Septembre 1981 – François Seydoux de Clausonne


Je m’éloigne momentanément de Geneviève, de mes enfants et fais une courte pause sur quelques oncles qui ont tenu dans nos vies un grand rôle. François Seydoux était l’un d’entre eux.

Son humour, sa gaîté, son goût des mots, sa moquerie cachaient un peu l’homme grave et consciencieux qu’il était réellement. Je l’ai déjà dit dans un récit ancien, il était d’abord un gros travailleur. Comme il était particulièrement lié avec ma mère, nous suivions avec grande attention les péripéties de la vie du ménage et de leurs cinq enfants et nous avions de bonnes raisons d’applaudir. Ce n’est qu’à sa retraite qu’il s’est mis à écrire ses souvenirs, un peu d’histoire, sa vie professionnelle. Ses livres sont excellents.

La photographie ci-dessous, où oncle François apparaît très fatigué, est prise sur le balcon de son appartement rue Saint Didier à Paris quelques mois avant sa mort le 31 août 1981.

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J’ai retrouvé dans mes papiers un texte que le pasteur Georges Casalis qui avait croisé mon oncle quelques années auparavant à Berlin a rédigé sur lui un peu avant sa mort.

Voici ce texte :

A la famille et aux amis de François SEYDOUX de CLAUSONNE

La grandeur d’un homme ne se manifeste pas seulement dans son action publique, dans sa façon d’assumer ses tâches quotidiennes, de vivre ses amitiés, ses affections, ses amours, mais aussi et peut être surtout en face de sa propre mort.

Ayant bien connu et aimé François depuis que nous nous étions rencontrés à Berlin, en 1946, j’ai eu l’occasion de partager bien des choses avec lui, notamment à la mort d’un de nos enfants, de vivre certaines joies familiales, mais aussi de passer par des moments de désaccord, des périodes de silence également pendant lesquelles chacun des deux a attendu l’autre, sans jamais céder à l’indifférence.

Nous nous sommes retrouvés ces deux dernières années à Carnac où je devais suivre un traitement de thalassothérapie et, comme j’étais aussi chargé d’y présider les cultes protestants du mois d’août 1979, c’est au début d’un de ceux-ci que nous nous sommes trouvés l’un face de l’autre, après des années, comme si nous nous étions quittés la veille. Je crois pouvoir dire que nous avons eu un immense plaisir réciproque à nous revoir, à bavarder comme autrefois, à passer du plaisant au grave, de l’intime à l’universel durant de longs moments. Ce furent deux étés d’amitié heureuse malgré les inquiétudes qui lui causait la santé des autres plus que la sienne propre.

Au cours de ce printemps, l’une de vous m’a appelé, me disant son état désespéré. 1981, de la première visite que je lui ai rendue, je l’ai trouvé d’abord, comme toujours, débordant d’affection et en même temps, comme souvent, un peu ironique pour masquer la profondeur de ses sentiments, demandant, avec sa mémoire, sa précision et sa chaleur proverbiales, des nouvelles de chacun et de tout. Il n’était pas encore alité; soudain il alla à la porte et la ferma, grave :

« Nous n’allons pas, vous et moi, jouer à cache-cache, n’est-ce pas? Je sais où j’en suis, un cancer des os; ça ne pardonne pas et maintenant que j’ai parcouru un long itinéraire, il me reste encore une chose à vivre, ma mort et je pense que c’est un acte suffisamment important pour que je m’y prépare, pour que j’y entre debout, en la regardant en face. Je voudrais en parler avec vous, parce que c’est curieux comme, autour de moi, on évite ce sujet, on en change vite lorsque je l’aborde. Est-ce qu’on en aurait peur à ce point. Je voudrais pouvoir m’en aller dans la vérité sans croiser des regards fuyants. Dites-moi que vous comprenez cela…». Je suis resté silencieux à côté de lui, un moment, tant j’étais ému par la simplicité, la grandeur de chacun de ces gestes, de toute son attitude. Et je comprenais, moi qui ai accompagné tant d’hommes et de femmes jusqu’à ce seuil que l’on franchit toujours seul en définitive, moi qui l’ai approché de très près à quelques reprises, que tout change dans les rapports entre les êtres, chaque fois que l’un deux, non plus seulement en face de la connaissance générale, et comme encore abstraite du fait que nous mourrons tous un jour, mais confronté à l’imminence certaine de sa propre mort, l’assume courageusement, un peu, si je puis dire, «comme la chèvre de M. Seguin», pour livrer un ultime combat qu’il ne peut que perdre à court terme. Petit à petit le dialogue s’est noué au cœur des questions dernières, celles qui donnent à la vie son sens et sa pesanteur vrais. Et voyez-vous, l’Evangile se tressait tout naturellement dans la trame de nos échanges: ce n’était plus l’insignifiance de tant de propos religieux, mais le pain de vie dont nous avions besoin, lui pour partir, nous pour le savoir et l’accepter partant. Il tendait la main, non pour une consolation pieuse mais parce qu’il voulait la force, l’espérance et la paix que, seule, donne la vérité en face de soi, en face des autres, en face de Dieu. Et là, pas de doute, c’était lui qui me montrait le chemin, avec une telle droiture, une rigueur si entière, que je ne pouvais que l’accompagner, le suivre comme l’on marche sur les traces d’un guide en haute montagne. Il m’a fait ainsi beaucoup progresser vers la vraie mesure de toute chose.

Vers la fin de ce partage qui a bien duré une heure, il m’a dit: «pour vous, tout ça est clair, vous avez la foi». Et je n’ai pu que répondre, ce que je m’efforce à dire toujours, qu’on n’a pas la foi, mais qu’aujourd’hui, demain, on peut faire un acte de confiance, croire que le Christ est vivant et nous communique sa vie et qu’elle est dans la mort même, plus forte que la mort. Et j’ai cité Pascal: «Tu ne me chercherais pas si tu m’avais trouvé» et, en allant au-delà: si moi, Jésus qui te parle, je ne t’avais trouvé.

Nous n’avons pas expressément prié, mais qu’avions nous fait d’autre durant cette matinée?

Au sortir, il m’a accompagné ; Béatrice, vous nous attendiez ; j’ai seulement dit : nous avons parlé ensemble dans une transparence entière. Vous avez souri, très émue et je sais que j’ai mis les mains sur vos épaules à tous deux et qu’à la façon de cette parole de la liturgie du mariage : «Vous promettez… jusqu’à ce que la mort vous sépare». Et même au-delà, n’est-ce pas… Mais comment accepter, au bout de tant d’années entièrement partagées, que l’un des deux parte le premier et laisse seul l’autre ?…

Je suis rentré chez moi, un peu comme ces femmes du matin de Pâques qui, soudain, ont été submergées par l’évidence de la résurrection.

Et j’ai tâché de dire aux uns et aux autres que, désormais, c’était là qu’on le rencontrerait, qu’on ne pouvait le rencontrer que là, vivant face à sa mort, avant et après elle.

Je suis revenu quelquefois jusqu’à mon départ pour un voyage de dix semaines, inexorablement fixé au 25 juin. J’espérais et craignais le retrouver au retour. C’est à Rio de Janeiro que la nouvelle de sa mort m’a rejoint. Les deux dernières visites, nous n’avons pas reparlé de «cela». Pourquoi d’ailleurs, tout n’avait-il pas été dit entre nous ? Il y avait chez lui parfois comme des points de suspension au bout d’une phrase, un clin d’œil de temps en temps, un sourire qui en disait long, lorsqu’il était question de l’été, du futur. Je me souviens qu’après le 10 mai, ou était-ce après le 21 juin, il m’a dit avec un peu de malice: «vous devez être très content». Et c’était l’aveu que nous étions désormais, l’un et l’autre, au-delà de nos désaccords et de nos options opposées; c’était, sur ce plan là aussi, une rencontre inespérée et, du coup, nous avons eu un long entretien politique, où il souriait à m’écouter…

Il ne faudrait surtout pas penser que je glorifie un homme dont je crois avoir connu le dévouement et les limites, le courage et les faiblesses. Mais, d’un coup, il avait pris une autre stature; il était passé déjà de notre condition mortelle à la vie éternelle. C’est ainsi que j’ai perdu et enfin trouvé mon vieil ami François.

Et vous comprendrez que j’ai voulu le dire, pour que, dans toute votre peine, vous soyez heureux.

Georges CASALIS – 9 septembre 1981

La biographie ci-dessous est extraite de l’Annuaire 2005 «Qui était qui?» du Who’s Who.

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SEYDOUX FORNIER de CLAUSONNE François, Auguste, Louis

AMBASSADEUR DE FRANCE, CONSEILLER D’ETAT

(Né SEYDOUX, autorisé par décret du 5 août 1934 à relever le nom en voie d’extinction de sa mère et à s’appeler légalement SEYDOUX FORNIER de CLAUSONNE)

Né à Berlin (Allemagne), le 15 février 1905

Décédé à Paris, 16e, le 30 août 1981

Fils de Jacques SEYDOUX (1870/1929), diplomate, et de Mme, née Mathilde FORNIER de CLAUSONNE, frère de René et de Roger SEYDOUX FORNIER de CLAUSONNE (voir à ces noms).

Marié le 21 juin 1930, à Béatrice THURNEYSSEN (1907/1984)

Enfants: Liliane (Mme Pierre PEUGEOT), Laurence (Mme Daniel FRIES), Jacques, Anne (Mme Tristan d’ALBIS), Yolande (Mme Louis RONCIN)

Etudes: lycée Carnot et université de Paris

Diplômes: ancien élève de l’Ecole libre des sciences politiques, licencié és lettres et licencié en droit des facultés de Paris.

Carrière: admis au concours d’entrée dans les carrières diplomatique et consulaire en mai 1928, il est attaché d’ambassade dans les services français de la Société des Nations à Genève. 1933: deuxième secrétaire à Berlin. 1936 : affecté à la direction Europe au ministère des Affaires étrangères. En février 1941, il est appelé à Vichy comme chef adjoint du cabinet de l’amiral Darlan, vice-président du Conseil et ministre des Affaires étrangères; il est nommé quelques mois plus tard premier secrétaire à Budapest, mais démissionne dès 1942. En 1943, il est membre du bureau d’études clandestin des affaires étrangères. Octobre 1944 : deuxième puis premier conseiller à Bruxelles. Juillet 1946 : secrétaire général de la délégation française à la Conférence de Paris. 1949 : directeur des affaires d’Europe à la direction des affaires politiques au ministère. En 1955, il est nommé au haut-commissaire de la République française, chef de la mission diplomatique en Autriche puis en 1958, il succède à Maurice Couve de Murville en tant qu’ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire à Bonn. Septembre 1962; représentant permanent de la France au Conseil de l’Otan (Organisation du traité de l’Atlantique Nord) avec rang d’ambassadeur. De février 1965 à mai 1970, il est à nouveau ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire à Bonn, il succède à Roland de Margerie ; il a été élevé entre-temps, en octobre 1965, à la dignité d’ambassadeur de France. Le 20 mai 1970, quittant la carrière diplomatique, il est nommé conseiller d’Etat (au tour extérieur). Administrateur de l’Agence Havas, représentant l’Etat de 1969 à 1976, il est responsable de la chronique de politique étrangère à la Revue des Deux Mondes en août 1970 (François Puaux lui succédera en 1981), président de la Maison de l’Europe de 1971 à 1979, membre du conseil supérieur de l’Agence France-Presse de 1971 à 1976, membre du comité des programmes de l’ORTF de 1972 à 1974, administrateur de la Fondation pour les études de défense nationale de 1972 à 1976, vice-président de l’Union des Français de l’étranger de 1974 à 1979, membre de la commission des archives diplomatiques à partir de 1975. Le 15 février 1976, il est admis à la retraite du Conseil d’Etat. Membre fondateur en janvier 1977 du Comité pour l’indépendance et l’unité de la France, il se présente sans succès en mars 1977 aux élections municipales à Paris. Président à partir de 1979 de l’Union des Français de l’étranger et président du comité pour le français, langue de l’Europe, il est nommé membre de la commission pour la publication des documents relatifs aux origines de la guerre de 39-45, peu avant son décès survenu après une longue maladie, en août 1981, à l’âge de soixante-seize ans.

Œuvres : Mémoires d’Outre-Rhin (1975) ; Dans l’intimité franco-allemande (1977) ; le Métier de diplomate (France-Empire, 1980).

Décoration : Grand Officier de la Légion d’honneur.

Distinction : Prix Charlemagne décerné par la ville d’Aix-la-Chapelle en 1970.

Voir également l’article de son petit-fils Charles Fries dans AFS.