14 – Georgette Seydoux Coste : 1906 – 1995


Cette biographie a été rédigée par ses enfants en 2001.

14.1- Introduction

Celles et ceux qui ont lu les trois brochures familiales déjà parues

«Ceux du Mas de Coste» (1996),

«Et rêver de Clausonne» (1997),

«Philippe Coste» (1998)

ont forcément rencontré notre mère.

L’équipe de «Philippe Coste» a estimé que ces rencontres étaient insuffisantes et que Georgette méritait un texte pour elle.

Voici ce quatrième récit familial.

Nous nous sommes efforcés naturellement d’éviter les redites. C’est pourquoi, ici ou là, nous renvoyons le lecteur aux textes précédents.

Mêmes méthodes et même objectif que pour «Philippe Coste». Ce texte est donc, ici encore, à plusieurs voix... dont la plus âgée a été plus forte que les autres.

Et puis des petits enfants, devenus grands, ont écrit à leur tour…

Mai 2001

1973
"Je désire que mes enfants sachent que ma tendresse pour eux a été totale et qu'ils m'ont largement rendu ce que j'attendais d'eux. Mes petits-enfants ont été toute ma joie et ma fierté et je leur en suis très reconnaissante ; je souhaite de tout cœur qu'ils restent très unis entre eux".

14.2 - Sa jeunesse

14.2.1 1906-1920

1906 - 1920

PETITE FILLE

1908

Georgette naît le 24 septembre 1906, 70 boulevard de Courcelles, où mes grands-parents habitaient, depuis leur retour de Berlin. Elle n’aimait pas ce prénom. Je n’ai jamais su pourquoi nos grands-parents l’avaient appelée ainsi.

Chose curieuse : il n’y a pas de photo de sa petite enfance. Je n’en ai pas trouvé non plus sur la petite enfance de ses frères.

Voici la première photo d’elle.

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Je lui donne deux ans. Elle n’est pas vraiment flattée. Les photos suivantes montrent un très joli visage.

A sa gauche, naturellement, François (1905) et René (1903). Roger ne doit pas être bien loin! Il naît en 1908.

ENFANT

1910

Très jolie photo, elle a six ou sept ans. Ses longs cheveux bien peignés, lui vont très bien.

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CLAUSONNE

Date? 1915?

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De quand exactement date cette photo, envoyée par Denis Martin ? Ces trois enfants, Georgette, François et René, peuvent avoir entre neuf et douze ans.

Cette photo prise à Clausonne, date probablement des années de guerre.

Il ne devait pas faire tellement chaud: voyez les vestes

Mais le soleil devait frapper : voyez les couvre-chefs.

CLAUSONNE

1915-1917

Nous sommes devant la grille de la cour du Grenadier. Georgette est en blanc. Je ne sais pas qui est l’autre charmante.

Georgette ne sourit guère, ce qui est assez constant sur les photos de jeunesse. Notre grand-mère n’était pas du genre commode.

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Cette photo date de 1917. Georgette est à droite. Une des deux autres danseuses est B. de Labouchère. Qui est la troisième ? Où fut prise cette photo ?

CLAUSONNE

1920 ?

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Cette photo de jeunesse, encore une, mais il y en pas tellement, m’a été donnée par Simone Guttinger née Silhol. La légende est de la main de sa mère, Madeleine Kléber : Clausonne François et Georgette.

En quelle année ? Georgette a-t-elle plus de dix ans ? François plus de douze et treize ans ? Quinze ans peut-être ? 1920 ? Adoptons.

François est allègre, et ce sourire, on le retrouvera souvent sur son visage.

Georgette regarde, se demande ce qui va lui arriver, mais ne sourit pas.

Entre François et Georgette une amitié profonde a toujours existé. De longues conversations les réunissaient souvent. Je pense surtout à l’hiver 1943-1944, particulièrement lugubre. Dans «Et rêver de Clausonne» Jacques, fils de François, rappelle ce trait.

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14.2.2 1920-1930

1920 - 1930

Cette photo m’a été donnée par Christian Silhol.

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MARIAGE DE GEORGETTE ET DE PHILIPPE COSTE

10 janvier 1928

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Voilà Georgette en robe de mariée le 10 janvier 1928. Elle a l’air de circonstance.

Elle aimait peu cette photo, peu sa robe, et peu sa coiffure. On la comprend.

Chose curieuse, malgré mes recherches, auprès de nombreux membres de la famille, je n’ai trouvé aucune photo de notre père et d’elle à la sortie du temple ou chez ses parents. Peut-être n’y en a-t-il pas eu, ce qui m’étonne. Peut-être notre mère les a-t-elle détruites ? Cette photo est prise boulevard de Courcelles. Je reconnais le cache cheminée et à droite, dans un cadre ovale, notre ascendant Seydoux. L’air un peu mélancolique, un peu embarrassé, me paraît caractéristique des années de jeunesse de Georgette.

Si j’avais eu une photo du mariage de nos parents, nous aurions pu y voir derrière eux, notre grand-mère, peut-être notre grand-père et nos arrière grand-parents.

GEORGETTE ET PHILIPPE

Mai 1929

A défaut de photo de nos parents à la sortie du temple le jour de leur mariage, voici une excellente photo d’eux, à la sortie du temple au mariage d’oncle Olivier Martin et de tante Colette de Clausonne.

Les guêtres des chaussures de Philippe, comme le chapeau cloche de Georgette sont caractéristiques de l’époque.

A droite, également sous chapeau cloche, Yvonne de Rouville, née Lavergne.

Au second plan, entre ma mère et le monsieur souriant du premier plan, dont j’ignore l’identité, René Seydoux, frère de Georgette.

Cette cérémonie par certains côté très gaie devait par d’autres côtés être marquée par la tristesse et le chagrin. En effet trois jours auparavant, le 26 mai 1929, notre grand-père Seydoux était décédé.

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SAINT-ETIENNE

17 juillet 1929

Quand une date est écrite sur une photo ce qui est très rare, je l’utilise aussitôt en remerciant les dieux.

Grand Bois est dans la banlieue de Saint-Etienne où Philippe et Georgette habitent depuis l’été 1928. Dans ses bras son numéro un né le 29 décembre 1928

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14.2.3 1930-1940

1930 - 1940

SAINT-ÉTIENNE

Septembre 1931

Nous sommes à Saint-Étienne dans l’appartement occupé par Philippe et Georgette, rue Balaÿe. Bobby et moi nous ne sommes pas bien vieux. Georgette a toujours cet air soucieux que je lui ai vu souvent.

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CLAUSONNE

1932

Georgette et ses trois aînés.

Hubert est né le 15 avril 1932, il a quelques mois. Nous sommes tous sous l’alisier. Georgette sourit peu. Elle porte un chignon, qu’elle va garder longtemps et que je me rappelle parfaitement.

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BOULEVARD DE COURCELLES

1934

A Saint-Étienne, raconte Mireille, Georgette disait en riant que, grâce au bel appartement avec ascenseur elle avait enfin eu une fille !

La voici entourée tendrement par ses trois frères. Mais la photo a été prise boulevard de Courcelles. Navré…

 

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FONTANILLE - CHAPELLE SAINTE-GABRIELLE

Septembre 1934

Ce costume d’Arlésienne est caractéristique de notre Midi. Il a été endossé par Georgette en l’honneur de la fête de Mistral. Pour plaire à qui ? Et pourquoi près de Fontanille ?

Georgette aimait se déguiser ? Peut-être un peu, mais pas plus.

Nous sommes à Fontanille, le Clausonne des Chauffard, à quelques kilomètres de Saint-Rémy de Provence.

Georgette et Madame Chauffard, excellente pastelliste, s’entendaient fort bien.

Et Georgette, ici, a un vrai sourire.

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SAINT-ÉTIENNE - Le bal

1934

Oui, c’est vrai, de ce bal, il a été souvent question. C’était un peu l’apothéose du séjour de nos parents à Saint-Étienne. Georgette était déguisée en Espagnole. Pour un bal s’appuyant sur des « titres de livres », de quel livre s’agit-il ? Personne n’en sait rien.

Mais le sourire de Georgette est charmant.

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Un très joli visage

Date ?

Cette photo est celle d’une très jolie personne et d’un très joli visage.

Rien dans le cadre ou dans les photos voisines ne permet de préciser une date. Saint-Étienne, je le pense ?

Le chignon je le pense aussi ?

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LE CHAMBON SUR LIGNON

1934-1935

Comment La Rionde est-elle venue aux oreilles de Philippe et Georgette. Je ne sais. Peut-être par les Duvaux, dont un ascendant habitait, à cette époque, près de Saint-Étienne. La Rionde ne recevait que des clients recommandés par des amis.

Photo de gauche : Assis sur le bassin, c’est Jacques, mille excuses.

Photo de droite : Hubert en « la leçon d’amour dans un parc » titre de livre bien connu, à l’occasion d’une fête organisée en partie par notre mère

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Je suis retourné avec Françoise en été 2000 à la Rionde : c’est une ruine Dans cette fête de titre de livre, notre mère était accompagnée par Madame Wannenmaker, ( voir page 27) professeur de piano. Au cours de cette fête notre mère a naturellement chanté accompagnée par ce professeur. Une chanson avait été écrite pour taquiner un peu Georgette. Les paroles suivent et étaient chantées sur le « Temps des cerises ».

Quand vous chanterez, Oh ! ma bonne amie

Les enfants crieront, mouillant leur culotte

Et les petits chiens grinceront des dents

Que cette mélodie ait été choisie caractérise bien le goût de notre mère pour ce type de chanson nostalgique. Elle l’adorait et la chantait souvent.

Ont vécu cet été là à la Rionde les familles suivantes, en tout ou en partie, avec lesquelles nous n’avons jamais perdu contact : Arbeau, Chauffard, Duvaux, Flaissier, Hugues, Nègre, Wannenmaker.

SAINT-ÉTIENNE

Place de l'hôtel de ville

1934-1936

L’appartement était grand, superbe et très bien situé, au quatrième étage d’un bel immeuble sur la place principale de Saint-Étienne. Le dimanche, je pouvais regarder les prises d’armes.

Françoise et moi avons pu visiter cet appartement. Il est occupé par une antenne locale du Conseil Général de la Loire. L’appartement est propre, bien repeint. Les murs sont là où je les avais connus. Bobby comme moi nous rappelons très bien ces lieux.

Photo de gauche : l’antichambre. Jacques est debout contre la porte d’entrée. A ma droite le bureau, la salle à manger et le salon. A ma gauche la lingerie et la cuisine. A côté du fauteuil rouge, le couloir de la photo deux.

Photo de droite : ce long couloir de vingt cinq mètres dans lequel j’ai fait beaucoup de bicyclette ! Sur la droite plusieurs chambres, au fond une salle de bains.

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La cuisine : à ma gauche, la porte donne sur des dépendances et sur des couloirs. Les carreaux rouge et blanc sont bien ceux que nos parents ont connus.

Et c’est bien dans cette cuisine, sur un fourneau noir qui, lui, a disparu, que certains dimanches, nos parents faisaient du caramel pour notre plus grande joie.

 

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LA MUSIQUE (1)

A partir de 1934

La musique a tenu une très grande place dans la vie de Georgette. Elle est le seul membre de la famille Seydoux qui ait pratiqué cette activité. Pour le reste de la famille, on peut se demander sans perfidie aucune, s’il connaissait même l’existence du mot musique.

Georgette avait dû avoir un bon professeur de piano dans son enfance. Ses mains étaient à l’aise sur le clavier et elle déchiffrait facilement

Elle nous a tous fait travailler et poussés à jouer un instrument, ce qui n’allait jamais sans mal, car il faut, et je le pense encore aujourd’hui, être un peu anormal pour, à six ou sept ans, jouer, apprendre à jouer d’un instrument !

Bref, je résume, par ordre de primogéniture : Jacques piano, Bobby violoncelle, Hubert flûte, Mireille piano, Ysabel piano et Thierry piano.

Georgette avait de plus une très belle voix de soprano. Franck, Bach, Schubert lui étaient familiers Et elle ne détestait pas du tout l’opéra ou l’opéra comique.

Trois personnes ont eu une grande place dans sa vie : Renée Wannenmaker (page 25), Marguerite Long ( page 65) et Claude Crussard ( page 65).

SAINT-ÉTIENNE

Madame Wannenmaker

1934-1936

Madame Wannenmaker était jolie, vive, autoritaire et commandait avec le sourire. Elle était pleine d’humour et de gaîté Je n’ai absolument pas le souvenir qu’elle fût désagréable.

Trois souvenirs précis :

Un des derniers examens qui se déroulait chez elle, consistait à chanter des airs célèbres tirés de dessins animés américains : Qui craint le grand méchant loup ?

Le deuxième est la dernière rencontre à quatre, c’est à dire le ménage Wannenmaker et mes parents. J’étais là aussi, car nous étions tous les trois partis de Paris un quinze ou seize août 1939 pour Clausonne, dans la « onze Citroën » d’oncle Roger et nous nous sommes arrêtés à Saint-Étienne. Nous avons dîné un soir chez les Wannenmaker. Je me rappelle très bien l’entrée de l’appartement, petite, sur laquelle donnait à droite une pièce dans laquelle officiait le mari, professeur de violoncelle et à gauche une autre pièce réservée à sa femme.

Le piano droit, était posé contre le mur à gauche en entrant.

Nous avons dîné ce soir là dans une troisième pièce au fond à gauche de l’entrée. Petite. A cinq nous étions à l’étroit. Et le dîner a commencé par un formidable éclat de rire. En effet, pour faire de la place sur la table, ma mère a voulu enlever un plateau de fruits sur lequel se trouvait une superbe noix. Cette noix a attiré les doigts de ma mère et a fait un "pouet" terrible. C’était une fausse noix, remarquablement imitée. Tout le monde a beaucoup ri et le dîner a été très gai.

Le troisième souvenir date de l’après guerre et notre mère y a eu un rôle important.

L’habitude dans l’école Marguerite Long consistait à prendre chaque semaine une leçon à l’école, rue Fourcroy et rue Molitor pendant la guerre, et à présenter son travail toutes les six ou huit semaines à Marguerite Long en personne. Mon professeur hebdomadaire s’appelait Rose Lejour : elle était excellente.

Notre mère a proposé à Renée Wannenmaker, redevenue Renée Perret après son divorce de s’appuyer sur Mademoiselle Lejour comme Lejour s’appuyait sur Marguerite Long. Lejour jouant ainsi à Saint-Étienne le rôle de Marguerite Long.

Elle a accepté. Cette idée de ma mère a été appliquée pendant plusieurs années et semble donc avoir bien marché. Georgette était contente de cette construction dont elle était l’auteur.

J’ai fouillé tout Saint-Étienne pour tenter de savoir ce qu’ était devenue mon professeur stéphanois. La seule chose que j’ai apprise est sa mort en 1990 dans la clinique de la Charité à Saint-Étienne.

Un ami altiste, général d’aviation à la retraite, a suivi, très probablement, en même temps que moi, les cours de solfège et de chant : Ses parents comme les miens habitaient Saint-Étienne au même moment. Il m’a procuré cette photo de Renée Perret-Wannenmaker.

Je la reconnais parfaitement. Et comme je l’ai dit plus haut, elle sourit.

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Avec Françoise, je suis repassé en août 2000 devant son immeuble. J’ai interrogé les habitants de cet immeuble. Je cherchais un témoignage, des photos. Rien. Tout cela est trop vieux.

Détail pittoresque : ces deux dames, Renée et Georgette s’entendaient très bien et s’appelaient-je les ai entendues le dire mille fois -: «Duchesse» c’était Renée et «Baronne» c’était Georgette. Au point qu’une domestique de la place de l’Hôtel de Ville s’était mise à appeler notre mère «Madame la Baronne». C’est elle-même qui me l’a raconté.

 

70 BOULEVARD DE COURCELLES

1936

Quelques photos de cet appartement où Georgette a vécu jusqu’à son mariage. Nous y avons vécu quelques mois à notre retour de Saint-Étienne.

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Sur la table photo très jolie des quatre enfants de nos grand-parents. Cette photo a régné rue de la Faisanderie pendant tout le temps de l’occupation de cet appartement.

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Un coin du bureau dans lequel se trouvait le piano. Le jour de son baptême Mireille, a dormi dans cette pièce. Au mur, au-dessus de la lampe, portrait de Jacques par Madame Chauffard.

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Au cours d’un petit déjeuner pris entre ma grand-mère et ma mère, je lorgne sur l’assiette voisine un croissant et, toujours affamé, je demande à Bonne-Maman : « puis-je le prendre ?

-Non, me répond- t’elle, c’est pour ton oncle Roger ». Ce croissant m’est resté en travers de la gorge.

La vie n’a pas du être très drôle tous les jours pour les quatre enfants Seydoux dans cet appartement. S’il n’y avait pas eu les repas familiaux au cours desquels leur père séduisait et passionnait ses enfants ( leurs souvenirs étaient très concordants) et ses invités, et la très forte cohésion du quatuor, l’atmosphère était lourde.

A dix huit ans, en1924, Georgette quitte le cours Dieterlen après avoir raté son second bachot. Elle chantait, souvent accompagnée par Rémi Boissonnas, sortait, dansait. Ses frères quittaient la maison. Comme pour beaucoup de jeunes filles de son temps, le mariage était un avenir et son prétendant n’était pas n’importe qui.

 

BRUNETON, COTNAREANU

1936-1939

Deux familles ont vécu à nos côtés et c’est par les mères de ces deux familles plus Georgette qu’elles sont restées accrochées à notre histoire : les Bruneton et les Cotna. Tante Simone et Tante Denise étaient sœurs.

Nous avons passé nos vacances ensemble à Villers sur Mer pendant les quatre étés précédant la guerre, 1936, 1937, 1938 et 1939.

Le rythme de vie des Bruneton était identique au nôtre. Nous vivions à la pension Pommerose dirigée par Monsieur et Madame Van der Elst avec lesquels ma mère est restée liée jusqu’à leur mort. Celui des Cotna était différent. Leur hôtel était un "quatre étoiles": la Rive Normande.

Les deux sœurs, Simone et Denise ont été des confidentes fiables et solides pour Georgette. Nous n’étions pas des enfants faciles, plutôt insupportables et travaillant plus ou moins bien, surtout les deux premiers. Régulièrement, Georgette passait un coup de téléphone à Simone ou Denise ou allait les voir – elles habitaient près de chez nous – pour leur raconter les dernières inventions ou mauvaises places de son insupportable duo. Qu’elles soient ici remerciées. Je n’ai su que bien des années après l’existence de ces liens solides entre ces trois mères. Ci-dessous une photo de Tante Simone et de Tante Denise.

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D’AUTRES QUI ONT COMPTÉ

1936-1939

Il faut d’abord citer Annie Gervozon, présente dès 1932, devenue Chuzel. Son témoignage figure page 42.

Je cite aussi, car je l’ai souvent vue quai de la Fontaine en 1939-40, Anne-Marie Delbet. Elle était la petite fille d’oncle André Silhol, frère de Bonne-maman Elisabeth. Cette femme encore toute jeune m’a laissé le souvenir de quelqu’un d’une grande gaîté. Elle devait avoir vingt et un ans et me semblait une adulte. Elle arrivait quai de la Fontaine et elle et ma mère s’en allaient par les rues bavardant comme des pies. Ces rencontres rendaient Georgette heureuse. Sauf une des dernières que je ne peux dater, mais probablement après son mariage. Elle épouse en 1940 un brillant avocat, jeune lui aussi et meurt de tuberculose un an après.

Ci-dessous une photo de son mariage.

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LA MUSIQUE (2)

1936-1939

Dès notre installation à Paris, il n’a pas été un instant question que je m’arrête de travailler le piano. Boulevard de Courcelles, le piano droit avec repose bougeoir sur le couvercle, ne devait pas être bien récent ; il était installé dans le bureau ( voir page 27 ). Ma mère fut très vigilante. Ce piano est maintenant à Clausonne dans le studio.

Tout de suite, j’ai été mis dans les mains de Marguerite Long. Et ce que je faisais, Mireille le faisait aussi : avec quelques années de décalage, nous avons eu les mêmes professeurs.

C’est rue de la Faisanderie que les choses prennent un tour plus définitif. Mon professeur s’appelle d’abord Mademoiselle Latapie, chez laquelle ma mère me conduisait régulièrement. Elle est impatiente, violente et m’attrape tout le temps, c’est-à-dire, me dit ma mémoire, dès que j’ai posé les mains sur le piano. Ce comportement exaspérait Georgette. Elle s’en plaint à Marguerite Long qui me dirige sur Rose Lejour, professeur remarquable et calme dont je garde un très bon souvenir. Ma mère a continué à me faire travailler durement. Et Marguerite Long au moment des auditions ou des examens disait toujours un petit mot gentil à Georgette.

ET L’ÂNE QUI S’EN FOUTAIT !

1938

Nous sommes au printemps 1938 et je suis en septième : une septième pénible.

La scène se passe un mercredi matin. Ce souvenir est précis car c’était le jour du cours, animé par la directrice de cet établissement scolaire. Et le cours avait lieu l’après-midi. Donc, le matin du mercredi, l’étude habituelle était supprimée. Et mon heure de piano qui en général se déroulait vers dix huit heures avait lieu les mercredis matins.

Aussitôt la leçon terminée, ma mère me demande «et ta fable de La Fontaine ?». La Fontaine, fable étaient des mots que j’avais du certainement entendre au cours des semaines précédentes mais qui n’avaient nullement frappé mon esprit. Ce matin là ils ont fait mouche, ont cogné vigoureusement mes neurones et y ont trouvé une place définitive.

« Et où est ton livre de fables » me demande ma mère toujours furieuse ?  Mon livre ?  J'avais un livre de fables ? Première nouvelle. Aucun souvenir de ce bouquin. Angoissé, je fouille l’espace limité de mes affaires scolaires, c’est à dire mon cartable et ce petit secrétaire noir, affreux et incommode qui m’a servi longtemps. Rien. Pas le moindre livre de fables.

De plus en plus furieuse, ma mère ouvre la bibliothèque de mon père, meuble haut et incommode que j’ai toujours vu dans l’entrée de la rue de la Faisanderie et, Oh ! miracle, découvre un recueil de fables, vieux, fatigué, déplumé, la reliure en morceaux. « Je vais te dicter ta fable » me dit ma mère : « Il se faut entraider c’est la loi de nature. L’âne un jour pourtant s’en moqua. »

J’ai écrit bien entendu la fable jusqu’au bout, mais je ne me suis rappelé pendant longtemps que de ces deux vers, les deux premiers. En effet, mon cerveau fut instantanément très tourmenté par ce « s’en moqua ». Qu’est-ce que cela pouvait bien vouloir dire ? De quel verbe était-il tiré ? J’ai cru pendant quelques secondes qu’il s’agissait d’un mot proche de ce qu’on appelait à l’époque un gros mot et je ne comprenais pas que La Fontaine qu’on me faisait apprendre ait pu écrire des gros mots. Une vraie tempête sous mon crâne.

Et je continuais d’écrire me promettant dès la fin de la dictée, dès le dernier vers écrit, de confesser à ma mère mon ignorance, de lui dire que je ne comprenais rien à ces vers, pour qu’elle me les explique.

Au dernier vers ma mère nerveuse et bousculée me retire mon papier. Je n’ai pas le temps de lui exposer mon doute que j’avais d’ailleurs oublié et elle tombe tout de suite évidemment sur le « s’en moqua ». Et là je me suis de nouveau cru devant mon clavier quelques instants auparavant, j’ai pris un terrible savon et reçu de nouvelles et bonnes gifles pour la manière vraiment saugrenue dont j’avais écrit ce mot : j’avais écrit « sans moka ».

L’après-midi de ce fameux mercredi, j’avais, comme je l’ai dit plus haut, «cours». Je ne me rappelle absolument pas comment il s’est déroulé pour moi. Mais si vous voulez mon avis, cela n’a pas dû bien se passer !

Cette histoire -et d’histoires identiques, mes tiroirs sont pleins- que le lecteur a vécue quasiment en direct, me fait encore sourire aujourd’hui, et «le plus âne des deux n’est pas celui qu’on pense». Elle démontre bien l’acharnement que ma mère mettait à nous aider. Deux ans plus tard, à Nîmes, en cinquième notre professeur de français nous a demandé d’établir la liste des invraisemblances des deux ou trois premiers livres de fables. Travail énorme. Ma mère m’a beaucoup aidé, très calmement, très astucieusement. J’ai fait un très bon devoir. Non. Nous avons fait un très bon devoir. Non. Elle a fait un très bon devoir.

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14.3 - Les années difficiles

14.3.1 - Quai de la Fontaine

QUAI DE LA FONTAINE

1939-1941

En septembre 1939 notre mère a trente trois ans. Nous sommes à Clausonne comme d’habitude.
Nous avons tous attrapé la coqueluche et nous vomissons tous à qui mieux mieux. Je ne me suis pas déplacé dans cette grande maison pendant plusieurs jours sans une cuvette sous le bras. Nous étions soignés par le Docteur Clément de Montfrin, en l’absence pour mobilisation du familier Docteur Mathet. Clément venait dans une Juvaquatre noire et nous faisait les piqûres nécessaires. La guerre ne nous a pas du tout touchés puisque sur le front il ne se passait rien pendant ces premiers mois.
Mes parents avaient décidé que nous resterions dans le Midi. La première année, Georgette, Jacques et Bobby se sont installés chez mes grands-parents Coste quai de la Fontaine. Les trois autres enfants restent à Clausonne sous la garde de Bonne-maman Mathilde. La seconde année, nous nous regroupons tous quai de la Fontaine.
Nous sommes fin septembre et les ennuis commencent. Georgette, Jacques et Bobby dans la Vivastella conduite par Cyrille gagnent Nîmes. Georgette est laissée à un endroit que j’ai oublié et Cyrille a pour mission de nous conduire Bobby et moi à un autre endroit où notre mère nous retrouvera. Le rendez-vous s'exécute comme prévu et Cyrille repart aussitôt pour Clausonne. «Tu ne pouvais pas lui dire de rester ?» me demande ma mère ? Je ne me voyais pas autorisé à demander quelque chose de particulier à Cyrille. Je n’avais vraiment aucun droit de lui donner un ordre. Je n’y avais d’ailleurs absolument pas pensé. Georgette était furieuse et je l’ai sentie perdre pied. On était tout à coup loin de Clausonne et de sa sécurité. Dans cette ville, inconnue d’elle, Georgette allait vivre des temps difficiles.
Nous avons parcouru la ville pour faire les achats nécessaires à la vie quotidienne. Bobby et moi courions derrière ma mère. Elle avait de grandes jambes et nous étions petits. Ces cavalcades à pied étaient connues de tous. Toujours à trois, nous entrons dans un magasin de chaussures et Georgette demande des chaussures pour Bobby. En le montrant du doigt, elle dit au vendeur : «Il use tout» et le vendeur répond : «Tout s’use Madame». J’apprécie encore aujourd’hui la saveur de ce court dialogue.
Et nous voilà quai de la Fontaine.
L’appartement de nos grands-parents est grand et confortable.
L’endroit est idéal. Le quai est large, la rivière loin du trottoir. Il y a un important espace libre bien riche en arbres, très souvent utilisé par les boulistes. A cent mètres à droite, se trouve la grande porte d’entrée du jardin de la Fontaine, justement célèbre.
L’intendance est assurée par mes grands-parents en la personne d’une cuisinière femme de chambre, Mathilde, dévouée et silencieuse qui les accompagnait également au Mas. Nous prenions nos repas tous ensemble; grand-papa et grand-maman parlaient très peu.

Il y a du monde autour de Georgette, je l’ai dit. Néanmoins, je peux ajouter la courte phrase célèbre «Georgette est seule». Si elle était, je continue la phrase célèbre «sans personne» cela voulait dire qu’elle n’avait pas d’aide ménagère. Etre seule voulait dire qu’elle était sans mari. C’est ainsi. Mon père, n’a pas vécu quai de la Fontaine pendant ces deux années et est venu très rarement à Nîmes.

Et nous n’étions pas «marrants» Nous, c’est à dire Jacques et Bobby... Georgette était seule pour affronter ses deux petites brutes, craintives, toujours affamées, récoltant peu de bonnes places au lycée, qui avaient beaucoup plus envie de jouer, de dire des bêtises, de comploter je ne sais quoi, que de se pencher sur leur table de travail et faire leurs devoirs. Et c’est toujours Georgette qui nous ramenait à notre tâche quotidienne. Cette énergie, je ne l’ai pas découverte à l’époque. Mais après coup je l’ai reconnue et admirée. La solitude de Georgette n’était pas un réconfort, c’est l’évidence.

Deux fois, je l’ai vu désarçonnée. J’ai raconté le départ d’Albino dans «Et rêver de Clausonne». Ici, il s’agit de Marie. Cette dame aimable et un peu perdue était déjà chez nous rue de la Faisanderie comme femme de ménage. Elle nous avait suivis à Clausonne et à Nîmes. Elle déplaçait la poussière et faisait partie de la famille. Elle ne dormait pas quai de la Fontaine faute de place mais dans une chambre voisine louée par ma mère à deux dames peu aimables. Un beau soir elle tombe malade, gravement. Cette maladie s’est très vite transformée en pneumonie ou congestion pulmonaire, Marie s’est éteinte rapidement. Georgette allait la voir tous les soirs et revenait épuisée de tout ce qu’elle devait faire auprès de ces deux logeuses pour faire soigner Marie. Même chose pour l’enterrement. Même chose pour le retour des quelques affaires personnelles de Marie. Et tout cela en plein hiver dans le froid, le mistral, et dans des rues très mal éclairées. Georgette s’asseyait dans l’entrée, me racontait ses luttes et semblait épuisée et découragée. Personne de valable à qui parler de tout cela, à qui faire partager cette épreuve. Et puis sa vitalité qui était phénoménale reprenait le dessus.

Pour Georgette cette vie tiraillée entre des enfants ici et là, des beaux-parents âgés et soucieux, un mari absent, dans une ville inconnue, a été difficile. Je ne peux pas dire que nous l’avons beaucoup aidée.

Les amis sont venus petit à petit : Gastambide, Gervozon, Grand d’Esnon, Bruneton. Les Pieyre nous recevaient avec générosité. Les Daniel Coste sont venus s’installer chez eux. Les Rouville habitaient près de nous au dix neuf quai de la Fontaine et les Martin un peu plus loin toujours sur ce quai, dans ce qu’on appelait l’hôtel Silhol. On voyait aussi les familles Ausset et Penchinat, authentiques nîmois.

Clausonne pour ma mère continuait d’être une sécurité et un repère familier. Nous y allions presque tous les week-ends.. Tantôt en train tantôt à bicyclette.

Georgette pendant cet hiver 1939-1940 a eu deux activités bénévoles liées à la guerre, que je présente par ces deux mots : l’ouvroir et le vin chaud.
- L’ouvroir était un local situé square Antonin et propriété de la Croix Rouge. S’y réunissaient quelques dames de la bonne société nîmoise et non nîmoise- Simone de Turckheim née Rouville, une grande fidèle de ma mère faisait partie de ce groupe-. qui fabriquaient ce qu’on appelait des gouttières constituées de petits morceaux de papier kraft collés avec application les uns sur les autres en prenant appui sur une forme en bois. Le résultat était un objet léger et rigide destiné à maintenir bras ou jambe cassés. L’atmosphère était très gaie. Tout cela a dû être emporté par l’ouragan de mai-juin 1940.
- Le vin chaud : sur le quai de la gare de Nîmes, la Croix Rouge avait ouvert un petit local dans lequel les militaires de passage pouvaient se faire offrir un verre de vin chaud. Je suis allé une fois dans ce local chercher ma mère qui, tout simplement, y lavait des verres. Simone de Turckheim, déjà citée, a également servi du vin et lavé des verres.

J’ai interrogé la Croix Rouge de Nîmes qui n’a aucune archive de ce temps et de ces lieux.

En février ou mars, on est encore très loin de la défaite, ma mère achète la fameuse Juvaquatre qui ne servira que quelques semaines. Elle avait une manière très particulière de conduire, animée par la crainte, ce qui n’est pas un défaut. Et notre rôle à nous enfants et passagers, consistait à avertir notre mère de tout véhicule circulant sur la route quelle que soit sa direction. Georgette a finalement très peu conduit. C’est étrange car Roger et René étaient d’excellents pilotes. Mais il est vrai également que François ne conduisait jamais. Plus tard, dès que nous avons eu nos permis de conduire, et plus tard encore des voitures, nous, ses enfants, lui avons tous servi de chauffeur. C’est avec Hubert qu’elle se sentait le plus en sécurité.

Pendant cette même période, ma mère avait réservé pour le mois de juillet des chambres à la Rionde déjà citée. Bien entendu, en juillet plus personne ne bougeait. Monsieur Monjot m’a raconté ma mère lui a envoyé une lettre furieuse. Elle m’a dit lui avoir adressé à titre de dédommagement un chèque de mille francs, soit deux mille francs d’aujourd’hui dans une lettre avec accusé de réception, mots que j’entendais pour la première fois, Elle m’a semblé terriblement contrariée par cette histoire qui n’a d’ailleurs pas eu de suite déplaisante.

Le dix sept juin, quai de la Fontaine, notre mère en larmes, Bobby et moi en pyjama, avons écouté à la radio, en direct, le maréchal Pétain annonçant la demande d’armistice. Ma mère a été parfaitement présente pendant ces mois d’avril à juillet 1940 pour me répondre sur les mots graves de cette période:exode,Dunkerque, Mers El Kebir, Massilia, cités dans les journaux. Voir« Et rêver de Clausonne ».

Pendant notre second hiver nîmois, 1940-1941, mes grands-parents s’installent au Mas et nous avons tout l’appartement sauf le salon pour nous c’est à dire notre mère et ses cinq enfants. L’intendance est assurée cette année là par Georgette. Le défilé d’aides familiales dont j’ai été le témoin (Philippine, Antoinette, Octavie …) nous a tous fort divertis mais ne simplifiait pas le travail de notre mère. Le ravitaillement devenait franchement épouvantable: le pain à Nîmes dans l’hiver 1940 – 1941 est déjà noir. Les fournitures du jardin du Griff sont bien utiles. Georgette organisait, prévoyait, parait, au plus pressé, affrontait les difficultés quotidiennes très nombreuses pour essayer de nourrir au mieux sa marmaille affamée.

Un souvenir m’est revenu en écrivant cette biographie. Un soir, ma mère me dit: «viens, nous allons écouter Monsieur Arnavon». Un nom que j’ignorais. Fin et distingué, Monsieur Arnavon avait été un collaborateur de notre grand-père Seydoux au Quai d’Orsay bien des années auparavant. Pourquoi était-il à Nîmes ? Je l’ignore encore aujourd’hui. Le titre de sa conférence était: l’amitié franco-britannique. Il a sûrement très bien parlé mais je n’ai aucun souvenir du contenu de son message qui a été très applaudi. Et quand l’assistance commence à quitter la salle, ma mère me prend par le bras et, furieuse, me dit: « oui, mais il a oublié Fachoda» Encore un mot que je ne savais pas et qui pour moi était donc du chinois. En fait c’est du soudanais. Ce n’est que quelques années plus tard que j’ai su ce qu’il signifiait. Mais je me suis surtout demandé comment ma mère connaissait ce nom propre, étranger et sa signification. L’Histoire avec un grand H, diplomatique, économique ou politique était pour elle un monde ignoré, alors qu’il était très familier à ses frères et à son mari. Alors comment ? Je pense que l’explication tient dans la mémoire de ma mère qui avait dû quelques années auparavant écouter son père parler de son métier, de ce qu’il faisait et avait fait. Or il avait été en poste à Londres entre 1895 et 1898 année de la fameuse affaire Fachoda qui avait très sévèrement opposé la France et la Grande Bretagne. Ce mot avait dû faire «tilt» à l’époque et des années plus tard ma mère s’en souvenait et me le citait fort à propos.

En octobre 1941, nous rentrons tous rue de la Faisanderie.

 

 

14.3.2 - La musique à Nîmes

LA MUSIQUE (3) A NIMES

1939 – 1941

Ici ou là, à Nîmes ou ailleurs, la musique restait très présente. Ce sont les Pieyre qui, je crois, ont indiqué à ma mère le nom de Zboromirski Et nous voilà repartis devant le piano, Mireille à Clausonne sous la direction de Bonne-maman Mathilde, non sans larmes, en 1939-40 et avec Madame Z. comme l’appelait ma chère grand-mère.

Ma mère nous faisait travailler et nous confiait de temps en temps à une répétitrice. Elle a également fait continuer le violoncelle par Bobby.

Je ne désespère pas, avec l’aide d’Eglantine, d’amies à elle, et de François Penchinat de trouver une photographie de madame Z.

Georgette a de son côté, fait beaucoup de chant avec un homme savoureux : Henri Nègre, demeurant lui aussi quai de la Fontaine. Elle, lui et moi avons passé des heures à l’étude d’une mélodie assez jolie, dont l’auteur a quitté ma mémoire et dont je me rappelle les premiers vers :

«Il était naguère, un roi de Bavière

toujours frappé d’un sombre ennui

que rien ne pouvait distraire»

J’ai oublié la suite. Henri Nègre était un homme très cultivé. J’ai dans mes archives un article de journal très flatteur à son endroit. Cet article m’a été envoyé par Monsieur François Penchinat.

14.3.3 - Les Pins

LES PINS

1941 – 1942 et 1949 - 1953

Comment ma mère a t-elle connaissance du ménage Barbier qui dirigeait la pension des Pins au Chambon ? Je n’en sais rien. L’idée de base était de nous faire respirer du bon air pendant une partie des grandes vacances avant d’affronter l’air lourd et pesant de Clausonne du 15 août au 30 septembre de chaque année.

Elle avait également l’espoir de nous voir bien nourris ce qui dans mon cas ne fut jamais vérifié. Le Chambon était connu de longue date de Georgette et Philippe : voir page 21, La Rionde.

Monsieur et Madame Barbier ont été pour nous de bons gardiens.

Jacques y a été en 1941, Bobby en 1941 et 1942, Hubert en 1942 et 1943 et Mireille en 1943 où on lui a fêté ses dix ans. Thierry y est allé en 1949 et y est retourné chaque année de 1949 à 1953, année où il a attrapé une solide congestion pulmonaire. A la même époque a éclaté une très importante grève des PTT. Ma mère n’arrivait pas à avoir des nouvelles de son fils par téléphone.

C’est dire que les enfants Coste ont été connus des parents Barbier et de leurs deux filles qui aidaient à cette époque leurs parents. L’une d’entre elle devenue Madame Veillith vit à Sommières et a quatre vingt ans. Elle garde un très bon souvenir de notre mère et de ses enfants.

Le séjour de 1941 s’est terminé en drame puisqu’un des pensionnaires de cinq ou six ans, cousin de Françoise y est mort d’une diphtérie. Nous avons tous été immédiatement vaccinés, l’ambiance était abominable et les parents Barbier absolument désespérés.

Notre mère était à ce moment là pour quelques semaines avec Mireille et Ysabel au Chambon à l’hôtel du Lignon. Jacques et Hubert l’ont rejointe. Bobby a été déclaré contagieux et est resté aux Pins. Nous avons regagné Clausonne quelques jours après et Bobby guéri ou pas guéri, une semaine après nous.

J’évoque ces souvenirs pour montrer une fois encore que dans ces moments pas faciles à vivre, Georgette faisait front avec astuce et courage.

14.3.4 - Thierry

THIERRY

1942

Les vacances de Pâques de 1942 sont terminées et nous venons de rentrer de Clausonne. Notre mère nous demande de nous rassembler tous dans la salle à manger, instructions tout à fait inhabituelles et qui m’intriguent.

Tous assis autour de la table –mon père n’était pas là – ma mère nous dit : «Il va se passer quelque chose d’important dans la famille. A vous de le deviner ». Ce ne sont pas exactement ses mots, mais le sens est respecté.

Nous nous regardons surpris. Que peut-il bien se passer qui mérite une telle mise en scène ? Tout à coup une idée me vient et je dis : «Tu vas avoir un enfant». J’avais tapé dans le mille. Notre mère était contente que nous ayons découvert tout seuls ce qu’elle avait peut-être une certaine gène à nous annoncer et nous nous sommes tous réjouis tout de suite de l’arrivée prochaine de ce numéro six.

Le dix huit septembre 1942 Thierry vient au monde. Il a un jour, deux jours, une semaine etc… Son intelligence, son énergie, sa soif de vivre étaient extraordinaires et, dans la grisaille quotidienne, ont apporté une vraie touche de gaîté dont ses frères et sœur gardent le meilleur souvenir et qui ont dû enchanter nos parents.

Il a parlé très bien très tôt et son premier mot quand il rentrait de promenade avec Madame Gindre, était toujours «Maman !», d'un ton joyeusement autoritaire. Ce «Maman» éclairait les journées de notre mère.

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Le voici à 9 ou 10 mois !

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14.3.5 - Carnets de bébé

CARNETS DE BÉBÉ

1928 – 1945

Dans les tiroirs des meubles de la rue de la Faisanderie, nous avons retrouvé bien classé par notre mère, et probablement avec l’aide de Mireille, un carnet de bébé dans une reliure bleue toilée d’avant guerre. Ce "Journal de bébé" est Villa Malesherbes.

Georgette avait pris l’habitude, qu’elle a gardée longtemps, de raconter dans ces pages des détails de la vie de ses enfants : santé, maladies, nourriture, taille, poids etc…

Sont écrits également les réflexions, les premiers mots, les blagues, les mots de tendresse de ses enfants. Je joins à cette page deux extraits de ces petits carnets, l’un sur Bobby l’autre sur Thierry, parce que d’une part ces extraits sont amusants et d’autre part parce que par ces quelques années de distance on constate l’évolution de l’écriture.

Pages savoureuses.

14.3.6 - Annie Gervozon Chuzel

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ANNIE GERVOZON CHUZEL

1943

Nos parents avaient fait la connaissance à Saint-Étienne de la famille Gervozon. Annie était un des enfants Gervozon. Elle est venue s’installer chez les Gastambide pour aider. Georgette et Annie ont donc continué de se voir souvent. L’amitié entre elles deux a été solide au cours des deux années de séjour à Nîmes. Elle l’est restée dans les années qui ont suivi.

La photo ci-dessus montre Annie, Georgette et dans ses bras le nouveau- né d’Annie, Pascal. Cette photo est prise à Clermont Ferrand. Annie et Monsieur Chuzel, journaliste, se sont mariés en plein exode.

Je joins à cette page la lettre que Madame Chuzel m’a envoyée en réponse à ma demande de photo et de témoignage sur Georgette. Je ne change rien à ces lignes qui décrivent bien les nombreuses occasions de rencontres entre ces deux dames et leurs liens très affectueux.

Lettre d’Annie à Jacques, 11 novembre 1999 :

«Cher Jacques, voici quelques souvenirs de mes longues années d’amitié avec votre mère. Peut-être y trouverez-vous quelques nouveautés. Quel retour en arrière pour moi pour vous, et pour vos sœur et frères. Mon souvenir bien vivant. Annie.»

Souvenirs :

«Je fais la connaissance de Georgette «Cara» à une réception chez la générale Sallé. Nous nous retrouvons souvent aux «jours» de la gent stéphanoise.

Tous les matins elle allait dans le jardin de la préfecture avec Jacques et Bobby retrouver des amis dont les enfants étaient du même âge que les siens.

L’après-midi : visites, conférences, concerts, réunions de chant avec Nonotte et Poucette, cours de cuisine avec Agnès Durand. Votre mère avait une spécialité : les meringues, recette venant de la cuisinière de votre grand-mère de Clausonne.

En hiver, quelques leçons de ski suivies d’une unique promenade à Planfoix se jugeant trop grande pour ce sport.

Vos parents invitaient de temps en temps Poucette Sauzea pour avoir toute la conversation en allemand.

Peu avant le départ de Saint-Étienne vos parents reçoivent amis et connaissances à un bal costumé dans leur grand appartement. Belle réussite. Votre mère savait si bien recevoir et mettre tout le monde à l’aise.

Philippe à Paris pour son nouveau poste, téléphone à Georgette de faire le déménagement, ce qui fut fait en quelques jours.

La guerre

Je retrouve Georgette en 1943 à Clermont, petite visite pour faire la connaissance de son filleul.

Paris juin 1944: nous nous retrouvons souvent à l’occasion de multiples abonnements: Louvre, Art Déco, Palais royal, expositions (faites au pas de course).

Après la guerre, à deux reprises, Georgette vient nous retrouver à Rome, dont une fois avec Philippe.

Nous arpentons la ville du matin au soir.

Par l’intermédiaire de mon mari, nous sommes admises à une audience générale du Pape. Une autre fois, prière du soir chez les Frères de Taizé.

Toutes les deux : petites fugues de quarante huit heures à Naples et à Florence.

Un été, vos parents sont venus nous voir en Corrèze à l’occasion d’une visite à un site d’uranium dans la région.

Après la mort de Philippe, Georgette est venue plusieurs années déjeuner à la maison le lundi, ce qui était l’occasion de grandes promenades dans le Marais.

Des jours de tristesse

La maladie et la mort d’Ysabel furent pour elle un chagrin terrible.

Puis, sa fatigue, l’impossibilité d’aller à Villers, sa dépendance lui étaient très pénibles.

J’allais souvent la voir rue de la Faisanderie; elle recevait toujours avec le sourire.

Ce fut ma meilleure amie.

Sur beaucoup de détails, l’appartement de Saint-Étienne, le bal, la vie quotidienne, les conférences, le charme et le sourire de notre mère, les souvenirs de Madame Chuzel et les nôtres sont remarquablement concordants. Et que de fous rires entre elle et «Cara».

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14.3.7 - Rue de la Faisanderie

RUE DE LA FAISANDERIE

LA VIE QUOTIDIENNE

1941 – 1945

En 1941, Georgette a trente cinq ans. Les trois et même quatre années 1941-1945 seront pour elle comme pour la plupart des gens vivant en ville très difficiles. Elle a sa troupe à nourrir, objectif numéro un et elle a à nous tirer de nous-mêmes pour nous enrichir le cœur et l’esprit. Et ses deux aînés n’étaient pas particulièrement dociles.

Toujours affamés, mal vêtus, mal chaussés, en dépit de ses efforts, ne nous intéressant pas à grand chose, nous ne lui rendions pas la vie facile. Le ravitaillement était un problème colossal et quotidien et on a peine à imaginer aujourd’hui les devantures absolument vides des magasins, les longues files d’attente, les départs les matins d’hiver surtout dans ces rues glacées et pas éclairées vers le marché de la rue des Sablons pour obtenir un chou ou un rutabaga. Ma mère revenait souvent découragée d’avoir dû piétiner longtemps malgré sa carte de priorité pour obtenir trois fois rien à manger. Et quand elle nous voyait engloutir en quelques instants ce qu’elle avait eu tant de mal à acheter et à faire préparer, elle se mettait quelques fois en colère.

L’autre responsabilité de Georgette était les études de ses enfants. J’ai déjà évoqué la musique. Mais le lycée, les devoirs et les leçons des uns et des autres l’ont également largement occupée. A propos des versions latines, des devoirs de français, des devoirs de langues, nous la consultions souvent. En général pour nous faire attraper. Tout cela dans un appartement petit, très petit. En hiver, seul le salon était chauffé. Un accumulateur électrique a été installé en 1942, le reste de l’appartement était glacial. En été la chaleur rendait tout difficile, l’absence d’appareil créateur de froid, réfrigérateur, glaciaire se faisait cruellement sentir et le peu de corps gras dont nous disposions de temps en temps coulait lamentablement.

Ces difficultés de toutes les mères de famille ont pesé lourdement sur les épaules de Georgette. L’affrontement quotidien de cette réalité difficile a été son fait essentiellement.

Pendant l’hiver 1943 ou 1944, -Bobby et moi hésitons sur la date précise, mais le reste de notre souvenir est exact- cet accumulateur a mis le feu au plancher vers cinq heures du matin. Nous avons tous les deux été frappés par le sang froid de notre mère. Elle nous a fait appeler les pompiers, a écarté de l’accumulateur ce qui risquait de brûler vite, m’a fait descendre au coin de la rue pour éviter aux pompiers un retard. Ces derniers sont d’ailleurs venus très vite. Toute l’affaire s’est déroulée rapidement.

Et les bombardements ? Il n’y en a pas eu tous les jours, heureusement, mais il y en a eu souvent, de jour comme de nuit. J’ai raconté dans «Et rêver de Clausonne» celui d’avril 1942 sur Renault. Il y en a eu d’autres.

Quand la nuit la sirène sonnait, on se réveillait naturellement : que faut-il faire ? Mon père la plupart du temps restait au lit. Il avait du calculer que notre situation géographique par rapport aux objectifs bombardables nous faisaient courir peu de risques. Problème de statistique pas mal vu. Mais le bruit était assourdissant et faisait peur : pas celui des bombes -ce qui n’est pas vrai pour Renault précité- mais celui des canons antiaériens : la Flak. Il y avait une batterie de ces canons dans les jardins le long du boulevard Lannes. Leur bruit était terrifiant. Que savait-on, que pouvait-on conclure du bruit ou du silence ? Rien. Une fois nous sommes descendus en pyjama dans la cave, une fois chez la concierge. Les autres fois nous sommes restés dans l’appartement où nous nous regroupions près du lit de Thierry. Une fois, pourquoi cette fois là, je ne sais pas, ce sont les locataires du cinquième étage, Monsieur et Madame Sejourné et leurs enfants qui sont venus dans notre appartement : les risques étaient peut-être plus grands au cinquième qu’au second. Et pendant que j’écoutais le bruit, m’attendant au pire, les deux pères, en robe de chambre, tous deux X brillants -Séjourné était un spécialiste du tirage et du tréfilage des métaux- bavardaient dans le salon. Les deux mères bavardaient calmement. Je n’ai jamais vu, et cela m’a beaucoup frappé, et mes frères ont le même souvenir, ma mère montrer le moindre sentiment de peur dans ces moments là.

14.3.8 - Passy 7 mars 1943

TEMPLE DE PASSY

7 MARS 1943

Le Pasteur Boegner a vécu à Nîmes de l’Armistice à mars 1943. Ma mère m’a dit un jour qu’il n’était d’ailleurs jamais venu quai de la Fontaine, ce qui la rendait songeuse car nous étions des fidèles de Passy dont Boegner était pasteur avant la guerre et ma mère était sœur de François Seydoux que Boegner voyait souvent à Vichy. Il cite à plusieurs reprises son nom dans ses «Carnets».

Le quatre mars 1943 Boegner rentre à Paris.

Le sept mars 1943, il prêche à nouveau à Passy. Ma mère et mois sommes allés au culte ce jour là comme beaucoup d’autres dimanches.

Ma mère savait que Boegner allait prêcher. Moi non. Et elle m’a dit sur le trottoir de la rue Cortambert : «Ce que fait Boegner est très dangereux, la Gestapo peut très bien venir». Cette phrase m’a laissé perplexe car j’ignorais tout du rôle de Boegner pendant l’Occupation. Mais elle est surtout la seule phrase de caractère technique que ma mère a prononcée sur le conflit : le mot Gestapo dans sa bouche était tout à fait étonnant, c’est la seule fois que je l’ai entendue le prononcer.

La Gestapo n’est pas venue. Cela n'enlève rien au courage de Boegner.

14.3.9 - Et la gaîté ?

ET LA GAITE?

1939 – 1945

Oui. Où était la gaîté? Quels étaient les moments un peu joyeux dans ces années ? Ce n’était pas Philippe qui les déclenchait. Il était lugubre et probablement aux prises avec d’innombrables difficultés à la tête de Saint-Gobain. C’était Georgette qui organisait l’entrée du sourire et du rire. Et en général cela se passait à l’extérieur de la rue de la Faisanderie.

Je pense aux représentations théâtrales de la Comédie française offertes par oncle Roger en 1942 mais bien sûr inspirées par notre mère. Nous allions Bobby et moi tous les quinze jours le jeudi écouter les grands classiques. Je m’en réjouissais toujours. Pendant deux heures j’étais dans un autre monde, propre, beau, élégant même si ces pièces de théâtre ne faisaient que raconter des conflits. A la fin du spectacle auquel il me fallait véritablement m’arracher, reprendre le métro et retrouver rue de la Faisanderie la grisaille quotidienne étaient toujours un effort…

Il y avait aussi, toujours organisées par Georgette, les représentations d’opérettes. Georgette, je l’ai dit, aimait le chant et la musique. Et plusieurs fois elle nous a emmenés à l’opéra comique, au Châtelet. Je me rappelle très bien les «Valses de Vienne», les «Valses de France » et « la Fille de Madame Angot ». Il y en a eu d’autres certainement que j’ai oubliées. Jamais Philippe ne faisait partie de ces sorties. Par contre une ou deux fois oncle Daniel nous a accompagnés. Et une ou deux fois après le spectacle, on allait manger quelque chose, pas grand chose, mais «c’était toujours ça» à la pâtisserie Latinville.

Georgette et Denise Bruneton organisaient aussi des dîners du Nouvel An ou du Réveillon qui se déroulaient soit rue de la Faisanderie soit rue Verdi.

Peu de chose en somme, l’époque était ainsi. Le cinéma était pour nous inexistant.

Et les Franc ? René Franc était comme moi, élève à Janson. Comment sommes nous arrivés l’un à côté l’autre pour jouer de la musique ? Je n’en sais trop rien. Mais nous nous sommes trouvés un beau jour, lui avec son violon et moi avec mon piano aux prises avec une sonate de Wienavski. Il était excellent violoniste, et nous avons joué cette sonate au cours d’une fête du lycée Janson. L’essentiel est ce qui suit. Après la prestation précitée, Monsieur et Madame Franc ont dit à ma mère qui était venue assister à la fête, qu’ils organisaient régulièrement des réunions musicales chez eux et qu’ils seraient très contents de nous y accueillir, ce qui fut fait. Ces réunions chez les Franc auxquelles est toujours venue notre mère (et notre père quelque fois) ont été les bienvenues. J’ai perdu de vue René Franc. J’ai su qu’à la suite d’un accident au poignet, il avait abandonné le violon et qu’il était devenu un excellent clarinettiste.

14.4 -Vers les bons fruits

14.4.1 L'après guerre

LASALLE

1945

En général, je l’ai dit, nous passions nos vacances d’été, du quinze août au trente septembre à Clausonne, dans le Midi, donc dans une région chaude. Auparavant, nous allions respirer le bon air au bord de la mer (1936 à 1939) ou à la montagne (1935, 1941, 1942 et 1943). Cet été là, la pagaille règne encore sur mon adorable pays de France, les trains ne roulent pas, ils marchent au sens propre du terme, les ponts sont détruits et le ravitaillement est toujours très médiocre. Pas d’auto et pas d’essence naturellement.

Et ma mère décide que nous allons passer un mois à Lasalle, haut lieu du protestantisme méridional. ce que je ne savais pas encore et haut lieu familial, largo sensu, ce que j’allais découvrir. Philippe détestait Lasalle et nous l’a souvent dit. Il y est rarement venu.

Donc nous partons de Paris dans un train bondé et odieux, et arrivés à Alès ou à Nîmes, nous prenons un taxi, une 402 Peugeot familiale à gazogène, remplie à ras bord par nos personnes et nos bagages. Parmi les personnes il y avait une accorte bretonne, prénommée Jeannine qui vivait avec nous rue de la Faisanderie et qui naturellement a vomi, m’a dit ma mère, pendant tout le parcours, ce que j’ai appris à l’arrivée, car pour ce qui me concerne et pour la seule et unique fois de ma vie, j’ai dormi pendant tout le voyage. La fatigue du train probablement.

Ma mère faisait front, ordonnait, jugeait, décidait. Il y avait bien quelques gifles de temps en temps mais on les oubliait. Nous avons pris nos quartiers d’été dans le plus invraisemblable hôtel que j’ai connu : l’hôtel des commis voyageurs : le nom est tout un programme, situé dans la grande rue de Lasalle. Chambre indéfinissable, toilettes, sanitaires dans le jardin à côté de l’étable à cochons, personnel volatile, nourriture insuffisante et immangeable, que nous mangions tout de même : les nouilles non mangées par la table d’à côté étaient emportées par le personnel qui les changeait de plat et nous les rapportait aussitôt. Bref, un sacré souvenir.

Ma mère faisait front avec le sourire. Et ce fut un séjour très drôle. Nous fûmes reçus partout ; Calviac, Blanquies, Rabugas, Soulage, Le Campet, Boissière, Carrière, Le Sollier, les Combettes, et cela grâce à Georgette que cette vie familiale et mondaine, dans un climat de paix dans lequel l’espoir était revenu, rendait heureuse. Elle avait l’art d’attirer les gens, l’art de les faire sourire et de les faire se sentir bien. C’est à Lasalle que j’ai découvert cet aspect caractéristique de l’auteur de mes jours, et très précisément au cours d’un goûter à Sainte Croix de Caderle, village proche de Lasalle

Nous étions depuis plusieurs semaines dans le village et ma mère se sentait débitrice de tous ces cousins et parents qui nous accueillaient. Elle me dit un jour vouloir faire quelque chose pour tous ces visages connus, croisés et aimés. Elle a pensé à un goûter à Sainte Croix où il y avait à l’époque une espèce de pâtisserie, hôtel, salon de thé qui offrait des goûters considérés comme bons pour l’époque. Pour vérifier, nous y allâmes à pied bien entendu. Les invitations orales furent lancées et quelques jours plus tard, les invités étaient là.

Nous étions vingt, vingt cinq, je ne sais plus, mais nombreux. Le goûter fut gai et ma mère animait cette réunion, sans peur, sans crainte. Je me suis tu, cela m’arrive souvent, et j’ai regardé et admiré.

Je me suis posé à cet instant deux questions : qui organise tout cela ? Ma mère. Qui paie tout cela ? Mon père, qui était à cette époque là en Allemagne content d’avoir un rôle important dans l’organisation de la zone d’Occupation. Et ma mère a l’accord de mon père et mon père approuve ma mère. Bravo. Le monde m’a semblé bien fait.

Ce don, ce talent pour les réunions familiales qui m’est apparu à Sainte Croix a été constant chez ma mère jusqu’à la fin de sa vie. Elle a beaucoup « reçu » était très contente à cette idée, se donnait du mal, mélangeait les convives avec à propos, savait accueillir, faisait des frais nombreux. Dans ces moments là elle me semblait heureuse. Et elle était contente après coup de se remémorer qui était venu, qui n’était pas venu. Mon père suivait. Je ne croix pas qu’il avait la passion de ma mère pour ce genre de réunion. Et bien sûr Georgette était contente que ses enfants soient là, autant pour l’aider que pour la rassurer. J’admirais son sang froid et je dois dire que de sa génération dans mon environnement familial, elle fut bien la seule à se comporter ainsi. Goût du monde, goût des contacts, art de plaire, vitalité, générosité…

Jusqu’en 1992 Georgette est venue chaque année, surtout après la mort de Philippe passer dix à quinze jours à Lasalle, chez Mireille, entre ses séjours à Megève et Saint-Jean de Nozé ou le Mas de Coste. Elle a toujours beaucoup aimé ces séjours.

BADEN BADEN

1945 – 1946

Notre père est nommé en juin 1945 à Baden Baden. Tout cela est raconté dans « Philippe Coste ».  Il avait un rôle, une place. Il avait aussi une maison, de quoi nous recevoir et de quoi nous nourrir. Georgette n’eut qu’une envie : aller avec ses enfants à Baden Baden.

Pour ce faire, il fallait des autorisations, nombreuses. J’ai été chargé de les trouver. Le désordre, la pagaille, la misère, le manque de moyens atteignaient des sommets. Sous la direction énergique de Georgette, je courais d’un bureau à l’autre, revenais sur mes pas, attendais des accords téléphoniques et je n’étais pas le seul à quémander ainsi au milieu de gens en civil et en uniforme se croyant investis d’une mission de défense et de protection. Et par un beau soir de début de vacances, car il n’était pas question de manquer le lycée, nous quittons la rue de la Faisanderie pour la gare.

J’avais à chaque bras une valise, Bobby aussi. Et nous partons à pied vers le métro Dauphine, car bien entendu, dans cette période post bellum, la misère régnait encore et il n’y avait pas de taxi. Et dans la bousculade du départ dans le désordre de la rue de la Faisanderie, avec la crainte d’oublier quelque chose, nous quittons notre appartement, houspillés par Georgette qui tire son monde avec énergie. Cela risque d’être très juste. On aura de la chance si on attrape le train. On est enfin dans le métro. Et sur la ligne un, celle qui nous menait gare de Lyon, panne.

Pendant toute la guerre je n’ai jamais vu un métro arrêté entre deux stations. Et en 1946, on est bloqué. Georgette était d’une humeur de dogue. Son train pour Baden risquait de lui filer sous le nez. Et puis miracle, on repart.

Nous arrivons fourbus sur le quai, le train est, nouveau miracle, encore là. Bobby et moi courbés sous les valises, laissons Georgette devant son wagon-lit qu’elle partage avec Thierry et les trois autres et filons trois ou quatre wagons plus loin dans un « troisième classe ». Nous montons et le train s’ébranle. J’ai mal partout, aux mains, aux bras…

Bobby et moi, posons nos valises entre les deux banquettes, d’un compartiment déjà plein de huit ou neuf personnes et nous asseyons dessus. Nous passons toute la nuit ainsi.

Et ce séjour à Baden Baden si mal commencé, a été parfaitement réussi. Ma mère était contente de voir son mari assez heureux et de montrer ses enfants. Nous n’étions pas malheureux non plus. Les repas étaient enfin copieux, même si la plupart du temps constitués de « Kartoffeln mit Sauce », que toute la famille répétait comme un slogan moqueur, y compris Thierry, trois ou quatre ans, avec un impeccable accent germanique.

Et Georgette et c’est cela qui est important, même si je mets du temps à y arriver, a fait la conquête de tous. Gens du service de Philippe, gens de la cantine, amis de même grade, Allemands qui nous aidaient un peu dans la maison« 6 Albrecht Dürer Strasse.» Ce séjour fut heureux pour Georgette. Il y en a eu d’autres, uniquement bien sûr pendant les vacances scolaires. J’ai décrit dans «Philippe Coste» l’anecdote du changement de voiture et la paix que ma mère a ressentie à ce moment là.

CHANGEMENT D’APPARTEMENT ?

1947

Un moment, nos parents se sentant à l’étroit rue de la Faisanderie, ont envisagé de changer d’appartement.

Pendant quelques semaines, Georgette a cherché un logement plus grand que le nôtre. Il a même été envisagé de nous installer avenue Velasquez, dans l’appartement, superbe, de notre arrière-grand-mère.

Mais problème de revenu, problème de chauffage, la France restait un pays étonnamment pauvre, les prochains départs obligatoires des aînés, ce déménagement en valait-il la peine ?

Georgette discutait à perte de journée ici et là de ce problème.

Et puis un beau jour, j’étais en train de jouer du piano, elle me dit : « on ne change pas ».

Elle et moi avons immédiatement envisagé, histoire de sourire, de faire passer une annonce dans le Figaro, rédigée ainsi : «Finalement, la famille Coste décide de ne pas changer d’appartement».

14.4.2 Les années 50

1950

Un peu avant, un peu après

Voilà quarante quatre ans que nous racontons ce que nous nous rappelons de notre mère. Je prends une page de repos. Le lecteur aussi.

Dans ces pages il est essentiellement question de notre mère et peu souvent de notre père.

A cette remarque, je réponds par trois courtes phrases :
- cette brochure concernant notre mère, c’est évidemment elle que nous racontons,
- notre père a été raconté dans « Philippe Coste », récit auquel j’ai renvoyé quelques fois le lecteur,
- j’ajoute que sur le terrain des études, de la formation, de l’avenir de leurs enfants, nos parents avaient un souci et une optique absolument identiques et que dans nos années d’enfance et de jeunesse, ces lignes en témoignent, ils nous ont bien épaulés et aidés.

La guerre froide est bien là. Mais les mots liberté, espoir, projets, sont palpables et vérifiables et cette période, de « grande animation rue de la Faisanderie » comme dit Mireille a laissé quelques bons souvenirs.

Notre père est chef d’une entreprise importante et est heureux de nous donner de temps en temps quelques détails qui nous intéressent. Il voyage beaucoup : Etats- Unis, Nouvelle Calédonie.

Les études secondaires et supérieures ne se passent pas trop mal.

Les produits alimentaires reviennent enfin petit à petit sur le marché, et les repas commencent à être plus faciles à organiser.

Cette période enfin est la dernière où les six enfants vivent encore ensemble rue de la Faisanderie. Les moments où nous sommes réunis, c’est à dire les repas, ont souvent été très gais : remarquables réparties de Bobby, trouvailles d’Ysabel, bons mots de Thierry, explications caustiques et plus ou moins gracieuses entre frères et sœurs. Notre mère s’en donnait à cœur joie. De pareils moments ont également existé à Clausonne avec tante Colette Martin, Gabrielle Barral, grande fidèle de ma mère, et, souvent, oncle François.

Il reste aussi de ce temps, et c’est Mireille qui s’en souvient, une mélodie que chantait souvent Georgette, mélodie nettement mélancolique. Le titre en est « C’est moi ». Les paroles sont de Marcelline Desbordes Valmore et la musique de Louis Beydts. Notre mère la chantait souvent et Mireille en connaît encore aujourd’hui toutes les paroles.

Je continue notre récit. Page suivante, c’est le premier départ.

MARIAGE DE JACQUES

Octobre 1952

Les deux photos ci-dessous sont prises devant le Temple de la rue Hoche à Versailles.

Georgette avait une robe bleue un peu spéciale : draperies nombreuses, plis et pliures très élaborées. Curieux…

Mais et c’est rare, et c’est pourquoi je le signale, et les photos le démontrent, elle est très gaie.

Gaston Philippe Georgette.JPG

Mon beau-père Gaston Grand d’Esnon, Philippe, Georgette

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14.4.3 Les années 60

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Georgette au mariage de Roger.JPG

S’en serviraient-ils eux-mêmes ? Notre père prenait très peu de jours de repos, de jours hors bureau, et en général quand il le faisait, il se penchait sur des livres. Notre mère était le contraire d’une femme de la campagne.

L’appartement de La Plagne possédé aujourd’hui par les enfants d’Ysabel,
l’appartement de Flaine possédé aujourd’hui par Hubert,
l’appartement de Trouville qui a été vendu après la mort de Georgette.

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En fait, elle a sans doute été, sans le vouloir, à l’origine d’une de mes premières expériences de «différentiation cellulaire» du monde des adultes : Pour que le lecteur comprenne, ma représentation mentale de l’époque était assez simple, certains diront sommaire : Il y avait nous, c’est-à-dire les indigènes du 139 rue Tahère, et le reste du monde. Nous, nous étions parfaits, le reste du monde devait faire quelques efforts. Cependant, cette grille de lecture se révélait inopérante face au problème du cadeau. Ce problème réapparaissait quatre fois par an : une fois pour l’anniversaire, une fois pour Noël, et le tout pour deux grand-mères. Le problème n’était pas de trouver ce que je devais leur donner -cette question ne se posait pas, elle n’aurait d’ailleurs eu aucun sens-, mais comment je pouvais obtenir ce que je voulais. Mon autre grand-mère avait trouvé rapidement une solution pour satisfaire les exigences contradictoires de ses dizaines de petits enfants: elle nous donnait des billets, et charge à nous d’en faire un achat individualisé ou de cumuler cela avec le produit d’un autre racket pour acheter plus cher. Cette solution me convenait bien, et je cherchais régulièrement à convertir Bonne-Maman à cette solution. Mais elle s’acharnait à ne pas comprendre. Elle voulait me faire un cadeau «qui me fasse plaisir». Je lui disais que me donner des billets me faisait plaisir, mais cette réponse ne lui convenait pas. Elle ne semblait pas avoir le même problème avec mon cousin Antoine, car il aimait les Norev et les Dinky Toys qui entraient bien dans le cadre d’un cadeau individualisé à budget circonscrit. Je me foutais éperdument des petites voitures. En plus, je devais accumuler les bévues diplomatiques car je lui faisais remarquer que mon autre grand-mère ne devait pas avoir tort car elle avait plus de petits enfants. Cela était vrai instantanément, car elle avait commencé plus tôt à petit-enfanter, mais je ne suis pas sûr que Bonne-Maman ne l’ait pas rattrapée sur le tard. Toujours est- il que cet argument ne s’est jamais révélé convainquant.

Là où les choses ont vraiment commencé à se compliquer, c’est quand elle m’a dit que Thierry était un crac. C’était également un mot qui flottait autour d’elle, comme d’ailleurs le mot diplôme. Bon-Papa n’était pas un crac, c’était Bon-Papa. Papa n’était pas un crac, mais il faisait partie du 139. Thierry était un crac, et il ne faisait partie de rien du tout. Cela me perturbait d’autant plus que les mots crac et diplôme ne flottaient pas du tout au même endroit au -dessus d’elle que les autres mots. Je me suis dit qu’il fallait sérieusement mettre le sujet à l’étude a partir de bases stables: Bon-Papa n’avait pas l’air couillon, mais c’était Bon-papa. Jusque là tout allait bien, car l’autre Bon-Papa n’avait pas l’air couillon non plus. Mais là où tout se corsait, c’est que Thierry et Papa avaient l’air aussi couillons l’un que l’autre, ce qui me paraissait, après tout, parfaitement normal, car ils étaient frères. Hubert avait l’air couillon aussi, certes Bobby un peu moins. Mais elle ne m’avait rien dit sur Hubert ou Bobby. De retour au 139, je me renseignais : Maman me confirmait que Thierry était un crac, ce qui ne m’aidait ni à ranger Thierry, ni à ranger crac. Papa me sortait un nouveau mot : X pour m’aider à ranger les deux premiers. Evidemment, j’ai essayé de ranger X, aux côtés de Thierry, couillon, crac, Papa, Hubert etc… Finalement, Papa m’a dit qu’il y en avait trois cents par an, qu’ils n’étaient pas couillons, et que lui était plus couillon que le dernier des X. Les choses se clarifiaient. Cela me rassurait de savoir que Papa restait dans la catégorie des couillons. Les mots commençaient à se ranger.

Le mot crac n’a pas eu une bonne influence car je me suis mis à faire des maths aux Musigrains, et les tentatives de Bonne-Maman pour me faire comprendre le grand monde se sont arrêtées là.

On sentait que les mots Clausonne et Seydoux étaient là également, mais comme enfouis laborieusement au fil du temps, comme une douleur que les facéties d’Hubert et l’élargissement constant de sa famille atténuaient au fil des ans.

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14.4.4 Les années 70

Georgette, Jacqueline et Mireille.JPG

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Autre photo pendant un des discours. Les présents sont, de gauche à droite : Michel Widmer, Madame Salmon, Daniel Coste, Marcel Coste, Georgette, Jacqueline Pagezy, Gabrielle Pieyre de Mandiargues, Mathilde Coste, Henri Widmer, Patrick Widmer, Pierre Gastambide.

Mireille nous reçoit dans son jardin à Neuilly, pour les soixante dix ans de notre mère. Sur la première photo, le regard de Georgette est délicieux de tendresse.

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Deux très bonnes photos de Georgette

Ici à sa gauche, Mireille.

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MIREILLE TÉMOIGNE

«L’extrême pudeur de sentiments de notre mère était bien connue de tous. Pourtant je voudrais ajouter qu’à la fin de sa vie… sereine enfin, après les décès si douloureux de Guy, d’Ysabel, de Geneviève… une véritable intimité s’établit entre nous. J’ai découvert alors que cette pudeur naturelle ne l’empêchait pas de souhaiter la voir éclater. Nous avons pu avoir alors de bonnes et longues conversations aussi bien rue de la Faisanderie que chez moi à Bourras. Je garde des ce moment un excellent souvenir.»

Ces mots très beaux de Mireille sont confirmés par notre belle-sœur Catherine qui écrit :

«J’ai sous les yeux un foulard avec un motif de petits soldats bleus, blancs, rouges, entouré d’une large bordure verte. Ce foulard a quarante-cinq ans. Ma belle-mère me l’a offert pour mes fiançailles avec Bobby en 1956. Je ne le porte pas souvent car il n’est pas tout à fait mon style, mais il ne m’a jamais quittée, car il symbolise, pour moi, l’accueil simple et affectueux de ma belle-mère dans sa famille.

Aujourd’hui, je voudrais porter témoignage de la qualité de son rapport avec moi malgré nos différences de caractères et de goûts qui auraient pu nous éloigner. Elle a toujours été discrètement affectueuse, contente de nous voir sans jamais exprimer d’exigence, accueillante, causante et animée mais avec une réserve, une pudeur de sentiments qui respectaient ma liberté.

J’ai un souvenir de ma belle-mère qui me tient particulièrement à cœur. Lorsque Bobby et moi avons déménagé de Saint-Auban à Salindres en 1960, j’attendais un deuxième enfant que j’ai perdu en arrivant à Salindres. Bertrand avait un an. C’est ma belle-mère qui est venue de Clausonne pour s’occuper de lui et m’aider. Je me souviens encore de son calme, de la simplicité avec laquelle elle a pris en mains la situation et de la douceur morale que j’en ai éprouvée».

Toujours après la guerre un de ses grands moments musicaux a été sa participation au groupe musical «Ars Redi Viva»dirigé par Claude Crussard. Cette dame était une musicologue de grande qualité et une très bonne chef d’orchestre et de chœur. Elle recrutait essentiellement des professionnels. Y recruter une amateur, et Georgette en était une, donnait une idée du niveau de ma mère, enchantée de suivre Claude Crussard. Le malheur a frappé très tôt. Partant pour l’Espagne et le Portugal, pour donner des concerts, concerts auxquels notre mère ne participait pas, l’avion qui emmenait le groupe s’est écrasé. Aucun survivant. Le chagrin de Georgette a été réel. Nous ne l’avons peut-être pas très bien consolée. Elle n’a jamais retrouvé l’équivalent, à son très grand regret. Une fois, elle m’a emmené participer à une réunion donnée par un éventuel successeur de Crussard, un certain Monsieur Rodzinski. Réunion sans suite pour ma mère. Elle n’a plus jamais chanté, ni en chorale ni seule.

«Bonne-Maman organisait aussi des mercredis culturels. Pendant deux ans, elle m’a emmenée aux Musigrains, spectacles de grande qualité d’initiation à la musique pour les enfants. J’allais d’abord déjeuner chez elle, où je rencontrais toujours quelques cousins, en particulier les Raoul-Duval qui passaient leur temps à se battre pour un yaourt (impensable pour nous, car rue Tahère ma mère se battait plutôt pour que nous prenions un yaourt de plus !!!). De quoi parlions-nous ? Je crois essentiellement de nous : j’ai des souvenirs de Véronique, racontant ses revendications d’argent de poche. Puis, elle nous emmenait (je dis nous, car je n’étais jamais seule avec elle, il y avait toujours au moins un autre enfant) à pied et en autobus au spectacle. Ces après-midis sont de bons souvenirs, car totalement différents de ma vie quotidienne à Saint-Cloud. Une occasion de mettre mes plus beaux atours (très important !), de découvrir cette ville immense en compagnie de familiers. Je me sentais très bien chez Bonne-Maman, même si j’ai néanmoins des souvenirs mitigés de mes conversations avec elle. De temps en temps, je me sentais très proche, et nous piquions des fous rires terribles puis brutalement, le contact était coupé, et elle redevenait un peu cette très grande femme élégante. Il est probable qu’elle devait être légèrement choquée par mes propos. Les gros mots ne la faisaient pas bondir excepté le qualificatif terrible à ses yeux de «con». Nous pouvions tout dire sauf celui-là (mystère qui ne sera peut-être jamais éclairci…). J’avais plutôt l’impression que tout d’un coup, j’avais dit quelque chose d’invraisemblablement loin de sa conception de la vie. Ces coupures se sont progressivement adoucies avec les années (j’ai quand même un peu vieilli et réduit un tout petit peu le délire de mon verbe – tout est relatif). Après les Musigrains dont je n’ai que des bons souvenirs, Bonne-Maman nous a abonné à la Comédie française. Je crois honnêtement, que je m’y suis ennuyée. Je fouille dans ma mémoire et je constate que j’allais toujours déjeuner chez Bonne-Maman, mais que, souvent nous étions seuls, entre cousins, au théâtre… Qu’est-ce que cela signifie ? Pourquoi ne nous accompagnait-elle pas ?Je me demande si elle n’allait pas plutôt à son Club… Autre mystère pour moi : le Club de ma grand-mère. Elle y allait très souvent l’après-midi. Elle nous parlait des conférences de son Club, sujet d’énervement pour ma mère qui aurait préféré que Bonne-Maman nous raconte ces conférences plutôt que les histoires de ses amies du Club ( tout est une question de centre d’intérêt !). Il y avait aussi des goûters du Club qu’elle ne pouvait absolument pas manquer. Impossible de vous expliquer ce qu’était ce Club, sauf qu’il constituait un élément important de la vie sociale de ma grand-mère…

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14.4.5 Les années 80

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Quoiqu’elle n’ait jamais aimé être photographiée, – ces pages ne le démontrent pas vraiment- le photographe l’a «bien eue» ce jour là ! Le regard un peu mélancolique des jeunes années est là. Cette photo a été prise rue de la Faisanderie au cours d’une réunion familiale organisée à l’occasion du mariage de Delphine...

Derrière ma mère, Isabelle Coste notre belle-sœur.

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Les réunions familiales rue de la Faisanderie ont été très nombreuses. J’ai dit dans Lasalle 1945 ( page 50 ) le goût de Georgette pour ces réunions. Quel que soit le motif, elle réunissait des parents proches ou éloignés. Il m’est arrivé plusieurs fois de lui demander pourquoi elle organisait tel ou tel rassemblement. «Je ne sais pas, pour le plaisir» me répondait-elle. Personne n’a reçu comme elle de son vivant et personne ne reçoit comme elle aujourd’hui. Tous ceux qui ont connu ce genre de réunions familiales les ont aimées, appréciées et regrettent qu’il n’y en ait plus. Il y avait des traditions, des gestes, des présences, qui se répétaient et que Georgette appréciait. Les René venaient très régulièrement, avec une grande boîte de boules Boissier. Cette tradition, cette marque de gentillesse, a été maintenue par Nicolas après le décès de son père.

Là, BM faisait probablement ce qu’elle préférait : réunir sa tribu chez elle.. Quant à moi, j’ai toujours adoré ces réunions. Elles rythmaient délicieusement mon existence et comme dirait ma belle-sœur Mathilde, «on ne se cause peut-être pas mais on se tient chaud !!». Les oncles et tantes étaient sympathiques et intéressés par nous, les enfants. Nous pouvions faire les cons dans la chambre de Bonne-Maman. Il y avait la pièce à jeux dans le minuscule couloir. Nous grimpions dedans et faisions tout tomber. Il y avait aussi les interventions musicales ou théâtrales de chacun : chaque petit-enfant pouvait réciter une poésie, jouer au piano,…Nous nous sentions importants et Bonne-Maman disait toujours que c’était très très bien. Je me souviens d’un dialogue préparé par Henri Widmer et Juliette Raoul Duval complètement en russe. Naturellement personne n’a rien compris, mais nous étions tous écroulés de rire. L’appartement de ma grand-mère était agréable pour les réceptions. Dans ma mémoire et sachant que je ne prête que très peu d’attention au mobilier, je me rappelle un intérieur que mes enfants qualifieraient de «bourgeois», des beaux volumes, des beaux meubles, des beaux tapis… Maintenant, je m’en rends compte, Bonne-Maman était très décontractée sur son intérieur. Je n’ai pas le moindre souvenir de remarques comme «ne met pas tes mains sur le mur» ou «ne touche pas à cela». Aucun stress d’ordre matériel, et je réalise aujourd’hui seulement à quel point Bonne-Maman était contente d’avoir de la vie chez elle. Avoir ses enfants et ses petits-enfants devait constituer une priorité qui éclipsait toutes les autres considérations. Nous devions probablement laisser l’appartement sens dessus dessous. Mes souvenirs sont très flous sur l’aide matérielle qu’elle avait. En tous cas, elle n’était pas envahissante pour nous les jeunes. Je me gavais de nourriture et disais force bêtises avec cousins, oncles et tantes. Bref, la belle vie!

Son gendre Michel écrit aussi ses "Quelques souvenirs" sur ma belle-mère :

Ma belle-mère aimait recevoir : elle recevait avec un égal plaisir ses amis et sa famille. Je suis finalement allé très souvent rue de la Faisanderie depuis mon mariage en 1962- pour lequel elle avait organisé la réception chez elle- jusqu’à sa mort en 1995. J’ai été invité à des repas avec invités extérieurs (elle aimait mélanger les générations) et à de nombreux repas de famille.

Il y avait aussi les grandes réunions de famille, plusieurs fois par an. C’est ainsi que, tous les ans, vers le 15 décembre, on fêtait Noël autour du sapin. Celui-ci était dressé dans le salon, les premières années près des fenêtres et par la suite devant la cheminée, côté salle à manger.

Étaient conviés tous les enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants. Les petits-enfants ne pouvaient amener un tiers qu’à partir de leurs fiançailles, pas avant ! Puis les choses ont évolué. Ma belle-mère invitait aussi certains de ses neveux et nièces. Chaque enfant recevait un cadeau. Ceux qui le souhaitaient récitaient une poésie, chantaient une chanson ou encore jouaient du piano ou d’un autre instrument.

Un de mes souvenirs les plus mémorables est la partie de cartes (voir photo ci-dessus) de Marcel Pagnol qu’Ysabel avait organisée : les joueurs étaient Henry, Olivier, Juliette et Laurence. Bertrand avait prêté sa casquette d’enseigne au capitaine (Juliette).

Ma belle-mère était très fière de sa nombreuse descendance malheureusement entamée par quelques deuils.

J’ai aussi habité rue de la Faisanderie. Ysabel devait absolument rester couchée pendant les derniers mois précédant la naissance de Laurence. C’était en 1969. Nous étions installés dans la chambre bleue. L’événement marquant à cette époque fut le premier atterrissage de l’homme sur la lune, le 21 juillet 1696 entre trois et quatre heures du matin. Nous avons assisté devant la télévision à cet événement extraordinaire.

Ma belle-mère a beaucoup aidé Ysabel pour les enfants. Cela nous a permis de faire quelques voyages à l’étranger. C’était le cas en 1974 lorsque nous avons été bloqués à Ankara lors du débarquement turc sur l’île de Chypre. Ma belle-mère a récupéré les enfants rentrant d’un camp de louveteaux. Je lui suis toujours reconnaissant de ce qu’elle a fait pour nous.

Ysabel et sa mère se téléphonaient presque tous les jours. Ma belle-mère a été très affectée par la mort de sa fille en 1990. Pendant la maladie d’Ysabel en 1987, suivie d’une rémission en 1988 avec une rechute au deuxième semestre 1989, ma belle-mère venait la voir presque tous les jours à la maison ou à l’hôpital Curie.

Pendant les vacances, grandes ou petites, nous avions aussi souvent la visite de ma belle-mère qui venait passer quelques jours avec nous à Trouville, à la Plagne ou ailleurs.

Ma belle-mère a longtemps travaillé comme bénévole à la mairie du seizième arrondissement pour le service social. Elle avait des réunions à la mairie pour l’attribution de secours et elle rendait visite à des personnes isolées. Il lui fallait quelques fois gravir les six étages d’un escalier de service. Certaines des personnes visitées avaient des choses à raconter du temps de leur vie active: anciennes femmes de chambre ou actrices. Ma belle-mère a été fière de recevoir la médaille de la ville de Paris.

Elle s’occupait aussi d’un club de troisième âge organisé par un groupe de dames qu’elle appréciait beaucoup notamment la présidente.»

J’ai commencé à regarder Bonne-Maman avec d’autres yeux quand je suis rentrée dans la famille Durand-Smet. Bonne-Maman et la grand-mère de Patrick se sont toujours connues. Elles prenaient ensemble à dix-sept ans des cours d’italien et tout au long de leurs vies se sont suivies de loin. Je ne pense pas qu’il s’agissait d’une amitié profonde, mais de relations suivies et d’estime réciproque. Mon beau-père était d’ailleurs présent au mariage de mes parents (sujet d’exaspération pour ma mère, qui en voulait beaucoup à ses beaux-parents d’avoir fait un mariage «prétentieux» avec «la terre entière»qu’elle ne connaissait pas). Pour tous les Durand-Smet, Bonne-Maman était une figure, un personnage haut en couleur. La grand-mère de Patrick avait beaucoup de respect pour elle et la considérait comme une grande dame, ayant très bien réussi sa vie. Nous les avons invitées chez nous jusqu’à la mort d’Aline, et elles se retrouvaient toujours avec beaucoup de plaisir et cancanaient dans leur coin à mi-voix. C’est même la seule fois où j’ai entendu Bonne-Maman me parler de religion. A la naissance de Fleur, nous les avions invitées et elles se sont toutes les deux unies pour nous demander de baptiser Fleur. Je soupçonne néanmoins que l’influence d’Aline a dû être déterminante dans cette intervention, car Bonne-Maman ne semblait pas être très tournée vers l’au-delà et excepté cette intervention, je ne l’ai jamais entendue parler de religion. J’ai aussi eu un coup au cœur: nous avions emmené Bonne- Maman chez les Clermont environ un an après la mort de Tante Ysabel. Je n’ai jamais entendu Bonne-Maman se plaindre de quoi que ce soit et même après la mort de sa fille, elle ne nous a jamais fait part de sa douleur. Nous sommes arrivés dans le salon des Clermont et j’ai vu Bonne-Maman s’avancer vers Aline et encore debout lui dire : «vous savez, c’est vraiment insupportable de perdre sa fille, et surtout sa fille chérie, dont on est le plus proche». Je suis restée sans voix, en me disant vraiment que j’avais été au-dessous de tout, puisqu’elle ne m’avait jamais exprimé ses pensées profondes.

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Voici ces deux dames en grande conversation.

C’est en comparant ma grand-mère et celle de Patrick que j’ai mieux compris les objectifs et les résultats de la vie de chacune. Il est probable qu’elles avaient des objectifs assez comparables : créer des familles convenables et unies. Mais les critiques que ma mère pouvait formuler contre Bonne-Maman, et en particulier, son absence de jugement réel sur les gens, sont en réalité à comprendre positivement. Je n’ai jamais eu la sensation qu’elle préférait certains de ces petits-enfants à d’autres. Elle ne faisait pas de ragot, elle essayait de réunir les gens sans les dresser les uns contre les autres. Certes, elle a été certainement beaucoup plus proche de sa fille Ysabel et des enfants de Thierry, mais je soupçonne que ma mère n’aurait pas aimé qu’elle soit tellement plus présente rue Tahère. Elle a probablement été relativement discrète. A la fin de sa vie, je l’ai beaucoup interrogée sur son passé et en particulier sur son rôle de belle-mère et de grand-mère. Aucune aigreur sur sa vie, elle m’a même dit : «j’ai eu une chance extraordinaire avec mes belles-filles, je me suis toujours très bien entendue avec elles». Plus qu’une réalité, il s’agit d’un parti pris qui finissait par diriger sa vie. Quand ma mère a commencé à aller mal, elle m’a dit : «je ne comprends pas sa recherche, c’est tellement important dans une famille qu’il y ait une grand-mère qui joue son rôle». Elle a probablement souffert terriblement de la mort de deux de ses petits-fils mais elle ne l’a évoqué devant moi que très rarement. En revanche, elle a plus insisté sur l’aberration du comportement de certains qui croient qu’on peut changer les gens.«C’est absurde, on ne change personne».

Patrick aimait bien Bonne-Maman, il trouvait la conversation avec elle facile, légère, superficielle mais pas ennuyeuse. Elle n’avait pas ce ton dogmatique d’Aline.

Lorsque je travaillais chez Spontex et Lesieur, je me suis très souvent invitée à déjeuner chez Bonne-Maman. J’ai toujours été accueillie très chaleureusement. Je lui racontais tout ce qui me passait par la tête, et je me souviens de son visage essayant de comprendre les comportements et réactions de la nouvelle génération. Je ne suis jamais repartie de chez elle triste. Elle a respiré jusqu’à la fin de sa vie la gaieté de vivre. Elle refusait de parler des morts, mais ne semblait pas obsédée par sa propre mort, subtile différence...Jusqu'au bout, elle voulait vivre avec les vivants.

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14.4.6 Les années 90

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SES DERNIÈRES ANNÉES

1992 - 1995

Octobre 1992. Fracture de l’épaule à la suite d’une chute dans le salon. Maman est restée plusieurs heures couchée par terre sans pouvoir se relever. Elle a cherché du secours grâce au téléphone qu’elle avait pu attraper. Elle a finalement été relevée et aidée par une de ses jeunes pensionnaires lors de son retour à la maison. En fait, sur le moment, Maman n’avait pas eu l’impression de s’être cassé quoi que ce soit. Mireille, qui était venue passer la soirée avec Maman, pensait aussi qu’il n’y avait rien de grave. Toutefois, comme les douleurs à l’épaule persistaient le lendemain, Mireille a convaincu Maman d’aller consulter un médecin. A la clinique Hartmann, le chirurgien diagnostiqua une double fracture du bras, près de l’épaule. Il réduisit cette double fracture par un bandage serré de tout le buste, sans plâtre.

Avril 1993 - Maman souffre d’une occlusion intestinale. Opération à la clinique Bizet. Maman se remet difficilement après quelques jours dans le service des soins intensifs de la clinique.

Juillet 1993 - Maman se casse le col du fémur en tombant sur elle-même dans sa chambre. Opération à la clinique Rémusat. La question est posée de savoir si la jambe s’est cassée par suite d’une chute ou si la cassure de la jambe, plus ou moins spontanée, a entraîné la chute de Maman. Là aussi, Maman, gardant son calme, put attraper son téléphone pour chercher du secours. Elle finit par joindre Hubert, qui arriva aussitôt... jusqu’à la porte d’entrée de l’appartement. Il n’avait pas la clef et il pensait qu’une des gardes de Maman serait là pour lui ouvrir la porte. Mais la garde était sortie, contrairement aux consignes. Hubert a alors cherché s’il pouvait trouver une clef ailleurs, par exemple chez la concierge. Celle-ci était absente également. Hubert, toujours bloqué à l’extérieur, a donc entrepris d’établir un contact permanent avec Maman, par téléphone, depuis la pharmacie voisine. Tous les quarts d’heure, il appelait Maman, qui gardait parfaitement son calme. Au bout d’une heure environ, il a reconnu dans la rue une personne qui connaissait la concierge, savait où elle était et qui est allée la prévenir. La concierge est alors réapparue et a fourni une clef. Hubert est enfin entré dans l’appartement. Il a essayé de redresser Maman et de la mettre sur son lit. Mais il n’a pas pu le faire tout seul. Il est allé demander de l’aide au préparateur de la pharmacie.

Ces trois accidents successifs ont fait rentrer notre mère dans le 4ème âge. Depuis cette période, elle a vécu le plus souvent couchée. Elle a été assistée par un personnel compétent, bien piloté, par Thierry et Mireille.

En mai 1994, nous accompagnons notre mère à Flaine. Georgette a fortement maigri mais elle reste souriante. Sa capacité d’écoute est excellente et elle peut prendre part à toutes les conversations. Au cours du déjeuner illustré par la photo ci-dessous elle semble très en forme.

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Maman déclinait régulièrement mais gardait bon moral. Elle restait presque tout le temps à la maison, sauf quelques rares sorties chez ses enfants ou petits-enfants ou quelques promenades vers le square voisin.

A partir du printemps de 1995, Hubert a conduit Maman à plusieurs reprises pour déjeuner au Tir aux Pigeons, avec une invitation obtenue par Mireille. Elle adorait cet endroit, la vue, le calme, la qualité de la cuisine. C’était un peu Clausonne, des souvenirs d’une autre vie, d’un autre temps, plus luxueux et plus heureux. Elle retrouvait alors parole et dignité. Ces repas, dans ce cadre, étaient pour elle une forme de bonheur.

En août 1995, une tentative de l’emmener quelques jours à Trouville n’a pas pu recevoir un commencement d’exécution, car Maman, probablement un peu paniquée, est tombée malade le matin du départ. Le voyage n’a donc pas eu lieu.

Après cet incident, Maman décline plus rapidement mais jusqu’à la fin elle a conservé son sourire, son charme et son intérêt pour les autres.

Elle s’éteint le 30 novembre 1995, à 16 h 30, probablement des suites d’une hémorragie cérébrale qui l’avait frappée le soir précédent. Mireille était présente à ce moment là et nous a tous avertis aussitôt. Il ne semble pas qu’elle ait souffert. Elle est restée dans le coma jusqu’à la fin, manifestant en outre les symptômes d’un emphysème pulmonaire. Tous ses enfants étaient là.

La cérémonie religieuse a eu lieu le 6 décembre 1995 à l’Église Réformée de l’Annonciation rue Cortembert. Notre mère est enterrée dans le caveau familial au Cimetière du Montparnasse.

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