en prenant sa résolution il n’en avait pas prévu les conséquences. Dès lors que le concours britannique nous manquait, nous devions nous attendre à une résistance acharnée de l’Allemagne». (Débats du 27 janvier 23. L’application des sanctions). Ce fut l’attitude de l’Angleterre qui contribua à faire durer la lutte. Elle donnait toujours à l’Allemagne des illusions qui l’encourageaient dans sa résistance et nous privait de moyens d’action dont nous aurions eugrand besoin.
Dans toute lutte il faut toujours tenir compte des réactions de son adversaire et entre les conseils donnés par le Maréchal Foch en fin décembre 1922 et les observations a posteriori de Naudeau, l’attitude de la «Micum» m’a toujours paru la seule possible, puisqu’il était entendu que nous ne pouvions pas faire appel à des sanctions réelles. La carence des chemins de fer retarda seulement très sérieusement notre action.
On avait toujours systématiquement écarté, en 1921 et 1922, de tous les projets d’occupation de la Ruhr, les solutions qui auraient ou isoler, au point de vue des relations commerciales, la zone occupée du reste de l’Allemagne. Cette mesure paraissait dangereuse aussi bien pour l’Allemagne inoccupée que pour la Ruhr occupée; elle semblait en outre de nature à créer des difficultés avec les neutres. L’intransigeance du Reich, qui croyait évidemment pouvoir compter sur l’appui de l’Angleterre, nous obligea à y recourir. On ne pouvait admettre en effet que le Reich continuât à utiliser les combustibles qu’il devait aux Alliés et qu’il leur refusait, soit à constituer des stocks, soit à développer son industrie aux dépens de la nôtre. La liberté des communications avec l’Allemagne présentait un autre danger: elle permettrait de diminuer progressivement le parc de wagons et de locomotives de la Ruhr, ce qui pouvait nous placer un jour dans une situation très fausse.
J’avais commencé à faire envisager la nécessité de cette clôture au Général Dégoutte et à Tannery au rapport du 16 janvier.
La fermeture vers l’est de la Ruhr fut étudiée une première fois avec Guillaume (6) le 21 janvier à Essen. Prévue d’abord pour le coke et la houille, elle fut étendue ensuite aux dérivés de la houille et aux produits métallurgiques, (C. à G. 22-26 janvier, 1, 2 et 4 février: réponse 3-5 février) et ce fut cette dernière solution, tempérée par un système de dérogations pour les expéditions hors de la zone occupée, qui finit par être adoptée (G. à C. 9 février).
Il ne sera question dans tout ce qui suit que des combustibles minéraux. Mais tout ce que j’en dis (razzias, constitution et étude, puis saisie des stocks) s’applique également, avec un léger décalage dans le temps, à tous les produits métallurgiques. Ce furent les ingénieurs de la Marine (G.M. et A.N.) qui suivirent spécialement ces études et ces travaux.
Malheureusement, pour pouvoir «fermer la Ruhr», l’autorité militaire dut attendre que ses communications avec la France fussent assurées, et ce résultat ne fut obtenu que le 30 janvier (note du 20 janvier remise par le Général Dégoutte). D’autre part, les Gouvernements français et belge tinrent essentiellement à présenter à l’Europe cette fermeture comme la conséquence d’un manquement de l’Allemagne aux clauses du traité de paix (7), manquement que la Commission des Réparations constata régulièrement dans sa séance du 26 janvier (voir Débats du 28 janvier). Le projet de fermeture définitivement étudié et arrêté à Paris, fut porté à Düsseldorf, puis à Bruxelles par Le Trocquer et le Général Weygand, et la fermeture put enfin être prononcée le 1er février à 0 heure (8).
Pendant toute cette période d’attente, le rôle de la «Micum» était malheureusement réduit à rien. C’est ce que j’exposais au Général Dégoutte le 6 février, qui me demandait de lui rendre compte de notre activité:
«Le rôle de la «Micum» se borne pour le moment à observer ce qui se passe et à essayer de droite ou de gauche par la lecture des journaux, par quelques indicateurs, à obtenir sur l’état des esprits quelques renseignements. C’est ce qui fait que lorsqu’il avait été question de ne laisser aucune troupe dans le centre du bassin (9) je n’avais vu aucun inconvénient à quitter Essen et à se replier sur Düsseldorf. Le maintien de la mission à Essen rendait forcément les contacts plus nombreux et facilitait les incidents, car l’inaction totale était difficile à envisager, ne serait-ce que pour l’effet qu’elle produirait autour de nous, et l’absence de toute sanction aurait rendu plus difficile encore le maintien du prestige de la Mission.
La situation dans la Ruhr ne se modifiera pas tant que la gêne de l’occupation et la lassitude générale ne décideront pas la population à obéir aux arrêtés du 11 janvier et à exiger des fonctionnaires en révolte qu’ils se conforment aux ordres des autorités d’occupation. Pour cela il faut évidemment du temps; il faut renforcer la gêne de l’occupation, notamment par l’arrêt des expéditions hors de la Ruhr; peut-être par l’arrêt des téléphones et des télégraphes, par l’arrêt de la circulation des chemins de fer, tant que télégraphes, téléphones et chemins de fer ne seront pas aussi bien à la disposition des troupes d’occupation que des habitants du pays.
Tant que l’obéissance à la réglementation ne sera pas obtenue, le rôle de la «Micum» sera insignifiant. Son existence dépend des arrêtés du 11 janvier. Tant qu’ils seront, comme aujourd’hui, inappliqués et peut-être inapplicables, elle n’a qu’à attendre avec patience le moment où elle pourra travailler».
Cette situation, Ludovic Naudeau la constatait à son tour dans l’Illustration (lettre du 4 février, n° du 10 février, p. 121, col. 1): «Jusqu’au 1er février, notre Commission de Contrôle n’a absolument rien pu contrôler, si non sa propre résignation.» Il était évidemment préférable de faire retomber les ennuis du moment sur les civils, au lieu de souligner la situation fausse dans laquelle l’armée était mise par l’attitude des chemins de fer allemands. Cette situation était pourtant bien connue à Paris. Une note du Ministère de la Guerre du 28 janvier que le Général Dégoutte me communiquait le 30 contenait cette pénible constatation: «Le Général ne se considérera comme prêt à en supporter les conséquences (grève des chemins de fer, troubles sociaux) que le 30 janvier.»
Lorsque la date de la fermeture de la Ruhr fut arrêtée, lorsque la question des chemins de fer parut réglée, le Général Dégoutte prévint les journalistes de Düsseldorf que les Alliés, après avoir fait preuve d’une très grande mansuétude, allaient, à bref délai, être amenés à modifier leur attitude à l’égard des industriels allemands (réunion du 30 janvier. Écho de Paris et Débats du 30 janvier). Il me remit au même moment une note des Travaux Publics, datée du 28, traçant le programme des opérations futures. On semblait croire à Paris que toutes les difficultés étaient réglées et à Düsseldorf, grâce à la «détente» dont parlait tout l’État-Major du Général Dégoutte (Voir p. 74) on estimait que l’on pourrait à l’avenir faire tout ce qu’on voudrait.
«Je demandai aussitôt au Colonel Clémençon d’aviser les gares (de la ligne d’encerclement nord) qu’elles devraient recevoir les wagons pleins si on leur en présentait aux aiguilles des embranchements particuliers et qu’elles devaient prévenir les services des chemins de fer des mines qu’elles étaient ouvertes aux charbons et cokes, sans préciser d’ailleurs les destinations de ces combustibles. Je leur demandai d’autre part d’étudier les moyens d’alimenter en vides la ligne nord, ces vides étant d’ailleurs soit de provenance française, soit de provenance allemande.
Si les instructions ont pu être passées aux gares, Frantzen fera donner l’ordre à Bergfiscus, Hibernia, Konnig Ludwig, Emscher Lippe, d’expédier aux Alliés la totalité de leurs cokes métallurgiques, de fonderie et de chauffage.
Je n’aborde pas pour le moment la question charbon, de façon à ne pas encombrer au début la ligne Nord, au cas, fort improbable d’ailleurs, où les mines livreraient quelque chose. Si ainsi qu’on (D.G.C.R.A.) me le fait savoir, on est en état de conduire de Bottrop à Hohenbudberg 5 à 6 trains de charbon, le Général Payot demande encore près d’une semaine pour les évacuer sur la France. C’est en effet dans les pays rhénans que la circulation paraît pour le moment la plus difficile.» (C. à G. 30 janvier. Voir aussi C; à G. 31 janvier).
Invitées à reprendre leurs livraisons, les Mines fiscales refusèrent de se conformer aux ordres donnés. Je demandai aussitôt l’expulsion des directeurs de Bergfiscus et d’Hibernia. Des mesures analogues s’imposèrent dans d’autres exploitations; mais la politique allemande resta la même, la sanction de l’expulsion, seule admise par l’autorité militaire, étant pratiquement sans valeur (C. à G. 31 janvier).
J’essayai dans d’autres mines de reprendre le contact avec les exploitants; le résultat fut partout le même, «la gêne et la lassitude générale» étant encore insuffisantes pour faire respecter les arrêtés du 11 janvier. Ce fut à ce moment que le Général Dégoutte me transmit les instructions de Maginot relatives à l’exhaure des mines et aux centrales électriques (voir pages 66 et 47).
Mais puisqu’à cette époque on parlait toujours à Düsseldorf d’une «détente générale» dans les relations avec les chemins de fer, je voulus me rendre compte de la possibilité de pratiquer des déroutements dans les gares de triage et de formation des trains. C’est ce qui me décida à faire une reconnaissance en gare de Hohenbudberg; on en a vu (page 76) les conséquences. Je fus ainsi définitivement fixé sur l’impossibilité absolue où j’étais de recourir en quoi que ce fût aux lignes ferrées exploitées par les Allemands: ne pouvaient arriver en France que les wagons pilotés par des Français.
Il n’a été question jusqu’ici que des exploitations à caractère nettement allemand; le bassin rhénan-westphalien contenait pourtant des mines où les capitaux français, belges et luxembourgeois jouaient un rôle important. La «Micum» ne pouvait-elle pas avoir plus d’action sur elles?
Sur la rive droite du Rhin Firminy (10) et de Wendel (11) avaient de gros intérêts dans deux exploitations houillères. Elles étaient malheureusement toutes deux hors de la zone occupée. Le directeur de «Dalbusch», mine où les capitaux belges étaient fortement représentés, accompagnait Thyssen dans sa démarche du 15 janvier. Il fut par suite englobé dans les condamnations de Mayence.
Son exploitation était d’ailleurs trop petite et trop entourée de mines allemandes pour que l’on pût y trouver de sérieuses ressources. Aussi, bien que Guillaume eut fait allusion à ces exploitations dans sa note du 26 janvier relative à la première visite du Général Weygand, ne me reparla-t-on jamais de la question (voir page 60).
Sur la rive gauche du Rhin, l’importance des mines à capitaux belges ou luxembourgeois était plus grande, mais ces exploitations dépendaient de la H.C.I.T.R. Celle-ci avait déjà beaucoup de difficultés avec les chemins de fer et les P.T.T. Pour des raisons de politique générale, on tenait à rester en bons termes avec la population que l’on croyait ainsi s’attacher; on cherchait donc à éviter les difficultés, et on ne fit aucun effort sérieux pour faire exécuter les ordres de livraisons ou de réquisitions.
Aussi à la fin de février «Frédéric Henri» n’avait encore fait aucun geste qui put le compromettre vis-à-vis des Allemands. À «Karolus Magnus» (Homécourt), le voisinage de la frontière belge permit une initiative un peu plus grande. On essaya en février de faire des envois en France: ils provoquèrent des grèves partielles. Pour pouvoir leur résister plus aisément, la société donna des congés officiels à ses directeurs et gros chefs de services et les remplaça par des Français. Elle estima que la lutte ne serait pas longue, et évita, avec raison, de sévir à l’occasion de ces grèves contre ses ouvriers ou contre leurs syndicats. Une résistance basée sur des intérêts locaux et personnels lui paraissait devoir avoir une durée plus longue qu’une grève purement patriotique ou politique.
La solution de l’A.R.B.E.D. (Eschweiler) fut moins élégante. Lorsque les stocks y eurent acquis une certaine importance, on songea à en tirer parti comme on se proposait de le faire en Ruhr. On apprit alors que l’A.R.B.E.D. avait acheté par contrat toute la production de ces mines, mais que «n’ayant pas besoin de charbon», elle la laissait en stock sur les plâtres des puits. À la même époque d’ailleurs elle se plaignait à l’O.H.S. de manquer de combustible. Le voisinage immédiat de la frontière, l’isolement absolu de la mine, facilitaient singulièrement pourtant les expéditions en Belgique. (Lettre Daum du 21 février). La métallurgie française devait heureusement faire preuve, quelques jours plus tard, d’une attitude plus courageuse.
Si les mesures prises au début de février pour assurer la fermeture de la Ruhr ne devaient avoir aucun effet immédiat sur la mentalité des exploitants, elle modifia très rapidement la situation de certaines exploitations et nous pûmes rapidement en profiter.
Dès que les gares des lignes d’encerclement Nord et Sud eurent été occupées par les Français, les mines reliées à ces gares cessèrent d’y envoyer leurs trains de charbon. Une fois la fermeture du bassin assurée, les mines se virent dans l’obligation de stocker tout ce qu’elles ne pouvaient faire consommer sur place. Elles ne voulaient pas laisser chômer leurs ouvriers, car elles craignaient qu’ils ne nous demandassent alors du travail. On essaya bien, pour faciliter les relations entre producteurs et consommateurs, de les relier par des embranchements de fortune évitant les gares françaises. On essaya bien de divers côtés de forcer la coupure en faisant circuler brusquement, par exemple, un train chargé de charbon à contre-voie. (C. à G. 10 février); mais ces tentatives furent vites déjouées. Aussi tant que les dispositions n’eurent pas été prises partout pour pouvoir effectuer de gros stockages, fut-on conduit à charger le plus grand nombre possible de wagons et ceux-ci n’ayant pas de destinataire en état de les recevoir, finirent par s’accumuler dans certaines gares de triage ou de bifurcations. Ces gares furent vite repérées; leurs relations avec les lignes Nord et Sud étudiées; puis un matin, troupes, locomotives et ingénieurs de la «Micum» occupèrent une de ces gares et ramenèrent sur voies françaises tous les wagons de coke et de charbon, et tout le matériel inutilisé (wagons et locomotives) qui s’y trouvaient. La première opération de ce genre fut faite dans les gares de Wanne et de Hoerne. Elle eut un plein succès et surprit beaucoup les Allemands. Ils étaient convaincus que nos cheminots ne se tireraient jamais d’affaire au milieu de signaux et d’enclenchements électriques inconnus pour eux (12). (C. à G. 10 février).
Cette opération donna une très grande satisfaction au Général Dégoutte, qui crut avoir trouvé là la solution cherchée. D’autres opérations analogues furent effectuées. Le résultat fut assez variable: il dépendait parfois de la façon pas trop visible avec laquelle l’armée en étudiait la préparation. Je finis par donner quelques instructions générales pour la conduite de ces «razzias» (Rapport du 22 février). Mais, à mesure que les installations de stockage se développaient, les Allemands limitèrent le nombre des wagons chargés sans destinataire et évitèrent le plus possible les stationnements des trains dans les grandes gares de triage. Heureusement pour nous, les lignes d’encerclement et le blocage de la Ruhr devaient avoir quelques jours plus tard des résultats autrement plus avantageux.
En 1920 le Général Payot avait envisagé l’exploitation de la Ruhr, sous sa haute direction, avec l’aide de quelques ingénieurs et porions français (page 1). Les projets Loucheur de 1921 étaient basés sur le même principe, mais avec un personnel différent (page 3). En 1922 j’avais vivement combattu cette solution; elle avait été écartée et ma conception de la «Micum» avait prévalu. L’exploitation de la Ruhr par les Français avait pourtant encore des adhérents. Gauvain, dans les Débats du 27 janvier, considérait comme suprêmement imprudent de nous charger de l’administration de la Ruhr et d’essayer de contraindre au travail les ouvriers et les employés allemands», comme le proposaient certains de ses confrères. On a déjà vu (page 46) que François-Poncet à son arrivée à Essen, envisageait qu’à la demande des ouvriers, nous assumerions à brève échéance la conduite des mines et des usines. Je continuais à considérer cette solution comme très dangereuse: j’admettais évidemment la perspective d’arrêts d’exploitations et de grèves; mais «ce seraient les patrons allemands qui rouvriraient leurs exploitations lorsqu’ils auraient compris où les conduirait la politique du Reich, et ce n’était pas ànous à nous substituer à eux. (C. à G. 24 janvier).
Occupons-nous seulement de surveiller les transports disait Gauvain le 27 janvier; «il appartient exclusivement au gouvernement et aux patrons allemands de pouvoir aux besoins du ravitaillement et des salaires. Il serait fou d’assumer nous-mêmes ces responsabilités». «Nous ne nous lancerons pas dans cette aventure» (exploitation de la Ruhr), ajoutait-il dans les Débats du 30 janvier.
Il ne pouvait être envisagé d’exception à cette règle que pour le cas des Fiscales, me semblait-il. à cette époque elles me paraissaient forcément destinées à nous revenir. Nous aurions donc toujours un jour ou l’autre, après une grève plus ou moins longue probablement, à en envisager l’exploitation. J’avais souvent entretenu Guillaume de la question (voir 3 février). Mais à cette époque ce dernier n’envisageait pas encore cette solution, pour des raisons financières en particulier. (C. à G. 5 février). Par contre, le Général Dégoutte m’invitait au même moment à étudier l’exploitation directe de ces mines «au moyen d’un personnel dirigeant français et de la main d’œuvre locale en faisant en particulier appel aux mineurs polonais». (Lettre du Général Dégoutte du 4 février).
À cette époque (début de février), certains corps de troupes commençaient à recevoir des visites d’ouvriers et notamment d’ouvriers polonais. Les très grosses mises en stock des houillères leur faisaient craindre des chômages, et ils se disaient prêts, seuls ou avec l’aide de quelques ingénieurs français, à entreprendre l’exploitation de petites mines.
Au rapport du 6 février le Général Denvignes annonça que les ouvriers de «Diergardt» et de «Julia» lui avaient fait des propositions dans ce sens. Plus tard on signala ceux de «Steele» comme disposés à agir de même. L’État-Major de Düsseldorf, celui du Général Fournier (conversation du 22.II) étaient très séduits par ces propositions et montraient une confiance absolue dans la bonne foi et la valeur de ceux qui venaient faire ces offres.
Il m’était difficile, pour le moment du moins, de me rallier à ces idées. Les incidents qui se passaient alors à Essen, à Bochum, ailleurs encore, donnaient sur la mentalité de la population locale des indications telles qu’il me paraissait impossible pour un petit noyau d’ouvriers, même animé d’un excellent esprit, de tenir ses engagements, noyé comme il le serait au milieu d’une masse franchement hostile (13). Or en pareille matière, un échec aurait été désastreux. On ne pouvait d’autre part rien tenter alors que le fonctionnement des chemins de fer laissait encore autant à désirer et il fallait attendre l’arrivée de Bréaud pour que, de ce côté, une amélioration se manifestât. Enfin l’exploitation des mines de la bordure sud du bassin était sans intérêt: elles n’avaient qu’une faible importance et ne donnaient que des charbons maigres.
Toutes ces raisons me décidèrent à retarder le plus possible l’étude des projets lancés par l’armée et à en accentuer les difficultés. Le résultat des «razzias» dans les gares de triage, et la perspective de l’exploitation prochaine de stocks importants de houille et de coke, autrement plus aisée à entreprendre que celle des mines, m’aidèrent beaucoup à faire prendre patience à l’État-Major du Général Dégoutte (14). Un rapport sur les mines de Steele fut néanmoins établi à la demande de Düsseldorf. (C. à G. 8.mars).
L’établissement des lignes d’encerclement nord et sud avait apporté une première gêne à l’exploitation de certaines houillères de la Ruhr. Tous les puits desservis par ces lignes avaient en effet systématiquement cessé de diriger des wagons chargés sur les gares occupées par les Alliés et mettaient en stock tout ce qu’elles ne pouvaient autrement écouler. Dès que la Ruhr eut été fermée vers l’est, l’exploitation de toutes les autres mines de la zone occupée commença elle aussi à être gênée: on ne sut plus bientôt quoi faire de tout le tonnage dirigé jusque là vers l’Allemagne non occupée.
Dans la crainte que des chômages ne provoquent des désordres communistes (15), ou n’incitent leurs ouvriers à demander du travail aux Alliés, les exploitants hésitèrent à trop réduire leur production. Aussi le jour où les usines locales ne purent plus absorber leurs disponibilités, se mirent-ils à stocker (C. à G. 8 février), soit sur les carreaux de leurs fosses, soit sur les ports du Rhin à Duisbourg, ou sur ceux du Rhein Koerne Kanal, soit enfin dans des emplacements de fortune créés un peu partout. Il ne semble pas que les Allemands ne soient alors rendus compte des conséquences que pouvait avoir pour nous cette politique (16).
Dès que les stocks eurent pris une certaine importance, la «Micum» commença à les étudier et à rechercher les moyens de les enlever (15 février). Cette étude se fit discrètement et aisément d’ailleurs, l’attention de tous étant fixée sur les «razzias». Mon séjour à Paris (12-19 février) me permit de parler de ces études à Guillaume, qui les admit (note du 19 février). Adoptant ces suggestions, la Conférence interalliée du 21 février recommanda «la saisie des stocks de charbon et de coke dans le chargement sera à assurer par nous, par des moyens assez puissants pour porter sur de forts tonnages. (Instruction du 23 février).
Dès mon retour à Essen, je pus envoyer à Guillaume de nouvelles évaluations de l’importance de certains stocks: ceux du Rhein Koerne Kanal pouvaient déjà représenter à ce moment 160 000 tonnes de houille et 74 000 tonnes de coke. Il s’en constituait d’autres, déjà assez considérables et faciles à aborder, à Concordia, à Blumenthal III et IV (notes des 21.22.23 février). De jour en jour leur importance allait d’ailleurs en croissant.
La reprise de ces stocks soulevait à son tour la question de la main d’œuvre. «Il y a lieu d’être extrêmement prudent», écrivais-je le 23 février au Général Dégoutte, «au point de vue de l’embauchage de la main d’œuvre locale. Les demandes sont pour le moment insignifiantes par rapport à la population ouvrière, et la main d’œuvre qui se présente parait même très peu qualifiée, même pour des reprises de stocks. En admettant qu’elle soit sincère, on peut craindre qu’au dernier moment elle se laisse influencer ou terroriser, ou qu’elle ne fasse défaut au dernier moment. Or, un échec pour la première tentative de reprise de stocks serait extrêmement fâcheux et compromettrait sérieusement les opérations ultérieures. Il serait beaucoup plus prudent, pour le premier essai tout au moins, d’utiliser de la main d’œuvre étrangère, belge par exemple. Je serai, je pense, en état d’ici quelques jours des propositions dans ce sens.»
Malgré toute la pression du Général Dégoutte, malgré les très vives critiques dont j’étais l’objet de la part de François-Poncet et de Paul Weiss (23 février), venu passer quelques jours à Düsseldorf alors que j’étais à Paris au milieu de février, je ne voulais aborder qu’à coup sûr la question du déstockage. Nous avions eu assez d’ennuis avec les exploitants à notre arrivée, puis avec les chemins de fer et les P.T.T. pour que j’aie cherché à tout faire pour éviter d’avoir des ennuis avec l’enlèvement des stocks, car cette fois, et à juste raison alors, on aurait pu m’en attribuer la responsabilité. J’avais l’impression que, ici comme à Montceau 22 ans auparavant, le temps travaillait en notre faveur. L’intransigeance absolue du Gouvernement allemand nous aidait d’ailleurs tout autant (17). Il fallait profiter de ces avantages. Je me bornais en conséquence à essayer de mettre sur pied avec du personnel non allemand, deux organisations de déstockage sur les ports du Rhin, l’une avec l’aide de Hoelling du port de Strasbourg, l’autre avec celle des Belges de la «Micum». C’est à ce moment que l’intervention de Camille Cavallier, de Pont-à-Mousson, déclencha complètement la question du déstockage.
Pour assurer la vie de ses divers hauts-fourneaux, Cavallier proposa à Le Trocquer de venir avec son propre personnel enlever dans la Ruhr le coke dont il avait besoin. Cette offre me fut transmise le 26 (lettre Le Trocquer) et je l’appuyai aussitôt (27 février) et de la façon la plus vive auprès de Guillaume, alors de passage dans la Ruhr.
Cette proposition méritait en effet de retenir notre attention. Il me paraissait bon que la métallurgie française, directement intéressée à la réussite de l’opération de la Ruhr, fît un effort personnel pour résoudre certaines difficultés du problème, au lieu de se borner toujours à recourir aux bons services de l’État, quitte à le critiquer ensuite. On était en droit d’espérer que ses ouvriers, bien encadrés par leurs ingénieurs et leurs contremaîtres, n’abandonneraient pas le travail à la première difficulté et constitueraient un noyau solide autour duquel on pourrait ensuite facilement agglomérer de la main d’œuvre locale.
Trois jours plus tard (2.mars), je voyais arriver à Essen un des ingénieurs les plus allants de Pont-à-Mousson, Roy, accompagné de son entrepreneur de déstockage. Je leur fis visiter une série de stocks et l’accord se fit très rapidement pour attaquer en premier lieu les très gros tas de coke du puits Westerholt, des Mines Fiscales.
Établis en bordure même de la ligne nord d’encerclement, on pouvait les occuper et les isoler sans entraver en quoi que ce fût le fonctionnement de la fosse: dans ce chantier enfin, des travailleurs français pouvaient être aisément garantis par nos troupes contre toute attaque allemande. Roy discuta ensuite avec Le Normand (O.H.S.) les conditions financières du travail; puis au bout de quelques heures de réflexion, il se déclara prêt à commencer son travail le 12 mars.
Je lui recommandai tout spécialement d’amener à pied d’œuvre par train spécial ouvriers et matériel, le tout dûment accompagné, de façon à éviter toute erreur de direction. Nous fîmes ensuite tous tout notre possible dans la tâche qu’il entreprenait car il était «très fâcheusement impressionné par tout ce qu’il avait vu de l’exploitation des voies ferrées par la D.G.C.R.A.» Cela ne correspondait guère en effet à l’ordre du jour sensationnel que le Général Payot venait de publier au moment où se terminait son exploitation directe des voies ferrées (voir page 80). J’insistai enfin auprès de Guillaume et auprès du Général Payot pour que l’un commençât aussitôt la constitution d’un parc de houillers vides en vue des détassements. La durée de rotation du matériel devait être longue, et par suite le parc important. (C. à G. 4 mars, G. à C. 5 mars).
Ce résultat obtenu, il me devenait plus aisé de repousser à plus tard des essais d’embauchage de main d’œuvre locale. Pourtant à ce moment il semblait que dans certains milieux allemands la mentalité commençât à se modifier.
À Dortmund, on avait saisi des instructions adressées le 1er mars par un Bergrat aux mines de son service, les invitant à s’opposer par tous les moyens possibles à la reprise des stocks par les Alliés et à l’embauchage par ces derniers des ouvriers allemands. On redoutait donc en haut lieu ces deux éventualités. Dans sa réponse la mine «Kaiser Ludwig» déclarait «avoir fait tout ce qui était humainement possible pour s’opposer à l’évacuation du charbon», mais ajoutait que «son carreau était si encombré, que la mise en stocks rencontrerait bientôt de très grosses difficultés».
Pour diminuer les stockages et par suite le chômage possible, les exploitants de la Ruhr occupée avaient demandé à d’autres bassins houillers d’embaucher une partie de leur personnel. Ils s’étaient heurtés à des oppositions absolues. Les Polonais, d’autre part, poussaient à des augmentations de salaires et les Allemands qualifiaient cette attitude de «coup de poignard dans le dos» (Daum et Colonel Georges 1 mars).
J’ai déjà cité (page 95) les craintes que le danger communiste inspirait à une autre exploitation du bassin et je signalai à Guillaume l’obligation où l’on serait peut-être bientôt de prendre une décision sur la question de l’exploitation des fiscales (C. à G. 2 mars).
Le 4 mars le «Général Anzeiger für Dortmund» publiait un article dur «ce que le député Eckelenz a vu à Londres». L’attitude de la grande industrie et des grands propriétaires y était sévèrement critiquée; celle des nationalistes et des populistes y était traité de criminelle. Il fallait enfin renoncer à croire en Allemagne que ce serait l’étranger qui lui apporterait le succès dans sa lutte actuelle. Un discours de Lloyd George confirmant cet exposé était rappelé à la même époque par l’Illustration (3 mars p. 193, col. 1).
Le Commandant Jacobson me prévenait d’autre part qu’il avait l’impression de pouvoir, à bref délai, recommencer à causer avec certains agents importants des usines Krupp auxquels il avait rendu des services lors des troubles communistes de 1921. Il n’entendait pour cela que de voir la gêne générale se faire un peu plus sentir encore et le danger communiste devenir plus sensible. (C. à G. 8 mars).
Enfin Drouard qui, sous des vêtements d’ouvrier, circulait dans la région de Roechlinghausen, se mêlait à la foule et causait avec les uns et les autres, assurait qu’il serait sous peu possible d’envisager la reprise d’une exploitation minière avec de la main d’œuvre locale (18). Cela me décidait à reparler à Guillaume de l’exploitation éventuelle en régie des fiscales (C. à G. 8 mars voir aussi 9 mars le danger communiste).
Dans d’autres milieux, la note était moins favorable. Le Commandant Jacobson me communiquait le texte d’une allocution de Krupp von Bolen à la fête annuelle des anciens membres de son personnel. Il les invitait tous à la résistance totale (discours du 4 mars). J’ai parlé plus haut des incidents successifs de Bochum (page 54). Une visite faite à l’usine de Hoerde, pour évaluer l’importance des stocks de produits métallurgiques, dont on commençait à étudier la reprise, ne pouvait se faire qu’avec de très sérieuses difficultés. (Conversation du 12 mars avec Faucillon). Aussi me paraissait-il encore prudent de me borner, en fait d’exploitation directe, à des études préalables, et ne pas m’engager dans des essais de conversation avec les industriels locaux (19) (voir page 48). Il fallait attendre que la gêne et le danger communiste eussent encore exercé pendant quelque temps leur action.
«Je suis assez de cet avis (avis du Commandant Jacobson), écrivais-je à Guillaume le 8 mars, je crois qu’il faut continuer à être très ferme et à ne pas se laisser influencer en Ruhr par les arguments des neutres et de la H.C.I.T.R. (20) pour les licences et les dérogations. Je regrette de plus en plus qu’on ne se décide pas à couper les relations par chemins de fer, télégraphes, téléphones avec l’est. Pour qu’un blocus soit efficace, il faut qu’il soit aussi complet que possible. Le côté moral a beaucoup d’importance en pareil cas.» Malheureusement jusque là on n’avait guère envisagé à Paris des sanctions de ce genre. On a vu que tout ce qu’on avait cru pouvoir faire après le sabotage du Rhein Hoerne Kanal avait été l’occupation de Darmstadt et de Karlsruhe. (Rapport du 2.3 mars, page 83).
Le chantier de Pont-à-Mousson constitué, il fut aisé de décider les Belges à attaquer, avec du personnel leur appartenant, des stocks de fines à coke entreposés sur les ports du Rhin et qui offraient pour eux un intérêt spécial. (Conversations Piérard (1-2 mars), et Hennecart
(2 mars) – C. à G. 8 mars). Quelques jours plus tard, Châtillon Commentry, suivant l’exemple de Pont-à-Mousson, m’envoyait un de ses ingénieurs qui se décida très vite à attaquer à partir du 18 mars les stocks de coke de Blumenthal III et IV. Enfin l’Inspecteur Général des Ponts, Vidal, se mit à son tour d’accord avec un entrepreneur pour la reprise des stocks de «Concordia» sur les ports du «Rhein Hoerne Kanal (G. à C. 5 mars). Les abords du canal allaient pouvoir être protégés par l’armée à partir du 12 mars et cette protection, qui bloquait en fait toutes les mines comprises entre le canal et la ligne nord, mettait à notre disposition de nouveaux stocks très importants. Le chantier Vidal fut attaqué le 18, mais les premières expéditions durent se faire par voie ferrée, les péniches coulées au milieu de février entravant encore la navigation (voir page 82) (C. à G. 8 mars).
Ces diverses organisations, qui nécessitaient toute une intervention de l’armée, faillirent être compromises par le Général Dégoutte. Ce dernier avait en effet télégraphié directement à Paris le 2 mars pour qu’on lui adressât d’autres entrepreneurs et qu’on lui fournît des renforts supplémentaires. (G. à C. 5 mars). Je m’efforçai de calmer son agitation.
«Il n’y a aucun intérêt», écrivais-je le 8 mars à Guillaume, «à avoir trop près l’une de l’autre diverses entreprises, et je crois que 3 entreprises différentes, pouvant d’ailleurs avoir chacune 2 ou 3 chantiers sur le Canal et au nord du Canal sont, pour le moment, suffisantes. L’occupation de la gare d’Essen» (elle avait été faite le 3 mars - C. à G. 5 mars) «rend accessible la région de Kray, où on signale d’assez gros stocks. Elle est à l’étude et pourra donner lieu à une autre attaque, si l’autorité militaire le permet et si les chemins de fer ne s’y opposent pas.
Vous savez que c’est toujours de ce côté que j’aurai de grosses inquiétudes, tant que je n’aurai pu causer sérieusement avec la Régie». (Bréaud arriva à Düsseldorf le 6 mars seulement).
L’organisation d’un chantier de déstockage nécessitait une préparation militaire assez sérieuse. Voici ce qui fut arrêté pour Westerholt, après de longues conversations avec le Colonel Georges. «Pour préparer l’opération Roy, le Général Dégoutte a accepté l’élimination préalable d’une douzaine de grosses têtes des Fiscales. Ce sont elles qui constituent le noyau de la résistance et qui terrorisent la masse. Leur expulsion doit se faire vendredi soir (9 mars) ou samedi matin (10 mars). L’armée occupera Westerholt le dimanche 11 mars et s’y installera tranquillement à un moment où il n’y aura pas de poste au travail. Nous aviserons à la fois l’administration de la mine et les Betriebsräter du but de notre intervention et des raisons qui nous font agir. Ils seront autorisés à continuer à travailler au fond, s’ils le veulent, ou seulement à assurer l’entretien, pourvu qu’ils ne nous gênent pas, sans cela chômage total. L’attitude du personnel pourra, leur dirons-nous, décider si, dans d’autres opérations, l’apparat militaire peut être évité. Pour l’opérationactuelle, il sera maintenu. Je pense que Roy pourra s’organiser le 12 et commencer à travailler le 13. Il compte produire 450 à 500 tonnes par jour». (C. à G. 8 mars).
Ce programme se réalisa sans difficultés et put même être avancé de quelques heures (Note Siegler-Daum du 13 mars). Le 12 mars à 7 heures, on attaquait les stocks de Westerholt; aucun incident sérieux ne se produisit; les relations avec patrons et ouvriers allemands, assurées par Siegler et Daum, furent correctes. À 11h30, lorsque je quittai le chantier, il y avait déjà 150 tonnes chargées et j’estimais qu’on en expédierait 300 tonnes ce jour là, ainsi que quelques wagons de benzol et de goudron. Nous nous rendîmes compte avec Roy qu’on pouvait développer ce chantier et y charger sans grande difficulté 1 000 tonnes par jour. Avec le chantier de Blumenthal, la ligne nord aurait ainsi 1 500 tonnes par jour à fournir. Cela me paraissait suffisant pour le moment. Si l’on avait la possibilité d’ouvrir de nouveaux chantiers, c’était du côté de Kray, desservi par la ligne d’encerclement sud, qu’il me paraissait préférable de se reporter. Il y avait là 60 à 70 000 tonnes de combustibles faciles à enlever (C. à G. 12 mars).
Le développement des premiers chantiers de déstockage se poursuivit rapidement. Autour de ces premiers noyaux d’ouvriers français et belges, bien protégés et dont la vie matérielle étaitbien assurée dans quelques habitations ouvrières réquisitionnées à cet effet à proximité des fours à coke ou des stocks, se groupèrent assez vite des éléments polonais et allemands disposés à travailler.
Le succès du début assura la réussite générale de l’opération et prépara ainsi la soumission générale du Reich et des industriels. La mission des «Vierzig Kinder», comme on désignait volontiers la «Micum» en janvier 1923 (21) avait rempli son rôle.
Un mois après l’ouverture du chantier de Westerholt, les expéditions journalières totales s’élevaient à 9 890 tonnes (14 avril); elles atteignaient 14 940 tonnes le 20 avril. («Matin» du 23.IV).
Ces déstockages (22) provoquèrent des critiques amères de Ludovic Naudeau. Il était frappé par leur insignifiance «relative», sans proportion avec la grandeur «et la dignité de notre rôle dans la Ruhr». (Illustration Lettre du 27 mars, n° du 31 mars, p. 310, col. 2-3). «Il eût fallu tout de suite faire face au colossal» (des installations allemandes) «par du colossal», avait-il déjà écrit quelques semaines plus tôt (Lettre du 3 février, N° du 10 février p. 123, col. 3).
La «Micum» avait-elle eu raison de faire moins de bluff que la D.G.C.R.A.? Frantzen m’écrivait le 1er mai de Düsseldorf: «Un seul pointnoir: la Régie des chemins de fer, décidément en position difficile pour évacuer ce que nous enlevons.»
Noter que les assassinats de Buer datent du 10 mars.
Les pourparlers avec les industriels qui débutèrent à Düsseldorf le 5 octobre 1923 (Voir Débats du 8 octobre1923) n’aboutirent que six semaines plus tard (novembre 1923). Il fallut attendre pour cela que le «chômage fut général» et le «mark anéanti». Par contre l’occupation des mines et des cokeries par la «Micum» commençait à faire une impression profonde. À cette époque la Reichsbank avait émis 2,5 milliards (2,5x1018) de marks papier et le prix d’une lettre pour l’étranger (20 gr) était de 20 milliards de marks. (Office des Houillères Sinistrées du Nord et Pas-de-Calais 1933, page. 57).
É tant donné le but poursuivi par la «Micum» dans la Ruhr, et la nécessité d’y créer une gêne de plus en plus forte, sa politique était forcément différente. (Voir télégramme Poincaré du 25 février; ma réponse du 28 février et
C. à G. 1er mars. Avis du Général Dégoutte du 1er mars).
Février Mars Avril Mai
Pour la France et le Luxembourg 49 911 86 723 168 841 321 624
La Belgique 15 178 11 439 47 221 115 415
Le tout calculé en houille donne: 65 089 98 162 216 072 437 049
Ou ramené à 100: 100 150 330 670
(Voir situation de l’industrie allemande au début de juillet 1924 par la «Micum»).
3.1.7 - Retour à Paris : Mars 1923
J’ai indiqué (page 27) les objections que j’avais cru devoir faire lorsque les Travaux Publics songèrent à m’envoyer en mission dans la Ruhr, et la réponse que Guillaume m’avait alors adressée (décembre 1922). Mon premier contact avec les Allemands me prouva que la «Micum» aurait de nombreuses difficultés à surmonter avant de pouvoir accomplir sa tâche. Ne voulant pas abandonner mes collaborateurs à un moment critique, je me décidai à rester à Essen aussi longtemps que mes forces me le permettraient. On a vu que l’armée ne chercha pas à me faciliter l’accomplissement de ma tâche et que, dès le début, elle m’imposa des fatigues excessives et d’ailleurs inutiles.
Lorsque vers le 20 février, le Général Dégoutte me donna l’ordre de rentrer à Düsseldorf, je ne vis plus de raison de prolonger en Allemagne un séjour épuisant, et je me décidai à rentrer à Paris dès que le repli sur Düsseldorf aurait été exécuté. (C. à G. 21 février page 69). Ce fut quelques jours plus tard que la question des déstockages commença à se poser. Il fallait éviter, me parut-il, que des imprudences ou des fausses manœuvres ne les fissent échouer. Aussi me décidai-je à rester à mon poste jusqu’à la mise en marche du premier chantier de déstockage. Le Colonel Georges facilita alors ma tâche en retardant le transfert de la «Micum» à Düsseldorf. (C. à G; 4 mars, 8 mars).
J’étais malheureusement déjà très fatigué au début de mars. Je l’avais écrit à Guillaume le 4. J’insistai encore sur ce point le 8. «Je tâcherai de durer jusqu’au retour à Düsseldorf et de continuer à aller au rapport du Général de façon à éviter les incidents que mon absence provoqua souvent. Mais ces trajets continuels en automobile et les pertes de temps qui en résultent m’épuisent, et il y a des moments, comme hier et aujourd’hui, où je suis à bout.» (C. à G. 8 mars). Le 10 n’ayant plus de doute sur le résultat de l’opération du 12 à Westerholt, j’annonçai au Colonel Georges que je rentrerais à Paris le 14 ou le 15. Tout ce que je pus d’ailleurs faire le 10, lors de la visite à Essen de Maginot, fut de lui présenter le personnel de la «Micum» au siège du R.W.K.S. (1). Je dus ensuite me faire remplacer par Frantzen au dîner que le Ministre offrit à la villa Hügel. Le lendemain Frantzen l’accompagne également d’abord à Bochum, puis à Bruxelles.
L’opération du 12 ayant été couronnée de succès, ma tâche me parut achevée. Incapable de faire des visites d’adieu, j’écrivis au Général Dégoutte la lettre suivante (2) (13 mars):
«Les courses continuelles que j’ai faites à Düsseldorf, depuis mon arrivée à Essen, ont fini par me fatiguer à un tel point que je me vois dans l’obligation de rentrer à Paris plus tôt que je ne l’avais pensé tout d’abord. Je me mettrai en route dès que M. Frantzen sera revenu de Bruxelles. J’aurais voulu pouvoir auparavant aller prendre congé de vous; mais je crains tout voyage supplémentaire et je vous prie de m’en excuser.
«C’est avec un profond regret que je me vois amené à me séparer de collaborateurs avec lesquels je suis arrivé ici il y a un peu plus de deux mois et qui, soit dans les périodes ingrates du début, soit dans les moments agités, ont montré, pour accomplir la tâche qui leur avait été confiée, un dévouement et un courage que je tiens à rappeler. Je regrette aussi de ne plus pouvoir travailler sous vos ordres à une tâche qui présente pour notre pays une si grande importance.»
Le 14 mars au matin, je vis Frantzen à son retour de Bruxelles. À 14h, je réunis tous mes collaborateurs au R.W.K.S. et je leur fis mes adieux: après les avoir tous remerciés de l’aide qu’ils m’avaient donnée depuis deux mois, je les félicitai de pouvoir rester à Essen où, à bref délai maintenant, ils verraient le succès complet de l’opération que nous avions entreprise en commun, succès que la réussite de l’opération du 12 mars rendait aujourd’hui certain.
À 15h15 je prenais le train en gare d’Essen; au passage à Düsseldorf, le Général Dégoutte et Bréaud vinrent me faire leurs adieux. Je débarquai enfin à Paris le 15 à 9h du matin. J’y reçus quelques jours plus tard un télégrammeet une lettre, datés tous deux du 15 mars et adressés à Essen, par lesquels Le Trocquer me demandait instamment de prolonger de quelques jours encore mon séjour à Essen. Lettre et télégramme arrivaient malheureusement un peu tard.
Appelé à l’Élysée le 22 mars, j’y fus très aimablement accueilli par Millerand, qui me remercia de ce que j’avais fait à Essen. (3)
3.2 - Grands mineurs français
L'occupation de la Ruhr (1864 - 1945)
En 1948, l'éditeur Dunod fait paraître un ouvrage portant ce titre. La carrière de mon père y figure.
L'auteur en est Monsieur Samuel-Lajeunesse.
La carrière particulièrement remplie d’Emile Coste nous donnera l'occasion d'évoquer la situation charbonnière de la France au cours et à l'issue de la première guerre mondiale et notamment l'occupation de la Ruhr, entreprise politiquement discutée mais réussite technique indiscutable à l'actif des mineurs français. Emile Coste est en effet, en partie, responsable de la mise en place du dispositif d'occupation et du succès remporté contre l'attente non seulement des Allemands, mais aussi de nos Alliés, sceptiques et hostiles à notre action.
Emile Coste, issu d'une vieille famille protestante du Gard, sorti major de l'Ecole Polytechnique et de l'Ecole des mines, commença par se consacrer un quart de siècle durant à la remise en ordre des houillères du «Centre Midi ».Ces exploitations, qui jouèrent un rôle essentiel en 1914-1918 et qui à l'heure actuelle ont un rendement individuel supérieur à celui des houillères du Nord-Pas-de-Calais, étaient assez mal en point à la fin du XIXe siècle.
Exploitées depuis un temps très reculé, elles étaient en général dotées d'un équipement archaïque et menées selon des règles plus ou moins empiriques, au mépris des données de la technique moderne et même des impératifs réglementaires. Le rendement était médiocre, la sécurité mal assurée. Conséquence inévitable, le climat social y était détestable. De longues grèves, des catastrophes minières perturbaient périodiquement les exploitations.
Coste fit partie, au début de sa carrière, de l'équipe d'ingénieurs au Corps des mines qui se mit à l’œuvre en vue de redresser cette déplorable situation.
Placé tout d'abord à la tête du sous-arrondissement minéralogique de Rodez, sous l'autorité de l'ingénieur en chef de Castelnau, il suivit son patron lorsque celui-ci, en 1891, fut appelé à Saint-Etienne.
La situation du bassin stéphanois était particulièrement critique. C'est à la suite de catastrophes retentissantes, celle des puits Verpilleux et Saint-Louis qui, le 3 juillet 1889, avait fait 207 morts, celle de Villebœuf survenue le 29 juillet 1890 et où l'on compta 116 morts et 40 blessés, que l'Administration des mines décida de réagir énergiquement, avec toutes les armes que la réglementation lui donnait. Castelnau, désigné pour cette mission, prit d'emblée des mesures radicales. Usant du pouvoir conféré aux ingénieurs des mines par le décret du 3 janvier 1813 : « Lorsque la sécurité des exploitations ou celle des ouvriers pourra être compromise par quelque cause que ce soit... », il prit personnellement, dès son arrivée, la direction des travaux.
Emile Coste fut amené ainsi à exercer, dans le secteur ouest de Saint-Etienne, le métier d'exploitant, avec une responsabilité d'autant plus lourde que toute erreur eût fait « perdre la face » à l'autorité administrative qu'il incarnait.
Il se donna avec ardeur à sa mission. Il lui arriva de passer jusqu'à trente-six heures consécutives au fond de la mine.
Le 6 décembre 1891, un nouvel accident se produisit au puits de la Manufacture, où le grisou causa la mort de soixante-deux ouvriers. Ce puits n'était pas dans le secteur de Coste, mais il fut chargé d'organiser le sauvetage et de conduire l'enquête, l'ingénieur titulaire étant indisponible. Coste prit une part active aux délicats et dangereux travaux de sauvetage et conduisit son enquête avec brio. Il réussit en un quart d'heure à dégager les causes initiales de l'accident (arrêt des ventilateurs au poste de nuit, en infraction aux consignes), à mettre les coupables en contradiction avec eux-mêmes et à situer toutes les responsabilités.
Une citation à l'ordre du Corps des mines récompensa le courage et l'habileté dont il fit preuve à ces tragiques circonstances.
Peu à peu, l'action de Castelnau, de Coste et des autres agents du Service des mines porta ses fruits.
Les années qui suivirent 1891 ne furent plus marquées par aucun accident collectif important. Parallèlement, les troubles sociaux s'apaisèrent. Coste contribua personnellement, avec un sens très net de l'équité et une habileté certaine, à mettre fin aux grèves qui éclataient de plus en plus sporadiquement.
Sur le plan technique, il amorça une rénovation technique. L'idée de progrès fit son chemin dans le bassin de la Loire.
Il est curieux de constater que, trente ans plus tard, il devait appartenir au fils d'Emile Coste de poursuivre dans la même voie en faisant adopter par les exploitations stéphanoises, en dépit de conditions de gisement délicates, la séduisante et économique technique du foudroyage dirigé (1).
En 1900, Emile Coste, conscient d'avoir bien accompli une tâche qui débordait singulièrement le cadre des habituelles missions administratives, accepte de quitter Saint-Etienne pour exercer en titre le métier d'exploitant.
Il prend la direction des mines de Blanzy dans des conditions difficiles.
R. SAMUEL LAJEUNESSE.- Grands Mineurs français.
Une grève avait éclaté le 6 juin 1899 et s'était prolongée un mois durant, accompagnée de manifestations particulièrement violentes. Depuis cet événement, l'agitation et le désordre avaient continué de régner à l'état chronique. La production s'effondrait. La direction, impuissante à redresser la situation, avait démissionné. Coste arrive en pleine crise. Trois ans après son arrivée, en janvier 1901, une nouvelle grève éclate, qui porte les passions au paroxysme. Décidé à assainir complètement la situation, Coste prend l'initiative de faire au syndicat des propositions particulièrement généreuses. Acceptées tout d'abord, elles sont rejetées quarante-huit heures plus tard par les éléments violents, qui les considèrent comme une preuve de faiblesse. Coste maintient fermement sa position. Pendant cent cinq jours, au cours desquels sa vie même est en danger, il reste inébranlable.
En fin de compte, il a le dernier mot.
Le travail reprend. Ses relations avec le syndicat et les ouvriers, qui reconnaissent son sens de l'équité et sa connaissance des hommes, deviennent rapidement excellentes.
Mais à la suite de ces événements, les finances de Blanzy sont dans un tel état qu'une réorganisation s'impose. Coste n'hésite pas à supprimer toutes les industries annexes, onéreuses et justement critiquées par le personnel. Il consacre tous ses soins à la réorganisation technique des travaux souterrains. Il améliore l'outillage et les méthodes d'exploitation. En peu de temps, la production est rétablie au niveau antérieur, puis le dépasse.
Lorsqu'il abandonne la direction de Blanzy, en mai 1914, c'est une mine prospère qu'il laisse à son successeur.
Réintégré dans l'Administration, il commence par partir au Maroc, en qualité de conseiller technique du Maghzen, pour y suivre les opérations de la commission arbitrale des mines. Il prépare ainsi les bases techniques et juridiques de l'essor minier de ce jeune pays. Sa mission s'achève lorsqu'il est mobilisé comme lieutenant-colonel d'artillerie et affecté à la Manufacture d'armes de Saint-Etienne. Il y développe les fabrications, notamment des mitrailleuses, dont la puissance de feu s'était révélée lors des premières batailles. Cependant, au début de 1917, le gouvernement prend conscience du caractère industriel de la guerre moderne et s'avise qu'un mineur de la classe de Coste doit être utilisé à d'autres tâches qu'à la fabrication des armes légères. La guerre ne pourra être gagnée sans charbon. Or, les mines du Nord sont occupées par l'ennemi. Dans les quelques mines du Pas-de-Calais non envahies, on travaille dans des conditions difficiles. A Béthune, on exploite des puits à moins de 3 kilomètres du front, en dépit des efforts des Allemands qui vont jusqu'à émettre des gaz toxiques dans les travaux souterrains par des puits débouchant au jour dans leurs lignes.
La production française, limitée à ces quelques mines et aux bassins du Centre-Midi, et bien que la durée du travail ait été portée à neuf heures, n'est plus que de quelque 21 millions de tonnes par an. Il n'est plus question d'importations par voie de terre et la Grande-Bretagne, qui accomplit elle-même un grand effort industriel, ne peut nous envoyer tout le tonnage nécessaire. D'ailleurs, la guerre sous-marine perturbe le trafic maritime et la crise des frets est aiguë.
Non seulement les industries de guerre sont freinées par la pénurie de charbon, mais encore, et à l'époque les pouvoirs publics y sont sensibles, la population civile souffre du froid. Notons, à titre anecdotique, qu'en février 1917, les canaux étant gelés, le ministre des Travaux publics, Edouard Herriot, touché par la détresse des Parisiens, envoya mille camions charger du charbon dans le Pas-de-Calais. Mais ces « camions de Marles » n'auront pas accès à la légende comme les « taxis de la Marne », car six cents d'entre eux tombèrent en panne au cours du voyage!
C'est à Emile Coste que songe le gouvernement pour redresser la situation charbonnière. Il est nommé directeur des mines, avec mission de porter de toute urgence et par tous moyens la production nationale à son niveau maximum. Sa connaissance des bassins du « Centre-Midi » lui permet de décider des mesures propres à développer leur extraction. Les mineurs repliés du Nord de la France, les prisonniers de guerre sont affectés en masse à ces exploitations. D'autre part, Coste ordonne la réouverture d'une multitude de petites mines à conditions difficiles. En moins d'un an, la production remonte de plus de 30 %. Cependant, Coste, dont la personnalité se heurte à celle de Loucheur, se plaint d'ingérences politiques dans sa besogne technique, se démet de son poste et reprend du service comme ingénieur en chef des mines. Il est alors chargé de diverses missions, dont la plus importante est l'étude qu'il effectue, en 1918, des conditions d'intégration des mines de fer de Moselle dans l'économie sidérurgique française. C'est sur l'arbitrage de Coste que le bassin lorrain a effectivement vécu par la suite. Dès l'Armistice, Emile Coste entre en Alsace avec Millerand, en qualité de directeur général de l'industrie et des mines pour les départements recouvrés. Au cours des deux ans qu'il passe à Strasbourg, il règle, en liaison avec l'Office des biens ennemis, tous les problèmes que pose la reprise des mines de fer et de potasse, ainsi que des usines sidérurgiques de Moselle. En même temps, il assure la vie économique de sa région et parvient à restaurer rapidement son potentiel industriel.
Cependant, aux environs de 1920, la France, qui a encore du mal à comprendre que la victoire ne suffit pas à son rétablissement, a bien des sujets d'inquiétude.
Si le pain ne manque pas aux Français, qui ne connaîtrons pas alors les soucis alimentaires provoqués par les remous démoralisateurs d'une occupation totale et spoliatrice, la houille fait défaut aux industries françaises.
Les mines du Nord et du Pas-de-Calais, volontairement saccagées par l'ennemi en retraite, en sont au stade du déblaiement, mais les mineurs affectés aux bassins du Centre-Midi ont prématurément reflué vers leurs foyers détruits.
La production, qui était de 28.900.000 tonnes en 1917, est retombée en 1919 à 22.400.000 tonnes, y compris les 2.500.000 tonnes des mines de Moselle recouvrées.
En 1920, la production ne remonte qu'à 25.260.000 tonnes. « Or, écrit Coste, à cette époque, les besoins de la France en houille allaient constamment en croissant : chemins de fer, usines électriques, usines à gaz reprenaient partout leur activité. Le désir de tout remettre en marche le plus tôt possible, le désir de faire disparaître rapidement toutes les traces des destructions allemandes créait des besoins excessifs de matières premières. Enfin, la question « dépense » n'arrêtait aucune initiative. « Le Boche paiera tout» était en effet, à l'époque, une maxime que personne n'avait le droit de mettre en doute, et la largesse avec laquelle le ministère de la Reconstitution distribuait ses ressources, surtout à la veille des élections et dans le département du Nord en particulier, ne le prouvait que trop. C'était l'époque où le journal le Matin mettait en vedette, en tête de ses colonnes (6 septembre 1919) : « M. Klotz s'engage à ce que l'Allemagne nous donne 463 milliards », et personne ne paraissait songer à ce que pouvait représenter cette somme, même avec des francs ne valant plus que 0,35 franc-or. »
En raison de l'anéantissement des deux tiers de notre principal bassin, le redressement français est alors lié, plus encore qu'aujourd'hui, aux importations de charbon et singulièrement aux livraisons de la Ruhr.
A cet égard, le traité de Versailles avait entendu réparer « l'oubli fatal » de la convention d'armistice du 11 novembre 1918, qui n'avait prévu aucune livraison de charbon, de sorte qu'à part un faible tonnage obtenu par voie d'échanges commerciaux (protocole de Luxembourg), nous étions restés dépourvus pendant un an.
Tout d'abord, l'article 45 du traité donnait à la France la propriété des mines du bassin de la Sarre. Leur extraction était de 13 millions de tonnes en 1913, ce qui, avec les 4 millions de tonnes du bassin de Moselle, ne faisait que couvrir quantitativement les besoins de l'Alsace-Lorraine et de la Sarre. La cession des mines sarroises ne pouvait donc améliorer la balance charbonnière de la France, d'autant moins que l'extraction était retombée en 1919 à moins de 9 millions de tonnes en Sarre et 2,5 millions de tonnes en Lorraine, par suite d'une chute de 40 % du rendement individuel.
C'est en son annexe V, à la partie VIII, que le traité de Versailles entendait dédommager la France pour le sabotage volontaire par les Allemands de son bassin le plus productif. La France devait recevoir à titre de réparations, pendant dix ans, un contingent annuel de 7 millions de tonnes, augmenté d'une quantité égale au déficit de production des mines sinistrées.
Cependant, si la Commission des réparations jugeait que la satisfaction complète des obligations allemandes était de nature à peser d'une façon excessive sur les besoins industriels allemands, elle pouvait les différer ou les amender!
En fait, les Allemands ne cessèrent d'invoquer cette clause, et le déficit dans l'exécution des programmes devint rapidement chronique.
A cet égard, la France n'était que trop desservie par ses propres Alliés. L'Angleterre, en particulier, jugeait contraires à ses propres intérêts les livraisons de charbons allemands à la France ; celles-ci nous étaient pourtant d'autant plus nécessaires qu'elle avait réduit ses propres expéditions. Mais celles-ci lui rapportaient des bénéfices importants, car, tout en maintenant des prix intérieurs normaux, elle avait haussé considérablement ses prix extérieurs, déjà affectés pour nous par la dénonciation des accords de change qui avaient permis de maintenir le cours du franc pendant toute la guerre. Le prix F.O.B. moyen d'exportation, qui était de 13 shillings en 1913, s'élève à 45 shillings en 1919, dépasse 80 shillings en 1920.
Si la France avait reçu en suffisance des charbons allemands au titre des réparations (il n'était pas question alors de les payer en dollars !), la position commerciale britannique en eût été momentanément affaiblie.
Les Allemands n'avaient pas été longs à profiter de ce désaccord fondamental entre les Alliés et à opposer une volonté de plus en plus marquée à l'exécution des réparations.
En mai 1920, les livraisons allemandes ne dépassent pas la moitié des tonnages que la Commission des réparations avaient fixés à un niveau déjà très inférieur à celui prévu par le traité de paix.
C'est dans ces conditions qu'en juillet 1920 les Alliés rencontrent les Allemands à Spa. Ceux-ci, venus en accusés, y connaissent un notable succès, dû tant à l'attitude britannique qu'à l'habileté négociatrice de l'ouvrier mineur Hue, député au Reichstag.
Celui-ci obtient notamment le paiement d'une prime calculée à la tonne de charbon livrée destinée à alimenter un fonds de bien-être pour les mineurs allemands.
En outre, le programme mensuel est à nouveau réduit.
L'exécution de ce programme doit être surveillée par une délégation permanente de la Commission des réparations, siégeant à Berlin et dont la présidence revient à un Français. Emile Coste est désigné par le gouvernement français pour assumer cette fonction.
Il raconte dans son journal très détaillé les difficultés que rencontre cette délégation, qui comprend avec lui un Anglais, un Belge et un Italien (l'Américain ne fut jamais désigné par son gouvernement).
On avait prévu une commission là où il eût fallu, selon lui, un organisme d'exécution avec un chef responsable.
De ses collègues, il ne rencontre qu'entraves plus ou moins ouvertes.
«Le Britannique, un lieutenant-colonel, écrit-il, était très peu instruit, très peu intelligent ; l'étude et la discussion d'une question étaient très difficiles avec lui. Il suivait mal un raisonnement et revenait indéfiniment sur des points que l'on croyait réglés depuis longtemps. L'intérêt anglais immédiat le préoccupait toujours. Comme on parlait un jour devant lui des économies de charbon que les industriels allemands pouvaient réaliser dans leurs usines par des aménagements convenables, ce qui était peut-être de nature à remédier à la pénurie de combustibles dont ils se plaignaient: « C'est vrai, dit-il, mais s'ils le font, leurs prix de revient seront plus avantageux que ceux de l'Angleterre, où on ne fait rien dans ce sens, et ce sera fâcheux pour nous. » Par contre, je ne pus jamais lui faire comprendre que l'Allemagne, avec la Ruhr et la Silésie, pouvait devenir, si elle le voulait, un concurrent redoutable pour l'Angleterre au point de vue du charbon. Ce n'était pas de réalisation immédiate, c'était donc sans intérêt... Il ne fut parfois possible de lui expliquer certains points qu'en chargeant Névejans (2) de faire la leçon à sa dactylographe anglaise, car il écoutait cette dernière plus volontiers que Névejans ou que moi. »
Des discussions ne tardèrent pas à éclater au sein de la délégation permanente ; le désaccord de ses membres, les complications administratives de tous ordres, qui n'étaient le plus souvent que le reflet des divergences d'intérêts entre Alliés, n'échappèrent pas aux Allemands, qui en jouèrent au mieux.
Il fallut toute l'obstination de Coste et l'énergie du directeur des mines Guillaume, avec qui il restait en étroit contact, pour surmonter de telles difficultés. Lorsqu'il quitte Berlin, malade et épuisé, en novembre 1920, les livraisons imposées à Spa avaient été exécutées en totalité, à la satisfaction de tous les pays bénéficiaires.
Cependant, la tâche de Coste n'était pas achevée.
En dépit d'une tentative hardie de rapprochement direct entre France et Allemagne (accord Loucheur-Rathenau, Wiesbaden, 7 octobre 1921), les livraisons de charbon s'effectuent relativement mal.
Les conférences internationales se succèdent à Cannes, à Gênes, à Londres ; chaque fois, les divergences entre Alliés s'accentuent et fortifient la volonté de l'Allemagne de se soustraire à ses obligations.
Dès 1920, le gouvernement français avait envisagé la nécessité de mesures de coercition et en particulier l'occupation de la Ruhr à titre de gage.
Coste avait été chargé, en sus de sa mission officielle à Berlin, d'étudier les modalités de cette éventuelle action. De 1920 à 1923, il participa à l'élaboration de plans successifs, au cours de multiples conférences où siégeaient notamment Le Trocquer pour les Travaux publics, Maginot, Foch, Weygand, Degoutte pour la Guerre, Seydoux pour les Affaires étrangères, Lasteyrie et Tannery pour les Finances, le haut commissaire Tirard, que présidait parfois Poincaré lui-même et qu'animait toujours Guillaume, directeur des mines.
Coste ne cessa de recommander la prudence. Il mit en lumière les risques et les difficultés de l'entreprise. Il fit substituer le principe d'une mission de contrôle à celui d'une mission d'exploitation, qui lui paraissait chimérique, tout au moins si elle devait prendre en charge la totalité du bassin. En fait, le gouvernement français hésitait à accentuer, sans l'assentiment britannique, la politique dite « des sanctions », inaugurée par le cabinet Briand avec l'occupation de Dusseldorf et de Duisbourg-Ruhrort.
Cependant, l'échec de la Conférence de Paris, en janvier 1923, le décide à passer à l'action. «Une fois de plus, écrit Coste, ces grandes conférences, où des chefs de gouvernement s'abordaient directement et publiquement, sans qu'aucune préparation préalable eût rapproché les points de vue et sans leur laisser la possibilité de revenir sur de premières déclarations, se montraient incapables d'aboutir à une solution pratique. »
Le 10 janvier 1923, étayant juridiquement leur intervention sur un solennel procès-verbal de la carence allemande rédigé par la Commission des réparations, les gouvernements français et belge, en accord avec le gouvernement italien, notifient à l'Allemagne l'envoi dans la Ruhr « d'une mission de contrôle composée d'ingénieurs et dotée des pouvoirs nécessaires pour surveiller l'action du Kohlen-Syndikat. Ils déclarent que l'opération n'est pas d'ordre militaire ni de caractère politique. Seules entreront dans la Ruhr les troupes nécessaires pour sauvegarder la mission et garantir l'exécution de son mandat.»
Cette mission de contrôle des usines et des mines, ou M.I.C.U.M., est placée sous la présidence d'Emile Coste.
Le gouvernement français paraît avoir sous-estimé les difficultés de l'opération.
La réaction allemande est immédiate. Le Reich prescrit l'arrêt de toutes les livraisons de charbon aux puissances responsables de cette « violation du traité résultant de la mainmise par la violence sur le centre économique de l'Allemagne ».
Les chemins de fer allemands reçoivent l'ordre de dérouter les transports destinés à la France et à la Belgique.
De son côté, le Kohlen-Syndikat a embarqué, la veille de l'entrée des troupes françaises à Essen, son personnel et ses archives pour Hambourg.
Dès son arrivée à Essen, Coste réunit les principaux directeurs de mines et, en accord avec Tannery, qui l'accompagne, prend l'initiative de leur faire la seule proposition qui pourrait avoir quelque chance d'assurer une reprise immédiate des expéditions de charbon vers la France.
Il se déclare autorisé à leur dire que des dispositions seraient prises pour leur payer leurs livraisons comme le gouvernement allemand les avait réglées jusque là.
Mais deux jours plus tard, la délégation allemande déclare que sur l'ordre de son gouvernement elle se voit contrainte de revenir sur ses déclarations. Coste écrit: « Le parti de la violence l'emportait donc sur le parti modéré, représenté par Thyssen et Krupp, et entraînait l'Allemagne tout entière dans une aventure qui devait lui coûter terriblement cher. »
C'était la résistance passive !
Les condamnations ne furent que de pure forme: des amendes qui n'avaient en fait aucune valeur dans un pays où le gouvernement émettait à jet continu des billets de banque.
Ceci équivalait à un inconscient désavœu par les juges militaires français de la politique des sanctions engagée par leur gouvernement.
Coste était plus logique qui, après avoir déconseillé l'épreuve de force, voulait la voir, une fois décidée, appliquée sans faiblesse.
La réaction allemande fut évidemment un raidissement. L'opposition aux Français s'amplifie rapidement. Les chemins de fer refusent d'exécuter aucun transport pour leur compte, les P. T. T. coupent leurs téléphones, le personnel des hôtels refuse de les servir.
Les sabotages et les attentats se multiplient. La M.I.C.U.M. se trouve aux prises avec les pires difficultés.
Composée de quarante techniciens (ce qui permit au « witz » allemand de faire allusion aux quarante voleurs d'Ali-Baba), elle avait heureusement bénéficié de l'aide matérielle de l'Office des houillères sinistrées, organisme commercial installé à Essen pour réceptionner les charbons allemands.
A une situation difficile, aggravée par les querelles avec les militaires et les journalistes, Coste fit face avec beaucoup de calme. Il se refusait à envisager la mise en exploitation directe par la M.I.C.U.M. des mines et usines avant d'avoir la certitude de voir réussir cette entreprise. Il était convaincu que seules des mesures rigoureuses d'isolement de la Ruhr aboutirait à un résultat.
Il finit par obtenir des militaires la fermeture totale vers l'Est pour le coke, la houille et les produits métallurgiques.
Dès lors, il ne s'agissait plus que de tenir. Les mines ne voulaient à aucun prix laisser chômer leur personnel, car elles craignaient que celui-ci ne demande du travail aux Français. Les tentatives pour percer le blocus français furent déjouées.
Les stocks s'accumulaient sur le carreau des mines.
Quand le moment lui semble venu, en février, Coste procède à la réquisition de ces stocks et à leur enlèvement. Il utilise des équipes envoyées de France par les usines sidérurgiques qui avaient absolument besoin de combustibles.
Bientôt, cependant, Coste, très fatigué, et qui n'admet pas certains ordres que lui donne le général Degoutte, notamment de quitter Essen pour s'installer auprès de lui à Dusseldorf, abandonne la direction de la M.I.C.U.M. à son collaborateur Frantzen et rentre à Paris.
Nous nous permettons de ne pas l'y suivre dans notre récit et de rester en Ruhr quelques lignes encore.
Aussi bien, ce qui s'y passe est-il le prolongement de son action.
La lutte entre la M.I.C.U.M. et les industriels de la Ruhr devait se poursuivre jusqu'en novembre.
Après le départ de Coste, la politique d'enlèvement des stocks se poursuit. Il a été possible de constituer des équipes locales avec des Polonais et même des Allemands. Le transport des charbons est assuré par la Commission interalliée des Chemins de fer de campagne, puis par la Régie des chemins de fer des territoires occupés.
Le magnifique succès des cheminots français, qui se montrent capables de remettre en exploitation normale le réseau rhénan et celui de la Ruhr, aux mailles les plus denses de toute l'Europe continentale, impressionne vivement les Allemands.
Les mineurs français ne veulent pas être de reste.
Après avoir créé une régie des cokeries, qui, sous la direction de Huchet, occupe et rallume des batteries de fours, la M.I.C.U.M. décide de passer à l'exploitation directe des mines.
La première, la Régie des Lignites, sous la direction de Bucher, prend possession d'exploitations à ciel ouvert dans le bassin de Cologne.
Enfin, le 26 août, une régie des mines, placée sous la direction de Ganière, qu'assistent Duby et Lafond, occupe les sièges Victor 1/2 et 3/4 Ickern.
Des spécialistes venus surtout de Lorraine, porions, machinistes, des équipes homogènes d'ouvriers du Nord et du Centre assurent la reprise et l'extraction avec le concours d'ouvriers polonais, puis allemands de plus en plus nombreux.
« Le meilleur moyen de répondre aux bruits tendancieux répandus largement sur notre compte, écrit M. Ganière, nous paraissait être de sortir rapidement du charbon et nous étions persuadés que les mineurs, impressionnés dès qu'ils verraient tourner les molettes, nous marchanderaient d'autant moins leur concours que nous leur donnerions plus l'impression de nous passer d'eux.»
Par ailleurs, la Régie des Mines inaugure un système de salaires qui garantit aux ouvriers un pouvoir d'achat constant.
L'unité de paiement est la ration alimentaire du célibataire, qui comprend, en grammes:
Pain, 1.000 ; farine, 100 ; pâtes ou légumes secs, 250 ; pommes de terre, 2.000 ; viande de conserve, 120 ; lard, 50 ; saindoux, 100 ; sucre, 100.
Le salaire de base de l'ouvrier du fond à l'abatage est de trois unités. Le personnel peut toucher son salaire partie en nature, partie en espèces. L'ouvrier marié ou chargé de famille peut percevoir en nature des rations très supérieures à celles du célibataire.
La régie est ainsi amenée à installer un important service d'économats, très apprécié par les ouvriers mineurs.
Le 15 octobre, la réussite de la prise de possession de la mine König-Ludwig a déclenché la rentrée en masse des ouvriers de Victor.
Le 20 novembre, c'est à la demande du personnel que sont saisies les mines Hansa et Westhausen.
Mais à cette date le succès des cheminots et des mineurs français entraîne l'effondrement de la résistance passive.
Le 23 novembre 1923 marque la capitulation du Kohlen-Syndikat devant la M.I.C.U.M. Il s'engage à reprendre l'exécution des programmes des réparations et à se soumettre au contrôle de la M.I.C.U.M. pour la répartition générale des combustibles.
Le 24 novembre, Coste écrit à Frantzen: « Au moment où les journaux m'apprennent l'acceptation définitive par les industriels de la Ruhr des conditions que vous leur avez fixées, je tiens à vous adresser, à vous d'abord et à tous vos collaborateurs ensuite, mes félicitations pour ce que vous avez fait depuis onze mois. Malgré les difficultés exceptionnelles auxquelles vous vous êtes heurtés, il n'y a jamais eu d'échec, si léger et passager d'ailleurs qu'il fût, dans les opérations que vous avez entreprises et dirigées, et, le temps aidant, vous avez fini par imposer votre volonté à ceux qui avaient si dédaigneusement refusé en janvier des propositions autrement plus avantageuses pour eux... »
Après la capitulation du Kohlen-Syndikat, seuls les puits Victor et König-Ludwig restaient exploités en régie.
Le 27 octobre 1924, à la suite des accords de Londres qui marquaient la fin de la politique des sanctions, ils étaient remis à leurs propriétaires.
L'occupation de la Ruhr avait été en définitive un succès technique dont pouvait s'enorgueillir les cheminots et les mineurs français.
Il n'entre pas dans notre sujet de l'apprécier sur le plan politique.
Revenons à Coste, dont l'action était récompensée à son retour en France par la cravate de la Légion d'honneur et sa promotion à la première classe du grade d'inspecteur général des mines.
« Vous avez réussi, lui écrivait le ministre des Travaux publics, par le prestige que vous assuraient votre haute valeur morale jointe à votre autorité technique et à votre expérience consommée des questions minières et industrielles, à vous entourer d'un groupement important d'ingénieurs alliés dont vous avez su orienter l'activité et coordonner l'action de la manière la plus heureuse. Vous avez su notamment fixer avec sûreté la méthode à suivre pour assurer la conservation et l'exploitation des gages saisis. »
Coste consacra la fin de sa carrière à son inspection du Sud-Est. Il ne cessa de faire profiter les exploitants et les ingénieurs du Service des mines de son expérience technique et humaine.
En 1929, à soixante-cinq ans, il demanda sa mise à la retraite. Il acheva paisiblement, au Mas-de-Coste, « une existence pleine de combats et d'efficience » (3).
EXTRAIT DU «JOURNAL D’EMILE COSTE SUR LA RUHR»
«En 1920, le général Payot avait envisagé l'exploitation de la Ruhr, sous sa haute direction, avec l'aide de quelques ingénieurs et porions français. Les projets Loucheur de 1921 étaient basés sur le même principe, mais avec un personnel différent. En 1922, j'avais vivement combattu cette solution ; elle avait été écartée et ma conception de la « Micum » avait prévalu. L'exploitation de la Ruhr par les Français avait pourtant encore des adhérents. On a déjà vu que François-Poncet, à son arrivée à Essen, envisageait qu'à la demande des ouvriers nous assumerions à brève échéance la conduite des mines et des usines. Je continuais à considérer cette solution comme très dangereuse: j'admettais évidemment la perspective d'arrêts d'exploitations et de grèves ; mais « ce seraient les patrons allemands qui rouvriraient leurs exploitations lorsqu'ils auraient compris où les conduirait la politique du Reich, et ce n'était pas à nous à nous substituer à eux ».
Il ne pouvait être envisagé d'exception à cette règle que pour le cas des mines fiscales, me semblait-il. A cette époque, elles me paraissaient forcément destinées à nous revenir. Nous aurions donc toujours un jour ou l'autre, après une grève plus ou moins longue probablement, à en envisager l'exploitation. J'avais souvent entretenu Guillaume de la question. Mais à cette époque, ce dernier n'envisageait pas encore cette solution, pour des raisons financières en particulier. Par contre, le général Degoutte m'invitait au même moment à étudier l'exploitation directe de ces mines « au moyen d'un personnel dirigeant français et de la main-d’œuvre locale, en faisant en particulier appel aux mineurs polonais».
A cette époque (début de février), certains corps de troupes commençaient à recevoir des visites d'ouvriers et notamment d'ouvriers polonais. Les très grosses mises en stock des houillères leur faisaient craindre des chômages et ils se disaient prêts, seuls ou avec l'aide de quelques ingénieurs français, à entreprendre l'exploitation de petites mines. Au rapport du 6 février, le général Denvignes annonça que les ouvriers de « Diergardt » et de « Julia » lui avaient fait des propositions dans ce sens. Plus tard, on signala ceux de « Steels » comme disposés à agir de même. L'état-major de Dusseldorf, celui du général Fournier étaient très séduits par ces propositions et montraient une confiance absolue dans la bonne foi et la valeur de ceux qui venaient faire ces offres.
Il m'était difficile, pour le moment du moins, de me rallier à ces idées. Les incidents qui se passaient alors à Essen, à Bochum, ailleurs encore, donnaient sur la mentalité de la population locale des indications telles qu'il me paraissait impossible pour un petit noyau d'ouvriers, même animé d'un excellent esprit, de tenir ses engagements, noyé comme il le serait au milieu d'une masse franchement hostile. Or, en pareille matière, un échec aurait été désastreux. On ne pouvait d'autre part rien tenter alors que le fonctionnement des chemins de fer laissait encore autant à désirer et il fallait attendre l'arrivée de Bréaud pour que, de ce côté, une amélioration se manifestât. Enfin, l'exploitation des mines de la bordure sud du bassin était sans intérêt: elles n'avaient qu'une faible importance et ne donnaient que des charbons maigres.
Toutes ces raisons me décidaient à retarder le plus possible l'étude des projets lancés par l'armée et à en accentuer les difficultés. Le résultat des « razzias » dans les gares de triage et la perspective de l'exploitation prochaine de stocks importants de houille et de coke, autrement plus aisée à entreprendre que celle des mines, m'aidèrent beaucoup à faire prendre patience à l'état-major du général Degoutte. Un rapport sur les mines de Steels fut néanmoins établi à la demande de Dusseldorf.
L'établissement des lignes d'encerclement nord et sud avait apporté une première gêne à l'exploitation de certaines houillères de la Ruhr. Tous les puits desservis par ces lignes avaient en effet systématiquement cessé de diriger des wagons chargés sur les gares occupées par les Alliés et mettaient en stock tout ce qu'elles ne pouvaient autrement écouler. Dès que la Ruhr eût été fermée vers l'est, l'exploitation de toutes les mines de la zone occupée commença elle aussi à être gênée; on ne sut plus bientôt quoi faire de tout le tonnage dirigé jusque là vers l'Allemagne non occupée.
Dans la crainte que des chômages ne provoquent des désordres ou n'incitent leurs ouvriers à demander du travail aux Alliés, les exploitants hésitèrent à trop réduire leur production. Aussi, le jour où les usines locales ne purent plus absorber leurs disponibilités, se mirent-ils à stocker, soit sur les carreaux de leurs fosses, soit sur les ports du Rhin, à Duisbourg, ou sur ceux du Rhein Hoerne Kanal, soit enfin dans des emplacements de fortune créés un peu partout. Il ne semble pas que les Allemands se soient alors rendus compte des conséquences que pouvait avoir pour nous cette politique.
Dès que les stocks eurent pris une certaine importance, la « Micum » commença à les étudier et à rechercher les moyens de les enlever. Cette étude se fit discrètement et aisément d'ailleurs, l'attention de tous étant fixée sur les «razzias ». Mon séjour à Paris me permit de parler de ces études à Guillaume, qui les admit. Adoptant ces suggestions, la conférence interalliée du 21 février recommanda « la saisie des stocks de charbon et de coke dont le chargement sera à assurer par nous, par des moyens assez puissants pour porter sur de forts tonnages ».
Dès mon retour à Essen, je pus envoyer à Guillaume de nouvelles évaluations de l'importance de certains stocks : ceux du Rhein Hoerne Kanal pouvaient déjà représenter à ce moment 160.000 tonnes de houille et 74.000 tonnes de coke. Il s'en constituait d'autres, déjà assez considérables et faciles à aborder, à Concordia, à Blumenthal III et IV. De jour en jour, leur importance allait d'ailleurs en croissant.
La reprise de ces stocks soulevait à son tour la question de la main-d’œuvre. « Il y a lieu d'être extrêmement prudent, écrivais-je le 23 février au général Degoutte, au point de vue de l'embauchage de la main-d’œuvre locale. Les demandes sont pour le moment insignifiantes par rapport à la population ouvrière, et la main-d’œuvre qui se présente paraît très peu qualifiée, même pour des reprises de stocks. En admettant qu'elle soit sincère, on peut craindre qu'au dernier moment elle se laisse influencer ou terroriser, ou qu'elle ne fasse défaut au dernier moment. Or, un échec pour la première tentative de reprise de stocks serait extrêmement fâcheux et compromettrait sérieusement les opérations ultérieures. Il serait beaucoup plus prudent, pour le premier essai tout au moins, d'utiliser de la main-d’œuvre étrangère, belge par exemple. Je serai, je pense, en état de faire d'ici quelques jours des propositions dans ce sens.»
Malgré toute la pression du général Degoutte, malgré les très vives critiques dont j'étais l'objet de la part de François-Poncet et de Paul Weiss, venu passer quelques jours à Dusseldorf alors que j'étais à Paris au milieu de février, je ne voulais aborder qu'à coup sûr la question du déstockage. Nous avions eu assez d'ennuis avec les exploitants à notre arrivée, puis avec les chemins de fer et les P.T.T. pour que j'aie cherché à tout faire pour éviter d'avoir des ennuis avec l'enlèvement des stocks, car cette fois, et à juste raison alors, on aurait pu m'en attribuer la responsabilité. J'avais l'impression que, ici comme à Montceau vingt-deux ans auparavant, le temps travaillait en notre faveur. L'intransigeance absolue du gouvernement allemand nous aidait d'ailleurs tout autant. Il fallait profiter de ces avantages. Je me bornais on conséquence à essayer de mettre sur pied, avec du personnel non allemand, deux organisations de déstockage sur les ports du Rhin, l'une avec l'aide de Hoelling, du port de Strasbourg, l'autre avec celle des Belges de la Micum ». C'est à ce moment que l'intervention de Camille Cavallier, de Pont-à-Mousson, déclencha complètement la question du déstockage.
Pour assurer la vie de ses divers hauts fourneaux, Cavallier proposa à Le Trocquer de venir avec son propre personnel enlever dans la Ruhr le coke dont il avait besoin. Cette offre me fut transmise le 26 et je l'appuyai aussitôt et de la façon la plus vive auprès de Guillaume, alors de passage dans la Ruhr.
Cette proposition méritait en effet de retenir notre attention. Il me paraissait bon que la métallurgie française, directement intéressée à la réussite de l'opération de la Ruhr, fît un effort personnel pour résoudre certaines difficultés du problème, au lieu de se borner toujours à recourir aux bons services de l'Etat, quitte à le critiquer ensuite. On était en droit d'espérer que ses ouvriers, bien encadrés par leurs ingénieurs et leurs contremaîtres, n'abandonneraient pas le travail à la première difficulté et constitueraient un noyau solide autour duquel on pourrait ensuite facilement agglomérer de la main-d’œuvre locale.
Trois jours plus tard, je voyais arriver à Essen un des ingénieurs les plus allants de Pont-à-mousson, Roy, accompagné de son entrepreneur de déstockage. Je leur fis visiter une série de stocks et l'accord se fit très rapidement pour attaquer en premier lieu les très gros tas de coke du puits Westerholt, des mines fiscales. Etablis en bordure même de la ligne nord d'encerclement, on pouvait les occuper et les isoler sans entraver en quoi que ce fût le fonctionnement de la fosse; dans ce chantier, enfin, des travailleurs français pouvaient être aisément garantis par nos troupes contre toute attaque allemande. Roy discuta ensuite avec Le Normand les conditions financières du travail; puis, au bout de quelques heures de réflexion, il se déclara prêt. à commencer son travail le 12 mars. »