12 – ET RÊVER DE CLAUSONNE


Le château de Clausonne est déjà présent dans le document 5, ci-dessus, « Journal d’Élisabeth Silhol ». Il est ici « le personnage » essentiel. Ce texte paru en 1997 a été rédigé par plusieurs descendants de mon arrière-grand-mère.

12.1 - Introduction

Sur cette très belle demeure, qui domine un parc splendide, sur ceux et celles qui nous ont précédés depuis la naissance de mon arrière-arrière-grand-père Emile Fornier en 1827, il existe à ma connaissance trois textes.

Le premier date de 1953. L'auteur en est Bonne-maman Elisabeth.

Ce récit baptisé "Journal" contient beaucoup de détails sur la vie familiale et sociale de cette maison, surtout bien entendu à partir de 1939, année où mon arrière-grand-mère ‑ elle avait quatre-vingt-quatre ans ‑ s'est installée définitivement à Clausonne. Le second date de 1957. L'auteur en est Blanche Silhol, nièce de mon arrière-grand-père. Elle venait souvent à Clausonne et a écrit quelques pages de souvenirs sur les séjours qu'elle y faisait. Ce texte m'a été envoyé par son fils Christian.

La troisième date de 1980. L'auteur en est mon oncle François Seydoux. Dans son livre "Mon métier de diplomate", il a écrit de très jolies pages sur Clausonne.

Outre ces documents de caractère familial, il existe une thèse publiée en 1984 par Madame Duflos Zwinghedau sur les jardins du Languedoc, parmi lesquels figure le parc de Clausonne. L'auteur donne beaucoup d'indications sur les grands travaux faits par nos ancêtres Fornier entre 1780 et 1838 pour aménager le parc. Le parc décrit dans ces pages est celui de 1838.

J'ai souhaité que ceux qui, aujourd'hui en 1997, ont encore dans leur tête et dans leur cœur des souvenirs sur Clausonne, les racontent.

Cette brochure est la somme de ces témoignages. Les auteurs sont par ordre alphabétique :

Joseph Barère

Mireille Raoul-Duval

Pierre Barère

Véronique Rossillon

Véronique Brazier

Eric Seydoux

Emmanuel Coste

Geneviève Seydoux

Georgette Coste

Jacques Seydoux

Jacques-Henri Coste

Jérôme Seydoux

Roger Coste

Nicolas Seydoux

Hervé Martin

Christian Silhol

Denis Martin

Roger Snollaerts

Antoine Raoul-Duval

Les lettres de Véronique et Jérôme, les récits de tante Geneviève et une lettre de ma mère, m'ont été communiqués par Véronique.

Quant aux acteurs, nombreux, de ces récits, ils sont répertoriés dans deux listes généa­logiques :

- les acteurs Fornier, nos ancêtres, couvrant trois siècles d'histoire, de 1570 à 1880, date de naissance de Bonne‑maman Mathilde, figurent dans les pages 29 à 31, mises en forme par Bobby ;

- les acteurs Seydoux, c'est‑à‑dire les descendants de mes grands‑parents Jacques Seydoux et Mathilde de Clausonne, un quatrième siècle d'histoire, figu­rent dans les pages 86 à 90. Cette liste m'a été communiquée par M. Olivier Seydoux, Président de l'Association de la Famille Seydoux.

Le récit de Bobby est particulier. Comme lui et moi avons presque toujours vécu ensemble à Clausonne, nous avons les mêmes souvenirs pour l'essentiel. Donc Bobby a travaillé dans une autre direction. S'appuyant sur des documents d'archives et en particulier sur la thèse de doctorat de M. Chamboredon, il a étudié la vie de nos ancêtres Fornier à Nîmes et à Cadix. Il a recherché les conditions dans lesquelles nos ancêtres ont fait fortune, ont été anoblis et ont acheté Clausonne. C'est un travail d'analyse, nouveau pour nous tous.

En page 91, vous trouverez une carte géographique situant Clausonne dans son envi­ronnement.

"De‑ci de‑là, cahin‑caha", j'ai inséré des photographies. J'assume la paternité de toutes les légendes. Beaucoup de ces photos proviennent des albums constitués par mes parents. Les autres m'ont été données par Albin, Catherine, Denis, Nicolas, MM. Pierre Barère et Aldo Toya.

A ceux et à celles qui m'ont ainsi aidé à construire cette brochure "Et rêver de Clausonne", j'adresse mes vifs remerciements.

Jacques Coste

Mai 1997

Document réservé aux membres de la famille.

Clausonne - L'avenue et le château - 1825

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Voici Clausonne au début du XIXe siècle, au moment des travaux entrepris par nos ancêtres Barthélemy, Auguste et Gustave, travaux qui ont duré jusqu'en 1838. La maison, l'alisier, le portail, la terrasse, l'avenue sont là, mais les arbres, pas encore ; tout paraît très nu.

Clausonne - Au milieu de ses bois - 1970

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A droite le château, à gauche le garage et les remises. Au second plan, l'Étang, vaste terre de culture. Au fond, à flanc de coteau le village de Lédenon.

Clausonne - L'entrée - 1970

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Clausonne - L'entrée - 1996

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L'alisier est devenu pin. Il n'est pas seul. Deux autres pins lui tiennent compagnie sur la gauche. Que la maison est belle dans cette lumière !

Clausonne - La façade Est et la balustrade de la terrasse - 1970

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Très jolie vue de la façade Est en hiver.

Au printemps ces prés sont couverts de narcisses.

A droite, la puissante ramure d'un des sept platanes plantés en 1785 : "les plus beaux platanes de France" écrit oncle François. Et probablement d'Europe. La circonférence moyenne de leurs troncs est de 5,90 mètres et leurs branches s'élèvent à près de 40 mètres !

Sur le toit à droite, la plate‑forme de ce que l'on appelait la tour, dont l'accès était interdit aux enfants, mais d'où la vue vers les quatre points cardinaux et en particulier vers l'Est sur la Provence et vers l'Ouest sur la plaine de Nîmes est exceptionnelle.

C'est sur cette pente, au pied de la terrasse, que l'abondante neige et l'hiver très froid des vacances de Noël 1940‑1941 nous ont permis de faire de la luge, nous c'est‑à‑dire les enfants Coste, Véronique et Jérôme.

Clausonne - La façade est et la balustrade de la terrasse- Septembre 1986

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Même vue que page précédente, mais en été. Le platane est en feuilles. Clausonne - La terrasse

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Superbe terrasse avec balustrade à l'italienne. La maison est sur la gauche. Cette terrasse était interdite aux enfants. On n'osait fouler son gravier que pour y conduire les visiteurs de marque et leur faire remarquer les caractéristiques de la vue des deux photographies suivantes.

Clausonne - Vue de la terrasse

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De la terrasse, on a cette vue magnifique vers l'Est.

Au premier plan, le pré, couvert de narcisses au printemps.

Au milieu du pré, trois des fameux platanes bicentenaires.

Le potager se trouve derrière la seconde haie d'arbres, sur la gauche.

Au fond à droite, le château de Montfrin. Par temps bien dégagé ‑ grâce au mistral ‑ on voit à l'horizon la masse du mont Ventoux.

Clausonne- Vue de la terrasse - 1986

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Les trois platanes de la page précédente sont en feuilles et leur coupole est majestueuse. Nous sommes le 21 septembre 1986 et nous déjeunons...

NOS ANCÊTRES LES FORNIER

page

1 ‑ Présentation 25

2 ‑ Les acteurs de ces récits les Fornier 29

3 ‑ Quelques notices biographiques 32

4 ‑ La Société Fornier à Nîmes 48

5 ‑ La Société Fornier à Cadix 54

6 ‑ Conclusion 63

Annexes

7 ‑ Cadix et la navigation vers l'Amérique centrale 65

8 ‑ Cadix, port commercial au XVIIIe siècle 75

9 ‑ Bibliographie 84

 

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12.2

12.2.1 - Présentation

Lorsque mon frère Jacques a proposé à tous ses frères, sœurs, cousins, cousines… de composer un livre rassemblant les souvenirs personnels des uns et des autres sur Clausonne, je l'ai bien entendu approuvé car j'ai trouvé que son idée était bonne.

Toutefois, pour ma part, j'ai d'abord eu le sentiment que mes souvenirs personnels ne seraient pas bien passionnants pour les autres. Puis, chaque fois que je me penchais à nouveau sur ce problème, je voyais revenir l'image forte, bien sympathique mais un peu obsédante, de ces Dames de Clausonne. Je pense que tous ceux qui participeront à cet ouvrage collectif auront fait la même expérience. Même encore aujourd'hui, quand je rencontre des nîmois anciens, ils me disent, avec un grand soupir d'admira­tion : "Ah ! Ces Dames de Clausonne"…

Et, tout à coup, mon imagination a basculé. Mais, n'y avait‑il donc que des dames à Clausonne ? Certes, il y avait aussi des hommes, et non des moindres, tels Joseph Barère, Joseph Méger, Albin Méger, Cyrille Fabro... qui assuraient solidement la logis­tique du château et du parc.

Je suis sûr qu'ils seront abondamment cités dans cet ouvrage collectif.

Mais les Messieurs de Clausonne, les Messieurs Fornier de Clausonne, les Messieurs Fornier tout court, on ne nous en parlait jamais. Nous ne savions rien sur eux. Qui étaient‑ils ? Que faisaient‑ils ? Quels étaient leurs centres d'intérêt ?

J'ai donc eu envie d'en savoir plus sur ces Messieurs de Clausonne.

J'ai alors demandé à Jacques s'il accepterait que ma contribution sur Clausonne prenne la forme d'une petite recherche sur nos Ancêtres les Fornier. Avec son accord, je suis parti dans les archives de Clausonne et dans les ouvrages qui en sont issus.

Les Archives de Clausonne

Je crois que c'est Mireille et nos cousines qui, dans les années 50, m'ont fait découvrir les archives de Clausonne. Elles avaient dû retrouver une clef qui ouvrait la porte de la chambre de la tourelle où les archives étaient rangées. Je suis allé voir ces documents. Mes premières impressions, en entrant dans cette pièce sont toujours vivantes : d'abord la pénombre, puis la poussière, visible et odorante, puis les mouches mortes, les toiles d'araignées et peut‑être les chauves‑souris. On avait le sentiment que cette pièce n'avait pas été visitée depuis des dizaines et des dizaines d'années. On avait l'impression d'ouvrir une chambre secrète, mystérieuse, comme dans un roman. Et puis, des livres, beaucoup de livres, principalement des grands livres, de la taille d'un atlas ou d'un grand dictionnaire, beaucoup de lettres, des plans...

Tout naturellement, nous avons demandé à ces Dames de nous expliquer ce que représentaient ces archives. Non moins naturellement, la réponse est venue, comme nous aurions dû le prévoir : "Ne vous en occupez pas ; ce n'est pas pour les enfants".

Nous n'avons pas suivi ces conseils d'anciens. Nous avons fouillé un peu partout dans ces documents. Pour la plupart, c'étaient des livres de compte, visiblement très vieux, et qui ne nous ont pas passionnés. En revanche, nous avons surtout été intéressés par les plans de la maison et du parc, superbes plans d'architecte, en couleurs. On y trouvait principalement un état des lieux, tels qu'ils existaient au moment de l'acquisition de la propriété, en 1779. On pouvait suivre aussi une série de plans montrant des projets de transformation du château. Il en ressortait que le parti retenu par nos ancêtres fut de reconstruire la maison à l'identique. Toutefois, sur les plans d'origine, on observait l'existence de deux chapelles : l'une était installée dans l'appartement de Méger, dans la pièce qui servait de lavoir, l'autre était constituée par un bâtiment autonome, situé en dehors de l'emprise du château, sur la terrasse actuelle, en saillie par rapport au salon du fond, avec une orientation Sud‑Est tout à fait inattendue par rapport à la disposition générale du château. Ces deux chapelles ont été détruites. Quand ? Pour quelles raisons ?

Puis, tout est retombé dans l'oubli.

Jusqu'à l'intervention de René Seydoux.

L'exploitation des archives de Clausonne

A la fin des années 60, Oncle René est, lui aussi, tombé sur ces superbes archives. Mais il a compris tout de suite l'importance historique de ce trésor. Il a pris aussitôt la bonne décision, la décision novatrice. Il a eu le geste qui sauve. Ces archives histo­riques, vieilles de deux siècles, il les a confiées à des archivistes professionnels et à des historiens professionnels.

En substance, il a remis ces archives d'une part au Service des Archives Départementales du Gard et, d'autre part, à un Professeur d'Histoire de l'Université de Montpellier, le Professeur Dermigny, de l'UER de Sciences humaines, Histoire Moderne. Celui‑ci, à son tour, a chargé deux de ses étudiants, Madame Danielle Fabre‑Bertrand et Monsieur Robert Chamboredon, d'exploiter ces archives dans le cadre d'un travail de maîtrise. Ils ont, l'un et l'autre, publié un mémoire de maîtrise, sous l'autorité du Professeur Dermigny, à l'Université de Montpellier en 1971. Puis, Madame Fabre‑Bertrand et Monsieur Chamboredon ont rédigé ensemble en 1987 un livre intitulé "Les Fornier de Clausonne, archives d'une famille de négociants de Nîmes". Enfin, seul cette fois, Monsieur Chamboredon, devenu professeur agrégé à Nîmes, a soutenu une thèse de doctorat, sous l'autorité du Professeur Bennassar, à l'Université de Toulouse le Mirail, en décembre 1995. Jacques, Catherine et moi avons assisté à cette soutenance de thèse.

Ce sont ces différents documents qui m'ont aidé à rédiger les pages qui suivent. Je tiens d'abord à exprimer mes remerciements à ces chercheurs. Sans eux, je n'aurais pas eu l'idée, et encore moins la possibilité, de m'intéresser à nos ancêtres Fornier. Dans le présent travail, j'ai ainsi résumé ces ouvrages de référence. Il est probable que j'ai quelque peu dégradé la qualité et la rigueur historiques des ouvrages originaux. J'espère que leurs auteurs ne m'en tiendront pas rigueur.

J'ai aussi consulté d'autres écrivains. On en trouvera la liste dans la bibliographie pla­cée à la fin de cette note.

Le cheminement de mes observations

J'ai évidemment commencé par présenter quelques tableaux généalogiques de nos ancêtres Fornier. Ces tableaux, livrés sans commentaires, constituent mon deuxième chapitre.

Puis, dans un troisième chapitre, j'ai essayé de présenter des notices biographiques pour chacun de nos ancêtres. Ces notices sont plus ou moins développées, selon les informations que j'ai pu rassembler. Au fil de ces courtes notices, j'ai placé quelques commentaires sur des sujets particuliers en les rattachant à celui des Fornier qui en était le principal acteur. On trouvera ainsi des observations :

sur l'anoblissement de François Fornier en 1775 ;
sur l'achat de Clausonne en 1779 par Barthélemy Fornier ;
sur la "métamorphose" du parc, commencée par Barthélemy de 1780 à 1788, puis poursuivie par Auguste Fornier de 1788 à 1825, et terminée par Gustave entre 1825 et 1838. C'est ce parc que nous avons tous connu. C'est ce parc‑là que tante Geneviève, Nicolas et Marie ont remis en état après la mort de bonne-maman Mathilde ;
la bibliothèque ;
le Mas Neuf, sa construction et son exploitation ;
la traversée de la Révolution Française par ces différents notables ;
le rachat des droits communaux en 1832, par Gustave de Clausonne.

On retiendra que le principal chef de famille a été François Fornier, 1698‑1784, industriel et marchand, véritable créateur des activités commerciales, tant en France qu'en Europe et en Amérique. Puis, ses quatre fils, Arnail, Simon, Jacques et surtout Barthélemy, ont développé les affaires, chacun dans une ville différente, jusqu'à l'anoblissement de François et à l'achat de Clausonne. A la génération suivante, ce sont principalement Auguste et Gustave qui ont été les personnages importants de cette famille de notables, reconvertis dans la Magistrature, puisqu'ils ne pouvaient plus avoir d'activités commerciales sans déroger aux règles de la Noblesse.

Pour mon quatrième chapitre, je me suis efforcé de retracer les activités de la société Fornier de Nîmes. J'ai cherché à retrouver ce qu'elle faisait, ce qu'elle vendait, avec qui elle faisait des affaires, et ce qu'elle gagnait. Ce sont plus particulièrement les travaux de Madame Fabre‑Bertrand qui m'ont aidé dans cette démarche.

Tout naturellement, j'ai également été tenté de faire un tour à Cadix pour en savoir plus sur les Fornier de Cadix. Comment étaient‑ils organisés ? Quelles étaient leurs activités commerciales ? Quel était leur cadre de travail ? Sur quelles marchandises, européennes ou coloniales, s'étaient‑ils spécialisés ? Ce sera mon cinquième chapitre qui doit beaucoup aux ouvrages de Monsieur Chamboredon.

Enfin, dans une courte conclusion, formant le sixième chapitre, j'ai livré quelques commentaires personnels sur la fortune des Fornier.

Les annexes

Mais, après avoir suivi les Fornier jusqu'à Cadix, j'ai eu envie d'aller encore plus loin et d'en savoir davantage, non plus sur les Fornier eux‑mêmes, mais sur les voyages de leurs marchandises. Que se passait‑il à l'Ouest de Cadix ? "Nothing, except America". Je ne crois pas que les Fornier soient jamais allés personnellement en Amérique.

C'est donc dans une annexe, que j'ai traité deux aspects particuliers du voyage des marchandises, car ceci est en dehors de mon sujet principal. D'abord, la navigation depuis Cadix vers l'Amérique centrale, ce qu'on appelait à l'époque "la Carrera de Indias". Pourquoi Cadix ? Les différentes routes maritimes, la concurrence et les monopoles : ce sera mon septième chapitre.

Enfin, j'ai essayé d'examiner, et ce sera mon huitième chapitre, comment était organisé le commerce international centré sur Cadix. En effet, Cadix, à cette époque, au XVIIIe siècle, était au centre de quatre flux de marchandises:

une série de flux de produits manufacturés venant par bateau de toutes les régions de l'Europe occidentale ;
puis, après différents arbitrages à Cadix même, le transport de toutes ces marchandises vers l'Amérique centrale et les Antilles, voire vers l'Amérique du Sud et le Pérou ;
ensuite le rapatriement des fonds provenant de la vente des marchandises européennes en Amérique ou le réemploi de ces fonds sur place, en achetant de l'argent métal ou des produits coloniaux qu'on appelait les fruits des Indes, et le retour de ces fruits vers Cadix ;
enfin, après le retour à Cadix et de nouveaux arbitrages sur place, la redistribution des fruits des Indes à travers toute l'Europe occidentale.

Pour cette démarche, j'ai aussi utilisé les grands ouvrages classiques de Fernand Braudel, de Pierre Chaunu, d'André Lespagnol et, bien entendu, de Robert Chamboredon. J'ai évidemment beaucoup résumé ces remarquables ouvrages. Si, à votre tour, vous voulez en savoir plus, je ne saurais trop vous recommander de consulter directement ces grands auteurs.

12.2.2 - Les acteurs de ces récits: les Fornier

Trois siècles d'histoire de Jean Fornier, 1570 (?), à François, 1698.

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Trois siècles d’histoire de François Fornier, 1698, à Gustave Fornier, 1797.

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Trois siècles d'histoire de Gustave Fornier, 1797, à Mathilde Fornier de Clausonne, 1880

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12.2.3 - Quelques notices biographiques

Marchands protestants des Cévennes descendus à Nîmes à la fin du XVIIe siècle, ils participent au grand commerce international. Ils sont anoblis à la fin du XVIIIe siècle. A partir de la Révolution, ils font carrière dans l'Armée et la Magistrature.

Les personnes citées sont classées par ordre chronologique de leurs dates de naissance.

1661 ‑ 1726 Jacques Fornier

Il vient en apprentissage à Nîmes, peu après la révocation de l'Édit de Nantes en 1685, devient l'associé d'Henri Vernède, dont il épouse la fille Isabeau. Des liens étroits sont gardés avec les membres de cette famille réfugiés en Hollande ou à Genève.

1698 - 1784 François Fornier, fils de Jacques Fornier

Par son mariage avec Catherine Gilly, il entre dans une famille de grands négociants qui prendront en charge leurs nombreux enfants. En 1774, devenu millionnaire, il est anobli pour avoir tenté de concurrencer les Anglais dans le domaine textile.

François Fornier fut anobli, avec trente et un autres négociants à la suite d'un arrêt du Conseil d'octobre 1767. Les lettres patentes le concernant furent octroyées en mai 1774 alors qu'agonisait Louis XV. Cet anoblissement est confirmé par un extrait de la Cour des Comptes de décembre 1857, époque à laquelle le baron Gustave Fornier de Clausonne dut prouver ses titres de noblesse.

Cette distinction lui fut accordée en raison de ses recherches de débouchés pour les produits languedociens par l'intermédiaire de la Compagnie des Indes et de la société de Cadix, ainsi que pour l'amélioration de la qualité des draperies au moyen de presses anglaises que François Fornier avait fait installer à ses frais.

Par ces lettres de noblesse, Louis XV déclarait "Nous () anoblissons François Fornier, (), ensemble ses enfants, postérité et descendants mâles ou femelles, nés ou à naître en légitime mariage, ...], voulons () qu'ils soient inscrits au catalogue des Nobles et qu'ils jouissent et usent de tous les droits, prérogatives, privilèges, franchises, prééminences, exemptions et immunités dont jouissent () les anciens nobles de notre royaume, tant qu'ils vivront noblement et ne feront acte de dérogeance, comme aussi qu'ils puissent acquérir, tenir et posséder tous fiefs, terres et seigneuries nobles de quelques titres et qualités qu'elles soient, permettons au dit Fornier de porter des armoiries () sans que pour raison de ci‑dessus, le dit Fornier, ses enfants, postérité et descendants puissent être tenus de nous payer et à nos successeurs Rois aucune finance ni indemnité () dont nous leur faisons don par les présentes, sans qu'ils puissent être troublés et recherchés pour quelque cause, occasion ou prétexte que ce soit, à la charge pour eux de vivre noblement et sans déroger" () "information préalablement faite sur les vies, mœurs, âge, religion catholique, apostolique et romaine, naissance, biens et facultés de l'impétrant par l'un des conseillers maîtres ordinaires en la dite Chambre ()".

François Fornier se retire des affaires en 1762, à 64 ans. Il laisse à ses fils, Barthélemy à Nîmes, Jacques et Simon à Cadix et Arnail à Paris, une entreprise en pleine activité.

1728 ‑ 1815 Arnail Fornier, fils aîné de François, dit Fornier de Paris

Monté à Paris vers 1750 auprès de son oncle Simon Gilly, un des directeurs de la Compagnie des Indes, il traite les opérations bancaires de sa famille. Il intervient pour faciliter les arbitrages de lettres de change entre les banques des différents pays euro­péens.

Ayant hérité de la moitié de la fortune de son père, il mène grand train de vie, devient l'ami de Necker, fréquente son salon et sa famille, le conseille au Ministère en 1778 et est en relation avec sa maison de banque. Il accueille la Révolution avec enthousiasme comme beaucoup de protestants, achète des biens nationaux, est emprisonné à Nîmes en prairial an II (mai 1794) avec ses neveux. Comme nombre de leurs proches, ils sont suspects de fédéralisme. Libéré après le 9 Thermidor, il rejoint Paris et devient administrateur de la Banque de France.

D'un caractère peu commode, sa vie familiale fut assez orageuse. A l'âge de soixante‑cinq ans, en 1793, le 26 floréal an II, à Nîmes, il se maria avec Jeanne Françoise Bonin, âgée de 41 ans. On n'a pas beaucoup d'informations sur cette Madame Bonin. A‑t‑elle apporté à son mari une dot de 40 000 livres de rente ? A la mort d'Arnail, elle recevra une rente de 12 000 francs par an, payée par Auguste et garantie par deux inscriptions hypothécaires sur le Mas Neuf et sur le domaine de Nages. Cette rente fut servie à Madame Bonin jusqu'à sa mort en 1834.

La correspondance entre Madame Veuve Arnail et ses neveux est plutôt distante et limitée au règlement de la pension.

Arnail mourut en 1815, faisant de son neveu Auguste, qu'il avait accueilli à Paris, son principal légataire.

C'est alors qu'Auguste vit apparaître un certain François Hacquard, né le 12 octobre 1764, qui se déclarait fils naturel d'Arnail Fornier et de Marguerite Julie Leteurtre, et qui venait réclamer sa part d'héritage. Il faisait valoir que, dès 1766, sa mère, Madame Leteurtre, avait demandé et obtenu un arbitrage favorable. Une sentence contradictoire du 23 décembre 1766 avait condamné Arnail à payer à la mère de François Hacquard une pension alimentaire de 300 francs par an, pour l'éducation de son fils naturel.

Cette nouvelle affaire s'est terminée par une transaction du 8 juin 1815, aux termes de laquelle Auguste acceptait de verser à François Hacquard une somme comptant de 7000 francs, et une rente viagère, gagée par une hypothèque, et réversible sur son épouse, de 1200 francs par an, et François Hacquard renonçait à tous droits sur la succession d'Arnail, François Hacquard serait décédé à Lyon le 31 décembre 1820.

1729 ‑ 1793 Étienne David Meynier de Salinelles, gendre de François

Descendant d'une famille de l'Uzège enrichie dans le commerce des toiles, il possède aussi une partie du capital de la société Fornier de Cadix. Il est sérieusement ruiné par la faillite de la société Fornier de Cadix. Sa fortune passe de 1 200 000 livres tournois (LT) à 350 000 LT. A la veille de la Révolution, il vit de ses rentes sur sa terre et seigneurie de Salinelles, à côté de Sommières, achetée 85 000 LT. Il fait des expériences agronomiques ; il est aussi doyen de l'Académie de Nîmes. Député du Tiers‑État en 1789, il préside le Comité d'Agriculture de l'Assemblée Constituante, devient maire de Nîmes après le 10 août 1792. Puis il est accusé de fédéralisme en 1793, incarcéré et guillotiné. Son excessive prudence en affaires, les multiples grossesses de sa femme et la mauvaise conduite de son fils envoyé comme gérant à Cadix avaient tendu ses relations avec ses beaux‑frères.

1731 ‑ 1789 Simon Fornier, troisième fils de François Fornier

Il arrive vers 1749 à Cadix et fonde, avec son frère et ses oncles, la société Gilly frères et Fornier frères. La vie à Cadix est sévère. "Je suis touché du sacrifice que vous faites de vous vouer à Cadix", lui écrit son frère Barthélemy en 1778. Dans cette ville, toutes les grandes sociétés européennes sont représentées pour profiter des richesses qui affluent d'Amérique. Malgré de réelles aptitudes pour le négoce, il préfère se consa­crer à sa vie privée. Sa négligence provoque l'arrivée de nouveaux gérants, puis la faillite de 1786, après de folles spéculations. Déshonoré, car il avait utilisé des fonds ne lui appartenant pas, méprisé et ruiné, il finit misérablement sa vie dans une auber­ge de Cadix. Il avait une liaison amoureuse avec Madame Liberati, femme d'un négo­ciant espagnol failli. Il refuse de rentrer finir sa vie à Clausonne. Il meurt en 1789.

Les gérants de la société Fornier n'avaient statutairement pas le droit de quitter Cadix sans le consentement des autres associés. Ils n'avaient pas non plus le droit d'entreprendre des affaires pour leur compte particulier. Il faut une certaine abnégation pour vivre à Cadix.

1733 ‑ 1773 Jacques Arnail Fornier, quatrième fils de François Fornier

Parti pour Cadix vers l'âge de quinze ans, il devient l'animateur de la société "Simon et Arnail Fornier et Cie" fondée en 1768. Négociant de talent, il occupe une place importante à Cadix. Homme éclairé, lecteur de l'Encyclopédie et de Buffon, sa compagnie était recherchée et appréciée des autres négociants.

Protestant en pays catholique, il est contraint au célibat pour exercer sa profession. Sa maîtresse, Thérèse Messa, avait eu deux fils d'un mari parti au Pérou. Elle aura une fille, Louise Arnald, avec Jacques Arnail. Une partie de l'héritage de Jacques Arnail revient à sa fille naturelle, qu'il avait reconnue. Jacques Arnail meurt à 40 ans, des suites de quelque maladie vénérienne.

1735 ‑ 1788 Barthélémy Fornier, sixième fils de François Fornier

C'est le vrai animateur du groupe familial. Il est resté seul à Nîmes, d'où il anime les deux sociétés familiales. Il dirige la Maison de Nîmes à partir de 1762. Négociant compétent et prudent, expérimentant tous les types d'activités commerciales de son époque, il ne peut empêcher la faillite de Cadix. Par son mariage avec Suzanne André, il s'est allié à une famille de marchands de soie nîmois et de négociants établis un peu partout en Europe, à l'origine de la haute banque protestante.

En 1779, il achète la baronnie de Lédenon et le château et la seigneurie de Clausonne, les terres de Laugnac et la Bastide d'Albe, dont la mise en vente avait paru dans les "affiches de Montpellier et Nîmes". Le contrat fut signé le 23 août 1779 devant le notaire royal de Vallabrègues. Le montant de cette acquisition, l'intérêt des emprunts nécessaires compris, s'éleva à 448 052 LT, (coût net de 366 500 LT + les frais), soit plus du tiers de sa fortune.

M. Chamboredon a pu retrouver l'acte d'achat original de Clausonne (voir page sui­vante copie de la première page). Le vendeur est messire Charles François de Milani de Cornillon de Romieu, baron de Lédenon, seigneur de Clausonne, Laugnac, la Bastide d'Albe... Il est amusant de noter que l'acheteur, Barthélemy, se fait appeler Noble Barthélemy de Fornier. Le vendeur, quant à lui,se réservait le droit de porter le titre de baron de Lédenon. C'est probablement ainsi que nos ancêtres ont choisi de se faire appeler barons de Clausonne. Les détails techniques de la vente devaient être réglés par des experts dans les six mois de l'acte. On note aussi qu'un certain Me Chamboredon, notaire à Beaucaire, est intervenu à l'acte. Enfin, pour faire connaître cette transaction, il est précisé que cet acte a été "fait et publiquement récité dans la terre de Laugnac sous un mûrier, en présence de...".

Copie de la première page de l'acte d'achat original de Clausonne

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Cette même année, 1779, Barthélemy marie sa fille à Henri de Pelet, officier de cavalerie et membre de la noblesse d'office. En 1786, à 51 ans, il se retire alors progressivement des affaires et s'occupe de ses terres et du château. Il essaie d'attirer à Clausonne son frère Simon, sans succès.

Barthélemy décide la métamorphose du domaine de Clausonne (réf. Catherine Duflos‑Zwinghedau). Les travaux commencent en 1780 et se poursuivent jusqu'en 1838, sous son administration pendant huit ans, puis sous celle de son fils Auguste jusqu'en 1825, et enfin sous celle de son petit‑fils Gustave jusqu'en 1838.

Barthélemy, en 1752, puis son fils Auguste, en 1783, avaient séjourné en Angleterre pour apprendre l'anglais et l'art des jardins. Pour les travaux de Clausonne, ils reviennent systématiquement sur certains caractères des jardins anglais dans leur description. Les maisons occupent souvent le sommet d'une colline. La vue s'ouvre sur une campagne vaste et magnifique. Au pied de la maison, une pente rapide est couverte de gazon, parsemée d'arbres superbes. Des animaux peuvent y paître. Le pré est bordé de bosquets parcourus de sentiers. L'eau est abondante, sources, rivières ....

Barthélemy commence par investir dans le fonds agricole. Entre 1780 et 1783, il plante des vignes et des oliviers et construit le Mas Neuf. Il restructure ensuite les bâtiments. Il abat le reste de l'église et la partie du château qui la jouxte. Il agrandit la plate‑forme pour y construire de nouvelles dépendances.

Enfin, en 1786, Barthélemy s'occupe du jardin avec son fils Auguste. Du château au pied de la longue façade, à l'est, sept terrasses conduisaient à la plaine, qui débutait par un grand pré. Cette terrasse est démantelée et remplacée par un simple plan incliné. L'entretien de ce type de jardin serait moins coûteux que celui des terrasses.

La végétation est remaniée dès 1787. Barthélemy fait abattre "chacun des grands ormeaux qui sont dans le jardin du château de Clausonne formant deux allées, l'une du côté du Nord, l'autre du côté du midy, également vendu les peupliers d'Italie formant allée à la continuation de celle d'ormeaux du côté du midy". La même année, il plante un frêne au milieu du pré, des platanes et des acacias dans la propriété. L'eau y est abondante. Barthélemy remet en état les fontaines déjà en place et projette d'en établir d'autres. Il construit ainsi autour de son château, pour son plaisir, un paysage boisé, ponctué de prés et de cultures, de bassins et d'allées.

Pour faire face à la faillite de la société de Cadix en 1786, qui engloutit une partie de sa fortune, environ 300 000 LT, ce qui le gêne pour rembourser les emprunts contractés pour acheter Clausonne, Barthélemy envisage de vendre ses bien‑fonds, mais peut l'éviter grâce à la vente de sa maison de Nîmes, rue de la Violette, et grâce à des prêts de son frère Arnail, de Paris.

En 1786‑1787, il passe un an à Cadix pour procéder à la liquidation de la société. Il essaye sans succès de convaincre son frère Simon, failli, de venir finir ses jours à Clausonne et de quitter sa bonne amie. Le décès de Barthélémy survient à son retour de Cadix.

Barthélemy fut reçu en 1777 à l'Académie de Nîmes, composée alors d'une vingtaine de membres. Il en fut un membre peu actif. A la veille de la Révolution, l'Académie était bien un lieu privilégié de rencontres horizontales entre les divers groupes sociaux. On y retrouvait des membres du clergé, de la noblesse (plutôt récente), de la bourgeoisie (négociants et avocats surtout), des catholiques (l'Évêque est le protecteur de l'Académie), des protestants (Meynier, Fornier, Lecointe, André, Vincens, Boissy d'Anglas, Rabaut Saint‑Étienne), des femmes (Madame de Bourdic) et des francs­-maçons (Fornier, Meynier entre autres).

Barthélemy fut aussi le réalisateur de la bibliothèque. Que lisait‑on à Clausonne ? A partir des inventaires faits par Auguste, peu après la mort de son père, dans les premières années de la Révolution, on peut classer les centres d'intérêt : livres scolaires, livres de droit, ouvrages scientifiques, livres d'histoire, les grands auteurs du XVIIe et du XVIIIe siècles, le protestantisme, l'Angleterre, la philosophie, le commerce.... les romans sont rangés ailleurs et constituent le tiers du fonds de lecture du château.

Ainsi, la bibliothèque du Château de Barthélemy Fornier, négociant, protestant, franc-maçon et membre de l'Académie de Nîmes, est marquée par des instruments de travail et de réflexion. Dans le cas précis des Fornier, on peut affirmer que ces négociants étaient particulièrement ouverts aux idées de leur temps. C'était le siècle des lumières.

Le déclassement de la Chapelle de Clausonne

En 1779, le Château de Clausonne comportait une chapelle située dans le prolongement du salon du piano. Cette chapelle était vraisemblablement en mauvais état et Barthélemy Fornier n'en avait pas l'usage. Il a donc souhaité la démolir complètement. Mais avant d'entreprendre ce travail, il a cherché à s'entourer du maximum de précautions.

En effet, Barthélemy avait dû trouver dans les dossiers de Clausonne une lettre de l'Archevêque d'Arles du 7 avril 1715 qui invitait le Seigneur de Clausonne à ne pas utiliser la chapelle de Clausonne, trouvée en très bon état, pour s'en servir de cave et de grenier. Il était indiqué également que cette chapelle pourrait appartenir au Chapitre de Montpellier.

Après une période d'enquête officieuse, Barthélemy a présenté, le 22 avril 1784, une requête officielle à l'Archevêque d'Arles, pour obtenir que soit déclaré profane ce qui restait du bâtiment de l'ancienne église. Dans sa réponse, Monseigneur l'Illustrissime et Révérentissime Archevêque d'Arles avait demandé que soit vérifié, par un prêtre choisi par lui‑même, si, à la profondeur de quatre pieds, il n'y avait pas des ossements de corps qui pourraient avoir été enterrés. Dans l'affirmative, il fallait les transporter puis les ensevelir au cimetière de Meynes, avec les prières et les cérémonies accoutumées.

Mais l'Archevêque d'Arles avait également consulté les autorités religieuses et civiles.

Le 3 mai 1784, l'assemblée capitulaire de la cathédrale de Saint‑Pierre à Montpellier s'est réunie, sur la demande de l'Archevêque d'Arles pour délibérer sur la destruction éventuelle de l'ancienne église de Clausonne, déjà en ruines et profanée depuis longtemps. Après délibération, l'assemblée capitulaire a décidé de s'en remettre à la sagesse et à la prudence de l'Archevêque.

Quant au Consul de Meynes, il répondit par une lettre du 9 mai 1784, que la situation "rend absolument inutiles tant les bâtiments ruinés que toute nouvelle église dans le lieu de Clausonne".

Le 5 juin 1784, l'Archevêque d'Arles donna finalement l'autorisation de "démolir et aliéner les restes de l'ancienne église de Clausonne et même de l'employer à usage profane, sous réserve de faire fouiller les fondations, de reconstruire une chapelle de même dimension, si la population la réclame, et pour ce faire, () de 552 livres".

Enfin, le 16 juin 1784, le curé de Meynes, à la demande de Barthélemy de Fornier, Baron de Lédenon, Seigneur de Clausonne, a officiellement constaté qu'il n'y avait pas d'ossements dans les fouilles menées dans le terrains de la chapelle de Clausonne.

La chapelle étant ainsi déclassée, Barthélemy put la faire détruire. Il y a lieu de noter que, dans cette correspondance, Barthélemy Fornier n'a jamais fait état de son protestantisme.

1760 ‑ 1826 François Honoré Barthélemy Auguste Fornier de Clausonne, fils aîné de Barthélemy

Auguste part faire son apprentissage de marchand auprès de son oncle Arnail à Paris entre 1774 et 1778, pour poursuivre son éducation commencée à Genève. Il fréquente les salons et les milieux proches de la Cour. Il va beaucoup au théâtre. Il est peu intéressé par les choses du commerce. Il est certain que la vie parisienne, à laquelle il avait goûté, confirme Auguste dans son désir de ne pas pratiquer le négoce. Il finit par obtenir une licence de droit à Toulouse en 1779.

Il est électeur de la noblesse en 1789 et devient capitaine dans la garde nationale. Son mariage avec Pauline Verdier, d'Uzès, en février 1794, le rapproche des milieux éclai­rés. Il est incarcéré sous la Terreur pour fédéralisme. Libéré après le 9 Thermidor, il devient, en 1796, juge à la Cour de Nîmes, tout en essayant de gérer le domaine familial de Clausonne. Il est membre de l'Académie de Nîmes, tout comme sa belle‑mère, Suzanne Verdier Allut, honneur exceptionnel à l'époque pour une femme ; elle y trouvait une audience pour ses poèmes. Il fut choisi par ses collègues, en 1810, pour faire partie de la députation envoyée à l'Empereur à l'occasion de son mariage. Pareil honneur lui échut, à nouveau, en 1814 lors du retour du Roi Louis XVIII. Il séjourna à Paris pendant les Cent Jours. Il revint à Nîmes en 1816.

Il fut successivement juge au Tribunal civil, puis juge au Tribunal d'appel et conseiller en la Cour de Nîmes, où il siégea pendant trente ans, jusqu'à sa mort. Il fut désigné en 1811 pour l'installation des Tribunaux d'Alès et d'Uzès. Il fut nommé deux fois Président d'assises en 1812.

Auguste tenait ses comptes. Il a laissé le tableau des recettes et dépenses des terres de Clausonne pour la période 1780‑1825. Pendant les quatre premières années, entre 1780 et 1784, l'exploitation a été déficitaire à cause de la construction du Mas Neuf, pour un investissement total de 25 000 LT. Puis, de 1784 à 1825, l'exploitation a été régulièrement bénéficiaire. Suivant les années, le volume des recettes était compris entre 12 000 et 18 000 LT, et le volume des dépenses représentait régulièrement environ la moitié des recettes, laissant des profits annuels compris entre 5000 et 9000 LT. (Il est intéressant de comparer ce compte d'exploitation avec le montant de l'investissement de 448 052 LT pour le Château et ses terres, majoré de 25000 LT pour la construction du Mas Neuf.)

L'examen de ces tableaux permet de voir l'effondrement exceptionnel des recettes, en 1794, du fait de la Terreur, de la Loi sur les maximums et de l'incarcération d'Auguste.

Ces documents permettent également de voir la vague d'inflation de 1795 et 1796. Le gonflement des comptes est lié au retour à la liberté des prix après la chute de Robespierre, avec la réaction thermidorienne, et à la perte de valeur des assignats.

En 1796, Auguste vendit une partie de ses terres et le domaine de la Bastide d'Albe à son frère Gaspard Hilarion pour la somme de 55 000 LT. En 1816, il reçoit en héritage une part importante de la fortune de son oncle Arnail de Paris.

Auguste Fornier de Clausonne était chevalier dans l'ordre royal de la Légion d'honneur, membre de l'Académie du Gard, ancien du Consistoire de l'Église réformée de Nîmes, membre de la commission administrative des Hospices de Nîmes. Il est mort en 1826, à 66 ans, après quatre‑vingt dix jours de pénibles souffrances.

1763 ‑ 1811 Dominique Casimir Fornier de Valaurie, frère d'Auguste Fornier

Sous‑lieutenant au régiment de Bourbon‑Dragons en 1778, il en est capitaine au début de la Révolution : l'anoblissement de 1774 avait ouvert l'éventail des professions. Il est lieutenant‑colonel dans l'armée Dumouriez en 1792‑1793. Nommé Général de brigade à titre provisoire en 1793, il est suspendu en juillet 1793, en tant que noble. Il ne réintègre pas l'armée une fois la Terreur passée. Il est maire de Nîmes sous le Consulat et l'Empire pendant dix ans. Il procède à de nombreux travaux d'embellissement dans la ville. Il meurt d'apoplexie le 13 novembre 1811.

1768 ‑ 1851 Louise Arnald, fille de Jacques Arnail

A la mort de son père Louise, âgée de cinq ans, est placée dans le couvent des Dames de la Providence à Toulouse. Elle est sous la garde de Madame Marcassus de Puymaurin, femme d'un fabricant de draps, catholique et amie de la famille. Sa fortune, mal gérée pendant la Révolution, sombre en même temps que les assignats. Elle est baptisée catholique, avec l'espoir déçu que la vocation lui vienne. Pendant la Révolution, elle quitte le couvent d'Avignon, où elle est pensionnaire, et va s'installer à Paris. Célibataire et peu fortunée elle doit gagner sa vie et elle donne des leçons. Après un accueil assez tiède de la part de ses oncles, elle voit Gustave Fornier de Clausonne s'intéresser plus particulièrement à son sort.

1769 ‑ 1834 Gaspard Hilarion Fornier d'Albe, frère d'Auguste Fornier

Entré dans l'Armée en 1784, il est capitaine en 1788 ; nommé lieutenant‑colonel en 1792, à 23 ans, il participe à l'occupation de la Savoie et du Comté de Nice. En janvier 1793, il est nommé colonel et lutte contre les Espagnols dans les Pyrénées occidentales, où il est blessé. Il est nommé adjudant‑général chef de brigade en juin 1793. Ses ennuis de santé lui valent un congé pour aller se reposer à Clausonne. A l'époque de la Terreur, il est destitué le 5 octobre 1793. Il est incarcéré en messidor an II parmi 154 autres personnes. Il est libéré en fructidor en raison de son mauvais état de santé. Il reprend du service en 1795 et part en Égypte aux côtés de Bonaparte. Il partage la même maîtresse que le Général Menou, successeur de Kléber. Il revient d'Égypte dès 1799 pour raisons de santé.

Après avoir été successivement commandant d'Augsburg et de Stuttgart à partir de 1800, il participe aux grandes campagnes napoléoniennes en Autriche (1805), en Prusse et en Pologne (1806) ; il est blessé à léna. Officier de la Légion d'honneur dès 1804, il devient Baron d'Empire en 1808 (il se fera appeler baron Fornier d'Albe). Il est général de brigade en 1809 et commandant de Küstrin sur l'Oder en 1810 où il capitule le 20 mars 1814, après treize mois de siège, alors que ses défenseurs étaient décimés par le scorbut et autres fièvres putrides. Il est fait prisonnier. Il souffre apparemment de goutte rhumatismale avec fièvre ; ses articulations sont prises. Nommé Maréchal de camp en avril 1815, durant les Cent Jours, il participe à la défense de Paris. Il conserve sa solde une fois les Bourbons restaurés. Il obtient un emploi au Ministère de la Guerre au moment de la Restauration et prend sa retraite en 1819. Il conserve la nostalgie de l'épopée napoléonienne jusqu'à son décès en 1834. Il avait reçu la Croix de Saint‑Louis sous la Première Restauration.

La Révolution de 1789

Il est intéressant de regarder comment les différents membres de cette famille Fornier ont traversé la difficile période de la Révolution :

‑ Arnail de Paris a été incarcéré en prairial an II puis libéré après le 9 Thermidor (juillet 1794) :

- Auguste a été incarcéré en messidor an 11 (1794) pour fédéralisme, puis libéré après le 9 Thermidor ;

‑ Dominique Casimir Fornier de Valaurie a été suspendu en juillet 1793, en tant que noble ;

‑ Hilarion Fornier d'Albe a été destitué en 1794 car noble, incarcéré en messidor an II, puis libéré en fructidor pour raisons de santé ;

‑ Étienne Meynier de Salinelles a été accusé de fédéralisme, incarcéré et guillotiné en 1793.

On observe que ces notables ont subi de sérieuses difficultés pendant la Terreur. Arnail avait jugé plus prudent de quitter Paris et de revenir à Nîmes. Il dut ainsi se faire établir par la Mairie plusieurs certificats de résidence, contresignés par huit témoins, afin de démontrer qu'il était toujours là et... qu'il n'était pas émigré. Dans ce cas, ses biens pouvaient être récupérés par l'État comme biens nationaux. Auguste, arrêté, voit mettre des scellés sur sa maison de Nîmes (ou de Clausonne ?) par le citoyen procureur. En l'an III, une correspondance du 12 pluviôse entre Arnail et Auguste, laisse penser qu'Auguste a pu envisager de revendre Clausonne et tout ce qu'il avait acheté en 1779.

Tous payent des impôts de toutes natures. Les archives montrent diverses déclarations de revenus et de fortunes que les intéressés sont tenus de produire. Les archives contiennent également des correspondances sur les discussions entre les contribuables et les inspecteurs des impôts... comme aujourd'hui. Il faut noter que, en plus des impôts réguliers, l'État établissait des emprunts volontaires, presque tous les ans. En l'an VII, les déclarations de revenus comportent des indications sur les signes extérieurs de richesse nombre de carrosses, nombre de chevaux, nombre de domestiques salariés... Le 3 nivôse an II, Arnail paye 30 000 livres d'impôt au titre de l'emprunt volontaire, somme dont le receveur de Nîmes lui donne récépissé. Auguste, de son côté, paye des impôts sur tout le domaine de Lédenon, Clausonne, Laugnac, la Bastide d'Albe et autres lieux, qu'il venait d'acheter, comme terres nobles, dispensées d'impôt. La Révolution, c'est aussi des biens nouvellement imposables.

Mais ces temps difficiles n'empêchent pas Arnail d'exercer ses talents de financier. Il achète des biens nationaux. On retrouve des traces de ses propriétés en Seine‑et­-Marne, près de Meaux, une maison à la Franciade près de Saint‑Denis, dans la Seine. Arnail avait peut‑être d'autres propriétés. On apprend au passage que des biens nationaux étaient achetés après adjudication, mais que le prix pouvait en être payé sur la base de 10 % comptant et le solde en douze ans avec un taux d'intérêt de 5 %. Ces dispositions ont dû donner des idées à Arnail.

Toutes ces difficultés n'ont pas empêché les Fornier de vivre normalement et de faire de belles carrières par la suite. Ainsi Arnail s'est marié en 1793. Auguste s'est marié le 2 février 1794 et a été incarcéré à Nîmes du 2 mai 1794 jusqu'au 9 Thermidor, soit le 27 juillet 1794. Ainsi Auguste, à la demande presque unanime des électeurs a été appelé, en 1795, aux fonctions de député du nouveau corps législatif, le Directoire, fonction qu'il se détermina, non sans peine, à ne pas accepter, afin de pouvoir s'occu­per de sa santé, de sa famille et de sa fortune. (Notice sur Auguste Fornier de Clausonne rédigée par Gustave Fornier de Clausonne en janvier 1829.)

Vingt années plus tard, il ne semble pas que la "terreur blanche" de 1817 ait laissé des traces dans la mémoire des habitants de Clausonne.

1797 ‑ 1873 Louis Barthélemy Gustave Fornier de Clausonne, fils d'Auguste Fornier

Gustave suit les traces de son père à la Cour de Nîmes. Il est nommé conseiller auditeur à 22 ans en 1819, conseiller à la cour d'appel en 1828, et président de chambre en 1847. Il prend sa retraite en 1866. Sa femme, Florestine Girard, fille de banquier, meurt une quinzaine de jours après la naissance de sa fille en 1834 et le laisse veuf à 37 ans avec trois jeunes enfants. Toute la fin de sa vie est marquée par la religion. Ancien du Consistoire de Nîmes, il est un des principaux animateurs du "réveil" protestant dans le Gard. Il s'intéresse aussi au développement des œuvres charitables et à l'instruction, avec la fondation, en juillet 1841, de l'Ecole Normale Protestante d'Institutrices de Nîmes.

Les droits communaux

Le Conseil municipal de Meynes, par une délibération du 6 janvier 1831, avait demandé à Monsieur de Clausonne le rétablissement des droits (communaux) dont les habitants avaient été dépouillés. Le Conseil municipal faisait remonter l'existence de ces droits à une transaction du 17 mars 1500.

En effet, ces droits communaux avaient été rétablis par une Loi du 28 août 1792 : "les communes qui justifieront avoir anciennement possédé des biens ou droits d'usage quelconques, dont elles auraient été dépouillées en totalité ou en partie par les ci-devant seigneurs, pourront se faire réintégrer dans la propriété des dits biens ou droits d'usage".

Ces droits communaux consistaient en :

‑ droit de vaine pâture et de ramassage de bois dans le bois communal,

‑ droit de vaine pâture sur toutes les terres du village après la récolte et avant les semailles,

‑ droit d'usage dans toutes les forêts du terroir (ramassage du bois et chasse)

‑ utilisation des chemins et du lavoir de Clausonne.

Par une transaction de 1832, Gustave de Clausonne rachète ces droits à la commune pour une somme de 2100 F. Les parties mettaient ainsi un terme à quatre siècles de querelles, de transaction et de procès, exemple de relations souvent difficiles entre une communauté villageoise et son seigneur.

Quelle était l'origine de ces droits communautaires ? Toutes les communes se targuaient de droits immémoriaux. Dans le cas de Meynes, c'est la destruction du hameau de Clausonne au XVe siècle qui marque une étape importante. Ce hameau, construit sur l'emplacement d'une ancienne villa gallo‑romaine, aurait été détruit, ainsi que le château, à la fin du Moyen‑Age, et ses habitants se seraient réfugiés à Meynes. Le château reconstruit sur ces ruines, les habitants de Meynes réclament au seigneur de Clausonne le transfert des droits reconnus autrefois aux habitants du hameau détruit. Ce qu'ils obtiennent par la fameuse transaction de l'année 1500, et ce que les seigneurs cherchent à reprendre au fil des siècles.

Deux remarques peuvent être faites au sujet de ces droits communaux. D'abord, on observe que la notion de maintien des avantages acquis n'est pas nouvelle. Ensuite, il faut peut‑être rapprocher de cette transaction la très curieuse tolérance que les propriétaires successifs de Clausonne ont constamment manifesté à l'égard des visiteurs meynois, et autres, qui venaient régulièrement se promener dans le parc et devant la maison. Ce n'est que dans les années 60 que René Seydoux a décidé de " fermer" Clausonne et d'interdire physiquement ces visites sauvages. Quand nous étions enfants, on nous disait qu'il valait mieux tolérer ces visites, sinon le feu serait mis au bois de pins ou au château.

1798 ‑ 1830 Casimir Horace Fornier de Clausonne

Marié en 1829 à Laure Donzel, qui lui donna un fils, Paulin, Casimir Horace était avocat. Il est nommé substitut du tribunal d'Uzès en 1818. Il en est destitué en 1823. Il meurt en 1830.

1827 ‑ 1902 Émile Fornier de Clausonne

Il est le père de François et d'Alfred. On dispose de peu d'informations sur lui. Après des études de droit, il s'occupe de la propriété de Clausonne. Il épouse Louise de Lafarelle âgée de dix‑sept ans. Avocat, réputé laïc protestant, il joue un grand rôle dans l'Église de Nîmes. Il est diacre, conseiller presbytéral, membre du Consistoire, membre de la délégation libérale.

Il s'occupe de nombreuses œuvres philanthropiques : membre de la société protestante de prévoyance et de secours mutuels, membre du conseil d'administration de la Caisse d'Epargne de Nîmes, puis président en 1885, fondateur de l'orphelinat Coste, président du comité administratif de l'École Samuel Vincent, du comité local de la Société Biblique de Paris.

Il fait construire la maison du 37 Quai de la Fontaine à Nîmes. Blanche Silhol raconte : "Cette maison était jolie et bien construite. () Les pièces du rez‑de‑chaussée donnaient soit sur le quai de la Fontaine, soit sur le jardin. De grands marronniers faisaient une ombre délicieuse lorsqu'il faisait chaud. Peu de voisins gênants, sauf () les fenêtres de la Maison de Santé (Protestante ). De là, pendant la guerre de 1914, ma sœur et moi fai­sions la conversation avec les jeunes officiers blessés. Nous avions adapté un système de panier à ficelle qui permettait de leur envoyer du chocolat ou des biscuits" !

1850 ‑ 1933 François de Clausonne

Il semble que François a oublié le patronyme Fornier et le nom de Lédenon. Il n'em­ploie plus que le nom de Baron de Clausonne. Il fait des études de droit à Paris. Il passe deux ans à l'Université de Heidelberg. Il devient docteur en droit.

Il épouse sa cousine, Élisabeth Silhol, le 6 novembre 1875 à Nîmes. Elle lui donnera trois enfants, un garçon qui n'a pas vécu, et deux filles, Mathilde et Édith.

Après son mariage, il est nommé conseiller de Préfecture à Nîmes, puis secrétaire général du Gard, sous l'autorité de plusieurs préfets successifs. En 1881, il est nommé sous‑préfet à Verdun, puis, en 1885, conseiller de Préfecture de la Seine. A Paris, les François de Clausonne s'installent au 66 rue de Monceau. Ils déménagent en 1895 pour trouver un appartement plus grand au 19 rue de Téhéran. En 1908, François entre au conseil d'administration du "Temps". Il est aussi membre du conseil presbytéral de l'Oratoire.

La Grande Guerre ne semble pas avoir laissé de traces profondes dans la mémoire d'Élisabeth, si l'on en juge par son journal. En 1927, les François de Clausonne s'établissent au 3 Avenue Vélasquez, dans une maison qu'Élisabeth possède depuis longtemps en copropriété avec son frère Louis. François de Clausonne meurt le 4 mars 1933, après une opération jugée peu satisfaisante et suivie d'une angine infectieuse..

Il est intéressant d'observer que pendant toute cette période précédant la guerre, Élisabeth et sa famille font de très nombreux voyages d'agrément en France et en Europe.

Élisabeth et Mathilde sont arrivées à Clausonne en été 1939. Edith les a rejointes en 1941. Elles ont vécu à Clausonne pendant toute la guerre de 1939‑1945. Elles sont restées célèbres sous l'appellation de "Ces Dames".

1864 ‑ 1908 Alfred de Clausonne

Ingénieur civil des Mines, il épouse Antoinette Marion en 1903. Alfred était, selon sa fille Blanche, très gai et très vivant. Il a travaillé dans la Maison Sautter, puis chez Thomson, où il s'est occupé de la fabrication des tramways électriques de Paris. Il entre ensuite à la Compagnie des Petites Voitures qui produit des voitures électriques.

Je garde un souvenir très vivant de tante Antoinette. Elle était la grand‑mère de Hervé et Denis Martin. Je les voyais souvent pendant la guerre à Nîmes. Ils habitaient 37 quai de la Fontaine. Tante Antoinette savait fort bien nous raconter des histoires et nous amuser avec toutes sortes de jeux de société, inconnus à Clausonne, et qui avaient le mérite de nous tenir tranquilles. Elle s'occupait très gentiment de ses petits-enfants et de ses petits‑neveux.

1934 Survivance du nom de Fornier de Clausonne

François et Alfred Fornier de Clausonne n'ayant eu que des filles, Mathilde, Édith, Blanche et Colette, leur patronyme était condamné à disparaître. Il a été relevé le 5 août 1934 par un décret en Conseil d'État. C'est ainsi que les enfants de Mathilde ont été autorisés à s'appeler Seydoux Fornier de Clausonne.

De son côté, Denis Martin a obtenu, par un décret en Conseil d'État du 8 juillet 1994, pour lui et ses enfants, l'autorisation de s'appeler Martin Fornier de Clausonne.

Réunion familiale

1886

LR_2_047_01.jpg

Quelques-uns de nos ancêtres sont présents sur cette photographie.
On est en plein été, comme en témoigne une pâle silhouette sous une ombrelle, derrière le citronnier, sur la gauche de la photographie originale, partie supprimée pour conserver le groupe ci-dessus dont on reconnaît quelques visages.
Toutes les dames sont en robe longue.
Tous les hommes sont en pantalon long, col dur, cravate et veston.

A part cela....

Personne ne porte de lunettes. Tous les hommes ont une moustache et certains ont une barbe.
Celui qui porte une barbe grise, le plus grand, à l'arrière plan, est notre arrière-grand-père François.
Notre arrière-grand-mère Élisabeth est la troisième dame en partant de la droite, au second plan.
Au premier plan, la jolie petite fille assise, un chapeau sur la tête, est Bonne-maman Mathilde. Je lui donne six ans.
Sont assis Émile Fornier et sa femme Louise, parents de François déjà nommé et d'Alfred, père de Blanche Silhol, mère de Christian et de Colette Martin, mère d'Hervé et de Denis.

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12.2.4 - La Société Fornier à Nîmes

De longue date, les Fornier sont des marchands. Protestants descendus des Cévennes, ils s'installent à Nîmes à la fin du XVIIe siècle.

François Fornier (1698‑1784) est un des artisans de la réussite sociale de la famille Fornier.

Par son mariage, en 1727, avec Catherine Gilly, fille de riches négociants montpelliérains, François Fornier abandonne son statut de marchand pour celui de négociant. Dès lors, ses interventions économiques se font en association avec les Gilly.

La structure de la société

Le mode d'organisation le plus fréquemment adopté est celui de la société en commandite. Ceci signifie que les associés commandités sont indéfiniment responsables. Plus tard, on verra apparaître des associés commanditaires, ne participant pas à la gestion, et responsables dans les limites de leurs apports personnels. Ce type de société semble classique à cette époque. On n'avait pas encore inventé les sociétés anonymes ou les sociétés à responsabilité limitée.

Les associés sont successivement, les Gilly entre eux, puis les Gilly et les Fornier, enfin les Fornier entre eux. Les statuts sont généralement établis pour une courte durée, de quelques années. Ils sont adaptés chaque fois que changent les associés et leur répartition.

Les capitaux permanents sont assez élevés. Ainsi, en 1759, les fonds propres sont de 600 000 LT et les comptes courants des Associés sont de 700 000 LT, laissant à la disposition de la société la somme de 1 300 000 LT. (Pour information, l'achat de Lédenon et de Clausonne en 1779 coûtera environ 400000 LT.) Il n'y a pas d'emprunts à long terme dans les capitaux permanents.

La société a son siège social à Nîmes, rue de la Violette, où travaillent quelques employés. Elle restera longtemps à cette adresse, dans le quartier des affaires. Elle a des bureaux annexes à Marseille, Carcassonne et Paris.

Le chiffre d'affaires n'est pas connu de façon précise. Par divers recoupements, on peut penser qu'il s'exprime en millions de LT. La comptabilité, très soignée, est déjà tenue en partie double.

Les marchandises

Les Fornier sont spécialisés dans les produits textiles. Ils interviennent principalement sur les draps, les toiles et les soies, c'est-à-dire sur toute la série des produits finis et immédiatement consommables provenant de ces matières premières de base. Ils interviennent aussi sur le marché des colorants, produits coloniaux venant d'Amérique centrale, et utiles à la fabrication des produits textiles.

Ils ont également une activité appréciable dans le commerce du blé.

Enfin, ils s'intéressent, mais petitement, à l'armement, mot d'époque qui correspond à la traite des noirs.

Dans leur activité professionnelle, les Fornier sont essentiellement des marchands. Ils ont, semble‑t‑il, encore des petites participations dans les fabrications de draps et de produits finis dérivés du drap. Pour les autres produits, ils sont vendeurs, soit à la commission, soit en négoce.

A cette époque règnent encore les modes de production fondés sur les corporations. Les différents métiers sont très compartimentés. L'aboutissement complet d'un cycle de fabrication nécessite l'intervention d'un grand nombre d'entreprises successives. Il semble que les Fornier aient eu un certain rôle de coordination pour faire avancer les productions et pour essayer d'obtenir que soient fabriqués des produits correspon­dant, d'une part à ce que demandait le marché et, d'autre part, à ce qu'offraient les concurrents en terme de qualité.

Pour le cycle de fabrication proprement dit, les Fornier semblent s'être réservé un certain contrôle des opérations de teinture. En effet, par leur filiale de Cadix, ils maîtrisaient bien l'approvisionnement en produits tinctoriaux. Ceci leur permettait de regrouper les activités de teinture à Nîmes, dans la mesure où cette opération com­portait une forte valeur ajoutée.

Les Correspondants

La société Fornier s'appuyait sur un vaste réseau de correspondants.

D'abord, la région nîmoise et le Languedoc. Leurs correspondants sont présents à Nîmes, Sommières, Alès, Saint‑Hippolyte du Fort, Lasalle, Anduze, Marvejols, Carcassonne...

Puis, leur réseau se prolonge sur la France entière : Aix en Provence, Marseille, Toulon, Lyon, Paris, Reims, Amiens, Le Havre...

A l'étranger, ce sont Gênes et Palerme en Italie, Valence, Grenade et Cadix en Espagne, Londres, Genève...

Des tentatives pour établir des correspondants au Moyen‑Orient et en Turquie n'ont pas abouti. Par contre, les comptoirs français des Indes orientales, Chandernagor, Pondichéry, Mahé... sont en relation avec Nîmes. La Chine même...

On remarquera que ce réseau est constitué de villes portuaires. Ceci suppose, ou confirme, que les transports se faisaient essentiellement par voie maritime ou fluviale.

Pour rejoindre ces destinations lointaines, la société Fornier utilise les ports méditerranéens principalement Marseille, puis Agde et Sète.

Les draperies

Il faut d'abord se procurer des produits, et des produits de bonne qualité. La concurrence anglaise est toujours présente.

Les Fornier sont un peu impliqués dans le processus de fabrication. Ils cherchent à améliorer les méthodes de fabrication. A ce titre, ils achètent deux presses anglaises, bien plus performantes que les presses françaises traditionnelles. D'une certaine manière, c'est donc aussi leurs draps qu'ils vendent.

Mais les Fornier sont beaucoup plus marchands que fabricants. Le développement des affaires les conduit à rechercher d'autres fournisseurs. Les achats de produits sont faits par des commissionnaires, qui sillonnent l'arrière‑pays nîmois et placent des commandes en fonction des besoins du marché.

Les ventes sont faites en Italie, en Espagne et à Marseille. En 1764, Fornier décroche un gros contrat quand la société Fornier est nommée commissionnaire de la Compagnie des Indes orientales pour le Languedoc. Fornier cherchait depuis longtemps à obtenir ce type de contrat. C'est grâce à son beau‑frère, Simon Gilly, qui était directeur de la Compagnie des Indes, qu'il put réussir. Cette activité dura jusqu'en 1769, quand la Compagnie des Indes décida d'arrêter ses envois.

Les produits expédiés portaient des noms qui paraissent aujourd'hui un peu poétiques : des londrins, premiers ou seconds, des mahoux, des serges, des perpetuanes...

Toutes ces opérations d'achat et de vente supposent que soient réglés au jour le jour les problèmes de qualité, de transport, d'assurances, de comptabilité... Il faut prendre en compte la longueur des délais de paiement, ce qui conduit à escompter les traites.

Ces opérations sur les produits à base de laine ne semblent pas très profitables. Les bénéfices ne sont guère supérieurs à 2 %. Pour la seule année 1768 et pour les seules opérations menées avec la Compagnie des Indes, les expéditions représentent 1 165 000 LT. Elles se soldent par un profit de 24000LT, soit 2 %, ce qui est considéré comme une belle opération de commissionnaire. Progressivement, la société Fornier ne peut plus s'imposer sur le marché extrême‑oriental, ni garder sa place en Méditerranée. Elle cesse de pratiquer le commerce de la draperie.

Les soieries

Dans le commerce des produits de la soie, tout est acheté. Les Fornier ne produisent rien. Les sources d'approvisionnement sont le Languedoc, les Cévennes, le Vivarais, le Dauphiné, la Provence, mais aussi le Piémont, Turin, Naples, la Sicile, Valence en Espagne et la Chine. A noter qu'il y a de nombreux intermédiaires entre le cocon et les produits finis.

Les produits revendus sont essentiellement des étoffes et des bas. Les bas de soie sont fabriqués dans la région nîmoise. Nîmes avait d'abord fabriqué des bas de laine et de filoselle, puis s'était spécialisée dans les bas de soie et plus particulièrement dans la fabrication des coins de bas, forme d'ornement qui semble très à la mode à cette époque. Nîmes est la capitale des bas de soie.

Lorsque, en 1778, l'Espagne interdit l'importation des bas de soie pour protéger son industrie nationale, cela entraîne une grave crise qui plonge les fabricants nîmois dans la désolation.

Si les bas représentent la plus grosse part de ce commerce, il faut signaler aussi les ventes de pannes, de pluches, de mouchoirs, de listonneries, de satin, de mousse­line...

Ces marchandises sont ensuite réexpédiées vers Lyon, Paris, Tours. Paris est le mar­ché prépondérant à cause de la présence des industries de luxe. L'Espagne est un bon marché. La clientèle espagnole est constituée par les femmes et par les ornements d'Église.

Autres marchandises

Les Fornier ont une grosse activité dans le commerce des toiles. Les toiles de Silésie sont beaucoup moins chères que celles provenant des autres fournisseurs. Elles tran­sitent par Hambourg. Les toiles proviennent aussi de Bretagne. Les Fornier vendent aussi des flanelles et des étamines provenant de Reims ; des dentelles et des voiles de Caen très prisés par les Espagnoles ; des chapeaux très demandés en Espagne et aux Indes occidentales.

Les grains

C'est pour les Fornier une activité ancienne et régulière. Il s'agit d'approvisionner la région de Lunel en blés provenant du Lauragais et de Toulouse. Le transport du blé est soumis à un certain nombre de taxes et de réglementations, souvent modifiées. Les blés sont transportés par le Canal du Midi. Ce commerce est régulier, mais parfois spéculatif. En fonction des informations disponibles sur les récoltes futures, bonnes ou mauvaises, on observe de fortes variations des prix, utilisées par les négociants pour améliorer leurs profits. Parfois, la conjoncture se renverse et les profits attendus deviennent des pertes.

Le commerce du blé ne rapporte pas à la société Fornier des bénéfices très importants. Le plus souvent, les marges sont de l'ordre de 3 %. Exceptionnellement, elles attei­gnent 9 %. Bien entendu, dans ce commerce aussi, il faut compter sur la rémunération des intermédiaires, les assurances, les agios sur les conditions de paiement...

La traite des Noirs

C'est un "marché" sur lequel les Fornier ont un peu travaillé. C'est la société Fornier-Nîmes qui intervient et non la société Fornier‑Cadix. Les Fornier ont une participation de 1/16e dans une opération d'armement concernant le bateau Uranie. Ce bateau fait 4 voyages triangulaires. Il part du Havre pour Cabinda puis pour Saint‑Domingue et revient au Havre. Le fret de retour est constitué par du sucre, du café, du coton et de l'indigo.

Les Fornier font quelques opérations sur ce marché, à titre d'essai. La rentabilité n'est pas bonne. L'enthousiasme n'y est pas. A noter que les préoccupations morales sont inexistantes.

Les Banques

Toutes ces opérations commerciales entraînent des règlements financiers. On préfère éviter de faire circuler des espèces. On négocie donc des lettres de change sur des établissements financiers de Nîmes, Beaucaire, Lyon et Paris. Le cas échéant, on achète des "rescriptions", sorte de bons du trésor, auprès des Receveurs des impôts ou auprès de banques. Tout ceci comporte sa part de négociations, de relations personnelles...

Il existe des sociétés spécialisées pour les transports de fonds à travers la France, telle la Maison Bourrelly en 1769.

La réussite financière des Fornier

Lorsque François Fornier meurt en 1784, sa fortune est estimée à
1 240 000 LT.

Les fortunes de ses fils, Arnail et Barthélemy, sont inégalement connues.

Arnail, dit Fornier de Paris, s'est constitué une belle fortune. Mort sans enfant en 1815, il laissera sa fortune à son neveu Auguste. On n'en connaît pas le montant.

Barthélemy a laissé un bilan pour l'année 1782, c'est‑à‑dire quatre ans avant la faillite de Cadix en 1786. Elle comporte les éléments suivants :

‑ Actif
Châteaux de Lédenon et de Clausonne 366 500 LT
Fonds commanditaire à Cadix 225 000 LT
Fonds Fornier à Cadix 112 000 LT
Valabrègues 40 000LT
Rente viagère 25 000 LT
Divers fonds à Cadix 1 029 000 LT
Diverses créances 124 000 LT

‑ Passif
Diverses dettes 1 038 000 LT

‑ Solde net 883 000 LT

On peut remarquer que les affaires de la société Fornier‑Nîmes n'apparaissent plus dans cet inventaire, que les affaires de la société Fornier‑Cadix sont encore très importantes et que l'achat de Lédenon et de Clausonne représente une très lourde part de la fortune nette.

Observe‑t‑on déjà une reconversion stratégique d'une famille en cours d'anoblissement, qui ne peut plus et peut‑être ne veut plus faire du commerce pour ne pas déroger et qui prépare sa reconversion dans les activités de la Magistrature et de l'Armée pour le siècle suivant ?

12.2.5 - La Société Fornier à Cadix

On trouve un Elizée Gilly à Cadix dès 1701. Son parent Étienne Gilly lui succède en 1714. Les frères Gilly créent une société durant la période 1740‑1756. Ces négociants vendent des draperies languedociennes et achètent en retour du métal blanc, c'est-à-dire de l'argent métal.

A partir de 1748, on voit apparaître les Fornier de Nîmes, en association avec les Gilly dans la même société. Cette répartition durera jusqu'à la première faillite, en 1767, faillite attribuée à la crise financière qui agite l'Europe au lendemain de la guerre de Sept ans. La société laisse un passif de 8,6 millions de réaux (MR), soit environ 4 millions de LT, dont la moitié pour les Fornier.

Puis, à partir de 1768, les Frères Fornier, Simon et Arnail, relancent les affaires. La société qu'ils créent alors est une filiale de la société Fornier de Nîmes, qui possède 50 % du capital social. Les autres associés sont Simon et Arnail, en nom propre, ainsi que E.D. Meynier (de Salinelles),

L'activité principale de la société est d'importer des marchandises provenant des fabriques européennes pour les vendre à Cadix. L'activité complémentaire et inséparable est de revendre ensuite les produits des Indes. Mais c'est la première partie qui est le fondement d'un commerce solide et lucratif (Barthélemy Fornier).

A partir de 1773, on voit apparaître un nouvel associé, Lieutaud. A cette occasion la part de la société Fornier de Nîmes diminue, puis disparaît complètement en 1776. La société Fornier de Cadix devient alors juridiquement indépendante de la société Fornier de Nîmes. Le capital social est de 300 000 piastres. Les comptes courants d'associés sont du même montant. La société dispose de 600 000 piastres de capitaux permanents. Suivant l'usage, la société ne fait pas appel aux emprunts à long terme.

Pour information, sur cette période, on peut retenir les taux de change suivants : 1 piastre vaut 8 réaux ou encore 4 LT. Il n'est fait aucune réserve pour l'inflation.

En 1776, les Fornier avec une participation de 66 %, ont donc investi 200 000 piastres en capital et autant en compte courant, soit 400 000 piastres ou encore 1600 000 LT. Rappelons que vingt ans plus tard, l'achat de Lédenon et de Clausonne coûtera 400 000 LT.

En 1779, on voit arriver de nouveaux associés, Louis de Ribaupierre, David Médard et un fils Meynier. La famille Fornier possède encore 60 % du capital social de 300 000 piastres. En 1783, le capital social est réduit à 200 000 piastres. La raison sociale se transforme en "Simon Fornier, de Ribaupierre, Médard et Cie" pour tenir compte des nouveaux associés. La participation des Fornier décroît régulièrement. Mais en 1786, c'est la faillite, attribuée cette fois‑ci à la guerre d'Indépendance américaine. Barthélemy Fornier, le frère de Simon, viendra passer un an à Cadix, en 1786‑1787, pour procéder à la liquidation de la société. Il essayera sans succès de convaincre son frère, malade, de venir finir ses jours à Clausonne. Mais Simon refuse de quitter sa bonne amie et Cadix où il mourra en 1789. Ce sera la fin des Fornier à Cadix.

Au total, les années 1773‑1776 auront été fastueuses, les années 1776‑1780 plus difficiles à cause des perturbations liées à la guerre d'Indépendance américaine. Les années 1780 voient arriver la débâcle alors que la société a d'énormes engagements envers deux négociants espagnols, Alvarez et Sierra, eux‑mêmes en faillite.

En règle générale, dans la société Fornier de Cadix, les associés étaient convenus de laisser les bénéfices et les comptes courants dans l'entreprise. La société ne versait aux commanditaires qu'un intérêt de 5 % sur leurs comptes courants d'associés. Les bénéfices ne devaient être distribués qu'à la fin de la vie de la société. Mais sur le tard, les commanditaires se firent plus pressants auprès des gérants commandités pour récupérer leurs comptes courants. Ils avaient besoin de capitaux liquides pour acheter leurs châteaux et pour doter leurs filles.

C'est aussi à cette époque que se brise l'élan économique qui caractérisait le XVIIIe siècle depuis 1730‑1735. C'est la fin difficile d'un monopole qui avait fait de l'Andalousie, depuis le XVIe siècle, un pôle commercial de premier ordre. A la fin des années 1780 la crise est générale à Cadix.

Le cadre de travail

Les Fornier avaient conservé la maison des Gilly. Elle était bien placée, calle Anche, au centre de la ville et dans une rue de bonne qualité. Les Fornier trouvaient à proximité les sociétés de service dont ils avaient besoin, tels les banquiers espagnols, parisiens ou suisses, leurs exportateurs espagnols, leurs confrères négociants, les assureurs…

Cet immeuble était également bien conçu. Au rez‑de‑chaussée se trouvaient les magasins pour stocker les marchandises entrantes ou sortantes. On craignait particulièrement l'humidité et les rats. On ne signale pas de risque d'incendie.

Au premier étage étaient les bureaux, appelés comptoirs à l'époque. Au deuxième étage, on trouvait la cuisine et les logements. "L'ameublement d'un garçon dans ce pays consiste en une couchette et quatre chaises, une table de sapin, une armoire, un miroir de deux liards, deux mauvais matelas, et voila tout", écrit Lieutard.

Le personnel de la société Fornier comprenait, outre les gérants, des commis, des domestiques et des petits employés.

Les commis aux écritures étaient au nombre de sept. Ils tenaient la comptabilité, les inventaires, la caisse, les formalités avec les douanes. Ils assuraient la correspondance et faisaient les multiples copies. Ils tenaient les magasins. Ils étaient souvent suisses, calmes, formés sur place, et obligatoirement célibataires. Ils étaient logés et nourris en plus de leur paie. Après quelques années de travail et d'économies, ils repartaient chez eux pour se marier au pays.

Les domestiques, au nombre de six, tenaient la maison et assuraient les fonctions de portier, maître d'hôtel, valet de chambre, cuisinier et marmiton.

Enfin, les petits employés assumaient les tâches plus rudes et plus irrégulières de manutentionnaires, lors des mouvements de marchandises à l'entrée ou à la sortie des magasins pendant les périodes de chargement ou de déchargement des bateaux.

Le rythme de travail était fonction des départs et des arrivées de la flotte.

A noter que le courrier arrivait à Cadix et en repartait deux fois par semaine. Par la malle‑poste, la durée d'acheminement de Cadix à Nîmes était de dix‑huit jours en passant par Barcelone, mais il fallait compter huit jours supplémentaires si la poste passait par Madrid, Bayonne et Paris. Le transport du courrier par bateau était plus lent.

Cette disposition des locaux professionnels ressemble tout à fait aux mêmes types de locaux utilisés par les marchands de la Hanse au Moyen Age, tels qu'on peut encore les visiter aujourd'hui à Bergen en Norvège.

Les marchandises européennes

Les Fornier continuaient à vendre principalement des produits textiles. D'abord les toiles de lin, de coton ou de chanvre : elles servaient à faire des vêtements ou des voiles. Elles provenaient pour 50 % de Silésie, où elles étaient moins coûteuses, et pour 25 % de Bretagne. En 15 ans, de 1769 à 1784, les Fornier ont vendu des toiles pour 13,3 MR, soit 6,7 MLT. Ces opérations laissaient une marge de 10 à 12 % environ, quand on avait payé tous les frais, pour un cycle d'affaires de 2 ans.

La deuxième grande ligne de produits était constituée par les soieries. Ces marchandises venaient du Languedoc pour 38 %, de Lyon pour 20 %, du Nord‑Est de la France pour 23 %, d'Italie pour 13 % et de Silésie pour 4 %. Les ventes de bas représentaient environ 50 % des produits de la soie. Sur les quinze années de référence, les Fornier ont vendu cette famille de produits pour 4,4 MR, soit 2,2 MLT. Ces opérations laissaient une marge de 8 à 11 %. Les principaux clients étaient les femmes ainsi que les églises, pour les habits sacerdotaux. Ces produits étaient vendus pour partie sur place, autour de Cadix, et n'étaient pas expédiés aux Indes. A partir de 1778, la réglementation espagnole décida d'interdire l'importation des bas de soie en Espagne pour protéger l'industrie locale. Malgré des ventes en contrebande, ce fut un coup sévère pour l'industrie nîmoise.

Les Fornier vendaient aussi des lainages et des draperies. Ces produits provenaient d'Angleterre pour 45 % et du Languedoc pour 23 %. On se plaignait de la mauvaise qualité des produits français. Sur les 15 années allant de 1769 à 1784, les Fornier ont vendu ces produits pour 1,9 MR, soit 1 MLT. Ces opérations laissaient une marge de 8 à 12 %.

Pour les autres produits, les Fornier vendaient aussi des chapeaux, dont on faisait une grande consommation en Espagne et en Amérique centrale. On trouvait aussi des produits alimentaires, pour 1 MR. Enfin, les Fornier vendaient aussi des articles de coutellerie. Ces produits venaient d'Allemagne et devaient rentrer à Cadix un peu en contrebande car ils étaient interdits.

Au total, pour la période considérée pour laquelle on possède des statistiques cohérentes, le volume total des ventes de la société Fornier de Cadix a donc été de 24 MR, soit une moyenne de 1,5 MR par an ou encore de 750 000 LT par an. La marge moyenne était de l'ordre de 11 à 14 %. (Chamboredon, pages 499 et 500.)

Il convient de préciser que toutes ces marchandises arrivaient de leurs différents lieux de production, Naples, Gênes, Marseille, Lyon, Bordeaux, Nantes, Hambourg, Londres, Amsterdam, Rouen, Le Havre, Saint‑Malo ou Bordeaux... par transport maritime. Les transports terrestres jusqu'au port le plus proche étaient généralement à la charge des expéditeurs. Les transports maritimes par cabotage jusqu'à Cadix étaient généralement à la charge des acheteurs. Les valeurs du fret par transport maritime étaient de 1 % au départ des ports français et de 1,5 à 2 % depuis les ports du Nord‑Ouest de l'Europe. Les coûts des assurances pour ces transports maritimes vers Cadix étaient de 1,5 à 2 % au départ de Marseille, de 2 à 3 % au départ de Rouen et de 5 à 6% au départ de Hambourg. Le transport entièrement terrestre depuis les lieux de production vers Cadix était un peu plus coûteux.

Les problèmes de qualité et de concurrence étaient tout le temps présents. Il faut noter aussi que les transports et les stockages prolongés entraînaient souvent une dégradation des produits, qui devenaient difficiles à vendre aux armateurs espagnols. Les produits avariés pouvaient alors être bradés, soit sur le marché local espagnol, soit sur les marchés lointains, mais aux risques du négociant. Autrement dit, l'armateur prenait le produit et s'engageait à le vendre, mais sans garantie de prix pour le vendeur.

Lorsqu'un négociant avait vendu un produit à un armateur, ce produit changeait de place et rentrait dans les magasins de la ville sous la responsabilité d'un consignataire, mais aux frais de l'armateur.

Les autres produits européens qui transitaient à Cadix par les soins d'autres négociants étaient des armes, des vivres, des alcools, des vêtements, des porcelaines, des produits manufacturés...

Les fruits des Indes

D'une manière générale, les produits reçus des Indes occidentales étaient d'abord de l'or et de l'argent. On trouvait ensuite :

‑ des métaux comme le cuivre,

‑ des produits tropicaux tinctoriaux : cochenille, indigo, bois de campêche, granille, vermillon,

‑ des boissons : café, cacao, vanille, sucre,

‑ des produits pharmaceutiques : quinquina, jalap, salsepareille,

‑ du tabac,

‑ des produits divers : laine de vigogne, coton, cuir...

Avec leur part de fruits des Indes, les Fornier commençaient par faire une série d'arbitrages sur place, à Cadix. Ils vendaient ou échangeaient les deux tiers de leurs réceptions pour rééquilibrer leurs exportations de retour. Sur la période 1768‑1785, ces ventes sur place auraient laissé un profit de 2 171 000 réaux (Chamboredon, page 540). Par ailleurs, ils achetaient quelques produits sévillans : plomb, soude, safran, huile de lin, vin...

Au total, sur la période 1768‑1785, les expéditions cumulées de fruits des Indes vers l'Europe ont représenté 32 MR, soit une moyenne de 2,0 MR par an ou encore 1 000 000 LT par an. Ces ventes se répartissaient de la façon suivante (Chamboredon, page 513) :

‑ des produits tinctoriaux, pour 18 MR,

- des breuvages, drogues et aromates pour 7 MR,

‑ des peaux, fibres et métaux pour 5 MR.

Toutes ces ventes laissaient des marges de 1 à 2 %, avec de très grosses variations suivant les produits.

Enfin, il faut tenir compte des commissions sur ventes pour la période 1770 à 1785. Le montant cumulé est de 1,1 MR, soit 500 000 LT ou encore 30 000 LT par an.

Les produits tinctoriaux

C'était le secteur économique qui intéressait le plus les Fornier. Les ventes sur les quinze années étudiées ont représenté 18 MR et ont rapporté en moyenne 3% (Chamboredon, page 540).

La cochenille était le colorant le plus vendu. Elle représentait 50 % des ventes. Elle était faite à partir d'insectes cultivés sur des plantes appelées nopal. Après séchage, la poudre donnait une couleur carmin ou écarlate. Elle était expédiée pour l'essentiel à Marseille, puis venaient Amsterdam, Londres et Gênes. La marge était particulièrement faible : 0,3 %.

L'indigo était la seconde matière colorante avec 25 % des ventes. Il était expédié principalement en Italie. La marge était de 7 %.

Le bois de campêche et le vermillon étaient expédiés surtout à Marseille. Les ventes cumulées représentaient 3 % des ventes, la marge était de 14 %.

A noter qu'il fallait se méfier des falsifications apportées aux colorants. Il était facile de les mélanger avec des produits de même allure mais beaucoup plus ordinaires. Les Indiens s'y employaient aisément. Et les Espagnols aussi.

Le contrôle commercial ultérieur de ces colorants, rares et coûteux, permettait aux Fornier d'apporter à leurs fournisseurs européens des matières premières nobles, particulièrement utiles, tout en restant dans la même filière de production, sans avoir besoin de mettre en place un nouveau réseau de commercialisation.

Les autres produits des Indes

Pour tout ce groupe de produits, les ventes, sur la période étudiée, ont représenté 11 MR et ont rapporté une moyenne de 3,7 % (Chamboredon, page 540).

Le cacao représentait 5 % des ventes et laissait une marge de 0,6 %. Il était vendu en Espagne.

Le sucre représentait 8 % des ventes et laissait des pertes. Il était vendu à Amsterdam et à Gênes.

Le quinquina et le jalap représentaient 8 % des ventes et laissaient une marge de 2 à 4 %. Ces produits étaient vendus à Amsterdam, Londres et Marseille.

Le tabac représentait 5 % des ventes. Il était vendu surtout à Amsterdam et Hambourg.

Les cuirs et peaux représentaient 12 % des ventes et laissaient une marge de 1,7%. Ils étaient vendus à Marseille et à Rouen.

Les produits espagnols

Pour compléter leurs assortiments de marchandises, les Fornier achetaient aussi quelques produits sévillans ou espagnols destinés aux marchés européens.

On trouvait ainsi du vermillon, de la laine d'Andalousie, du plomb de Séville, de l'antimoine, de la soude de Séville, du safran, de l'huile d'olive de Séville...

Pour la période 1768‑1785, ces activités représentaient un chiffre d'affaires de 1,5 MR et laissaient un profit de 1 % (Chamboredon, page 541).

Les opérations à la commission

Les Fornier conduisaient aussi un certain nombre d'activités pour le compte de tiers. Celles‑ci se sont élevées à 1200 000 réaux sur la période 1770‑1785 (Chamboredon, page 583).

Les envois d'argent

Ce poste correspondait probablement à des rapatriements de fonds et non à une activité commerciale proprement dite. Ces mouvements ne contribuaient donc pas au chiffre d'affaires de la société.

Les envois d'argent portent sur des sommes très variables :

‑ de 1768 à 1778, 2,4 MR, soit 1 200 000 LT ou encore 120 000 LT par an,

‑ de 1775 à 1779, 200 000 R, soit 100 000 LT ou encore 20 000 LT par an,

‑ de 1779 à 1786, pas d'information.

Ces envois d'argent connaissaient de fortes variations d'une année à l'autre et laissaient des marges de l'ordre de 1 à 2 %.

Chamboredon estime que ces envois sont compris dans la fourchette de 120000 à 250 000 piastres par an, soit 60 000 à 120 000 LT par an (page 562).

A chaque étape, et principalement à Cadix, il y avait en plus les problèmes de poids, de titre, de change…

Les flux d'importation et d'exportation

Sur la période 1769‑1784, les Fornier ont donc vendu pour près de 20 MR de marchandises européennes, avec un bénéfice moyen de l'ordre de 10 %. Il s'agit là du bénéfice de la société Fornier de Cadix. On ne sait pas si la société Fornier de Nîmes prélevait un bénéfice au passage.

Dans l'autre sens, ils ont racheté à Cadix pour environ 30 MR de produits coloniaux, avec une marge moyenne de 2 à 4 %. On ne sait pas si la société Fornier de Nîmes prélevait un bénéfice au passage.

Pour apprécier le résultat total de ces opérations, il faudrait pouvoir disposer de comptes consolidés. Ceux‑ci ne sont pas fournis. On peut néanmoins essayer de reconstituer de tels comptes, avec une très grande prudence, à partir des informations disponibles sur la période 1768‑1785 pour laquelleles données comptables sont à peu près homogènes.

VALEURS EN REAUX

CHIFFRE D'AFFAIRES

PROFITS

Produits européens vers l'Amérique

24 000 000

+ 3 000 000

Produit des Indes vendus à Cadix

?

+ 2 170 000

Produits des Indes vers l'Europe

25 000 000

+ 900 000

Produits d'Espagne vers l'Europe

1 500 000

+ 14 000

Commissions reçues de tiers

1 200 000

1 200 000

Total sur 15 ans, en réaux

50 000 000

+ 7 000 000

Moyenne annuelle, en réaux

3 000 000

+ 400 000

Moyenne annuelle, en LT

1 500 000

Cependant, si sur la période considérée, les ventes de produits européens et les rachats de produits coloniaux paraissent globalement à peu près équilibrés, la situation présente un tout autre caractère quand on regarde l'évolution des opérations dans le temps.

Au début, Barthélemy Fornier souhaitait que le commerce des fruits des Indes ne soit qu'un complément de celui des marchandises européennes, base de toutes les activités de la Maison. Cette règle fut respectée jusqu'en 1775, dans la mesure où les achats de fruits des Indes représentaient environ 50 % du montant des ventes de produits européens. Mais la situation a basculé à partir de 1778. Sur la deuxième moitié de la période, de 1778 à 1785, le montant des achats de produits coloniaux a représenté jusqu'à trois fois le montant des ventes de produits européens.

La société Fornier de Cadix avait, semble‑t‑il, mené deux politiques opposées. D'une part, les Fornier de Nîmes voulaient se retirer des affaires et commençaient à réduire les activités de la société Fornier de Nîmes et de la société Fornier de Cadix. Il faut rappeler que François Fornier a été anobli en 1774 et que Barthélemy a acheté Lédenon en 1779. A ce titre, ils pouvaient souhaiter respecter les règles de dérogeance et donc se préoccuper de cesser d'être des marchands. D'autre part, pendant ce temps, Simon à Cadix, tout en constatant un ralentissement des ventes de produits européens, accélérait les achats de produits tropicaux. Les fonds étaient de plus en plus encloués. La chute était inévitable. Les désordres consécutifs à la fin de la guerre d'Indépendance américaine ont précipité la faillite.

Les retours d'or et d'argent vers la France

Les mouvements d'or et d'argent concernaient deux types d'opérations : soit les métaux eux‑mêmes extraits des Indes, soit les rapatriements des bénéfices commerciaux des entreprises.

Tous ces mouvements étaient réglementés par le gouvernement espagnol. Celui‑ci prélevait des taxes et autorisait les mouvements, voire interdisait les exportations vers l'Europe. Il en résultait une certaine tendance à faire ces opérations sans en informer les autorités espagnoles, c'est‑à‑dire en contrebande.

Les Fornier, et leurs autres collègues européens, étaient directement intéressés par les mouvements d'or correspondant au rapatriement de profits et au rapatriement de capitaux.

Quand ces mouvements portaient sur des sommes relativement modestes, ils pouvaient être réalisés par le moyen de lettres de change payables sur les grandes villes européennes. Les nombreux mouvements au débit et au crédit permettaient des compensations entre banques.

Quand ces mouvements portaient sur des sommes plus importantes, il fallait bien transporter physiquement les sommes correspondantes. La réglementation était plus complexe. Les taxes étaient plus élevées. Les risques étaient plus grands.

Pour les Fornier, ces mouvements physiques étaient la conséquence du déséquilibre entre les importations et les exportations. Lorsque les Fornier appliquaient les principes de Barthélemy, c'est-à-dire lorsque les achats de produits des Indes étaient inférieurs aux ventes de produits européens, le solde, positif pour les Fornier, devait bien être rapatrié en France. Ces transports de fonds étaient généralement réalisés sous forme de piastres, le plus souvent par voie maritime. Les risques de toute nature étaient évidemment très nombreux. Ces fonds étaient envoyés principalement à Marseille à destination de Paris, vraisemblablement chez Arnail Fornier. Pour réduire les transports physiques de fonds, Arnail intervenait dans les arbitrages de lettres de change avec les banques de différents pays.

Les protestants à Cadix

Comment pouvait‑on être protestant à Cadix au XVIIIe siècle ? Barthélemy Fornier écrivait à ses frères de faire abstraction de leurs sentiments religieux et de penser avant tout qu'ils étaient français, donc catholiques, car, "pour qu'un Français pût réclamer dans l'étranger sa qualité de protestant, il faudrait qu'elle fût au moins reconnue en France et elle ne l'est pas". Cependant les Fornier manifestent une certaine préférence protestante quand ils choisissent des partenaires commerciaux à Marseille, à Genève ou en Hollande.

12.2.6 - Conclusion - La fortune des Fornier

Au terme de cette étude, on peut s'interroger sur la fortune des Fornier. Quand a‑t­elle commencé à être substantielle ? Comment s'est‑elle constituée ? Comment a‑t‑elle survécu aux deux faillites de 1767 et de 1786 ? Comment s'est‑elle maintenue ?

Dans leur livre sur les Fornier de Clausonne, Mme Bertrand‑Fabre et M.Chamboredon étudient l'évolution des dots remises aux demoiselles Fornier, sur plusieurs décennies, lors de leur mariage. L'augmentation rapide du montant de ces dots montre bien l'aisance croissante de cette famille sans pour autant en fournir les causes.

Les documents étudiés ne permettent pas d'expliquer la fortune des Fornier. Celle‑ci était probablement déjà constituée avant l'achat de Clausonne en 1779 et même avant l'anoblissement de 1774, et peut‑être même avant la création de la société Fornier de Cadix en 1768. Elle s'est probablement formée dès l'époque de l'alliance familiale et professionnelle entre les Gilly et François Fornier.

Les marges observées sur les diverses activités des sociétés Fornier de Nîmes et Fornier de Cadix ne semblent pas permettre la constitution d'une fortune suffisante pour acheter la baronnie de Lédenon et la seigneurie de Clausonne en 1779, même à une époque avec peu ou pas d'impôts.

On peut s'efforcer de consolider les activités et les résultats des sociétés du Groupe Fornier, à l'époque. Cet exercice comptable, difficile à réaliser pour les deux sociétés connues, Fornier de Nîmes et Fornier de Cadix, ne satisfait pas l'esprit. On est alors tenté d'imaginer l'existence de trois autres sociétés dont nous n'avons au demeurant aucune trace :

‑ une société Fornier Industrie,qui aurait eu comme domaine d'activités des parti­cipations dans les draperies ‑ d'où les machines ‑ dans les fabrications de bas de soie et dans les entreprises utilisant les matières colorantes contrôlées par les Fornier. Rappelons que la lettre accordant l'anoblissement faisait état de perfectionnements industriels ‑ l'importation de machines ‑ autant que de motifs commerciaux ;

‑ une société Fornier de Marseille. Il y avait bien un frère Fornier à Marseille, Michel, qui était réputé rentier. Mais il y avait aussi des cousins. Barthélemy écrit en 1770 "Heureusement, les cousins Jean et Jacques Fornier font preuve d'exactitude, probité et connaissance de Marseille". Ces cousins Fornier sont Jean, cousin de François Fornier, et Jacques, fils de Jean, cousin issu de germain de Barthélemy. Ce Jacques

Fornier avait épousé Hélène Malbois en 1757 et était négociant à Marseille. En tous cas, compte tenu de l'importance du trafic de marchandises européennes et coloniales ainsi que de l'importance des mouvements de fonds en monnaie métallique ou en lettres de change qui tous transitaient par Marseille, il est tentant d'imaginer que les frères Fornier avaient aussi créé une société à Marseille. Cette entreprise pourrait avoir eu une importance voisine de celle de Cadix ;

‑ enfin, une société Fornier de Paris, avec Arnail Fornier. C'est lui qui centralisait tous les mouvements de lettres de change du Groupe avec les places étrangères. Peut‑on imaginer aussi que c'est lui qui gérait l'argent métal du Groupe ? On sait qu'il a laissé une grosse fortune à la fin de son existence.

Cette consolidation‑là, si on peut un jour transformer l'imaginaire en réalité, nous donnerait probablement une meilleure vision des activités économiques des Fornier.

Mais ceux‑ci, une fois anoblis, ont quitté l'industrie et le commerce pour raison de dérogeance et se sont reconvertis dans la Magistrature et dans l'Armée. Ils ont alors eu la chance de pouvoir améliorer leur situation financière par quelques événements favorables.

A sa mort, en 1816, Arnail Fornier de Paris, transmet l'essentiel de sa fortune à son neveu Auguste, à l'époque responsable de Clausonne et magistrat à Nîmes. Cet héritage a sûrement contribué à consolider la situation financière des Fornier pour quelques années. Il serait toutefois intéressant de savoir comment Auguste a pu recevoir une part substantielle de la fortune de son oncle, sans léser les autres neveux d'Arnail, conformément aux dispositions égalitaires du tout nouveau Code Civil.

Un bon demi‑siècle plus tard, en 1875, François de Clausonne, arrière-petit‑fils d'Auguste, épouse sa cousine Elisabeth Silhol, fille d'Alfred Silhol et de Mathilde Fornier de Clausonne. Alfred est industriel à Saint‑Ambroix et Président du Conseil Général du Gard. Alfred Silhol est un des principaux actionnaires des Houillères de Bessèges, non loin d'Alès. Ces mines sont en exploitation depuis une trentaine d'années. Par ce mariage, c'est une partie de la fortune Silhol qui se retrouve à Clausonne. Ces Houillères de Bessèges seront nationalisées en 1945.

Puis, en 1971, après la mort de Mathilde Seydoux, fille d'Elisabeth de Clausonne, le pétrole fait son entrée à Clausonne.

Mais ceci est une autre histoire.

12.2.7 - Cadix et la navigation vers l'Amérique centrale

La Carrera de Indias

Sources

Pour le XVIe siècle : Chaunu, Conquête et Exploitation du Nouveau Monde.

Pour le XVIIe siècle : Lespagnol, Ces Messieurs de Saint‑Malo.

Pour le XVIIIe siècle : Chamboredon, Maison Gilly‑Fornier à Cadix au XVIIIe siècle.

Pour l'ensemble : Braudel, Le temps du monde.

J'ai regroupé les informations provenant de ces quatre livres et de ces trois siècles en une courte note. Cette méthode est commode, en ce qu'elle permet une présentation plus facile des événements, mais c'est au prix d'une moindre rigueur historique. Pour retrouver la qualité des ouvrages d'origine, je recommande le retour aux sources.

Pourquoi Cadix ?

D'après le Guide Michelin, Cadix "est une plate‑forme rocheuse, rattachée au continent par un étroit banc de sable de la largeur de la route. Bastion en pleine mer, c'est la gardienne d'une baie profonde, bien abritée, souvent convoitée".

Cadix est une très bonne base de départ pour relier l'Espagne et ses colonies d'Amérique centrale. Par le traité de Tordesilla, en juillet 1493, le Portugal, qui avait découvert l'Amérique, accepte de partager son monopole avec la Castille. A cette époque, la France, l'Angleterre et les Pays‑Bas ne sont pas dans la course. Depuis, l'Espagne s'est ouvert un empire en Amérique centrale et aux Caraïbes. Elle l'a exploité du XVIIe au XVIIIe siècle. Cet empire est riche de produits très demandés, à commencer par l'or et l'argent.

Le cadre juridique de ces interventions dans les colonies avait été fixé par le roi d'Espagne, à l'instar de ce qu'avait fait avant lui le roi du Portugal.

La cadre moral de ces interventions dans les colonies avait été fixé par le Pape qui leur avait assigné une mission d'évangélisation.

Cadix est une place internationale de tout premier plan. Elle est la tête de ligne de "la Carrera de Indias".

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"Les allers et retours sont plus faciles depuis Lisbonne en raison de l'alternance des vents de départ et de retour commandés par l'avancée et le recul des alizés, de façon plus favorable que plus au Nord" (Chaunu).

"La remontée saisonnière de l'alizé et la descente hivernale du contre‑flux font que, dans un cadre de navigation encore étroitement conditionné par les vents, les ports les mieux placés pour faire la jonction avec l'Amérique tropicale se trouvent entre Salé (Rabat) et Lisbonne. Séville et Lisbonne l'avaient bien compris" (Chaunu).

Les ports concurrents

Les Portugais ont d'abord utilisé le port de Lagos, en Algarve. Ils l'ont progressive­ment délaissé au profit de Lisbonne. Cette rade est plus grande, mieux reliée à son arrière‑pays. La région de Porto, voisine, fournit le bois de charpente nécessaire pour la construction navale.

Les Espagnols avaient d'abord confié un monopole à Séville, ou plutôt à San Lucar, son avant‑port sur le Guadalquivir. C'est de San Lucar que partit Christophe Colomb. Au XVIIIe siècle, ce monopole a été transféré à Cadix, port très proche et dans la mouvance de Séville. En effet, le franchissement de la barre de San Lucar est difficile et il coûte quelques jours de navigation supplémentaires.

Séville profite abondamment de sa situation. Sa population passe de 45 000 habitants à la fin du XVe siècle, à 90 000 habitants en 1561 et à 130 000 habitants à la fin du XVIe siècle. Elle est alors la ville la plus riche d'Europe et du Monde (Chaunu). En 1649-1650, la Grande Peste anéantit d'un coup près de la moitié de la population.

Les avantages techniques et météorologiques de Lisbonne et Cadix en font des points de passage obligés. Ces ports traitent ainsi 75 à 90 % du trafic transatlantique aux XVIe et XVIIe siècles, avec un avantage pour Cadix qui "pèse" 1,5 fois Lisbonne (Chaunu).

Les autres ports d'Espagne interviennent peu. La côte cantabrique subit à la fin du XVIe siècle et pendant tout le XVIIe siècle une éclipse dont les causes et l'ampleur sont imparfaitement connues (Chaunu).

Au XVIIIe siècle, la France utilise les ports de Nantes, avec un monopole, puis de Bordeaux, "triomphant pendant la deuxième moitié du XVIIIe siècle", du Havre et de Marseille, où "l'on travaille mal et légèrement". Il faut citer aussi les ports de Londres, Amsterdam et Hambourg. Chacun de ces pays fait du commerce avec ses colonies d'Amérique. Mais les Antilles françaises, la Louisiane, le Canada et les provinces unies d'Amérique ont des richesses naturelles qui ne seront appréciées que plus tard.

Les monopoles

Chaque pays européen organise son monopole entre ses ports, ses colonies et ses navires et protège son monopole avec ses forces navales.

A la fin du XVIIIe siècle, la situation de Cadix changera. Le Roi d'Espagne mettra fin au monopole de Cadix et autorisera l'ouverture du trafic au profit d'autres ports espa­gnols comme Bilbao, Valence… Mais surtout, en 1805, lors de la bataille de Trafalgar, la flotte française sera détruite, mais la flotte espagnole le sera aussi. A partir de cette date, l'Espagne ne sera plus en mesure de défendre son empire colonial contre l'Angleterre.

Au XVIe siècle, Cadix et Lisbonne drainent des richesses que l'Europe redistribue vers l'Italie, la France, le Brabant, la Flandre... en attendant que ces pays décident de passer à l'exploitation directe.

La navigation vers le Mexique

Les navires utilisés étaient, semble‑t‑il, des bateaux de 300 à 500 tonneaux. Ils étaient regroupés en convois de 7 à 8 unités dans 90 % des cas. La circulation en convois n'était pas commandée par des soucis de sécurité contre le péril des hommes, mais dictée par les difficultés de la navigation, la rareté des bons pilotes, la protection au coude à coude en cas de naufrage, ce qui permet de recueillir les hommes et les trésors. Pour les voyages aller et retour de plus de six mois, les convois étaient la règle.

La durée des voyages était longue et aléatoire. Un voyage Cadix‑Vera Cruz,
de 4300 miles, durait en moyenne 75 jours, avec des extrêmes de 55 et 101 jours.

Les voyages de retour vers Cadix étaient plus difficiles, plus longs, plus chanceux, plus coûteux et plus fatigants pour les hommes. Ainsi, le voyage de retour de Vera Cruz à Cadix prenait en moyenne 128 jours, soit environ 50 % de plus que le voyage aller.

Au fil des siècles, à l'aller comme au retour, la vitesse des convois n'a pas augmenté. La rotation des navires a été plutôt plus lente, du fait des attentes dans les ports et des contraintes de la navigation en convois.

II faut aussi tenir compte des temps d'attente nécessaires pour décharger et vendre les marchandises européennes et pour acheter et charger les produits coloniaux. Compte tenu du caractère saisonnier des alizés, si l'on rate la bonne période de départ pour le retour, on est obligé d'attendre la période suivante et on perd un an. Certaines relations étaient ainsi plus risquées que d'autres. L'aller et retour Angleterre‑Virginie se bouclait facilement en moins d'un an. L'aller et retour Cadix‑Vera Cruz était d'une durée plus aléatoire.

Les pertes en mer sur les lignes de l'Amérique centrale, sont estimées à
6 ou 7 % des mouvements, dont 80 % pour les risques de mer et 20 % pour les risques de guerre. Ce taux de pertes atteint 15 % sur la route de l'Inde et de la Chine.

Pour ces bateaux "longs courriers", le poids moteur est significatif. Le poids moteur est le poids d'un homme, de ses vivres et de son eau potable, pour la durée prévisible de la traversée. Ainsi, pour un voyage d'une durée estimée de 4 mois, le poids moteur d'un homme est de 500 kg. Pour un voyage de 8 mois, ce poids est de 850 kg. Ce chargement obligatoire peut représenter, sur ces distances, jusqu'à 10 ou 15 % de la capa­cité de chargement totale. Christophe Colomb, pour un voyage de découvertes d'une durée prévisible de deux ans, avait ainsi un poids moteur de 1 300 kg par marin. Vasco de Gama, pour un voyage de trois ans avait un poids moteur de 2 000 kg par homme. A ce stade, il n'y a plus de place pour la charge utile payante (Chaunu).

Au-delà d'une certaine distance, par exemple pour aller au Pérou par le Cap Horn, les frais de voyage coûtent très cher. La durée augmente, le poids moteur augmente et la charge utile diminue.

Pour des voyages de plusieurs mois, il fallait aussi compter sur les maladies et la mortalité des marins. L'équipage pouvait ainsi diminuer de 20 % pour un voyage aller et retour de deux ans, et de 30 % pour un voyage de trois ans.

La navigation vers le Pérou

Dans les premiers temps de la Carrera de Indias, l'accès au Pérou se faisait par des transports combinés : traversée terrestre de l'isthme, de Puerto Bello à Panama, pratiquement à l'emplacement exact du futur canal, puis reprise du transport maritime sur la "mer du sud" entre Panama et Callao, l'avant‑port de Lima.

Assez rapidement, les navigateurs, malouins entre autres, s'efforcèrent d'utiliser une route maritime directe, sans rupture de charge, c'est-à-dire la route du Cap Horn. Ceci représentait un voyage aller et retour de quelque
25 000 miles, soit quelque 40 000 kilomètres ! Après divers essais, les marins décidèrent d'éviter le détroit de Magellan, au profit du grand tour par le Cap Horn. Le détroit de Magellan était plutôt moins dangereux, mais la navigation à voile y était compliquée et les risques de blocage plus grands. Les bateaux devaient alors hiverner dans quelque anse naturelle qu'ils pou­vaient trouver. Ceci permettait aux équipages de se reposer et de trouver des vivres frais, mais cet hivernage faisait perdre quelques mois. Le détour par le Cap Horn était plus difficile à cause des vents, mais on ne risquait pas d'être bloqué. Les bateaux organisaient leur programme de manière à contourner le Cap Horn pendant l'été austral, de manière à profiter des journées de très long ensoleillement.

Finalement, après diverses expériences, les bateaux prirent l'habitude de passer par le Cap Horn, en faisant escale aux Canaries, puis sur la côte du Brésil et enfin au port de Concepcion au Chili, un peu au sud de Valparaiso, avant de s'arrêter à Callao. Ce voyage durait en moyenne 218 jours à l'aller, avec de fortes variations, et 177 jours au retour, avec également de fortes variations. Les vents étaient plus favorables au retour. Sur ces temps de parcours, il faut rappeler que la flotte anglaise mit un mois pour rejoindre les Iles Falkland, lors de la guerre des Malouines en 1982.

Une des principales difficultés de ces longs périples était le risque de scorbut, qui apparaissait assez régulièrement après un mois de mer. Il était donc indispensable de relâcher régulièrement dans un port pour reprendre des vivres frais et de l'eau fraîche.

La navigation interlope

Compte tenu de la richesse des colonies espagnoles en Amérique centrale, la Carrera de Indias était très convoitée par les puissances étrangères. Or l'Espagne était de moins en moins capable de défendre ses colonies et son monopole contre les agressions militaires des autres pays et contre la flibuste. Cette situation entraînait un affaiblissement du monopole. Ceci permit le développement d'un commerce de contrebande au voisinage des côtes mexicaines, comme au voisinage des côtes espagnoles. C'était le commerce interlope. Les Anglais, les Hollandais et les Français avaient ainsi un accès direct au trésor américain.

Quelques définitions du mot interlope :

‑ Dictionnaire Hachette, fin XXe siècle : "Navire marchand qui trafique en fraude"

‑ Larousse, fin XIXe siècle : "Navire marchand qui trafique en fraude dans les pays concédés à une compagnie de commerce ou dans les colonies d'une autre nation que la sienne"

‑ Encyclopédie de Diderot, fin XVIIIe siècle : "C'est celui qui empiète sur les privilèges d'une compagnie de marchands, en faisant sans autorité le même commerce qu'eux. On les appelle aussi aventuriers () Quoique très lucratif, c'est une vraie contrebande, dont les risques sont grands () Les Français et les Hollandais ont aussi quelques interlopes, mais en beaucoup moins grand nombre que les Anglais, qui, malgré les périls, font par ce commerce des profits immenses"

Les métaux précieux

Ce fut surtout "l'affaire de tous les temps", pendant les trois siècles étudiés. Les Européens intervenant sur ces affaires "ne pensaient qu'à ça".

Les études faites ont permis d'estimer à 17 000 tonnes d'argent métal et à 181 tonnes d'or métal les quantités de ces deux métaux contrôlées à Séville entre 1503 et 1660, soit en moyenne 1 tonne d'or et 100 tonnes d'argent par an.

Jusque vers 1650, le Pérou produisait plus d'argent que le Mexique. A partir de 1650, la courbe s'est inversée, la production péruvienne s'est stabilisée à un petit niveau et la production mexicaine est devenue 5 fois plus élevée en 1750 et 10 fois plus élevée en 1800 que les productions péruviennes correspondantes (Braudel).

Au début, il suffisait de piller l'or et l'argent utilisés pour la décoration et accumulés par les Indiens depuis quelque mille ans au Mexique et au Pérou. "Le Pérou, c'est l'argent" ! Ce fut chose faite en quelques années. Ensuite, les Espagnols demandèrent aux Mexicains et aux Péruviens de produire ces métaux suivant les procédés ancestraux. Enfin, on introduisit une technique allemande, utilisant la formation d'amalgame avec du mercure... Au Pérou, pour extraire l'argent de la mine de Potosi, aujourd'hui en Bolivie à 4000 mètres d'altitude, on remplaça le mercure espagnol par du mercure provenant de la mine péruvienne de Huancavelica. Les conditions de travail de cette mine souterraine étaient particulièrement atroces. Les autorités péruviennes prélevaient une taxe de 20 % sur la production d'argent.

L'argent, métal précieux, représentait 30 à 40 % de la valeur des frets de retour en provenance de la zone des Caraïbes, pour 70 à 60 % de matières coloniales, appelées le fruit des Indes. Mais l'argent métal représentait 98 % du fret de retour en provenance des mers du Pérou, qui ne produisait aucun autre produit susceptible d'être revendu en Europe.

Ces impressionnantes quantités d'argent ‑ 100 tonnes par an ‑ prenaient des formes diverses :

‑ soit de l'argent métallique, raffiné, en barre ou barrette ou autres noms. La détermination du poids, du titre et de la pureté posait problème ;

‑ soit de l'argent monnayé, frappé par les Hôtels de monnaies péruviens et dont la valeur faciale était plus élevée que le coût matière ;

‑ soit de l'argent clandestin.

Il était généralement admis que la plus-value se faisait sur l'argent.

Cet argent transitait ensuite pour l'essentiel par Cadix, qui prélevait au passage des taxes de 4 à 8 %. Ces taxes, et bien d'autres raisons, incitaient les intéressés à faire de la contrebande, soit par débarquement dans des ports moins surveillés, soit par débarquement au large, bord à bord, au profit d'autres bateaux amis. La dissimulation était réputée importante.

Une partie de cet argent était négociée sur place, à Cadix, par des arbitrages variés, contre d'autres marchandises ou contre des monnaies utilisables.

De Cadix, le reste de cet argent reprenait sa route vers les principaux ports européens. Pour ce qui concerne l'argent de Cadix destiné à la France, il semble que Saint-Malo ait absorbé une bonne partie du trafic disponible. Le reste allait à Amsterdam ou à Gênes, via Marseille. Selon les guerres, la route de la Manche et de la Mer du Nord pouvait être plus dangereuse, et donc moins utilisée, que la route de la Méditerranée.

L'argent monnayé était utilisé tel quel comme moyen de paiement, ou échangé contre d'autres pièces de monnaie utilisables localement.

Pour l'argent non monnayé, c'est à dire l'argent métal, il est étonnant de constater que sa principale utilisation était d'en faire de la monnaie et que les principaux clients étaient les États souverains, qui avaient le privilège de battre monnaie. Ainsi, le client principal de l'argent métal, non encore monnayé, arrivant à Saint-Malo, était l'Hôtel des Monnaies de Rennes. L'argent métal était payé au cours fixé par le Roi. Les délais de paiement étaient incertains. C'est alors que la boucle était bouclée et que l'on pouvait établir les comptes définitifs. Il avait fallu attendre parfois trois ou quatre ans. Parfois, les négociants mettaient en concurrence les différents Hôtels des Monnaies de France. Mais l'État était toujours acheteur car il avait besoin d'argent monnaie pour son budget. L'État gagnait encore de l'argent par la valeur faciale de la monnaie frappée, ayant cours forcé, valeur supérieure à son prix de revient. Ainsi ce produit, symbole d'un capitalisme naissant, essentiellement individuel, terminait sa carrière internationale dans les caisses d'un monopole d'État.

Comme le Trésor Public français payait l'argent métal moins cher que les États étrangers, les négociants avaient aussi tendance à vendre leur argent métal hors de France. "En 1680, les frappes monétaires totales, en France, étaient largement inférieures aux retours de métal précieux revenant aux Français à Cadix" (Lespagnol). Au XVIIIe siècle, Marseille profite d'un trafic plus important par la voie de la Méditerranée, lorsque la voie de la Manche devient trop dangereuse. De Marseille, l'argent métal repart à Paris, à Lyon ou à Genève, ou au Levant, ce qui permet de payer les épices.

Ce transfert physique de l'argent, métal ou monnayé, à grande distance avait un coût élevé, mais il était bien maîtrisé.

Mais ces mouvements d'argent étaient souvent remplacés par des mouvements de lettres de change, beaucoup plus faciles à organiser. Ainsi, "au-delà de 1720, le circuit de remise par lettres (de change) Marseille-Paris s'affirmera comme la voie royale permettant aux Malouins de récupérer l'essentiel des fonds provenant de la vente des piastres qu'ils faisaient passer à grande échelle de Cadix à Marseille" (Lespagnol).

En pratique, les mouvements de fonds par lettres de change étaient d'un montant très supérieur au montant des mouvements d'argent en espèces métalliques. Ces lettres de change étaient transférables par endossement. Elles étaient également escomptables. De fait, tous les négociants de Cadix avaient un banquier à Paris.

A noter que l'utilisation de l'argent métal pour faire de l'argenterie était marginale par rapport aux quantités disponibles.

Quelques précisions sur le tonnage des bateaux

Que voulait-on exprimer quand on parlait de bateaux ayant une capacité de 300 à 500 tonneaux ?

A l'origine, les capacités de transport des bateaux étaient exprimées en tonneaux, par analogie aux tonneaux de vin ou d'huile que l'on pouvait loger dans les cales. Puis, le tonneau devint une unité de volume commune pour tous les marins. Il valait 100 pieds cubes, soit 2,83 mètres cubes. Il s'agissait là de la capacité utile du navire, de la capacité commerciale. Ainsi un bateau de 500 tonneaux avait une capacité utile de 1400 m3.

On peut retenir les correspondances suivantes pour les poids : tonnage net ou utile + tonnage lège ou vide = tonnage brut ou total = déplacement en lourd multiplié par densité de l'eau. Sur les navires de cette époque, on comptait
1 tonne de charge utile pour 1 tonne de poids à vide.

Représentation d'un vaisseau de commerce

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Cette représentation d'un vaisseau au commerce est due à Adrien Manglard (1695‑1760) peintre et graveur, maître de Joseph Vernet. Ce navire est à rapprocher des exemples donnés précédemment et attribués à J. Jouve. Le bâtiment semble d'une importance un peu moindre 200 à 250 tonneaux et comporte également deux ponts, gaillards d'avant et d'arrière. Le fronteau de poulaine est bien visible, ii est percé de deux sabords mais la représentation de la proue est incorrecte, comment le fronteau peut‑il se raccorder avec la muraille, compte tenu de l'absence de plate‑forme de poulaine ? Autres indications critiquables, l'emplacement des porte‑haubans, bien trop sur l'arrière et l'ouverture des deux sabords du gaillard d'arrière ne correspond pas au niveau du deuxième pont.

Le gréement n'appelle pas d'observations particulières, l'on retiendra la disparition du mâtereau de beaupré remplacé par un bout‑dehors ou bâton de foc.

Malgré mes critiques, cette gravure donne un bon exemple de l'aspect général d'un navire au commerce que j'aurais tendance à identifier comme étant de construction tout début XVIlle siècle et peut‑être étrangère.

Jean Boudriot

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12.2.8 - Cadix, port commercial au XVIIIe siècle

Rôle de Cadix

Au XVIIIe siècle, Cadix est le point de départ et d'arrivée de la navigation des Indes, entrepôt des produits de l'Europe et du Nouveau Monde. Cadix est avant tout la source européenne de métal blanc, cette manne américaine qui alimente les milieux d'affaires européens. Cadix, forte d'une population de
25 000 habitants, est un port en pleine maturité.

L'Espagne est alors dirigée par Charles III, 1759-1788, despote éclairé, qui réalisera un grand nombre de réformes économiques.

Cadix exploite son monopole espagnol contre Lisbonne qui dispose du monopole portugais. La concurrence entre ces deux ports est à l'avantage de Cadix. Ces deux ports sont en relations constantes avec les routes maritimes de l'Amérique atlantique, de l'Amérique pacifique par le cap Horn, de l'Afrique et de l'Asie extrême orientale par le cap de Bonne Espérance. Seules seront étudiées ici les relations entre Cadix et l'Amérique centrale. Il existe des monopoles analogues entre les ports, les navires et les colonies françaises, les ports, les navires et les colonies hollandaises...

Cadix est le port d'embarquement et de débarquement obligé de tous les navires. "Depuis 1717, la Casa de Contratacioñ, organe du monopole sévillan, était transférée à Cadix, c'est-à-dire que la ville, en conflit depuis tant d'années avec Séville, devenait enfin le port unique des Indes" (Braudel). La Casa de Contratacioñ était le lieu officiel d'enregistrement des navires et des marchandises.

Jamais l'Espagne, même au sommet de sa splendeur, ne fut en mesure d'assurer seule la mise en valeur et l'approvisionnement de l'immense empire saisi par la Conquista dans la première moitié du XVIe siècle (Lespagnol). L'économie espagnole était incapable de satisfaire à elle seule la demande considérable et diversifiée provenant de cet empire, aux dimensions d'un continent, pour les produits manufacturés du moins (Lespagnol). Pour des raisons géoclimatiques, l'industrie espagnole était incapable de fournir aux marchés américains un produit aussi essentiel et demandé que la toile (Lespagnol).

L'approvisionnement de Cadix en marchandises européennes

A la fin du XVIIe siècle, les marchandises européennes expédiées à Cadix provenaient de France pour 39 %, de Gênes pour 17 %, d'Angleterre pour 14 %, des Provinces-Unies pour 12 %, de Flandre pour 6 %, de Hambourg pour 5 % et d'Espagne pour 5 %.

Les marchandises européennes arrivaient à Cadix principalement par des bateaux assurant le cabotage sur les deux grandes voies maritimes desservant Cadix : la voie atlantique, avec Nantes, Amsterdam, Londres, Hambourg et la voie méditerranéenne, avec Marseille, Naples et l'Orient. Les navires venant de la Baltique, de la Manche et de l'Atlantique, ou venant de la Méditerranée, apportaient à Cadix les produits manufacturés, essentiellement textiles, qui gagnaient l'Amérique. Ces mêmes bâtiments rapportaient vers leurs ports d'attache les produits des Indes. "Les nouvelles d'Amsterdam sont le thermomètre de la politique d'Europe" (Barthélemy Fornier, 1778).

A titre d'exemple, les transports pour livrer une marchandise de Toulouse à Cadix représentaient 15 jours de charrette entre Toulouse et Marseille, puis 15 autres jours entre Marseille et Cadix. Le transport aller entre Saint-Malo et Cadix durait en moyenne 17 jours. Le transport de retour durait en moyenne 23 jours, avec une fourchette de 17 à 35 jours. Les produits devaient être livrés à Cadix avant le 31 octobre. Les frais de transport terrestre étaient à la charge du producteur continental. Les frais d'assurances et de fret maritime depuis le port d'embarquement jusqu'à Cadix étaient à la charge du négociant de Cadix.

Cadix vit au rythme des expéditions vers les Indes, qui ont lieu entre octobre et février. Le retour des vaisseaux, avec le métal blanc et les fruits des Indes, se fait à la même époque. La vie caditaine est au grand calme entre avril et septembre.

Le trafic entre Cadix et l'Amérique centrale est de l'ordre d'une centaine de bateaux par an. Les bateaux utilisés sont de types et de tonnages très variés. Le tonnage des bateaux est de l'ordre de 400 tonneaux, avec des valeurs extrêmes de 100 à 1100 tonneaux. La valeur de chaque bateau, au retour des Indes occidentales, chargement compris, est estimée à quelques millions de piastres, dans la fourchette de 3 à 15 millions de piastres. Les bateaux naviguent en convois, c'est le système des flottes, ou isolément, c'est le système du registre.

Par le jeu des monopoles octroyés par le souverain, pratique déjà fréquente à cette époque, les diverses activités étaient assez rigoureusement réparties. Il convient de distinguer les activités maritimes, les activités terrestres et les activités d'interface.

Les armateurs

Le transport maritime, et son corollaire le commerce outre-mer, était réservé aux Espagnols, ou aux sociétés espagnoles ou aux sociétés dont les capitaux étaient en majorité espagnols, ou aux sociétés dont les Espagnols étaient des prête-noms. Seuls, ces armateurs avaient le droit d'affréter des bateaux, de charger les marchandises européennes, d'expédier bateaux et cargaisons vers les colonies espagnoles de l'Amérique centrale, d'y faire vendre les marchandises européennes par leur correspondants locaux appelés commissionnaires, de réemployer les produits de ces ventes pour acheter des produits coloniaux, de les rapatrier à Cadix et enfin de les revendre à Cadix à qui vou­lait bien les acheter. Il faut préciser que ces voyages aller et retour avaient une durée comprise entre une et deux années pour la côte Atlantique et comprise entre deux et trois années pour la côte Pacifique. Il fallait tenir compte des temps d'attente pour vendre et acheter sur la côte américaine, de la nécessité de reformer des convois pour le retour et, évidemment, des vents favorables pour la navigation vers l'Europe.

Les négociants européens

En face, les négociants européens, dûment autorisés par le Roi, avaient la responsabilité de faire venir à Cadix toutes espèces de marchandises susceptibles d'être vendues en Amérique, de les y entreposer en attendant le départ des convois de bateaux lorsque les alizés étaient favorables aux transports Est-Ouest. De même, ces négociants européens étaient tout naturellement bien placés pour racheter aux sociétés espagnoles les produits coloniaux, qu'on appelait les fruits des Indes, et pour les revendre en Europe par le moyen de leurs propres réseaux commerciaux. La société Fornier de Cadix faisait partie de cette deuxième catégorie d'agents économiques. Il y avait alors à Cadix quelque quatre-vingts sociétés françaises ayant la même activité, sans compter les autres sociétés étrangères concurrentes, dont le nombre n'est pas connu. La société Fornier était classée dans les dix premières des sociétés françaises et jouissait d'une bonne réputation. Il faut noter que la moitié environ des négociants français de Cadix venait du quart sud-est de la France. Ceci explique le rôle prépondérant de Marseille sur la côte méditerranéenne.

A l'interface entre les armateurs et les négociants, on trouvait diverses activités fort importantes.

Les échanges d'informations

D'abord, les échanges d'informations. Les capitaines des bateaux et les commissionnaires étaient les seules personnes susceptibles de rapprocher les informations sur l'offre et les informations sur la demande, dans les deux sens, puisqu'il y avait un double courant d'échanges. Ces informations concernaient les produits, les variétés, les qualités, les quantités, les prix, les conditions de paiement, pour les produits européens vendus en Amérique. Mais ces mêmes capitaines repartaient vers l'Amérique avec des informations analogues concernant les fruits des Indes susceptibles d'intéresser les négociants et les clients européens. Il n'y avait évidemment à cette époque aucun autre moyen de communications entre les deux rives de l'Atlantique. Ce n'est que vers 1764, que des lignes mensuelles de bateaux furent établies entre Cadix, La Havane et Puerto Rico, et des lignes bimensuelles avec le Rio de la Plata (Braudel).

Ces informations commerciales étaient souvent empreintes d'une certaine subjectivité. "Chaque commissionnaire indiquait son assortiment, selon son goût, qui s'avérait parfois rien moins que douteux".

Les échanges d'informations portaient aussi sur les mouvements de bateaux et de personnes. C'était là le seul moyen d'avoir des nouvelles des autres bateaux, récemment partis de Cadix ou prochainement attendus à Cadix, ou pour avoir des nouvelles des marins ou des correspondants installés en Amérique centrale.

Les consignataires

Les producteurs européens avaient besoin d'intermédiaires à Cadix pour traiter leurs produits. Il fallait en effet suivre ces produits, les réceptionner à l'arrivée, les entreposer, trouver un affrètement, délivrer un connaissement, assurer les marchandises, faire les démarches administratives auprès des autorités espagnoles. Toutes ces opérations avaient un prix, variant de 0,5 à 1 ou 1,5 % du prix des marchandises. Toutes ces opérations étaient également sources de tricheries variées dont il fallait tenir compte. Bien entendu, des opérations analogues étaient nécessaires pour les produits coloniaux revenant d'Amérique centrale.

Ces consignataires étaient en quelque sorte des transitaires.

Les commissionnaires

Il fallait aussi vendre ces marchandises. A un moment donné, ces produits européens changeaient de propriétaires. Ces opérations pouvaient se faire directement à Cadix entre négociants. Mais, pour les ventes faites en Amérique centrale, ainsi que pour l'achat de produits coloniaux, il fallait des spécialistes. Les commissionnaires étaient en quelque sorte des agents commerciaux. Certains faisaient la navette entre les deux continents avec les marchandises embarquées. D'autres restaient aux colonies à poste fixe. Ces commissionnaires travaillaient aussi à la commission. Les taux de ces commissions étaient de l'ordre de 1 à 2 % du prix des produits.

Les méthodes de vente

A chaque stade, le négociant pouvait soit acheter pour son propre compte, contre paiement immédiat ou à terme, soit prendre en charge la marchandise comme commissionnaire. "A Cadix, les marchandises exportées depuis l'Europe manufacturière changeaient de mains et de pavillon, changement réel s'il y avait vente effective à un marchand espagnol, changement formel, le plus souvent, s'il y avait vente fictive à un commissionnaire espagnol pour contourner la Loi des Indes, loi réservant aux seuls Espagnols le droit de faire du commerce avec les Indes occidentales (Lespagnol). Dans ce deuxième cas, le négociant européen conservait le risque du propriétaire. Tout ceci se faisait dans un contexte d'illégalité, de fraude et de contrebande généralisée, contexte qui caractérisait le commerce de Cadix dans la seconde moitié du XVIIe siècle (Lespagnol) . En pratique, on trouvait quatre types de ventes :

1 ‑ Les ventes directes, soit sur le marché espagnol ou andalou, soit à des confrères de Cadix, qui souhaitaient constituer des cargaisons assorties. Cette méthode comportait peu de risques et permettait une rotation rapide de l'argent.

2 ‑ Les ventes en consignation (nous dirions aujourd'hui ventes à la commission) : les négociants expédiaient leurs marchandises pour leur compte propre sur les navires de la Carrera de Indias. Ces marchandises restaient la propriété du négociant européen jusqu'à leur vente effective au Mexique. Ce négociant supportait donc les risques du voyage : trahison possible du commissionnaire espagnol, avaries, naufrage, capture par flibustier, capture par flotte ennemie, confiscation par les autorités mexicaines pour commerce illégal. Tout ceci conduisait à préférer les voyages en convois, plus économiques que le paiement de primes d'assurances. Le négociant supportait également le risque d'une mauvaise commercialisation au Mexique: concurrence, inadéquation entre l'offre et la demande, engorgement des marchés, retards dans les opérations.

Cette forme de vente était illégale, car contraire à la Loi des Indes qui prohibait totalement le commerce des étrangers en Amérique. Elle prenait la forme de vente fictive à des personnes ou à des sociétés espagnoles. Cette méthode comportait un risque supplémentaire, car, étant illégale, elle excluait tous recours contentieux devant les tribunaux en cas de difficultés. Par contre, cette méthode a permis de développer le volume des ventes à un niveau très supérieur à celui que le commerce espagnol pouvait faire tout seul.

3 ‑ Les sociétés de navires en participation, forme de partnership. Rapidement, pour faire des affaires à plus grande échelle, les professionnels du marché ont entrepris de réaliser des opérations combinées et intégrées. Il s'agissait de réaliser des opérations à l'échelle d'un bateau entier. On procédait de la façon suivante :

- mise en place des statuts de l'opération, valables en général pour une opération unique, aller et retour compris

- achat du bateau, neuf ou d'occasion, au prix du marché, avec son gréement, ses voiles et cordages, ses canons pour son autodéfense, son équipage et les vivres pour plusieurs mois. A titre d'exemple, un navire de 500 tonneaux, d'une longueur de 100 à 120 pieds, soit 30 à 40 mètres, nécessitant un équipage de 150 marins, pouvait coûter 100 000 à 150 000 livres tournois en ordre de marche. Evidemment, ces données comportaient des variantes. Le bateau était revendu en fin d'opération ;

- achat de la marchandise. Les marchandises ainsi embarquées par les opérateurs s'appelaient les emplettes. Il y avait principalement des produits textiles, considérés comme une marchandise de luxe. Ces bateaux étaient de véritables bazars flottants. Cette opération intégrée avait un coût, appelé la "mise hors". Celui-ci atteignait facilement le million de LT. Le contenu coûtait beaucoup plus cher que le contenant ;

Problème de la pacotille

Tout le monde voulait faire du négoce, y compris le capitaine, les officiers et les membres de l'équipage. Chacun achetait pour son compte et pour ses amis des marchandises qu'il revendait au Mexique ou au Pérou, puis partageait les produits de cette vente avec ses amis. Ce personnel ne payait aucun prix pour le fret et conservait à l'arrivée le tiers ou la moitié des bénéfices de l'opération. Ce droit de pacotille était entré dans les mœurs. On ne pouvait plus l'éviter. Ces pacotilles pouvaient représenter jusqu'à 10 % du montant de l'opération complète. Ces pratiques étaient tolérées car elles incitaient les membres de l'équipage à faire leur devoir avec plus de zèle et de fidélité. C'était, avant l'heure, une forme de prime d'intéressement aux résultats. Bien entendu, la même chose se passait au voyage de retour. On observait une concurrence souvent difficile entre les ventes de pacotilles et les ventes des emplettes. Les marins avaient tendance à vendre leurs pacotilles en premier et sans beaucoup de soins. Il en résultait un écrémage du marché et une baisse des prix. II était très difficile de les discipliner et de leur demander d'attendre leur tour.

Le mot de pacotille a peut-être eu d'autres significations au cours des siècles écoulés. Il est possible qu'il ait aussi représenté des lots de marchandises, formant un envoi unitaire, expédiés par les négociants eux-mêmes vers l'Amérique.

4 ‑ Le financement des opérations. Au début, ces opérations étaient financées par les professionnels eux-mêmes, négociants, armateurs. Les participants, peu nombreux, organisés en forme de tour de table, apportaient les capitaux nécessaires. Ils recevaient en échange des parts de sociétés de 10 000 ou 100 000 LT. Ces parts étaient négociables par endossement. Ces montages financiers, relativement compliqués pour l'époque, avaient été mis au point par des banquiers génois. Bien entendu, les prêteurs se recrutaient tout naturellement parmi les négociants. Ainsi, entre 1768 et 1786, la société Fornier a participé à 84 tours de table.

Avec les fonds rassemblés, on finançait la "mise hors". Puis, les produits européens étaient vendus en Amérique, le mieux possible, par les soins du commissionnaire embarqué ou par le capitaine du navire qui était souvent le chef vendeur de l'opération. Les produits de la vente pouvaient alors être soit rapatriés par le prochain bateau, risque simple, soit réemployés pour acheter des produits coloniaux, rapatriés et revendus à Cadix, risque double. Le bateau était également revendu. C'est en principe à ce moment là que l'opération pouvait être dénouée et que le bénéfice pouvait être calculé et distribué.

5 ‑ Les prêts à la grosse. Plus tard, et plus particulièrement au XVIIIe siècle, probablement lorsque les opérations devenaient moins rémunératrices, il est apparu que les promoteurs de l'opération pouvaient gagner plus d'argent en travaillant avec moins de fonds propres et davantage d'argent emprunté. Il s'agissait alors de trouver des "intéressés", disposés à investir des sommes de toutes importances en échange de l'espoir d'un gain fixe et élevé au retour, mais avec le risque d'une perte totale. C'est cette ouverture vers un public de non-professionnels que l'on a appelée le "prêt à la grosse aventure" ou encore le "prêt à la grosse". On se rapprochait d'un capitalisme populaire. Les promoteurs de l'opération compensaient les moindres dividendes et les plus grands risques par des commissions garanties pour leurs peines et soins. Ces commissions, qu'on appellerait aujourd'hui des frais de gestion, pouvaient être de l'ordre de 1 à 2 % ad valorem, à l'aller et au retour. Enfin, ces mêmes promoteurs trouvaient un intérêt secondaire dans ces opérations par les possibilités d'emplois qu'elles offraient à leurs enfants et à leurs amis.

Dans les opérations comptables, il fallait prendre en compte les frais de toute nature : les commissions versées aux uns et aux autres, les frais d'assurances, les taxes diverses, qui pouvaient atteindre 15 à 20 % du montant des produits reçus, les frais de magasinage... On imagine aussi les risques de fraude ou de triche qui pouvaient exister dans ce type d'opérations et dont il fallait tenir compte. De même, les valeurs déclarées pour les marchandises étaient très souvent sous-évaluées dans la mesure où leur montant servait d'assiette à toute une série de taxes, commissions, primes d'assurances...

Ces diverses dépenses étaient forfaitairement regroupées dans ce qu'il était convenu d'appeler la prime. Le montant de la prime dépendait de la destination, de la qualité du bateau, de l'époque de l'expédition, du risque de guerre, de l'étendue du risque, simple ou double. Le risque était simple s'il ne portait que sur la vente des marchandises européennes. Il était double s'il portait en plus sur l'achat et la vente des marchandises tropicales. Pour des voyages au départ de Cadix et pour des risques doubles, ces primes étaient de l'ordre de 20 à 23 % pour des destinations comme La Havane ou l'Amérique centrale, avec un retour prévu en moins d'un an. Elles étaient de l'ordre de 28 à 30 % pour Buenos Aires avec un retour prévu en moins de deux ans. Elles atteignaient 30 à 35 % pour le Pérou avec un retour prévu en moins de trois ans. En période de guerre, ces primes pouvaient être fortement majorées.

Ces opérations de "prêts à la grosse" semblaient bien au point à l'époque des Fornier, mais elles avaient l'inconvénient "d'enclouer les fonds" pour une très longue période.

Par une lettre du 21 mars 1772, Barthélemy écrit : "Le commerce de Cadix dont vous nous demandez information consiste à prêter aux Espagnols qui font le commerce aux Indes et qu'on désigne par prêt de grosse : celui à qui l'on prête paye un intérêt de 18 à 30 % et on donne le nom de prime à cet intérêt, au moyen duquel le prêteur court le risque de la mer, d'aller et retour, sur le vaisseau auquel on prête et, après le retour, le débiteur paye le capital et prime. L'intérêt ou prime est plus ou moins fort suivant la partie des Indes dans laquelle le débiteur va faire son voyage. L'époque commune des voyages, séjour aux Indes et retour à Cadix est à peu près de quinze mois, et il arrive très souvent qu'en moins d'une année le prêteur est remboursé de son capital et de sa prime. Ceux qui ne veulent pas courir le risque de mer trouvent facilement à Cadix à faire assurer leur intérêt moyennant 7 à 8 % plus ou moins et, quoique l'intérêt ou prime soit par là réduit, il reste toujours au prêteur net 10 à 12 %".

La rentabilité de ces opérations

Dans les premiers temps de la Carrera de Indias, la rentabilité des opérations, prises isolément, au niveau d'un navire entier ou au niveau d'une cargaison partielle, était spectaculaire. On évoquait des retours représentant 3 ou 4 fois la mise initiale, des profits de 300 % ou 400 %. Ces marges bénéficiaires tenaient principalement à la dénivellation des prix entre le marché européen et le marché d'Amérique centrale. Ces valeurs étonnantes sont restées présentes dans l'esprit des gens et dans l'imagination populaire, même si la réalité était quelque peu différente.

Cette réalité était difficile à saisir. D'abord, les cycles des opérations étaient longs. Ils duraient au minimum une année et souvent deux ou trois années. Ensuite, il fallait prendre en compte tous les frais engagés, sans oublier les vols, les avaries de marchandises et autres incidents désagréables. Puis, il fallait considérer les opérations mal conduites, c'est-à-dire pour lesquelles le vendeur avait acheté trop cher les produits manufacturés et les avait mal valorisés à l'arrivée en Amérique : affaire de conjoncture, de déséquilibre momentané entre l'offre et la demande, problème de mode... Ces opérations se terminaient avec des pertes parfois élevées. Enfin, il y avait aussi les cas de sinistre total, par naufrage ou piratage. Sans oublier les faillites de tel ou tel intervenant.

Tous comptes faits, on obtenait deux opérations réussies pour un échec.

De plus, au fil des temps, ces opérations sont devenues de moins en moins rémunératrices, peut-être simplement parce que les écarts de prix entre les deux parties de l'Atlantique s'étaient atténués.

Ainsi, au XVIIe siècle, on évoquait des rendements moyens de 100 % par opération réussie, avec une durée moyenne d'immobilisation des capitaux de deux années. Mais il fallait aussi tenir compte des opérations perdues.

Ainsi, pendant la deuxième moitié du XVIIIe siècle, période pendant laquelle les Fornier de Cadix exploitaient leur société, les rendements moyens par année d'immobilisation des capitaux concernés pouvaient être de l'ordre de 5 à 10 %.

S'agissant de la Compagnie des Indes Orientales Néerlandaise, Braudel écrit : "Des bilans qui ont été établis, ce qui ressort, pour notre plus grande surprise, c'est la modicité des profits durant le siècle des transactions faciles, le XVIIe siècle".

12.2.9 - Bibliographie

"Une maison de commerce nîmoise au XVIIIe siècle" - Mémoire de maîtrise d'Histoire moderne, par Madame Danielle Fabre‑Bertrand, sous la direction du Professeur Dermigny, Université de Montpellier, 1970.

"Une maison de commerce languedocienne à Cadix au XVIIIe siècle, Simon et Arnail Fornier et Cie"‑ Mémoire de maîtrise d'histoire moderne, par M. Robert Chamboredon, sous la direction du Professeur Dermigny, Université de Montpellier, 1971.

"La Maison Gilly ‑ Fornier à Cadix au XVIIIe siècle" ‑ Thèse de doctorat par M.Robert Chamboredon, sous la direction du Professeur Belassar, Université de Toulouse Le Mirail, 1995.

"Les Fornier de Clausonne, Archives d'une famille de négociants de Nîmes (XVIIe ‑ XIXe siècles)", par Madame Danielle Bertrand‑Fabre et Monsieur Robert Chamboredon, publié par le service éducatif des Archives départementales du Gard 1987.

"Protestants français au milieu du XIXe siècle", par André Encrevé, Labor et Fides, 1986.

"Les Protestants", par André Encrevé, Brauchesne, 1993.

"Notables protestants en France dans la première moitié du XIXe siècle", par Michel-Edmond Richard, aux Editions du Lys, 1996.

"La France protestante, histoire et lieux de mémoire", par Henri Dubief et Jacques Poujol, aux Editions Max Chaleil, 1992.

"Les filiations protestantes", par Eric Bungener, aux Editions familiales, 1996.

"Les jardins de l'époque classique en Languedoc méditerranéen" - Thèse de Catherine Duflos-Zwinghedau, Université de Provence Aix‑Marseille I, Professeur J.J. Gloton, 1984.

"Notes sur Gaspard Hilarion Fornier d'Albe", document non daté, envoyé par André de Rouville à Elisabeth de Clausonne.

"Souvenirs" de Blanche Silhol, née Clausonne, 1958.

"Conquête et Exploitation des Nouveaux Mondes au XVIe siècle", par Pierre Chaunu, PUF, 1969.

"Le temps du monde", par Fernand Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVe‑XVIlle siècle, Chez Armand Colin, 1979.

"Les Messieurs de Saint‑Malo, une élite négociante au temps de Louis XIV", par André Lespagnol, Presses Universitaires de Rennes, 1997.

"Le Navire marchand, ancien régime", par Jean Boudriot, disponible au Musée de la Marine.

12.2.10 - Les acteurs de ces récits

Un quatrième siècle d'histoire

Descendants de Jacques SEYDOUX et de Mathilde de CLAUSONNE

Sur 4 générations : 142 descendants

151 Jacques SEYDOUX (1870‑1929) ‑ Mathilde FORNIER de CLAUSONNE (1880‑1971)

1511 René SEYDOUX FORNIER de CLAUSONNE (1903‑1973) ‑ Geneviève SCHLUMBERGER (1910‑1993)

15111 Véronique SEYDOUX FORNIER de CLAUSONNE (1932) - Philippe ROSSILLON (1931‑1997)

151111 Kléber ROSSILLON (1955) ‑ Martine GALLAND‑BRZEZICKI (1962)

1511111 Marguerite ROSSILLON (1986)

1511112 Suzanne ROSSILLON (1988)

1511113 Geneviève ROSSILLON (1990)

1511114 Marius ROSSILLON (1992)

1511115 Lazare ROSSILLON (1994)

151112 Antonin ROSSILLON (1957‑1991) ‑ Maÿlis AUBERT (1958)

1511121 Clovis ROSSILLON (1991)

15112 Jérôme SEYDOUX FORNIER de CLAUSONNE (1934)

Hélène ZUMBIEHL (1938‑1989) ‑ Sophie DESSERTEAUX‑BESSIS (1950)

151121 Carlota SEYDOUX FORNIER de CLAUSONNE (1959) ‑ Jean‑Marie PAINVIN (1951)

1511211 Grégoire PAINVIN (1980)

1511212 Arthur PAINVIN (1982)

1511213 Rébecca PAINVIN (1986)

1511214 Conrad PAINVIN (1988)

1511215 Tristan PAINVIN (1994)

1511216 Oscar PAINVIN (1996)

151122 Henri SEYDOUX FORNIER de CLAUSONNE (1960) ‑ Valérie SCHLUMBERGER (1952)

1511221 Camille SEYDOUX FORNIER de CLAUSONNE (1982)

1511222 Léa SEYDOUX FORNIER de CLAUSONNE (1985)

151123 Alexis SEYDOUX FORNIER de CLAUSONNE (1964) ‑ Karine CHANAT (1967)

1511231 Paul SEYDOUX FORNIER de CLAUSONNE (1994)

151124 Ludovic SEYDOUX FORNIER de CLAUSONNE (1974)

151125 Jules SEYDOUX FORNIER de CLAUSONNE (1991)

15113 Nicolas SEYDOUX FORNIER de CLAUSONNE 1939) - Anne‑Marie CAHEN SALVADOR (1941)

151131 Pénélope SEYDOUX FORNIER de CLAUSONNE (1966)

151132 Sidonie SEYDOUX FORNIER de CLAUSONNE (1967) ‑ Laurent DUMAS (?)

15114 Michel SEYDOUX FORNIER de CLAUSONNE (1947) ‑Yolande NEGRONI (1943) ‑ Sophie VANDAMME (1956)

151141 Alfred SEYDOUX FORNIER de CLAUSONNE (1972)

151142 Julien SEYDOUX FORNIER de CLAUSONNE (1974)

151143 Sébastien SEYDOUX FORNIER de CLAUSONNE (1981)

151144 Juliette SEYDOUX FORNIER de CLAUSONNE (1988)

1512 François SEYDOUX FORNIER de CLAUSONNE (1905‑1981)

Béatrice THURNEYSSEN (1907‑1984)

15121 Liliane SEYDOUX FORNIER de CLAUSONNE (1932) ‑ Pierre PEUGEOT (1932)

151211 Thierry PEUGEOT (1957) ‑ Carme LAWTON (1963)

1512111 Rodolphe PEUGEOT (1992)

1512112 Emmanuel PEUGEOT (1994)

1512113 Alice PEUGEOT (1995)

151212 Pascaline PEUGEOT (1958) ‑ Olivier de DREUZY (1954)

1512121 Clémence de DREUZY (1992)

1512122 Baptiste de DREUZY (1994)

151213 Marie‑Hélène PEUGEOT (1960) ‑ Jérôme RONCORONI (1956)

1512131 Camille RONCORONI (1991)

1512132 Pauline RONCORONI (1993)

1512133 Marie RONCORONI (1996)

1512134 Antoine RONCORONI (1996)

151214 Xavier PEUGEOT (1964) ‑ Véronique BACOURT (1966)

1512141 Arthur PEUGEOT (1995)

1512142 Chloé PEUGEOT (?)

15122 Laurence SEYDOUX FORNIER de CLAUSONNE (1933) ‑ Daniel FRIES (1930)

151221 François FRIES (1958) ‑ Dominique BONNET (1959)

1512211 Constance FRIES (1993)

1512212 Antoine FRIES (1994)

1512213 Léopold FRIES (1997)

151222 Fabrice FRIES (1960) ‑ Fabrizia BENINI (1961)

151223 Charles FRIES (1962)

151224 Mathilde FRIES (1966) ‑ Olaf RAVIOT de SAINT‑ANTHOST (1960)

1512241 Gaspard RAVIOT de SAINT‑ANTHOST (1997)

15123 Jacques SEYDOUX FORNIER de CLAUSONNE (1936) ‑ Patricia MAUNOIR (1942)

151231 Justine SEYDOUX FORNIER de CLAUSONNE (1967)

Eric GERARD (?)

151232 Charlotte SEYDOUX FORNIER de CLAUSONNE (1968)

Charles‑Henri de JUGLART de LARDINIE (?)

151233 Balthazar SEYDOUX FORNIER de CLAUSONNE (1971)

151234 Aurélien SEYDOUX FORNIER de CLAUSONNE (1974)

151235 Cléa SEYDOUX FORNIER de CLAUSONNE (1980)

151236 Tigrane SEYDOUX FORNIER de CLAUSONNE (1984)

15124 Anne SEYDOUX FORNIER de CLAUSONNE (1940) ‑Tristan d'ALBIS (1938)

151241 Hippolyte d'ALBIS (1973)

151242 Marc‑Antoine d'ALBIS (1975)

15125 Yolande SEYDOUX de CLAUSONNE (1943) ‑ Louis RONCIN (1942)

151251 Géraldine RONCIN (1968) ‑ Christophe ERINE (?)

1512512 Louis RONCIN (1996)

151252 Dorothée RONCIN (1970) ‑ Nicolas VIGNALOU (1970)

151253 Julie RONCIN (1971)

151254 Sybille RONCIN (1975)
1513 Georgette SEYDOUX (1906‑1995) ‑ Philippe COSTE (1904‑1974)

15131 Jacques‑Henri COSTE (1928) ‑ Geneviève GRAND d'ESNON (1928‑1991)

151311 Emmanuel COSTE (1953) ‑ Bénédicte LECLERC de HAUTECLOCQUE (1957)

1513111 Raphaël COSTE (1985)

1513112 Philippe COSTE (1991)

151312 Elisabeth COSTE (1957) ‑ Bertrand MEUNIER (1956)

1513121 Marc‑Edouard MEUNIER (1983)

1513122 David MEUNIER (1985)

1513123 Charles MEUNIER (1988)

1513124 Clarisse MEUNIER (1995)

151313 Delphine COSTE (1962) ‑ Patrick DURAND‑SMET (1962)

1513131 Fleur DURAND‑SMET (1988)

1513132 Axel DURAND‑SMET (1989)

1513133 Xavier DURAND‑SMET (1992)

1513134 Béryl DURAND‑SMET (1994)

1513135 Ambroise DURAND‑SMET (1997)

151314 Olivier COSTE (1967) ‑ Mathilde HENRIOT (1968)

1513141 Laurène COSTE (1996)

15132 Roger COSTE (1930) ‑ Catherine BOISSONNAS (1937)

151321 Bertrand COSTE (1959) ‑ Laurence POMMEL (1965)

1513211 Pauline COSTE (1992)

1513212 Edouard COSTE (1994)

1513213 Emilie COSTE (1996)

151322 Stéphane COSTE (1961) ‑ Catherine KAUFMANN (1964)

1513221 Charlotte COSTE (1992)

1513222 Marine COSTE (1994)

1513223 Loraine COSTE (1997)

151323 Mathilde COSTE (1964) ‑ Rudy RALLIS (1957)

1513231 Odysséas RALLIS (1992)

1513232 Elvire RALLIS (1997)

15133 Hubert COSTE (1932) ‑ Michèle CRETEAU (1956) -Noëlle PERROT (1937)

151331 Agnès COSTE (1958) ‑ Gérard AUGUSTIN‑NORMAND (?)

151332 Florence COSTE (1959) ‑ Irka GROENENDIJK (?)

1513321 Milan GROENENDJIK (1988)

1513322 Léna GROENENDJIK (1991)

151333 Christine COSTE (1961) ‑ Christian PASQUALI (?)

1513331 Marie PASQUALI (1995)

1513332 Camille PASQUALI (1996)

151334 Sarah COSTE (1988)

151335 Conrad COSTE (1990)

15134 Mireille COSTE (1933) ‑ Guy RAOUL‑DUVAL (1922‑1982)

151341 Antoine RAOUL‑DUVAL (1955)

151342 Véronique RAOUL‑DUVAL (1957) ‑ John BRAZIER (1954)

1513421 Thomas BRAZIER (1985)

1513422 James BRAZIER (1986)

1513423 Aux BRAZIER (1990)

151343 Didier RAOUL‑DUVAL (1958‑1989)

151344 Philippe RAOUL‑DU VAL (1961‑1984)

151345 Juliette RAOUL‑DU VAL (1967) ‑ Patrice DIERICK (1955)

1513451 Eléonore DIECK (1995) ‑ Christophe DIERTCK (1997)

15135 Ysabel COSTE (1938‑1990) ‑ Miche! WIDMER (1933)

151351 François WIDMER (1963) ‑ Dominique LE CLERCQ de LANNOY (1963)

1513511 Marianne WIDMER (1993)

1513512 Nicolas WIDMER (1994)

151352 Patrick WIDMER (1965) ‑ Marion SERRA (1968)

151353 Henri WIDMER (1966)

151354 Laurence WIDMER (1969)

15136 Thierry COSTE (1942) ‑ Isabelle NOYER (1945)

151361 Bruno COSTE (1973)

151362 Vincent COSTE (1974)

151363 Xavier COSTE (1977)

151364 Cédric‑Olivier COSTE (1981)

1514 Roger SEYDOUX FORNIER de CLAUSONNE (1908‑1985) ‑ Jacqueline DOLL (1908‑1984)

15141 Eric SEYDOUX FORNIER de CLAUSONNE (1946) ‑ Marine DEVE (?)

151411 Amélie SEYDOUX FORNIER de CLAUSONNE (1972)

15142 Pierre SEYDOUX FORNIER de CLAUSONNE (1948) ‑ Anne‑Marie STOFFER (1947)

 

12.3 - Clausonne en confidence

Quelques points de repère

par ordre alphabétique

page

ABC de Clausonne

94

Bonne-maman Elisabeth et Bonne-maman Mathilde

95

Bon-papa François

107

Conversations

110

Cyrille Fabro

113

Devoirs de vacances

116

Fleurs

117

Guêpes

118

Guerre

120

Hommes

123

Jacques Seydoux

126

Joseph et Charlotte

127

Lessive

134

Magasin

136

Mistral, moustiques et les autres

137

Nîmes

143

Occupation

145

Occupations

146

Par cul

156

Toya

158

Usages

161

Vandalisme

169

Encore quelques millésimes de poids :

1953-1957-1963-1971-1986

173

12.3.1 - ABC de Clausonne

Pour bien comprendre le Clausonne que j'ai connu, bien connu, et beaucoup aimé, son rythme, son allure, ses difficultés, ses joies, une brève description des forces en présence est nécessaire.

Il y avait d'abord mon arrière‑grand‑mère qui dominait toute la communauté. A ses côtés, ses deux filles, Bonne‑maman Mathilde et tante Edith. Mais Bonne‑maman Elisabeth était, seule, l'autorité. A elles trois, elles constituaient la tribu des dames.

Il y avait la tribu du personnel domestique, tribu diligente, travailleuse, dévouée. Cette tribu était là d'abord pour Bonne‑maman Elisabeth. Leurs noms reviendront souvent dans ce récit : Joseph et Charlotte Barère, Joséphine Clos, Marcel et Cécile Corlay, Marcelle Cabassol, Andrée Corriger, Cyrille Fabro, Louis Leymarie, Cécile Nectoux.

Il y avait la tribu des hommes de la terre, les Méger, eux aussi compétents, travailleurs et dévoués. Eux aussi travaillaient d'abord pour mon arrière‑grand‑mère. C'était Monsieur et Madame Ernest Tronc, leur gendre Joseph Méger et leur petit‑fils Albin. Donc un édifice classique, avec au sommet de la hiérarchie, mon arrière‑grand‑mère, un peu en retrait ses deux filles et, à ses côtés, des hommes et des femmes qui travaillaient pour elle, avec dévouement et compétence, surtout en période de vacances quand la maison se remplissait.

De qui se remplissait‑elle ? De la tribu numéro quatre, celle des invités, c'est‑à‑dire essentiellement, des enfants et des petits‑enfants de Bonne‑maman Mathilde et donc de ma mère et de ses enfants.

Ma mère était un peu en porte-à-faux, mais nous, la tribu des enfants, le nez en l'air, les cheveux au vent ‑ à cette époque on en avait ‑ et "l'œil polisson" comme chantait Brassens, nous étions très à l'aise dans cette maison.

Et c'est là que la mécanique, pourtant bien huilée de cette espèce de petite cité grecque, tournait moins rond, grippait un peu. On était respectueux par discipline, sinon on était attrapé ou battu. On était là en vacances, en gros sept semaines par an, et donc on voulait jouer et s'amuser. Et il faut bien dire que dans cette demeure au rythme de vie très hiérarchisé et un peu "Ancien Régime", la tribu des mouflets ou des "petits du château" comme on nous appelait quelquefois, créait une royale pagaille.

Bref...

12.3.2 - Bonne-maman Elisabeth et Bonne-maman Mathilde

Que je les sépare ou que je les réunisse, peu importe : ces deux dames, mes deux grand‑mères, ont été l'âme de Clausonne.

De 1933 à 1971, année de la mort de Bonne‑maman Mathilde, mes souvenirs sont nombreux et j'ai plaisir à les évoquer.

Mon premier souvenir remonte à l'été 1933. Dans son "Journal", Bonne‑maman Elisabeth écrit qu'après la naissance de Mireille en juillet 1933, elle‑même et sa fille Mathilde sont passées par Saint‑Etienne pour faire connaissance de ma sœur et m'emmener à Clausonne en voiture.

J'ai un souvenir précis de cette visite et du voyage qui a suivi.

A déjeuner, sous le regard un peu inquiet de Bonne‑maman Mathilde, ma mère a posé devant moi une solide assiette de riz. J'ai tout mangé. Et nous sommes partis.

Bonne‑maman à cette époque possédait une Hotchkiss. Au volant, le chauffeur qui pouvait être Louis. A côté de lui, la femme de chambre Joséphine Clos, sévère, active et souriant peu. A l'arrière de la voiture, l'espace était grand car on disposait de quatre places, deux sur la banquette et deux sur des strapontins. Pour mes deux grand-mères et moi, c'était spacieux.

Le voyage jusqu'à Clausonne a été plus long et plus compliqué que prévu.

J'ai été malade comme un chien, vomissant le riz et tout le reste. On s'est arrêté plus d'une fois. Je me rappelle un de ces arrêts : Louis à côté de la voiture sur le bord de la route et, dans le fossé à quelques mètres, mes deux grand‑mères et Joséphine, entou­rant le petit garçon que j'étais, vomissant et revomissant, ces trois dames se demandant comment arrêter ce torrent. Je vois encore Joséphine me tendant une serviette blanche à bord rouge qu'on a abandonnée dans le fossé. Et j'ai encore dans la tête les regards de mes grand‑mères, marque la plus évidente de leur angoisse, de leur sollicitude et surtout de leur tendresse. Malgré les reproches, les remontrances, les sermons dont elles ont nourri ma jeunesse ‑ somme toute elles nous apprenaient à nous tenir droits ‑ je savais qu'au fond, cette tendresse à mon endroit, était toujours présente. Je n'ai jamais mis en doute ce sentiment de leur part à mon égard. Mes frères et sœurs étaient logés à la même enseigne.

Mon second souvenir de Bonne‑maman Elisabeth date de la fête qu'elle a donnée pour ses quatre‑vingts ans, dans son appartement de l'avenue Vélasquez, le 5 mai 1935. J'étais bien entendu là avec Bobby. J'avais six ans et demi. J'ai probablement joué trois notes de piano. Peut‑être ma mère a‑t‑elle chanté une mélodie : elle avait une très belle voix de soprano. Le souvenir qui me reste est celui de Bonne‑maman Elisabeth quittant le salon pour aller nous chercher un cadeau, ce qui m'étonnait puisque c'était sa fête et non la mienne. Elle était vêtue d'une robe noire tombant jusqu'à terre, de chaussures noires à languettes ‑ je n'ai jamais vu personne porter de telles chaussures. Ses cheveux blancs étaient transformés en un échafaudage compliqué, volumineux, et impeccable. Cette silhouette de mon arrière-grand‑mère s'éloignant du groupe familial est restée pour moi inchangée, immuable pendant les dix‑huit années où je l'ai vue.

Clausonne - 1950 - Dans le salon

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Photographie excellente et tout à fait caractéristique.

Pour moi, Bonne‑maman Elisabeth a toujours été ainsi.

Elle a plus de quatre‑vingt‑dix ans.

Elle lit une lettre et pose sa main gauche sur la table.

En hiver, elle posait souvent sa main sur le radiateur.

Que de fois me suis‑je assis à sa droite sur ce canapé !

Nous causions... du temps, des prochaines visites, de nos

déplacements, et... des bêtises que je n'aurais pas dû faire !

Clausonne - Le salon

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Sur sa droite, par la fenêtre donnant sur le "coin" du perron et, plus loin sur la cour, Bonne‑maman regardait qui venait, allait, sortait...

Au fond à droite, la salle à manger par ses dimensions et son exposition, c'est la plus belle pièce de la maison.

Et c'est le second point sur lequel je veux insister : l'arrière‑petit‑fils que j'étais arrivait à Clausonne certain d'être reçu comme un petit prince. Générosité et tendresse ne m'ont jamais été refusées.

Dans le quotidien, Bonne‑maman Elisabeth faisait surtout des frais. Quelques réflexions sur des amis. Des attrapades, des conseils et recommandations sur la discipline, l'horaire, le respect des choses. De la gestion de Clausonne, de la guerre, de ses enfants et petits‑enfants, rien. Mais elle maintenait superbement un contact avec sa famille au sens large. Elle était, en amitié, extrêmement fidèle.

De Bonne‑maman Mathilde, beaucoup de remarques sur la discipline. Il faut bien reconnaître que nous étions, au moins jusqu'en 1945, une troupe agitée et que c'étaient nos grand‑mères qui étaient responsables.

Des remarques mélancoliques sur la tombe de son mari, au cimetière Edgar Quinet, où je l'ai accompagnée deux fois, au sujet de l'endroit ou elle voulait être enterrée. Des doutes sur sa vieillesse ‑ "je n'ai plus personne de ma génération à tutoyer" m'a‑t‑elle dit en 1955 ‑ elle avait soixante‑quinze ans. Des réflexions négatives sur Clausonne ‑ sachant la maison très malade et n'ayant ni les moyens ni l'âge de la remettre en état, elle m'a dit un jour : "il vaudrait mieux que la maison brûle". "La Cerisaie" n'est pas loin. Des réflexions désabusées sur sa sœur qu'elle trouvait passive, "digne fille de son père" m'a‑t‑elle dit un jour, des regrets de voir tante Edith gérer la maison alors que c'était elle l'aînée. Les années qu'elle a vécues à Clausonne avec sa mère et sa sœur ont été souvent très pénibles pour elle.

Sur ses enfants, elle avait des avis tranchés. D'oncle René, elle insistait sur sa grande faculté d'adaptation, mais m'avouait aussi son regret de l'avoir vu quitter la direction des Sciences Politiques où il avait particulièrement bien réussi, pour aller travailler chez son beau‑père. D'oncle François, elle notait surtout sa capacité de travail. Sur ma mère, elle n'était guère loquace et, en oncle Roger, elle voyait un peu son homologue en matière d'indépendance d'esprit. Sur mon père ‑ je lui ai posé la question un jour ‑ elle a souligné la confiance qu'il leur inspirait à elle et à son mari.

Son comportement m'est resté un exemple. Toujours impeccablement tenue, toujours droite et fière, d'une grande indépendance d'esprit, ne croyant ni à Dieu ni à Diable, sceptique sur la beauté de la nature humaine, elle ne manquait jamais de courage. A la fin des années quarante, au cours d'une promenade avec elle dans le parc, nous nous sommes arrêtés devant le bassin du Griff. Se trouvaient là des chasseurs en bleu de travail, leur fusil à la main. Bonne‑maman s'est approchée de l'un d'entre eux et lui a dit qu'ils n'avaient pas le droit de chasser dans le parc. Tout en répondant grossièrement ‑ je ne me rappelle pas ses mots ‑ cet homme a dirigé son fusil vers ma grand‑mère, à un mètre d'elle ! J'ai été épouvanté et scandalisé : "Ce fumier ne va tout de même pas tirer sur ma grand‑mère" ! Bonne‑maman Mathilde n'a pas reculé, n'a pas tremblé et a continué à dire à ce voyou qu'il n'avait pas le droit d'être là. Aujourd'hui encore j'admire son courage. Et ce type mérite une condamnation.

Bonne‑maman Mathilde s'est beaucoup occupée de moi pour la musique. Nous avons passé des heures ensemble devant le piano dans le salon "du bout", comme on disait souvent, surtout quand je venais en week‑end. Son dévouement a été constant, l'intérêt qu'elle me portait très important et ses conseils pertinents. J'aimais bien travailler avec elle, car, contrairement à son comportement général impatient et je dirais presque frustré, elle était, dans son rôle de professeur de piano, très patiente.

Tous les matins elle rédigeait son journal, sur un mauvais cahier à grosse couverture noire. Qu'est devenu ce document ?

Ces dames passaient de longs moments chaque jour à la rédaction de lettres et elles s'écrivaient beaucoup entre elles.

Quand, par exemple, tante Edith était à Paris, elle écrivait tous les jours à sa mère en donnant tous les détails de sa journée, y compris la composition des menus. Ce goût pour la correspondance est resté profond chez mon oncle François qui, m'a dit ma mère, a pendant des années, écrit à sa mère tous les dimanches. Ces lettres étaient quelquefois lues, dans les circonstances graves, à nous les enfants, et ainsi nous étions au courant de ce que faisaient les adultes. C'est par ce biais que j'ai appris dans quelles conditions épouvantables s'était effectué le voyage de retour de Hongrie en 1943 de la famille François, traversant une Allemagne sans arrêt bombardée. Tous les bagages ont été détruits sous un bombardement. C'est miracle qu'eux‑mêmes y aient échappé. "Je suis aussi pauvre que Job" écrivait oncle François. On devrait pouvoir retrouver cette lettre.

Bobby et moi, poussés par ma mère, écrivions très souvent à nos grand‑mères.

J'ai échangé avec Bonne‑maman Mathilde une longue correspondance entre 1943 et 1948. C'est surtout moi qui devais parler de mes petits problèmes d'écolier et d'étudiant au jour le jour, et comme je n'étais pas le bonhomme bourré de projets à long terme, impatient et volontaire, je me demandais même, si j'arrivais encore à intéresser ma grand‑mère. Elle répondait point par point aux questions probablement très banales que je posais. Ses lettres m'étaient précieuses.

Pendant la guerre, la misère était telle que Bonne‑maman Mathilde réutilisait les enveloppes qu'elle recevait en les décollant et en les retournant. Je pensais et je pense encore aujourd'hui au sentiment d'inconfort et de tristesse qui devait être le sien quand elle accomplissait cette médiocre besogne.

Bonne‑maman Mathilde avait deux talents artistiques. Elle faisait, et très bien, de la tapisserie. Beaucoup des fauteuils de Clausonne sont son œuvre.

Et elle était une très bonne pastelliste. Elle avait un atelier dans une des pièces de la maison de Méger. Trois pastels me restent en tête : un très joli portrait de sa fille, ma mère, à six ans. J'ai toujours vu ce tableau au‑dessus du lit de ma mère.

Il est maintenant chez ma sœur Mireille qui l'a fait réencadrer. Ma mère était une jolie petite fille.

J'ai le souvenir d'un portrait de mon frère Bobby dans une chemise bleue avec une mèche rebelle sur le front. Ni ma grand‑mère ni ma mère n'étaient très satisfaites de ce portrait et, un beau jour, il a disparu des murs de la rue de la Faisanderie. Et enfin j'ai le souvenir d'une nature morte représentant des pommes et un pot à eau, qui est restée à Trouville jusqu'à la vente de cet appartement.

Ces trois tableaux ne manquaient nullement de savoir‑faire.

Un mot important de notre éducation ‑ il y en a eu beaucoup ‑ mérite quelques lignes, le mot "protestant". Alors que ce mot au Mas de Coste revenait à chaque instant dans le discours de mes grands‑parents Coste, il était complètement absent de Clausonne. Jamais il n'était question de pasteur, de culte, de Bible et autres manifestations liées au protestantisme. Sauf deux fois

- La première au cours d'un déjeuner en 1950. Bonne‑maman Elisabeth en conclusion d'un dialogue entre elle et le reste de la table dit: "Quand on a la chance d'être protestant". J'ai ouvert l'oreille attendant la suite, intrigué par ce mot qui était prononcé par elle devant moi pour la première fois et pour la dernière. Il n'y a pas eu de suite. Etait‑elle croyante ? Mon arrière‑grand‑mère dans son "Journal" et mon oncle François dans ses pages sur Clausonne, insistent sur le rôle de mon arrière‑grand‑père dans les assemblées protestantes. Mais, sur Bonne‑maman Elisabeth, rien.

- La deuxième tient à Bonne‑maman Mathilde. Son intervention est plus prosaïque. Je devais avoir douze ou treize ans. Ce dimanche soir‑là, conformément à la règle, nous n'avions pas pris de bain. Et Bonne‑maman Mathilde, en souriant, me dit : "Je ne comprends pas pourquoi vous honorez le jour du Seigneur en ne prenant pas de bain". Si vous croyez que moi je comprenais !

Mais en fait, ne pas prendre de bain signifiait que nous n'enfilions pas nos pyjamas et que nous restions pour le dîner en habits civils. Cela nous flattait beaucoup.

Février 2003

Bien entendu aucune réponse n'est venue spontanément. A force de relances, j'ai eu les deux réponses suivantes.

De Laurence Ines… Les "années 38 et 39 sont arrivées je ne sais plus comment chez oncle François qui les a déposées à la Bibliothèque du Quai d'Orsay. L.F. a laissé la consigne suivante : Bobby et moi avons le droit de consultation. Ce que j'ai fait. Et la bibliothécaire, Madame Mutin m'a envoyé une photocopie de l'année 39 que j'avais demandée.

De Nicolas Seydoux qui n'était pas très au courant, j'ai eu ceci : tous les agendas suivants sont : Clausonne - Il m'a envoyé le 43 que je lui avais demandé. Je l'ai recopié et le lui ai renvoyé. Il va m'envoyer les autres.

J'ai donc dans mes archives les agendas de 1939 à 1943.

Clausonne 1904 ‑ Trois générations

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Bonne‑maman Mathilde a vingt‑quatre ans et son fils un an.

Marchant à grand pas, Bon‑papa François : il a cinquante‑quatre ans.

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Même époque, même âge. Le bloc de pierre sur lequel est assise Bonne‑maman me laisse penser que la photographie a été prise sur l'aire.

Clausonne - 1960

Tante Edith et Bonne‑maman Mathilde devant le perron

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Dans le "coin" du perron 1965

Bonne‑maman Mathilde

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Toujours au travail.

Je n'ai pas trouvé de photographie de Bonne‑maman faisant de la tapisserie.

Elle a, je crois, abandonné cette activité au profit du tricot, probablement parce que sa vue devenait mauvaise et, me dit Mireille, au profit de la tapisserie pour tapis dont les points sont beaucoup plus gros. Trois de ces tapis sont à Bourras.

Clausonne - Dans le salon

1967 - Bonne‑maman Mathilde

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12.3.3 - Bon-papa François

Cette anecdote concernant mon arrière‑grand‑père est très présente dans ma mémoire. Je la pense vraie, car elle est vraisemblable. Mon arrière‑grand‑père est mort en 1933. J'avais donc quatre ans. On peut conserver des souvenirs à cet âge.

Ce jour‑là, on apportait un piano à Clausonne. La charrette qui livrait cet instrument, présentait son arrière sur la partie du perron située devant la fenêtre du "salon du bout". Des hommes s'affairaient autour de ce piano et me donnaient l'impression de faire de gros efforts. Très intéressé par la manœuvre, je fourrais mon nez au milieu de ce monde d'adultes. Et c'est alors qu'intervient celui que je crois être Bon‑papa. J'ai le souvenir d'un homme très grand, portant une barbe blanche, me disant, gentiment, de m'écarter de cet endroit car je gênais ceux qui travaillaient.

Bonne‑maman Mathilde me l'a plusieurs fois décrit timide et passif. Joseph me le décrivait grand, bon marcheur, faisant souvent à pied le tour du parc, revenant à la maison en nage et se changeant de pied en cap à son retour avec des vêtements préparés par lui, Joseph. Les souvenirs de mon oncle François sont concordants. "Que de soucis" était un refrain constant de mon arrière‑grand‑père à Clausonne, écrit oncle François.

Clausonne

Bon‑papa François

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Bon‑papa a quatre‑vingts ans.

Paul Hugues a également peint un très joli tableau de la cage d'escalier du rez‑de­ chaussée.

Bon‑papa François

Sortie du temple au mariage de Colette et Olivier Martin - 1932

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Au second plan, mon père, Philippe Coste, dont le visage a malheureusement bougé et Dagmar Silhol, une des grandes fidèles de Clausonne.

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12.3.4 - Conversations

Pendant toutes ces années, les moments où nous étions réunis ‑ nous c'est‑à‑dire les quatre générations : mon arrière‑grand‑mère, ma grand‑mère et ma grand‑tante, ma mère et nous, les enfants ‑ étaient les repas. Donc deux fois par jour, le groupe familial se reconstituait, se ressoudait autour de la table de la salle‑à‑manger, et pendant que les plats nous étaient présentés, il fallait essayer de converser, de faire des frais.

Il y avait problème. Nous avions plus ou moins instruction de ne pas trop parler à table. Ce n'était pas un ukase total, mais enfin la parole était plutôt réservée aux "grandes personnes". Nous étions plutôt craintifs et obéissants sur ce plan, et le très beau décor dans lequel nous vivions, ne nous incitait pas à la plaisanterie, à l'irrespect, à dire n'importe quoi.

De plus nous étions jeunes et incultes : les sujets de conversation n'étaient pas nombreux. Nous aurions aimé parler voitures, événements militaires, cinéma, trois sujets que mes grand‑mères et mère considéraient comme des sujets de second ordre et sur lesquels elles étaient totalement incompétentes. Les conversations étaient donc de notre côté réduites à des interjections, des regrets, des protestations, concernant le morceau de poulet, délicieux, que me servait Bonne‑maman Elisabeth et que je trouvais trop petit, le melon, savoureux, dont j'aurais bien pris une tranche plus grosse, ou les aubergines à la poulette dont je raffolais, mais que j'aurais préféré voir en quantité moindre dans mon assiette. Les silences étaient quelquefois pesants et l'on n'entendait alors que les bruits des couverts sur les assiettes ou l'activité de Joseph autour de la table.

Bonne‑maman Elisabeth s'en accommodait à peu près, elle avait quatre‑vingt‑cinq ans en 1940.

Tante Edith, une copie assez conforme de sa mère, mourait de timidité. Elle était charmante et on s'en rendait compte quand elle souriait, ce qui lui arrivait quelquefois, mais ne disait pas grand‑chose. Elle nous parlait très peu. N'ayant pas beaucoup de bons souvenirs de sa vie de femme mariée, ne parlant pas de sa jeunesse, ses phrases étaient rares. L'une d'elles m'est restée. Au moment d'un départ pour une course ‑ il devait être quatorze heures ‑ nous étions dans la cour sur nos bicyclettes, bonne-­maman Mathilde et tante Edith debout à côté de nous. Nous nous sommes approchés pour les embrasser, chose que nous faisions d'ailleurs rarement. Tante Edith a refusé ce baiser en nous disant "un baiser le matin, un baiser le soir, je ne veux pas vous embêter davantage".

Une autre fois, au cours d'un déjeuner, je m'en souviens parfaitement, le silence durait depuis plusieurs secondes, et Bonne‑maman Mathilde dit "je crois que le vent tourne" et Bonne‑maman Elisabeth lui demande, sans hâte, en continuant de regarder son assiette : "Pourquoi dis‑tu cela, ma fille" ? ce à quoi Bonne‑maman répond avec nervosité : "Je ne sais pas... pour dire quelque chose".

Sur le moment nous nous moquions un peu de ces petites phrases. Mais très vite, la mélancolie prenait place. Ces dames, vivant sur elles‑mêmes, lisant peu, voyant peu de monde, n'écoutant pas la radio, feuilletant plus que lisant des journaux d'ailleurs médiocres, se supportant plus que s'aimant, n'avaient pas grand‑chose à se dire. Et nous, les petits, n'avions pas beaucoup de moyens pour combler ces silences. Bonne-maman Mathilde, nous nous en rendions bien compte, en souffrait.

L'oxygène manquait, chacun tournait sa langue dans sa bouche, essayait de trouver un sujet de conversation pendant que Joseph continuait de présenter les plats.

Quelques autres fois, les conversations auraient bien voulu démarrer mais tournaient court…

Bonne‑maman Elisabeth avait cette année‑là (vers 1950), donné un cadeau à une de mes sœurs qui l'en avait poliment remerciée. Ma mère, croyant bien faire, et toujours respectueuse, est venue vers Bonne‑maman Elisabeth assise au salon pour la remercier du cadeau : "Ce n'est pas à toi que je l'ai donné mais à ta fille" a répondu sèchement Bonne‑maman Elisabeth. Elle avait quatre‑vingt‑dix ans mais elle était encore acerbe. Ce genre de réflexion exaspérait ma mère. Il lui fallait des heures pour s'en remettre.

Et les conversations qui recommençaient régulièrement et toujours pour le même motif. En voici un exemple :

à table, les fruits étaient présentés par Joseph ou ses successeurs sur un plateau. Et les grappes de raisins étaient découpées en grapillons pour que Bonne‑maman Elisabeth se serve commodément. Mais justement Bonne‑maman voulait choisir son grappillon. Détacher un grappillon est compliqué. Il existe des ciseaux spéciaux très commodes. Ma mère lui en avait offert une paire qui était ‑ il faut le dire ‑ toujours présente sur le plateau à côté des fruits.

Bonne‑maman tirait sur une grosse grappe pour se préparer un grapillon à son goût. Et toute la table disait : "Mais Bonne‑maman, prenez donc les ciseaux". Joseph ou son successeur souriait et tenait fermement le plateau. Bonne‑maman continuait de tirer sur ces raisins en refusant obstinément d'utiliser les ciseaux. Et la conversation, pendant un long instant, était centrée sur les grains de raisins. Si les ciseaux avaient été offerts par quelqu'un d'autre que ma mère, alors là... peut‑être...

Après la guerre, nous avions quelques années de plus, bougions, voyagions. De leur côté les oncles venaient davantage, des parents et voisins également. Et les conversations... les conversations.., il fallait "se battre pour en placer une".

Une répartie de mon grand‑père Seydoux m'a été racontée ; je la reproduis ici. Ce grand‑père moqueur et quelquefois acide ‑ oncle François écrit que l'on craignait ses réparties ‑ n'hésitait pas à dire des choses un peu hardies, comme nous, hier et aujourd'hui.

Cet oncle me raconta donc qu'à un propos un peu osé de mon grand‑père, qu'il ne se rappelait pas, Bonne‑maman Elisabeth lui en avait demandé la signification. Plein d'humour, celui‑ci lui avait répondu: "Ma chère mère, monsieur votre mari vous expliquera cela ce soir". Et je me dis ‑ mais là, c'est moi qui invente ‑ que ce même soir, ma grand‑mère a dû dire à son mari : "Jacques, tu as, ce soir, avec ma mère, un peu exagéré" ! Se tutoyaient‑ils, se vouvoyaient‑ils ? Je l'ignore.

J'ai écrit dans la brochure sur le Mas, les raisons pour lesquelles mes enfants ressemblent à leur grand‑père Coste. A mon grand‑père Seydoux, ils ressemblent également et pour des raisons identiques. Mais ce goût du verbe, du mot, de la répartie, de la moquerie, ou même de mots pour rien, qui déclenchent rire et sourire, ils le tiennent de ce grand‑père Seydoux. Bien sûr, il y a des intermédiaires. Mais enfin...

12.3.5 - Cyrille Fabro

J'ai vu Cyrille, le chauffeur de mon arrière‑grand‑mère, pour la première fois un jour de novembre 1937. Il était debout contre la porte d'entrée de la rue de la Faisanderie, et la voiture garée en face de la porte. Il était en tenue grise, comme il se devait, avec une belle casquette de chauffeur. Il bavardait avec Albino. Tout deux parlaient Italien, leur langue maternelle. Mais, différence importante, Albino restera Italien d'où son départ pour l'Italie en 1940. Cyrille était naturalisé français. Il avait fait son service militaire en France et fut mobilisé en 1939 à Fontainebleau.

Cyrille faisait suite à Marcel que j'ai bien connu : moqueur, presque irrespectueux avec mes grand‑mères, le visage barré d'une moustache conquérante, il était très drôle. Le samedi après le déjeuner que nous prenions, Bobby et moi, avenue Vélasquez, nos grand‑mères nous emmenaient en voiture visiter musées ou exposi­tions. Nous nous asseyions à l'avant (non, me dit Bobby, à l'arrière, mais alors je ne comprends plus comment nous pouvions interroger Marcel) à côté de Marcel. A notre question rituelle : "Où allons‑nous"? il répondait invariablement par une blague. Pour quelle raison Marcel a‑t‑il quitté ma grand‑mère Elisabeth ? Je n'en sais rien. Aucune indication dans son journal.

Et un beau jour Cyrille est là.

J'ai adopté Cyrille instantanément. Modeste, presque craintif, il était compétent dans son métier de chauffeur, mais Albin m'a dit un jour peu de temps après son embauche : "Cyrille conduit moins bien que Marcel". Très gentil, respectueux, travailleur, il a été une de nos grandes sources de distraction à Clausonne dans les premières années de sa présence et pour ce qui concernait la voiture, grand et éternel sujet d'intérêt pour un petit garçon. Que de fois nous avons lavé, nettoyé, lustré la Renault Vivastella.

Pendant l'été 1938, tante Béatrice Seydoux a vécu quelques semaines à Clausonne avec ses enfants. Elle avait une voiture que Cyrille s'est mis un jour en tête de rendre propre. Et tous les cousins se sont mis à l'aider, grattant, astiquant, frottant, nettoyant, et interrogeant à chaque instant Cyrille, conciliant et aimable, pour qu'il juge du résultat de notre travail par un compliment ou un mot d'encouragement. Tante Béatrice s'est déclarée très satisfaite. Au moins dans ces moments‑là, nous étions bien occupés, le temps passait vite et on ne s'ennuyait pas.

Doué du talent de chauffeur, Cyrille a acquis à Clausonne des talents de maçon. Je l'ai vu un jour fabriquer un évier pour la cuisine. Et un très bel évier ma foi. Puis il a acquis des talents de valet de chambre, aidant Joseph dans son activité quotidienne. Puis il est devenu aussi jardinier. Il était séduisant et pourtant ne s'est jamais marié. Je ne lui ai connu aucune aventure. Bizarre ! Dans les années soixante, il est venu rue de la Faisanderie et a beaucoup aidé mes parents. Sur la fin de sa vie il a acheté, avec ses économies, une maison dans son village natal, Meretto di Tomba, près d'Udine. Il l'a habitée quelque temps et l'a, un peu trop tôt, donnée à un de ses neveux. De la sorte, il a été écarté comme un chien et n'a plus eu dans cette maison qu'un tout petit espace pour vivre. Il est mort peu après, et, à mon avis, en partie de chagrin.

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Cyrille pendant la guerre debout devant sa bicyclette. Le cageot sur le porte‑bagages est un signe des temps.

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Photo de groupe 1939 : Albino Toya, Cécile Nectoux, Cyrille, Joséphine, Joseph, un voisin, Charlotte.

Clausonne, été 1938, sous l'alisier

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Albin, Mireille debout, Laurence, Liliane assise, Bobby

Au fond, notre gouvernante, Ruth Imé

Devant la serre

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Liliane, Jacques, Hubert, Laurence, Jacques, Mireille, Bobby.

Toute cette petite équipe a consciencieusement astiqué la voiture de tante Béatrice.

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12.3.6 - Devoirs de vacances

Pendant les vacances, Bobby et moi devions travailler tous les jours de quatorze à seize heures. C'était nécessaire ‑ très nécessaire ‑ et cela nous occupait.

Nous nous installions dans le studio, pièce de passage, silencieuse, obscure et un peu fraîche.

Pendant ces séances de travail, soutenus par la sonnerie du carillon qui tintait toutes les quinze minutes, nous étions pilotés. Nous avons eu deux pilotes.

Le premier a été l'instituteur de Meynes, Souchon, jeune, très sympathique, un air d'Errol Flynn, une petite moustache et une pointe d'accent du midi. Il s'installait entre nous sur l'espèce d'écritoire, incommode au possible, situé contre la fenêtre sous le carillon, ce qui n'empêchait pas malheureusement d'y voir très mal, et nous enseignait le calcul et le français. Nous préférions discuter des vertus de son porte‑mine et de ses deux manières de tailler les crayons. Il venait, je crois, en voiture.

L'autre pilote a été l'abbé Descloseaux.

Avec un tel nom, il ne pouvait pas ne pas enseigner à Clausonne. Grand, maigre, distingué, en soutane bien entendu, il venait à bicyclette, mais une bicyclette de femme : la soutane... s'installait lui aussi entre nous. Le souvenir que j'ai de lui se rattache bien entendu au latin. Avec l'abbé, le régime s'était amélioré.

En effet, vers quatre heures moins le quart, donc vers la fin de la leçon, j'entendais des bruits de verres sur un plateau. C'était Joseph qui nous apportait, pour l'abbé et nous, notre goûter. Je bénissais ce moment et j'écoutais le bruit augmenter : Joseph est sur le premier palier, il est maintenant sur le deuxième palier, il va entrer dans le studio. Je faisais semblant de m'intéresser encore quelques minutes au discours latinesque de l'abbé en souhaitant qu'il en finisse vite. Joseph posait le plateau de sirop et de biscuits sur la grande table située sous le tableau de Napoléon sur son lit de mort à Sainte‑Hélène.

Les deux heures de pensum terminées dans cette pièce obscure et sans air, nous nous levions tous les trois. Travailler, c'est bien connu, creuse, et nous nous remplissions, tous les trois, ‑ oui, oui, l'abbé aussi ‑ l'estomac, de quelque chose de bon.

Et la vie reprenait son cours. Nous sortions probablement ‑ la chaleur avait un peu diminué ‑ pour aller faire quelques tours à bicyclette.

Un autre été, nous avons inversé les rôles. C'est nous qui, à bicyclette, allions à Nîmes suivre les leçons d'un instituteur réfugié d'Alsace, Bertrand, dont le nom nous avait été indiqué par les Pieyre de Mandiargues. C'était un monsieur sévère et peu sympathique mais méthodique et précis. Il nous attrapait toutle temps. Il était installé avec sa femme dans une chambre qui n'était pas bien grande. Et nous deux, en plus, là-dedans... La leçon terminée, on regagnait Clausonne, toujours à bicyclette. C'est fou ce que l'on a pu faire de "deux roues" pendant ces années. Nous ne mettions jamais d'opposition à nos déplacements sur ce moyen de transport.

12.3.7 - Fleurs

C'était une des caractéristiques, une des très belles caractéristiques de cette maison.

Dans la partie horizontale de l'avenue, en allant vers la maison, on était accueilli par des fleurs. Sur la droite, tout le long de l'avenue, jusqu'à l'entrée de la cour, étaient plantés des géraniums. Sur la gauche, avant le portail du garage, se trouvait une très belle corbeille de sauges ou de cosmos, et après le portail, une corbeille de cannas. Ces deux corbeilles étaient massives et glorieuses.

Contre la maison, sous l'alisier abattu il y a quelques années ‑ il menaçait de faire écrouler la partie de la maison sous laquelle s'étalaient ses puissantes racines, des gradins métalliques portaient des pots de bégonias. Au printemps, la "sortie" de ces bégonias qui, en hiver, étaient rangés à l'abri du froid, était bien évidemment effec­tuée par Joseph Méger et son équipe sous l'œil très intéressé de Bonne‑maman Elisabeth.

Cette grand‑mère fondamentalement citadine avait un certain goût pour la campagne et la nature. A ses fleurs, et en particulier aux bégonias, elle attachait de l'importance.

Même scénario pour les citronniers et les orangers, plantés dans de grands vases d'Anduze qui, eux aussi, passaient l'hiver à l'abri du froid et étaient remis en place au printemps. Il y en avait trois ou quatre dans la cour et quelques‑uns dans la cour du grenadier. Faute de soleil ou faute d'eau, leurs fruits étaient malheureusement secs.

Dans cette cour du grenadier il y avait, dans des sortes de vasques, le long du perron, des pétunias que Bonne‑maman Elisabeth regardait avec émotion.

Toutes ces plantes étaient régulièrement arrosées, le soir. Travail délicat effectué par Méger. Et je dois dire que ce spectacle, très beau, de couleurs multiples, cette odeur de fleurs et de terre mouillée restent pour moi une des signatures caractéristiques de Clausonne. Je m'en remplissais les yeux et les narines.

Enfin il y avait, le long d'une des rigoles du bas du parc, une belle roseraie. Bonne-maman Mathilde descendait régulièrement entretenir ces rosiers. Equipée d'une blouse blanche et de gants, elle maniait le sécateur avec adresse et remontait à la maison des bouquets de roses que l'on posait sur les différents meubles du salon et qui déclenchaient un mot aimable de Bonne‑maman Elisabeth ‑ ce qui, envers sa fille Mathilde, était chose rare ‑ et dégagaient une odeur délicieuse.

12.3.8 - Guêpes

Le plus affreux souvenir de ma jeunesse. Pour mon cousin Jérôme, l'irrémédiable a été évité de justesse. Quel miracle ! Par quel heureux concours de circonstances ! Mais plus de soixante ans après ce qui aurait pu être un drame, je pense encore avec la même intensité qu'autrefois à cette abominable après‑midi de septembre 1936.

Nous étions sur l'aire, nous, c'est‑à‑dire Albin, notre inséparable compagnon de jeux, d'un an et demi mon aîné, mes frères, Bobby et Hubert, Jérôme et moi. Le plus vieux, Albin, avait neuf ans, et Jérôme, le plus jeune, deux ans ; autrement dit, des tout petits garçons.

Des bâtons en bandoulière, nous marchions l'un derrière l'autre, Albin en tête et Jérôme en queue nous prenant pour des trappeurs, des chasseurs, des explorateurs, "des hommes" ! Nous avancions au milieu des genêts et des petits chênes verts, sans chemin, simplement en utilisant l'espace que nous laissaient ces arbustes. Nous étions probablement à cent mètres de nos gouvernantes.

Nous sommes arrivés à un cul‑de‑sac, bloqués par les arbres, et avons fait demi‑tour. Au passage, nous avons vu un trou dans la terre par où sortaient et rentraient des guêpes. Albin, pour rien, pour faire quelque chose, a pris son bâton et l'a agité dans le trou des guêpes. Et les guêpes sont sorties en masse!!

Notre épouvante et notre terreur ont été totales car nous avons tout de suite été piqués. Nous avons fui comme des lapins en hurlant car les guêpes piquaient et repiquaient et, je l'ai malheureusement découvert ce jour‑là, une piqûre de guêpes est extrêmement douloureuse.

Nous sommes arrivés en hurlant sous le chêne situé au bout du chemin du petit bois où étaient assises nos deux gouvernantes, l'une pour les Coste ‑ était‑ce Claire ou Nounou, c'est à dire Alexandrine Toya, je ne m'en souviens plus ‑ et l'autre pour les Seydoux, prénommée Louise. A leur tour affolées par nos cris, elles nous ont aidés à nous déshabiller et à nous calmer en tuant les guêpes qui continuaient à nous assaillir. L'air n'était plus que cris, hurlements, pleurs, et grands coups de chapeaux que nous donnions pour écarter ces abominables insectes.

Et tout à coup, et ici le drame redouble d'intensité, la jeune Louise dit "Mais où est Jérôme" ? Jérôme était le plus petit et nous l'avions oublié. Mon frère Hubert avec lequel plus d'une fois j'ai parlé de cet après‑midi, se rappelle très bien avoir vu Jérôme tomber près du nid.

En entendant la question "mais où est Jérôme" ? J'ai souhaité m'enfoncer dans la terre. J'avais commis une faute impardonnable. Devant notre silence, la gouvernante n'a rien dit et est partie à la recherche de Jérôme. Je la vois encore s'éloigner de notre groupe à la recherche de mon petit cousin. Qui lui a montré le chemin ? Je ne le sais plus.

La honte me tenaillait. Le courage de cette jeune femme à ce moment‑là a été exemplaire. Elle savait qu'elle allait se faire piquer et qu'elle devrait éloigner les guêpes grouillant probablement sur le corps du malheureux petit garçon. Je bénis cette femme. Elle a sauvé Jérôme. Tante Geneviève avec laquelle il y a quelques années, je parlais de ce drame, m'a dit qu'effectivement cette jeune femme avait été tout à fait remarquable.

Quelques instants après je la vois revenir tenant Jérôme dans son tablier. Elle a ouvert son tablier pour que les autres adultes présents ‑ qui y avait‑il ? Je ne m'en souviens plus ‑ voient le spectacle. Je n'ai pas vu Jérôme moi‑même. Mais j'ai vu les visages de ces dames et leurs airs dubitatifs. Ce petit garçon va‑t‑il s'en sortir ? Elles semblaient en douter énormément. Et la jeune gouvernante a pris le chemin du petit bois pour gagner la maison. Pendant ce temps nous continuions à nous lamenter et à pleurer, autant, en ce qui me concerne, de douleur que de honte.

Mes autres souvenirs de la journée ? Aucun. Blanc complet.

Le lendemain matin, j'étais de nouveau sur l'aire, probablement avec mes frères et sœurs. Le mistral soufflait. Les chardons ‑ l'aire en était remplie ‑ se courbaient sous le vent. Il faisait beau. J'étais accroupi, jouant avec la terre, obsédé par le drame de la veille, essayant en vain de m'occuper l'esprit. Tout était calme, sauf dans ma tête. Et du petit bois sont sortis Méger, mon père, et oncle René, marchant en silence d'un pas vif l'un derrière l'autre, portant sur leurs épaules pelles et pioches. J'ai pensé "la justice avance". Qu'ont‑ils fait ? Comment ont‑ils trouvé le nid ? Je ne le sais plus. Je n'ai jamais osé poser de questions. Ils ne me l'ont jamais raconté.

Mais dans les jours qui ont suivi, en montant les trois marches qui conduisaient à ma chambre, je me disais : dans la pièce d'à côté, où dormait Jérôme, un petit garçon est peut‑être en train de mourir.

J'ai su plus tard, que, convoqué d'urgence par ma grand‑mère Seydoux, le docteur Mattet était venu, avait examiné Jérôme, et avait dit : il n'y a rien à faire, il y a une chance sur un million qu'il s'en sorte. Il s'en est sorti. Cela tient du miracle, car on le sait aujourd'hui, une seule piqûre de guêpe, je dis bien une seule, peut être mortelle.

Les guêpes sur Jérôme ? Une tragédie suivie d'un miracle !

12.3.9 - Guerre

La radio n'existait pas ou si peu : un médiocre petit poste avait été rapporté de l'avenue Vélasquez et était posé en permanence sur la bibliothèque du salon à côté du bureau de Bonne‑maman Elisabeth. Seul, Joseph utilisait cet appareil tous les matins pendant qu'il faisait le ménage du salon. Quelquefois il nous racontait ce qu'il avait entendu.

Les quotidiens de l'époque n'étaient pas destinés aux enfants.

Cependant, de temps en temps, j'attrapais un mot grave concernant les événements dramatiques de l'été 1939 et des mois de mai à juillet 1940.

Déclaration de guerre

En septembre 1939, nous étions comme d'habitude en vacances à Clausonne.

Parmi les hôtes permanents de cette époque, vivaient avec nous, tante Colette Martin et ses deux enfants, Hervé et Denis.

Ce soir du samedi 2 septembre, vers huit heures moins dix, je sortais de la salle de bains du rez‑de‑chaussée, au bout de la galerie, et montais le grand escalier pour rapporter dans ma chambre mes vêtements du jour. Et, comme d'habitude, probablement, je devais manifester ma satisfaction de petit garçon propre, par une chanson. Les chansons que je chantais étaient deux succès de l'époque : "Tout va très bien, Madame la Marquise" et "Je revois les grands sombreros". Donc je chantais en montant l'escalier, l'âme en paix. Je croise tante Colette qui me dit avec gravité: "Tais‑toi, Jacques, la guerre est déclarée".

Je me suis tu, bien sûr, et j'ai gardé ces mots tragiques. Hervé et Denis se souviennent-ils de cette journée ?

Colis

Une des grandes occupations de mes grand‑mères a été d'envoyer des colis aux soldats sur le front et en particulier à mon oncle Roger. Aux repas, une des questions qui est revenue souvent dans la conversation a été l'envoi de melons confits, spécialité nîmoise, dont le fabricant était la Pâtisserie Raymond. Ces melons confits ont fait couler beaucoup de salive.

Dunkerque

On a su très vite que les combats y avaient été extrêmement durs. Et les médias de l'époque ont dit que l'Angleterre voulait récupérer les quelques soldats qu'elle avait encore. On a su le côté désespéré de cet incroyable sauvetage. On a dit ‑ propagande anglophobe ‑ que les Français avaient été délibérément oubliés et que les marins anglais n'avaient pensé qu'à leurs compatriotes. Les faits ainsi racontés ont immédiatement fait naître et subsister un sentiment anglophobe. Ce sujet a été souvent discu­té à Clausonne. La vérité était bien entendu différente: beaucoup de Français ont été sauvés, beaucoup d'Anglais n'ont pu embarquer et sont restés prisonniers.

Je suis resté quelques semaines en quatrième à Nîmes. Notre professeur d'allemand, Monsieur Sauve, s'était, m'avait‑on dit, battu à Dunkerque. Et pendant qu'il nous expliquait en allemand comment on disait une clé et une serrure et qu'il mettait l'une dans l'autre, toujours en allemand, je me disais, d'une humeur de chien : "Vous vous êtes battu à Dunkerque, dites‑moi ce que c'était. Faites‑moi vivre cette épopée, cette page de gloire et de douleur. Votre clé dans la serrure, on verra ça après". Mais allez donc questionner, à l'époque, un professeur sur ce qui n'est pas son cours !

Exode

Ce mot est vite apparu dans le courant du mois de mai 1940. Cauchemar pour les millions de Hollandais, de Belges et de Français du Nord et même du Centre (ma belle-famille) qui ont fui devant et en même temps que les armées françaises et allemandes. Tout cela est bien connu.

Nous étions ce jour‑là sous l'alisier, ma grand‑mère et moi. S'approche de nous un homme assez jeune qui a demandé à mes grand‑mères l'autorisation de visiter le parc. Il a ajouté : "Je suis un horticulteur belge". Insolite apparition.

Un autre jour, c'est un ami de la famille, M. Lacombe, je crois, qui arrive en voiture et passe la nuit. Le toit de la voiture était surchargé de bidons d'essence : "120 litres", m'a‑t‑il dit. Naïvement, je lui demande comment il s'est procuré toute cette essence : "je me suis débrouillé" me répond‑il. Qu'est‑il devenu ?

A Clausonne la radio avait été posée sur une petite table près de la porte de l'office et pendant quelques repas de ce mois de juin, nous écoutions les nouvelles, dans le plus grand silence. J'ai encore en mémoire la voix lente, théâtrale et prétentieuse de Paul Reynaud.

Et au milieu de tout ce désordre, la vie de Clausonne continuait réglée, précise, comme à l'accoutumée. A Clausonne, mes grand‑mères, nous ont à l'époque offert un cadeau sans prix : la stabilité.

Massilia

Tout de suite est né le doute suivant : où est le devoir de chacun ? Faut‑il rester en France sous Pétain ? Ou faut‑il quitter la France et gagner l'Angleterre ou l'Afrique ? Le Massilia était ce navire qui, en juin ou juillet 1940, emmenait de Bordeaux des hommes politiques français. Les journaux ont bien entendu dit que ces hommes fuyaient. C'est ma mère qui a tenté de m'expliquer. Elle a toujours été présente pour répondre à mes questions sur ces mots graves pendant ces mois d'été. Et elle donnait raison aux journaux, avec quelques doutes dans sa déclaration. Il a été très difficile pour la plupart, d'admettre que le contraire était également la vérité.

Mers el Kebir

Que fallait‑il penser de cet affrontement entre la flotte anglaise et la flotte française ? Je posai cette question à ma mère, un soir de juillet 1940 dans le studio : "Tu comprends, me répond‑elle, les Anglais sont nos alliés et ils nous tirent dessus". Explication ? Sûrement pas. Personne ne comprenait vraiment. Mais ceux qui pouvaient comprendre, où étaient‑ils ?

Prisonniers

Un mot inconnu en avril 1940 et qui tout à coup prend des proportions gigantesques, comme une vague immense recouvrant toutes nos vies quotidiennes. Près de deux millions d'hommes étaient ainsi prisonniers. "Il y en a tellement que les Allemands ne vont pas les garder. ils vont nous les rendre très vite". C'était le bruit de l'époque à Clausonne. Les gens qui m'entouraient n'étaient pas vraiment inquiets.

Et j'apprenais dans le même temps qu'oncle Olivier Martin était lui aussi prisonnier, mais prisonnier des Anglais. Mais pouvait‑on être aussi prisonnier des Anglais ?

De Gaulle

Ma mère, Bobby et moi, quai de La Fontaine, le soir du 17 juin 1940, avons écouté le discours de Pétain annonçant qu'il avait demandé à l'ennemi d'arrêter les combats. Ma mère était en larmes.

Mais du discours de de Gaulle du lendemain 18 juin, aucune trace, aucun souvenir. Ce nom était très peu prononcé. L'idée dominante des personnes qui m'entouraient, idée très mal formalisée, était que ceux qui étaient partis pour l'Angleterre avaient fui le combat. De ce nom, je n'ai pas de souvenir précis en ces mois d'été 1940.

C'est pendant le printemps 1941 que, à la suite d'important mouvements de troupes, en Afrique je crois, Joseph, qui avait connaissance de ces nouvelles par la radio, a déployé une carte géographique sur la table de la cuisine de Clausonne et m'a expliqué qui était de Gaulle. Je lui ai rappelé ce souvenir quand je l'ai revu dans son village en 1945.

Israélites

Ce souvenir date de l'été 1941.

Les Cotnaréanu, oncle Ionel, tante Simone, Gérard, Michel et Brigitte étaient des cousins éloignés. Ils habitaient rue de la Faisanderie et nous les voyions très souvent. Qu'oncle Ionel soit israélite était pour nous un problème inexistant. Et quand nous avons appris, à Clausonne, un jour d'été 1941 que toute la famille Cotnaréanu, parce qu'israélite, s'était embarquée pour les États‑Unis ‑ nous avions dû recevoir quelques explications de ma mère ‑ nous avons tous été pleins d'admiration. Le "va‑t‑en" ! du grand‑père Oberlé à son petit‑fils...

Après leur retour en France, nous nous sommes à nouveau beaucoup vus et j'ai écou­té Gérard et ses parents raconter leurs souvenirs de leur vie aux États‑Unis.

12.3.10 - Hommes - Dialogues imaginaires

‑ Et tu leur consacres néanmoins un paragraphe ?

‑ Oui

‑ C'est pour le moins curieux

‑ C'est effectivement curieux

‑ Et pour quelle raison ?

‑ C'est la question que je me pose

‑ Et quelle réponse te donnes‑tu ?

‑ J'hésite à me répondre

‑ Mais encore ?

‑ Pour ceux qui étaient décédés, mon arrière‑grand‑père et mon grand‑père, je n'ai rien à dire puisque je ne les ai pas connus. J'ai décrit plus haut le souvenir que j'ai de mon arrière‑grand‑père autour d'un piano. Mais ce qui me frappait pendant ces années de jeunesse, et me frappe encore aujourd'hui, c'est le fait que, de ces deux hommes, leurs épouses, mes deux grand‑mères, ne m'ont jamais parlé. Jamais je ne les ai entendues me dire : "Ton grand‑père ou ton arrière‑grand‑père pensait ceci ou cela, faisait ceci ou cela".

‑ Et pourtant ces deux hommes ont vécu à Clausonne. Oncle François les cite l'un et l'autre avec gentillesse et délicatesse.

‑ Mais oui. Tu as raison. C'est d'autant plus étonnant. Mais c'est un fait indiscutable. Et chose curieuse, j'ai retrouvé ce trait chez ma mère, veuve pendant plus de vingt ans : elle n'évoquait jamais son mari. Voilà trois femmes, et même quatre avec tante Edith ‑ mais pour elle il y a peut‑être des raisons ‑ qui ont vécu avec des hommes de grande qualité et qui n'en parlaient jamais ! C'est un trait de caractère qui se retrouve sur trois générations.

‑ Ce que tu dis m'étonne. Dans son journal Bonne‑maman Elisabeth cite souvent son mari et toujours avec gentillesse.

‑ Tout à fait exact. Son silence verbal est très surprenant.

‑ Et ton grand‑père Jacques et ta grand‑mère semblaient avoir été heureux ensemble. Rappelle‑toi l'anecdote Fontarce.

‑ C'est vrai. Un jour de 1942, Bonne‑maman Mathilde bavardait au salon avec une amie, Madame de Fontarce, probablement femme d'un collègue de Bon‑papa. Et toutes deux ont, pendant un court instant, évoqué un moment agréable, le souvenir d'une fête à la cour de Berlin, et prononcé le nom de Guillaume II. J'ai attendu, espérant de plus longs développements. Rien n'est venu. C'est la seule fois où ma grand-mère a évoqué ce temps. Et je n'ai pas su l'interroger. Quand j'ai lu, quelques années plus tard, les mémoires du Prince de Bülow, j'ai regretté ma timidité d'enfant.

‑ Et les vivants ? Puisqu'ils n'étaient pas à Clausonne, pourquoi parles‑tu d'eux?

‑ Parce qu'ils ont fait partie de ma vie. De plus, à Clausonne, on parlait d'eux. D'oncle René, mes seuls souvenirs sont sa présence le lendemain de la tragédie des guêpes en septembre 1936, et sa venue dans ma chambre un jour de septembre 1937 ‑ j'étais une fois de plus malade ‑ chambre qu'on appelait la chambre du nord, avec tante Geneviève, Véronique et Jérôme, pour me dire au revoir. Tous quittaient Clausonne pour Paris, le Havre et l'Amérique. Oncle René piaffait un peu, avait l'air pressé, était peut‑être content de partir et devait trouver inutile ce détour par ma chambre. C'était en tous cas gentil. Pour la première fois, j'entendais une personne prononcer le mot Amérique. Que recouvrait ce mot ? J'ai beaucoup rêvé dans mon lit après leur départ. Quelles traces écrites de leur long séjour là‑bas existe‑t‑il aujourd'hui ?

‑ Et d'oncle François ?

‑ Trois apparitions l'une à son retour de Béguin où il était allé pour l'enterrement d'oncle Robert qu'il nous décrivit, au cours d'un déjeuner, en souriant ou en se moquant, comme ayant "aimé la vie".

‑ Que pouvais‑tu bien comprendre à ce mot ?

‑ Pas grand‑chose, et sûrement pas la même chose que lui. Mais cette expression m'a frappé et c'est pourquoi je la rappelle ici.

La deuxième concerne Pétain. A l'époque, Pétain était pour moi un homme couvert de gloire. Entendre un de mes proches parler de Pétain, me rendait, nous rendait, très fiers. Ce jour‑là, oncle François a insisté sur la jeunesse de Pétain qu'il voyait à Vichy. C'est une des caractéristiques de cet oncle, mise en relief plus d'une fois par ma grand‑mère et ma mère : il admirait ses chefs.

‑ C'est plus intelligent que les critiquer sans arrêt comme nous le faisons tous si souvent.

‑ Oui sans doute.

‑ Et la troisième apparition?

‑ Ce souvenir doit dater de septembre 1941. J'étais en vacances à Clausonne. En montant dans le studio avec ma mère, nous croisons oncle François, la tête droite, le front haut, les bras légèrement en arrière...

‑ Attitude fréquente chez lui, c'est exact.

‑ Et il nous a dit son contentement d'avoir reçu l'accord des "autorités" de rejoindre Budapest où il venait d'être nommé conseiller d'ambassade.

‑ Était‑il vraiment content ?

‑ Ce jour‑là, à ce moment‑là, en apparence, oui. L'était‑il vraiment ? Je me suis moi aussi posé la question. Ses souvenirs de cette époque sont lugubres. Son séjour en Hongrie, dans cette Europe en guerre, a dû être entouré de dangers. Je pense qu'il y a été malheureux.

‑ Et toi, tu avais la chance d'être un enfant. Et oncle Roger ?

‑ Il a été mobilisé dès septembre 1939, a fait la retraite. Après sa démobilisation, il a regagné Paris, pour reprendre son poste à l'Ecole des Sciences Politiques. Mais, il y a un mais... ‑ Ah bon ?

‑ Oui. Au front, il avait eu la Croix de guerre, ce qui avait rendu Bonne‑maman Mathilde très fière, et nous aussi par ricochet. Bonne‑maman nous avait lu sa citation. Je me rappelle qu'on y vantait son courage d'être resté en poste au milieu des "Minenwerfer". Ce mot allemand a fait mouche dans ma tête. On devrait pouvoir retrouver quelque part le texte complet de cette citation. Il avait obtenu une permission et s'était fait photographier, en uniforme bien sûr, par Harcourt. Deux photos, remarquables, deux vrais portraits, ont été envoyées par lui à sa mère qui les a installées dans sa chambre. Quand j'entrais tous les matins dans la chambre de Bonne­-maman, mon premier devoir était de la saluer et mon deuxième devoir ‑ et je crois que Bobby a réagi comme moi bien souvent ‑ consistait à me planter devant ces deux photos et à dialoguer en imagination avec oncle Roger qui, par ces photographies, a été pour moi très présent à Clausonne.

‑ Et ton père ?

‑ Encore un homme hors du commun. Mon père était à Paris. Il a revêtu l'uniforme en mars 1940 et fait la retraite. Nous l'avons vu arriver à Clausonne en juillet 1940. Il y est resté quelques jours pendant lesquels il a fait démarrer le défrichement du jardin du Griff.

‑ Et dans ta cervelle il reste peu de mots, peu de phrases, de ces hommes, à une époque où tu te posais peut‑être beaucoup de questions.

‑ Oui. Cette absence d'hommes proches et l'absence de réponses de nos grand‑mères, mais pas de ma mère, aux grands problèmes du temps, a eu pour conséquence que mes frères et moi avons beaucoup questionné et écouté les domestiques masculins présents à Clausonne et en particulier Joseph que nous adorions... Lui, Cyrille, et Joseph Méger, le père d'Albin, ont été de remarquables interlocuteurs que nous avons questionnés sans fin. Mon frère Hubert est resté à Clausonne pendant l'année scolaire 1939‑1940. Il était en neuvième à l'école communale de Meynes sous la responsabilité de ma grand‑mère. Il m'a souvent dit la part que Joseph avait dans ses journées : "Je le suivais tout le temps, j'étais le plus souvent possible avec lui". Il y a du vrai dans les recommandations de Platon sur l'éducation des garçons.

C'est au début des années cinquante que j'ai un peu vu oncle René. Je l'ai écouté parler de l'Amérique qu'il connaissait bien, de sa vie de prisonnier de guerre et de son métier. Les conversations avaient toujours lieu dans le salon. Le plus souvent, il marchait à grands pas tout en parlant. Quelquefois il s'asseyait près du guéridon, avec, près de lui, une cour de neveux. Bons mais courts instants".

12.3.11 - Jacques Seydoux

Jacques Seydoux - Vers 1910

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On m'a toujours dit que mon grand‑père Seydoux était un homme remarquable. J'admettais volontiers cette idée générale, regrettant qu'elle ne soit étayée d'aucun détail précis. De ses quatre enfants, seul, oncle François a écrit sur son père quelques pages. Elles me laissent encore sur ma faim.

En 1995 Bobby, Hubert et moi avons assisté à une soutenance de thèse sur la politique de Poincaré dans la Ruhr. Nous espérions entendre parler de notre grand‑père Coste qui, dans la famille du même nom, était souvent appelé : "l'homme de la Ruhr". Le thésard, M. Jeannesson, n'a pas cité une seule fois le nom de Coste. En revanche, il a cité le nom de Seydoux à maintes reprises ! Nous n'étions pas venus pour rien. M. Jeannesson, rencontré récemment chez Bobby, prépare un ouvrage sur Jacques Seydoux. Dans un article qu'il nous a laissé, il écrit : "A la fois diplomate, expert, journaliste, conseiller écouté et respecté dans le monde entier, ses conceptions présidèrent souvent à l'élaboration de la politique étrangère et commerciale de la France. Il fut sans nul doute le premier, dans ce pays, à comprendre l'importance des facteurs éco­nomiques et financiers dans le nouveau contexte des relations internationales".

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12.3.12 - Joseph et Charlotte

Les souvenirs sont très nombreux.

Le premier est lié à la bicyclette. Je devais avoir cinq ans. Nous habitions à Saint-Étienne. Ma mère m'a emmené un matin dans une sorte d'entrepôt plein de cartons et de colis divers pour acheter une bicyclette, moyen, ma mère me l'avait dit et cela m'avait beaucoup frappé, de payer un prix plus avantageux.

On m'a avancé une bicyclette grise. Je suis monté dessus, ai posé mes pieds à plat sur le sol. Achat conclu. Quelques semaines plus tard, cette bicyclette était à Clausonne en même temps que moi. Et Joseph m'a proposé de m'apprendre à m'en servir. Et nous voilà partis, moi sur la selle et pédalant, et Joseph en tablier blanc, courant derrière et me disant très gentiment: "Regardez devant vous, Monsieur Jacques, ne regardez pas votre roue avant". J'ai roulé sur l'avenue, Joseph courant derrière moi. Nous avons atteint l'aire et les deux bornes qui marquaient l'entrée de la propriété, et nous sommes redescendus aussi vite, Joseph courant toujours derrière moi et tenant probablement la selle. Je m'imaginais, bien entendu, que je me tenais tout seul en équilibre. Nous sommes rentrés, tous les deux très contents. Il n'y a pas eu d'autres séances d'entraînement. Et il me semble que le lendemain je repartais tout seul. La bicyclette a fait partie de moi‑même et a été à Clausonne, pour mes frères et moi, une grande source de distractions et d'occupations.

Un autre souvenir est lié aux déjeuners du samedi, avenue Vélasquez, en 1938‑1939. Mon frère Bobby et moi quittions la rue de la Faisanderie vers midi. Nous partions seuls, prenions le métro, très fiers de notre indépendance, et arrivions pour douze heures trente avenue Vélasquez. Nous allions saluer Joseph et Charlotte, une extraordinaire cuisinière, dans sa cuisine, au bout d'un couloir mal éclairé et qui ne finissait jamais.

Puis le repas était servi autour d'une table ovale qui me paraissait gigantesque dans une salle à manger qui me paraissait, elle aussi, gigantesque. Joseph officiait en pantalon et veste de coutil, à rayures bleues sur fond blanc, avec un beau tablier blanc. Après le déjeuner, mes grand‑mères parlant de sujets qui ne me concernaient pas, je quittais le salon avec Bobby, soit pour regarder la collection de cartes postales de tante Edith, soit pour regarder un livre sur les voitures, soit, et c'est ce que je préférais, pour aller bavarder avec Joseph dans l'office. A ce moment du samedi, il nettoyait en général l'argenterie. Il avait devant lui un flacon de produit d'entretien, un bouchon de liège qu'il trempait dans ce produit et dont il frottait cuillères, couteaux, etc... Puis il faisait briller le tout en frottant chaque couvert sur une petite tablette recouverte d'un molleton de coton, et les odeurs d'alcool, me rappelle Bobby, montaient dans la pièce. Le résultat était brillant et j'admirais autant la précision de ses gestes que sa patience. Pendant ce temps, Bobby et moi lui parlions. De quoi, j'ai oublié. Il devait par la suite se moquer un peu de ces petits écoliers craintifs mais contents d'avoir passé avec lui un bon moment. Soixante ans après, j'ai plaisir à évoquer ces instants.

Clausonne- Joseph Barère - 1939

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Joseph dans une de ses tenues de travail : ici, le ménage. Et toujours avec cravate. Joseph est devant un des réduits où il entreposait balais, encaustique, plumeaux, etc. Le grand escalier est à gauche. Au fond, la galerie. A droite du mur, le salon du Nord.

Clausonne - Sous le chêne - vers 1930

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Debouts à gauche : Marguerite Tronc, la grand‑mère d'Albin. Il l'appelait Mamé, nous aussi. Un visage inconnu. Louis Leymarie, chauffeur de mon arrière‑grand‑mère. Il a précédé Marcel. Joseph Barère.

Assises à gauche, Joséphine Clos. Elle était parfaitement dévouée à Bonne‑maman Elisabeth. Elle était sévère et nous faisait un peu peur. A sa gauche Cécile Nectoux. Un visage inconnu. A droite, Charlotte Barère, femme de Joseph. En cuisine et en pâtisserie elle était, elle est encore aujourd'hui, "la référence".

Ernest Tronc, grand‑père d'Albin

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Clausonne - Septembre 1940

Le jardin du Griff

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Les grands : Joseph, ma mère

Les petits : Bobby, Jérôme, Isabel, Véronique, Mireille, Jacques

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Les mêmes dans un autre ordre.

Clausonne 1935. Dans la cour près du perron

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Joseph Méger, son fils Albin, Joseph Barère

Clausonne 1937, près de la serre

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Debout, Marcel Corlay

Assis, Mme Marcel Corlay, Albin Méger, Joseph Méger

C'est encore Joseph qui, quand mes parents se sont installés rue de la Faisanderie en 1936, est venu leur donner un coup de main et même plusieurs. Je le vois encore, fabriquant pour le tiroir du buffet de la salle à manger des petites cloisons de planchettes de bois pour loger les couverts. Je ne comprenais pas bien pourquoi c'était Joseph qui faisait ce travail.

C'est Joseph qui m'entraînait dans la cour pour me montrer le dirigeable Zeppelin volant lentement au‑dessus de Clausonne.

C'est encore lui qui me dit un matin : "Il y a eu un incendie au bois de pins hier soir. On est allé l'éteindre". J'étais furieux d'avoir manqué ce spectacle.

- "Et savez‑vous, Monsieur Jacques, ce qu'on a chanté en rentrant ?

‑ Non.

‑ Tout va très bien, Madame la Baronne".

C'était un succès de l'époque, je vous l'ai déjà dit, mais je crois utile de le redire!

Le jardin du Griff et Joseph sont enfin, eux aussi, indissociables.

Le problème numéro un du jardin du Griff, quand en juillet 1940 mon arrière-grand-mère nous en accordé l'exploitation, a été le débroussaillage. Ce petit jardin, clos de murs, était une forêt vierge abandonnée depuis des lustres. Il a fallu le nettoyer, couper les mauvaises herbes, arracher les racines des arbustes, pour voir, enfin, la terre. Mon père, présent pendant quelques jours à cette époque, furieux et rageur, la défaite sur les épaules, a commencé à donner les premiers coups de pelle dans cette forêt vierge. Nous suivions Bobby et moi, neuf et onze ans, en salopette, une faucille à la main, maladroits, impuissants, furieux de cette corvée. Nous n'avions qu'une envie : en faire le moins possible. On nous volait nos vacances. Nous avancions dans cette petite jungle, piqués par les moustiques, nos mains gauches frottant sans arrêt nos visages et nos bras droits pour faire fuir ces sales bestioles, comme le font les queues des vaches et des chevaux pour se protéger des mouches et des taons. Je trouvais dame nature vraiment mal construite.

Et un matin de juillet 1940, arrive sur un vélo vieux et sale, un homme jeune en pantalon et chemisette. C'était un neveu de Joseph : Pierre Barère. Joseph a été à juste titre, très fier de nous le présenter. Il avait vingt‑deux ans, avait été fait prisonnier à Dunkerque, avait réussi à s'échapper et avait traversé la France sur cet inconfortable engin. Nous étions pleins d'admiration devant tant de courage et d'énergie. Il tombait bien, et pour ce débroussaillage il nous a donné un sérieux coup de main. Je l'ai eu récemment au téléphone. Il a quatre‑vingt‑cinq ans et se rappelle parfaitement ce temps de Clausonne. Voici la lettre qu'il m'a adressée le 17 avril 1997 :

"Comme vous voyez, ce n'est pas une réponse rapide que je fais à votre lettre du 3 avril dernier.

Bien entendu, nous avons quelques photos de notre oncle Joseph, mais surtout du temps où il était retraité parmi nous. Pour vos questions précises, au sujet de décorations de la guerre 1914‑1918, je pense qu'il n'en avait pas. De son vivant il m'avait dit qu'en tant que sous‑officier, il avait proposé pas mal de ses hommes pour la Croix de guerre, mais que lui, il n'en avait pas. Nous n'avons pas non plus de photos en tant que maire avec son écharpe.

Je vous envoie deux photos que nous avons en double. L'une est de tonton en tenue de travail à Clausonne. L'autre est devant sa maison à Cassaber avec ma tante Charlotte. La troisième est le groupe des employés au château de Clausonne, vers 1940.

Bien entendu si vous venez à Cassaber, vous le verrez en photo dans son jardin parmi les légumes et les fleurs. Aussi dans des groupes de parents et d'amis.

Qu'il est loin cet été 1940 où je m'étais reposé à Clausonne en attendant ma démobilisation. Je partais le matin de bonne heure à la pêche pour un petit résultat.

J'avais noué connaissance avec le personnel du château. Le vieux jardinier Méger et son fils Albin. Les femmes de chambre, avec elles nous sommes allés en vélo un dimanche au pont du Gard. Depuis ce jour il en est passé de l'eau sous ce pont...

En attendant de vous voir à Cassaber, faites nous le savoir assez à l'avance pour qu'on soit sûr de vous voir.

Recevez Monsieur Coste l'expression de mes meilleurs sentiments.

P. Barère"

Cet été 1940 a été notre première expérience du travail de la terre, travail auquel nous avons pris goût. Nous avons beaucoup transpiré, sous les regards narquois et incrédules de mes grand‑mères et de Méger.

Quand nous n'étions pas à Clausonne, c'est Joseph qui prenait notre relais dans ce jardin, probablement à la fureur de sa patronne Bonne‑maman Elisabeth. Le travail était fait et bien fait. Nous n'étions quelquefois pas d'accord sur des détails. J'aimais les plates‑bandes en creux de Méger. Celles de Joseph étaient en relief. Je les aimais moins et le lui disais. Il se mettait un peu en colère. Mais les légumes poussaient très bien dans les deux cas. De quoi est‑ce que je me mêlais?

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12.3.13 - Lessive

C'était un grand moment de la vie estivale de Clausonne. Le linge était entièrement traité à la main.

Il y avait une dame et quatre opérations et lieux de travail différents.

La dame, que l'on appelait la laveuse, était Eva Faussat. Elle venait une fois par semaine, prenait le linge à la repasserie, et descendait le laver au "lavoir", double bassin situé légèrement en aval du Griff. Ce lavoir était bien conçu, avec un bac pour laver et un bac pour rincer. Eva frappait le linge énergiquement avec un battoir. Cette opération ne déclenchait aucune mélancolie chez elle : j'ai le souvenir d'une dame qui souriait très souvent. L'eau laiteuse parce que savonneuse me répugnait. Et l'odeur du savon me montait désagréablement aux narines.

Cette opération terminée, il fallait faire bouillir une grande partie du linge lavé. On jetait ce linge dans une grande lessiveuse posée sur un feu de bois, dans une des pièces de la maison de Méger. Naturellement, nous les enfants, allions fourrer nos nez autour de cette lessiveuse pour le plaisir de voir fonctionner une machine ! Et pour nous faire attraper presque immédiatement. "Ne restez pas là, les enfants". C'était Charlotte, c'était Mamé. Il y avait toujours quelqu'un pour élever la voix.

La troisième opération consistait à faire sécher le linge. On l'emportait sur l'aire ‑ Non, me dit Bobby, on le faisait sécher sur le toit au‑dessus de la serre ‑ c'est vrai, mais on le faisait aussi sécher sur l'aire ‑ dans de grandes corbeilles d'osier portées par deux personnes. Et sur les fils tendus, je ne sais plus entre quoi et quoi, le linge était étendu. Les draps me semblaient lourds. Pour une fois le mistral faisait du bon travail et les draps claquaient sous le vent. Ils séchaient probablement vite.

Une fois sec, le linge était rapporté à la maison par les mêmes acteurs, dans les mêmes corbeilles, pour le repassage. Cette opération était faite dans la repasserie, mot désignant la pièce située en face de la cuisine, de l'autre côté du couloir. On y trouvait une grande table, couverte de molleton et un fourneau chauffé au bois, avec emplace­ments pour les fers en fonte posés obliquement. Il n'y avait bien entendu pas de fers électriques. Quand un fer en fonte devenait froid, la repasseuse, Eva, le posait sur le fourneau et s'emparait d'un autre fer chaud dont elle mesurait la chaleur en le portant près de sa joue.

Les complications de ces différentes manœuvres, les ruptures de charge, la lenteur, l'effort physique demandé me stupéfiaient. Je me suis souvent demandé si mes grand‑mères auraient pu s'équiper de machines, si elles existaient.

En mai 1947 ‑ j'étais de passage à Clausonne ‑ mes grand‑mères se sont trouvées privées des services de la fameuse Eva. Elles ne savaient plus du tout comment régler ce problème du lavage du linge.

Les "lavaupoids", c'était le mot de l'époque, venaient de naître à Paris. Il me semble que la rue de la Faisanderie s'en servait. J'ai donc suggéré cette solution. Mais il fal­lait aller à Nîmes, ce qui était ‑ j'en parle plus loin ‑ chaque fois, un événement.

Ma grand‑mère Mathilde et moi sommes allés à Nîmes et, dans un lavaupoids, ma grand‑mère a négocié.

Je dois dire que le spectacle de cette dame que j'aimais beaucoup, distinguée, jolie, maigre, tout en noir, avec son ruban blanc autour du cou, son chapeau cloche à bord blanc, et son voile noir retombant sur ses épaules, discutant prix, poids, repassage, délai, pliage, etc. avec la patronne de la boutique, avait quelque chose de surréaliste. A toutes les questions que posait ma grand‑mère, la patronne répondait oui. Tout semblait facile et aller de soi. Aujourd'hui je me dis : "Et si cette nouvelle Madame Sans‑Gêne avait dit en souriant à ma grand‑mère, comme l'affirme l'histoire sur la vraie Madame Sans‑Gêne : "Ça vous la coupe, hein" !, cela m'aurait paru presque logique ! Ma grand‑mère aurait‑elle compris?

Le linge a été lavé, repassé, rapporté à Clausonne. Tout s'est bien déroulé. Mais pour ma grand‑mère, c'était une révolution.

12.3.14 - Magasin

Le magasin était une pièce sans fenêtre, donc sombre, sur la gauche de la cour de la ferme, dans laquelle Méger rangeait beaucoup de choses, et en particulier ses outils. Ces outils étaient posés de manière très ordonnée dans un placard fermé par une porte grise, à droite en entrant. Ils faisaient, et mon admiration et mon envie. Et là à plusieurs reprises, que dis‑je à de nombreuses reprises, il y a eu problème.

Comment des garçons de dix à quinze ans peuvent‑ils vivre à la campagne sans outils ?

Déjà en ville cette absence d'outils pose problème. Mais à la campagne, une vie sans outils est une contradiction.

Nous avions tout le temps besoin d'outils : pour réparer un vélo, une brouette, une porte, un outil de jardinage, faire une fronde, que sais‑je encore ? Mais nous n'avions rien, que nos mains nues. Vous ne pouvez pas, cher lecteur, imaginer notre désespoir, notre paralysie.

Alors, en cachette, et en fait tout le monde pouvait nous voir, nous allions dans le magasin, prendre le marteau ou le tournevis sauveurs. Et bien souvent, nous oublions de rapporter l'outil ou nous ne remettions pas l'outil exactement à sa place.

Et naturellement, Méger s'en apercevait, et le disait à nos grand‑mères qui nous adressaient de véhéments reproches.

Ce problème se posait en termes tout aussi douloureux rue de la Faisanderie. Mon père tenait peu aux choses en général, sauf à son armoire à outils, sorte de boîte en bois de petite taille, s'ouvrant par une porte qu'il fallait toujours manœuvrer avec effort pour l'ouverture et la fermeture, ce qui entraînait l'ébranlement de l'armoire et la chute des outils de leur emplacement.

Cette armoire était toujours posée par terre, dans l'office mal éclairé, dans lequel on ne voyait, par construction, rien.

Prendre le marteau ou la pince tenait de l'exploit.

On ne remettait jamais ces outils correctement en place, ou on les oubliait dans nos chambres.

Et quand mon père avait ‑ ce qui était rare, il faut le dire ‑ besoin d'un outil, il cherchait l'armoire et disait souvent : "Qui a touché à mon armoire ? Où sont les outils" ? Et les drames commençaient.

Ma fille Elisabeth et ses enfants ont vécu rue Tahère en 1992‑1993. J'ai assisté une fois, en souriant, au spectacle suivant : son fils David qui devait avoir six ans, était installé dans le jardin, une table devant lui. Sur la table il avait posé je ne sais quel objet sur lequel il tapait avec un sérieux et une application remarquables, en utilisant naturel­lement mon marteau. A côté de lui il avait posé tous les autres outils que je possédais. Mon petit‑fils avait l'air aussi heureux qu'occupé. Je n'ai rien dit et l'ai regardé en pensant à Méger, à Clausonne et à mon père, vaquer à sa besogne.

Et naturellement, le soir, j'ai remis mes outils à leur place.

Mais que Méger, où qu'il se trouve, sache bien que ses outils m'ont été très utiles et que je l'en remercie.

12.3.15 - Mistral, moustiques... et les autres

Le mistral ? Une invention du diable. J'ai encore dans la tête son hurlement, son insistance, ses vagues, ses colères.

Et quand il soufflait et que nous étions à bicyclette ! Et quand s'y ajoutait le froid de l'hiver, c'était alors la Bérésina !

Pendant les années 1939 à 1941, Bobby et moi habitions à Nîmes, et passions nos week‑ends à Clausonne. Nous y allions bien entendu à bicyclette. Nous partions avant le déjeuner du samedi et comptions en gros une heure de route pour faire les seize kilomètres de Nîmes à Clausonne. Notre objectif était d'arriver à Clausonne avant midi trente, heure incontournable.

Nous roulions vers l'Est. Donc le mistral nous prenait de face ou presque. Et pédaler, et avancer, devant ce géant opposé, nous demandait de gros efforts. Et quand, au vent, s'ajoutait, en hiver, le froid ! Nos mains souffraient car nous n'avions naturellement pas de gants. Cramponnés à nos guidons, appuyant avec acharnement et fureur sur nos pédales, hurlant contre ce vent d'enfer qui nous ralentissait et nous frigorifiait, nous avions vraiment du mal à atteindre la fameuse "petite route", sur laquelle le vent ne nous contrait plus que latéralement. Nous avions encore deux kilomètres à parcourir pour atteindre notre résidence chauffée.

Nous arrivions à Clausonne fourbus dans ces moments‑là et Bonne‑maman Mathilde nous réconfortait du mieux qu'elle pouvait. Nous posions nos mains glacées sur le radiateur brûlant de la galerie et tentions de retrouver notre équilibre.

J'ai fait beaucoup de bicyclette dans ma vie maintenant longue. Jamais je n'ai rencontré un obstacle équivalent au mistral glacé soufflant autour de Clausonne.

Les moustiques !

La onzième plaie, mais pas en Egypte. En France, à Clausonne, là où je passais mes vacances.

Ils auraient bien pu disparaître comme les dinosaures. Eh bien non, ils étaient là, à Clausonne, tous les jours, infatigables, innombrables et insupportables.

Officiellement il n'y avait pas de moustiques : "Des moustiques ? Tiens, je n'en ai pas dans ma chambre" disait Bonne‑maman Mathilde.

Officieusement, on admettait leur existence et on se lançait dans des tentatives de luttes. Tentatives vaines. Ma mère avait certains étés une moustiquaire. On aspergeait de fly‑tox tel ou tel coin de pièce, et on pleurait. Puis est arrivée la bombe Timor.

On a aussi essayé les fumigations : un petit serpentin d'où partait une fumée, discrète et timide. Résultats nuls.

Concrètement, on enrageait. Le pire était le commencement de la nuit. La première chose que nous regardions en arrivant dans nos chambres, le soir, était le plafond. Il y avait toujours une vingtaine de moustiques accrochés sur la peinture blanche, attendant leur proie, c'est à dire nous. Alors on tuait ! A coup de pantoufles, on "écrasait l'infâme". Et le plafond devenait sale, des taches de moustiques écrasés. Il en survivait toujours un qui nous gâchait la nuit.

Aujourd'hui, avec les ultrasons il y a progrès : on peut dormir sans être réveillé par le sifflement stupide de ces odieuses bestioles.

Les moustiques étaient d'autant plus nombreux qu'il faisait chaud. Nous arrivions à Clausonne à mi‑août.

Dès notre arrivée, nous étions assommés par la chaleur qui durait un bon mois. Comme les animaux dans un pré, nous cherchions alors l'ombre.

Le "chêne" était un abri précieux.

Le parc était plus ou moins interdit. Et attention aux bassins, dans lesquels nous n'avions pas le droit de nous baigner.

Le jardin du Griff était recommandé, mais c'était pour y travailler, et on y avait enco re plus chaud.

On essayait de retrouver un peu de frais, si l'on peut dire, dans la serre : "Mais qu'est-ce que vous faites là ? Remuez‑vous !" nous disait ma mère. On se déplaçait de quelques mètres et on recommençait à bavarder c'est‑à‑dire à critiquer ceux qui nous éduquaient.

Et on continuait à avoir chaud.

L'heure la plus chaude était l'heure de l'après déjeuner. Le pays faisait la sieste. Bobby et moi montions au studio pour travailler.

Dehors, le silence de ces heures était quasi absolu. Même les moustiques se taisaient ! Et contrairement à aujourd'hui, on n'entendait aucun bruit de moteur.

Il reste le froid, dernier fléau vécu à Clausonne, à l'intérieur comme à l'extérieur. A l'intérieur, la maison était inégalement chauffée. Le rez‑de‑chaussée était à peu près correctement équipé de radiateurs. Mais au premier étage, seules étaient chauffées deux chambres : une grande chambre réservée à tante Edith, et à côté, une petite, réservée à oncle Robert. Quand Bobby et moi venions de Nîmes passer le week‑end, c'est dans cette petite chambre que nous dormions. Le reste de la maison était glacial et nous avons eu le temps de nous en rendre compte pendant ces deux hivers.

Clausonne - 1970

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Une des caractéristiques de l'époque était le faible niveau de chaleur dans les endroits où l'on vivait : il ne devait pas faire plus de dix‑huit degrés. D'où l'abondance de vêtements chauds que nous portions tous.

Dans le coin du salon où se tenait Bonne‑maman Elisabeth, on estimait la température à vingt‑trois degrés. C'était le seul endroit de la maison chauffé à ce point, ce qui nous paraissait complètement fou. Aujourd'hui le "vingt‑trois degrés" est quasi général.

Quant au froid extérieur, nous avons eu le temps de le vivre pendant l'hiver 1940‑1941 et en particulier pendant les vacances de Noël. Il a fait très froid ‑ on a parlé de moins dix degrés ‑ et il a beaucoup neigé. Nous avons pu faire de la luge sous la terrasse.

J'intercale dans mon récit le témoignage de tante Geneviève Seydoux. Dès septembre 1940, sachant son mari prisonnier, elle a écrit tous les jours son "Journal", pour lui, pour qu'il apprenne à son retour, les détails sur les événements, les choses, les personnes, qu'il n'avait pas connus. De ce "Journal", baptisé "Pour René", sa fille Véronique m'a adressé quelques pages. Voici la description de tante Geneviève sur le froid et la neige.

Janvier 1941

"Bloqués par les neiges, tous les transports coupés, pas de courrier depuis trois jours. Clausonne sous son épais manteau neigeux ‑ trente à quarante centimètres et plus, là où le vent l'a entassée ‑ semble presque irréel. Sous leur poids de neige, les arbrisseaux s'inclinent, les platanes majestueux règnent sur un conte de fée. On dit ‑ mais n'est‑ce pas Marius ‑ qu'il y aurait quatre mètres de neige sur la voie à Pont d'Avignon. Je viens d'aller explorer jusqu'à la route nationale sur une route glacée coupée de dunes de neige jaunâtre mêlée de la poussière des vignes, certaines ont plus d'un mètre de haut. Aucun espoir de ce côté là. Sur la nationale, quelques autos ont passé.

Le 3 nous pensions être à Megève et les garçons de Georgette au lycée. Bien heureux de ne pas être dans les trains bloqués. Toutes nos valises sont prêtes à être fermées et petit à petit je ressors blouses, écharpes, mouchoirs. Les enfants ont rangé tous leurs jouets et hésitent à les ressortir".

De ce Clausonne enneigé, isolé du monde, il a tout de même fallu s'extraire, pour retourner au lycée. Les vacances avaient assez duré ! Là encore, je laisse la parole à ma tante qui raconte ce départ vécu vers le 10 janvier. Ces détails sont parfaitement présents dans ma mémoire.

"Un départ que l'on n'oubliera pas de si longtemps à Clausonne. Mais les événements m'ont appris qu'il ne faut jamais rater une occasion.

Pour en revenir à notre départ, celle‑là s'est présentée sous la forme de Georgette venant en taxi à la rencontre de ses fils au carrefour de la route nationale. Je n'ai été prévenue, tout à fait fortuitement, qu'une heure avant le départ. Ma décision fut vite prise, mais quelle bousculade ! Il s'agissait d'abord de savoir si Cyrille se sentait la force de porter nos valises. Joseph s'étant immédiatement proposé pour l'aider, nous nous sommes lancés dans l'aventure, malgré la mine consternée de Bonne‑maman.

Je t'ai déjà décrit la route et tu peux imaginer le spectacle de cette caravane : Joseph et Cyrille en tête, ployant sous les bagages, Jacques, Bobby, Véronique et Jérôme me donnant la main pour finir. Tous chaussés et emmitouflés. Petit à petit, de l'aide arriva sous la forme d'un homme de ferme et d'un jeune garçon. Le tout à la queue leu leu, enjambant les congères, glissant sur la glace. L'humeur était excellente et le temps serein. Au carrefour: néant. Il ne nous restait qu'à continuer jusqu'au premier café. Avec six bons kilomètres dans les jambes, nous sommes arrivés à Bezouce en même temps qu'une magnifique Citroën d'où émergèrent Georgette et Pascale(1) armées de thermos et de sandwiches. Mécontentement du chauffeur devant ce surcroît de charge. Nos sourires et notre aspect le décidèrent et nous voilà roulant, glissant jusqu'à Nîmes. Les enfants avaient admirablement tenu le coup"

Pour lutter contre ce froid, à l'intérieur comme à l'extérieur, nos moyens étaient limités. Les chaussettes, les gants, les passe‑montagnes étaient ou inexistants ou insuffisants. On a alors pensé aux peaux de lapin. Bobby et moi en rions encore aujourd'hui. Véronique s'en souvient‑elle ?

Pour mieux nous nourrir, Bonne‑maman avait fait construire par Cyrille et Méger un clapier, dans une des petites pièces près de la maison de Méger. Et les lapins prospéraient. Leur chair consommée, il aurait été bête de jeter les peaux. On gardait ces peaux que l'on faisait sécher, sans les tanner car on ne savait pas le faire, et que l'on transformait en manchons : à l'intérieur, la fourrure, et à l'extérieur, la membrane sur laquelle étaient bien dessinées les nombreuses artères et veines. On y enfournait nos mains qui étaient ainsi au chaud. Mais on donnait aussi l'impression à ceux qui nous regardaient, d'avoir le bras terminé par un moignon sanguinolent. Un très beau spectacle, je vous dis.

Et pour ces peaux, on s'est très souvent disputés : "Salaud, tu m'as pris ma peau" ‑ "Non c'est la mienne".

Bref, du grand art.

1 |  Il s'agit de Pascale Gastambide, une grande amie de ma mère, réfugiée comme nous à Nîmes.

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12.3.16 - Nîmes

Nîmes a toujours été notre base, notre ville. Bien sûr, on parlait aussi d'Avignon, à cause des Silhol, de Tarascon à cause de sa gare plus proche de Clausonne que celle de Nîmes, de Montpellier ‑ c'était quasiment une ville concurrente : je n'y suis allé qu'une fois avec ma mère ‑ mais on revenait toujours à Nîmes.

Les amies de mon arrière‑grand‑mère, qui était née à Nîmes, y étaient nombreuses. La ville était familière à ces Dames.

Bonne‑maman Elisabeth rappelle dans son "Journal", qu'elle a longtemps vécu dans le superbe hôtel particulier de l'avenue Feuchère. J'ai pu y aller quelquefois voir son frère André. J'étais reçu par Étienne, le maître d'hôtel, en gilet rayé jaune et noir.

Donc Nîmes existait. Mais il fallait y aller. Et on n'y allait pas si souvent. Pour mille raisons. Ce n'était pas l'habitude. Économiser les déplacements était aussi peut‑être une doctrine. Nîmes semblait loin. On n'imaginait pas d'y aller autrement que tirés à quatre épingles. Bref quand on y allait, tout avait été minutieusement préparé plusieurs jours à l'avance.

Le voyage commençait invariablement par la phrase suivante : "Ah, si tu vas à Nîmes" ou bien "Quand tu iras à Nîmes".

Et on ne pouvait éviter une critique non dite : "Que vas‑tu faire à Nîmes quand on est si bien ici ? Que te manque‑t‑il" ? Et on se voyait chargé d'un achat supplémentaire. Et le déplacement à Nîmes devenait une course effrénée, une lutte contre le temps pour être à l'heure au repas.

L'autre phrase rituelle était la suivante : "Pour quelle heure as‑tu demandé la voiture" ? Encore une phrase clé. Bien entendu ces dames ne conduisaient pas. (J'ai vu une fois Bonne‑maman Mathilde assise au volant de la Vivastella pour essayer d'apprendre à conduire ! Essai sans suite, inutile de le dire). Il fallait faire appel au chauffeur. Ce dernier devait se mettre en tenue. Il fallait donc du temps.

En général, on partait vers quatorze heures.

Et quand on arrivait à l'aéroport de Courbesac, aéroport sans avions, situé un peu avant Nîmes, l'hésitation existait. En 1937 ou 1938, "l'ancienne route" avait été remplacée par une route dite "la nouvelle route". Quand on arrivait à cette bifurcation, mon arrière‑grand‑mère me demandait d'ouvrir la glace de séparation située derrière le chauffeur, et disait :

"Cyrille, vous prendrez la nouvelle route"

"Bien Madame" répondait Cyrille.

Ce conseil de circulation détonnait un peu, je l'avoue, dans la bouche de mon arrière-grand‑mère.

Ma mère avait du mal à sortir de cette routine du : "Tu vas à Nîmes".

En 1947 ou 1948, je lui ai un jour proposé d'aller à Nîmes dans la matinée, donc avant le déjeuner, de partir à neuf heures, de revenir pour midi et quart et de n'en parler à personne auparavant. On n'était pas obligé de rendre compte à toute la maisonnée que l'on prenait la route.

La surprise de ma mère a été grande. Elle a hésité, se sentant coupable de contrevenir aux usages décennaux. Mais nous sommes partis. Directement du garage, sans passer par la cour. Parce que c'était simplement logique. Bien entendu nous étions de retour à midi trente.

Au cours du déjeuner, chacun a raconté ses activités de la matinée. Et quand est arrivé le tour de ma mère, elle a dit, avec gêne et embarras, qu'elle avait passé la matinée à Nîmes. Stupéfaction générale autour de la table : "Mais tu es allée à Nîmes... pour..." ? lui a demandé Bonne‑maman Mathilde. L'obligation de rendre compte et de se justifier ! J'ai pris la mouche. "On est allés à Nîmes parce qu'on avait à faire à Nîmes. Point final". Léger silence après mon intervention, insuffisamment courtoise, c'est vrai. Mais il fallait casser cette routine.

Mon frère Thierry, qui a quatorze ans de moins que moi, a vécu ses vacances de septembre à Clausonne au début des années cinquante. Il me racontait récemment que si la Juvaquatre encore utilisable, permettait des déplacements, décider de partir, et partir effectivement, étaient des décisions difficiles à prendre. Les habitudes changeaient lentement.

12.3.17 - Occupation

Il s'agit de l'occupation de Clausonne par les Allemands. C'était une des hantises de mes grand‑mères. Elle a fini par se réaliser.

Mon arrière‑grand‑mère dans son "Journal" donne beaucoup de détails sur ces mois d'Occupation.

Une première fois déjà, un officier allemand était venu à Clausonne et avait été reçu par ces dames, toutes de noir vêtues, réunies en un groupe compact, Bonne‑maman Elisabeth sur son canapé habituel et ses deux filles, debouts, de chaque côté d'elle.

Cette première conversation n'a pas eu de suite et mon oncle Roger qui me racontait cette scène, qu'il tenait probablement de sa mère, disait, en souriant, que cet officier avait du être très impressionné par les regards et les comportements sévères de ces trois Dames.

Quelques semaines plus tard, au cours d'un voyage de ma grand‑mère Mathilde à Paris, les Allemands arrivent et laissent une journée à tout le peuple clausonnien pour vider toutes les pièces de leurs meubles. C'est entendu, on laisse à ces Dames leurs chambres, mais tous les meubles seront regroupés dans la bibliothèque. Et Cyrille, Méger, Albin, Léoni du Mas neuf... tout le monde s'y est mis. Mes grand‑mères m'ont raconté peu de chose. Ces quelques centaines d'hommes et de femmes ‑ il s'agissait de l'organisation Todt ‑ s'amusaient beaucoup. Le piano droit avait été transporté dans la chambre dite de la terrasse, qui se transformait le soir en salle de danse. Les bassins où nous n'avions pas le droit de nous baigner, étaient pris d'assaut par cette troupe jeune qui a dû conserver de son passage à Clausonne un souvenir paradisiaque.

Bonne‑maman Mathilde m'a raconté un jour avoir vu s'approcher d'elle un soldat allemand, nu comme ver, tenant sous son bras un morceau de viande crue. Il venait lui demander où il pourrait faire cuire cette viande. En racontant cela, elle riait franchement. J'admets cette parenthèse gaie. Mais ces Dames ont vécu dans l'inconfort et dans la peur. Oncle François, dans ses souvenirs, a des phrases très élogieuses à leur endroit durant cette époque et il a tout à fait raison. Bonne‑maman Elisabeth écrit dans son "Journal", que Clausonne, au départ des Allemands, était d'une saleté repoussante.

Nous n'avons rien connu de ce temps. Bobby et moi n'avons pas été à Clausonne de toute l'année 1944. Nous y sommes retournés le 1er janvier 1945.

La seule anecdote d'Albin sur ce temps concerne une demande des Allemands d'utiliser la Vivastella que Cyrille a dû, ce jour là, conduire, pour emmener ces Allemands, il ne savait où.

Un soir de 1948, Albin me ramenait à la gare de Nîmes et nous causions sur le quai en attendant le train pour Paris. Il me parlait des années passées et en particulier de ce temps de l'Occupation. Je lui ai demandé si, au contact de ces Allemands, il avait commencé à apprendre leur langue : "Bien sûr" me répond‑il, et il ajoute "Les Allemands, s'ils avaient resté un mois de plus, je causais le boche". Je garantis l'absolue authenticité de cette déclaration. Quelques instants plus tard, mon train arrivait et j'ai quitté Albin. Cette excellente phrase m'est restée dans le crâne. Je la reproduis ici, plein de cordiale amitié.

12.3.18 - Occupations

Et pourtant.

A l'intérieur, pendant les soirées d'hiver 1939‑1940 et 1940‑1941, avec les Seydoux, les Martin, nous jouions souvent aux cartes c'est‑à‑dire au jeu des familles, à la crapette ou au Monopoly. Ces tablées d'enfants dont le plus vieux avait onze ans, n'étaient pas mélancoliques. Certains aimaient jouer et donc gagner, ma sœur Mireille, mon cousin Denis par exemple.

Nous nous tenions en général dans la lingerie. Mais il est arrivé plus d'une fois que ces jeux se déroulent dans la salle à manger. Il fallait bien que le monde soit un peu renversé cul par dessus tête pour qu'on nous laisse, nous les enfants, occuper un territoire réservé par construction aux adultes. Il devait bien y avoir près de nous, une grand‑mère, une mère, ou une gouvernante, pour nous surveiller, régler les conflits, donner des idées, nous rappeler à l'ordre. Et puis, vers sept heures, on devait nous dire "Allez, au bain" et toute la troupe de moineaux s'envolait faire sa toilette pour être propre et en pyjama pour le dîner, servi invariablement à vingt heures précises.

Une autre distraction était la partie de petits chevaux. Joseph Méger qui savait aussi travailler le bois, avait fabriqué un jeu des petits chevaux : une planche sur laquelle étaient dessinées les écuries, et des chevaux qui avaient plutôt une forme de bouteille mais qui étaient fort jolis. Le tout était très bien fait, propre, net, et donnait envie de s'en servir. Ce jeu lui appartenait et on y jouait à la cuisine, après le dîner. Tout le monde était réuni. Nous les enfants, Albin, Méger, Mamé, (Marguerite Tronc, grand-mère d'Albin), Joseph, Charlotte, Joséphine, Cyrille, Albino peut‑être. Et tous, bien serrés les uns contre les autres, autour de la table de la cuisine, à côté du fourneau sur lequel chauffait une casserole, nous jouions. L'atmosphère était bruyante et gaie. Et tout cela sous un éternel papier tue‑mouches, et sous une lampe de vingt‑cinq watts. Clausonne "marchait" à vingt‑cinq watts, la France entière marchait à vingt‑cinq watts. Aujourd'hui on est plutôt branché sur du cent watts quand ce n'est pas du trois cents ou du cinq cents avec l'halogène. Et quand il n'y a pas plusieurs lampes dans la même pièce ! Autrefois, on était éclairé par une ampoule unique de vingt‑cinq watts. Et dix personnes sous vingt‑cinq watts...! Mais le moment était bon. Tous réunis. Conflits sociaux ? Laissez‑moi rire.

Et puis venait toujours l'heure fatidique d'aller se coucher. Un mère ou une grand-mère ouvrait la porte du couloir ‑ on redoutait ce bruit et ce moment ‑ entrait dans la cuisine et nous disait "Allez, c'est l'heure d'aller au lit".

Protestations de la partie jeune de l'assemblée : "Non, encore un coup, encore un tour". Négociation très difficile. Nous étions naturellement toujours perdants, même si, pour sauver l'honneur, on gagnait quelques minutes. Pourquoi nous retirer, solitaires, dans nos chambres, alors que nous étions si bien ici, que l'atmosphère y était si sereine, si chaleureuse ! Quels souvenirs restent de ces moments, dans les têtes de Bobby et d'Albin ?

Il y avait aussi les livres. Bien entendu, rien à faire avec les treize mille livres de la bibliothèque dont l'accès était interdit. Il y avait quelques livres dans le studio. J'en ai dévoré beaucoup. Et il y avait la collection reliée des Illustrations, j'en ai bien profité.

Mais enfin, si on était en vacances, et à la campagne, c'était pour nous tenir dehors. Or la lecture était et est encore aujourd'hui selon moi, une activité d'intérieur. Il y avait donc contradiction entre vacances et lecture, ce qui est tout de même un comble. Alors il m'est arrivé de lire, caché dans un escalier ‑ il y en avait beaucoup ‑ où je savais qu'on ne viendrait pas me chercher pour m'ordonner d'aller dehors. C'est dans un coin de ce type que j'ai dévoré le roman d'Alphonse Daudet, pas très bon, mais passionnant tout de même, "Jack", dont le dernier mot, "délivré", reste attaché à un escalier loin du monde.

Je dois bien entendu citer mon heure quotidienne de piano.

A l'extérieur…

On sortait vers neuf heures et demie, et on était prié de ne pas rentrer avant la première cloche. On traînait un peu. Qu'allait‑on pouvoir faire ? On rangeait la serre, on allait sur le tennis, qui était effectivement un terrain de tennis, sur lequel nous n'avons jamais joué au tennis, parce qu'il était impossible de jouer sur un sol aussi meuble et que nous n'avions ni raquettes ni balles. Et je me demande même si nous avions envie de jouer au tennis ! On descendait dans le parc. On allait sur l'aire regarder passer les voitures, d'ailleurs très rares. Les interdictions étaient nombreuses. Par exemple, dans ce pays chaud, il était interdit de se baigner dans les bassins du parc. Bien sûr, ces bassins, non entretenus, vaseux, de profondeurs inconnues, contenant une eau tout de même froide et non surveillée, pouvaient être source de maladies. Admettons. Chose curieuse, aucun d'entre nous n'a jamais enfreint cette consigne. En 1986, lors de l'inauguration de Clausonne, superbement remis à neuf, la piscine, splendide, nous était offerte. J'avoue m'y être baigné avec volupté, en souriant au souvenir des bassins inutilisés de mon enfance.

Dans les années 1935 à 1937, les voitures à pédales : une invention géniale. Bobby en avait une bleue et moi une rouge. Nous avons passé des heures au volant de ces voitures dans la cour, dans l'avenue, dans l'allée du petit bois, sur l'aire. On faisait des ronds comme à bicyclette entre les deux grilles d'évacuation de l'eau, des manœuvres hardies. Nos mollets ont bien travaillé.

Albin a beaucoup participé à ce jeu car il avait lui aussi une voiture à pédales.

Clausonne

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Dans la cour, Jacques et Bobby dans leurs voitures à pédales.

Honnêtement, dans ces véhicules, on n'était pas malheureux.

Au fond, "le chêne".

Les bicyclettes : et je décris toujours une occupation nécessitant un effort physique. Il y a eu deux séries de bicyclettes, les vélos d'enfants et les vélos d'adultes donnés en août 1939. Nous les avons bien amortis.

Quand nous avons été en mesure de faire des promenades un peu plus longues, nous sommes sortis de Clausonne, mais ces courses restaient néanmoins limitées, l'aller et retour ne pouvant pas dépasser trois heures, prises soit dans la matinée, soit dans l'après‑midi. L'idée d'un pique‑nique n'avait pas droit de cité. Les heures des repas étaient sacrées et le déjeuner coupait donc systématiquement la journée.

Ces trois heures de promenade pouvaient se diviser en trois temps : une heure pour l'aller, une heure pour le retour et une heure pour profiter de notre balade. Cela veut dire que l'objectif le plus lointain devait se trouver au maximum à une heure de Clausonne, c'est‑à‑dire à environ quinze kilomètres. Dans ce pays plat et grand, les buts de promenade à quinze kilomètres étaient très peu nombreux. C'était bien entendu Nîmes, Remoulins et les Pamar, le pont du Gard, Barjeton et les Bérard, Collias. Mais enfin, même limitées, ces promenades à bicyclette étaient une ressource et faisaient bien fonctionner nos muscles.

Nous avons également beaucoup pratiqué le ping‑pong. La table avait été fabriquée par le menuisier de Meynes, Léonce Priat. Je le vois encore étalant la peinture sur cette table. On l'installait tantôt devant la serre, tantôt dans la cour intérieure sous la cloche. C'est après la guerre qu'est vraiment venue la grande période du ping‑pong. Nous étions plus grands et nous jouions mieux. Mon ami Christian de Rouville, un des grands fidèles de Clausonne, et mon frère Hubert étaient très généralement les champions.

Le travail de la terre c'est pendant l'été 1939 que ma mère a obtenu pour nous, de Bonne‑maman Elisabeth, un bout, un petit bout, d'une des allées du jardin du Griff. Nous y avons planté des graines de radis et avons attendu. Aucun conseil de qui que ce soit. Il est sorti naturellement quelque chose de la terre : des radis blancs et filiformes. Immangeables. Notre première tentative de culture avait complètement échoué. Christian de Rouville qui habitait en face de chez nous à Nîmes, avait lui aussi planté des graines de radis. Mais il avait bêché, mis de l'engrais, et avait obtenu de très beaux radis. Bref, nous étions idiots !

En juillet 1940, le problème a été abordé sous un autre angle. Sous la direction de mon père, nous avons défriché le jardin du Griff et tous les jours de nos vacances d'été, dans les années qui ont suivi, nous passions des heures dans ce jardin à sarcler, biner, bêcher, enlever les mauvaises herbes, etc. Ce jardin nous a beaucoup occupés. Il y a eu de bonnes suées et de bonnes colères. Ce sont de bons souvenirs. Et les productions de ce jardin, surtout en pommes de terre, nous ont été bien utiles à Paris.

Pendant l'été 1942, ma mère a voulu que nous fassions aussi les vendanges.

M et Mme Malbos, famille meynoise que nous voyions de temps en temps, nous ont acceptés, Bobby et moi, dans leur exploitation où nous travaillions nos huit heures par jour, bien entendu sans salaire, ma mère y tenant absolument. Je crois que nous avons cueilli les raisins d'une même rangée de pieds de vigne. Quelques jours après la fin des vendanges, Mme Malbos sonnait à la porte de Clausonne et nous apportait, en récompense de notre travail...  Une perdrix.

Je n'ai pas oublié ce geste.

Je sors quelques lignes de nos "occupations" pour venir saluer les professionnels de la terre c'est à dire Joseph Méger, grand coordinateur des travaux à Clausonne, et son équipe constituée de son beau‑père Ernest Tronc, de son fils Albin, de Charles Bouchy, un Lorrain réfugié à Meynes, gros travailleur et très honnête homme, et souvent de Cyrille.

Dans le potager de Clausonne je me suis promené bien souvent. J'admirais la propreté du sol, le parallélisme des sillons, le parfait alignement des rangées de poireaux ou des tuteurs de tomates ou de haricots. J'admirais l'adresse de ces cultivateurs. Je regardais Albin fermer un sillon et en ouvrir un autre pour laisser couler l'eau, en donnant un habile et rapide coup de binette pour rendre bien lisse la terre à l'entrée du sillon et faciliter l'écoulement de l'eau.

Albin m'époustouflait, tant sa manière de mener le cheval et la charrue lui était familière. Il m'a donné un jour les rênes, que j'ai timidement tenues dans mes mains en même temps que les deux poignées de la charrue. Pas longtemps. Quelques mètres seulement. Chacun son métier. La perfection du potager de Clausonne est restée pour moi un exemple.

Planter, récolter. Il fallait ensuite monter le produit de la récolte au château. Et dans cette civilisation sans moteur, ces transports étaient faits à dos d'homme, par Méger et son beau‑père. Dans des cageots, c'est le mot technique, sorte de corbeille faite de petites planches, on mettait plusieurs kilos de légumes ou de fruits. La ficelle qui servait à leur transport, devait cisailler l'épaule de ces hommes comme les bords du cageot devaient fatiguer leurs reins.

Je les voyais arriver dans la cour, seule partie horizontale de leur trajet à pied. Ils apportaient le fruit de leur labeur à la cuisine où Joseph et Charlotte prenaient le relais. Ces hommes ne marchaient jamais vite, mais précautionneusement, comme si la marche devait durer longtemps, et comme s'ils étaient en permanence chargés d'un lourd fardeau.

Clausonne produisait toutes sortes de légumes et de fruits : figues, un régal, cerises, superbes, pêches, poires, raisins, melons, parmi les meilleurs. Nous en mangions cependant assez peu, par économie probablement.

Une fois après la guerre, j'avais sans doute fait un compliment sur la qualité d'une pêche ou d'une poire, mes deux grand‑mères m'ont dit : "Non, les fruits actuels sont moins bons que ceux d'autrefois. Jamais les fruits n'ont été aussi bons que sous Ernest". J'avais été bien incapable de voir la différence, et j'ai été étonné que mes grand‑mères aient noté cette différence. Ernest Tronc, avait‑il un secret ? Joseph Méger, son gendre, très intelligent avait‑il moins de dons que son beau‑père pour les fruits ? Ou la mémoire de mes grand‑mères les trahissait‑elle ?

Le travail du bois : il s'effectuait dans les remises, bâtiments situés derrière les garages. On y stockait et débitait le bois.

La hauteur de cette construction, son silence ‑ on marchait sur un tapis de sciure, de décennies de sciure, souple et silencieux ‑ la richesse représentée par ces troncs entiers et ces bûches innombrables, l'odeur du bois coupé, me plaisaient. Et les jours de pluie, nous étions bien contents d'aller passer un moment, et même un long moment, dans les remises. Car ces jours‑là, comme on ne pouvait pas travailler la terre, Méger faisait débiter du bois par sa troupe, la même que celle du potager. Et certains jours cette équipe était complétée par Bobby et moi. Et tout le monde travaillait. Comme disait Méger à ma mère : "Il suffit d'organiser le travail". Et Méger savait aussi commander.

Il y avait trois types de travaux : le sciage avec une scie courte, maniée par une personne, pour les petites branches ; le sciage des troncs avec une longue scie appelée "passe‑partout" actionnée par deux personnes : "Ne jamais pousser, disait Méger, toujours tirer". Nous en avons passé des heures à tirer ! Et, troisième opération, le fen­dage du bois à coups de hache sur des billots de platane, aidés quelquefois, quand notre hache était bloquée dans la bûche, par les "coins" et la "masse". Du bois, j'en ai fendu. Et on s'est fait quelques muscles.

Ce bois avait deux destinations : les grandes bûches pour la chaudière, faute de charbon, et les petites bûches pour les fourneaux de Charlotte et de Méger.

On travaillait presque dans l'obscurité, car il n'y avait pas d'électricité dans les remises, ce qui nous choquait beaucoup. Et nous, les jeunes, qui nous prenions déjà pour des gestionnaires de qualité, critiquions sans ménagement notre pauvre arrière-grand‑mère, dans son dos évidemment, et pas en sa présence, pour cette absence d'investissement électrique dans les remises. Et nous imaginions déjà des scies électriques débitant le bois sans effort, à cadence américaine !

Mais pour un tel investissement, il fallait de l'argent. Bonne‑maman en avait‑elle? Nous ne savions rien de toutes ces questions financières et économiques.

Qu'auraient fait ces hommes si l'électricité avait travaillé à leur place ! Je ne suis pas certain que mes chères grand‑mères avaient une quelconque idée d'un investissement agricole. Mais je peux affirmer que nous étions très sûrs de nous sur ce chapitre de l'installation électrique dans les remises.

Et, m'a dit un jour Albin, une des premières choses faites par les troupes allemandes en s'installant à Clausonne, a été de poser des câbles électriques pour éclairer les remises et les garages !

A côté de ces souvenirs bien classiques, mais très bons, de petits citadins à la campagne, il y a trois occupations savoureuses qui me restent en mémoire, aussi brillantes que des diamants : les frondes, les esquifadous, et les cailloux.

Pour les frondes, il fallait trouver un morceau de bois taillé en Y ‑"où est la scie ?", fendre les deux extrémités supérieures ‑ "où est le couteau" ?, ‑ trouver le caoutchouc d'où recherche de vieilles chambres à air qu'il fallait couper à la dimension voulue ‑"Où sont les ciseaux" ?‑ fixer l'élastique dans ces bouts fendus et les maintenir par du fil de fer ‑ "Où y‑a‑t‑il du fil de fer et où sont les tenailles" ?. Il fallait prévoir un morceau d'étoffe ou de cuir pour maintenir entre les deux élastiques notre projectile. D'où recherche de cuir ou de tissu et de fil ou de fil de fer pour fixer ce cuir sur le caoutchouc.

Chaque opération nécessitait un temps considérable, même avec l'aide d'Albin, toujours présent dans nos occupations extérieures, et avec les outils de son père !

Et une fois qu'on avait réussi à réunir tous les éléments et à les monter tant bien que mal pour en faire une fronde, il fallait trouver des projectiles, c'est à dire des petits cailloux bien ronds, pour "qu'ils fendent bien l'air", nous recommandait Albin.

Alors on partait à la recherche de cailloux pour tenter de trouver la perle rare, le caillou rond. Et quand on en avait trouvé un, on n'avait plus envie de s'en servir, tellement il était rond et joli.

Et puis, sur quoi tirer ? Des ennemis, nous n'en connaissions pas. Il n'y avait que les oiseaux et nous savions bien que nous n'arriverions jamais à tuer un oiseau en vol avec une fronde. Il nous est arrivé de prendre pour objectifs les isolateurs en verre des poteaux électriques, m'a rappelé Bobby. Mais le plus souvent, fatigués, désabusés, on parlait de fronde, on gardait précieusement celle qu'on avait réussi à fabriquer, mais on ne s'en servait pas.

L'esquifadou, encore appelé pétadou, deux mots du patois de Meynes, était une autre idée d'Albin. Il fallait couper un morceau de sureau d'environ vingt centimètres. Ce bois a pour caractéristique de posséder une moelle homogène et très tendre qu'on peut enlever facilement en la poussant. On obtient alors un tube.

Il faut maintenant un piston. Il faut donc trouver un morceau de bois bien droit qui comportera deux parties l'une, sans retouche, qui sera le manche, et l'autre qu'il faut amincir pour qu'elle puisse coulisser à l'intérieur du sureau. Et c'était, comme pour la fronde, la course aux outils !

Après de longues minutes on arrivait à un glissement passable du piston dans le cylindre.

Monsieur et Madame Albin Méger

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Juanita Méger. Elle s'est occupée de Bonne maman Mathilde avec un absolu dévouement

Monsieur et Madame Méger vivent leur retraite à Meynes

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Il ne restait plus qu'à trouver des projectiles. Ils étaient constitués de petites baies vertes ayant la forme d'une olive et de contexture assez dure. On introduisait une olive à une extrémité du cylindre. On en introduisait une autre à l'autre extrémité. Et avec le manche on poussait l'une vers l'autre. L'air dans le cylindre se comprimait un peu et pour s'échapper poussait l'olive immobile vers l'extérieur. Avec un petit bruit de type "Pouett" très caractéristique, qui nous rendait tout fiers, l'obus tombait comme ceux des canons du Moyen Age ou ceux des films de Chaplin, à quelques mètres de notre arme ! Les ennemis ne craignaient pas grand chose...

Et qu'il s'agisse de fronde ou d'esquifadou, on trouvait toujours le moyen de se faire attraper par nos éducatrices jeunes ou moins jeunes : "Vous n'avez donc rien d'autre à faire que d'inventer des jeux aussi bêtes, et avec des outils qui ne vous appartiennent pas" ! Et allez donc !

Mais le plus extraordinaire souvenir des occupations de nos jeunes années consistait, sous les ordres d'Albin, à prendre un caillou dans la main gauche, un gros silex bien rond et lisse, à en prendre un second dans la main droite, tous les deux choisis par Albin, et à les frapper l'un contre l'autre pendant des quarts d'heure entiers. Nous avions sept ou huit ans et étions en général installés en fin de journée, sur les bancs de pierre bien chauffés par le soleil, de la maison de Méger. Et Bobby, Albin et moi frappions, frappions, frappions...

L'objectif était de faire sortir du caillou gauche, un animal ! Albin prenait de temps en temps nos cailloux, les reniflait avec application et disait : "C'est un lion" avec l'accent du midi, c'est‑à‑dire en prononçant le mot avec deux syllabes bien distinctes. Il me les rendait en disant :"Tape, Jacques, je sens qu'il va venir". L'idée qu'un lion allait sortir de mes cailloux me paraissait tout à la fois vraisemblable et invraisemblable et, plein d'énergie, je continuais de taper. Puis quelques minutes plus tard, toujours confiant, mais ne voyant rien venir, je tendais mes cailloux à Albin qui les reniflait : "Il est parti, il ne reviendra pas, c'est trop tard". Je donnais encore quelques coups sans conviction et posais mes cailloux. Bobby en faisait autant.

Alors, les épaules basses, dégoûtés pour un bon moment des cailloux, des animaux, de Clausonne et de nous‑mêmes, nous regagnions la salle de bains ‑ c'était probablement l'heure du bain ‑ et nous nous replongions sans joie dans la routine clausonnienne.

Mais pendant de belles minutes, j'avais rêvé. Pas besoin de télévision, de bandes dessinées, de voyages extraordinaires. Deux cailloux, quelques mots d'Albin et on partait !

Imaginer qu'il allait sortir une bête fauve de deux cailloux ! Imaginer qu'un lion allait tout à coup arriver dans la cour de Clausonne ! Quel rêve fantastique !

Après la guerre nous avons été abreuvés de revues américaines. L'une d'entre elles s'appelait la Sélection du Reader's Digest. L'un des articles de base avait pour titre "L'être le plus extraordinaire que j'ai rencontré". J'ai oublié les noms de ces êtres qui avaient certainement pour caractéristiques un courage, une intelligence, etc. Le lecteur prenait ainsi une leçon d'optimisme.

Mais le titre m'est resté. Je le transpose comme suit l'enfant le plus extraordinaire que j'ai rencontré. Pour moi, c'est Albin, sans aucun doute.

Quand nous avions épuisé les ressources locales, nous allions chez le potier Zanelli, dont l'atelier était situé dans le haut de Meynes. Existe‑t‑il encore un descendant de ce potier à Meynes ? Nous n'achetions rien. Je lui demandais si je pouvais le regarder travailler. Il me répondait oui. Et dans le plus grand silence, je le regardais travailler. Il fabriquait des pots de fleurs. Les blocs d'argile attendaient empilés sagement dans la cour. Il en posait un sur son tour, qu'il faisait tourner avec sa jambe. Pas de moteur électrique. Il fallait un rude coup de jambe. Et de ses doigts constamment mouillés, il transformait le bloc d'argile en pot de fleurs. Pour obtenir des angles nets, en particulier sur le haut du pot, et des ébavurages impeccables, il utilisait une planchette de bois. J'admirais son adresse et la précision de ses gestes.

L'autre artisan que je suis allé voir quelquefois était le sabotier, dont j'ai oublié le nom. Là encore, j'allais le regarder travailler. Un artisan compétent. Le voir transformer une bûche de bois en sabot me fascinait. Avec ses outils, appelés, je crois cuillères, remarquablement affûtés, il creusait le bois, qui n'était pas semble‑t‑il, un bois dur. Et petit à petit je voyais se dessiner l'emplacement du pied. Avec une règle, il mesurait la longueur de son entaille pour apparier ses produits.

Les sabots terminés étaient rangés par paires sur une étagère et attendaient le client. Le sabot choisi, le sabotier fixait sur le dessus du sabot une pièce de cuir recouverte d'un médiocre tissu qui fermait le sabot et l'empêchait de quitter le pied. La plupart des meynois, à cette époque, marchaient en sabots.

Et l'orphelinat ? Pendant les premières années de la guerre il y avait à Meynes, dans une des premières maisons du village, au bas de "la côte", un orphelinat dirigé par des Sœurs de Saint‑Vincent de Paul, en robe jusqu'à terre et la tête disparaissant sous une vaste cornette amidonnée. Combien étaient‑elles ? Pourquoi cet orphelinat ? Pourquoi et quand a‑t‑il fermé ses portes ? Aucune réponse à ces questions. Je cite ce mot car chaque année, les orphelines, uniquement des filles de dix à quinze ans, je crois, donnaient un spectacle. Et le second et dernier spectacle auquel j'ai assisté (1941 ou 1942 ?) m'a frappé. Ces enfants, ces jeunes filles, qui vivaient très inconfortablement, mal vêtues et mal nourries, rêvaient, et rêvaient à de belles choses : la cour du roi Louis XV et la Marquise de Pompadour. Ce mélange de pauvreté, d'absence d'espoir et de rêve de la Pompadour ‑ ces orphelines étaient habillées d'oripeaux colorés voulant imiter les magnifiques robes de nos marquises et princesses ‑ me semblait surréaliste et m'émeut encore aujourd'hui. Albin s'en souvient‑il ? Dans le même temps, je profitais du luxe de Clausonne. En les regardant jouer leur pièce de théâtre, j'ai pris une leçon de modestie.

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12.3.19 - "Par cul"

Nous entendions quelquefois nos parents se moquer gentiment des méridionaux. Leur moquerie était en général axée sur la paresse des gens du Midi, paresse inversement proportionnelle à leur faconde, à leur sens du verbe. Plusieurs fois j'ai entendu "les grandes personnes" dire ‑ et ce discours ne m'était pas forcément destiné ‑ "il y en a un qui travaille et trois qui donnent des conseils". La réalité me semblait toute différente. Mais une fois cependant cette critique s'est trouvée vérifiée, tout au moins dans un premier temps. Nous étions en septembre 1938 et ce soir là plusieurs voitures devaient être garées dans le garage. Il y avait trois voitures et deux places dans un garage fermé par deux stores métalliques. Et les conversations allaient bon train entre Cyrille, Méger, Ernest, Joseph, et peut‑être Albino. Cyrille devait manœuvrer ces voitures pour les mettre à trois dans deux places. Et les autres donnaient des conseils. Et rien n'avançait. On avait beau parler et manœuvrer, deux places ne pouvaient recevoir trois voitures, introduites en marche avant. Et tout à coup, Méger a dit cette phrase magique que j'écris aujourd'hui : "Tu la rentres par cul", autrement dit par l'arrière, comme on le fait d'un cheval qu'on dirige entre les brancards de la charrette. On était encore à l'époque du cheval.

Ce discours s'est révélé parfaitement clair. Il y a eu effectivement une manœuvre tentée par l'arrière. A‑t‑elle réussi ? Je ne m'en souviens plus, parce que, tout à coup, Méger est passé d'un problème de garage ‑ le mot parking n'existait pas à l'époque ‑ à un problème de langage. Il s'est en effet tourné vers moi, riant un peu jaune, m'a pris la tête dans ses mains et, très gêné, m'a adressé ses excuses pour avoir dit un vilain gros mot devant l'enfant que j'étais. Et nous avions bien sûr l'interdiction de dire des gros mots. Nous en disions beaucoup cependant. Et constater qu'il avait, lui, adulte, en quelque sorte transgressé la règle, donné un très mauvais exemple, l'avait rempli de confusion et avait un peu gâché son plaisir de conseiller en manœuvre automobile. Mais moi, j'avais été enchanté d'entendre une grande personne comme Méger dire un gros mot.

Sur ce même terrain, une anecdote est restée célèbre dans ma famille : notre quart d'heure devant l'écran de cinéma où était donné "La femme du boulanger".

Bobby et moi avions, ce samedi‑là, déjeuné comme d'habitude avenue Vélasquez et, avec ma grand‑mère, nous regagnions la rue de la Faisanderie, mais plus tôt que d'habitude. En passant avenue Victor‑Hugo, devant le cinéma qui a existé longtemps, Bonne‑maman Mathilde, constatant qu'il était trop tôt pour rentrer rue de la Faisanderie, nous a offert, à notre grande joie, le spectacle. C'était la deuxième fois de ma vie que j'allais au cinéma.

Assez vite après le début du film, auquel je ne comprenais pas grand chose, un chasseur, partant chasser, demande au boulanger, le fameux Raimu, de lui dire un mot de chance : "Eh bien, merde" ! lui lance en riant le boulanger. Ce mot !! C'était vraiment l'exemple du mot que nous avions l'interdiction de prononcer et d'entendre.

Devant une telle horreur, une telle abjection, furieuse contre elle‑même de s'être à ce point trompée de spectacle et de nous avoir montré le mauvais exemple, Bonne-maman s'est levée, déchaînée, nous a pris Bobby et moi par la main, nous a arrachés de nos sièges, tirés de notre rêve, et nous sommes sortis tous les trois, comme des fusées, de cette salle de cinéma, de ce lieu de perdition. Nous avons gagné la rue de la Faisanderie en courant et sans dire un mot.

Bien des années plus tard, j'ai rappelé cette anecdote à ma chère grand‑mère. Elle s'en souvenait parfaitement et était encore confuse de son erreur, qui a, il faut le dire, fait sourire beaucoup de membres de la famille à cette époque. Personnellement je ne trouvais pas qu'il y ait eu erreur et j'aurais beaucoup aimé qu'on m'expliquât la boulangerie, la chasse, l'adultère, la passion, etc. Mais cela ne faisait pas partie du système éducatif de l'époque.

Tout cela pour dire qu'entre l'interdiction des gros mots, l'inculture cinématographique absolue de mes éducateurs et leur nervosité qui nous flanquait une trouille abominable quand nous étions petits, le passage de nos jeunes années était quelquefois étroit. Montaigne m'a dit, un jour : "Plus le trou de la trompette est petit, plus le son est pur" !

12.3.20 - Toya

Les Toya étaient des Italiens originaires du Piémont. Ont vécu chez nous Alexandrine, la mère, et Albino, son fils aîné.

De la mère, que nous appelions "nounou", j'ai le souvenir d'une personne jolie, petite et très gentille. Elle a dû rester deux ans chez mes parents et nous a quittés à l'arri­vée de son fils. Elle était avec nous à Saint‑Étienne, à Saint‑Galmier ‑ des photos en témoignent ‑ et à Clausonne. Aucun souvenir d'elle à Paris. J'ai surtout en mémoire les histoires qu'elle nous racontait de sa vie dans ses montagnes et en particulier des buses. Et naturellement, comme mes petits enfants quelques décennies plus tard, je m'imaginais que ces buses étaient des oiseaux géants, parfaitement capables de nous emporter, nous, petits garçons, dans leurs serres. Elle nous rassurait avec force "non", mais nous restions inquiets. Elle avait trois fils, dont elle parlait souvent Albino, Roberto et Michele. Elle est décédée en 1968.

C'est par un jour de septembre 1937 que j'ai découvert Albino. J'étais dans la cour de Clausonne près du chêne, et je jouais ou m'ennuyais. Je vois tout à coup un homme à pied, immobile, encore dans l'avenue, à côté des géraniums, n'osant pas franchir la ligne imaginaire séparant l'avenue de la cour. Il souriait. Il avait un costume foncé, un chapeau à large bord, et portait une petite valise. Il souriait encore. Et je me suis dit à ce moment‑là qu'il pouvait bien être le fils de Nounou qui nous avait annoncé sa proche venue.

Je me rappelle que le premier débat à son sujet entre sa mère et la mienne, a consisté à définir son prénom. En effet, il s'appelait Albino, soit en français Albin. Or, notre camarade de jeu, le fils de Joseph Méger, s'appelait Albin. La place était donc prise. Il ne pouvait y avoir deux Albin. Il a donc été décidé de conserver au fils Toya son prénom italien que nous avons prononcé mille fois jusqu'à son départ, avec l'accent français, c'est‑à‑dire en accentuant la dernière syllabe "no", alors, qu'à l'italienne, nous aurions dû accentuer la seconde syllabe "bi". En entendant prononcer son prénom à la française, notre ami Albino a dû rire plus d'une fois.

Mes frères et moi l'avons d'emblée adopté et adoré. Je n'ai pas le moindre souvenir de conflit, de dispute, de mots aigres, entre ce grand garçon ‑ il avait vingt‑quatre ans ‑ et nous. Que savait‑il faire en arrivant à Clausonne ? Peut‑être bêcher, sarcler, couper du bois, bref les actions quotidiennes et multiples d'un paysan. Il était intelligent et travailleur et au contact de Charlotte s'est mis à la cuisine. Il s'y est très bien mis. Rue de la Faisanderie c'était lui le chef cuisinier.

Il me semble qu'à notre contact il a très vite très bien parlé français. De temps en temps une expression italienne, propre à lui, émaillait son discours : la seule expression qui me reste en mémoire est : "Pense‑toi", traduction littérale de "Pensa ti" signifiant dans son langage : "Eh bien voyons". Nous lui faisions remarquer en souriant que ce qu'il disait ne voulait rien dire, et il corrigeait.

Rue de la Faisanderie, il nous est arrivé souvent de bavarder le soir avec lui, après le dîner, à la cuisine. Je me le rappelle aussi aidant mon père à enlever et ranger les portes qui séparaient le bureau du salon. Ces portes, pleines et hautes, étaient lourdes, et ces deux hommes y mettaient toute leur énergie. Albino aimait utiliser sa force physique. Un de ses jeux favoris consistait à frapper un coin de table de son poing fermé, non pas sur le gras de la main mais sur les phalanges. Un geste à se fracturer les os de la main ! Quand il avait réussi son coup, il nous montrait ses doigts rouges et nous disait: "Fais‑en autant" !. Nous le faisions bien sûr, mais modérément, prudemment, par trouille de nous casser les phalanges.

Il nous a quittés un jour de juin 1940, peu de temps après l'entrée en guerre de l'Italie, précision que m'a indiquée récemment son frère Roberto.

Je le vois encore entrant dans ma chambre, quai de la Fontaine. J'étais seul, assis à ma table de travail ‑ une planche posée sur deux tréteaux ‑ et je devais probablement rêver. On frappe à la porte. Albino entre :

"Bonjour Jacques.

‑ Bonjour Albino

‑ Ta maman n'est pas là ?

‑ Non, maman n'est pas là

‑ Tu sais quand elle va revenir ?

‑ Non, ce soir je pense

‑ Bien, merci"

Quelques secondes s'écoulent. II déplace un papier sur ma table, silencieux, hésitant, comme s'il voulait me dire quelque chose de plus. Puis il me tend la main.

‑"Au revoir Jacques

‑ Au revoir Albino"

Et il est parti.

Ce dialogue est gravé dans ma tête.

Le soir, j'apprenais par ma mère qu'Albino était reparti en Italie. Il m'avait trouvé moi, mais c'est ma mère qu'il cherchait pour lui annoncer son départ et la saluer. Sous les pieds de ma mère, le sol se dérobait et nous, les enfants, avions perdu un adorable compagnon de vie.

En 1953, Geneviève et moi installés à Milan, sommes partis un jour à la recherche des Toya. J'ai revu Albino dans une ville des environs de Turin. La seule différence avec le passé était sa taille. Alors qu'il m'avait toujours paru grand quand j'étais petit, il m'a paru petit : j'avais grandi. Son charme, son sourire, sa gentillesse étaient intacts. Les souvenirs de sa vie en France revenaient sans effort, son français aussi. Il s'était marié et avait quatre enfants. Il avait amené sa fille aînée, une jolie frimousse blonde de douze ans. Nous nous sommes promis de nous revoir et n'avons malheureusement pas tenu cette promesse.

Un cousin d'Albin, docteur à Turin, connaît la famille Toya et m'a indiqué qu'Albino était mort il y a deux mois. Sa femme est morte il y a cinq ou six ans. Mon intention est d'aller un jour prochain en Italie saluer les enfants d'Albino et son frère Roberto avec lequel j'ai eu récemment une longue conversation téléphonique.

Clausonne- Été 1939

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Deux voisins, Cyrille et Albino

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12.3.21 - Usages

Dans le Clausonne que j'ai connu, bien connu, et beaucoup aimé, nous étions en général fort nombreux. Joseph et moi faisions souvent le compte du nombre de chambres disponibles et du nombre de personnes, grandes et petites, présentes tel jour ou à telle époque. Les chiffres obtenus étaient toujours importants.

Nous étions de plus toujours reçus. Il était élémentaire que nous respections à tous les niveaux la discipline, l'étiquette de Clausonne.

Et mon arrière‑grand‑mère avait un goût réel pour le décor. Protocole, horaires, rythme de vie bien défini, méritent quelques lignes.

Voiture

Dans la Vivastella, on ne montait pas n'importe comment.

Quelques minutes avant le départ, ces dames étaient prêtes. Le sens de l'heure a toujours eu des proportions quasi suisses dans cette famille. J'ai gardé ce goût, et je souris à la vue de mon petit‑fils Axel, furieux ‑ il en est presque malade ‑ quand les personnes qui l'entourent ne respectent pas l'heure convenue quand elle le concerne. Cyrille conduisait la voiture dans la cour. Elle avait auparavant été soigneusement époussetée, lavée, bichonnée. Elle rutilait. Cyrille tournait à gauche dans la cour et, à reculons, se rangeait le long du perron, sous l'alisier. Il sortait et allait avertir ces dames, là où elles étaient, en général dans le "coin" sur le perron, enlevait sa casquette et, s'inclinant respectueusement, disait : "La voiture de Madame la baronne est avancée". Mes grand‑mères se levaient et marchaient vers la voiture. Cyrille tenait ouverte la porte de droite, côté perron, enlevait à nouveau sa casquette, aidait ma grand-mère Elisabeth à s'installer, lui mettant en particulier une couverture sur ses jambes car elle était très frileuse. Bobby me rappelle que les autres passagers montaient dans l'auto par la même porte après Bonne‑maman Elisabeth, dont la présence sur la droi­te de la voiture, gênait les autres passagers, car on n'utilisait pas l'autre porte.

Au départ et à l'arrivée, ce cérémonial était toujours respecté. Il n'y avait aucune rancune, aucune aigreur, dans les gestes de Cyrille. Il n'y avait aucun orgueil, aucun mépris dans le regard, dans le comportement de mes grand‑mères. Les choses étaient simplement bien faites et chacun, me semblait‑il, utilisait ses talents au mieux.

Quelques Renault

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En 1941, la Vivastella de Clausonne a été équipée d'un gazogène qui a, en général, très mal fonctionné.

La plupart du temps, m'a raconté Albin, pour faire démarrer le moteur, Cyrille allait au Mas chercher le cheval qu'on attelait à la voiture ! A ce moment‑là, le moteur démarrait et la voiture était conduite par Cyrille près du perron. Les traditions perduraient. Il fallait prévoir un délai de deux heures pour la mise en route du moteur à gazogène !

Bonne‑maman Elisabeth aimait les voitures. Avant la Vivastella, elle avait eu la Hotchkiss. Et encore avant, une Panhard. Bonne‑maman m'a dit, un jour que nous nous promenions dans l'avenue, qu'elle avait acheté la Panhard "châssis nu", sur lequel elle avait fait mettre la carrosserie de son choix. C'était l'habitude de l'époque, ajouta‑t‑elle. Aucune photo malheureusement de ces deux voitures. Mais ces mots techniques dans la bouche de mon arrière‑grand‑mère me font encore sourire aujourd'hui.

Clausonne - La Juvaquatre

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Les bicyclettes sont au garage, probablement pour longtemps.

1950 : la Juvaquatre est en position de départ, conformément à la tradition. Cet achat, un peu fou, de ma mère, en mai 1940, s'est révélé des plus utiles après la guerre. Ici au volant, Hubert. Debout, Liliane, Mireille, Véronique, Laurence. Assis Ysabel, Thierry et une amie, Nathalie Gastambide.

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Vous le saviez ?

Les repas

Midi quinze, midi‑trente, dix‑neuf heures quarante‑cinq et vingt heures étaient des heures sacrées. A ces instants précis la cloche sonnait. Pour ne pas faire attendre bêtement les domestiques, pour que les plats toujours excellents et préparés pour une heure précise soient dégustés au mieux, il fallait, c'est l'évidence même, respecter les horaires des repas.

Dès que nous avions entendu la première cloche ‑ nous disions : "la première a sonné" ‑ nous nous hâtions vers la salle de bains pour nous laver les mains et nous faire un peu propres. Et nous allions au salon. Mes grand‑mères y étaient déjà et nous commencions à faire quelques frais. A midi trente et à vingt heures, la cloche sonnait pour la seconde fois. Et aussitôt après Joseph, et après son départ en 1943 Cyrille, et après lui d'autres visages dont j'ai oublié les noms ou d'autres noms dont j'ai oublié les visages, ouvrait les deux battants de la porte qui séparait salon et salle à manger, s'avançait vers ces dames, s'inclinait et disait: "Madame est servie".

Et nous passions à table. Mais pas n'importe comment. C'est Bonne‑maman Elisabeth qui, bien entendu, entrait la première dans la salle à manger en donnant le bras à l'homme important du jour. Quand il n'y avait pas d'homme, elle me demandait mon épaule puisque j'étais l'aîné de ses arrière‑petits‑enfants. Et on entrait dans la salle à manger. Joseph aidait Bonne‑maman Elisabeth à s'asseoir en avançant et reculant sa chaise.

Les plats étaient présentés deux fois. L'ordre protocolaire était rigoureusement respecté.

Pendant que les convives mâchaient, péroraient, refaisaient le monde, ou faisaient des frais polis à la maîtresse de maison, Joseph se tenait au garde‑à‑vous, un peu à l'écart de la table, les mains derrière le dos, les yeux sur la table, prêt à intervenir si quel­qu'un avait besoin de quelque chose ou si ma grand‑mère lui donnait un ordre. Quelquefois Joseph était aidé par Cyrille. Je parlais peu ‑ les enfants étaient plutôt priés de se taire ‑ j'écoutais et je regardais. Et ce spectacle de personnes commandant à d'autres personnes, et de personnes dont la vie se passait à servir les premières, dans un ordre impeccable, ne me choquait pas du tout. Le monde très privilégié que je voyais, dans lequel je vivais, me paraissait bien construit.

Pendant que les assistants causaient et que je rêvais un peu, je regardais Joseph et Cyrille, leur jetais un coup d'œil amical auquel ils répondaient de manière extrêmement furtive et le repas avançait.

Je crois que, sur le très grand nombre de repas que j'ai pris à Clausonne j'ai manqué au respect de l'horaire deux fois seulement. La première fois, en 1942, ma grand‑mère m'avait demandé d'aller à Sernhac, village voisin, chercher un cageot de pêches. Je me suis mal débrouillé pour être servi rapidement et suis rentré à Clausonne vers treize heures. J'ai cru vraiment que le ciel allait me tomber sur la tête.

Clausonne- 1970

La cour intérieure

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Au rez‑de‑chaussée de cette cour donnent la porte vitrée sur la galerie, la porte sur le couloir vers la cuisine, la porte de la lingerie, la porte sur l'escalier en colimaçon vers la tour, et la porte du cellier, pièce dans laquelle les fruits étaient conservés au frais : il y régnait une odeur exquise.

A gauche en haut, la fameuse cloche. Elle a sonné pour nous, imperturbablement sauf, je crois, pendant l'occupation de la maison par les troupes allemandes en 1944. La sonnerie de cette cloche était un commandement sans appel : il n'était pas question de ne pas obéir.

Et la seconde fois dans les années cinquante où deux éléments se sont conjugués, les dieux étant franchement contre nous ce jour‑là. En visite à quatre ou cinq cousins, dont Véronique à Saint‑Victor, nous étions repartis en retard, car nous n'avions aucune envie de nous en aller.

Et en cours de route, la suspension de la Juvaquatre m'a donné des inquiétudes.

J'ai fait réparer et cela a pris du temps. Nous avons dû arriver vers neuf heures moins le quart. De ce retard, on a parlé longtemps dans les chaumières.

Il est arrivé à une invitée de marque de se faire tancer. C'est Véronique qui m'a raconté cet incident. Cette invitée était Mme Chauffard, excellente pastelliste, tendre femme, me semblant fragilissime, entourée de voiles diaphanes, volant, virevoltant tombant imprécis autour d'elle. Très jolie, vaporeuse, extraterrestre, elle était pour moi l'exacte reproduction de ce que je pensais être la femme aimée par le Grand Meaulnes. Et un jour, à déjeuner, elle est arrivée après midi trente, par la faute probable, en ces temps de disette, d'un moyen de transport. Et Bonne‑maman Elisabeth pourtant en général la courtoisie même, lui a décoché devant tout le monde : "Vous êtes en retard, chère amie". Coup de cravache cinglant, au travers du visage !

Les petits‑enfants

Quand, au repas, le nombre d'hôtes était trop important, pour la table de la salle à manger, la coutume était de séparer les artistes. A ce moment‑là, les enfants, c'est‑à-dire moi et tous ceux qui suivaient ‑ j'étais toujours le plus vieux ‑ étions priés de déjeuner à la lingerie, l'autre pièce obscure de la maison. Elle était réservée au linge propre rangé dans de nombreuses armoires posées en sentinelles le long des murs, aux repas et aux distractions des enfants. Nous y avons pris rituellement tous nos petits déjeuners et quelquefois nos déjeuners ou dîners quand la salle à manger était trop chargée d'adultes. Et la tradition consistait ‑ et je crois que c'était un usage assez répandu dans nos familles de l'avant‑guerre et de la guerre ‑ à aller saluer, une fois notre déjeuner fini, les hôtes de la grande salle à manger. Et on était prié de n'arriver qu'au moment du dessert. Nous arrivions donc dans l'office, dans le plus grand silence et demandions à Joseph : "Où en sont-ils" ? Tant qu'"ils" n'en étaient pas au dessert, nous restions calmement soit près de l'escalier soit dans l'office.

Tout cela était programmé, rigide, organisé, mais à mon goût, regrettable. Ce mur élevé entre les enfants et les adultes, précisément dans les moments où des non‑clausonniens venaient apporter un peu d'oxygène dont nous ne pouvions pas profiter... Quel dommage ! Mais on survivait.

Lecture

Il est arrivé quelquefois à Bonne‑maman Mathilde de nous faire la lecture avant le dîner. Nous arrivions, tous bien propres, dans le salon du Nord, très jolie pièce dont les fauteuils avaient été retapissés par ses soins, et elle nous lisait, ce qui encore aujourd'hui me surprend, du Gyp.

Après les repas

Les repas duraient une petite heure. Après le repas, Joseph ouvrait à nouveau les battants de la porte, aidait mon arrière‑grand‑mère à se lever en reculant délicatement son siège et tout le monde repassait au salon, Bonne‑maman Elisabeth donnant le bras à l'homme important du jour. Le café était alors servi. Je note en souriant que Clausonne n'a jamais offert d'apéritif avant les repas ou d'alcool après les repas. Cet usage n'avait pas encore cours ou n'était pas considéré comme distingué.

Et les conversations essayaient de repartir. Elles n'étaient jamais très actives. Un ouvrage, une tapisserie ‑ ma grand‑mère Mathilde en faisait très souvent ‑ un tricot ‑ tante Edith tricotait à longueur de journée ‑ un livre, il y en avait très peu, un journal, une Illustration.. rien n'était très intense.

Mais quoiqu'on dît et quoiqu'on fît, à quatorze heures Bobby et moi allions travailler au studio. Et le soir, à vingt‑deux heures quinze, me rappelle Bobby, Joséphine arri­vait, portant sur un plateau un verre d'eau destiné à Bonne‑maman Elisabeth qui le buvait doucement. Aussitôt après, tout le monde quittait le salon et gagnait sa chambre. Bonne‑maman Mathilde quittait le salon la dernière et, en partant, éteignait les lumières. Il n'était pas question de rester au salon après vingt‑deux heures quinze. Il me semble que, encore longtemps après la guerre dans les années cinquante, quand les hommes, nos oncles, ont commencé à revenir, cette tradition a été respectée.

Le thé

Pendant toutes ces années, en gros de 1935 au début des années cinquante, mes grand‑mères et grand‑tante ont toujours coupé leur après‑midi par le rite sacré du thé. L'odeur du thé me rappelle toujours Clausonne. Il était servi dans le coin de la salle à manger, près de la porte du salon. Une table en osier non roulante mais légère, était apportée par Joseph, chargée de théières, de pots d'eau chaude, soigneusement recouverts de leurs manchons, de pain grillé, de confiture, miel et beurre. Et assises sur leurs chaises, près de cette petite desserte, le buste en avant au‑dessus de la table pour ne pas laisser tomber de miettes, le silence coupé de temps en temps par de rares phrases, ces trois dames donnaient vie à l'invariable cérémonie du thé.

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12.3.22 - Vandalisme

C'est à Clausonne que j'ai découvert le vandalisme, l'action de détruire, de casser, pour le plaisir. C'est Ernest Tronc qui a un jour mis le doigt dessus. Il nous flanquait à tous une sainte terreur. Nous l'appelions "papé", qualificatif que seul son petit‑fils avait vraiment le droit d'utiliser, mais, qu'à cela ne tienne, nous annexions ce grand-père avec plaisir. Je me demande ce qu'il pouvait bien penser de ces petits citadins qui l'appelaient ainsi.

C'est lui qui est venu dire un jour à mes grand‑mères que les balustrades de l'endroit baptisé tribunes était en partie cassées ou avaient en partie disparu. Il était écœuré, en larmes, et d'une humeur de chien. Détruire pour détruire était pour lui incompréhensible, presque un crime.

Une autre fois, il est venu dire à Bonne‑maman Elisabeth qu'il avait surpris des gamins ‑ de quel village, allez donc savoir ‑ en train d'essayer de mettre le feu aux branches des platanes qui touchaient presque terre et étaient donc faciles à atteindre. Il les en avait empêchés. Mais sa rage et son dégoût étaient tout aussi violents que pour les balustrades des tribunes. Clausonne ne lui appartenait pas sans doute, mais il y vivait depuis son enfance. C'était sa chose. Il y travaillait. Abîmer Clausonne, c'était abîmer ses propres tripes.

Avec le recul, je suis étonné qu'il n'y ait pas eu davantage de détériorations dans cette superbe propriété. Les rigoles, les bassins, les bambous, les légumes et les fruits du potager, étaient autant d'occasions pour les nombreux visiteurs étrangers de détruire, casser, voler, à une époque ‑ la guerre ‑ où tout le monde manquait de tout. Les narcisses au printemps étaient l'occasion pour des dizaines de voisins, venant de partout et quelquefois de Nîmes, d'envahir le parc et d'en cueillir d'énormes bouquets. J'étais aussi consterné qu'indigné. Le sens de la propriété me paraissait bafoué à un point que je n'ai vu nulle part atteint à ce degré. Je me rappelle les discussions en septembre 1940 entre mes grand‑mères et mon oncle Roger, redevenu civil, pour faire paraître un article dans les journaux locaux, interdisant l'entrée du parc à tous ceux qui n'étaient pas citoyens du village voisin de Meynes. Cette rédaction me paraissait d'ailleurs bien timide. Existe‑t‑elle encore quelque part ? Quelques mois plus tard, un garde forestier ou garde‑chasse à la retraite a été embauché pour chasser tous ces importuns. Son rôle n'a pas été nui. Malheureusement il est mort assez vite. Bonne‑maman le rappelle dans son "Journal". Et l'invasion a recommencé.

Aujourd'hui, Clausonne est solidement verrouillé. On n'y entre plus impunément. C'est très bien ainsi. Les arbres, les fleurs, toutes les plantes poussent dans le calme et le respect. Plus personne ne vient déranger ce bel ordonnancement, cette somme de beautés. Mes deux grand‑mères peuvent dormir tranquilles. On a pris soin, et même grand soin, de cette maison qui était la leur, et où elles nous ont accueillis si généreusement.

Les enfants Coste

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Mireille, Jacques, Bobby, Hubert

A Clausonne sur le tennis en 1937, nous étions "ça".

Ysabel n'était pas là puisqu'elle est née en 1938. Elle nous a quitté en 1990. Thierry n'est pas là non plus, puisqu'il est né en 1942.

Les enfants Coste (suite)

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En 1985, nous étions devenus ça. On devrait reconnaître aisément Hubert, Bobby, Jacques et Thierry. A droite, une très bonne photo d'Antoine fils de Mireille absente à cet instant historique. A gauche, la moitié de mon fils Olivier: cette moitié vaut un tout.

Je suis d'accord : je sors un peu du sujet.

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12.3.23 - Encore quelques millésimes de poids

Pour notre famille, 1953 est une année mélancolique puisque c'est celle de la mort de Bonne‑maman Elisabeth.

Pour Geneviève et moi, 1953 a été une année très importante puisque c'est celle de la naissance d'Emmanuel.

Et j'ai plaisir à rappeler le fait suivant : pendant trois mois, entre la naissance de mon fils et la mort de mon arrière‑grand‑mère, il y a eu cinq générations vivantes.

Sur le moment les salutations et les félicitations ont existé. J'ai gardé les deux textes à ce sujet :

‑ le "carnet rose" du journal local annonçant la naissance d'Emmanuel et félicitant mon arrière‑grand‑mère, ma grand‑mère et ma mère ; à la jeune mère, pas un mot !

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"Madame Coste

Nous apprenons avec le plus grand plaisir Charlotte et moi la naissance d'un petit bébé chez Monsieur Jacques à Milan, nous adressons nos plus sincères félicitations à Madame Coste d'être grand‑mère si jeune à la veille des 47 ans, si j'ai bonne mémoire. Cette lettre arrivera la veille de la quarante‑septième anniversaire de Madame Coste le 24 septembre 1953, par la même occasion nous adressons nos vœux de santé à Madame Coste avec nos félicitations chez Madame et Monsieur Jacques et un prompt rétablissement à Madame Jacques.

La lettre de Madame est tellement courte que Madame ne nous donne aucune nouvelle de la famille ni de ces Dames à Clausonne. Nous espérons que chez Madame et Monsieur Coste tout le monde va bien ainsi que Madame de Clausonne, Madame Seydoux et Madame Thuret, Madame de Clausonne doit être fière de cette dignité d'être trisaïeule, cela est naturel et nous espérons et souhaitons de tout cœur Charlotte et moi qu'elle voie encore des mariages et de naissances chez les nombreux arrière-petits-enfants.

Charlotte et moi nous allons, Dieu merci, très bien. Nous avons vu une partie de la famille de Charlotte cet été en Normandie ainsi que notre sœur avec son mari et le deuxième fils de Julie avec sa femme, ses deux enfants, une fille de onze ans et un fils de neuf ans, et le beau-père professeur, le fils de Julie est également professeur de français et sa femme institutrice. Les enfants veulent suivre les études comme les parents et les grands-parents, la mère de notre nièce, décédée l'année dernière, était également professeur d'anglais.

Nous remercions Madame de nous avoir fait part de la naissance du jeune Emmanuel à qui nous souhaitons une bonne santé. Charlotte se joint à moi pour envoyer à Madame Coste ainsi qu'à ces Dames de Clausonne nos plus respectueuses salutations.

29 septembre 1953

J. Barère

1957

Geneviève et moi sommes rentrés d'Italie le 1er mars 1957. Nous avons vécu quelques semaines à Versailles chez ses parents. La maison de Saint-Cloud a été achetée en avril 1957. Elle était inhabitable et les travaux ont commencé tout de suite. Geneviève qui attendait Elisabeth pour le début d'août, s'est installée à Clausonne avec Emmanuel, pendant les mois de mai et juin. Emmanuel allait avoir quatre ans. Pour l'occuper, sa mère l'envoyait tous les matins à l'école communale de Meynes. Je suis venu à Clausonne une fois pendant cette période, profitant d'un des longs week-ends de mai. Le temps était magnifique. Geneviève allait bien. Le contact avec ma grand-mère était excellent, ces deux dames se ressemblant un peu sur le plan du caractère. Elles s'étaient très bien entendues dès leur première rencontre et leur commune pendant plusieurs semaines s'est très bien déroulée. Souvent par la suite, Geneviève m'a parlé de ce séjour à Clausonne. Elle en avait gardé un très bon souvenir. Quant à Emmanuel, il voyait un monde différent de son monde quotidien, un monde où certaines traditions et formes tenaient un grande place. J'ai été content qu'il puisse goûter ce mets savoureux.

1963

En mars 1963, en déplacement dans le Midi, je me suis arrêté à Clausonne. Je suis arrivé délibérément après dîner. Bonne-maman Mathilde allait bien. Tante Edith était déjà gravement malade d'un cancer.

Le lendemain matin, avant de repartir, j'ai visité toute la maison pour le plaisir des sens mais sans émotion ni regret particuliers. J'ai ouvert toutes les portes, regardé toutes les pièces, salons, chambres, couloirs, greniers, etc… Tout était vide, désert, abandonné, sale, sauf les quelques pièces où vivaient les deux sœurs. Mais les bruits, les odeurs, les couleurs étaient toujours là, solides, stables, accrochés à des murs, à ces sols, à ces escaliers. Ce n'était pas un temps de vacances. Donc il n'y avait aucun enfant courant, criant, chantant dans ces grands espaces. Je ne savais rien de l'état de la maison.

Bonne-maman, le l'ai dit, la savait en très mauvais état. Possible. Elle était toujours belle. Quelques semaines plus tard, j'y suis revenu pour assister à l'enterrement de tante Edith.

Bobby me raconte qu'en 1990, voulant montrer Clausonne à sa fille Mathilde, il a fait le même pélerinage que celui que je viens de décrire et a éprouvé exactement les mêmes sensations.

Je n'ai pas pensé à la mort de Clausonne. Vingt ans auparavant, après le départ des Allemands, cette maison et son parc étaient dans un état bien pire que celui de 1963. Or Clausonne s'est redressé et a été, c'est bien connu, un très important lieu de réunions familiales dès 1945. Je pensais donc que quelque chose arriverait et que quelqu'un se chargerait de remettre Clausonne en état.

De plus, et avant tout, ce problème n'était absolument pas le mien. En revanche, je me rappelle très bien que c'est en visitant la maison ce matin-là que j'ai admis que le Clausonne de la grande époque était derrière moi et que l'idée m'est venue de raconter, un jour, plus tard, qui j'avais connu à Clausonne, mes grands-mères, "les uns, les autres"… Mais j'avais trois enfants, le troisième Delphine ayant un an. Mon métier m'occupait. J'avais autre chose à faire. Cette promesse, je la tiens par ces lignes.

1971

A son tour Bonne-maman Mathilde nous quitte. Nous sommes venus nombreux à Clausonne pour assister à une cérémonie religieuse, ce qui, pour Bonne-maman Mathilde, m'a surpris.

Pour nous, les petits-enfants, la page était tournée. Nous ne reviendrons plus à Clausonne. Mais nous savions aussi que c'était dans l'ordre des choses et cela n'a posé aucun problème.

Cette superbe demeure et son parc ont été transmis à ceux qui logiquement en devenaient propriétaires et avaient l'énergie nécessaire pour prendre une décision à leur sujet et appliquer cette décision.

La seule personne perturbée par ce changement a été ma mère. Tout l'art de vivre qu'elle aimait, un peu superficiel il faut bien le dire, perdait son support. Le côté mondain, les réceptions, le décor, les grands dîners, les visites du parc, les arrêts à la bibliothèque, la montée à la tour avaient pris fin. Elle en a été malheureuse.

Avec beaucoup de gentillesse, tante Geneviève l'a invitée plusieurs années de suite à venir passer quelques jours à Clausonne en mai.

Ma mère était contente de ces séjours. Et nous étions contents pour elle. Mais elle ne comprenait toujours pas que sa belle-sœur y allait pour travailler à la reconstruction de Clausonne alors que ma mère voulait encore faire salon.

En 1992, elle avait quatre-vingt-six ans, trop fatiguée par ces voyages, elle a cessé d'y aller.

Et je reprends les deux questions que je me suis souvent posées sur Clausonne, car j'avais toujours l'impression désagréable de ne voir que l'écume des choses, la crête de la vague et pas la vague elle-même : qui fait marcher tout cela ? Et pourquoi Clausonne ?

J'avais vu souvent arriver Pierre Causse, un bourgeois de Nîmes, le régisseur de Clausonne et des terres que possédait Bonne‑maman Elisabeth. Il prenait ses repas avec nous, mais rien de sa mission n'apparaissait dans son discours. Il en avait parlé auparavant avec mon arrière‑grand‑mère. De ces terres, quels étaient le chiffre d'affaires, les investissements, les bénéfices ? Aucune idée !

Ma mère m'a dit une fois : "Tu devrais voir comment Méger tient ses comptes. Ils sont très bien présentés". Comptes de quoi ? Comptes à qui ?

On voyait de temps en temps Vésinet, le fermier du Mas Mourier, autre ferme de Bonne‑maman Elisabeth, près de Nîmes, supervisée également par Causse. Qu'y produisait‑on ? Que venait faire ce fermier ? Chose curieuse, à toutes ces questions économiques que je me posais sur Clausonne, comme sur le Mas, quelques années aupa­ravant, les réponses... les réponses...

Une fois seulement j'ai vu Bonne‑maman Elisabeth à l'œuvre. Elle voulait récupérer une terre située tout près de Clausonne et un avocat de Nîmes, Me Labat, était venu la documenter. Elle était ennuyée car il fallait, m'a‑t‑elle dit, dédommager le fermier alors en place. Elle a récupéré sa terre.

On doit tout savoir sur la bataille d'Austerlitz ou sur les équations du second degré et on ne sait rien des conditions économiques dans lesquelles vivent ceux qui nous élèvent !

Et pourquoi Clausonne ?

Que la famille de mon arrière‑grand‑mère ‑ qui était née à Nîmes ‑ ait ses bases à Nîmes, possède Clausonne, et bien d'autres terres et immeubles dans le Midi, me paraissait logique, quand la famille avait ses bases économiques et sociales dans le Midi.

Mais quand toute la famille s'est petit à petit transformée en "gens du Nord", quel intérêt d'avoir une maison familiale dans le Sud ?

Pourquoi faut‑il suivre le passé ? Nous avions deux cents ans de présence dans une maison qui maintenant devient éloignée de nos bases. Pourquoi y rester ? Allons ailleurs et reprenons un pari de deux cents ans dans une autre région. D'accord, Clausonne est beau. Mais il y a d'autres beaux sites en France. Je pensais non à Chateaubriand et à son regret de l'Ancien Régime, mais plutôt au poids du passé et à cette phrase de Renan pour qui le monde se compose de plus de morts que de vivants, qui m'avait fait beaucoup transpirer quelques décennies auparavant.

Ce qui était exceptionnel, c'était, par‑delà la beauté, la très grande beauté du site, le fait que quatre générations bien vivantes aient vécu ensemble dans ces vieux murs pendant tant d'années, et que l'unité familiale ait tenu le coup. Je retenais de ces séjours, non la nostalgie d'un monde qui disparaissait et qui me semblait déjà, à l'époque, un anachronisme, mais le souvenir de personnes qui avaient, pour moi, compté, que j'aimais bien et que j'ai plaisir à décrire longuement.

1986

Après la mort de Bonne‑maman Mathilde, oncle René puis tante Geneviève, Nicolas et Marie se sont attelés à cette tâche colossale : remettre Clausonne en état de marche. Nicolas a pris régulièrement des photos montrant l'état d'avancement des travaux. Nous avons pu admirer l'ouvrage les 20 et 21 septembre 1986.

De cette réunion familiale, dont ma mère était un peu l'héroïne puisqu'on fêtait ses quatre‑vingts ans, je garde les souvenirs suivants :

cette fête a duré deux jours l'après‑midi du samedi, puis dîner samedi soir et danse. Nuit dans les hôtels voisins et déjeuner le lendemain dimanche.

Les traditions ont été bousculées, et c'est très bien ainsi, car le dîner a eu lieu partiellement sur la terrasse, pour la première fois je crois, dans l'histoire du Clausonne que j'ai connu.

Le déjeuner du dimanche a eu lieu sous les platanes, dans le bas du parc. C'était là aussi une "première". Le spectacle était superbe, l'espace vaste, le temps magnifique. Une fois encore, Clausonne resplendissait.

Pour la première fois, c'était une assemblée familiale presque au complet ‑ une exception de taille, au grand regret de ses parents, Olivier, retenu à La Courtine où il faisait son service militaire ‑ nous étions près de cent. Et c'était cela l'essentiel. Des enfants, des enfants... Quelques familles de ce type, et mon pays, "mon cher et vieux pays" comme disait le Général de Gaulle, gagnera toutes ses batailles.

Jacques‑Henri Coste

Mai 1997

Clausonne - 1986- Réunion familiale- Dîner du 20 septembre

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Dedans : Geneviève, Nicolas, Mireille.
Dehors : oui, sur la terrasse, d'autres convives.
Ce soir là, nous étions tous en tenue "vieux Clausonne"
comme l'avait demandé tante Geneviève.

Clausonne - 1986
Déjeuner du 21 septembre sous les platanes de la page 21

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Contrairement au dîner de la veille et à la photo de 1886, tout le monde est en chemise à manches courtes. Personne n'a de cravate. Nombreux sont ceux qui ont des lunettes. Et les femmes sont toutes en robes légères. Il n'y a qu'une seule barbe. Quelques moustaches par-ci par-là.

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12.4 - Témoignage de Véronique et de Jérôme Seydoux

JEUX 1946

Communiquées par Véronique, voici quelques lettres qu'elle-même et Jérôme ont écrites à leurs parents, alors au Venezuela, racontant jeux et divertissements avec leurs cousins Coste.

Clausonne, 13 septembre 1946

Ma chère petite Maman et mon cher vieux nounours,

Il fait un temps admirable et à peine trop chaud. Je m'amuse énormément avec Mireille. Hier nous avons eu une journée épatante. Le matin, nous avons fait de la cuisine sur le petit fourneau en fonte d'Ysabel qui a très bien marché. J'ai pris du beurre, du chocolat, du sucre et nous avons demandé des pommes de terre, deux tomates et un peu de lait à la cuisine. Nous nous sommes installées derrière les remises. Nous avons fait des pommes de terre frites, une tomate au jus, un chocolat au lait, une crème bouillie au chocolat, du caramel et 4 amandes grillées dans le four. A midi nous avions encore très faim cependant. Quel ne fut pas notre désespoir en apprenant que la grande table avait du canard et pas nous, 2 canards pour 8 personnes. On nous a dit que nous aurions peut être les restes, finalement nous avons eu un pilon et deux blancs pour cinq. Vers quatre heures oncle Roger devait emmener Bonne-maman Elisabeth faire sa première promenade en auto, tante Edith avait une peur bleue que cela la fatigue, finalement Bonne-maman est revenue plus fraîche et dispose qu'au départ, elle aurait fait six cents kilomètres ! Comme il y avait de la place qui restait, on nous a emmenées Mireille et moi, nous avons été au pont du Gard. Il y avait une lumière magnifique et ce pont m'a semblé plus beau que jamais (d'ailleurs je ne m'en souvenais pas !) En rentrant Mireille et moi avons eu une idée de génie qui nous était déjà venue mais que nous n'avions pas mise à exécution. Nous voulions aménager une mansarde, en faire un salon privé et un refuge contre les garçons. Aussitôt dit, aussitôt fait. D'abord il faut la choisir. Après une sérieuse inspection, nous avons choisi la dernière à droite (quand on est dans la maison, de celles qui donnent sur la cour des Méger, sous le toit au dessus des François). Elle est basse de plafond, mais tante Georgette s'y tient juste, juste. A l'œuvre ! Balayage total du plafond, des coins et du plancher (ce sont des briques !). Lavage des portes, des vitres, grand lavage des carreaux ; quand ils sont secs, rebalayage. Et les meubles ! Nous avions commencé par tous les évacuer de la pièce, deux commodes grises ignobles (nous avons cru qu'elles ne passeraient pas par les portes), un prie-Dieu, trois chaises dépaillées, une table de nuit en chêne sculpté. Dans la grande mansarde au dessus de votre chambre, nous avons pris trois chaises pareilles (les anciennes de la salle à manger), juste au dessus de chez les François une table en massepain avec sur le dessus des carreaux de faïence jaune, la table de nuit de chêne et une commode dans la mansarde à côté, Directoire je crois, avec un dessus en marbre. Nous avons cru en transportant le marbre, qui était effroyablement lourd, qu'il tomberait dix fois sur nos pieds et qu'il se casserait en mille morceaux. Ceci fait, épuisées totalement, nous nous sommes baignées (nous nous baignons tous les trois jours) avec plaisir et avons dîné.

Après le dîner tante Georgette a accompagné Hubert à la flûte, et elle a chanté très longtemps. Ce matin, en nous étirant, nous resongeons à notre pièce qu'il faut embellir. Une seconde idée de génie issue de notre cerveau fécond nous enthousiasma. Dans la pièce à côté, il y a deux sommiers, nous allons en prendre un, nous le battons, il va nous servir de divan, mais pour le couvrir nous demandons un couvre lit à Bonne-maman, qui nous donne un grand rideau. Parfait ! Une petite étagère au dessus du divan complète l'ameublement. Mais maintenant, il faut égayer, notre pièce est un peu sombre. Une cruche du pays, une gargoulette, quelques œillets au milieu de feuilles de vigne vierge, des feuillages aux murs, une guirlande de feuilles autour de la cruche, un des tapis de notre chambre. Puis tous nos ouvrages, un jeu de cartes, mon écritoire, quelques livres. C'est exactement le paradis, c'est de là que je vous écris. Si on nous enlevait notre pièce, nous en bouderions huit jours si ce n'est un mois.

Oncle Roger est toujours aussi taquin, mais l'autre jour j'ai été victorieuse de la lutte (il a naturellement cru que c'était lui le vainqueur !) dix petites tapes innocentes sur mon postérieur, et moi je lui ai tordu les deux pouces, il en était pâle ! Mes socquettes, le grand drame, maman le sait, étaient trop étroites, il aurait fallu tout défaire ! Alors tante Jacqueline m'a donné une idée de génie, j'ai défait le talon et les socquettes sont devenues moufles ! Tante Georgette m'a entreprise pour que les socquettes deviennent pour Thierry ! Mais je n'ai pas marché. Je vous embrasse de tout mon cœur.

Véronique

P S : Mille mercis à maman pour sa lettre qui m'a fait un plaisir fou.

Ma chère maman, mon cher papa,
Je pense beaucoup à vous, lundi oncle Roger a réarrangé sa voiture. Elle marche très bien mais consomme des litres et des litres d'essence. Avant hier après midi nous avons fait de la cuisine avec un tout petit fourneau qui marche vraiment. Nous avions fait des frites, des crèmes au chocolat, des caramels, des carottes, des haricots, des amandes grillées. Ce petit fourneau marchait très bien, je faisais de la cuisine avec Ysabel et le matin Véronique en avait fait avec Mireille. Avant hier soir tante Georgette a chanté en s'accompagnant puis Hubert a fait de la flûte. Nous jouons beaucoup aux cartes, au bridge et à beaucoup de jeux. Je lis et parcours beaucoup d'Illustrations qui m'intéressent beaucoup surtout celles de la guerre de 1914 1918. Hier j'ai été aux Baux, c'était vraiment très beau comme le nom l'indique ; il y avait des petites rues où l'on voyait encore de très belles décorations romaines. J'ai acheté plusieurs souvenirs et des cartes postales. Puis nous avons été à Saint Rémy et en y allant nous avons crevé une fois et le pneu de rechange n'était pas gonflé alors oncle Roger a été chez un Monsieur qui a gonflé le pneu mais il n'était pas encore assez gonflé alors oncle Roger a été tout doucement le faire gonfler et faire arranger le second. Les monuments de Saint Rémy étaient très jolis : l'arc de triomphe et la colonne sous laquelle il y a un mort, puis nous avons été voir les anciennetés de Saint Rémy, puis après nous avons été rechercher la voiture. Pour le goûter nous avons mangé des meringues et des chaussons aux pommes.

Ce matin nous avons été à Meynes et tante Georgette m'a offert un petit peigne de poche. Il fait toujours très très chaud mais il y a moins de moustiques. Nous mangeons tous les jours du melon et des figues et du raisin. Ce soir tante Georgette va chanter avec tante Jacqueline. Je n'ai pas reçu de lettre de vous depuis notre arrivée à Clausonne. J'ai un professeur diplômé en langues et en musique, grande chanteuse, qui me fait travailler l'orthographe. Il est très gentil mais sévère, il couche à côté de chez Méger et elle mange à la grande table à côté de Bonne-maman. Ce professeur a fait faire une dictée à Ysabel trois fois de suite. Ce professeur est Madame Georgette Coste. Avant hier Véronique et Mireille avaient été au pont du Gard. Véronique, Mireille, les deux chipies toujours pareilles nous ont chipé notre melon l'autre jour à déjeuner et elles comptent recommencer aujourd'hui. Tante Edith nous donne tous les melons pourris ou quand ils sont bons on en a un tout petit bout.

Je vous embrasse bien bien fort

Jérôme

Ma chère Geneviève,

Jérôme me laisse un peu de place pour t'écrire. Tout se passe très bien ici, temps superbe, nourriture très convenable, personnel suffisant... pour l'instant. Mais le remplaçant de Cyrille est lamentable ! Bonne-maman est plus étonnante que jamais, elle a même fait un tour en auto avec Roger. Tes enfants sont charmants, gais, affectueux, faciles à souhait. Les deux filles ne se quittent pas. Jérôme est tantôt avec les garçons, tantôt avec Ysabel, enfin tout le monde s'entend bien. Je fais faire une dictée tous les jours à ton fils (on n'a pas trouvé d'instituteur à Meynes). Cela ne marche pas mal et il y met beaucoup de bonne volonté. Les Roger partent dimanche et je pars demain pour le Mas. Je dois être le vingt huit à Baden. Je vous embrasse bien affectueusement.

Georgette

Clausonne, 21 septembre 1946

Ma chère Mamie et mon bon vieux Cinjapusse,

Je pense beaucoup à vous et je remercie beaucoup Maman de sa lettre. Est ce que notre portique existe encore ? Si oui pourquoi les Pierre en ont ils un près du garage ? Nous sommes descendus à Meynes ce matin parce que le facteur avait dit qu'il y avait deux paquets pour Clausonne. Malheureusement, notre espérance a été déçue, les paquets n'étaient ni l'un, ni l'autre pour nous. Nous jouons depuis quelques jours au croquet avec acharnement, nous l'avons installé dans le tennis et nous en faisons deux heures par jour. Nous avons eu, il y a quelques jours, une idée. Nous allons faire pour le vingt cinq une charade mimée (l'une de celles que nous avions faite chez les Berthoud cet hiver) une chanson, mimée, une loterie, une pêche miraculeuse et un tir. Que de choses aux noms pompeux, allez vous penser. Tous les lots de la loterie sont déjà faits et achetés, ceux du tir également.

Pour la loterie, Mireille et moi avons fait une quinzaine de petits bonshommes de laine tous habillés. Nous avions demandé des laines à Bonne-maman, qui nous avait donné de quoi faire cinq ou six petits bonshommes, mais nous nous trouvions à court pour les habiller. Heureusement, Madame Souchon nous a donné des laines à repriser de couleurs vives, jaunes, vertes, bleues, marron, qui ont fait des merveilles pour les habiller. Il y a particulièrement un petit Indien que j'ai fait que je considère comme mon petit chef-d'œuvre. Il a même des nattes et un scalp ! Sans cela, il y en a des frisés, des hirsutes, des en brosse, des nègres et une petite femme, la seule, la reine de la fête, donnée à celui qui devinera la charade. Oncle Roger nous avait donné cent francs pour les fonds de la loterie, aussitôt un tour chez Madame Souchon ! Sucres d'orge, crayons de couleurs, carnets et un taille crayon sont venus s'entasser entre nos mains. Le lendemain, Bonne-maman nous a à tous offert quelque chose chez Madame Souchon. Notre première pensée a été pour la loterie. Jérôme a choisi des drapeaux pour orner le tennis où se passeront la charade et la loterie. Mireille, du papier à carreaux bleus et blancs pour emballer les lots de la pêche (il ne faut pas que l'on devine ce qu'il y a dedans), Ysabel trois sucres d'orge, moi également et Bonne-maman m'a en plus donné six sucres d'orge pour une philippine que j'avais gagnée. Vraiment cela commençait à bien marcher. Hier encore, tante Georgette nous a acheté deux petites palettes de peintures et deux cahiers de décalcomanies et donné cinquante francs. Redescente à Meynes où nous avons acheté cinq petites éponges "Spontce" charmantes et cinq carnets. D'ailleurs Madame Souchon n'a plus rien, ni sucres d'orge, ni rien, et elle est très chère.

Nous avons fait quarante billets et il y a trente quatre billets gagnants. D'ailleurs, Bonne-maman nous avait encore donné deux très jolies gravures encadrées. Tous les paquets de la pêche sont empaquetés et font assez bon effet. Nous allons les enfoncer jusqu'à moitié dans un grand baquet de son et il faudra les pêcher par leurs petits anneaux avec une canne à pêche. Le tir sera un tir aux glands et on aura un lot quand on en mettra trois ou quatre sur cinq dans la cible (cela dépend forcément des personnes, par exemple, si c'est Bonne maman, elle gagnera avec un gland sur cinq, Bobby et Hubert ne gagneront qu'avec cinq sur cinq).

Il y a eu d'ailleurs un petit drame qui m'a extrêmement ennuyée. Nous pensions vendre les billets au profit des pauvres. Aussi, nous avions demandé à Bonne-Maman le prix qu'elle pensait qu'il fallait y mettre. Elle nous a répondu cinq francs. Aussi, le lendemain, nous allons à la cuisine demander : qui veut des billets ? Aussitôt, Raymonde, la cuisinière, nous en achète trois de bon cœur. Nous ne pensions vraiment pas mal faire, au Val Richer, nous avions déjà autrefois vendu des billets de loterie et tout le monde avait été très content. Donc le soir même, nous allons proposer nos billets à Bonne-maman Mathilde. Elle nous dit aussitôt : "Oui, oui, plus tard, mais d'ailleurs, c'est impossible de vendre des billets à la cuisine". C'était déjà fait. Aussitôt Bonne-maman Mathilde nous a fait un long sermon comme quoi il ne fallait pas demander de l'argent à des salariés chez soi. Nous étions, Mireille et moi, bien ennuyées de la tournure que prenaient les affaires. Bonne-maman a alors dit qu'"elle achetait tous les billets et que comme cela nous pourrions les distribuer à qui nous voudrions". Horriblement ennuyées, nous disons non, nous disons que tout sera gratuit etc… Bonne-maman ne démord pas et veut nous payer tout de suite les deux cents francs.

Nous nous en allons en pleurant, toute la joie de la loterie était tombée et en plus, comme tante Georgette était partie au Mas de Coste, nous ne savions pas si ce que nous avions fait était vraiment mal. Heureusement, tante Georgette nous a rassurées et nous a dit que c'étaient des principes d'autrefois et nous avons été consolées. D'ailleurs, nous ne pensions pas demander d'argent puisque c'était au profit des pauvres et que chacun était libre.

Enfin, la joie est revenue !

Avant hier nous avons été un peu voir les vendanges avec tante Georgette. Mais nous n'y sommes pas restées parce qu'il y avait un vendangeur complètement saoul qui tapait sur l'épaule de tante Georgette en l'appelant "ma bonne dame".
Nous avons ensuite été dans les champs de fleurs d'en face car l'une des vendangeuses à qui ils appartenaient nous avait permis d'y cueillir des fleurs. Il y avait de magnifiques flox grenat veloutés, et des petits flox dentelés de toutes les couleurs. Mais les œillets étaient ramassés de la veille. Samedi dernier nous avons été chez le potier qui nous a fait à Mireille et à moi deux très mignonnes petites gargoulettes que nous irons chercher lundi.

C'est aujourd'hui la fête de Jérôme. Il y a pour le goûter un excellent gâteau aux amandes. Je vous embrasse pour ce soir, je suis dans notre petit paradis mais comme il n'y a pas de lumière, je commence à me crever les yeux. Je vais faire une partie de croquet aux dernières lueurs du jour. Avant hier, nous avons été cueillir des amandes sur les arbres de Léoni. En effet, en voyant les arbres couverts d'amandes, tante Georgette lui avait demandé s'il les avait cueillies. Bien entendu, il n'en avait rien fait, mais probablement cela ne l'intéressait pas car il a dit : "Oui nous les avons ramassées, vous pouvez cueillir celles qui restent". Nous y avons été et nous avons ramassé deux gros paniers sur les amandiers au bord de la route. Nous croyions qu'elles étaient amères parce qu'elles avaient des coques dures, mais elles sont douces et nous en rapporterons à Paris. D'ailleurs, elles sont pleines de philippines. En en mangeant quelques unes hier soir, j'ai trouvé neuf philippines et Mireille six, de magnifiques philippines. Aussi ce matin, j'en ai avec tout le monde : Bonne- maman Elisabeth, tante Edith, tante Georgette, Hubert et Ysabel. J'en ai pendant six jours avec Mireille.

La nourriture est bonne, sauf au goûter et au petit déjeuner où nous avons de la mauvaise confiture au sucre de raisin et très très rarement une once de beurre. Il est très difficile de manger notre beurre et nos confitures sans que Bonne-maman ou tante Edith ne les voient. Nous avons déjà mangé un pot de chaque. Le beurre n'était vraiment pas extraordinaire mais la confiture de reines claudes excellente.
L'autre jour, nous avions une fringale de fruits, aussi nous sommes descendus à six (avec Jeannot, la cuisinière des Coste qui est très gentille) et nous avons mangé : raisins, figues en abondance, deux melons, pêches et grenades, après cela nous n'en pouvions plus, vous le comprenez bien.

Réunion de cousins germains- 1941
Devant le perron dans la cour du grenadier
En file indienne ou en rang par quatre, debout ou assis, les douze visages sont charmants

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Chacun se reconnaît aisément.
Devaient encore voir le jour :
Thierry 1942
Yolande 1943
Eric 1946
Michel 1947
Pierre 1948

Ne vous étonnez pas du changement continuel de couleurs, j'écris avec le magnifique porte mine à quatre couleurs de Mireille que son père lui a rapporté d'Allemagne. Aujourd'hui il fait beau mais il y a du vent. Hier le vent était glacé. Cette année j'ai passé, je crois, les meilleures vacances de ma vie, et je vois la rentrée arriver à pas de géants. J'ai affreusement peur, parce que je crois que mon examen sera le vingt huit parce que l'une de mes amies a le sien le vingt sept (mais pas à Duruy) et nous rentrons le trente au matin à Paris. Si je ne peux pas passer mon examen, croyez vous que l'on me laisse, ou le passer les premiers jours de la rentrée, ou passer en seconde sans lui ? Je suis bien inquiète. J'ai écrit à Grand mère de passer à Duruy et j'attends la date avec impatience. Mardi, nous sommes invités chez les..., personnes de la connaissance de tante Georgette qui habitent... Ils sont déjà venus à Clausonne.

La mère est une grosse personne vulgaire et sale, le fils aîné environ vingt ans, vantard et désagréable, il est venu avec des espadrilles et un pantalon retroussé, la fille, seize ans, avec des talons de dix centimètres (pour la campagne !). Il n'y a que le petit garçon qui est convenable. Quelle famille ! Voici une bien longue lettre, je crois que je n'en ai jamais écrit une aussi longue.

Je vous embrasse bien fort

Véronique

Clausonne, 26 septembre 1946

Ma chère maman et mon cher vieux père,

Je pense bien à vous et je regrette énormément que vous n'ayez pas été là hier à notre petite fête que tout le monde a trouvé réussie. Elle l'a surtout été grâce aux costumes que Bonne-maman nous a prêtés et qui ont vraiment fait merveille.

Pour la charade : perce pi casse, la première scène représentait le retour du soldat dans sa famille, qui racontait quantité d'actes valeureux et qui finalement avait peur d'une souris. Soldat Jérôme avec le calot d'oncle Roger et le fusil de Méger. Moi j'étais la vieille grand mère avec une robe noire de Bonne-maman, un fichu sur la tête et deux cannes, Mireille la femme de 35 ans, Ysabel et Thierry les enfants. Thierry pleurant était comique, il mettait les deux mains sur sa figure et faisait : "ouin... hou, ouin". La deuxième scène était certainement la plus réussie, elle était entièrement en costumes anciens. Mireille (en robe à pouf boutonnée du haut en bas, marron avec des quantités de fanfreluches) et Jérôme (en costume de velours noir de petit garçon du temps des crinolines) étaient les examinateurs d'un cours de danse. Il avait été décidé de poser des questions intellectuelles aux danseuses pour ne pas avoir affaire avec des ignorantes. Mais aussi, il était convenu de poser des questions faciles aux bonnes danseuses et des questions dures aux mauvaises.

On introduit alors "Mademoiselle Sophie Pajarski" soit Ysabel en ravissant costume de folie que Bonne maman Elisabeth avait jadis porté pour un goûter costumé. (Du bonnet au petit pantalon allant jusqu'aux pieds, en passant par la robe blanche à volants bleus, roses et verts pâles ayant chacun un grelot au bout, ce costume était ravissant et merveilleux). Ysabel exécute une très jolie danse qu'elle avait apprise à son cours de danse. Les examinateurs lui posent la question suivante : "Connaissez vous Victor Hugo ? ». Ysabel : "Mais oui, j'ai souvent marché sur la place Victor Hugo". Mireille et Jérôme, s'extasiant : "Quel esprit, cette petite ! Qu'elle est spirituelle ! Parfait, Mademoiselle, vous êtes reçue".

Ensuite on introduit "Monsieur Serge Lifarau" : Thierry, qui en costume de petit garçon du temps de l'enfance de grand père, petite jupe raide et très plissée et boléro bleus, fait une entrée dansante très réussie, exécute des claquettes et force révérences. Le jury : "Comment s'appelle votre maman ? ». Serge Lifarau : "Madame Coste". Le jury : "Bravo mon petit, vous êtes reçu ! Permettez que je vous embrasse. »
"Mademoiselle Cunégonde Mouchard". Je fais une entrée, minaudant et faisant des manières (en robe à volants à raies violettes et blanches, avec un châle pour mettre autour de la taille violet et blanc avec fanfreluches). Je minaude, j'esquisse révérences sur révérences, je fais un pas de danse et je tombe par terre. Je me relève, refais des révérences. Le jury : "Déclinez moi "rosa", Mademoiselle". Je balbutie : "rosa ! rosa ...rosa ! » en faisant des révérences.

Le jury : "Dites moi les décimales de pi,

Euh... euh... Monsieur (une révérence) Madame (une révérence) J'ai, j'ai (révérence) un blanc complet, complet" (six révérences)

Le jury (sèchement) : "Je vous remercie Mademoiselle. Je regrette de vous dire que vous êtes refusée" (je pars en faisant des révérences)

Troisième scène. Mireille en dame de trente cinq ans, dit à ses enfants qu'elle a enfin trouvé une cuisinière merveilleuse, une perle. A ce moment, j'arrive en cuisinière :

"Oui! Bonjour Madame ! les enfants ! Ce n'est pas assez clair ici ! faudra percer une fenêtre là ! relever le plancher parce que je danse le soir ! Je demande huit jours de congé par semaine ! Vous avez un mari ?

Oui

Bien, alors, j'entre lundi ! Oui, je fais de la casse, mais ce n'est rien. Alors j'entre lundi, à condition que d'ici là vous ayez divorcé et mis les enfants en pension ! A lundi ! »

Le tout. C'était Mireille en bohémienne qui criait : "La bonne aventure ? Qui veut la bonne aventure ? ». Arrivait Jérôme en gendarme qui voulait disperser la foule et arrêter la bohémienne qui lui prédisait un magnifique avenir.

C'est Joséphine qui a deviné la charade. Alors nous avons tiré une loterie et mimé les "bonnes dames de Saint Gervais". Mireille et moi étions les commères, les autres jouaient dans les couplets. Mais le vrai clou, c'était l'avant avant dernier couplet :

"La marquise de Carabas se promène partout sans bas" (couplet de notre invention) joué par... Hubert. Avec une robe de tante Georgette, une énorme poitrine, une ceinture, un sac à main, un renard, un chapeau de paille, des fausses boucles et une ombrelle, et des gants et des chaussures à talons. Il avançait la pointe des pieds la première et il était tellement drôle que tout le monde en a ri pendant un quart d'heure et que Mireille et moi ne pouvions plus chanter.

Ensuite, nous avons tiré la seconde loterie et il y a eu la surprise qui en était une pour tout le monde. C'était Mireille habillée en arlésienne (le vrai costume que tante Georgette a emprunté un peu partout à Meynes) et moi en farandoleur qui avons dansé. Nous sommes restées habillées comme ça toute la soirée et tante Georgette et les bonnes-mamans étaient toutes absolument désolées de ne pas pouvoir nous photographier.

Ensuite il y a eu la pêche et le tir. Cela a été une journée épatante.

Il faut que je me dépêche de finir parce que Bobby va partir pour la poste (qui part à cinq heures).
Bonne-maman Mathilde a eu extrêmement mal aux dents et une fluxion. Elle a été hier à Nîmes et s'est fait arracher une grosse racine, ce qui lui a fait très mal. Maintenant elle va mieux mais elle était toute enflée et avait la bouche tordue et ne mangeait plus. Il y a eu un bon déjeuner aujourd'hui : melon, tomates farcies, purée de pommes de terre et saucisses, fruits. Les examens sont le un ou le deux. Je rentre en classe le quatre. Je vous embrasse cent mille fois mes parents chéris.

Véronique
26 septembres 1946

Pour mon anniversaire j'ai reçu un porte-lettres et un petit truc qui montre la date et de tante Georgette des boutons de manchette. La fête que Véronique avait organisée est finie et j'ai gagné à la loterie un petit bonhomme et des amandes. Il fait moins chaud à Clausonne. Oui, je pourrais sûrement refaire des pièces de ce petit chalet. Envoie-le moi dès que je serai à Paris et je referai les pièces à Cormeilles. Tante Georgette part aujourd'hui pour Baden. C'est la dernière lettre que je vous écris de Clausonne car on part dans trois jours.
Je cherche assez souvent des amandes avec Isabel.

J'ai reçu l'autre jour une lettre de grand-mère qui nous parle de la rentrée. As-tu retrouvé mes bateaux et mes camions que j'avais en Amérique et aussi mes soldats ? Nous venons de faire une grande partie de Monopoly avec les grands, que je viens de gagner avec trois cent mille francs et la plupart des quartiers.

Je vous embrasse très fort

Jérôme


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12.5 - Témoignage de Christian Silhol

Saint-Victor, le 23 décembre 1996

Mon cher Jacques,

Je réponds, enfin, à ta lettre du mois de juin concernant Clausonne.
D'abord une pensée pour ta mère, morte il y a un an qui, elle aussi, aimait cette maison de famille à laquelle tant de souvenirs nous attachent. Je t'envoie un extrait d'un cahier sur lequel maman décrivait quelques moments de sa jeunesse passés à Clausonne ou dans la maison construite, sous Badinguet, sur le quai de La Fontaine à Nîmes, par nos arrières-grands-parents communs. Personnellement j'ai été accueilli à Clausonne en 1941 par tante Elisabeth et ses deux filles lors d'un stage d'arboriculture effectué chez René Libes, ingénieur agronome, qui avait implanté un verger de pommiers et pêchers dans les alluvions du Gard de son domaine de Clausonnette.

Il m'avait chargé de mettre en bon français sa traduction d'ouvrages américains sur la conduite des vergers.
Le soir, rentrant à bicyclette d'une longue journée passée dans les arbres, j'appréciais la conversation de ces tantes interrogeant leur jeune neveu sur notre pays vaincu mas pas encore occupé totalement. Après la guerre et la mort de tante Elisabeth, ta grand-mère et tante Edith réunissaient la famille le premier janvier pour un excellent déjeuner, chaleureux et traditionnel.

J'arrête là ces quelques souvenirs, susceptibles de maintenir le contact entre cousins.
Cordialement à toi et meilleurs vœux pour 1997.

Christian Silhol

12.6 - Témoignage d'Hervé Martin

Cher cousin,

Tu fais bien de me le rappeler. Je garde effectivement les plus délicieux souvenirs de mes nombreux séjours à Clausonne, toujours en septembre, jusqu'à ma seizième année ou dix-septième année, moment de notre installation familiale à Paris. A Paris où je devais revoir toute notre joyeuse bande de cousins et cousines que, sans Clausonne, je n'aurais jamais connus de façon aussi intime et amicale (jusqu'à la Faculté de droit, Sciences-Po et bien après…).

Ai-je besoin de te rappeler l'extraordinaire beauté du site, universellement reconnue, ce merveilleux ruissellement d'eau et de bassins en pleine garrigue, la vue de la terrasse sur la Provence et le Ventoux ? Il y a aussi la bibliothèque et ses clavecins que j'essayais de temps en temps… Je soulignerai volontiers l'hospitalité et la "table" de mes tantes, si gentilles, malgré une certaine apparence d'austérité. Le service y était parfait grâce à notre inimitable maître d'hôtel, Joseph. Tout cela a contribuer à me rendre difficile, ce que l'on m'a parfois reproché.
Les déjeuners ou dîners de Clausonne avaient depuis le siècle dernier une très forte réputation. On y recevait la bonne société protestante du quai de La Fontaine mais aussi l'aristocratie locale : la duchesse d'Uzès, les Aramon, les Barbentane, les Saint-René-Taillandier et les Monteynard…

Venant de temps en temps en vélo, depuis Nîmes, je suis peut être l'un des rares à avoir connu cette pénible période d'occupation allemande du château. Mes tantes, toujours aussi dignes (et d'esprit d'ailleurs tout à fait résistant), n'avaient pu garder que leurs chambres à coucher. Elles étaient horrifiées de rencontrer dans le parc des soldats allemands, parfois dans leur plus simple appareil (il faisait en effet très chaud) !

Puis vint la libération du château par un régiment de fusiliers marins, commandé par l'amiral Killian qui se trouvait être un lointain cousin (par les Boissy d'Anglas). Dès son arrivée un grand dîner fut immédiatement offert à tous les officiers français. Mes visites, malheureusement toujours très rapides, ont duré jusqu'à la mort de tante Mathilde. J'étais à l'époque conseiller auprès des Chambres de Commerce de Nîmes et d'Avignon où je me rendais souvent. Dès que je le pouvais, je faisais trois pas dans le parc, que je voudrais tant revoir.

Bien affectueusement à ta disposition.

Hervé Martin
Novembre 1996

Clausonne - 1935 - Quelques petits

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Deux Coste, deux Martin, deux Coste

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12.7 - Témoignage de Denis Martin de Clausonne

SOUVENIRS ET ANECDOTES

C'est bien volontiers qu'à la demande de Jacques Henri Coste j'essayerai de recueillir dans les lignes qui vont suivre les souvenirs qui me reviennent de moments passés à Clausonne, il y a cinquante voire cinquante cinq ans. Ils restent bien gravés dans ma mémoire ou dans le subconscient et sont comme un peu d'eau claire remontant d'une source enfouie.

Toutefois il ne faudra pas me tenir rigueur de l'imprécision sur les dates, approximatives à cette distance, ni de quelques confusions de circonstances, les images des souvenirs étant sauves.

Je dois tout d'abord dire deux mots du contexte de mes séjours ou visites à Clausonne : mes parents, Olivier et Colette, s'étaient déjà établis avant la guerre à Nîmes, où mon père avait trouvé une situation provisoire et nous y étions encore en 1939 alors qu'il venait d'en trouver une définitive à Paris. Nous habitions donc l'hôtel de Clausonne au 37 quai de la Fontaine (le deuxième, indépendant de la succession du château), avec ma grand-mère Madame Alfred de Clausonne pour vous tante Antoinette , au moment de la débâcle où beaucoup de parents et d'amis, dont les Philippe Coste, sont venus trouver refuge à Nîmes. Je n'avais pas encore huit ans.

Après la mort de mon grand-père Alfred en 1910, ma grand-mère avait cédé la moitié du domaine qui lui revenait à la famille de François dernier survivant de cette génération puisque leur frère Maurice était lui même décédé à l'âge de cinq ans en 1863 pourvu que les conditions familiales habituelles de succession fussent maintenues, à savoir que la propriété devait revenir à un seul descendant, sans partage, et qu'il ne serait jamais touché à la bibliothèque. J'ai toujours entendu dire dans ma famille que la seule contrepartie de la part de Clausonne de mon grand-père avait consisté en un vase d'albâtre qui s'est révélé faux par la suite.

L'avant guerre

Quoi qu'il en soit, ma grand mère se considérait toujours chez elle à Clausonne et y faisait fréquemment des séjours. Quand nous l'accompagnions, tante Elisabeth ne manquait pas de nous dire, à mon frère Hervé et moi même, que nous y étions aussi chez nous et, pour en appuyer le sens, elle mettait à notre disposition deux carrés de potager qu'Albin, le fils de Méger, cultivait heureusement à notre place notre jeune frère Laurent qui n'était pas né, puis bébé, n'en disposait que de la promesse. Il y avait aussi à l'époque Cyrille et Joseph. Nous considérions, Hervé et moi, Joseph comme une sorte d'homme clef. Pour ma part,  je n'ai jamais su s'il était jardinier, valet de chambre, majordome, portier ou le tout à la fois. Dans tous les cas, quand je me remémore l'image de Clausonne, il m'apparaît toujours statufié. Mes premiers souvenirs remontent donc à l'avant guerre et notamment aux vacances de 1939 que nous passions en août septembre à Clausonne. Nous y étions le jour de la déclaration de guerre et je vois ma mère sur le parvis du salon fondant en larmes à cette annonce. Cet événement m'a particulièrement frappé d'autant plus que nous sommes revenus précipitamment à Nîmes où mon père avait déjà reçu la visite de deux gendarmes pour lui signifier qu'il était mobilisé sur le champ. Il devait partir en mission des services secrets à Londres et nous ne le reverrions plus avant août 1944 peu avant son terrible accident attentat, sauf une courte permission avant de partir, pendant laquelle il nous emmena rendre visite à ces Dames à Clausonne à l'automne 1939 dans son immense Chrysler noire. Ce fut la dernière sortie de cette voiture. Elle était d'ailleurs si vieille que les Allemands ne sont venus prendre que les pneus, livrant la carcasse au théâtre de nos jeux pendant toute la guerre.

L'annonce de la déclaration de guerre à Clausonne est liée à un petit événement qui s'était produit peu avant, sans qu'il y ait réellement de repères de dates dans ma tête : le passage du Graf Zeppelin dont j'ai heureusement pu voir le long fuseau et le petit habitacle bien avant qu'il ne disparaisse. Ce devait être de bonne heure le matin puisque ma mère m'avait tiré du lit. En effet, à cette époque, il y avait encore un Zeppelin qui venait régulièrement se repérer sur le château de Clausonne, juste pour obliquer en direction de l'Amérique du Sud. Je commençais donc à avoir la frayeur extrême de le voir désormais déverser des bombes sur notre paradis.

C'est surtout à cette époque que j'avais l'habitude de m'aventurer dans le parc, même seul, avec quelques interdictions comme de ne pas aller au Bois de Pins. L'extrême limite était la terrasse forestière aux marches du parc d'où l'on admirait une vue un peu lointaine du château. Je tentais, toutefois un peu timidement, d'explorer les moindres recoins de l'immense domaine qui m'était ouvert. Pour me tailler des épées et des arcs, ma mère avait acheté à Meynes un couteau "Opinel" très tranchant qu'elle avait eu la faiblesse de me donner. A peine l'ai je eu reçu que je me suis fait une entaille impressionnante à un doigt de la main gauche mobilisant les réserves de pharmacie en pansements et m'obligeant à revenir à une attitude plus humble. Dès lors je n'ai plus voulu me servir de ce couteau et j'ai dû attendre bien longtemps avant de me prendre pour d'Artagnan ou Robin des Bois. Par la suite, j'ai été surtout jaloux d'un carquois arboré par un cousin qui y mettait des flèches, mais je n'ai jamais pu trouver l'endroit des gros bambous ni quelqu'un pour m'en couper un. Je suis donc devenu un simple chasseur de sensations fortes dans le parc qui me paraissait infini.

Des sensations fortes, j'en ai eu au moins deux :

La rencontre avec les vipères :
Elles se voyaient plutôt dans les allées qu'elles traversaient. Un jour que j'étais heureusement en compagnie d'Albin, il me dit : "retourne toi, tu vas rencontrer un sale gamin". En me retournant, au même moment, une grosse vipère se dresse me fixant de ses pupilles verticales comme sa proie et sortant une langue fourchue sans une miette d'humour. Albin, lui même surpris, avait par bonheur un bâton à la main et en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire réduisit l'affreuse bête à l'état de limace. Méger était venu précisément nous rejoindre et considérant que je n'étais pas suffisamment humilié alors que j'étais encore complètement sous l'empire de la peur me lance : "tu vas dire avec moi "Tapadacana"... ; ce dont je m'exécute. Puis "Topodocono"… ; ensuite "Maintenant je vais voir si tu connais tes voyelles, alors continue…". Je poursuis… et avec les U j'obtiens en fin la détente d'un franc succès. A cette époque, les histoires ou boutades "sales" étaient bien innocentes !
Les crapauds-buffles :
Le parc contient un merveilleux réseau de fontaines, dont je crois, la plus importante est le "Grand Vivier". La plus belle "Le Griffe", est à une distance à la portée d'un enfant. Lors des longues journées d'été un chant particulier d'en élève, celui étrange et lancinant des crapauds-buffles. Avant d'en voir, je m'imaginais une bête préhistorique vraiment énorme hérissée de piquants acérés et à tête de diable pour semer l'épouvante. J'ai mis très longtemps à en rencontrer un, même deux, ils étaient loin de correspondre à la précédente description. En tous cas ils existaient bien.

Ma mère, Colette, m'a raconté qu'alors elle était encore jeune fille, elle avait invité à Clausonne sa chère amie Aimée Jouët Pastré, d'une famille d'Empire de Marseille, retirée à Villeneuve-lès-Avignon. Au cours d'une randonnée dans le parc, à l'endroit où elles eurent atteint le Griffe, d'immenses crapauds-buffles se présentèrent à elles, appuyant de toutes leurs cordes vocales le côté insolite de cette rencontre. Il s'ensuivit une fuite perdue vers le château.

Aimée Jouët, très taquine, reprocha vivement à ma mère sa couardise et, puisqu'il en était ainsi, elle irait capturer un crapaud-buffle qu'elle enfouirait bientôt un soir dans son lit. Effectivement, Colette, très peu après trouva un crapaud en se glissant dans ses raps. Toutefois, il s'agissait d'un adorable crapaud en bronze doré dont le couvercle articulé une fois relevé laisse la place à un vide-poches ou à un cendrier. Je détiens toujours ce crapaud et je peux le produire en témoignage de la véracité de ce récit.

Le parc s'agrémentait heureusement d'aspects autrement enchanteurs. Notamment il comportait ces immenses et antiques platanes qu'il me fallait aller toucher pour ne pas douter de leur munificence. Ils n'étaient pas loin de "mon" potager et cela m'était facile de les rejoindre.
De magnifiques melons poussaient dans le potager, malheureusement pas dans le mien. Je m'en octroyais cependant quelques-uns en catimini à consommer sur place. Il n'y a que tante Edith qui l'ait su et après de solides remontrances n'en a jamais parlé à personne.
L'époque des cerises était royale !

Les déjeuners ou les dîners à Clausonne

En ce qui concerne les melons, ils restent le symbole de l'accueil que nous recevions à Clausonne, de même que les serpents qui étaient toujours présents du fait que nous avions la consigne de ne surtout jamais en parler devant ces Dames. Il fallait se retenir de même prononcer le mot devant tante Elisabeth et tante Edith, notamment, en aurait fait une crise de nerfs. Pour moi c'était facile puisque cette espèce rampante et venimeuse m'inspirait au moins autant d'horreur qu'à elles.
Il y avait aussi d'autres symboles lorsque nous étions conviés à déjeuner ou à dîner, qui ont perduré jusqu'à l'extinction des personnes : le roquefort et le portemanteau. Chaque repas débutait toujours par un grand plateau de melons coupés en tranches, des blancs et des rouges, au choix, d'une qualité surprenante et au moment du fromage, c'était immanquablement du roquefort qui était présenté. Les serpents étaient dans l'air, comme les moustiques d'ailleurs, qui planaient en permanence dans un contexte caché ; enfin on ne pouvait ignorer le portemanteau que tante Edith avait avalé à sa naissance. Il fallait être très loin, au Bois de Pins par exemple, pour oser évoquer le portemanteau, sauf une allusion malencontreuse de ma propre mère déclenchant un fou rire historique avec Georgette Coste qui les conduisait à battre en retraite rapidement à la cuisine la serviette entre les dents, avant même le roquefort. Les jours tristes, je me remémore cet épisode et j'en hoquette tout seul, tellement la contagion du fou rire est tenace.

Les fous rires entre Colette et Georgette étaient d'ailleurs fréquents et légendaires. Nous avions droit d'y assister en les suivant aussi loin que le Bois de Pins sous prétexte de ramasser les pignes, de scruter l'enneigement du Mont Ventoux pour présager que le froid pourrait bientôt arriver, pour chanter en canon Frère Jacques ou Au Clair de La Lune. Les cousins Coste étaient le plus souvent de la partie. C'est dans tous les cas au Bois de Pins que la rate se dilatait librement, ce qui permettait d'affronter dignement le dîner.
Georgette admettra que mon frère et moi l'appelions par son prénom. C'était justice puisqu'elle est notre cousine issue de germains. A cette époque il s'agissait encore de tante Georgette.

Ce n'est pas tout de suite qu'Hervé et moi avons été admis aux repas. Nous les prenions dans la petite salle à manger des enfants, près de la Tour dont l'accès nous était refusé. Les petits déjeuners étaient aussi réglementés : le dimanche, nous en avions deux, celui des enfants, plus celui de ma grand-mère Antoinette dans sa chambre où il lui était apporté. Elle venait nous chercher en prétextant qu'on ne servait pas de miel aux enfants et nous faisait profiter du sien en s'en privant. Adorable grand-mère qui donnait tout ce qu'elle avait, y compris tous ses droits au domaine de Clausonne !

La bibliothèque

Nous n'y étions admis qu'en présence d'une de ces Dames, généralement tante Mathilde. Impressionnante par sa taille, le nombre des volumes (vingt mille), les tableaux de famille, les archives... Elle est le cœur de Clausonne. Hervé l'a fréquentée après la guerre pour consulter les archives avec notre tante Blanche qui effectuait des recherches. Il doit donc en connaître un petit rayon. René a beaucoup fait pour les préserver et je conseille aux cousins de se procurer, s'ils ne l'ont pas déjà fait, l'ouvrage paru grâce à lui aux archives départementales du Gard intitulé "Les Fornier de Clausonne, archives d'une famille de négociants de Nîmes (XVIIe XIXe siècles)".
A ce que je crois, les Allemands ont respecté la bibliothèque.

L'Occupation

A l'arrivée des Allemands, reléguant ces Dames dans leurs appartements, les visites à Clausonne sont devenues quasiment inexistantes. La première fournée d'occupation a été particulièrement dure, la seconde (Commandant Todt ou quelque chose comme cela) était plus humaine.

Notre lien avec Clausonne consistait en un poulet que ces Dames essayaient de nous faire parvenir à Noël. Je crois me souvenir que mon cousin Christian Silhol, agriculteur à Saint Victor de Malcap et de ce fait bénéficiant d'une "traction" au gazogène, nous avait rapporté un poulet de Noël après avoir risqué une visite à Clausonne.
Nous conservions néanmoins beaucoup de contacts de cousinage avec Georgette et ses enfants qui habitaient à Nîmes pendant la guerre. Jacques, Bobby, Hubert et Mireille étaient de mon âge, Ysabel faisait encore des pâtés au jardin de la Fontaine et Thierry, si je ne me trompe, n'a paru qu'après mon frère Laurent.

L'après guerre

Dès que les Allemands furent partis, Hervé et moi sommes allés à Clausonne à bicyclette (dix huit rustines par chambre à air et pneus vulcanisés) en passant bien sûr par Saint Gervasy et Bezouce et à la lisière de Lédenon, en tout, quelque chose comme quinze kilomètres de Nîmes un exploit . Il nous est arrivé aussi de prendre le tortillard, disons le train.

Nous fûmes accueillis à bras ouverts par ces Dames que nous retrouvions exactement comme nous les avions laissées, empreintes d'une très grande dignité et ne laissant nullement paraître les traces assez cruelles de l'occupation. Un détail de leur accueil m'a frappé : tante Elisabeth nous a loués, Hervé et moi, de porter des gilets oui, malgré le trajet à bicyclette nous portions des gilets, cela allait de soi pour une visite à Clausonne et a regretté que ses descendants n'en portent pas eux mêmes quand ils venaient la voir ! Le car de Nîmes Clausonne avait aussi repris du service pour se rendre à l'esplanade à l'entrée du domaine, de nouveau ouverte au public le dimanche par tante Elisabeth.

Nous y rencontrions encore nos cousins. Je me souviens notamment de Véronique Seydoux, en été, qui avait, je crois, à peu près mon âge et qui m'impressionnait énormément parce qu'elle était déjà une jeune fille accomplie. On me disait que les garçons sont en retard mais qu'ils se rattrapent plus tard !

Sur un autre registre, j'étais subjugué par la Juvaquatre avec laquelle Jacques Coste, lui mon aîné, nous entraînait au Pont du Gard, ou sur les petites routes. J'en rêvais la nuit et je me demandais comment faire pour que ma mère en achète une, ne voyant vraiment pas comment je pourrais le faire moi même, bien que la question du permis ne me vînt pas à l'idée. Ce rêve m'a t il mené à conduire plus tard de gros bateaux, ce que je considérerais comme une revanche ?

Le respect que j'avais vis-à-vis de Jacques est parvenu à son sommet quand, un jour, il a consenti à m'amener sur la tour qui avait été un rêve beaucoup plus ancien six ans au moins, dont quatre ans de guerre : une éternité ! De cette tour, en fait plutôt une terrasse sur le toit, le panorama m'aurait déçu que je n'en aurais pas moins été porté au comble de la satisfaction.

Quand nous fûmes revenus à Paris, les séjours et visites à Clausonne se sont interrompus. Nous allions régulièrement à Pâques, Hervé et moi, à Saint Victor de-¬Malcap chez notre tante Blanche Silhol, qui adorait Clausonne. Elle y allait de son côté et je ne me souviens que d'une brève incursion.

Je me suis trouvé à Clausonne plus tard pour l'enterrement de tante Elisabeth, où je devais représenter la famille. J'étais en effet le seul à me trouver dans la région, poursuivant mes études théoriques de Capitaine au long cours à Marseille. J'ai senti comme un tournant de mon intimité avec ses pierres et ses arbres. Tante Elisabeth avait été comme une grand mère pour nous ; elle était Clausonne jusqu'au bout des ongles, au surplus elle l'était même avant son mariage. Pour moi, elle était une statue romaine moderne et vivante que les avatars de l'histoire n'avaient pas touchée jusqu'à ce jour.

La dernière fois que je suis allé à Clausonne, c'était au cours d'une escale à Marseille en septembre 1963, avec mon épouse Marie Hélène peu après notre mariage. Nous y avons rencontré tante Mathilde, Georgette et Ysabel. Ysabel Widmer attendait son premier enfant, qui sera le petit François peu après, si je me souviens bien, et ma fille Claire naîtra en avril suivant.

Si à cinquante cinq ans de distance, je conserve si vivants ces souvenirs, et bien d'autres que je n'ai pas le temps d'exprimer comme il convient, c'est que cette belle propriété familiale est le support d'une âme. Les archives de Clausonne témoignent d'un passé encore récent où nos ascendants ont vécu dans le travail, l'intelligence et la culture, l'honorabilité et la foi. Il en reste toujours quelque chose de fort que je retrouve dans tous mes frères et cousins.

Je me trouve très honoré que ma branche en porte officiellement le nom, selon la volonté de mes grands parents et de ma mère, comme pour les Seydoux et ce n'est pas sans qu'une influence diffuse ne vienne renforcer l'amour du flambeau familial.

Denis Martin de Clausonne
Avril 1997

12.8 - Témoignage d'Eric Seydoux

Nous y allions souvent en train, avec le Mistral, accompagnés de tante Georgette, (qui avait une place en première, nous étions en seconde), et déjeunions délicieusement au wagon-restaurant (le plus souvent, premier service, nous étions impatients), dans le "gling gling" des verres qui s'entrechoquaient et la blancheur des nappes immaculées. Albin venait nous chercher, avec la "deux chevaux" et c'était toujours un moment d'émotion important lorsque nous abordions l'aire, puis descendions l'allée et qu'enfin Bonne-maman et tante Edith nous accueillaient d'une façon un peu compassée et dans une ambiance générale pas très festive. Après le repas et les ablutions d'usage, on nous envoyait nous coucher, souvent dans la chambre dite de la Tour, qui me paraissait toujours éloignée très à l'excès des adultes (pour en trouver enfin un, il fallait traverser de longs couloirs peu éclairés, descendre de sombres escaliers, la situation était aggravée lorsqu'il y avait du mistral car ce trajet était alors accompagné de bruits de portes ou fenêtres qui claquaient et de sifflements de vent caractéristiques).

La magie du lieu et de ses occupants était extraordinaire et l'effet sur nos mémoires d'enfant forcément très puissant. On avait l'impression d'être dans un lieu où le temps avait été arrêté. Ce sentiment était renforcé par l'impression d'assister à des rituels immuables de repas ou de conversations de salon et par l'attitude respectueuse de nos parents. (Clausonne était le seul endroit où Papa arrivait à l'heure aux repas.) A l'évidence tout changement était vécu comme un désordre, et je ne garde pas le souvenir qu'il y en ait eu beaucoup, à part une petite salle de bains que l'on installa au premier. Tout était sous clé, et tante Edith avait avec elle, à peu près en permanence, un grand trousseau ouvrant et fermant à la demande réserves ou autres pièces mystérieuses.

Lors de (rarissimes) venues de visiteurs, on leur montrait la bibliothèque, tante Edith allait alors chercher la clef et, après un grand bruit de serrure, nous pénétrions tous respectueusement dans cette magnifique pièce, couverte de livres, toujours dans la pénombre car les volets étaient maintenus constamment clos, avec sur les murs d'importants trophées militaires, dont une véritable armure. Il y avait également une immense table aux armes de la famille que l'on faisait admirer, puis tante Edith prenait un livre dans la bibliothèque, toujours le même ayant pour sujet des uniformes napoléoniens et, après en avoir tourné quelques pages, l'assistance était invitée à quitter les lieux et la grande clef refermait la porte sur ces magnifiques ouvrages que je n'ai jamais eu la possibilité de consulter. Il paraît que quelques oncles et cousins avaient eu cette chance, j'en suis heureux pour eux. On parlait également d'une mystérieuse pièce contenant des archives, là également quelques membres de la famille y auraient pénétré. Quant à moi, je n'aurais même pas pu la situer dans le château. Clausonne était ainsi, plein de mystères.

Tout tombait en décrépitude, mais personne n'envisageait sérieusement de faire des travaux, mes oncles et tantes en parlaient un peu en l'absence de Bonne-maman et de tante Edith, et comme d'une perspective redoutable. On se contentait de tout conserver aussi bien que possible en l'état, sous l'œil vigilant de ces Dames. Thierry Coste, ayant une fois manifesté le désir de dessiner sur une table de marbre, s'était vu refuser ce privilège eu égard que le marbre aurait sans doute souffert de la caresse du crayon. Aucun argument raisonnable n'étant venu à bout des craintes de mes grand-mères, Thierry avait finalement dû se résoudre à aller dessiner ailleurs.

Les repas semblaient être le plus souvent un hymne à l'ennui bourgeois où l'on passait l'essentiel de son temps à éviter les conversations, mis à part sur des sujets aussi importants que le temps qu'il faisait ou qu'il allait faire. Parfois un aîné savait amener une conversation plus animée, mais il y avait de toute façon toujours une ambiance de politesse compassée qui rendait les événements du monde bien lointains. A Clausonne, nous étions réellement dans un univers à part.

La beauté du lieu était extraordinaire. Cette belle maison aux couleurs chaudes qui dominait ce magnifique parc, avec ses ruisseaux et ses allées, était un peu comme un monument au classicisme et à un certain art de vivre, on devinait qu'en d'autres temps, la vie avait dû y être brillante. Curieusement, on parlait peu du passé, et les quelques évocations familiales que l'on a bien voulu me faire n'étaient jamais du fait de Bonne-maman ou de tante Edith.

Aujourd'hui, j'ai encore en mémoire l'odeur du grand couloir ou le bruit que faisait la "2 CV" dans les graviers de l'allée ou la chaleur du début de l'après-midi, toutes sortes de souvenirs d'enfance qui accompagnent la vie durant. Clausonne avec ses ambiances si particulières et les personnalités si étonnantes de Bonne-maman et tante Edith, laisse un souvenir qui a marqué tous ceux qui s'en sont approchés. En reparler avec mes parents ou tante Georgette était comme effectuer un voyage dans le temps. Les souvenirs que j'en garde aujourd'hui sont parmi les plus précieux de ceux de mon enfance.

Eric Seydoux
Mai 1997

12.9 - Témoignage de Roger Snollaerts

Mon cher Jacques,

Après un mois de juillet bien rempli par de jeunes présences, je souffle un peu et t'envoie un petit mémo au sujet d'une visite que j'ai effectuée en septembre 1959 à Clausonne.

Je descendais, au volant de ma toute puissante "2 CV", en Espagne, pour mes vacances. Je me suis arrêté dans un petit hôtel près de Clausonne, d'où j'ai téléphoné à ces dames qui m'ont invité à partager leur dîner. J'ai été reçu fort courtoisement, et, bien qu'un peu intimidé, j'ai un très bon souvenir de ce repas. Gentillesse teintée d'ironie : l'hospitalité à cette époque n'était pas un vain mot.

C'est tout? c'est peu.

Amitiés de notre ménage.

Roger Snollaerts
Août 1996

12.10 - Témoignage d'Emmanuel Coste

Clausonne est désormais un vieux souvenir, qui remonte aux années 1957 ou 1960. Je devais avoir cinq ou six ans. Nous avons dû y passer quelques vacances avec ma mère. Je n'ai pas l'impression que mon père ait été très présent durant ces courts séjours. Nous étions logés dans la chambre de la tour. J'en ai gardé le souvenir de la terrasse sur laquelle je me précipitais le matin pour voir le jour et savoir si Albin ou Méger étaient là dans la cour. Je crois qu'à cette époque je devais être le seul enfant, car j'ai le souvenir que je passais du temps sur cette terrasse pendant que ma mère faisait une sorte de courte grasse matinée. Ce genre de circonstances ne s'est pas reproduit par la suite car j'ai dû grandir ou d'autres enfants sont nés qui l'ont accaparée.

Les matins à Clausonne me paraissaient enchanteurs. Je n'ai retrouvé cette impression qu'à Andron (Aimargues) chez une de mes tantes maternelles. Cela tient vraisemblablement en partie à l'enfance, et surtout à la lumière du matin, très blanche et déjà éblouissante, alors que la température n'est pas encore étouffante comme elle le devient quelques heures plus tard. L'agencement de la pièce devait correspondre à un style particulier car les mots d'alcôve, ruelle, boudoir sont désormais indissolublement liés au souvenir de cette pièce. Lorsque j'ai revu plus tard les films sur l'Italie de James Ivory, j'ai retrouvé les mêmes impressions d'architecture de pièces, d'ouverture des volets d'une pièce sombre sur un extérieur éclatant de lumière.

Je faisais un brin de toilette dans la salle de bains de la tour. La baignoire me surprenait : elle était haute, arrondie, non encastrée et vraisemblablement assez ancienne, j'avais l'impression de me baigner dans un autre siècle. Il devait également y avoir un broc près des toilettes, à moins que je ne confonde avec Andron. Tout cela me paraissait désuet et me confirmait en tout cas dans l'idée que le centre de l'existence ne pouvait pas se trouver dans une salle de bains.

Je n'ai pas de souvenir précis du petit déjeuner que nous prenions à la cuisine. Je me souviens en revanche de façon très distincte de l'odeur qui régnait dans le couloir entre le grand corridor et la cuisine. Cette odeur venait de la cour intérieure, était un mélange de fleurs et d'humidité tout à fait particulier, parfaitement agréable, que je n'ai retrouvé que deux ou trois fois depuis quarante ans, toujours à l'occasion de la visite d'une vieille demeure. Cette odeur avait disparu lors de la fête organisée par Nicolas ; le neuf avait recouvert mon souvenir.

La maison était pleine de monde à l'époque, et surtout la cuisine et la cour. Autour du vieux fourneau à bois s'agitait, me semble t il, une foule de femmes plus ou moins affairées, préoccupées par des choses très importantes. J'avais l'impression que ma mère et moi dérangions légèrement un certain ordre matériel centré sur lui même. Je me souviens de lui avoir été reconnaissant de perturber cet ordre par des besoins bizarres comme un yaourt ou des plats sans graisse.

Le centre de mon univers était évidemment constitué par Méger et Albin. Méger faisait des paniers. En réalité j'attendais Méger qui revenait généralement du potager, son panier sous le bras, de son pas lent, un chapeau sur la tête, impressionnant. J'imagine qu'il avait de la moustache car le souvenir de son visage se confond aujourd'hui avec celui de Brassens. Méger faisait donc des paniers, et je me rappelle m'être demandé à l'époque comment une personne si imposante pouvait passer son temps à revenir du potager et faire des paniers. Il maniait également le rabot, ce qui me paraissait déjà beaucoup plus sérieux. Méger me rassurait, mais je m'ennuyais un peu avec lui, et ce d'autant plus qu'Albin s'affairait à des occupations passionnantes.

Albin faisait du bois. J'avais très peur de la scierie et surtout de sa scie circulaire. J'avais dû lui demander à quoi elle servait, ce à quoi il avait dû me répondre qu'elle servait à couper les jambes des petits garçons. Je devais bien me douter qu'il exagérait, mais cette scie me faisait peur. J'ai retrouvé ce souvenir en redécouvrant une scie circulaire parfaitement analogue chez mes beaux parents.

Albin était très blagueur, je devais être particulièrement naïf et bon public. Mais je me demandais comment une personne si facétieuse pouvait également réaliser des tâches du plus grand sérieux comme couper du bois avec cette scie circulaire. Albin avait un fusil. Je n'avais jamais vu de fusil. Je lui ai donc demandé à quoi cela servait. Il m'a répondu que cela servait à tuer les fourmis. Je ne sais pas si je l'ai vraiment cru, mais Albin en rigole encore.

Albin allait de temps en temps au potager, moins souvent que Méger qui passait son temps à en revenir, mais quand même. Je me souviens l'avoir vu labourer avec un cheval, ce qui me paraissait techniquement très compliqué, d'autant plus que mon père, interrogé, ne semblait pas capable d'en faire autant.

Je crois me souvenir que la voiture de l'époque était une "deux chevaux". C'est Albin qui nous amenait à Nîmes ou à Avignon. Un jour, je lui ai demandé s'il faisait souvent la route, il m'a répondu qu'il la connaissait par cœur, qu'il pouvait la faire les yeux fermés. Je me rappelle avoir discuté de cela avec ma mère le soir.

En fait, Albin hésitait entre faire des "conneries" avec moi et respecter les règles édictées par les autorités. Sur certains points il refusait de transgresser les règles : il n'a jamais voulu me laisser conduire.
Oncle René n'avait pas le même respect pour les autorités : je me souviens d'avoir fait en DS le trajet de l'aire à la terrasse sur ses genoux, et au volant.

En réalité, on s'ennuyait à Clausonne. Les moments forts étaient constitués par les repas. Avant le déjeuner ou le dîner, nous passions au salon et faisions un brin de conversation avec Bonne-maman Mathilde. Mes souvenirs ne sont pas très précis : je me souviens d'un regard et d'un nez d'aigle, d'un collier de velours noir très élégant, d'une démarche particulière, le torse légèrement penché en avant, les bras ramenés en arrière.

"Madame est servie" retentissait de la bouche de Marcelle, et nous passions à table. Je changeais de monde. Le salon me paraissait immense, ainsi que la salle à manger. Les deux marches qu'il fallait descendre pour accéder de la cage d'escalier à la salle à manger m'ont toujours paru du dernier chic. On disposait de deux couteaux à dessert, l'un pour le fromage, oxydable, l'autre pour les fruits, en argent. Je n'ai jamais rien revu de tel.
La conversation à table ne m'a pas laissé de souvenirs, si ce n'est qu'on évoquait parfois Bon-papa Philippe qui faisait régulièrement le trajet de Pierrelatte et qui travaillait sur l'atome. Ces deux mots ont toujours résonné de façon magique à mes oreilles.

Nous étions servis à table par les mêmes personnes qui représentaient l'autorité à la cuisine. Bonne-maman Mathilde faisait sonner sa petite cloche en argent, et Marcelle sortait de l'office.

J'étais en présence de plusieurs mondes : le monde réel constitué par mes parents et Saint Cloud, le monde tentateur mais un peu dangereux que représentaient Albin et les dames de la cuisine, la modernité inaccessible de Bon-papa Philippe, le monde de Bonne-maman Mathilde.

Clausonne a disparu aujourd'hui. C'est au mieux une visite inopinée de temps à autre.
J'ai retrouvé une nostalgie analogue dans "le Guépard", qu'il s'agisse des lieux il est vrai que le style de Clausonne attire vers l'Italie , ou des réflexions de Lampedusa sur les fortunes englouties au fil des générations pour produire son neveu, qu'il s'agisse de ses hésitations désargentées devant les mouvements du temps et la nécessaire mobilité sociale. Mais Lampedusa agit pour préserver le cadre.

J'ai ressenti une analogie à la lecture de "Guerre et paix" lorsque Pierre retrouve Natacha dans les ruines du palais Rostov après le départ des troupes françaises. La gaieté a disparu mais le cadre, quoiqu'en ruine, est toujours là. Ce n'est pas encore la Révolution. Stefan Zweig mourra de l'effondrement du "monde d'hier".

Clausonne a disparu, le mode de vie a changé à la fin des années cinquante, quelques années avant la mort de Bonne-maman Mathilde. Les lieux sont toujours là mais le monde d'hier a disparu avec Bonne-maman Mathilde. Sa réalité a disparu mais son souvenir est présent, comme le témoignage d'un siècle révolu, comme une marque d'appartenance à une caste particulière, comme une empreinte indélébile sur notre imaginaire.

J'ai rencontré une fois la "génération du désert", lors d'un voyage en Israël en 1975. J'ai été frappé, au sein des familles qui m'accueillaient, de l'extrême différence entre les sabras nés dans le pays, et leurs parents qui, nés en Europe, avaient émigré. Ceux¬-ci étaient restés des Européens dont la vie quotidienne s'inscrivait dans le présent, mais dont l'esprit rêvait à l'imparfait.

Les témoins du Clausonne d'hier ont vécu depuis cinquante ans, certains sont morts. Ils n'ont pu rester indifférents à cette coupure. Elle n'a pu qu'influencer l'image qu'ils ont du monde et surtout d'eux mêmes. Chacun a vécu les événements selon son tempérament, mais chacun n'a pu en être que profondément marqué.

Emmanuel Coste
Mai 1997


12.11 - Témoignage de Jacques Seydoux de Clausonne

EN ROUTE POUR CLAUSONNE

L'été se termine et nous rentrons de Vitry, Knoke le Zoute ou Villers plage, rougis par les coups de soleil et plus ou moins contents... selon les années... L'école ne reprend que milieu octobre et le mois de septembre est traditionnellement consacré à Clausonne : le grand rendez-vous annuel de la famille côté papa, avec ses joies, ses fou rires, ses rites, ses contraintes et ... ses angoisses... Papa François est déjà nerveux avant d'y être ; maman Béatrice se réjouit : au moins là elle n'a à faire ni la cuisine ni le ménage... de vraies vacances, même si son mari se montre parfois très contracté et irritable

Quant aux enfants, il s'en font une joie : ce n'est pas qu'on s'amuse tellement, à Clausonne, mais on y a tant d'habitudes, de souvenirs, d'éclats de rire, et puis on y retrouve les bonnes-mamans, et tante Edith, personnages étranges, tant aimés, un peu craints, d'un autre temps, mélanges de froideur et d'affection dans ce château si beau, si mystérieux, aux multiples recoins, et sa bibliothèque, baignée par les rayons d'un soleil implacable qui se glissent difficilement au travers des interstices des persiennes : on y va pour les beaux livres, bien sûr ! mais aussi pour admirer les panoplies d'armes et les multiples objets d'un autre temps. Une brève escale donc, au 21 boulevard Jules Sandeau, adresse parisienne bien célèbre, de tous ceux, innombrables, qui adorent Béatrice et François !

Alors que les enfants s'affairent dans l'escalier pour descendre les bagages, le téléphone retentit : c'est Georgette ! François, avec une mimique inoubliable, s'empare du téléphone, sourit, puis rit et rit, et rit tellement que ses yeux s'emplissent de larmes... c'est la quatrième fois en une heure qu'ils essayent de se parler, en vain, chaque fois le fou rire l'interdit ! C'est d'ailleurs comme cela depuis des années, et personne ne sait pourquoi.

En franchissant le hall d'entrée, François grimace et s'emporte : la cuisine à l'ail empeste tout l'immeuble et dégage des effluves jusque dans la rue... : "les concierges sont vraiment trop désinvoltes, ils n'en font qu'à leur tête, comment leur expliquer gentiment que cette odeur est horriblement vulgaire !

Nous voilà, tous debout autour de la "11 légère", il n'y a personne à l'horizon, la chaleur est déjà étouffante, considérant avec effroi la bonne dizaine de valises qu'il faut emporter à Clausonne ! Papa, un peu lâchement, décide de faire une escapade au Quai... nous sommes le 31 août, un samedi ; il sait parfaitement qu'à part le chiffreur de service, qu'il est d'ailleurs le seul à connaître, et... qui le lui rend bien..., il n'y aura personne ! Mais, qu'importe, il y a peut être des "télégrammes" intéressants.

Béatrice et les cinq enfants s'affairent autour de la voiture, dégoulinant sous la chaleur, essayant en vain d'y faire entrer l'impossible chargement et Jacques s'escrime à arrimer sur le toit les plus grosses malles avec tendeurs et vieilles ficelles, sous l'œil "admiratif" de ses sœurs, debout les bras pendants devant le véhicule : Jacques est écarlate, agacé, et tempête, il est même question d'abandonner la roue de secours... et décrète l'impossibilité d'emporter tous les bagages... cela le suivra toujours et particulièrement, marié, avec ses six enfants ; Patricia en saura quelque chose : les départs en voyage demeureront une angoisse pour les siens... il rappelle d'ailleurs volontiers, que beaucoup d'années plus tard, lors d'un déplacement entre Monaco et Carnac, 1 300 kilomètres, s'il vous plaît ! il aperçut en cours de route, dans le rétroviseur, une valise s'envolant sur la chaussée... c'était une des nôtres... brusque arrêt et, perplexité ! le fixe au toit s'était cassé... que faire en rase campagne, avec une voiture bondée, sept personnes qui l'interrogent... et quatre malles pleines à ras bord sur le bas côté... Ce n'est pas compliqué, il s'exclama soudain dans un immense rire "Eurêka" !, tapissa le fond du coffre avec l'ensemble des vêtements de la famille ! puis balança les quatre bagages vides dans la campagne ; fier de son exploit, investi de l'immense respect des siens pour cette grande marque d'intelligence, il reprit le chemin de la Bretagne...

François revient enfin, haletant, du bureau ; il a fait la course avec le 63... ; de toutes façons il n'avait ni ticket ni argent, s'est fait prêter les sous pour acquérir "Le Monde", et refusé la charité du contrôleur du bus... il a d'ailleurs réussi à arriver le premier, mi marchant, mi courant... de là viennent sans doute, les qualités de marathonien de son fils et de ses petits fils... il a eu plusieurs appels... non ce n'était pas le Ministre, mais Georgette... et puis le rire, impossible de se parler : c'est finalement le chiffreur, providentiel ambassadeur, qui lui délivrera le message de sa sœur : "Ne partez pas trop tard, la route risque fort d'être encombrée, et surtout, "n'allez pas trop vite..."
Il fait lourd, il se fait tard, et maman redescend du second avec un énorme panier de pique nique : il faudra le placer à l'avant bien à plat, entre les pieds de François, qui aura d'ailleurs Anne ou Yolande sur les genoux.

Béatrice s'installe non sans peine au volant, le front un peu luisant, remonte sa robe très haut, à la recherche d'air ; François trouve que ce n'est pas convenable et lui intime l'ordre de se couvrir... Elle est inquiète de ce qui l'attend, Clausonne, c'est véritablement le bout du monde ! Elle est un peu "enveloppée" en ce moment, elle a renoncé à son régime pendant les bains de mer...

Liliane, Laurence et Anne, ou Yolande s'installent à l'arrière, sans oublier Jacques qui, encore dehors, vérifie que le mètre cube arrimé sur le toit ne risque pas de s'envoler. La Citroën noire aux roues jaunes, alourdie par son incroyable chargement, repose à quelques centimètres du sol et refuse de démarrer : Jacques s'extirpe non sans peine et brandit la manivelle ; mais c'est inutile, le moteur tousse et s'emballe.

Nous voilà partis ! Il est déjà midi et nous avons deux heures de retard sur un horaire qui finalement, n'est jamais respecté... Papa est de mauvaise humeur : il n'a donc vu personne au Quai, et les nouvelles nominations d'ambassadeurs ne sont toujours pas annoncées ; maman a très chaud, les filles se chamaillent, Jacques est complètement abruti...

Enfin c'est la Porte d'Italie et la Nationale 7 s'annonce : il y a peu de circulation ! Un 31 août, à midi… Mais maman refuse de dépasser le quatre vingt ; de toutes façons... la pauvre voiture... Tout le monde s'assoupit... Sauf maman, heureusement ; au bout d'une heure et demie, nous n'avons fait que soixante dix kilomètres... Il en reste plus de huit cents, et la faim déjà nous tenaille : on décide de pique niquer dans la voiture sans s'arrêter ; l'odeur du jambon qui a chaud, de la mayonnaise de la veille, et des œufs durs envahit le véhicule, mais François refuse d'ouvrir la fenêtre à cause des courants d'air ; il faut avouer que tout le monde est complètement trempé, et de toute façon la manivelle est coincée...

Le voyage se poursuit, long, très long, infiniment long, et monotone ; les Seydoux somnolent sauf Béatrice qui lutte désespérément contre le sommeil : elle s'arrête toutes les demi heures sur le bas côté pour prendre un Maxiton, et du café ; le Thermos est chaque fois introuvable et se retrouve curieusement coincé entre les jambes de François : maman l'ouvre non sans peine : une odeur forte et un peu âcre de Nescafé envahit la Citroën ; Papa se réveille et grommelle ; il a des crampes car maintenant il a et Liliane et Laurence sur les genoux, qui l'écrasent ! Jacques à l'arrière est tellement infernal qu'il a fallu faire passer une deuxième sœur à l'avant.
Maman avale son énième Maxiton ; elle est un peu fébrile.. mais cela réveille, et aussi lui coupera un peu sa boulimie : il faut absolument qu'elle perde deux kilos avant demain midi ; autrement elle ne rentrera jamais dans sa "nouvelle petite robe d'été, achetée la veille, en catastrophe, rue de Passy chez Frank et Fils ! "

La voiture repart, en grinçant, elle aussi, et la circulation s'épaissit ; les camions défilent, la voie n'est pas très large et maman a fortement ralenti : elle n'ose pas dépasser et nous croisons donc désormais à quelque soixante kilomètres à l'heure : on n'arrivera jamais ! Les 203 et Juvaquatre klaxonnent, tempêtent, nous dépassent, nous subissons les yeux furieux des automobilistes, des jurons, parfois quelques gestes obscènes qui choquent terriblement François, lequel s'en prend à Béatrice, laquelle résignée ne bronche pas... Nous sommes tous accablés ! Cette Nationale 7 n'en finira jamais et nous ne sommes qu'à deux cents kilomètres de Paris, après cinq heures de route !

Jacques se réveille, baille longuement, regarde autour de lui et pince ses sœurs : hurlements et cris ; papa soupire, maman respire, fortement, se décourage, et les filles devant, se chamaillent ; Jacques s'étend, s'étire et ses deux petites sœurs, à moitié endormies et étouffées, glapissent de plus belle : François intime à Béatrice l'ordre de s'arrêter pour sévir ! Béatrice n'entend rien, s'arcboute à son volant et plaide la cause de son petit chéri, qui a besoin d'exploser son trop plein d'énergie ; le temps passe ; Jacques ne cesse d'agacer, d'allumer, de se rendre infernal ; soudain une odeur pestilentielle envahit l'habitacle : "Jacques, c'en est trop" hurle papa, "là tu dépasses les bornes ! Béatrice, arrête toi immédiatement et que Jacques disparaisse à tout jamais !" "Ce n'est pas moi, dit Jacques, je le jure, jamais je n'aurais osé, c'est toujours moi qu'on accuse, nous sommes sept dans cette voiture et je n'y suis pour rien..."
Papa est hors de lui, les filles ne savent si elles ont envie de rire ou de pleurer et maman, fermement décidée à ne pas s'arrêter : le café plus le Maxiton agit à plein, et elle se sent des ailes ! On ouvre enfin la fenêtre, l'atmosphère se renouvelle et une légère accalmie apparaît.

"Pensez vous que ces dames seront là, sur le perron sous l'alisier à nous attendre dit Liliane, comme d'habitude vêtues manière arabe, noires de la tête jusqu'aux pieds, avec peut être un peu de violet, ici ou là, le fin bandeau autour du cou, la voilette sur les cheveux, et l'air… un peu revêche... Bienvenue, nous annonce t on un peu sèchement, vous avez l'air d'être frais comme des gardons, on croirait à peine que vous roulez depuis deux jours..."

"Penses-tu que les Coste seront là dit Laurence, si Bobby fait défaut on ne pourra improviser des balades dans la région, avec la vieille Juva, et tante Georgette qui le houspille sans arrêt car il conduit trop vite... Oui, dit Jacques, j'espère que Bobby sera là car il nous emmènera aux corridas, aux Baux de Provence, nous baigner au Pont du Gard, et il nous fabriquera des sarbacanes en sureau ; Hubert fera défiler sur les canaux du parc des petits bateaux en liège et Jacques l'aîné, le responsable, nous surveillera pour nous baigner dans les bassins glacés... Bonne-maman nous voyant désœuvrés, va encore nous dire d'aller jouer au tennis, dit Liliane : sur dix centimètres de sable fin ce ne sera pas facile... et pourtant nous ne sommes pas à la plage... heureusement, avec Méger et Albin, bredouilles, de retour de la chasse, on pourra jouer aux boules..."

"Ah ! papa, tu joueras avec nous ?"  demande Jacques pour amadouer son père.
Anne demande à maman si elle compte nous faire des petits plats sur son réchaud à Méta. "Oui, dit maman, des pommes nouvelles sautées, très petites, parce que la poêle est exiguë, mais sur le rebord de la fenêtre, à cause de la forte odeur de margarine grillée... " Papa est hors de lui, ces pratiques culinaires clandestines l'exaspèrent et lui gâchent son séjour : "Si ces dames s'en aperçoivent, nous serons tous lapidés..."

On va encore manger des raisins avancés, des poires complètement blettes, et boire du vinaigre en guise de vin… ce qu'elle est radine tante Edith ! c'est "l'intendante du château", comme une bonne sœur avec son trousseau de clefs, c'est l'économe avec son nom bien trouvé… d'après tante Geneviève, dit Béatrice, c'est la personne en France qui dépense le moins dans une année. Mais le fond est bon rétorque Liliane, je l'ai vue sourire, une fois, oui c'est vrai ! j'étais cachée dans le cellier et elle ne s'en aperçut pas... Incroyable, dit Jacques, tante Edith, sourire, elle ? Impossible. Qu'importe dit Laurence, avec Mireille, Véronique et les cousins, nous nous échapperons, chiper des grains de raisin dans la vigne en bas du parc, pendant la sieste, quand il fait si chaud, si chaud qu'on ne risque pas de croiser qui que ce soit..., et vous me croirez si vous voulez, les meilleurs raisins de la Provence, qu'aucun Seydoux de mémoire d'homme n'a jamais vu paraître dans son assiette...

Yolande se réjouit déjà de la visite incontournable du petit matin à Bonne- maman Elisabeth : "veux-tu une boule rouge ou une boule verte, ma chérie ? » interroge t-elle après avoir laborieusement et pendant de longues minutes essayé de décoller le couvercle tout gluant de la boîte ronde et bleu ciel, qui contient les précieux bonbons... "Ah ! tu es déjà servie… veux-tu une boule orange ou jaune... Ah ! tu es déjà servie... Voilà... eh bien maintenant allez jouer... Malgré le mauvais temps... avec ce mistral... quel sale temps... mais pour jouer au tennis, ce n'est pas grave… attention, il y a du mistral ! Couvrez vous bien et fermez les persiennes et les fenêtres..."

La voiture est remplie des récits de Clausonne ; chacun y va de ses souvenirs, anecdotes, habitudes ancestrales, immuables, ils savent déjà que bien certainement le séjour de septembre qui se prépare sera identique à celui de l'année dernière, dernière, dernière… mais après tout, c'est bien ainsi, c'est précisément ce que l'on attend, et c'est ce que l'on aime !

Liliane à son tour y va de son histoire : lorsque le premier matin, Anne et Yolande vont apparaître méconnaissables, rouges et boursouflées, les visages martyrisés par les moustiques, chacune fera semblant de ne rien y voir : elles ont sans doute attrapé la varicelle ! Car entendez le bien : "Il n'y a pas de moustiques ! » François à son tour n'en peut plus de rire, et admet s'esclaffant qu'il va passer ses nuits à combattre l'ennemi, armé de ses pantoufles, couvrant les murs blanchis à la chaux de sa chambre habituelle de milliers de traces rouges et noires du sang des pauvres animaux... mais il n'en dira rien, rien, rien, car "il n'y a pas de moustiques à Clausonne" ! Et d'ailleurs, curieusement, et il faut bien le dire, ces trois dames ne sont jamais piquées ! Le destin, l'habitude ou... plus simplement, qu'elles sont tellement maigres et décharnées qu'il n'y a rien à manger...

Jacques évoque alors le cher oncle Philippe peu souvent là, il est vrai, toujours donneur de leçons... un peu raseur... en tout cas, dit François, Jacques fera l'ENA, lui ! Sûrement pas Polytechnique et Béatrice devrait bien profiter du séjour à Clausonne pour faire travailler ce garnement en même temps que Georgette houspillera sa propre descendance ! Jacques se fait tout petit dans la voiture, voyant déjà sa tante armée d'une longue règle dont elle ne ménage pas les coups, là sur le bureau près de la grande bibliothèque, ou au piano avec ses filles.

"J'espère que les René seront là", dit Béatrice, en "allumant"... J'ai remarqué qu'en général, grâce à leur présence et peut être par coïncidence... la nourriture est bien meilleure, sûrement plus abondante... Je crois que Geneviève terrorise un peu la tante Edith… c'est bien la seule... mais elle doit savoir que les René eux, n'hésitent pas à se plaindre, à crier au scandale quand le raisin servi est trop pourri et menacent d'aller au restaurant... nous, les "pauvres", les François, les Roger, les Coste, nous ne savons même pas où il se trouve..."
François ne veut pas être de reste et dans l'ambiance des quolibets et des critiques, y va à son tour de son couplet : "Les Roger sont annoncés, Jacqueline sera ravissante, nous épatera avec sa garde robe de grand couturier, sa grâce, sa distinction, Roger nous contera ses dîners en ville, ses soirées, ses cocktails, ses meilleurs amis académiciens et sénateurs, et nous serons tous... horriblement… jaloux..."

Jacqueline et Roger ne resteront d'ailleurs pas souvent à Clausonne... ils seront sans cesse invités dans le pays, par les châtelains du voisinage et mèneront grand train… tant mieux, car ils nous raconteront et nous serons de nouveau "horriblement jaloux » !
Qu'importe, cela animera les repas et distraira ces Dames... on n'oubliera pas au passage, qu'à la grande table, tous les sujets sont interdits.

Laurence s'inquiète soudain de notre retard ; l'animation est telle, les rires si abondants, qu'on en oublie la route, sa monotonie, la chaleur, les odeurs... Il faudra partir plus tôt demain matin ; n'oublions pas que nous devons être à Clausonne avant la première cloche, autrement... ce n'est pas la peine, et mieux vaudra n'apparaître que l'après midi ! Hypothèse réitérée chaque année avec le même rituel, mais évocation inutile car chacun sait parfaitement que personne ne dormira cette nuit : à quatre dans un même lit, il est difficile de trouver le sommeil ; les montres seront scrutées d'ailleurs toutes les heures pour être sûr "d'être à l'heure".

De toute façon, dit Béatrice, un peu perfide, pour ce qu'il y aura à déjeuner, on ne manquera pas grand chose... Je distingue déjà les petits bâtonnets feuilletés filiformes aux anchois qui sont pour les uns, de chez Aillasse et pour les autres, de chez Gouloubert, un par personne et... tout le monde n'en aura pas... tante Edith dernière servie, dira qu'elle n'a pas faim, et Bonne-maman crucifiée lui donnera le sien... mais si, mais non, mais si, mais non, le feuilleté volera plusieurs fois entre les deux assiettes et finira sur le plat : "Roger, prends le, tu as sûrement encore faim ! » Roger, tout à sa conversation, et au récit du merveilleux dîner de la veille à Nîmes, chez les Untel, l'engloutira sans même s'apercevoir de l'immense privation qu'il cause à sa tante, à sa mère...

René exaspéré profitera de ce que son frère a enfin la bouche pleine, pour couper court à un long silence et déclarer, solennellement : "Le prix du lait a baissé" !!! Ah ! dira tante Edith, se sentant concernée, "Quand on voit ce qu'il coûte on ne s'en aperçoit pas…". Puis ce sera le poulet, un peu maigre et rabougri, un seul pour neuf personnes… n'en parlons pas… François évite de regarder Georgette… Tous deux éclatent de rire... Ces Dames font semblant de ne pas comprendre et Béatrice se rassure en imaginant sa mini poêle, son Méta et tout son petit frichti !

Les "petits" eux, dans leur salle à manger, très sombre même en plein jour, auront droit au pain très rassis d'il y a quelques jours, mais on leur fera des aubergines rôties, baignant dans l'huile, de vraies "éponges" qui détruisent les estomacs, et qui embaumeront tout le château, jusque dans la grande salle à manger, donnant aux adultes, finissant leur propre déjeuner, des envies inextinguibles...
Papa François s'esclaffe, étouffe de rire, est pris de quintes de toux, vieux rhume des foins mêlé d'asthme, s'insurge et nous trouve trop sévères : "De mon temps, c'était bien pire, nous n'avions pas le droit de parler, et tout cela, ce sont finalement de bien bons souvenirs, n'est ce pas ? Car autrement, je ne vois pas pourquoi chaque été, inéluctablement, vous nous tannez, Béatrice et moi pour ne pas manquer ce rendez-vous de septembre à Clausonne ! "Mais oui, mais oui, on adore y aller, disent les cinq enfants en chœur, mais on ne fait que raconter, ce n'est pas bien méchant, si on ne peut plus rien dire..."

Papa en profite pour évoquer son enfance à Clausonne ; il est de bonne humeur et nous raconte pour la millième fois les mêmes histoires...

"Je détestais la viande, et lorsque mon tour arrivait, René était chargé de détourner la conversation et les regards, j'en profitais pour enfouir ma tranche de gigot dans ma poche... ensuite elle disparaissait dans le berceau de la poupée avec la complicité de Georgette, et quand des petites amies venaient en visite : "Ne touchez pas à la poupée, elle est malade, très malade, oui, je vous défends..." Et tout le monde de rire dans la voiture en suppliant papa de nous conter les autres...

Le soir s'approche, les souvenirs s'estompent, les aînées sont revenues à l'arrière, maman est fière de sa progéniture, et Jacques à l'avant, à son tour, écrase son père ; les disputes reviennent, avec la lassitude et deviennent telles que maman craint l'accident ; elle menace à son tour d'un arrêt de sanction si François ne met pas le holà ; Jacques n'entend rien, continue d'être insupportable et renverse le reste du café bouillant sur la braguette de son père, lequel hurle de douleur et Béatrice s'arrête, tout net, presque sans crier gare ! "Jacques, c'en est trop, va te promener, disparais et qu'on ne te revoie jamais… ! » Sous les yeux amusés et intrigués de ses sœurs, Jacques ne se le fait pas dire deux fois, et s'évanouit dans la campagne... Les secondes passent, puis les minutes et Jacques ne reparaît toujours pas... Béatrice et les filles en profitent pour se soulager, mal cachées par la verdure, et François est indigné : "dans ma famille cela ne se fait pas ; on se retient, on n'a pas de besoins..." Ce différend aura marqué la frontière entre les deux familles, bien que protestantes l'une et l'autre, les Thurneyssen et les Seydoux...

Mais de Jacques, toujours pas ! François s'aventure dans le sous-bois en hurlant que la plaisanterie a assez duré, qu'il est temps de revenir et que tout sera oublié... Béatrice est accablée et paniquée : perdu ce fils tant aimé, si beau, si réussi... mais rien, il reste introuvable... Ce n'est qu'un peu plus tard qu'on le voit apparaître, très confus et penaud : il a voulu faire le "Jacques", une bonne farce à la famille, et puis voilà, il s'est perdu !

François n'ose le gronder, tout à sa joie de récupérer son seul fils, prodigue, sa lignée. Maman pleure de joie, les sœurs sont ravies. Le soleil est couché, la sérénité revenue, le calme après la tempête... le premier village est bon pour rechercher un gîte : arrête toi ici, non là, mais non ici, non là, bien trop cher, trop grand, trop petit... maman ne sait où donner de la tête et manque dix fois l'accident ! On s'arrête finalement devant un sordide routier providentiel, nous sommes quelque part entre Chalon et Mâcon...

Vous avez de la chance dit l'aubergiste hilare... Il est vrai que la Citroën surmontée de son échafaudage de bagages mérite la plaisanterie, et quand on en voit sortir sept personnes, on a de la peine à le croire... "Des clients viennent de se décommander, et je vous ferai un bon prix. » Nous nous entassons donc à sept dans deux petites chambres et sans nous attarder nous nous précipitons vers la salle à manger, terriblement affamés : au bout d'une heure, rien à manger... et trois corbeilles de pain y sont passées !

Papa est au comble de l'exaspération, accuse le monde entier, tempête, se lève et prend la décision, courageuse et fière, d'aller ailleurs… la famille désolée, se dirige vers la sortie lorsque l'hôtelier très gêné, apparaît avec un gigantesque plat de pâtes, visiblement blanches et collantes, sans la moindre sauce pour les accompagner ; nous nous en contenterons, fatigués et furieux, mais Jacques en conservera une aversion définitive pour les nouilles, pasta et autres spécialités à l'italienne.

Dès six heures le lendemain, Papa est sur le pont : il a déjà arpenté la route cent fois avec sa canne, son chapeau mou bien enfoncé, sous les regards amusés de quelques touristes et villageois qui s'éveillent : nous filons sans crier gare... La note n'était pas trop salée, ouf !... il n'aurait plus manqué que ça…

La perspective de voir le bout du tunnel, le beau temps, la fraîcheur du matin et la fin d'un long calvaire… donnent des ailes à Béatrice : elle croise désormais à quatre vingt, la "Onze" est légère, ronfle et bourdonne, les conversations reprennent : Papa nous annonce que les Coste seront là, au grand complet, oncle Roger et tante Jacqueline, Eric et Pierre dit "Peeti" et peut être les René Quelle joie, plus on est de fous plus on rit, les parties de boules seront animées, les courses dans le parc assurées et ces Dames neutralisées... Clausonne est un peu triste quand la famille est clairsemée ; quand il y a du monde c'est véritablement le paradis ! Les grand mères n'osent trop intervenir, elles sont dépassées par le nombre et les éclats de rire... Surtout ceux de Georgette et de François... Béatrice, Jacqueline et Geneviève sont, elles, plus réservées... Mais c'est normal elles sont des pièces rapportées ; de toute façon quand les trois frères et Georgette sont réunis, toute angoisse s'évanouit, personne ne peut placer un mot, les souvenirs fusent, les anecdotes se bousculent et même les bonnes mamans esquissent des sourires... Pourvu que cela dure et qu'aucun incident ne vienne ternir la bonne atmosphère... car, il suffit d'un rien, et les fronts s'assombrissent, les adultes retrouvent leurs craintes d'enfant, chacun s'interroge du regard... il ne faut pas déplaire.

Nous sommes maintenant à une demi heure de Clausonne ; il est onze heures, la campagne est belle et austère, les oliviers le disputent à la vigne et Béatrice retrouve sans la moindre hésitation le petit chemin de traverse, bien caché, bien ombragé, comme fait exprès, où traditionnellement, depuis des années on fait la même halte, pour nous "refaire une beauté" ! Chacun s'asperge d'eau de Cologne, les dames enfilent leurs petites robes d'été, bien convenables et repassées, Jacques fait semblant de se laver et François noue sa cravate qu'il n'a d'ailleurs jamais ôtée... Il actionne pour la dixième fois de la journée son éternel rasoir électrique dont les piles, miraculeusement, continuent à marcher...

Nous sommes enfin prêts, propres, coiffés, impeccables, de vraies gravures de mode ; mais il est beaucoup top tôt pour arriver… avant midi, c'est impossible ! Bonne-maman est dans le parc, elle est encore au Griff, tante Edith compte les figues du garde manger, le cérémonial d'accueil n'est pas en place, l'arrière Bonne-maman n'est pas encore dans son fauteuil derrière la fenêtre pour mieux nous épier... il ne serait pas convenable de se présenter, crime de lèse majesté.

François scrute sa montre pour la centième fois et soudain s'affole, vite il faut y aller ! Nous sommes minutés, rien ne doit nous arrêter, ce n'est peut être pas un grand prix ou un rallye mais c'est tout comme ! "Béatrice, ralentis, non accélère, non plus lentement, plus vite ! » Ah ! nous sommes fichus ! le passage à niveau va se fermer, nous allons être en retard ! Béatrice hors d'elle-même, se panique et passe, nous sentons la barrière du passage à niveau frôler le chargement sur le toit ! Ouf ! Nous sommes passés et les graviers de Clausonne crissent sous les pneus de la Citroën. "Doucement" dit François angoissé : des siècles de Clausonne s'abattent sur son visage, le poids des ans, des habitudes, des traditions, des coutumes ancestrales, de notre religion faite de principes, d'austérité, et de contraintes.

Il est exactement midi, ces Dames sont là, debout, figées, rigides comme des sarments, éternelles, inaltérables : "Mais non, vous n'êtes pas en retard, une minute peut être, mais ce n'est pas très grave, on vous aurait attendus... C'est bien d'être aussi précis après ce long voyage, Béatrice, vous êtes formidable !"
En hommage à un berceau de la famille qui est toujours dans la famille,
mais qui n'est plus qu'un souvenir, pour la famille.

Jacques Seydoux de Clausonne
Mai 1997

12.12 - Témoignage de Mireille Raoul Duval

Ce qui frappait d'abord quand on débouchait de l'avenue ombragée sur la cour blanche de soleil, c'était la grâce florentine de la construction, vaste avec sa succession de bâtiments en angles droits, haute par ses deux grands étages surmontés d'un demi-étage aux fenêtres carrées ; puis la verdure qui ponctuait la cour, alisier, rosier à pompons, glycine et vases d'Anduze contenant orangers et citronniers, les grandes grilles qui fermaient la cour du château et la cour des domestiques, enfin cette couleur ocre, un peu sale, de l'édifice, adoucie par le gris des grands volets plus souvent fermés qu'ouverts en raison de la chaleur.

Ensuite, si celles-ci le permettaient, la vue de "ces Dames" vous saisissait. Trois femmes en noir, un filet blanc le long du décolleté ou un triangle de satin blanc dans l'échancrure du corsage, trois tours de cou blancs ou noirs et blancs, cheveux blancs serrés dans un filet, chignon, frange bouclée sur le front pour deux d'entre elles : mon arrière grand-mère, ma grand-mère et ma grand tante cherchant l'ombre, concentrées sur leur tapisserie, l'ombrelle posée à côté du fauteuil d'osier, prenant le thé sur le perron ou sous l'alisier. Trois femmes rassemblées par le veuvage puis par la guerre, certainement pas par les sentiments d'affection : j'entends encore des grincements de dents de Bonne-maman Mathilde au cours des conversations de ces Dames pendant notre enfance à Hubert et à moi ou ces "je la déteste" proférés vigoureusement à la hauteur de la chaudière dans le vestibule tandis que nous nous cachions dans l'escalier.

Pourquoi ces sentiments ? Ma grand-mère Mathilde était en permanence en état d'exaspération (cela venait de loin !) et avait bien du mal à se contrôler : ma mère et ses frères en avaient "bavé" dans leur jeunesse ; seules, leur cohésion et l'admiration qu'ils nourrissaient tous les quatre pour leur père leur avaient permis de pallier la dureté de leur jeunesse. L'arrivée pendant la guerre à Clausonne de tante Edith, la sœur plus jeune de ma grand mère, veuve à son tour, et le partage des broutilles domestiques entre les deux sœurs par leur mère devaient porter cette exaspération à son comble. J'en ai fait moi même les frais en 1941. Saisis, on l'était aussi par leur dignité même les Allemands pendant la guerre de 1939 en restaient cois et par la discipline qu'elles s'imposaient et ne manquaient pas d'imposer aux autres.

Eaux fermées, m'a t on toujours dit. De l'eau, il y en avait certes à Clausonne : rien d'étonnant puisque la maison se trouvait à la limite de la plaine de Nîmes et de la vallée du Gardon. D'où une vue magnifique Mont Ventoux, château de Montfrin côté vallée, la plaine, les collines de Lédenon, pourvu que l'on montât sur la tour ou simplement sur la terrasse, pas si simple d'ailleurs. Défendu !

On descendait donc dans le parc : au Griff d'abord, source superbe qui tombait dans un bassin rond et s'écoulait vers les lavoirs un peu en contrebas ou par une rigole vers le bassin des grenouilles profond celui là. C'est l'eau du Griff que Méger, le jardinier remontait tous les jours à midi pour la table. Deux arrosoirs portés dans le fruitier.

Du bassin des grenouilles on repassait suivant la pente et l'eau sous le château vers le grand vivier et la source dite de Charles Martel (?), un tout petit bassin de pierre au ras du sol à forme humaine : les trois quarts d'un cercle représentant la tête prolongés par les trois quarts d'une forme ovale, le corps : le tout, long de trois mètres peut être. Le grand vivier devait être une source qui s'écoulait par une allée à double rigole vers l'Orangerie tandis que l'eau qui descendait du bassin des grenouilles contournait le grand vivier par d'autres rigoles à un mètre au dessus du vivier et remplissait le bassin dit de la vigne. Ah ! ce bassin de la vigne : un mètre de profondeur, au ras du sol, carrelé, dont nous aurions tant aimé, Véronique et moi, faire notre piscine. Nous avions pourtant l'âge. Je savais enfin nager (à treize ans seulement). Défendu !

De l'autre côté du parc sur la droite, l'eau traversait le jardin du Griff et descendait vers le bâtiment du moteur ! En fait je n'ai jamais songé à demander d'y rentrer, mais je n'ai pas souvenir que nous n'ayons jamais eu de problème d'eau, et le parc était vert, avec des arbres magnifiques : platanes majestueux (près de deux cents ans) mais chênes envahis par le lierre. Le pré sous le château était couvert de narcisses au printemps. Dans notre enfance, le parc était accessible aux villageois de Meynes, le dimanche.

Encore plus bas dans le parc, après les platanes, on accédait à l'Orangerie : un petit escalier et un jardin entouré d'un mur de pierre, deux petits bassins au ras du sol et les seuls lauriers de la propriété. Charmante maison que l'on aurait aimé arranger. Défendu !

Encore un beau bassin sur le côté de l'Orangerie qui arrosait d'un côté le jardin des fleurs à couper et le verger, en face le bois de bambous. Que de tentatives avortées pour grimper sur ces bambous, tour à tour, perches, cannes à pêche, ou gaules pour les amandiers. Combien de fois ai je accompagné Bonne maman Mathilde armée d'un sécateur et d'un panier plat pour remonter soigneusement les glaïeuls, dahlias, cosmos, œillets dont elle faisait dans l'office des bouquets bien raides. Sécateur défendu !

Clausonne - 1970 - Le Griff

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Ne pas voir couler l'eau du Griff nous rendait tous mélancoliques, car cela signifiait une très grande sécheresse. C'est arrivé plusieurs fois, en 1936, en 1947, et en 1972. Et Albin m'a rappelé que c'est arrivé encore une fois en 1980 mais cette fois l'eau s'est arrêtée de couler pendant sept ans. Elle coule aujourd'hui abondamment. Ce bassin étant le plus proche de la maison, c'est son eau que Joseph (et quelques années plus tard Méger) venait chercher pour les repas.

Sur la gauche, un des bassins du lavoir. Dans le prolongement de ce bassin, le jardin du Griff. On cherche encore la signification du mot Griff.

Clausonne - 1970 - Bassin de la source

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Une des nombreuses sources de Clausonne. Si le promeneur se donne la peine d'écarter les feuilles mortes, il voit très nettement les
bulles d'eau monter à la surface. Il nous a toujours été raconté que Charles Martel serait passé près de cette source, aurait mis pied à terre et fait boire son cheval !!

Puisque je vous le dis !

Après les bambous, l'arbre à kakis que nous méprisions et enfin les cerisiers et les figuiers. Si les premiers offraient un intérêt limité (nous n'étions que rarement là au moment des cerises et le bois de l'arbre est fragile) les figuiers représentaient le bonheur absolu : figues vertes, grises, violettes, aubergine, roses ou rouges, molles, fermes, éclatées, fendues, nous les mangions toutes avec volupté et sans dégâts.
Le ventre bien lesté, on accédait enfin au potager, domaine incontesté de la famille Méger. J'ai connu les trois générations : le papé et la mamé, Méger (Joseph), veuf, et son fils Albin, notre compagnon de jeux.

Un potager dans le midi avec toute l'eau qu'on veut ? Un rêve ! Contempler Méger, l'aide jardinier puis Albin préparer leurs semis, bêcher, arroser, ramasser, cueillir : ces sillons tracés au cordeau, ouverts et fermés d'une binette adroite et précise... l'ordonnancement du potager fermé par un mur de pierres et longé de cyprès, coupé de deux haies de roseaux et cyprès est resté dans mon esprit une forme d'art, et les haricots verts de Clausonne, un souvenir disparu. Tomates, aubergines (à la poulette malheureusement et jamais frites) cardons filandreux, céleris, artichauts, asperges, melons, courgettes, fraises, salades. Dans la troisième partie du potager, en bas à droite, on trouvait aussi le jujubier et les grenadiers dont je me régalais avec Véronique. D'une vigne de raisins de table au dessus du bassin dit de la vigne, j'ai gardé de bien bons souvenirs : chasselas, muscats blancs, même si elle n'était plus entretenue. Les raisins "de table" nous étaient apportés par Causse du Mas Mourier (qui appartenait à tante Edith) où je ne suis jamais allée en même temps que les œufs, poulets et pintades étiques dont les pilons nous étaient réservés. Quand je pense qu'aujourd'hui, je ne touche pas le moindre blanc de poulet, tant la chair en est sèche !

Si par chance l'heure où Méger remontait les légumes dans la charrette jusqu'au château ne coïncidait pas avec le repas, le bain, la promenade ou Dieu sait quoi d'autre, on empruntait par la gauche les chemins réservés à la charrette et on rejoignait le Griff puis l'avenue en bas de la descente de l'aire. Dans ces occasions, Méger ouvrait la grille de la cour des domestiques pour que la charrette accède au plus près de la cuisine.

Dans mon enfance, il y avait des fleurs tout le long de l'avenue, des massifs ronds devant le garage, des fleurs sur une estrade en escalier sous l'alisier et des fleurs dans chaque vasque de pierre dans la cour principale. Petit à petit, dahlias, fuschias, géraniums, bégonias, plumbagos ont disparu. Seuls demeuraient orangers et citronniers dans les vases d'Anduze que l'on remisait au garage pendant l'hiver.

Le garage ! Un euphémisme pour évoquer un ensemble de bâtiments qui s'ordonnaient autour d'une cour fermée par un grand portail vert sur la gauche de l'avenue : en face du portail, un bel escalier montait aux greniers à foin où avec les garçons et Albin nous avons fait un certain nombre de bêtises. En bas, des garages proprement dits pour la Vivastella de Bonne-maman Elisabeth, la voiture du jardinier, l'étable pour la vache pendant la guerre, les serres, et dans le fond à gauche les immenses remises pour le matériel agricole et le bois. On pouvait en ressortir par le fond et donc apporter le bois de ce côté. C'est aussi dans le garage que Cyrille, le chauffeur, m'attirait, enfant, avec des bonbons.

C'est que j'étais souvent seule à Clausonne. Si nous y avons passé essentiellement des vacances, (Pâques et de la fin août au début d'octobre), j'y ai quant à moi passé un certain nombre de périodes scolaires en l'absence de ma mère :
- l'année de la guerre 1939 1940, avec Hubert et Ysabel, tandis que maman s'installait à Nîmes avec les deux aînés chez nos grands parents Coste. Hubert suivait l'école communale à Meynes et je travaillais dans la chambre de Bonne-maman Mathilde avec Yvonne Malbos ;

- l'hiver 1941, seule avec Ysabel, trois ans, maman rentrée à Paris avec son petit monde. C'était en réalité presque plus facile de le nourrir dans la région parisienne que dans le Midi : un comble, quand on songe au potager de Clausonne ! C'est mon père qui nous a ramenées à Paris en décembre ;
- l'été 1945, seule avec ces Dames pendant un mois avant de rejoindre maman, Jacques, Hubert, Ysabel et Thierry à Lasalle au "Commis voyageurs" devenu les "Camisards". Seule mais avec les domestiques. Dieu soit loué, sans eux, ou plutôt sans elles, qui donc se serait occupé de moi ?

"Mireille, tu n'as pas un ouvrage ? » Non, je n'avais pas d'ouvrage et personne ne songeait à m'en préparer un petit pour que je sois moins désœuvrée au salon.

"Mais tu ne m'aimes pas" a crié Bonne-maman Mathilde le jour de mes douze ans, alors que je n'arrivais pas à me réjouir des cadeaux reçus. Et pourtant je revois le sac à main en paille jaune et bleu que Bonne-maman Mathilde était allée en car acheter à Nîmes entre autres choses ; je me revois en larmes sur le perron à l'arrivée du facteur : pas de lettre de la rue de la Faisanderie pour moi. Il y en eut une enfin, de papa que j'ai gardée, et de maman.

C'est à la repasserie, en compagnie d'Andrée, de Marcelle, d'Eva et de Joséphine que je passais le plus clair de mon temps cette année là quand je ne feuilletais pas les Illustrations au studio ou ne me plongeais pas dans les livres rouge et or de la collection Hetzel.

Je me souviens aussi de ces "crises de foie", crises de simple contrariété ! Impossible de ne pas participer à tous les repas à Clausonne et de ne pas manger de tous les plats. Au petit-déjeuner, pris seule dans la lingerie après une nuit agitée, je pouvais encore m'en tirer mais au déjeuner à la grande table, alors que la diète totale s'imposait. Une simple odeur de cuisine m'envoyait... La complicité des domestiques était précieuse.

Clausonne - 1825 - Le parc

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La vue du bas du parc sur l'Orangerie, les prés, la terrasse et la maison, est la même qu'aujourd'hui. Les platanes manquent encore dans leur taille actuelle.

Clausonne - 1970 - L'Orangerie

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En face, deux des fameux platanes. Sur la droite, vue partielle de l'Orangerie, dans laquelle il n'y avait pas d'orangers. Toute en hauteur, cette maison servait de lieu de stockage (bois, bambous). Dans les années quarante, Bonne-maman Elisabeth avait envisagé de l'aménager en maison habitable pour tante Edith. Projet sans suite.

Au fond on devine la silhouette de la façade Est du château.

Clausonne - 1970 - Le chemin sous la terrasse

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A gauche de ce chemin, la maison et la pente "enneigée". A droite, le pré aux narcisses. Cette rigole refaite avant la guerre avait une pente suffisante et l'eau s'écoulait bien. Une des hantises de mes grand-mères était de voir les feuilles mortes bloquer l'eau, ce qui était en particulier le cas des rigoles presque horizontales, reliant le Griff et le bassin dit "aux grenouilles". Alors, du bout de son inséparable ombrelle, Bonne-maman Mathilde dégageait les feuilles, avec satisfaction. Au fond, le grand vivier.

Le couple formé par Charlotte et Joseph, cuisinière et maître d'hôtel, reste presque une légende : pas commode, Charlotte, mais quelle maîtrise de son métier ! Joseph n'était que rire, rire qui n'affectait nullement ni sa dignité ni sa bonté (ils n'avaient pas d'enfant et Hubert et moi en 1939 étions un peu les leurs). Quel soutien ils m'ont apporté aussi cet hiver 1941 où ma grand mère me rouait de coups dans sa chambre d'abord où je suivais le cours Hattemer avec peine, semble t-il et au piano dans le petit salon où je devais en avoir encore plus ! Seul, Joseph qui "officiait dans l'office" devait m'entendre hurler. Et pourtant, ma grand-mère nous aimait.

Les vacances, c'était quelquefois aussi la solitude. Ysabel et Thierry n'ont jamais dans mon enfance été des compagnons de jeu, les seuls compagnons étaient les garçons et les cousins, les cousines surtout, bien sûr, parce que rares. Que de galopades sous les escaliers en colimaçon (celui de la tour qui montait à nos chambres du Nord et aux greniers) et celui de la cour qui débouchait entre la lingerie et le fruitier. Que de découvertes dans les greniers, dans ces chambres de domestiques innombrables et abandonnées. L'année (1946) où Véronique a passé le mois de septembre sous la garde de maman et Bonne-maman (ses parents étaient partis pour le Venezuela) nous avons parcouru ces chambres à la recherche d'un "refuge" pour nous seules.

Nous avions finalement élu domicile au dessus de la "chambre rouge" du côté de l'appartement de tante Antoinette. La porte ne permettait pas de pénétrer debout : nous avons néanmoins transporté des meubles de manière à nous sentir "chez nous". La fenêtre était coupée horizontalement d'une barre de métal que nous nous sommes empressées de franchir pour atterrir sur le toit de la maison de Méger : là, sur la tuile faîtière nous parcourions quelques mètres le toit de chaque côté puis un vide impressionnant avant de des¬cendre la pente Nord du toit pour atteindre notre "solarium", toit plat de zinc qui dominait la forêt, en dessous, sur lequel nous nous étendions pour profiter du soleil. Je ressens encore le frémissement, mélange de plaisir et de peur provoqué par la tuile chaude (quatorze heures étaient notre heure) sous ma plante de pied nue, bien sûr. Aujourd'hui, chaque fois que je grimpe sur mes toits de tuiles à Bourras, je revis ces émotions, mais je ne prends plus de risques.

1946, cette année là, ah ! cette année là... Les lettres de Véronique à ses parents vous ont dit notre activité et notre bonheur. Avec Véronique encore nous avons fourragé dans tous les placards, les vieilles malles et nous avons trouvé… les documents qui serviront plus tard à la thèse sur les Fornier dont tante Geneviève nous a transmis un exemplaire à chacun. Informée, Bonne maman Mathilde nous interdit la poursuite de ces recherches.

Avec Liliane et Laurence ! Le quatuor au complet, nous avions formé le club des oiseaux... dont le but était le même : nous trouver, mais dehors et non à l'intérieur (nous étions plus petites) un refuge, un nid bien caché du monde des adultes et des garçons !

Il y a eu ce jour où tante Geneviève m'a si gentiment appelée Mireillou, le Mireio du poète mais je ne le savais pas encore ; en revanche, je savais qu'on n'aimait pas mon prénom.

Il y a eu les gourmandises du petit fourneau de tante Edith au tennis. Les parties de canasta à six ou huit par terre dans le salon : je revois encore Anne abattant ses cartes avec passion. Cette nuit où Hubert et moi avons été contraints de dormir dans l'auto faute d'essence, après une soirée rare et ratée. Ces vacances où Roger Leenhardt à la recherche d'une maison pour tourner "Les dernières vacances" a proposé à Véronique de faire partie de la distribution.

Les visites à Saint Victor chez les Silhol où je retrouvais mon grand cousin Gérard qui m'écrivait des lettres d'amour. La bibliothèque où nous n'avions pas le droit d'aller. Et il y a eu Guy, l'année de notre rencontre et sa 4 CV noyée par les pluies de septembre.

Car nous aimions Clausonne : c'était notre maison de vacances, maman n'ayant jamais pu se résoudre à acheter une propriété pour elle et pour nous. C'eût été faire de la peine à sa mère et elle n'y songeait pas. Elle était pourtant terriblement bridée dans cette maison, n'y ayant jamais eu une parcelle de liberté, mais comme nous tous, elle en était fière.

Mon père, en revanche, grand absent de Clausonne pendant notre enfance, semblait avoir trouvé le chemin du château depuis Pierrelatte où il travaillait. Nullement impressionné par des débats ancestraux, et même encouragé par sa belle mère, il venait seul, investissait la bibliothèque, invitait ses collaborateurs et amis. Il était libre et heureux ; il avait, je crois, trouvé là une sorte de havre.

Dans les dîners de notre jeunesse, je me souviens que mes frères, mes cousins et moi bien sûr, y compris Hervé et Denis Martin, nous nous taillions de jolis succès en décrivant l'atmosphère de Clausonne, avant la mort de Bonne- maman Elisabeth en 1953. Il faut croire qu'on vivait là quelque chose d'assez exceptionnel car, à nous écouter, on riait beaucoup. Nous riions un peu jaune, quand même.

Clausonne était notre maison. De retour des États Unis, j'ai recommencé à y passer mes vacances de Pâques, de 1958 à 1968, et quelquefois même septembre. Mes enfants, plusieurs fois à la charge de ma mère en ont gardé d'excellents souvenirs, ils ont connu Méger et Albin, ils y retrouvaient leurs cousins, Emmanuel une année, les filles d'Hubert, les cousins Fries. Le seul problème à l'époque de Pâques, c'était les narcisses. Le parc ouvert à tous était envahi et nous ne pouvions plus nous y promener. Les voitures descendaient jusque dans la cour (rien n'était fermé sur l'aire) faisaient demi tour et, constatant que la propriété était non seulement privée mais habitée, reprenaient l'avenue et remontaient tranquillement se garer sur l'aire. J'en ai parlé à oncle René, venu passer quelques heures pour s'occuper des affaires de sa mère .... Il nous restait le tennis. Amer.

Les derniers mois de la vie de Bonne-maman Mathilde, je n'ai pas souvenir que nous soyons encore allés à Clausonne. Entièrement soignée par Nita, la femme d'Albin, ma grand-mère n'était pas visible : je ne l'ai jamais vue au lit. En revanche, j'ai vu mon arrière grand-mère au lit, toujours impeccable. Nous allions, enfants, lui dire bonjour dans sa chambre, et avions même droit à un bonbon. A ces instants pas très détendus, est lié le parfum des tartines grillées du plateau du petit déjeuner porté par Joseph ou Joséphine à ces trois dames. Plus tard, j'ai moi même occupé la chambre de maman, donnant sur la grande terrasse sur le parc, maman occupait alors la chambre de tante Edith et l'on m'apportait le fameux plateau du petit déjeuner. Seule fois de ma vie que j'ai eu envie de rester au lit le matin. Je revois encore une certaine tasse grise avec des oies ; il m'est resté une certaine exigence en matière de vaisselle de petit déjeuner. Et ces confitures de cerises où il n'y avait que du sucre. Mystère des souvenirs.

Bonne-maman Mathilde est morte et pendant quelques années nous ne sommes plus allés à Clausonne sauf en deux circonstances exceptionnelles et mémorables : tante Geneviève a profité des quatre vingts ans de maman pour nous inviter tous en 1986 dans un Clausonne superbement restauré.

Puis en juin 1995, Sidonie, la fille de Nicolas, s'est mariée à Clausonne ; une autre fête magnifique dans un Clausonne encore plus transformé (jardin du Griff nettoyé alors que nous avions connu, ou la forêt vierge, ou le potager créé par maman pendant la guerre pour nourrir ses enfants). De bien beaux souvenirs, un peu trop rares seulement. Une visite encore en juillet 1997. Quelle joie !

J'étais de retour chez moi ; mais Clausonne ne me manque pas. Ce fut une époque, une culture même, révolue, que je suis heureuse d'avoir vécue, heureuse que mes enfants aient encore connue. J'espère qu'ils nous la raconteront à leur tour.

Mireille Raoul Duval
Juillet 1997

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12.13 - Témoignage de Véronique Brazier

Clausonne, c'est une foule de souvenirs d'enfance, et d'enfance uniquement, puisque Bonne-maman Mathilde est morte quand j'avais treize ans.

Jusqu'à cette date, nous y avons passé toutes nos vacances de Pâques et nous y avons fait quelques séjours en septembre. En toile de fond, je garde de Clausonne des images, colorées et contrastées, très belles pour la plupart. Pour n'en citer que quelques unes, je revois les chemins sombres qui descendaient dans le parc, les ciels très bleus de l'aire, les narcisses du parc à Pâques, la vue de la terrasse et sa balustrade en pierre, le petit bois sauvage un peu en surplomb du parc, les orangers dans les vases d'Anduze, le grand chêne sous lequel on s'asseyait dans la cour. J'entends encore le bruit du vent dans ses feuilles. Clausonne, c'était aussi pour les parisiens que nous étions une très grande liberté dans un espace immense. Albin remettait chaque année en état un vélo pour mes frères et pour moi. Nous faisions sur l'aire des parcours qui nous semblaient infinis. Nous allions jusqu'à la ferme où nous nous précipitions dans l'enclos à moutons, si serrés les uns contre les autres que nous nous allongions sur eux comme sur des vagues.

Nous passions également des heures à jouer autour des bassins : le Griff, avec son eau glacée et sa fontaine, les rigoles qui joignaient les bassins les uns aux autres, que nous débloquions inlassablement. Nous faisions descendre des petits morceaux de bois ou de papier, espacés de quelques mètres les uns des autres. Le bassin des carpes, que je regardais avec un intérêt dégoûté, toujours inquiète à l'idée de tomber dans l'eau sombre. Enfin, en bas du parc, le grand bassin carré sous les platanes dont j'ai oublié le nom.

Il me reste aussi une multitude de goûts, de sensations, d'odeurs de Clausonne, que je retrouve quelquefois ailleurs et qui m'évoquent immédiatement les vacances d'enfance. D'abord, l'odeur qu'il y avait dans la maison. Peut être est ce l'odeur de toutes les vieilles maisons, de la pierre un peu froide. Le contraste entre le froid et le sombre de l'intérieur et la cour, tellement chaude et inondée de soleil qu'elle nous éblouissait lorsque nous sortions côté cuisine. La peur ou l'attrait de certains objets, insolites pour nous: ce chien (était il en bronze ?), qui avait l'air d'aboyer avec rage sous le grand escalier du rez de chaussée. Nous passions très vite, contents d'atteindre la sécurité des premières marches. Les statues des nègres, de part et d'autre de la salle de bains au bout de l'entrée. Une grande gravure de "L'Enlèvement des Sabines", avec des femmes à moitié nues. J'ai passé longtemps à les contempler avec mon frère Didier. Et aussi, l'odeur du pain grillé que Marcelle apportait à Bonne-maman Georgette le matin dans sa chambre. Nous avions déjà pris notre petit déjeuner à l'office et nous montions souvent la voir. Elle nous faisait toujours une place dans son lit.

L'odeur des narcisses, enfin, que les gens du village venaient cueillir dans le parc et qui est sans doute l'odeur la plus forte qu'il me reste de mon enfance.

Clausonne, c'était aussi les gens : le tableau austère que formaient Bonne- maman Mathilde et tante Edith. Je me rappelle très bien Bonne-maman Mathilde, toujours en noir, les cheveux tirés, son cou maigre serré dans un ruban. Nous la voyions surtout au salon avant les repas. Bonne-maman Georgette jouait souvent des chansons françaises au piano. Nous chantions avec elle, lisions Bicot ou faisions des patiences autour d'une table ronde où se tenait également Bonne-maman Mathilde. Soudain, les portes du salon s'ouvraient et Marcelle, avec son petit tablier blanc, venait annoncer : "Madame est servie". Je n'avais jamais entendu personne s'adresser à qui que ce soit à la troisième personne du singulier et j'ai mis des années à comprendre cette phrase. Marcelle et Mme Cabassol faisaient partie des constantes de nos séjours à Clausonne. J'ai passé de longs moments à la cuisine ou à la lingerie à les regarder travailler.

Enfin, il y avait Albin, Nita et au début Méger. Je garde d'eux un souvenir très précis et très affectueux. Albin et Nita m'ont fait visiter Clausonne en travaux il y a dix huit ans, et je les ai revus plusieurs fois depuis.

Avec Méger, nous descendions au potager dans une 2 CV remplie d'arrosoirs. Je trouvais très amusant d'être cahotée sur les chemins du parc. Albin était une source intarissable de plaisanteries, d'histoires et de conseils en tous genres. Il nous accueillait le soir avec Nita pour regarder la télévision chez eux. Je me rappelle encore le plaisir avec lequel je regardais Rouletabille, malheureusement toujours interrompu par la cloche du dîner.

Si j'avais connu Clausonne adulte, je m'y serais peut être ennuyée ou agacée. Comme enfant, j'y ai passé des vacances inoubliables.

Véronique Brazier
Mai 1997

12.14 - Témoignage d'Antoine Raoul Duval

Clausonne, c'était d'abord l'odeur de la garrigue qui pénétrait au petit matin par les fenêtres du wagon qui nous amenait de Paris. Lorsqu'après une nuit bercée par le glissement des roues contre les rails et chahutée par le cahot des aiguillages, cette forte senteur emplissait mes narines, je savais que nous étions arrivés.

Après le trajet de Nîmes à Meynes dans les 2 CV successives de la propriété, commençait notre installation. Clausonne était une immense bâtisse aux toits de tuiles romaines, crépie d'un rose que les assauts conjugués du soleil et du mistral avaient fané, lézardé, et, par endroits, écaillé jusqu'à la pierre. Vers l'intérieur, la maison se repliait à angle droit sur un perron jalonné de vases d'Anduze dans lesquels on avait disposé des citronniers, et sur une cour d'honneur tapissée de gravier. Vers l'extérieur, le grand salon ouvrait sur une vaste terrasse bordée d'une balustrade de pierre, au-dessous de laquelle s'étendait le parc.

Les dimensions du lieu étaient si vastes, et son ordonnancement si complexe que, même après des années, je ne les ai jamais complètement maîtrisés. Derrière la lourde porte principale s'ouvrait une longue et haute entrée gardée par deux nègres porteurs de flambeaux : elle ne conduisait curieusement qu'à la salle de bains de mon arrière grand mère, et semblait avoir pour principal objet de séparer le rez de chaussée en deux parties, l'une consacrée aux chambres à coucher et à des dépendances diverses, l'autre aux pièces de réception. A l'étage, vers lequel s'élevait un grand escalier majestueux, se trouvaient, donnant sur le parc, de grandes chambres à coucher dont l'accès était réservé à certains membres de la famille, ou à d'hypothétiques hôtes de marque ; puis la bibliothèque, dont la haute double porte toujours fermée à clé, était le domaine réservé de mon grand père, qui y passait le plus clair de son temps lors de ses visites chez sa belle mère. Nous accédions à la partie qui nous était réservée par une sorte de dérivation du grand escalier qui, passée la salle de billard tapissée des grands volumes de l'Illustration, ouvrait sur un dédale de couloirs, de demi-niveaux et d'accès à d'innombrables pièces et salles d'eau d'un confort en général sommaire.

Au temps de mon enfance, Clausonne était gouverné par mon arrière grand mère "Madame la Baronne" et par sa sœur. Ces deux Dames, l'une et l'autre déjà très âgées, en constituaient le centre de gravité ; elles lui imprimaient son corps d'habitudes et son rythme quotidien. Leurs visages et leurs caractères, qui avaient dû être si différents dans des temps anciens, étaient pour moi également érodés et déchiquetés par l'âge. Leurs silhouettes voûtées, leur démarche hésitante et précautionneuse, leurs habitudes quelquefois étranges, en faisaient des créatures spécifiques avec lesquelles tout contact physique c'est à dire le rituel baiser du soir lorsqu'après le dîner nous étions fermement invités à monter nous coucher inspirait une répugnance certaine. Leur influence, essentiellement négative, dans la mesure où elle contraignait les autres adultes à se borner, en leur présence, à des propos de pure convenance, martelés de manière à pouvoir franchir le seuil de leurs tympans usés, se faisait impérieusement sentir lorsque l'on se trouvait, à déjeuner ou à dîner, dans leur zone d'intervention. Mais, comme, du fait de leur motricité de plus en plus limitée, cette zone était elle même de plus en plus réduite, on jouissait par ailleurs, dans l'immensité de l'espace disponible, d'une considérable liberté.

Autour des deux Dames gravitaient deux familles, qui assuraient, chacune dans sa sphère d'intervention, le bon fonctionnement du domaine. La production des nourritures terrestres relevait de l'une d'entre elles, qui régnait sur une immense cuisine très éloignée de la salle à manger, que l'on avait dotée, pour cette raison, d'une extension rapprochée que nous appelions l'office. Par exception aux principes de la reproduction sexuée, elle ne comprenait que des femmes de trois générations successives. Nous les retrouvions chaque matin lorsque nous descendions pour le petit déjeuner, avant de remonter vers la chambre de ma grand mère qui, lorsqu'elle venait à Clausonne, se le faisait servir au lit. Les plus jeunes d'entre nous devaient également prendre leurs repas dans une dépendance de la cuisine, tandis que les autres avaient accès, en même temps qu'à la grande salle à manger, à des saveurs absolument différentes de celles que pouvaient fréquenter nos palais de petits Parisiens. De l'office émergeaient à chaque repas et selon les achats de Mme Cabassol, de petits artichauts à la romaine, avec leurs feuilles internes légèrement violettes, des aubergines frites dont la chair sombre, découpée en tranches fines et légèrement irritante, était illuminée par un concassé de tomates relevé d'huile d'olive, composants quasi omni-présents des œuvres de nos cuisinières, une daurade rôtie au thym, ou encore un gigot truffé de gousses d'ail et accompagné de pommes de terre frites extrêmement salées. De sorte que, si le contenu des conversations retenait rarement notre attention, nous étions perpétuellement partagés entre les plaisirs de la gourmandise et la légère mais permanente irritation que causait, à nos cuisses encore découvertes par des culottes courtes, le rêche velours jaune qui recouvrait les chaises de la salle à manger.

L'autre pilier du domaine était une deuxième famille, installée dans l'endroit depuis si longtemps que son principal représentant à nos yeux, Albin, avait fini par en devenir un composant essentiel : d'elle et de lui dépendaient l'entretien général des bâtiments, du parc et du potager, ainsi que l'exercice d'innombrables fonctions diverses, comme par exemple celle de chauffeur. Premier représentant de Clausonne à nous accueillir à la gare, connaissant la quasi totalité des représentants de chacune des générations de la famille qu'il avait vu défiler au fil du temps, gardien des outils, des bicyclettes et des vélomoteurs de la propriété, Albin régnait sur un domaine dont il incarnait le fonctionnement sinon la propriété. Parfaitement perçue par les habitants du village, sa position à Clausonne lui assurait auprès d'eux un incontestable prestige, dont seuls une solide paresse et un manque absolu d'ambition lui interdirent de tirer jamais parti. Sa personne et ses habitudes, marquées par l'accent local, la sieste d'après déjeuner, le port du short sur une certaine bedaine, témoignaient d'un solide l'enracinement provençal, confirmé par une faconde et un goût de l'anecdote qui en faisaient pour nous un compagnon d'élection.

Parmi les vastes gisements directement exploitables de Clausonne se trouvait une collection complète de l'Illustration : ces grands livres rouges frappés d'or, recelaient le vaste trésor des romans de Jules Verne. Ils auraient parfaitement suffi à occuper nos journées si d'énergiques injonctions, d'aller prendre le soleil n'étaient venues troubler la fraîcheur paisible de la salle de billard. Nous sortions alors de la demi pénombre de la maison, dont les volets restaient presque toujours fermés, pour nous plonger dans la chaleur éblouissante, poussiéreuse et crue du soleil provençal, heureusement tempérée par les ombrages des platanes et l'enchaînement des bassins du parc, où nous faisions évoluer une flottille construite et entretenue par les soins d'Albin.

Antoine Raoul Duval
Juillet 1997

12.15 - Témoignage de Nicolas Seydoux de Clausonne

DIALOGUE ENTRE JACQUES ET NICOLAS

"A ton tour d'apporter ton témoignage sur Clausonne. Je ne dis pas une conclusion mais...

- Des premiers Fornier cités par Bobby jusqu'à l'évocation par Mireille du mariage de Sidonie, le premier mariage jamais célébré à Clausonne, nous avons grâce à toi, un témoignage important de la vie familiale centré autour d'un lieu, Clausonne.

- Tes souvenirs à toi ?

- Ils sont très nombreux, et pour cause, mais je suis le plus mal placé pour en parler, puisque pour nous, Clausonne n'est pas synonyme de souvenir mais de continuité dans l'action. Les textes que tu as réunis donnent une excellente appréciation généra¬le de la vie de la propriété.

- Pensais-tu qu'un jour tu serais propriétaire de Clausonne ?

- Pas du tout. C'est au milieu des années soixante, après la mort de tante Edith, que le sujet a été évoqué par mon père devant la famille au complet rue Las Cases. Il pensait, qu'à la mort de Bonne-maman Mathilde, la famille serait conduite à se séparer de Clausonne jugeant d'une part, qu'une telle maison ne pouvait être conservée par une famille dans la seconde moitié du vingtième siècle parce que cela ne correspondait plus à rien et que d'autre part, la charge financière en serait insupportable.

Nous avons d'abord eu une discussion générale sur le statut des maisons familiales, faisant notamment des comparaisons entre le Val Richer, constitué en Société Civile en 1926, et Clausonne qui depuis ses origines avait toujours appartenu à une seule personne. Nous avons estimé que le Val Richer était de plus en plus difficile à gérer, que cette structure n'aurait sûrement pas survécu si les enfants Schlumberger n'avaient pas été des Alsaciens contraints, à cause de l'occupation de leur pays, de quitter leur sol natal, et que le sentiment familial était beaucoup plus fort en 1926 qu'en 1966. Par ailleurs les maisons comme les pays ont une histoire propre à laquelle il faut essayer de rester fidèle et l'histoire de Clausonne était celle d'une maison qui avait toujours eu un seul propriétaire. Véronique et Michel ont immédiatement précisé qu'ils n'étaient pas intéressés ; Jérôme et moi avons exposé que, puisque nous avions la chance d'avoir les moyens d'entretenir Clausonne, l'un ou l'autre était prêt à reprendre la propriété et que le jour venu nous nous mettrions d'accord. Secrètement et, bien qu'il n'en ait jamais parlé, je crois que cette prise de position a fait très plaisir à notre père.

A la mort de Bonne-maman Mathilde pendant l'été 1971, dans la cour de Clausonne, j'ai simplement dit à Jérôme que Marie, vraie méridionale, aimait beaucoup Clausonne et que nous étions prêts à reprendre la propriété. Très élégamment Jérôme m'a répondu que puisque nous la voulions tant, il s'effacerait le jour venu. Peut être à tort, je ne l'ai jamais remercié depuis de son attitude ce jour là. Deux ans plus tard, à la mort de notre père qui avait juste eu le temps de finir de régler les problèmes de succession de sa mère, nous n'en avons même pas reparlé.

- Mais sa mort ?

- Un coup de tonnerre dans un ciel serein. Par une merveilleuse soirée de juin, à Nîmes, il s'effondre à table, un verre de champagne à la main. Quelle belle mort : ce méridional meurt chez lui ; lui qui aimait tant la vie et détestait tant la maladie, ayant vu les souffrances de son père et l'état de dépendance dans lequel le tenait la maladie, meurt subitement ; lui qui aimait la bonne chère, meurt à table ; lui qui n'aimait que parler avec les autres, meurt entouré de sa femme et de ses amis, plaisantant encore la minute d'avant. L'après-midi même, il avait vu un architecte, il allait enfin pouvoir commencer la restauration de la maison, après avoir repris depuis 1966 la gestion en direct du Mas dans laquelle il s'était beaucoup investi en créant, poussé par Philippe Lamour et son désir de vendre de l'eau, l'élevage des cochons, les nectarines et les pêches de conserves, toutes créations abandonnées vingt cinq ans plus tard au profit de la culture traditionnelle, la vigne. Je crois d'ailleurs qu'il aurait beaucoup aimé la présence sur les tables d'un "Château Clausonne" dont la première cuvée remonte à 1989.

- N'as tu pas eu envie de vendre ou de démolir la maison et de reconstruire quelque chose de plus facile à gérer ?

- Vendre ou démolir, jamais. Le contrat moral à l'égard de nous mêmes était de garder la maison et d'entreprendre les travaux nécessaires à sa pérennité. La seule question que nous nous sommes posée était de savoir si nous conservions les balcons, rajouts du XIXe siècle, ou si nous les supprimions. Comme nous pensions qu'ils étaient fort agréables et que par ailleurs, leur destruction n'était pas une mince affaire, nous avons décidé de les conserver. Le problème était de tenir pendant le chantier ; alors que toutes les pièces étaient envahies par les ouvriers, nous avons pensé un moment aménager un appartement à côté de chez Juanita et Albin. Finalement nous avons décidé de faire de la "résistance" pour montrer notre volonté de récupérer la maison le plus vite possible et nous nous sommes installés dans la repasserie, ce qui certains soirs d'hiver avec Marie et ma chère mère, était assez cocasse...

Marie et moi entendions souvent les gens railler la lenteur à laquelle nous menions ces travaux... Ce dont ils ne se rendaient pas compte, et sans doute toujours pas, c'est l'ampleur du chantier et la difficulté qui existe de tout transformer en donnant l'impression de n'avoir touché à rien, ce dont certains ont toujours le sentiment, et, c'est très bien ainsi... Enfin en 1986, pour les quatre vingts ans de ta mère, nous avons pu réunir toute la famille.

- Cette réunion a été un vrai succès.

- Ce n'est pas à nous d'en juger. Nous croyons toutefois que presque tous ont été heureux de voir que l'avenir de la maison était assuré et l'allocution d'Hubert nous a été droit au cœur comme de nombreux témoignages oraux ou écrits.

- Tu as continué l'amélioration de Clausonne ?

- Une maison est un lieu de vie dont l'animateur principal est la femme. Marie, perfectionniste de nature, aime Clausonne et veut sans cesse s'y investir, me poussant ainsi à investir dans la maison, le parc, le potager, le jardin... Avec elle je suis tranquille, rien ne sera jamais fini, je ne regarderai jamais derrière mais toujours devant et notre plus grande joie a été le souhait de Laurent et de Sidonie de se marier à Clausonne, ce qui a permis de parer la propriété de ses plus beaux atours pour une soirée.

- Tu aimes Clausonne ?

- Nous aimons Clausonne comme tous ceux qui nous ont précédés, et j'espère que nous laisserons à ceux qui nous suivent, une maison en raisonnablement bon état afin qu'ils n'aient pas à tout reprendre de la cave au grenier. Clausonne, comme toutes les maisons, est menacée et sa taille, loin d'être un élément qui en assure la pérennité, est un handicap, d'une part à cause des frais d'entretien qui ne sont pas proportionnels à la taille mais exponentiels, mais aussi d'autre part parce qu'il est souvent plus commode de mécontenter une seule famille que beaucoup ; le TGV, par exemple, a failli d'abord passer dans l'étang à coté de l'autoroute, et ensuite au pied de la propriété, le long du Gardon, ce qui n'aurait pas été particulièrement réjouissant...
De l'amour donc, beaucoup d'amour et comme en amour, il ne suffit pas de le clamer, il faut aussi le vouloir".

J.H.C. et Nicolas Seydoux de Clausonne
Mai 1997

12.16 - Témoignage de Jacqueline Dadre

Mes souvenirs de Clausonne

Mon cher Jacques,

Mon premier souvenir de Clausonne date de septembre 1931, pour le baptême de Bobby dont j’étais la marraine. C’était un gros bébé que j’étais très fière de tenir dans mes bras. J’étais un peu intimidée par le parrain (ton oncle Roger) qui était très grand.

Nous avons à plusieurs reprises été invités pour goûter à Clausonne et je me souviens d’une gaffe que j’ai faite en toute innocence d’ailleurs.

Je devais avoir quinze ou seize ans. A la table du goûter, dans la salle à manger, il y avait deux bouquets de cosmos roses que je trouvais ravissants. Je crois me souvenir que nous dégustions un quatre-quart en toute sérénité quand ta grand-mère Seydoux me dit (j’étais assise à côté d’elle): "Vous devez avoir beaucoup à faire avec Bobby ; il est vraiment odieux, insupportable" (je l’invitais à Nîmes puisque j’étais sa marraine) et moi, tranquillement, sans penser à mal, je lui réponds: "oh non ! Madame, Bobby est très gentil, très facile, ce doit être l’ambiance".

Soudain un froid s’étend autour de la table, ta mère esquisse un fou rire et reprend la conversation un instant interrompue par ma remarque saugrenue mais peut-être juste.

Le soir, je me suis fait sermonner par mes parents.

Je revois pendant la guerre ta tante Geneviève écrivant sur la terrasse à son mari prisonnier. Je revois ta grand-mère et ta tante Edith dans des fauteuils sur la terrasse. Nous allions leur dire bonjour avant d’aller avec Eglantine et Geneviève ramasser des narcisses dans le pré. Nous allions souvent à Clausonne à bicyclette pendant la guerre ; c’était un but de promenade et "ces Dames" nous accueillaient toujours très aimablement.

Comme tu le dis très bien, il se dégageait de Clausonne une atmosphère de sérénité, de stabilité ; on était un peu hors du monde. C’était un monde d’une autre époque, dont nous goûtions sans le savoir, le charme qui ne reviendrait plus.

Jacqueline Dadre
Mai 1999

12.17 - Annexes

12.17.1 - Des barons de Lédenon aux barons de Clausonne

Selon M. Chassin du Guerny, archiviste à Nîmes, "la terre de Clausonne, réunie à la Baronnie de Lédenon, appartenait à la fin du XIIIème siècle à Raimond Decan, seigneur de Broussan qui l’échangea contre le château de Bellegarde avec Philippe le Bel. Ce dernier l’assigna au seigneur d’Uzès. Elle fut plus tard aux Frédol, au XIVème siècle, puis (aux) d’Aramon, au XVIème siècle, et enfin (aux) Georges, au XVIIème siècle : leur héritier, Claude François de Romieu de Cornillon en fit cession en 1779 à Barthélemy Fornier, riche négociant nîmois, avec réserve expresse de l’usage du titre de baron de Lédenon».

A ma connaissance, nos ancêtres Fornier ne se sont jamais fait appeler barons de Lédenon, mais toujours barons de Clausonne.

A l’aide des archives déposées par René Seydoux aux Archives départementales de Nîmes et répertoriées sous le nom de Fonds Fornier, ainsi qu’avec certains autres ouvrages, je me suis efforcé de retrouver quelques informations sur :

- le contenu des terres de Lédenon et de Clausonne, à l’époque de la vente en 1779,

- les familles qui ont occupé Clausonne avant les Fornier,

- les modalités d’attribution des titres de noblesse,

- les démarches qui ont permis aux Fornier de se faire appeler barons de Clausonne.

Quelques informations sur les terres de Clausonne

Le plus ancien document cité date du 17 mars 1500. Il fait état d’une transaction entre Guillaume d’Aramon, baron de Lédenon, et son fils, également prénommé Guillaume, avec les consuls de Meynes au sujet des droits communaux.

Plus tard, en 1562, M. Chassin du Guerny nous apprend que « les protestants mettent à sac Clausonne et retiennent prisonnière Catherine de Donis, dame du lieu. Le fort de Lédenon démoli, on lui préfère comme résidence Clausonne. Le château, bâti en quadrilatère, avec cour intérieure, est entièrement remanié au XVIIIème siècle par Claude François de Romieu. Il conserve la tour Nord. La grande façade à l’Est, classique, curieusement recouverte d’un enduit, domine un magnifique parc, qui s’étage vers la plaine du Gardon et qu’arrose tout un système de fontaines et de canaux.» (Nouvelles éditions latines 1995).

Un autre document, non daté mais probablement un peu antérieur à la vente de Claude François Romieu à Barthélemy Fornier en 1779, donne les précisions suivantes : (liasse 14)

"Nous commencerons par le titre de Baronnie. Il est si ancien que son origine se perd dans le temps et la preuve s’en trouve dans plusieurs lettres patentes de nos Roys depuis l’an 1200 jusqu’à Henry quatre.

Cette Baronnie est composée du chef lieu où il y a environ 150 feux et un vieux château dont la situation élevée dépose (?) autant de son ancienneté que de sa noblesse. A ce chef lieu, se joignent le fief de la Bastide d’Albe, celui de Laugnac qui était anciennement une ville et celui de Clausonne où est situé un très beau château dont les vergers et jardins en terrasse arrosés par trois fontaines abondantes et pérennes offrent au regard des curieux un spectacle des plus agréables. L’air y est d’ailleurs très pur et sain et la vue riante et fort étendue.

Presque tous les fonds sont jouis noblement par le seigneur qui en a la foncialité par divers arrêts du parlement de Toulouse que le seigneur ne paye la dîme qu’au trente dans tout le fief de Clausonne.

Il y a des revenus de toute espèce les uns seigneuriaux tels qu’albergues et censives, et les autres en rentes scues bois (sic) herbages et prairies, d’autres enfin en terres labourables, olives, vignes et feuilles de mûrier, le tout produisant plus de 16 000 livres de rente charges déduites, qui sont au dessous de 500 livres, comme on le justifiera ci-après.»

Parmi les sources de revenus signalées dans ce texte, je noterai particulièrement les deux points suivants :

- la communauté de Lédenon doit au seigneur «une albergue annuelle de seize livres pour un droit de dépaissance et celui du four et usage de l’eau d’une source.»

- le seigneur vend annuellement des fagots et des broussailles pour 866 livres. On manque de bois pour le four des moulins à huile et surtout pour la tuilerie de Meynes qui en consomme une grande quantité.

Enfin, une publicité parue dans la gazette "Affiches de Montpellier et de Nîmes", le vendredi 2 juillet 1779, propose à la vente "une Terre relevant du roi, situé dans le bas Languedoc, consistant en cinq fiefs nobles, dont le principal est un village d’environ 150 feux ; ses revenus sont partis en Censives, Rentes, Herbages, Bois et prairies, le reste en Terres labourables, Olivettes, Vignes et Feuilles de mûrier ; le produit est de plus de 16.000 livres, quittes de toutes charges, qui ensemble n’excèdent pas 5100 livres ; et la dîme ne se perçoit qu’au trente. Il y a un très beau château, des jardins et vergers, arrosés par trois fontaines très abondantes".

Un autre document, de même présentation que le précédent, et intitulé dénombrement 1672, donne la contenance des terres, vignes, oliviers, prairies, bois, jardins, dépendant de la baronnie de Lédenon. Toutes ces terres produisent un revenu de 16.260 livres et représentent une surface de 398 salmées. (liasse 14)

Qu’est-ce qu’une salmée ? Aucun dictionnaire ne connaît ce terme, qui est donc probablement d’un usage strictement local. Par divers recoupements, on découvre le système des unités de surface de la région. Ainsi, il y a 8 pognardières dans une émine et 8 émines dans une salmée. D’autres indications permettent d’estimer, mais sous toutes réserves, qu’une émine représenterait 6 ares 22 centiares, soit 622 m2. Par conversion, une salmée représenterait 0,5 hectare. Une autre analyse permettrait d’estimer que la salmée vaudrait 0,6 hectare. Cela permettrait de situer la surface des 398 salmées des terres de Lédenon entre 200 et 240 hectares.

Depuis, les propriétaires successifs de Clausonne n’ont pas cessé d’acheter et de vendre des terres.

Les familles qui ont occupé Clausonne avant les Fornier

Manifestement, d’autres personnes, avant moi, se sont préoccupées de retrouver les prédécesseurs de nos ancêtres. Leurs travaux m’ont permis de présenter la généalogie suivante, jusqu’à la vente de Clausonne en 1779 : (liasse 37)

23 février 1574 : Mariage de Pierre d’Aramon, baron de Lédenon, avec Gabrielle de Rodulphe, ils auront une fille, Domergue.

3 août 1582 : Gabrielle de Rodulphe, après avoir perdu son mari Pierre d’Aramon, se remarie avec Antoine de Georges, seigneur de Tharaux, qui décèdera le 12 septembre 1590. Gabrielle mourra le 28 avril 1623. Ils auront 4 enfants, Françoise, Gabrielle, Louis et Henry.

25 février 1594 : Mariage de Domergue d’Aramon, baronne de Lédenon avec Gédéon des Roys, seigneur de Lédignan. Domergue décèdera le 10 mai 1643.

15 septembre 1630 : Mariage de Louis de Georges, seigneur de Tharaux, baron de Lédenon, avec Blanche de Varadier. Ils auront un fils, Louis. Louis, le père, décèdera en 1663.

16 septembre 1667 : Mariage de François de Georges d’Aramon, baron de Lédenon, avec Jeanne de Barre de Cabiac d’Avéjon. Ils auront un fils, Claude.

1 juin 1700 : Claude de Georges d’Aramon, baron de Lédenon, épouse Jeanne Fabre. Ils auront une fille, Marie. Claude décèdera le 1er novembre 1744 et Jeanne le 24 janvier 1746.

23 juin 1723 : Marie de Georges de Tharaux épouse François Toussaint de Milan de Cornillon de Romieu. Conseiller au Parlement de Provence. Ils auront un fils, François Claude. Marie décèdera le 21 juin 1759.

28 juillet 1750 : Jean Claude François Toussaint de Romieu de Cornillon, baron de Lédenon, Seigneur de Clausonne, épouse Louise Jacqueline d’Agulhac de Beaumefort, Baronne de Rousson. (Il s’agit bien du château de Rousson, propriété des Bary). Ils auront une fille, Blanche. Louise décèdera le 10 juin 1775.

23 août 1779 : Charles ou Claude, François de Milan de Cornillon de Romieu, Baron de Lédenon, Seigneur de Clausonne, Laugnac, Albe, etc…, vend ses domaines à Barthélemy Fornier.

30 septembre 1790 : Claude François Milani de Cornillon de Romieu fait enregistrer son testament mystique. Il est apparemment veuf et sans héritier direct. Fait intéressant, ce Claude François a bien vendu ses terres à Barthélemy Fornier, mais il ne lui a pas vendu son titre de baron. Il s’en est réservé l’usage jusqu’à sa mort.

On remarquera que les noms de famille ne sont pas encore stabilisés. Il faudra la parution du Code Civil pour avoir des règles patronymiques plus rigoureuses.

On notera aussi que pendant deux siècles, de 1574 à 1779, les terres de Lédenon et de Clausonne sont restées entre les mains d’une même famille. Il y a toujours eu un descendant pour relever la propriété et le titre. En 1779, Claude François, veuf et sans enfant, apparemment criblé de dettes, préfère passer la main.

Les modalités d’attribution des titres de noblesse

Dans les temps très anciens, les titres de noblesse étaient rattachés à la terre. Je n’ai pas pu retrouver l’origine de cette coutume. C’est la terre qui était noble. On transmettait simultanément la propriété de la terre et la propriété du titre de noblesse par héritage ou par vente. Mais le 15 juillet 1566, il fut décidé, dans un règlement de la Noblesse, qu’en l’absence d’héritier mâle, les titres de noblesse seraient reversés à la couronne et éteints. Puis l’ordonnance de 1579, dite de Blois, révoqua la possibilité d’anoblissement par les fiefs, ce qui faisait partie du droit commun depuis des siècles. Ce changement distingua les feudataires nobles et les feudataires plébéiens. Ces derniers, s’ils avaient acheté des terres titrées, furent réduits à la dénomination roturière de seigneur de…, c’est à dire de propriétaire. On ne pouvait plus devenir noble en se contentant d’acheter une terre noble. Ces dispositions faisaient partie de la volonté royale de récupérer chaque fois que cela était possible, les parcelles de pouvoir qu’elle avait laissées aux nobles dans le passé et que ceux-ci pouvaient se transmettre indéfiniment. (liasse 68)

Le traité de noblesse de 1734 a confirmé que la terre titrée n’anoblissait pas l’homme. Les titres ne s’achetaient pas. En effet, depuis le XIVème siècle, seul le roi pouvait anoblir une personne par l’investiture qu’il lui donnait. Il fallait donc que le roturier qui avait acquis un fief de dignité, autrement dit une terre noble, reçoive aussi l’investiture de sa majesté, l’enregistrement auprès de la Chambre des comptes ne suffisant pas.

Le régime féodal avait été aboli par la Révolution. Le 20 juin 1790, l’Assemblée Nationale avait décrété la suppression de la noblesse héréditaire et l’abolition de tous les titres. Il n’existait plus de fiefs. Mais il existait encore une noblesse. Napoléon 1er s’était efforcé de la rallier et de l’encourager à revenir de l’étranger. Puis il entreprit de créer lui-même une nouvelle noblesse, la noblesse d’empire. Sous la Restauration, la noblesse a été formellement maintenue. L’article 71 de la Charte constitutionnelle a rétabli les titres et rendu à leurs titulaires leurs anciens titres. Mais ce n’étaient plus que des titres d’honneur. Ces titres ne comportaient aucun droit de propriété, de pouvoir ou de privilèges. Ces informations sont extraites d’une notice de 1817 sur les titres féodaux.

Au XIXème siècle, Louis XVIII, Charles X, Louis-Philippe et Napoléon III ont encore créé quelques titres de noblesse, qui étaient purement honorifiques et, de plus, depuis Louis-Philippe, non transmissibles. La Troisième République a complètement supprimé ce système et n’a plus utilisé que les seules décorations pour distinguer les citoyens ayant rendu des services éminents. Elle poursuivait ainsi une tradition déjà fort ancienne.

Ces informations proviennent pour l’essentiel du Fonds Fornier que j’ai consulté à Nîmes. Elles montrent que nos ancêtres Fornier ne sont pas restés indifférents au problème de leur titre de noblesse. Ils s’en sont même beaucoup occupés. François écrivait déjà : "il a paru convenable que je prisse le nom de ma terre par lequel je serai mieux désigné que par la qualité de négociant, quoique je me glorifie d’être dans cet état." (citation rapportée par Denis Martin de Clausonne).

Des barons de Lédenon aux barons de Clausonne

En analysant les documents laissés par nos ancêtres depuis le mois de mai 1774, date de l’anoblissement de François, je suis resté intrigué par la variété des dénominations utilisées à leur endroit, puis par la perception d’une lente mais certaine évolution. Je me suis efforcé de retracer cette transformation progressive mais certaine de leur nom.

En mai 1774, la lettre de noblesse conférée à François Fornier rappelle ses mérites professionnels, et déclare son anoblissement : "Nous anoblissons le dit Sieur François Fornier et nous le décorons des titres et qualités de noble et d’écuyer, …, voulons qu’il soit censé et réputé Noble, …, ensemble ses enfants, postérité et descendants mâles ou femelles nés ou à naître en légitime mariage, que comme tels ils puissent prendre en tous lieus et en tous actes la qualité d’Ecuyer, parvenir à tous degrés de chevalerie et autres dignités titres et qualités réservés à notre noblesse, qu’ils soient inscrits au catalogue des Nobles et qu’ils jouissent et usent de tous les droits, prérogatives, privilèges, franchises, prééminences, exemptions et immunités dont jouissent et ont continué de jouir les anciens nobles de notre Royaume, tant qu’ils vivront noblement et ne feront acte de dérogeance, comme aussi qu’ils puissent acquérir, tenir, et posséder tous fiefs et seigneuries nobles de quelques titres et qualités qu’elles soient; permettons au dit sieur Fornier et à ses enfants, postérité et descendants, de porter des armoiries timbrées, telles qu’elles seront réglées par le sieur d’Hozier, juge d’armes en France, …, sans que ledit sieur Fornier, ses enfants, postérité et descendants puissent être tenus de nous payer à nous et à nos successeurs rois aucune finance ni indemnité, dont à quelques sommes qu’elles puissent monter, nous leur faisons don par ces dites présentes, sans qu’ils puissent être troublés et recherchés pour quelque cause que ce soit…"(liasse 40)

Ce texte est parfaitement clair. Le sieur Fornier est réputé noble dès ce jour. Il ne lui reste plus qu’à acheter un fief noble, se faire inscrire au catalogue des nobles et jouir de sa noblesse au même titre que les anciens nobles. C’est ce que fit son fils, Barthélemy.

Quelques années plus tard, en 1779, les Fornier prennent connaissance d’une annonce publicitaire signalant la mise en vente d’une "terre relevant du roy, située en bas Languedoc, consistant en cinq fiefs nobles, …, et un très beau château,…".

Les Fornier connaissaient-ils déjà cette propriété, située tout près de Nîmes? Connaissaient-ils le propriétaire ? Les textes ne le disent pas. Toujours est-il que l’affaire est rapidement menée. Pour une annonce parue le 2 juillet 1779, la vente est parfaite le 23 août 1779, soit 7 semaines plus tard.

Cependant, quelques détails méritent d’être relevés :

- la plus grosse partie du prix, 306.000 livres, servira à régler directement, par les soins du notaire, les nombreux créanciers du vendeur, Charles François de Milani de Cornillon de Roumieu :

- cet acte de vente mentionne l’existence d’un règlement de 6.000 livres au titre des épingles. Renseignements pris après quelques recherches, les épingles, ainsi désignées car elles comprennent des épingles à cheveux, des boucles d’oreilles, des broches, des colliers et d’autres parures, sont destinées à récompenser par extension l’épouse du notaire ou du juge. Ce serait la version féminine des épices.

- enfin cet acte est publiquement récité dans la "Terre de Laugnac, sous un mûrier", en présence de divers témoins. Puis cet acte est contrôlé à Beaucaire le 4 septembre 1779, insinué à Montfrin le 21 octobre 1779, et ensaisiné à Montpellier le 6 novembre 1779, par l’administrateur général des domaines de France, Me Jean Vincent René.

Il faut encore signaler deux points très importants pour cette affaire:

- l’acheteur est régulièrement désigné dans ce texte par l’expression Noble Barthélemy de Fornier. La sémantique traduit une promotion sociale en mouvement.

- le vendeur se réserve le droit « de porter le nom de baron de Lédenon, et de signer de même, tant qu’il vivra». Cette réserve était-elle légale ou simplement tolérée ? Etait-il admissible de céder les terres nobles sans céder le titre de noblesse ? Ce titre de noblesse, sans héritier pour le relever, devait-il faire retour au Roi? Je n’ai pas trouvé de réponses à ces questions. Barthélemy de Fornier ne semble donc pas avoir eu le droit de se faire appeler baron de Lédenon.

Après avoir fait enregistrer la vente à Montpellier le 6 novembre 1779, Barthélemy reste dans cette ville pour "faire une prestation du serment, foi et hommage à sa Majesté, …", déclaration enregistrée selon procès-verbal du 8 novembre 1779 par le Bureau des finances et domaines de la Généralité de Montpellier. S’agissait-il de l’inscription au catalogue des nobles ? Visiblement, Barthélemy ne laisse pas traîner les choses.

Puis le climat politique du pays commence à se troubler, ce qui conduit Louis XVI, le 8 août 1788, à convoquer les États Généraux pour le 1er mai 1789. Le 27 décembre 1788, Necker publie un règlement électoral. Sur le terrain, il faut préparer les listes des membres de chacun des trois ordres du Royaume. Dans la sénéchaussées de Nîmes, circonscription judiciaire, le recensement de la noblesse a lieu le 18 mars 1789. Il s’agissait de connaître les gens qui pouvaient entrer dans cet ordre. Il ne suffisait pas de posséder un fief. Il fallait aussi que la noblesse soit acquise et transmissible, c’est-à-dire avoir vingt ans de possession des offices qui les anoblissaient. Avant ce terme, ces gens ne jouissaient de la noblesse que conditionnellement et n’étaient pas encore réputés nobles. Ils devaient alors se ranger dans l’ordre du tiers État.

On a ainsi recensé 259 Nobles dans la sénéchaussée de Nîmes. La liste figure dans les archives du Fond Fornier (liasse 68). On y trouve le vieux baron de Lédenon, avec son titre. On y trouve aussi le seigneur Fornier de Clausonne, le seigneur Fornier d’Albe et le seigneur Fornier de Vallauris. Les trois frères Fornier sont donc bien reconnus comme nobles, mais avec le seul titre de seigneur, c’est-à-dire de propriétaire. Ils sont bien nobles, mais ils n’ont pas encore de titres nobiliaires établis et reconnus. Sur cette liste de 259 nobles, nombreux sont ceux qui n’ont droit qu’à l’appellation de seigneur sans indication de titre nobiliaire.

Il faut noter qu’en mars 1789, les Fornier ne sont nobles que depuis 14 ans.

Pendant la période révolutionnaire, on a vu que les Fornier étaient appelés citoyens, par exemple sur les certificats de résidence qu’Arnail a dû produire pour montrer qu’il n’était pas émigré.

Puis, on retrouve Gustave, le petit-fils de Barthélemy, au cours de ses études de droit. Il a bien dû fournir une identité exacte. Aussi est-il régulièrement désigné sous le seul nom de François Fornier sur ses diplômes successifs: en 1813, sur son diplôme de bachelier ès lettres délivré par l’Université impériale de Nîmes; en 1817, sur son diplôme de licencié en droit délivré par l’Université royale de Paris. Il est vrai qu’en 1817, Gustave avait tout juste 20 ans. (liasse 78)

En 1826, un faire-part de décès annonce la mort d’Auguste Fornier de Clausonne, baron de Lédenon, Chevalier de la Légion d’honneur. C’est la première fois qu’il est officiellement appelé baron de Lédenon. Est-ce un essai ? Il ne s’agit pas là d’une manifestation officielle à caractère national, mais seulement d’une information sociale et locale. (liasse 73)

Dans un curriculum vitae établi par le Greffier en Chef de la Cour de Nîmes, après 1847, on trouve le rappel des promotions et nominations successives d’Auguste et de Gustave. En floréal An IX, (1801), on parle du citoyen Fornier. Sur trois actes de 1811 à 1815, on parle du Sieur Fornier de Clausonne. En 1818, 1819, et 1847, on parle de Monsieur Fornier de Clausonne. Sur les documents officiels de l’État, la progression sociale est plus mesurée.

En 1841, la Légion d’honneur est attribuée à Gustave Fornier de Clausonne.

En 1843, le préfet du Gard délivre un passeport au baron Fornier de Clausonne. Les administrations locales sont en avance sur les administrations nationales.

En 1847, on trouve une lettre adressée par la préfecture du Gard à Monsieur le baron de Clausonne.

En 1848, on revient au citoyen Fornier.

Le 8 janvier 1859, Napoléon III prend un décret destiné à permettre la vérification de certains titres de noblesse. Gustave se remet aussitôt au travail.

Le 18 décembre 1859, le tribunal de première instance de Nîmes décide que l’acte de naissance de Louis Barthélemy Gustave Fornier, né le 16 pluviôse An V (1797), sera rectifié et que les mots "de Clausonne" seront ajoutés au nom pour former Fornier de Clausonne. (liasse 68)

Puis, on trouve dans les archives du Fonds Fornier, en date du 17 mars 1860, une lettre du Garde des Sceaux adressée au procureur général de la cour d’appel de Nîmes : "Ce magistrat, s’il persiste à vouloir porter le titre de baron, doit, conformément à l’article 8 du décret du 8 janvier 1859, introduire une demande devant le conseil du sceau et des titres..."

Enfin… Le décret impérial de 5 décembre 1860, précise : "Vu la requête présentée par Gustave Fornier de Clausonne, décrétons que nous maintenons et confirmons en faveur de Monsieur Fornier de Clausonne, Gustave, le titre héréditaire de baron, pour en jouir, lui et sa descendance directe, légitime, de mâle en mâle, par ordre de primogéniture. Fait au Palais des Tuileries, le 5 décembre 1860. Signé Napoléon III et Delangle, Garde des Sceaux" (liasse 68).

En décembre 1860, Gustave Fornier a enfin un titre de noblesse clair et reconnu : baron Gustave Fornier de Clausonne.

En contrepoint de François Furet qui déclarait qu’il avait fallu près d’un siècle pour finir la Révolution Française, on peut dire que les Fornier auront eu besoin de près d’un siècle, de 1774 à 1860, pour finir leur anoblissement.

Les descendants de Gustave, son fils Emile, puis son petit-fils François, le mari d’Elisabeth Silhol, n’auront plus de problèmes concernant leur titre de noblesse. Ces trois hommes resteront finalement les trois seuls vrais barons Fornier de Clausonne.

On peut toutefois remarquer que le décret royal de 1774 avait été plus généreux que le décret impérial de 1860. Le premier anoblissait toute la descendance légitime, quels que soient son rang et son sexe, alors que le second se limitait au seul premier mâle légitime, François et Alfred n’ayant eu que des filles, le titre est retombé. Evidemment, le décret impérial n’accordait aucun privilège fiscal.

Enfin, je dois à la mémoire de Marguerite Tronc, grand-mère d’Albin Méger, de rappeler cette anecdote dont certains d’entre nous se souviennent sûrement. Un jour, nous avions peut-être une dizaine d’année, nous lui demandions pourquoi Lédenon et pourquoi Clausonne. Elle nous répondit alors: Autrefois, ce village s’appelait Moncul. La reine est passée par là. Elle a demandé le nom de ce village. On le lui a indiqué. Elle s’est alors écriée : quel laid de nom !

Documentation

Le Fonds Fornier. Archives départementales du Gard

Les Fornier de Clausonne. Danielle Bertrand Fabre et Robert Chamboredon. Archives départementales du Gard

Châteaux du Gard. Nouvelles Editions Latines. Y. de Chassin du Guerny.

Histoire de France. Hachette. Georges Duby. Emmanuel Le Roy Ladurie. François Furet.

Dictionnaire critique de la Révolution Française. Flammarion. François Furet et Mona Ozouf.

L’Ancien Régime et la Révolution. Gallimard. Alexis de Tocqueville.

L’empire du roi. Gallimard. Jacques Krynen.

Encyclopédie de Diderot et d’Alembert.

Dictionnaire Encyclopédique d’Histoire. Bordas. Michel Mourre 30.11.97

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12.17.2 - De la Dérogeance

Le 8 janvier 1998

Des barons de Lédenon aux barons de Clausonne

Au cours d’une récente conversation, Nicolas Seydoux a fait remarquer à Catherine Coste que les Fornier avaient cessé de faire du commerce en 1786, non par souci de respecter les règles de dérogeance, mais par désir d’avoir une vie plus agréable. Intéressé par cette remarque de Nicolas, il m’a paru souhaitable d’approfondir cette question.

La chronologie des évènements

En 1775, lors de l’anoblissement des Fornier, François, retiré des affaires depuis 13 ans, est âgé de 77 ans et Barthélemy est âgé de 40 ans. En 1779, lors de l’achat de Clausonne, François a 81 ans et Barthélemy a 44 ans. Barthélemy va continuer à exploiter les affaires familiales pendant encore 7 ans jusqu’en 1786, date de la faillite de la société Fornier de Cadix. L’anoblissement de 1775 n’a donc pas entraîné la retraite des frères Fornier.

La dérogeance

La lettre patente annonçant l’anoblissement de François Fornier comporte un exposé des motifs qu’il convient de rappeler : "Le commerce est un des objets principaux qui ont jusqu’ici partagé nos soins et nous avons toujours cru devoir donner une attention particulière à tout ce qui pouvait le soutenir et l’entendre dans nos États. Les titres d’honneur, répandus avec discernement sur ceux qui s’y distinguent, nous paraissent un des moyens les plus efficaces pour remplir nos vues sur cet objet. Notre cher et bien aimé le Sr François Fornier, négociant à Nîmes, issu d’une famille connue depuis longtemps dans le commerce, est un des négociants de notre royaume qui s’est le plus attaché à l’y rendre florissant. Nous sommes instruit qu’il a, pendant plus de vingt ans, rendu les services les plus importants à la Compagnie des Indes, qu’il a travaillé avec succès à l’exportation des marchandises provenant des manufactures du Languedoc, soit en les perfectionnant par l’établissement des presses anglaises qu’il a fait à ses frais, soit en leur procurant un débouché considérable par la maison de commerce qu’il a formée à Cadix et qui est une des plus accréditées de la Nation française en Espagne, et les services que nous en avons reçus en différents temps pour le bien de nos finances nous ont mis à portée de connaître qu’il n’était pas citoyen moins zélé que négociant actif et intelligent."

Dans ce texte officiel, les termes négociant et commerce sont cités pas moins de six fois. C’est dire en quelle estime le roi Louis XV tenait le commerce et les négociants. Il est évident qu’il n’aurait pas anobli François Fornier si son activité de négociant avait été une cause de dérogeance.

Les auteurs nous précisent d’ailleurs que le roi autorisa la noblesse à se livrer au commerce maritime (1629), au commerce de gros (édits de 1701 et 1765), et à créer une manufacture royale. (Michel Moure, Dictionnaire encyclopédique d’histoire, Bordas). Le dictionnaire Larousse ajoute : "le système de dérogeance, contrôlé par la Monarchie, surtout au XVIII° siècle, permit de maintenir un certain équilibre entre les ordres et préserver les prérogatives économiques de la bourgeoisie". Donc, en tout état de cause, le commerce maritime et le commerce de gros n’étaient pas des activités prohibées au titre de la dérogeance.

Pour toutes ces raisons, je pense que l’observation de Nicolas est tout à fait justifiée.

Sur le climat des affaires en 1786

Après avoir poursuivi leurs affaires pendant encore onze années après l’anoblissement, survint la faillite de la société de Cadix en 1786. Les causes immédiates de cette faillite sont connues. Alors que depuis déjà quelques années, les Fornier réduisaient les livraisons de produits européens à Cadix, dans le même temps, Simon, responsable de la société de Cadix, augmentait les achats de produits tropicaux, payés par des emprunts coûteux. L’impossibilité de rembourser ces emprunts a été la cause d’une faillite qui a quand même coûté quelque 300 000 livres tournois aux Fornier. Après un tel déficit, il y a de quoi réfléchir avant de relancer les affaires.

Mais, pour régler les conséquences de cette faillite et pour procéder à la liquidation de la société, Barthélemy est venu passer une année à Cadix en 1786-1787. Cette année passée sur place lui a peut-être permis de mieux saisir l’avenir de sa profession. Déjà, même quand elles étaient correctement gérées, ces affaires n’étaient plus tellement rémunératrices. De plus, il fallait tenir compte de l’évolution prévisible de la place de Cadix. En effet, à la fin du XVIIIème siècle, le roi d’Espagne a mis fin au monopole de Cadix et a autorisé l’ouverture du trafic au profit d’autres ports espagnols. Je ne sais pas si cette décision a été prise avant ou après 1786. Même si elle a été prise après, elle a quand même dû ^être préparée et annoncée. Cette perspective a pu faire naître quelques légitimes inquiétudes chez les négociants concernés.

Sur les successeurs éventuels

Pour poursuivre, et a fortiori pour relancer, une affaire familiale de ce type, il fallait s’assurer que les successeurs seraient présents. En 1786, Barthélemy avait 51 ans. Son fils aîné Auguste avait 26 ans. Elevé à Genève, puis à Paris, Auguste s’est intéressé à la vie culturelle et aux affaires politiques plus qu’aux choses du commerce. Après avoir obtenu une licence de droit à Toulouse en 1779, à 19 ans, il s’est occupé tout de suite, semble-t-il, des affaires de Clausonne. Dès 1780, il a tenu les comptes de Clausonne. Entre 1780 et 1783, il a participé avec son père Barthélemy à la construction du Mas Neuf et à des plantations de vignes et d’oliviers. En 1783, il a fait un voyage en Angleterre pour apprendre l’anglais et l’art des jardins. Puis, à partir de 1786, il s’est occupé, toujours avec son père, de remanier le parc de Clausonne.

Les autres fils de Barthélemy, plus jeunes, et le gendre de Barthélemy, mari de Sophie, se sont orientés vers des carrières militaires.

En 1786, à l’époque de la faillite, les enfants de Barthélemy ne semblaient donc pas intéressés par la relance des affaires familiales à Cadix.

Sur le protestantisme

Tout en dissimulant opportunément leurs convictions religieuses, les Fornier étaient restés des protestants convaincus. Or, vers les années 80, la situation du protestantisme commençait à évoluer. A la suite du traité de Versailles en 1783 avec l’Angleterre et les États-Unis, (1), Louis XVI avait promis de nouveaux avantages aux protestants français. Puis, en 1785, La Fayette vint saluer officiellement à Nîmes le pasteur Paul Rabaud de la part de Washington. La Fayette prit en mains, avec Jefferson, ambassadeur des États-Unis, le dossier du protestantisme français. En 1786, Rabaud Saint-Etienne, fils de Paul Rabaud, fut invité à Versailles par La Fayette et fut reçu par Malesherbes, garde des Sceaux. Il fut chargé de rédiger une nouvelle loi sur les protestants. En 1787, La Fayette posa le problème protestant devant l’Assemblée des notables et, en novembre, il obtint de Malesherbes,  l’Édit de tolérance, proclamé le 29 janvier 1788, qui rendait aux protestants leurs droits civils. (cité par le Quid 1993).

Il est fort probable que, en 1786, les Fornier, notables nîmois, avaient eu connaissance de tous ces évènements. Cette évolution favorable de l’attitude des autorités a dû les encourager à rester en France, à s’y montrer comme protestants, plutôt qu’à s’expatrier et à poursuivre des affaires difficiles à l’étranger.

Conclusion

Il n’était donc pas besoin d’évoquer les règles de la dérogeance pour expliquer le départ des Fornier de Cadix. La médiocre rentabilité de leurs affaires, la perte du monopole de Cadix, l’absence d’héritier intéressé, la reconnaissance officielle du protestantisme français, de nouvelles activités agricoles à Clausonne, le sentiment d’une certaine réussite en France par le moyen d’un anoblissement qui exprimait une réelle promotion sociale, tout cela constituait autant de bonnes raisons pour se détourner d’une longue expérience caditaine.

Note 1. Traité de paix entre Louis XVI, roi de France, et George III, roi de Grande Bretagne, par la médiation de Marie-Thérèse, impératrice d’Allemagne, et de Catherine II, impératrice de Russie. Versailles, 3 septembre 1783.

Durant la guerre d’Amérique, les hostilités entre la France et l’Angleterre ont essentiellement lieu sur mer. La France cherche l’appui de l’Espagne qu’elle obtient après de laborieuses négociations par la convention d’Aranjuez du 12 avril 1779.

Les troupes françaises débarquent en Amérique sous le commandement du comte de Rochambeau et donnent leur appui aux troupes américaines commandées par George Washington. Les troupes américaines remportent la victoire écrasante de Yorktown le 19 octobre 1781.

L’Angleterre entame alors des négociations de paix qui s’ouvrent à Versailles sous la médiation de la Russie et de l’Autriche. Elles aboutissent à trois traités de paix distincts de l’Angleterre avec les États-Unis, la Hollande et la France, le 3 septembre 1783.

Le Traité de paix signé entre les États-Unis et l’Angleterre reconnaît l’indépendance des États-Unis en leur conférant la souveraineté sur les territoires compris entre l’Atlantique et le Mississippi, et entre les Grands Lacs au nord et les possessions espagnoles de Floride au sud.

Le Traité de paix signé entre la France et l’Angleterre concède à la France des avantages limités (pleine souveraineté sur Dunkerque, restitution des comptoirs du Sénégal, cession des îles de Tabago et Sainte Lucie aux Antilles, de Saint-Pierre-et-Miquelon). Pour la France, ce traité est perçu comme une revanche sur la guerre de Sept ans et sur le traité de Paris de 1763.

L’Espagne, quant à elle, récupère Minorque et gagne la Floride, mais ne peut obtenir Gibraltar.

Vergennes, principal négociateur de ce traité, juge que le but principal de la guerre, assurer l’indépendance des États-Unis, est atteint et ne souhaite pas de conquêtes coloniales.

Cette modération et le goût de la paix aboutissent à la conclusion, en 1786, d’un traité de commerce avec la Grande Bretagne.

(Grands Traités de la France. Archives des Affaires Étrangères. Exposition à la Monnaie de Paris. Janvier 1996. Dictionnaire Encyclopédique d’Histoire. Michel Moure. Bordas).

12.17.3 - Necker et Clausonne

14 janvier 1998

Les Fornier, Clausonne et Necker

Necker, qui fut ministre de Louis XVI, a dû connaître trois générations de Fornier.

Necker est né à Genève en 1732 et il est mort à Coppet en 1804.

En 1765, Necker mène des opérations avantageuses au poste de syndic de la Compagnie des Indes. Il s’établit banquier à Paris avec son confrère londonien Thelluson. Son salon devient un rendez-vous de gens d’esprit.

A la Compagnie des Indes, en 1765, Necker âgé alors de 33 ans a probablement rencontré François Fornier, alors âgé de 67 ans qui venait de trouver des débouchés commerciaux pour les produits languedociens par l’intermédiaire de la Compagnie des Indes et de la société Fornier de Cadix. Ces succès commerciaux sont à l’origine de l’anoblissement de François.

Mais François était lui-même entré en relations avec la Compagnie des Indes grâce à son oncle, Simon Gilly, qui était un des directeurs de la Compagnie des Indes.

A Paris, Arnail Fornier, né en 1728, fils aîné de François devient l’ami de Necker, fréquente son salon et sa famille, le conseille au ministère en 1778 et est en relations avec sa maison de banque.

C’est à Paris chez son oncle Arnail que Auguste, né en 1760, fils de Barthélemy, passa quelques années de jeunesse, de 1774 à 1778, pour poursuivre son éducation commencée à Genève. Auguste va beaucoup au théâtre. Il fréquente les salons et les milieux proches de la Cour. «Ce fut sous les auspices de (son oncle) qu’il fut introduit dans le monde et dans la société des hommes de lettres et autres personnages distingués de cette époque, tels que MM. d’Alembert, Jaucourt, Necker, Suard, Delille, Barbé-Marbois, Mme de Staël, etc…». (Chamboredon, p.211).

Enfin Barthélemy est en correspondance avec Necker en 1784 et 1785. Les familles Fornier de Clausonne et Necker se reçoivent dans leurs demeures respectives.

1 - lettre de Necker à Fornier du 13 octobre 1784, Necker et sa femme sont à Montpellier chez les Eston. Madame Necker est en mauvaise santé, ce qui a empêché les Necker de faire une visite à Clausonne.

2 - lettre de Necker à Barthélemy du 28 octobre 1784, Necker demande à Barthélemy de lui expédier à Paris une lettre et un paquet provenant de Arnail. Ce courrier pourrait être transporté par Auguste ou par quelque autre occasion.

3 - lettre de Necker à Barthélemy ? du 15 février 1785. Necker remercie Barthélemy ? pour une récente lettre et déclare avoir eu beaucoup de plaisir à faire plus ample connaissance avec Barthélemy?.

4-lettre de Madame Necker à Barthélemy Fornier du 17 octobre 1785. Madame Necker souhaite recevoir à dîner Monsieur de Clausonne, à une date à convenir.

5-lettre de Necker à Auguste Fornier du 22 décembre 1803. Necker confie à Auguste ses inquiétudes au sujet de l’exil de Madame de Staël prononcé récemment par le consul Bonaparte.

12.17.4 - L'Occupation allemande

Mars-août 1944

Rêver de Clausonne n’interdit pas de se rappeler ni d’évoquer les jours sombres de l’occupation par des troupes allemandes entre mars et août 1944. Il n’est pas surprenant que les Allemands se soient intéressés à une demeure de la dimension de Clausonne pour y loger leurs troupes. Le plus étonnant est qu’ils ne soient pas venus plus tôt.

Les témoignages sur cette difficile période, outre les récits de bonne-maman Mathilde racontés par Jacques à la page 145 de son abécédaire, nous sont transmis par trois sources différentes. D’une part, le journal d’Elisabeth de Clausonne, dicté à sa fille Mathilde et édité en 1953 ; d’autre part le récit d’oncle François Seydoux, évoquant dans son livre paru en 1980 "le métier de diplomate" son voyage à Clausonne en octobre 1944 ; enfin les souvenirs de Juanita et Albin Méger, recueillis par Jacques et moi en 1998. Peut-être pourra-t-on trouver un jour d’autres sources qui viendront préciser et éclairer cette triste période?

L’installation des Allemands

Bonne-maman Elisabeth se souvient dans son journal : "Nous avions souvent le désagrément de visites d’officiers allemands désireux de venir nous occuper et qui, heureusement, ne trouvaient pas jusque là, la maison à leur convenance. Cela permit à Mathilde, au début de mars, de partir pour Paris afin d’aider Roger dans les préparatifs de son mariage fixé au 24 mars à l’Oratoire et béni par le Pasteur Bertrand. Ce même jour, nous dûmes télégraphier à Mathilde que Clausonne était occupé par 250 Allemands qui nous avaient laissé juste la nuit pour opérer le déménagement des meubles du rez-de-chaussée qu’aidés par Léoni (1), nous entassâmes dans la bibliothèque". Le retour précipité de Bonne-maman Mathilde, compte tenu de ce qu’étaient les voyages en train à cette époque, a dû représenter une certaine performance sportive.

En 1998, Albin et Juanita donnent quelques précisions supplémentaires. Deux officiers allemands ont visité toute la maison, sûrement accompagnés par Méger, et probablement par tante Edith. Ces officiers parlaient français. Ils ont décidé d’occuper quasiment toute la maison dès le lendemain. Ils ont laissé une nuit à ces Dames pour vider les pièces. Tous les meubles du rez-de-chaussée devaient être placés dans la bibliothèque. Ces Dames et leur personnel pouvaient garder leurs chambres habituelles. Toutes les autres chambres de la maison devaient être équipées d’un lit, d’une armoire et d’une chaise. Ce sont les hommes et les femmes de la maison, aidés des Léoni du Mas Neuf (1), qui ont fait ce déménagement pendant toute la nuit.

Pendant que les officiers allemands visitaient la maison, leurs chauffeurs et quelques soldats gardaient leurs voitures. Et, se souvient Albin, ils en profitaient pour gober des œufs qu’ils avaient avec eux. Puis ils ont entrepris d’attacher délicatement une vingtaine de coquilles vides aux branches de l’alisier. Ils sont repartis en laissant en place cette curieuse décoration. Méger avait très peur que ces coquilles ne soient des pièges remplis d’explosifs et il avait interdit à Albin d’y toucher. Celui-ci, moins prudent, a attendu le lendemain pour les casser et les enlever.

Les habitants de Clausonne

Très naturellement, il y avait ces Dames et le personnel. Ces Dames ont donc été autorisées à conserver l’usage de leurs chambres habituelles mais elles ont dû évacuer tout le reste du château. Bonne-maman Elisabeth, 89 ans, et Bonne-maman Mathilde, 64 ans, restèrent dans les chambres voûtées du rez-de-chaussée, avec une salle de bains et un cabinet de toilette. Tante Edith, 54 ans, conserva sa chambre du premier étage sur l’escalier, avec un cabinet de toilette.

Le personnel du jardin comprenait les Méger, soit Joseph Méger, 51 ans, son fils Albin, 17 ans, et sa belle-mère Marguerite. Ils étaient installés dans le bâtiment de Méger. Ils avaient chacun leur chambre donnant sur la cour. Rapidement, Cyrille est venu les rejoindre. Toutefois, il se cachait souvent au Mas Neuf par crainte d’être enrôlé de force par les Allemands. Curieusement, ces habitants n’ont pas été délogés par les Allemands. Il avait été envisagé un court instant que ces Dames s’installent aussi dans cette maison, mais cette idée surprenante n’a pas été retenue.

Le personnel de maison comprenait Cyrille Fabro, chauffeur et maître d’hôtel, Léontine Chiron, cuisinière, et sa fille Juanita, 16 ans. Ces deux femmes, originaires de Bellegarde, avaient été au service d’oncle André Silhol, avenue Feuchères à Nîmes. A la mort de celui-ci, en 1943, ces deux femmes étaient venues travailler à Clausonne pour ces Dames. Elles occupaient alors deux chambres de service, donnant sur le parc, au deuxième étage. Mais dès l’arrivée des Allemands, elles ont dû quitter ces lieux pour chercher davantage de sécurité personnelle. Léontine et Juanita ont pu s’installer dans les chambres jouxtant la repasserie. Pendant certaines périodes difficiles, elles se sont installées dans la chambre dite d’oncle Robert Thuret, voisine de celle de tante Edith. Ces trois femmes se protégeaient mutuellement. Elles avaient placé des armoires contre les portes donnant sur la galerie Napoléon, de manière à interdire des visites intempestives par ces entrées. Entre deux vagues successives d’Allemands, Léontine et Juanita redescendaient dans la repasserie. Tante Edith semble être restée installée dans sa chambre pendant toute la durée de l’occupation. Elle ne voulait pas quitter sa place, de peur de ne plus pouvoir la récupérer. Pourtant, Bonne-maman Elisabeth raconte que tante Edith descendait parfois loger au rez-de-chaussée par mesure de sécurité.

Juanita se souvient que les militaires allemands avaient l’habitude, lorsqu’ils passaient dans cette galerie, de saluer les tableaux de Napoléon, en claquant les talons. Ce geste d’honneur était répété par chaque militaire à chaque passage, de jour comme de nuit. Juanita en garde un souvenir bruyant et pénible.

Juanita précise que ces diverses femmes, à commencer par elle-même, n’ont pas été importunées par les Allemands "qui ont toujours été corrects". Néanmoins, toutes ces personnes avaient tout le temps peur.

Dans le bâtiment de Méger, ces Dames avaient aussi rangé des meubles provenant de Béguin (2) en 1941 et de l’avenue Feuchères (3) en 1943. Les Allemands ne semblent pas en avoir eu connaissance. Ils ne les ont pas touchés. Ce mobilier est réapparu, à la surprise générale, en 1972, lorsque le partage de la succession de Bonne-maman Mathilde a été organisé par ses enfants.

Le garage et les remises ont été également occupés par les Allemands, avec leurs véhicules au rez-de-chaussée et des hommes dans les greniers à foin. Il semble que, dès le début de la guerre, les voitures de la famille aient été protégées. Les Citroën, d’oncle Roger et d’oncle René Seydoux, ont été cachées au Mas Neuf et chez Cabassole (4). Il ne restait dans le garage que la Renault de Bonne-maman Elisabeth, une Vivastella, équipée en gazogène. Quant à la Juvaquatre de Maman, elle était cachée dans la remise.

La cuisine avait été coupée en deux, par des tapis suspendus aux voûtes de la pièce. Les Allemands occupaient la partie avant, au sud, en face de la repasserie. La famille disposait de la partie arrière, au nord, ainsi que des deux souillardes et de la lingerie. Il a évidemment fallu installer un nouveau fourneau. C’est là que Léontine préparait les repas de ces Dames et du personnel. Ces Dames prenait leur repas dans la chambre de Bonne-maman Mathilde. Cyrille, puis Juanita, assurait le service. Ils passaient de la cuisine à la lingerie par la porte nord et rentraient alors par le cabinet de toilette dans la chambre de Bonne-maman Mathilde.

Un jour, le cuisinier des troupes allemandes, qui était aussi un prêtre autrichien, a donné à Léontine, de la farine, du beurre et du chocolat. "Vous donnez à des protestants" a dit Léontine en le remerciant. "Le Bon Dieu est le même" lui répondit le prêtre-cuisinier. Et ces Dames purent savourer ce jour-là un bon gâteau au chocolat.

Pendant toute cette période d’occupation, les Méger, père et fils, ont continué à travailler comme avant, soit au potager, soit au bûcher. "On n’a jamais arrêté de faire notre train-train, même quand les Allemands étaient là", nous dit Albin en 1998.

A la fin de juillet 1944, quelques jeunes Meynois, dont Albin et Cyrille, ont été réquisitionnés pour aller faire des travaux de terrassement à Garons, près de Nîmes, dans le but de préparer un futur aérodrome. Ces hommes étaient transportés de Meynes à Garons par un camion-gazogène de Meynes. Ce même camion les ramenait le soir. En fait de travail, précise Albin, on en faisait le moins possible. Tout cela a duré quelques semaines.

Les Allemands à Clausonne

Pendant ce printemps 1944, les Allemands étaient partout. Il y en avait à Meynes, dans toutes les maisons. Il y en avait aussi à Montfrin dont le château était occupé par la Kommandantur.

A Clausonne, écrit Bonne-maman Elisabeth dans son journal, "notre situation fut donc fort peu agréable pendant les six mois qui suivirent, d’autant plus que les Allemands se succédèrent en six vagues différentes. Ils se montraient chaque fois plus exigeants mais avaient ce point commun qu’ils ne pensaient qu’à s’amuser. Les distractions et fêtes se succédaient, danses, chants, et surtout bains dans les bassins du parc, car ils vivaient tout nus". Le choc des cultures!

Au début, les premiers corps de troupe installés à Clausonne semblaient tout à fait bien tenus par leurs officiers. Le premier contingent comprenait environ 250 hommes. Les soldats occupaient le rez-de-chaussée du château, y compris la salle à manger et les salons. Ils dormaient sur des paillasses à même le sol. Les officiers occupaient les chambres du premier étage. Puis les effectifs ont progressivement augmenté pour atteindre quelques centaines d’hommes. Tous ces soldats se déplaçaient en camions. Toutefois, les derniers groupes utilisaient aussi des charrettes à cheval. Mais, pour ceux-là, c’était déjà la retraite.

Pourquoi tous ces hommes séjournaient-ils à Clausonne ? D’où venaient-ils ? Où allaient-ils ? Dans le détail, nous n’avons pas de réponses. Cela ne les empêchait pas de travailler et de faire des exercices militaires dans la cour ou sur les aires. Mais ils savaient aussi s’amuser. Ils jouaient au football dans la cour. Ils se baignaient dans les bassins (ce qui nous était tout à fait interdit). Il leur arrivait de se déguiser avec les vieux costumes de ces Dames, costumes qu’ils avaient découverts dans des malles du grenier.

Les Allemands n’ont jamais rien pris à Clausonne. Un jour, Méger a signalé aux officiers qu’un coffret d’argenterie avait disparu. Les officiers ont rassemblé les hommes dans la cour, au garde-à-vous. Pendant ce temps, quelques responsables ont fouillé les chambres et ont retrouvé l’argenterie. Les officiers la rendirent à Méger en lui disant: "Allemands pas voleurs". Ceci étant, le soldat indélicat disparut dès le lendemain pour une destination inconnue.

Une autre fois, les Allemands se sont emparés d’une vache et l’ont tuée et dépecée dans la cour. La viande a été stockée dans le magasin de Méger. Au bout de trois ou quatre jours, il y avait évidemment beaucoup de mouches. Les Allemands ont tout mangé quand même!

Un jour, un groupe d’une quarantaine de militaires, bons musiciens, décidèrent de donner un concert sous l’alisier. Ils invitèrent ces Dames. Bonne-maman Elisabeth finit par convaincre ses filles, hésitantes, d’assister toutes les trois à ce concert. Les Allemands leur avaient installé trois fauteuils sur le perron. A la fin du concert, ces Dames se levèrent pour partir. Le chef de musique arriva, s’approcha de ces Dames, claqua des talons et tendit la main à Bonne-maman Mathilde. Celle-ci garda obstinément ses mains derrière son dos et refusa la main tendue. Ces Dames repartirent dignement dans leurs chambres. Méger était très inquiet des représailles éventuelles. En fait, dès le lendemain, le capitaine de la fanfare demanda à Méger pourquoi ces Dames n’avaient pas remercié. Méger répondit que Bonne-maman Mathilde avait des troubles de mémoire et que ces Dames étaient fatiguées.

Mais ces Dames n’avaient pas du tout oublié le désagrément de cet instant de musique allemande, ainsi que le rapporte oncle François: "Quelques années plus tard, me sachant dans le midi, une société de jeunes musiciens allemands, que j’avais applaudie en République fédérale, m’informa de sa présence près du Pont du Gard et demanda à me revoir. Convaincre ces Dames ne fut pas une petite affaire. J’eus à me dépenser pour que l’accueil fût convenable, pour que personne ne fût trop déçu ou trop mécontent et, moi excepté, ne se sentît malheureux".

Ces Dames n’avaient pratiquement aucun contact avec les Allemands. Quand ils étaient là, elles ne sortaient pas. Entre deux vagues d’occupation, les habitants de Clausonne ne changeaient rien à l’état des lieux. Ils recommençaient à circuler librement, pendant quelques jours ou quelques semaines, en attendant la vague suivante. Cependant le téléphone, le 1 à Meynes, était réservé à ces Dames et le facteur apportait le courrier tous les jours. Les Allemands avaient leurs propres installations téléphoniques.

Les différentes unités qui se succédèrent à Clausonne n’ont pas été parfaitement identifiées. En général, ces troupes, sauf le dernier groupe, étaient toujours disciplinées.

Il y eut d’abord une unité de blindés qui faisaient des manœuvres sur les aires et dans le parc. Puis ce fut une unité de SS, précision donné par Albin mais non confirmée par Bonne-maman Elisabeth. Cette unité est restée deux ou trois semaines.

Les SS furent remplacés par une unité de l’Organisation Todt. Les hommes étaient beaucoup plus nombreux. Cette troupe a laissé à Clausonne un matériel considérable: un bloc chirurgical, des voitures, une cuisine, des stocks de vêtements et chaussettes,…Cette unité avait installé divers ateliers de réparation et d’entretien dans les garages. "Cette unité, écrit Bonne-maman Elisabeth, était particulièrement répugnante, formée non seulement de militaires mais d’hommes et de femmes de toutes races, résidus de la population des villes qu’elles avaient traversées."

Ces troupes avaient donné aux habitants de Clausonne des laisser-passer pour aller et venir au village. Un jour, Albin revenant de Meynes, voit des sentinelles allemandes à l’entrée du parc. Il montre son laisser-passer. La sentinelle ne veut rien savoir et écarte Albin avec sa baïonnette. Albin fait retraite et cherche à contourner cette difficulté en passant par les aires et les remises. Nouvelle sentinelle, nouveau refus, nouvelle menace. Albin ne se décourage pas, repart sur les aires et reprend le petit chemin du tennis. Il arrive dans la cour et constate qu’il y a des soldats allemands. Ceux-là n’étaient pas censés monter la garde et ils laissent passer Albin sans même le regarder.

Entre deux vagues d’occupation, les Allemands ne laissaient aucun homme à Clausonne. Avant de partir, ils rassemblaient toutes les paillasses dans la cour et ils y mettaient le feu.

Mais la guerre se rapprochait. Montfrin a été bombardée le 14 août 1944 par trois ou quatre avions américains. L’état-major allemand était parti la veille. Plusieurs maisons furent atteintes. Il y eut d’assez nombreux morts et blessés. Même à Clausonne, on a eu peur. Le personnel s’est caché sous l’abri qui avait été construit derrière le tennis. Ces Dames n’ont jamais voulu se cacher. Albin a décidé de hisser un drapeau français sur la tour du château en espérant que ce serait un signal de protection.

Le 15 août, poursuit Bonne-maman Elisabeth, "l’annonce du débarquement allié entre Nice et Marseille plongea les Allemands dans une agitation encore plus grande et ils préparèrent leur départ. Mais les bombardements américains ne faisaient qu’augmenter ; les routes étaient mitraillées, les ponts coupés, et les Allemands ne savaient comment s’en aller. Ils s’ébranlèrent le 19 août".

Arriva alors une unité d’artillerie, qui resta jusqu’au 24 août 1944. "Ce régiment installa dans les fourrés du parc une masse invraisemblable d’hommes, de chevaux, de canons, de tanks dissimulés sous des branches de lauriers. Le spectacle était aussi étrange qu’impressionnant, raconte Mathilde, qui dut traverser le parc ce jour-là pour aller à un enterrement à Meynes. Dans ce village et à Clausonne, on ne savait rien de l’extérieur, puisque l’électricité et le téléphone étaient coupés, les trains arrêtés, les bruits les plus divers couraient et l’on s’attendait presque à une bataille sur place. Après le départ de cette horde, et en attendant la suivante, nous sommes envahis par les gens du village et tous les passants qui viennent piller et chiper ce qu’ont laissé les Allemands. Ceci prend de telles proportions que nous prions le Maire de nous envoyer quelques Malgaches pour nous débarrasser".

Une dernière vague enfin arriva le 24 août. Elle comprenait une quinzaine d’Allemands commandés par un sous-officier fort grossier. Celui-ci se promenait dans toute la maison et ajoutait encore au désarroi.

Les jours suivants, ajoute Bonne-maman Elisabeth, sont pourtant un peu plus calmes et la vie reprend un cours un peu plus normal. On peut descendre facilement à Meynes.

La libération

Enfin, le 1er septembre, "Clausonne voit arriver une centaine de fusiliers marins français qui poursuivent des troupes allemandes en retraite. Les hommes sont cantonnés au garage et les officiers dans la maison. Ils ont à leur tête le Commandant Kilian avec lequel nous faisons bonne connaissance mais qui ne peut même pas nous rester à dîner, tandis que nous recueillons trois de ses officiers dans la salle à manger où il y a juste la table et six chaises. Nous ne les voyons même pas, l’électricité continuant à manquer".

Après le départ des soldats français, "nous nous retrouvons seules, et pour la première fois depuis six mois, nous prenons nos repas dans la salle à manger".

Tout le monde se met alors à nettoyer la maison, ce qui n’est pas une petite affaire, car elle est dans un état de saleté indescriptible. Bien des matelas, traversins, couvertures, objets de toilette, etc… ont disparu et presque toutes les vitres manquent. Cyrille à l’idée de remplacer les carreaux les plus indispensables par les verres des anciennes gravures. Petit à petit, on ressort les meubles de la bibliothèque et les salons du rez-de-chaussée reprennent leur aspect normal et "je peux y reprendre mes habitudes", écrit Bonne-maman Elisabeth.

Quelques semaines plus tard, en octobre 1944, oncle François Seydoux se rendit à Clausonne pour rendre visite à ces Dames avant de partir pour Bruxelles où il était nommé conseiller d’ambassade. Il a écrit dans son livre, "le métier de diplomate": "Les trois Dames venaient de subir l’occupation qui s’était prolongée pendant plusieurs mois. Refoulées dans quelques pièces, elles n’avaient modifié que fort peu leur genre d’existence et la nature de leurs soucis. Par leur suprême distinction qui impressionnait les visiteurs les plus aristocratiques, dans leur deuil éternel, elles opposèrent aux envahisseurs une résistance correcte et fière qui sauva Clausonne, plus abîmé par l’usure que par l’Allemand. Très maîtresse d’elle-même, comme elle l’était dans les grandes occasions, ma mère assumait la direction des opérations diplomatiques, sans que, en l’occurrence, sa mère et sa sœur lui en disputassent le soin. Le soir, accompagnée de sa camériste, jusqu’au jour où elle se verrait obligée de se replier sur le rez-de-chaussée, ma tante, raide, glaciale, l’air absent, regagnait sa chambre sous le regard médusé des soldats du Reich. Soulagées, satisfaites de s’en être tirées à si bon compte, les trois dames allaient, néanmoins, jusqu’à confesser que la présence de leurs hôtes inattendus les avait parfois distraites, tout en se déclarant véhémentement choquées par la tenue, ou l’absence de tenue, dans laquelle ils circulaient dans la demeure et ses abords. Elles n’en avaient jamais tant vu ! La résistance à Clausonne fut une victoire féminine".

Après un demi-siècle, il convient d’exprimer notre reconnaissance à ces femmes et à ces hommes qui ont au le courage de rester à leur poste, pendant cette période difficile et dangereuse. Par leur présence, ils ont sûrement grandement contribué à préserver cette vénérable demeure.

1 | Mas Neuf, ferme située à côté de Clausonne et exploitée par les Léoni.

2 | Béguin, Allier, propriété d’oncle Robert Thuret, mort en 1941.

3 | Avenue Feuchères, Nîmes, adresse de l’hôtel d’oncle André Silhol mort en 1943.

4 | Cabossole, exploitant une terre meynoise appartenant à tante Edith.

Pour en savoir davantage… Quelques pistes que je n’ai pas explorées.

La consultation des archives municipales de Meynes sur cette période n’a rien donné.

Monsieur Armand Cosson, professeur d’histoire à Nîmes, a écrit un livre "Nîmes et l’occupation pendant la deuxième guerre mondiale". Ce livre n’est plus en vente mais il peut être consulté aux Archives départementales de Nîmes ainsi qu’au Carré d’Art de Nîmes.

M. Cosson, consulté par téléphone, 04 66 26 92 00, me signale qu’il n’a rien écrit sur Clausonne dans son livre.

Il me précise qu’il a écrit un article, je crois dans la revue d’Histoire Moderne et Contemporaine de Nîmes et du Gard, évoquant l’état des troupes allemandes dans le sud-est de la France. A partir de Février 1944, les troupes allemandes étaient constituées par la 19ème Panzer Division SS. Ces troupes étaient commandées par le Général Wies, lui-même secondé par le Général SS Dietrich. L’état-major de cette division SS était basé en Avignon.

M. Cosson me signale aussi un article de Dieter Vogel, paru en 1992 ou 1993 dans Guerre mondiale et conflits européens, n°166. Cet article traite de la retraite allemande dans le midi de la France.

Voir aussi l’Institut Histoire du Temps Présent, IHTP, École Normale Supérieure de Cachan, 01 47 40 68 00, ainsi que les Archives de l’Armée allemande à Wiesbaden.

Notre objectif est de rencontrer quelques uns de ces occupants et de retrouver des témoignages et des photos de cette époque. Travail de longue haleine.

12.17.5 - Tante Edith

Récit de sa nièce Elisabeth Gruson

Ayant eu l’occasion de rêver sur Clausonne, grâce à la plume alerte de Jacques Coste, je lui avais fait part d’une seule réflexion restrictive : la place un peu mineure qu’y tenait Tante Edith. Cela m’a valu un appel à apporter ma contribution à ce sujet.

Or Tante Edith, par son mariage en 1919 avec mon oncle Robert Thuret, avait été le lien qui avait rapproché nos deux familles et qui a perduré jusqu’à ce jour!  Avec Georgette, nous étions de "fausses cousines" depuis ce mariage où nous avions été toutes deux demoiselles d’honneur (Roger étant mon garçon d’honneur). Tante Edith devenue châtelaine de Béguin émigrait en Bourbonnais, et nous étions régulièrement invités à Clausonne en septembre, au moment où elle-même était heureuse d’y retourner.

Pendant la fin des années 20, mes parents, ayant reçu d’une sœur de mon père une maison près de l’Estrechure et de Lasalle, nous venions chaque été en Cévennes et nous nous arrêtions 3 ou 4 jours à Clausonne en remontant sur Paris. En contraste avec notre vallée austère, l’arrivée sur Clausonne, avec ses bassins d’eau courante, ses platanes célèbres, sa belle terrasse à l’italienne était une vision de rêve.

A nos premiers séjours, Monsieur Seydoux était encore de ce monde et m’intimidait beaucoup tant par son infirmité qui le maintenait à la fin de sa vie dans un fauteuil roulant, que par sa conversation qui était un feu roulant ironique et toujours brillant. La vitalité Seydoux s’exprimait fortement par le contraste avec l’atmosphère un peu solennelle qu’incarnaient Monsieur et Madame de Clausonne et leurs deux filles. La bibliothèque, où Monsieur de Clausonne semblait s’inscrire, par sa taille élevée et sa stature un peu raide, me paraissait un haut lieu d’un autre temps.

Mais, en évoquant un souvenir d’adolescente, je veux surtout rappeler combien Tante Edith, qui n’avait pas eu d’enfant, était pour nous une tante qui nous semblait nous être aussi attachée qu’à ses propres neveux. Elle nous a toujours manifesté son affection à travers des gestes que ne laissait pas soupçonner sa personnalité un peu compassée.

Béguin était certes bien différent de Clausonne, grand château de 52 chambres, bâti sous le second Empire à partir d’une tour ancienne, sans aucun style. Un très beau parc l’entourait dans ce pays de bois (la forêt de Tronçais) et de bocages. Il y avait un grand étang avec une petite îles que l’on atteignait en barque.

La famille Thuret et alliés se partageait les terres environnantes. Mon grand-père Daniel Thuret avait hérité de Béguin du frère de sa mère, veuve d’Henri Thuret, lui-même propriétaire du beau château de Lévy, œuvre de Mansart et qui échut à sa fille Madame de Waldner. Mon grand-père mourut encore jeune en 1909. Il avait six enfants et mon oncle Robert, né en 1887, était l’aîné de ses fils. Ses deux frères furent tués au combat l’un en 1915 pendant la Grande Guerre, l’autre pendant celle de 40.

C’est donc lui qui devint propriétaire de Béguin où résidait encore souvent sa mère. Après son mariage, Tante Edith assume – non sans satisfaction je crois – les fonctions de châtelaine en accueillant volontiers tous les cousins voisins avec autant de bonne grâce que de componction. La chasse, occupation prévalente, réunissait souvent ceux-ci.

Le couple n’ayant pas eu d’enfant, Tante Edith recevait souvent aux vacances de Pâques les uns ou les autres de ses neveux dans le courant des années 20. Pendant les années 30, nous étions plus âgés et nos séjours étaient moins réguliers. Georgette s’était mariée très jeune et était déjà à la tête de plusieurs enfants. Mais la famille Coste faisait des apparitions qui nous ont conduits, Georgette et moi, à cultiver le chant en duo et par la suite à participer ensemble à une chorale dont je garde un bien bon souvenir.

Donc, pendant les quelques vingt ans de son règne, la présence de Tante Edith à Béguin est associée pour moi à beaucoup de rencontres joyeuses jusqu’à la seconde guerre mondiale. Quand vint la grande dislocation de Mai 40, récemment mariée et enceinte de notre premier enfant, j’ai été recueillie à Béguin, en même temps que Béatrice Seydoux qui, elle, attendait son quatrième, et dont les trois premiers introduisaient dans cette grande maison impeccable un certain tumulte.

L’avance allemande s’était poursuivie jusqu’à la Loire et l’Allier et notre village de Lurcy a coïncidé avec la ligne de démarcation pendant quinze jours avant une rectification de quelques kilomètres en arrière.

De ce fait, Béguin a dû loger des officiers allemands et servir de cantonnement à des soldats de troupe. Je garde la mémoire vivante du sang-froid et de la dignité dont Tante Edith a fait preuve dans ces heures difficiles où nous nous trouvions sans nouvelle aucune de nos plus proches.

Mon oncle, ancien officier, avait repris du service à la garnison de Moulins. Ma grand-mère, repliée à Béguin depuis la drôle de guerre, ne contribuait pas à atténuer les tensions ambiantes. Elle contemplait, à travers la véranda de la bibliothèque, les ébats des jeunes et beaux soldats allemands jouant au volley-ball sur la pelouse d’en face. Son âme d’Alsacienne ne semblait pas éprouver de réaction pénible à ce spectacle ; bien au contraire !

Quand les officiers ont emménagé, Tante Edith a sorti les draps les plus ordinaires et ma grand-mère intervenait, pensant qu’il serait opportun de leur donner ce qu’il y avait de mieux. Tante Edith a tenu bon et s’est affirmé châtelaine des lieux. Elle a fortement contribué à assurer l’atmosphère la plus digne possible auprès des jeunes femmes que nous étions, sans nouvelles de leurs maris qui avaient suivi le gouvernement à Bordeaux.

Cette situation n’a pas duré puisque les Allemands ont évacué Lurcy. Béatrice a pu partir avec sa nichée vers Montauban et Claude, arrivé à Vichy a trouvé moyen de venir me chercher dans ce château encore plein d’Allemands. Nous avons rejoint Vichy que nous avons fui le plus tôt possible pour réintégrer Paris.

Un an plus tard, en Septembre 41, Oncle Robert est mort soudainement. Nous étions à ce moment à Passy en Savoie, où Claude avait été contraint de soigner une tuberculose qui s’était réveillée après plusieurs années, du fait des premières restrictions et difficultés de l’occupation. Nous n’avons donc pas revu Tante Edith jusqu’à la fin de la guerre te n’avons communiqué que par correspondance.

Une carte de Mars 42 témoigne qu’elle était encore à Béguin à ce moment-là et hébergeait encore ma grand-mère. Le testament d’Oncle Robert ne facilitait pas sa situation, car, tout en lui laissant le château sa vie durant, il le léguait au département pour en faire une maternité pour mères célibataires.

Outre que cette clause devait lui être pénible, les problèmes qui ont découlé n’ont pas été simples puisqu’après le refus du département d’accepter cette utilisation de Béguin, vu l’éloignement d’au moins 40 kilomètres de toute grande ville, le château est passé successivement aux enfants de troupe puis à l’administration des P et T qui en a fait une colonie de vacances.

Et voilà Tante Edith revenue dans son cher Clausonne où nous la retrouvons agrégée au groupe des "trois Dames" dont tout ce récit nous présente un portrait si vivant et où elle joue par ailleurs un rôle d’autorité de gestion. Est-ce parce qu’elle était la plus jeune ou parce que sa vie plus dépouillée avait incité sa mère et sa sœur à lui laisser peu à peu cette place ? Son passé de Béguin s’était figé dans celui d’une veuve traditionnelle, évoquant le "fidèle compagnon" qui n’avait guère contribué à lui apporter une vie plus libérée des règles de convenance que celle qu’elle réintégrait. Sa mère avait pensé à lui maintenir une indépendance en lui aménageant quelque chose en propre ; il était question de l’orangerie, dites-vous… En fait, d’un côté comme de l’autre, ce projet était-il souhaité ?

Tante Edith revenait chaque été en Bourbonnais car la maison du régisseur, Blancfossé, était revenue à ma grand-mère après la mort de l’oncle Robert, puis à ma mère. Mais avant que nous ne puissions aider celle-ci à faire les travaux nécessaires, il était difficile d’y héberger quelqu’invité que ce soit.

Par la suite, cette maison, que ma mère nous a donnée de son vivant, nous est devenue une résidence chère. Georgette et Hubert y sont venus souvent. Georgette nous apportait toujours les boules multicolores de Boissier qui évoquaient nos enfances tant à Béguin qu’à Clausonne.

Quand Tante Edith venait à Paris – généralement au printemps avec Madame Seydoux, elle descendait chez ma cousine Ida Whitcomb et ne manquait pas d’apporter de belles cerises de Clausonne, égales à leur réputation.

Pour nos enfants, ainsi que pour ceux de nos cousins Pacquement, elle était toujours pleine d’affection et de gentillesse. A Noël, ils recevaient un paquet qui, sous un emballage de papier marron sans prétention, contenait des trésors: santons, papillotes à proverbes, friandises, sans parler des jouets personnalisés. Ce paquet, tant attendu, était ouvert avec impatience et les santons de Provence décorent encore les fêtes de Noël.

Si, pendant des années, je ne suis pas revenue à Clausonne, je ne puis oublier, de par les lettres que je recevais de lui, avec quel plaisir mon frère Maurice de Seynes y était reçu à une époque de l’Occupation où, avant de rejoindre l’escadrille Normandie-Niemen, et alors en garnison à Marignane, il était reçu à des week-ends de permission. Georgette, qu’il était si content de retrouver, me reparlait toujours de la gaieté qu’il apportait pendant son séjour si peu de temps avant qu’il ne trouve la mort sur le front russe.

Mon dernier souvenir de Clausonne remonte à la mort de Tante Edith en 1963. J’y étais descendue pour l’enterrement et c’est donc un triste souvenir, fugitif d’ailleurs, car je crois être repartie aussitôt, ramenée en auto jusqu’à Avignon par les Henri Thuret venus du Bourbonnais.

12.17.6 - Un peu plus d'histoire

Madame Marthe Moreau, titulaire d’un doctorat d’histoire, a écrit un livre très documenté sur les Châteaux du Gard, livre publié par les Presses du Languedoc.

Clausonne y est bien entendu décrit.

Nous reproduisons ci-dessous les paragraphes concernant l’histoire de cette demeure – nous en savons ainsi un peu plus – jusqu’à son acquisition par Barthélemy Fornier.

"La terre de Clausonne, réunie à la Baronnie de Lédenon, appartenait, à la fin du XIIIème siècle, à Raimond Decan, seigneur de Broussan. Celui-ci l’échangea avec Philippe le Bel contre le château de Bellegarde et elle fut assignée au seigneur d’Uzès.

Au XIVème siècle, elle passa aux Frédol de Lavérune, puis aux Aramon à la fin du XVème siècle. En 1562, lors d’une absence de Pierre d’Aramon, parti lever une compagnie pour le service du Roi, les protestants tentèrent de mettre le feu à la porte basse du château de Lédenon, puis mirent à sac celui de Clausonne, retenant prisonnière Catherine de Donis, son épouse.

Le château fut transmis au XVIIème siècle aux Georges de Tharaux dont l’héritier, Claude François de Romieu de Cornillon, le remania avant d’en faire cession à Barthélemy de Fornier, riche négociant nîmois, se réservant le titre de baron de Lédenon jusqu’à sa mort.

Après la ruine du château de Lédenon, Clausonne fut adopté comme résidence et remanié une nouvelle fois au début du XIXème siècle.»

Madame Moreau indique également le nom du géomètre qui, en 1782, a conçu le système de canaux alimentant les bassins du parc : Claude Marion. Il mérite d’être connu de nous tous.

12.17.7 - La Dispora Cévénole

Dans le numéro de avril-mai-juin 1999 de la revue «Causses et Cévennes», il a écrit un intéressant article sur les commerçants cévenols au XVIIIème siècle. Les Fornier, en particulier les Fornier de Marseille, y sont bien entendu mentionnés.

Avec l’aimable autorisation de l’auteur, nous laissons à vos bons yeux la totalité de l’article dans lequel sont cités bien d’autres noms connus.

CAUSSES et CEVENNES

Aspects de la diaspora commerçante cévenole au siècle des Lumières

Il n’est de petit profit ou, si l’on préfère, de menue économie. A l’occasion de la retraite de son cousin Jacques Fornier, lequel, après avoir dirigé plusieurs années durant une société de commerce à Marseille, retournait à Alès, sa "patrie", Barthélemy Fornier prit la plume, le 15 février 1775, pour demander à son correspondant de Septèmes, M. Sudre, comment il fallait s’y prendre pour éviter le paiement des droits applicables au transport des meubles perçus en ce lieu et place (1), la cité phocéenne bénéficiant, depuis 1669, du statut de port franc. Ce retour aux sources, une fois le labeur accompli, nous informe sur l’existence d’une diaspora cévenole marchande ou, plus exactement, négociante, dont le siècle des Lumières, caractérisé par l’essor du grand commerce maritime, vit l’implantation, tant sur les rivages du royaume que sur les franges maritimes de l’Europe et leurs prolongements ultramarins. A défaut d’une étude exhaustive que seule une enquête d’envergure autoriserait, nous nous proposons, à partir de quelques exemples, de préciser quelques caractéristiques de cette "migration de qualité" qui contribua au développement des échanges de marchandises et à la circulation des capitaux et des idées.

Ce fut entre 1710 et 1730 que Jacques et Jean Fornier, fils de François Fornier et de Madeleine Gibert, quittèrent Alès pour aller s’installer à Marseille. Représentants de la sixième génération connue d’une famille cévenole dont le plus ancien ascendant identifié tirait l’alène, au milieu du XVIème siècle, dans la cité alésienne, ils parachevaient l’ascension d’une branche de la famille qui avait progressivement glissé de l’échoppe à la boutique, de l’artisan au marchand-bourgeois et au négociant (2). Cet état, dont s’enorgueillirent nombre de ceux qui l’embrassèrent (3), ils y parvinrent en même temps que leur cousin germain, François Fornier, le fils de leur oncle Jacques, venu s’installer à Nîmes à la fin du XVIIe siècle (4).

Si on peut supposer avec raison, tant les affaires de commerce étaient avant tout des affaires de famille fondées sur l’intuitu personae, qu’ils entreprirent des opérations commerciales de concert, nous en avons la certitude pour la seconde moitié du siècle. L’établissement marseillais dirigé par les deux frères fut continué, en 1744, l’année du décès de Jacques, par son frère Jean, qui s’associa avec ses quatre fils : Jacques, Michel, André et François-Louis, sous la raison de Jean et Jacques Fornier (5). A la suite de la retraite ou du décès de son père et de ses frères, Jacques Fornier dirigea le comptoir phocéen de 1769 à 1775, sous l’appellation Jean et Jacques Fornier et Cie jusqu’à sa retraite (6). Comme il arrivait souvent qu’il n’y avait plus de rejeton susceptible d’assurer la relève, ce fut le teneur de livres, autrement dit le commis le mieux au fait de la marche des affaires de la maison, Vintimille, qui en assura la gestion, le retraité assurant sa commandite (7) avant de reprendre du service en 1782 à la suite du décès du gérant et en dépit des objurgations de Barthélemy Fornier, qui trouvait pareille conduite déraisonnable.

Treize années durant, le comptoir marseillais fut le "commis affidé", "l’entrepôt" des maisons Fornier de Nîmes et de Cadix (8) qui lui accordèrent la préférence pour leurs opérations communes. Chargement des draps de Carcassonne, des étoffes et des bas de soie de Nîmes et de Lyon, réception et réexpédition des piastres et des matières d’or et d’argent vers les hôtels des monnaies de Lyon et d’Aix-en-Provence, vente sur place des "fruits des Indes" ou envoi des cuirs de Buenos-Aires ou de caraques à Brignoles et à Alès, de la cochenille de Nouvelle-Espagne dans les villes de fabrique languedociennes etc. La société phocéenne exécuta les ordres reçus à l’instar de tout commissionnaire, qu’il s’agisse de fournir des renseignements sur les mouvements des navires et des marchandises, de se procurer des informations sur les maisons de commerce établies sur les rives du Lacydon (9), de passer des contrats d’assurance sur les bâtiments traversant l’Atlantique, sur leurs cargaisons, ou d’obtenir des remises d’autant plus appréciées que le papier sur Marseille ne se plaçait qu’à perte, tant était grande la méfiance à l’égard du système des compensations entre courtiers auquel la crise de 1774 mit un terme (10).

De 1768 à 1782, pour le seul compte de la société de Cadix, la maison Fornier de Marseille reçut 81 surons de cochenille, 32 surons de cochenille sylvestre, 19 sacs ou surons de poussière de cochenille, 15 caisses de pâte de cochenille, 22 surons de granille, 2 caisses de jalap, 119 sacs ou surons de cacao de Guayaquil ou de Caraques, 90 surons de quinquina, 220 barils d’antimoine, 99 pains de cuivre, 1050 planches de plomb de Séville, 1638 masses de vanille, pour nous en tenir aux seuls fruits des Indes et aux articles importés de la péninsule ibérique. Nous n’avons pas trouvé la moindre trace d’expéditions de soude pour alimenter la savonnerie que possédèrent les Fornier de Marseille.

Nonobstant, Jean et Jacques Fornier ne faisaient pas partie du haut du panier du négoce marseillais ; prompt à louer le "zèle", l’ "activité, assiduité, sagesse, économie" de ses gérants, ou encore leur "probité" et leur "solidité" (11), B. Fornier constatait aussi leur "peu de talents" (12) et il n’avait recours à leurs services que pour des opérations ne nécessitant pas de compétences hors du commun, en leur adressant des ordres qu’ils se chargeaient simplement d’exécuter. Lorsqu’il se rendait à Marseille, chez les Audibert qu’il séjournait et non chez les cousins cévenols qu’il ne manquait cependant pas d’honorer de sa visite, de même que les autres négociants appartenant à la communauté huguenote et originaire des hautes terres à l’image des Fraissinet, également venus des Cévennes, lesquelles semblent cependant avoir été moins représentées que le pays castrais en terre provençale (13).

L’écoulement par gravité qui conduisit nombre de Cévenols du "château d’hommes" des contreforts et de leurs entours vers les places de négoce les amena à sortir des limites du royaume et à tisser des réseaux de correspondants qui comptèrent nombre de réussites non négligeables parmi ceux qui commerçaient "sous toile et sous cordes".

Si la source fut, comme il se doit, élevée et retirée, c’est sur le piémont que se réalisèrent les accumulations primitives, l’étape préalable à l’élargissement des horizons (14), Anduze, avec les Boissier, Naville, Cazenove, Lasalle, les Vignolles, Pourtalès, Delon, Bosanquet, Manoël et Nadal; Le Vigan avec Bégon ou Peyrenc, Sauve, en ce qui concerne les Greffulhe, Saint-Hippolyte-du-Fort avec les Rivet et les Goiran ou encore Sommières, Quissac, Saumane pour d’autres…(15). Nous ne saurions trop souligner l’importance de ces relais ou plaques tournantes à partir desquels nombre de familles essaimèrent, tant vers les terres du Très Chrétien qu’outre monts et outre mers, que ce soit en raison des persécutions religieuses, du désir de s’élever socialement, ou de la logique propre aux affaires de commerce et de finances avec la constitution de réseaux sur des espaces plus étendus.

Formant de petites communautés, les négociants ne représentaient que quelques dizaines, voir centaines d’individus dans les principaux ports au siècle des Lumières ; à Marseille, Charles Carrière en a recensé 275 au début et entre 500 et 600 à la fin, dont 101 à 120 Languedociens ; à Cadix, sur les 120 négociants français présents en 1777, ces derniers sont au nombre de 18; dans ses travaux sur l’Espagne, M. Zylberberg a recensé 53 marchands et négociants français présents à Alicante en 1764, 48 à Valence, 22 à Malaga, 9 à Carthagène parmi lesquels on rencontre quelques Languedociens et, au hasard de la statistique, quelques Cévenols d’origine. L’absence de corporation pour les gens du négoce, la fiabilité parfois discutable des sources consulaires, le caractère mouvant et instable des communautés marchandes compliquent d’autant la tâche des chercheurs, trop souvent réduits à dresser un constat d’impuissance.

Quelques certitudes demeurent. A Nîmes ou à Genève, à Amsterdam ou à Londres, dans les villes où ils s’établirent, parfois à demeure – d’où la précision étendue des sources – les "pérégrins" cévenols entretinrent des liens, souvent matrimoniaux, qui renforcèrent leur cohésion familiale et entrepreneuriale. Le fils de Gaspard Boissier, lequel avait quitté Anduze pour se réfugier à Genève en 1670, Guillaume, reçu bourgeois sur les bords du Lac Léman en 1695, avait épousé, en 1678, Isabeau Naville, la sœur de Jean-Jacques, également originaire d’Anduze, et est devenu un des banquiers "les plus riches et les plus avares" de la république genevoise (16). Il compta également, parmi ses gendres et neveux, Jean Sellon et Henri Vignolles qui vécurent un temps à Nîmes, leur cité d’origine ou d’adoption. "Difficile et fort serré", Guillaume Boissier établit ses quatre fils comme suit : Pierre demeura à Genève à ses côtés ; Gaspard alla s’installer à Paris pour y réaliser le commerce de banque au côté de Jean, son cadet ; Guillaume s’établit à Gênes, cette fenêtre genevoise sur la Méditerranée, où la maison de commerce qu’il fonda devait traverser le siècle, les neveux succédant aux oncles, au gré d’une "noria avunculaire" consécutive aux unions matrimoniales avec les Lamande et les André, ces derniers originaires du Vivarais et alliés aux Fornier par suite de l’union de Suzanne André et de Barthélemy Fornier en 1759 (17).

Constellations, nébuleuses. Les liens tissés à travers le royaume et l’Europe occidentale à la faveur des contrats de mariage et de société, qui s’épaulèrent bien souvent, dessinèrent les contours de réseaux d’affaires grâce auxquels circulaient marchandises et capitaux. Les fils de Charles Cazenove, d’Anduze, firent le commerce de banque à Genève, avec Pierre, tandis que Charles s’établissait à Amsterdam, ses arrière-petits-fils fondant un établissement à Londres, détour quasi obligé pour le placement des emprunts publics et privés qui ne contribuèrent pas peu au renforcement des liens et à la solidarité des intérêts entre les deux places riveraines de la Mer du Nord. Les flux de lettres de change soumises à l’acceptation, à l’endossement, à l’escompte ou au réescompte, alimentaient ces réseaux, formant un chaîne qui servait de support à la circulation du papier, cette dernière se trouvant quelquefois interrompue par la suspension du paiement de l’un de ses maillons qui pouvait engendrer une cascade de faillites. Londres en 1772, Amsterdam la même année et la suivante, Marseille en 1774, connurent chacune à leur tour semblable déconvenue, suscitant la méfiance et le resserrement du crédit qui fragilisaient d’autant les établissements les moins solides. "C’est un pareil concours de circonstances qui épure de temps en temps les places de commerce en faisant cesser les circulations comme nous en avons vu l’exemple excessif à Hambourg, Amsterdam, Cadix et à présent à Londres, où il règne une méfiance excessive" constatait B. Fornier dans le courant de l’été 1772 (18); autant dire qu’étaient alors éprouvés la solidité des liens tissés et le sérieux des gestionnaires, dont la prudence et le flair n’étaient pas les moindres des qualités. Relevant les difficultés rencontrées vers 1770 par la maison Boissier-André de Gênes, le même B. Fornier notait : "C’est une maison qui ne savait que faire de ses fonds et qui a si fort pressé ses affaires qu’ils sont trop resserrés à Gênes… Les Boissier vont à Genève acheter les dépôts qu’on leur offrait autrefois, Lamande se perd dans les choses un peu vastes… Joseph André a plus d’ambitions et de vues que de talents pour exécuter" (19); on comprend aisément, à travers ces propos, combien les hommes d’affaires dignes de ce nom restaient sur leurs gardes et à quel point était précieuse la quête du moindre renseignement. Les solidarités familiales, régionales, religieuses, commerciales et financières étaient alors contrebalancées par l’intérêt individuel bien compris.

Parmi les nébuleuses et autres constellations, quelques étoiles d’origine cévenole brillèrent au firmament des Lumières…

Fils de Jean, originaire de Sumène, venu trouver refuge à Genève à la fin du XVIIe siècle, Jean-Louis Labat est du nombre. Citons Herbert Lüthy : "Jean-Louis Labat est sans doute l’un des négociants genevois les plus entreprenants de l’époque. Associé d’abord avec son frère cadet Pierre, mort en 1742, puis avec son beau-frère Henri Cathala, réfugié de Castres, sous les raisons de Frères Labat et de Labat et Cie, il est constamment en voyage d’une place de commerce ou de foire à l’autre ; il fréquente régulièrement les ventes de la Cie des Indes à Lorient, en commission pour des manufacturiers d’indiennes de Genève et d’ailleurs, et fait des expéditions de marchandises à Cadix et Lisbonne" (20). Dans la cité andalouse, il commandite la maison Garnier Mollet et Dumas, participant par ce biais aux expéditions vers l’Amérique espagnole d’où provenaient, nous l’avons vu précédemment avec les Fornier de Marseille, le métal blanc et la cochenille, entre autres fruits des Indes ; également commanditaire de la banque parisienne Marck et Lavabre, il finança par son intermédiaire des voyages vers l’Asie. Depuis sa baronnie de Grandcour et son siège de membre du Conseil des Deux-Cents à Genève, il présidait à maintes opérations touchant aux extrémités du monde connu, tout comme l’un de ses clients, Voltaire, auquel il servit de prête-nom pour l’achat des Délices. S’il fréquenta assidûment le port de Lorient, la fabrication des toiles peintes à laquelle il s’intéressa à Genève y fut pour beaucoup.

Dans ce secteur nonobstant, il est éclipsé par le "roi Pourtalès", Jacques-Louis, fils de Jérémie, lui-même issue de Jean, marchand de Lasalle (21). Bourgeois de Neuchâtel, c’est un véritable empire de l’indiennage que dirigea Jacques-Louis à la fin du XVIIIe siècle, résultat d’une ascension régulière, persévérante, depuis les contreforts cévenols. Laissons la parole à un agent français présent à Neuchâtel à l’époque du Directoire: "La maison Portalez, la première de la Suisse et une des premières de l’Europe, a des comptoirs jusqu’aux Indes, en Afrique et en Amérique. Ceux d’Europe sont à Paris, Lyon, Port-Orient, Trieste et ailleurs. C’est pour cela que M. Portalez est le citoyen de toutes le nations. Les Anglais prennent-ils un de ses vaisseaux ? M. Potalez est citoyen anglais. Les armateurs français en prennent-ils un à leur tour? M. Portalez est citoyen de Paris, de Lyon, de port-Orient etc. Ce cosmopolite joue aussi souvent le rôle de Prussien, et cela lui a sauvé, il y deux ans, à Londres, une cargaison de toiles des Indes qu’il amenait en les ports de France et qui valaient plus de 190.000 livres… Les meilleurs établissements de la ville et du pays de Neuchâtel sont à M. Portalez. Ce n’est pas le roi de Prusse qui est le souverain du comté de Neuchâtel, ce roi n’en a que le nom et M. Portalez la réalité de la puissance"(22). Indépendamment des observations sur les apparences et la réalité du pouvoir dont la pertinence n’échappera à personne, observons l’élévation au rang de citoyen du monde, thème sur lequel brodèrent nombre d’auteurs du siècle des Lumières, à commencer par l’abbé Raynal, en des temps où le terme de mondialisation n’était pas de mise, et demandons-nous ce qu’il pouvait rester de cévenol chez ce capitaine d’industrie représentant la deuxième génération d’expatriés. Pareille question pouvant également être posée à propos de Louis Greffulhe, le petit-fils de Louis Pourtalès, frère de Jérémie, installé à Genève.

Fils de Simon Greffulhe, natif de Sauve (23) et marié à une fille Pourtalès, Louis, après son apprentissage à Lyon, servit en tant que commis à Amsterdam chez Veuve Juran et Fils, maison dont il prit le contrôle dans le dernier tiers du XVIIIe siècle, écartant sans grand ménagement les Hogguer et les Fizeaux. Sa réussite dans la banque est à bien des égards exceptionnelle; véritable self-made man, il réalisa de concert avec Girardot Haller et Cie de Paris, Gaillard Grenus et Cie de Lyon, de fructueuses opérations mobilières avant de s’établir à Paris au moment où commençait la Révolution et de quitter le territoire français en 1793. Rayé de la liste des émigrés avec l’appui de son associé Montz, il revint sous l’Empire et décéda en 1810. Guy Antonetti écrit, à ce propos: "La lecture de son testament trahit la profonde influence de «l’esprit du siècle» sur le fils de ces Huguenots qui avaient pourtant bravé les persécutions et l’exil pour sauver leur foi: à ce christianisme intransigeant a succédé le plus vague des panthéismes. Dieu a fait place à l’Être Suprême!" (24). Marié à une Vintimille, reçu dans le Faubourg Saint-Germain, pair de France et comte au temps de la Restauration, son fils fut un grand propriétaire terrien en Brie. Les Cévennes étaient loin…

Entre un Jacques Fornier retournant au pays et un Jean-Henri-Louis Greffulhe partageant son temps entre un hôtel parisien et ses domaines briards, la distance n’est pas seulement de nature géographique, elle revêt un caractère social et mental façonné par la plus ou moins grande réussite dans les affaires commerciales et bancaires, l’étendue des relations nouées et les horizons parcourus. Quelques spectaculaires ascensions ne sauraient masquer la destinée souvent laborieuse et obscure de nombre de Cévenols qui quittèrent un pays "aspre et dur", difficile à vivre, parfois forcés et contraints, dans l’espérance d’améliorer leur sort commun. Par delà le rôle économique et financier que jouèrent marchands, négociants, fabricants et banquiers, lequel est connu dans ses grandes lignes, il serait souhaitable d’analyser quelle fut leur contribution à la propagation des idées ainsi que l’étendue de l’influence intellectuelle qu’ils exercèrent ou dont ils furent les vecteurs, à l’image de nombre de diasporas (25). "Nous sommes sur la superficie de la terre autant de fils de soie qui lient ensemble les nations et les ramènent à la paix par la nécessité du commerce ; voilà, mon fils, ce que c’est un honnête négociant" faisait dire Sedaine à l’un de ses héros (26): au côté des fibres chatoyantes destinées à un public choisi, les cadis et autres sempiternes, ces "méchantes étoffes" tissées sur les terres des Cévennes et Gévaudan et destinées au commun des mortels pourraient faire office de squelette sur ces tableaux qu’on nommait autrefois vanités…

Robert CHAMBOREDON

Abréviations :

F.F.C.: Fonds Fornier de Clausonne, déposé aux Archives Départementales du Gard.

A.D. Gard: Archives Départementales du Gard

A.D.B. du R.: Archives Départementales des Bouches-du-Rhône.

l.: lettre; B.F.: Barthélemy Fornier; J. et J.F.: Jean et Jacques Fornier

S.A.F. et Cie: Simon et Arnail Fornier et Cie; société implantée à Cadix

1 | F.F.C., 368, l. de B.F. à M. Sudre du 15/2/1775.

2 | Chamboredon, R., Fils de soie sur le théâtre des prodiges du commerce. La maison Gilly-Fornier à Cadix au XVIIIe siècle (1748-1786), Thèse de doctorat, 3 vol., Toulouse-Le Mirail, 1995.

3 | Carrière Ch., Négociants marseillais au XVIIIe siècle. Contribution à l’étude des économies maritimes, 2 vol., Marseille, 1973.

4 | Bertrand-Fabre, D. et Chamboredon, R., Les Fornier de Clausonne. Archives d’une famille de négociants de Nîmes (XVIe – XIXe siècles), A.D. Gard, Nîmes, 1987.

5 | A.D.B. du R., 354, E 191, f°26, contrat de société du 31/3/1744. Jean Fornier avait épousé Marie Chambon.

6 | Le souci des négociants de ne pas provoquer la moindre rumeur sur leur compte poussait au conversatisme; ainsi, la permanence d’une raison sociale peut masquer des changements intérieurs dont les associés ont jugé préférable de n’informer que les principaux correspondants.

7 | Sous la raison sociale Vintimille et Cie, à propos de laquelle B.F. écrivait : "Personne n’a plus de zèle et d’activité que Vintimille et Cie" (F.F.C. 369, l. de B.F. à S.A.F. et Cie du 5/12/1775.

8 | A Nîmes, sous les appellations successives de François Fornier, Fornier et Cie, Barthélemy Fornier, la société de commerce effectuait essentiellement un négoce de draperies et de soieries avec l’Italie et l’Espagne, sans négliger le commerce des grains et les expédition lointaines: deux fils de François Fornier, Simon et Jacques-Arnail, allèrent à Cadix en 1748 et 1749 pour y parfaire leur apprentissage chez les oncles Gilly avant d’être associés en 1756 sous la raison Gilly frères et Fornier frères et de relever cet établissement après la faillite de 1767, à la fin de l’année suivante sous la dénomination Simon et Arnail Fornier et Cie.

9 | F.F.C. 363, l. de B.F. à J. et J.F. et Cie du 18/8/1769. F.F.C. 365 idem du 17/6/1770.

10 | Carrière, Ch. Op.cit., p. 447-457.

11 | F.F.C. 367, l. de B.F. à S.A.F. et Cie du 29/6/1773.

12 | F.F.C. 378 bis, l. De B.F. à S.A.F. et Cie du 10/6/1770.

13 | Parmi les négociants originaires de Castres et de sa région, on relève les noms de Baux, Rabaud, Fesquet, Solier, Auriol… Resterait à étudier le cas des Teissier et des Maystre, présents à Marseille et Nîmes et dont les origines peuvent être cévenoles.

14 | Chamboredon. R., "Des Cévennes à Cadix : l’insertion des Fornier dans les milieux d’affaires européens aux XVIIe et XVIIIe siècles." Causses et Cévennes, n°4/1992, p.248-251.

15 | Gourgas de Sommières, Bégon de Quissac, Ausset de Saumane…

16 | Lüthy, H., La Banque protestante en France de la Révocation de l’édit de Nantes à la Révolution, 2 vol., Paris, 1959-1961. T.2. p.95-97.

17 | Monnier, V., les André, une famille de négociants réformés de Nîmes au XVIIIe siècle, Paris, 1990.

18 | F.F.C. 366, l. de B.F. à S.A.F. et Cie du 9/7/1772.

19 | F.F.C. 378 bis idem du 20/8/1769.

20 | Lüthy, H., op. Cit., T. 2. p. 103.

21 | Malzac, L., Les Pourtalès, histoire d’une famille huguenote des Cévennes (1500-1860), Paris, 1914.

22 | Mémoire d’Auguste Rose Angelini, du 25 pluviôse an VII, cité par H. Lüthy, op. cit., T. 2, p.665.

23 | Antonetti G., Greffulhe Montz et Cie. Une maison de banque à Paris au XVIIIe siècle, Toulouse, 1963, p.33-39.

24 | Idem, p.38.

25 | Voir à ce propos Y. Jaulmes, "The French Protestant Church of London and the Huguenots", Londres, 1993, avec un compte rendu de R. Debant publié dans le Bulletin de la Société d’Histoire Moderne et Contemporaine de Nîmes et du Gard, nouvelle série n°4, décembre 1998, p. 108-111.

12.17.8 - Gaspard Hilarion Fornier d'Albe

Une des caractéristiques du Clausonne de notre enfance, trait que Nicolas a conservé dans le Clausonne moderne, est l’abondance des souvenirs relatifs au Premier Empire. Nous allions travailler, Bobby et moi, tous les jours, de quatorze à seize heures, dans le studio, pièce sans soleil au premier étage. Nous étions surveillés par le carillon qui sonnait toutes les quinze minutes et par un grand tableau, superbe et bien connu, de l’Empereur sur son lit de mort à Sainte Hélène, entouré de sa petite cour. D’autres tableaux de cette même époque étaient suspendus dans le couloir conduisant à la bibliothèque. Je me suis toujours demandé – et me demande encore, car, nous l’avons beaucoup dit, les réponses à nos questions étaient peu nombreuses – lequel de nos ancêtres avait ainsi enrichi Clausonne d’objets et de tableaux si caractéristiques de cette époque.

Je me suis donc pris à rêver et j’ai conclu, sans être certain d’avoir raison, que c’est notre arrière-grand-oncle Gaspard Hilarion qui devait être à la source de cette décoration.

Près de deux cents ans plus tard, M. Chamboredon explore les fonds Fornier pour écrire les ouvrages qui nous sont maintenant familiers. Il vient de publier * un fragment du journal de Gaspard Hilarion pendant la Campagne d’Egypte en 1798. Grâce à M. Chamboredon, nous en savons un peu plus sur cet officier générale qui a toujours gardé la nostalgie de l’Empire. Ce qui est caractéristique est son dégoût de ce qu’il voit et qu’il décrit sans ménagement. "Les horreurs de la guerre" en quelque sorte. Il rappelle certaines pages des Mémoires d’Outre-tombe.

Et à notre époque, où sont organisées des expositions enthousiastes sur l’Expédition d’Égypte et sur le géographe dessinateur collectionneur Vincent Desnon, qui, lui aussi, faisait partie de l’Expédition d’Égypte et qui en a rapporté des documents d’une inestimable valeur à la gloire de nos compatriotes, notre ancêtre reste sur terre, sur le terrain militaire. L’écart entre ces deux types de témoignages est saisissant.

Au rêve sur Clausonne, j’ajoute le "rêve oriental" et je laisse la parole à notre arrière-grand-oncle en remerciant M. Chamboredon.

Jacques

* Bulletin n°15 – Décembre 1999.

Société d’Histoire moderne et contemporaine de Nîmes et du Gard.

Bulletin publié avec le concours du Conseil Général du Gard et de la Ville de Nîmes.

12.17.9 - Le journal de Fornier d'Albe

À bord de "L’Aquilon" un bâtiment de 74 pièces commandé par le capitaine chef de division Thévenard, qui leva l’ancre avec les douze autres vaisseaux de guerre constituant le fleuron de la flotte en partance pour l’Égypte(1), le 18 mai 1798, se trouvait l’adjudant général chef de brigade Gaspard Hilarion Fornier d’Albe.

Aide de camp puis chef d’État major du général Menou au service duquel il était entré quatre ans plus tôt, le fils du négociant Barthélemy Fornier n’avait pas encore atteint sa trentième année(2). Formé de onze livrets, le journal qu’il tînt du 22 floréal an VI -11 mai 1798 – au 13 ventôse an VII -5 mars 1799-(3) est une invitation au voyage doublée d’un point de vue sur le «rêve oriental» que l’expédition d’Egypte, cette "curiosité gratuite et exotique"(4), suscita.

Parti dans l’espoir de renflouer sa fortune, condition indispensable pour espérer gagner exclusivement les faveurs d’Émile Beaujou dont il avait fait sa maîtresse au lendemain d’un "bal des victimes" organisé sous le Directoire, Fornier d’Albe nous a laissé un récit quasi quotidien de ses observations au cours des dix mois environ que dura son absence, le séjour en Égypte proprement dit n’en occupant que quatre, à Alexandre puis Rosette, du 2 juillet au 6 novembre 1798. A travers une présence somme toute brève et périphérique, quel regard sur l’expédition d’Égypte nous a-t-il transmis?

Alexandrie, où il séjourna une quinzaine de jours(5), lui apparut comme un "assemblage de ruines de la plus grande beauté, de bains, de temples, de tombeaux parmi lesquels les Turcs ont bâti les maisons les plus laides que l’on puisse voir et quelques mosquées qui ont l’air bien misérables"; de cette ville en morceaux où l’"on voit destiné aux usages les plus vils, des tronçons de colonnes, des blocs de marbre et de granit, des débris de statues"(6) il mentionne l’"aiguille" de Cléopâtre, les fondations du palais de Ptolémée et la colonne de Pompée sur laquelle auraient dû être gravés les noms des Français tués ou blessés lors de la prise de la ville. La saleté des ruelles, des boutiques et des cafés, une insupportable odeur de musc et de chameau, des "bicoques dans architectures, sans goût, sans agrément" frappèrent son attention, tout comme le caractère misérable du bazar dont les plus belles boutiques étaient closes. L’église saint Athanase, transformée en mosquée, la plus grande et la plus belle de la ville, du fait de la négligence qui provoqua sa ruine lui fit "regretter que ces animaux soient en possession de si belles choses"(7).

Parvenu non sans difficulté à Rosette le 14 juillet(8), la ville, avec ses maisons de brique lui conférant une élégance apparente, l’absence de ruines, sa taille réduite, lui fit bonne impression et il s’extasia sur les jardins environnants:

"je n’ai jamais rien vu de plus vert, de plus beau, de plus fertile ; les fleurs, les fruits de toute espèce, palmiers, orangers, bananiers, sycomores, etc, en font un lieu de délices"(9). Le désenchantement vint vite ; s’il apprécia son passage aux bains dont il décrivit minutieusement les diverses étapes, il en put s’empêcher d’ajouter qu’ils auraient pu être "délicieux avec du luxe et de la propreté"(10); les mouches, puces et autres punaises jointes au couchage déplorable dont il se plaignit l’amenèrent à gauchir son propos. Visitant la plus belle maison de la ville, dont le propriétaire avait déguerpi, il la trouve "affreuse, petite, sale, mal bâtie", avec un intérieur comparable à celui "de nos mauvaises guinguettes", avant de conclure: "tout cela mal distribué, mal meublé, mal peint, mal bâti, est le chef d’œuvre du mauvais goût"(11).

Quelques missions de surveillance à l’intérieur du delta eurent tôt fait de le convaincre que le spectacle enchanteur dont il s’était fait l’écho ne résistait pas à un examen plus détaillé; seuls les bords du Nil sont cultivés, masquant la misère de l’intérieur(12), et si le contraste né de l’encadrement de la végétation luxuriante du delta par les étendues désertiques donne un coup d’œil agréable, "rien n’attriste l’âme comme cette mer de sable, et l’on ne conçoit pas l’existence des tribus errantes qui naissent, habitent et se succèdent dans ces horribles campagnes toujours brûlées d’un soleil ardent, et qui ne s’approchent des lieux habités que pour augmenter leurs troupeaux des bestiaux qu’ils (sic) peuvent voler"(13).

Au fil des pages du journal s’égrènent des observations sur la flore et la faune de l’Égypte, faites lors des parties de chasse ou de missions précédemment évoquées, ou encore à l’occasion du séjour à Alexandrie(14); notant la présence de multiples espèces d’oiseaux inconnus en Europe, et la quête quotidienne des naturalistes venus de France, Fornier d’Albe évoque au passage un coucou dont Buffon n’avant pas réalisé la description(15), l’abondance des milans et autres oiseaux de proie, relevant les différences anatomiques des espèces plus ou moins familières rencontrées(16), décrivant très précisément les figues du sycomore(17), avec une prédiclection manifeste que le caméléon, présenté sous toutes ses coutures à l’occasion –est-ce une coïncidence ? – de l’arrivée de Tallien(18).

Témoin d’une bonne crue du Nil amorcée le 15 juillet, il le trouve "extrêmement poissonneux", notant, à défaut de crocodiles, la présence de dauphins dans les eaux vite devenues noires, bourbeuses, moins salées ; le fleuve "coule majestueusement à plein bord sur des rivages très verts couverts de forêts de palmiers"; des oiseaux aquatiques de toutes sortes, des cygnes des arbres fruitiers de toute espèce, foule considérable d’habitants et de villages qui, quoique très mal bâtis, rendent le rivage très riant"; les Arables gardant leurs troupeaux, les pêcheurs sur le bord de la rivière, les femmes lavant leur linge, forment un coup d’œil très agréable"(19). Vision bucolique qui, nous le savons, ne résistera guère à l’épreuve du temps et au séjour prolongé en milieu urbain.

De l’esclave mingrélien à la "blancheur éblouissante" au nègre d’Abyssinie du "plus beau noir possible", Fornier d’Albe distingua une quinzaine de degrés de nuances parmi la population, au sein de laquelle il accorda une certaine importance aux Arabes bédouins, prêts à collaborer avec les autorités françaises contre les Mamelouks(20), mais n’hésitant pas à recourir au pillage(21) et à infliger les pires sévices aux soldats capturés(22), aux Égyptiens, très flegmatiques, maigres et basanés, sujets comme les précédants aux maladies oculaires, et portant systématiquement la barbe et la moustache(23), aux Turcs qui, après avoir pris en assez grand nombre la cocarde tricolore, montrèrent une certaine tiédeur à l’égard de l’occupant(24). Si, lors de l’arrivée de l’expédition, "leur figure atroce, leur habillement, leur extrême saleté et leur langage" avaient presque effrayé le plumitif, le jugement porté trois mois plus tard était sans appel : "en fait de nouveauté, d’amélioration, de changement quelconque dans aucune partie de la coutume, il ne faut pas compter sur les Turcs. Leur stupidité, leur orgueil, leur lâcheté, leur mépris des Chrétiens, leur croyance en la fatalité, les rend incapables de rien de bien, quoique la nature les aie fait vigoureux, sobres et point de conception difficile"(25). Quant aux Mamelouks, grande était sa surprise: "Il est assez étonnant de voir un pays où il soit nécessaire d’être étranger, dénué de famille, pour arriver à la fortune et à la puissance"(26). Si la crainte des avanies fait que tout un chacun se prétendait misérable, notre observateur releva que "tous les abus du régime féodal existent ici dans leur plénitude"(27).

Si, en dépit de ses préjugés les hommes lui apparurent "superbes" en général, il lui fallut déployer des trésors d’ingéniosité et de persévérance pour être en mesure de se faire une opinion sur les femmes qui se dérobaient systématiquement aux regards masculins(28) et restaient sous la surveillance jalouse des maris(29). Déplorant les vexations auxquelles elles étaient assujetties, le mépris et le silence dont elles étaient l’objet, Fornier d’Albe rapporta les rumeurs qui vinrent à ses oreilles: "Rien n’égale, dit-on, l’indécence de l’habillement et du langage des femmes dans leur intérieur"(30); ne sortant que voilées et sous bonne escorte pour se rendre aux bains ou au cimetière, les aborder n’était point chose aisée; les harems, en fonction de leur "tempérament", de leur "oisiveté" ou de leur "imagination délirante" pouvaient devenir, à moins que la sévérité du maître ne s’y oppose, un "lieu de débauche épouvantable entre femmes"(31). Parce qu’une femme non voilée était assimilée à une dépravée, le respect de la coutume pouvait générer des situations paradoxales dont notre témoin ne manqua pas de se faire l’écho : "Avec l’extrême retenue ordonnée aux femmes, les précautions inouïes prises pour assurer leur fidélité et la modestie qui leur est prescrite, il n’y a pas ici l’ombre de la décence. Comme je l’ai dit, une femme surprise découvre son cul pour cacher sa figure"(32). Mentionnés régulièrement, les rapports noués avec des danseuses et autres prostituées juives, turques, égyptiennes ou européennes, semblent avoir suscité, au lieu et place de la compassion précédemment citée, et du plaisir et de la volonté recherchés, répugnance et dégoût(33).

Le même terme pourrait être appliqué aux repas pris en commun avec des dignitaires du pays; à l’occasion du grand dîner offert par le général Menou au mufti et à six notables turcs, notre témoin relève combien ces "pauvres diables" sont mal à l’aise sur leurs chaises et avec leurs fourchettes avant d’ajouter: "ils n’ont pas su s’empêcher de fourrer leurs doigts dans les plats et dans les assiettes de leurs voisins"(34); moins d’un mois plus tard, ce fut au tour de l’État major français d’être invité à partager, avec une centaine cheiks, trois cents plats de viande et de riz, sans couverts: «une vingtaine de marmitons crasseux ont fait l’ordonnance du festin et marchaient pieds nus entre les plats et quelquefois dans les plats même. C’est l’excès de la cochonnerie et du dégoût. C’est un charmant peuple que celui-ci et tous les usages sont bien inventés» relève ironiquement l’homme des Lumières raffiné qui constate sans barguigner: "Jusque dans le moindre détail leurs usages sont absolument le contraire des nôtres"(35).

Que les autochtones croient que la vérole, "très commune, et non considérée comme une maladie honteuse", provienne d’un arrêt de la transpiration occasionné par une frayeur(36); que la peste, présente de façon endémique, soit un mal "occasionné par des coups de lance donnés par des anges ou par des démons"(37), une certitude demeure : l’état sanitaire des populations était fort précaire, avec une "quantité prodigieuse" de borgnes et d’aveugles, sans oublier les personnes souffrant d’hydrocèle ou d’éléphantiasis(38). Notre témoin ne manqua pas d’imputer cette situation déplorable aux superstitions et autres préjugés qu’il se plût à rapporter(39), brocardant au passage les lois de Mahomet qui "défendent des choses qui ne peuvent servir qu’à perpétuer l’ignorance"(40), à commencer par la prohibition de l’imprimerie, tout en constatant que "les orgueilleuses bêtes qui habitent ce pays méprisent les Chrétiens européens plus qu’on ne peut dire"(41). Ce fut toutefois avec un certain détachement qu’il fit mention du pèlerinage de La Mecque, suite à un dîner en compagnie du frère du roi du Maroc qui en revenait(42), ainsi que des pratiques rituelles, à commencer par les cinq prières journalières(43), ou encore les fêtes données en "mémoration" de la naissance du prophète(44).

"Misérables et de mauvais goût»"furent aux yeux de Fornier d’Albe les illuminations et autres feux d’artifices qu’il eût l’occasion de voir(45), mais son jugement paraît modéré comparativement à celui qu’il porta sur les danseuses publiques -"c’est l’excès le plus monstrueux du plus cochon libertinage", la "pantomime de la foutrerie"(46)-, les chanteurs exécutant "roulades", "tremblements», "chevrotements", "syncopes", sur des sons "faux" et "discors"(47), et surtout la musique, à preuve l’anecdote suivante: "il y a quelque temps que les Français du Caire ayant voulu lui (il s’agit de Mourad bey) donner un concert, le seul morceau qui lui aie plu ainsi qu’au reste de ses auditeurs, fut le tapage désagréable que font les instruments pour s’accorder". Voilà qui permet d’apprécier, en négatif, les goûts musicaux des Turcs, selon Fornier d’Albe, qui, non sans un brin de contradiction, appréciait qu’ils vinssent écouter "avec plaisir" la musique militaire jouée par les Français(48).

"Nous ne pouvons jamais tuer un grand nombre d’ennemis parce qu’ils ne tiennent pas, qu’on ne peut pas les poursuivre et qu’ils ne nous attaquent que lorsque nous sommes isolés ou par petits partis, dans lequel cas ils assassinent tout ce qui leur tombe sous la main"(49) ; autant la conquête, depuis le débarquement à quatre lieues d’Alexandrie, près de la tour des marabouts, jusqu’à la prise du Caire et la défaite de Mourad bey(50) se déroula dans difficultés majeures, autant la guérilla avec les harcèlements périodiques que menèrent nombre d’autochtones éprouva les forces d’occupation déjà affaiblies par la chaleur, le terrain brûlant et le manque d’eau. Le ralliement des populations musulmanes n’était qu’apparent et la moindre occasion pour mettre à mal les envahisseurs était utilisée ; à la mi-juillet, Saint-Poix, aide de camp du général Menou, et quatre officiers qui remontaient le Nil en sa compagnie furent attaqués par les habitants de plusieurs villages qu’ils eurent toutes les peines du monde à repousser(51) ; à plusieurs reprises les bédouins vinrent razzier des bestiaux aux portes mêmes de Rosette, tuant des sentinelles ou s’emparant de soldats qui s’étaient imprudemment aventurés plus ou moins loin de leur cantonnement(52) ; alors qu’il s’en revenait d’un voyage scientifique dans le delta, Menou fut attaqué par tout un village qui tua vingt-quatre hommes de son escorte(53). A la mi-octobre, les troupes françaises brûlaient des villages dont les populations se sauvaient, en particulier dans les environs de Damiette où les habitants étaient "les plus remuants et les plus féroces"(54), tandis qu’avait été sévèrement réprimée la révolte du Caire au début du mois(55). En même temps que la rumeur d’une expédition en Syrie prenait de l’ampleur, Fornier d’Albe prophétisait : "avec la difficulté des transports, le climat, les pertes de l’armée, le petit nombre des troupes, l’impossibilité d’en recevoir de fraîches, la grandeur du pays, la haine de l’habitant, l’espèce de guerre qui est tout à fait pareille à celle de Vendée, je ne prévois pas une issue heureuse à tout ceci…"(56). Depuis le début août, il est vrai, l’armée d’Égypte était prisonnière du pays.

"Nous voilà dans une position bien pénible; plus de communication à espérer avec la France, plus un vaisseau dans la Méditerranée ni à Toulon; nous voilà dans un pays considérable où nous sommes vus d’un mauvais œil, fort dispersés et sans communication les uns avec les autres, livrés à nous-mêmes, sans retraite et sans argent"(57); ainsi parla Fornier d’Albe en apprenant, le 5 août 1798, la perte de la quasi-totalité de l’escadre française dans la rade d’Aboukir, suite à l’attaque opérée par la flotte anglaise commandée par Nelson. Depuis Rosette, les échos du combat parvinrent à ses oreilles et il put, du sommet d’une tour ayant vue sur la mer, observer la violence du combat, "diaboliquement acharné», avec une mêlée confuse au point qu’il crut longtemps que le sort des armes avait été favorable aux forces françaises(58). Le bilan dressé fut bien sombre(59) et les conséquences redoutables; tenant la mer, les Anglais avaient isolé Alexandrie et le corps expéditionnaire privé de nouvelles suite à l’interception régulière des avisos français par les bâtiments britanniques(60). Si la tentative de débarquement conjoint des Anglais, des Russes et des Turcs, opérée en liaison avec la révolte cairote échoua en octobre, la situation des troupes de Bonaparte s’avérait bien précaire.

Ce d’autant que leur moral, si nous en croyons notre informateur, se dégrada assez rapidement; dès la fin juillet, il relevait un "esprit de découragement et d’indiscipline très marqué» du fait du non paiement de la solde et du manque de vin, de femmes, et de logements(61); au lendemain d’Aboukir, il fait état du "mécontentement épouvantable de l’armée", indisposée à maints égards et dont "les suites pouvaient être bien graves"(62); vers la fin septembre, il note : "Il y a dans l’armée, depuis les généraux jusqu’au soldat un dégoût, un découragement, une tristesse et une humeur contre le général en chef qui augmente chaque jour"(63). Tout le monde, selon ses dires, se sentait dupé par cette expérience et il était fort éloigné de s’exclure du nombre de mécontents: "Quant à moi, ce pays est tel que je me le représentais, les fatigues telles que je m’y attendais; rien ne m’a surpris, mais je croyais pouvoir y (gagner plus d’argent) et pour cela je ne puis pas assez me plaindre de Menou en particulier et de l’organisation des administrateurs en général"(64).

«En tout, l’Égypte fertile n’est autre chose qu’une très petite bordure du fleuve et le pays, par l’obstruction des canaux, le mauvais gouvernement, l’abrutissement des habitants, est devenu peut-être impossible à rendre meilleur; il faudrait une lutte de l’industrie contre la nature et une dépense effroyable pour tenter, même inutilement, de reculer les bornes du pays stérile. Je crois que l’Égypte, au moral comme au physique, est un pays qui tend à la destruction entière si une bonne administration, de la patience, de la ténacité, de l’abondance dans les établissements, de l’économie dans les recettes, peuvent améliorer (sic), je ne pense pas que ce soient les Français qui puissent y réussir"(65); son pessimisme, dont nous avons déjà entrevu quelques aspects, Fornier d’Albe l’étaie aussi sur l’ignorance des habitants(66), l’absence de bois, de fer, de charbon de terre ainsi que sur la dépendance extérieure pour ce qui est des produits manufacturés(67) et la faiblesse de l’outillage et des techniques en général(68). De surcroît, le regard qu’il porte sur le comportement de ses compatriotes ne contribue pas peu à le conforter dans sa façon de voir; "Plus j’y pense et moins je crois que cette colonie puisse prospérer, quand on voit l’ignorance et l’avidité des administrations, l’insouciance et la colère de l’armée, et surtout quand on pense à l’avidité de notre gouvernement toujours affamé, la quantité d’argent qu’il faudrait pour améliorer le pays, comment espérer cette amélioration. Si par impossible on pouvait retirer de l’Égypte actuelle plus qu’il ne faut pour entretenir l’armée et contenter un peu l’avarice des employés, comment espérer que le gouvernement, au lieu d’employer sur les lieux mêmes le surplus de la recette, ne voudra pas au contraire s’emparer de cet argent. La possibilité de la coupe de l’isthme n’est pas encore plus démontrée qu’avant notre départ, et si cela est faisable, comme espéré que cela se fera, quelle dépense énorme. Si le commerce de l’Inde doit continuer à se faire par caravane, il n’y a nul avantage à retirer dans le moment ; par exemple, l’Égypte se fournit par l’Europe en mousselines, épiceries et autres articles de l’Inde qui lui reviennent à meilleur marché par ce moyen que la partie des marchandises qui lui arrivent par des caravanes"(69). Autant dire qu’il ne partagea pas les espérances de celui qui devait poursuivre après sont retour en France et l’assassinat de Kléber, une politique à caractère colonial: le général Menou.

C’est peu dire que ce dernier fut, osons le mot, la tête de Turc de Fornier d’Albe. "Il m’a paru assez risible de voir un général français nommer des Turcs à une place municipale et leur décoration attachée par un chevalier de Malte"(70) écrivait ce dernier, le 18 juillet, non sans préjugé et dédain, après la prestation de serment de trois commandants turcs et du mufti, tous quatre ceints de l’écharpe tricolore(71). Trois mois plus tard, considérant que le gouvernement militaire était le seul convenable à un pays conquis dont le peuple était assujetti à la "servitude la plus complète et la plus élargie", plongé qu’il était dans le "dernier degré de l’ignorance", il ajoutait: "mais ce gouvernement militaire est ridiculement tempéré par les autorités civiles dont je ne vois pas l’utilité". Selon lui, les coptes, placés à la tête des finances dans chaque province administrative sous la surveillance d’un agent français étaient "tous sans exception des fripons" et les jeunes gens chargés de les encadrer, peu expérimentés, peu instruits, et désireux de s’enrichir; quant aux divans provinciaux de sept membres, ils étaient composés d’"ignorants" et faisaient fonction de trompe l’œil, l’essentiel restant dicté par l’autorité militaire, aussi concluait-il : "à quoi cela sert-il donc de faire croire aux habitants qu’ils sont comptés pour quelque chose dans la distribution du pouvoir, à lui (sic) faire naître des idées de gouvernement représentatif et de liberté qu’heureusement ils ne sont pas en état de comprendre et qui serait notre perte si on pouvait leur inculquer (sic). Ils ont de plus assemblé au Caire un rassemblement de députés de toutes les provinces qu’ils appellent Divan général et qui est la farce d’une assemblée nationale. Avec la haine qu’ils ont contre nous, le mépris que malgré notre force ils ne nous cachent pas toujours, et le fanatisme de religion qui nous fait assassiner toutes les fois qu’ils le peuvent, où en serions-nous s’ils connaissaient leur force?"(72). En lisant ces quelques lignes, on comprend aisément qu’il n’ait guère partagé les aspirations du général dont il était, rappelons-le, le chef d’État major.

"C’est un assemblage d’inconséquence, de vanité, d’enthousiasme à froid, de dureté, de faiblesse, d’ignorance, de maladresse, d’avarice, de crainte, etc."(73); portrait acide assurément que celui de Menou brossé par Fornier d’Albe qui ne put à l’évidence masquer l’antipathie qu’il éprouvait à son encontre(74). Par delà les critiques portées contre son désir de nouer de bonnes relations avec les autochtones, le fait qu’il ne payât ses dettes que forcé et contraint peut rendre compte de l’infime estime qu’il lui portait(75), d’autant plus qu’il n’avait rien fait pour faciliter l’avancement de son subordonné auquel il n’attribua aucune gratification. L’essentiel n’est pourtant pas là. Lorsqu’il apprit, sans doute après avoir ouvert une lettre destinée à Fornier d’Albe, que celui-ci lui avait enlevé Émilie Beaujou qui avait été également sa maîtresse, Menou réclama quelques explications au cours d’une entrevue fort tendue(76) à la fin de laquelle l’heureux élu fit part de son intention de demander un congé pour revenir en France. Amoureux transi, ce dont le journal, rédigé à l’intention d’Émilie, témoigne au fil des pages(77), Fornier d’Albe s’est certainement laissé aller à écrire des propos dénués de sympathie pour son supérieur hiérarchique, tant était exacerbée sa passion, empreinte d’un certain romantisme, au point qu’il est difficile de préciser dans quelle mesure elle a influé sur le jugement porté sur l’Égypte et l’expédition du même nom. Une chose est certaine, la tristesse, le spleen, qui l’affectent, l’amenaient à voir le côté sombre des choses et des êtres.

Une fois son congé obtenu de Bonaparte, Gaspard Hilarion revint sur l’aviso "Le Vif" en compagnie du frère de ce dernier, Louis, et de neuf autres passagers. Sortis d’Alexandrie nuitamment le 9 novembre, ils parvirent en France vers la mi mars, notre scribe rejoignant Paris le 23 du même mois de l’année 1799. Tout aussi "miraculeux" qu’à l’aller, le voyage s’effectua sans rencontrer de navires anglais et seule une escale forcée durant presque un mois entier, du 26 novembre au 22 décembre, en rade de Tarente, suite à l’entrée en guerre du royaume de Naples contre le Directoire, retarda son retour. Voyageur éclairé, non exempt de jugements condescendants ou méprisants, Fornier d’Albe compara à plusieurs reprises ses observations in situ à ce qu’il avait appris dans les livres, qu’il s’agisse de Savary, Volney, Buffon ou Bruce, témoignant à bien des égards d’un esprit critique avisé(78). Sans doute aussi se montra-t-il parfois excessif pour les raisons que nous avons indiquées, mais force est de reconnaître que la suite des événements lui donna raison plus d’une fois.

Laissons-lui le dernier mot afin que nos lecteurs puissent, au cas où, se déterminer en connaissance de cause: "Quand on est antiquaire ou naturaliste, on peut voyager en Égypte, mais quand on est un peu voyageur sentimental c’est de dernier pays de la terre à voir. Quand on n’est que militaire, il ne faut pas y faire la guerre, quand on ne cherche que du plaisir il faut la fuir, et quand on y est venu chercher fortune il faut s’en aller"(79).

Robert Chamboredon

Les citations du journal ont été corrigées du point de vue de l’orthographe et de la ponctuation. Pour ce qui est des références, nous avons indiqué les dates auxquelles les propos ont été tenus afin de ne pas surcharger les notes.

1 | Laurens (Henry), L’expédition d’Egypte 1798-1801, A. Colin, Paris, 1989, p. 34-35. Il est fait mention de 13 vaisseaux de guerre, 6 frégates, 1 corvette et 35 bâtiments de tailles diverses avec plus de 300 bâtiments de transport. À la date du 21 mai 1798, Fornier d’Albe fait état de 13 vaisseaux de guerre et 9 frégates constituant la flotte, le convoi se trouvant sous la conduite de 2 vaisseaux dont un servant d’hôpital, de 7 frégates et d’une corvette. Le convoi proprement dit fut formé par l’adjonction de bâtiments à Gênes (232 voiles), Ajaccio, et Civitavecchia (35 voiles).

2 | Gisbert (Rémy), Le général Gaspard Hilarion Fornier d’Albe (1769-1834) Contribution pour l’histoire des élites, Mémoire de maîtrise, Université de Montpellier, 1987…Né le 11 avril 1769, il devint lieutenant de remplacement en septembre 1784, suite à l’achat d’une charge chez les chasseurs à cheval, arme pour laquelle les quatre degrés de noblesse n’étaient pas exigés. Capitaine de remplacement en septembre 1788 au 12e régiment de chasseurs à cheval de Champagne, il devint lieutenant colonel du 18e régiment de dragons dans l’armée des Pyrénées orientales en mai 1792, après avoir servi comme aide de camp du maréchal de Grave ; participant à l’occupation de Nice aux côtés d’Anselme et de Montesquiou puis aux opérations dans le pays basque contre les Espagnols du début 1793, il fut promu adjudant général chef de brigade en juin de la même année. Inquiété sous la Terreur, à l’image de plusieurs membres de sa famille, il devint aide de camp de Menou après sa libération.

3 | Le fonds Fornier de Clausonne, déposé aux Archives départementales du Gard sous la cote J 73, contient deux liasses relatives à l’expédition d’Égypte : la 278 renfermant le journal de Fornier d’Albe, et la 281, renfermant des proclamations, ordres du jour et, la relation de marche des armées françaises sur le Caire. Le journal d’Égypte a été publié par Rémy Gisbert en annexe de son mémoire de maîtrise, pp. 166-346.

4 | Vovelle (Michel), La Révolution 1789-1799, dans Histoire de la France sous la direction de G. Duby, Paris, 1970, p. 343.

5 | Du 2 au 13 juillet et du 3 au 8 novembre; il logea chez l’habitant, dans une maison dont une fenêtre donnait sur le port neuf et depuis laquelle on voyait l’obélisque de Cléopâtre.

6 | 4 juillet 1798.

7 | 8, 10 et 16 juillet 1798 ; à Alexandrie, il ne fit que décrire les bâtiments.

8 | En l’absence de pilote, les bâtiments transportant les troupes éprouvèrent quelques difficultés pour franchir le «bougas», alias la barre à l’entrée du delta, et plusieurs d’échouèrent. À Rosette, Fornier d’Albe résida chez la «citoyenne» Vassi, de Marseille, jusqu’à son départ le 1er novembre.

9 | 14 juillet 1798.

10 | 16 juillet 1798.

11 | Le 19 août 1798. Le mauvais état des bâtiments appartenant à des particuliers est attribué au désir des propriétaires de ne pas subir des avanies ou à celui de ne pas provoquer une réquisition du bey ; notons au passage que Fornier d’Albe fait état de la magnificence du harem, composé de sept à huit appartements, de trois cabinets de bain et de quelques salons, ce qui amène à relativiser la petitesse du lieu…

12 | 18 juillet 1798 : «Excepté les bords du fleuve, et la vue de la campagne du delta, tout ici est affreux, les insectes, la chaleur, l’ennui; les habitants me déplaisent à qui mieux mieux».

13 | 28 juillet 1798.

14 | Visitant la ménagerie du couvent sainte Catherine, il vit des chèvres de haute Égypte (8 juillet) et des brebis et béliers de même origine dans le couvent de Saint Basile (10 juillet).

15 | 23 juillet ; le 11 septembre, il mentionne et décrit longuement une chauve souris capturée, inconnue en France, mais correspondant à celle baptisée «roussette» par l’hôte de Montbard.

16 | Une liste exhaustive des mentions, éparses et nombreuses, serait fastidieuse ; relevons, à la date du 30 septembre, ses observations sur les chameaux et les chevaux des bédouins.

17 | 24 juillet 1798.

18 | 1er août 1798 : "Tallien vient d’arriver ici; outre cela, je viens de voir pour la première fois un caméléon envie…". À propos du même, dont il rappelle qu’il est membre de l’Institut, dans la classe de l’économie politique et de la morale, et à la tête de l’administration des domaines nationaux, Fornier d’Albe écrit, à la date du 7 octobre : "Je suis bien plus convaincu que jamais d’une chose dont je n’ai presque jamais douté. C’est que toutes les réputations sont usurpées, qu’en bien comme en mal il ne faut croire que ce qu’on a vu, et quand on veut conserver quelque respect pour un soi disant grand homme, il ne faut pas l’approcher et se bien garder de voir ses opérations de trop près. Il faut de la perspective à tous les héros, et tous ceux de fraîche date sont si peu de chose". Une façon comme une autre de réconcilier Locke et Plutarque…

19 | 14 juillet 1798.

20 | 7 juillet 1798. La tribu des Hanadas, présentée comme peu guerrière au demeurant, prit la cocarde tricolore et prêta serment de fidélité, proposant de se joindre aux Français et de leur amener, moyennant paiement, 2000 chameaux et autant de chevaux en échange de la restitution des terres dont elle avait été dépossédée par les Mamelouks.

21 | 23 septembre 1798. Prétendant descendre d’Ismaël, fils d’Agar, chassé par son père dans le désert, les razzias auxquelles ils se livraient étaient aux yeux de Fornier d’Albe, la réparation d’une injustice du fait de la frustration éprouvée avec la perte de l’héritage paternel.

22 | 7juillet 1798 : "Deux grenadiers qui ont été pris par eux et qui viennent de rentrer, ont été dépouillés, enculés, et renvoyés ensuite; un d’eux qui a servi au plaisir de huit est à l’hôpital des suites de l’action. En général, c’est l’usage du pays, et surtout des Arabes. Il faut en prendre son parti, et se présenter de bonne grâce, si on est fait prisonnier". O qu’en termes galants…

23 | 16 juillet 1798. "Les hommes se rasent la tête, s’épilent le corps. Ils portent la barbe et la moustache". Seuls les esclaves ou bardaches, n’en portent pas ; ordre avait été donné aux soldats français de porter la moustache…

24 | 25 septembre 1798. À l’occasion de la fête de la République, assez peu de Turcs sont mentionnés parmi les assistants ; il est vrai qu’elle suivait de peu l’exécution du chérif Coraïne et une vingtaine d’autres ordonnées par Bonaparte pour trahison (11 septembre).

25 | 4 octobre 1798.

26 | 9 août 1798.

27 | 23 septembre 1798. Deux jours plus tard, il écrit : "en vérité, ces bonnes gens sont plus qu’aux trois-quarts sauvages".

28 | 11 juillet 1798 : "je n’ai pas vu plus de six femmes turques dans les rues depuis mon arrivées".

29 | Un aspirant de marine arabophone, logé chez un Turc à Aboukir, vit les six femmes du harem ; le mari s’étant aperçu des signes d’intelligence adressés à la plus belle d’entre elles, le poignarda céans (21 juillet 1798). Les porteurs d’eau étaient les seuls hommes ayant le droit de monter jusqu’au second étage des maisons où se trouvaient le harem.

30 | 24 juillet 1798.

31 | 20 août 1798.

32 | 4 octobre 1798.

33 | 11 juillet 1798 : visite à une femme de Trieste "qui passe pour une beauté dans ce pays-ci ; elle a une figure comme un cul, et un cul qui, sans exagération, a trois pieds de diamètre".

28 août 1798: mention d’une visite, la veille, à une prostituée turque n’ayant pas plus de quatorze ans et qui "branle fort maladroitement»; par crainte des maladies vénériennes, sans doute, Fornier d’Albe n’a pas voulu voir "si elle était adroite à un autre jeu".

19 octobre 1798 : relation d’une orgie avec quatre égyptiennes "qui sont bien les plus dégoûtantes créatures que l’on puisse imaginer, tant par leur manière que par leurs figures, que par leur brutale complaisance". Quelques pièces à verser au dossier de l’interculturalité, entre autres…

34 | 30 juillet 1798.

35 | 20 août 1798.

36 | 27 juillet 1798 ; conséquemment, une forte transpiration permettait la guérison…

37 | 1er octobre 1798 ; d’où l’expression "untel est frappé"; le 12 juillet, un soldat en fut victime et trois habitants d’une maison visitée par Fornier d’Albe le 18 août étaient passé de vie à trépas pour la même raison un mois plus tôt (19 août).

38 | Revêtant l’aspect d’une tumeur, l’hydrocèle affecte les testicules du malade ; causé par un œdème des téguments, l’éléphantiasis se manifeste par l’augmentation volumineuse d’un membre du corps, ici, les jambes.

39 | 31 juillet : "L’opinion générale est que Bonaparte est sorcier, et qu’il y en a beaucoup d’autres dans l’armée ; tous ceux qui portent des lunettes ont cette réputation".

40 | 2 septembre 1798.

41 | 1er août 1798.

42 | 17 septembre 1798.

43 | 1er octobre 1798. Après avoir rapporté qu’un Turc qui commet un crime n’a pas de moyens expiatoires pour la vie à venir, il ajoute : "mais quelque crime qu’il fasse, il ne manque jamais à ses ablutions, à ses cinq prières journalières en se tournant du côté de La Mecque".

44 | 27 août 1798.

45 | 26 septembre 1798.

46 | 28 septembre 1798 ; les gazilles, danseuses venant de Metubis, un bourg en amont de Rosette, simulèrent un coït entre deux femmes lors d’une danse exécutée devant lui.

47 | 30 août 1798.

48 | 31 août 1798.

49 | 17 octobre 1798.

50 | 25 septembre 1798 ; Desaix a battu Mourad bey en haute Egypte.

51 | 18 juillet 1798.

52 | 27 juillet 1798 ; la veille, dix matelots partis laver leur linge furent capturés et victimes de nombreux "raffinements de cruauté et d’atrocité, avant de finir rôtis". À la mi-août, six cents marins qui avaient réussi à s’échapper lors du désastre d’Aboukir, furent assassinés par les Arabes.

53 | 20 septembre 1798.

54 | 17 octobre 1798.

55 | 26 octobre 1798. Les aveugles auraient été à l’origine du soulèvement et Fornier d’Albe d’écrire : "les 20000 aveugles qui sont au Caire sont le faubourg Saint Antoine de cette grande ville". Plus de trois cents Français trouvèrent la mort.

56 | 14 octobre 1798 ; à la date du 8 juillet, il notait : "il n’y a pas moyen de s’écarter un instant sans courir le risque de la mort ou de l’enfilade. Ces diables d’Arabes sont partout".

57 | 5 août 1798.

58 | 4 août 1798 ; "nous distinguons 28 vaisseaux, par conséquent l’escadre des deux nations entièrement pêle-mêle ensemble, ils paraissent tous échoués ou coulés ou désemparés ou rasés et tous près les uns des autres. Cela présente une image horrible de destruction"; "rien n’est encore certain mais tout semble présager une victoire même éclatante".

59 | 13 août 1798.

60 | À la mi-octobre, sur 17 avisos venus de France, 2 parviennent à échapper aux Anglais dont un, obligé de se jeter sur la côte à deux lieues d’Alexandrie fut pillé par les Arabes et son équipage égorgé.

61 | 30 juillet 1798.

62 | 6 août 1798.

63 | 27 septembre 1798.

64 | 6 septembre 1798.

65 | 4 octobre 1798.

66 | Idem ; "Ils ne connaissent ni l’art de la culture ni de tailler les arbres. Enfin, il manque ici absolument tout ce que la nature ne donne pas toute seule".

67 | 1er octobre 1798.

68 | 7 octobre 1798: "Ces animaux-ci ne sont pas maladroits de leurs mains, au contraire, ils se servent de leurs mains et même de leurs pieds avec adresse, mais leur ignorance sur les procédés, le petit nombre de leurs outils et l’imperfection de ces outils est à son comble et ne leur permet pas de rien faire de bien".

69 | 7 octobre 1798.

70 | Laurens (H.), op. cit. chapitre VIII, pp. 277-324

71 | 18 juillet 1798.

72 | 14 octobre 1798.

73 | 18 octobre 1798.

74 | À la date du 30 août, il est qualifié de "têtu, dur, ingrat, sans prévoyance, faible, irrésolu, méfiant, orgueilleux, sans caractère, et par-dessus tout menteur"; on voit que le etc. ne manquait pas de consistance…

75 | Avant de revenir en France, Fornier d’Albe l’obligea à le payer en lui mettant, selon ses propres termes "l’épée dans les reins" (22 octobre 1798).

76 | 24 juillet 1798.

77 | Fornier d’Albe avait emporté avec lui un portrait de sa maîtresse et des cheveux amoureusement rangés dans une tabatière offerte par Émilie ; les deux amants étaient convenus d’avoir à distance, une fois par semaine, à jour et heure fixes, un rendez-vous amoureux ; en fait, l’officier se laissa aller, la nuit venue, à multiplier les "rendez-vous", déplorant, si nous l’en croyons, de faire des "sottises" plus qu’il n’aurait fallu. Nous ignorons si sa surdité augmenta, suite à cette campagne…

78 | 24 juillet 1798 : "Jusqu’ici, le n’ai reconnu la vérité que dans le voyage de Volney qui a l’air dicté par la mauvaise humeur ; quant à Savary, c’est le plus insigne menteur possible ; tous les riants tableaux ne sont que dans sa tête. L’histoire qu’il nous transmet de cette belle femme de Rosette qui devient amoureuse d’un Européen, qui trompa pour lui tous les dangers est non seulement impossible par tout ce que l’on voit sur la manière dont les femmes sont gardées, mais n’a jamais existé à ce que m’a assuré ma Marseillaise chez qui je loge, et qui habite Rosette depuis trente ans".

Nicolas Savary (1730-1788), voyagea en Égypte et en Grèce et publia deux ouvrages sur ces pays dont les "Lettres d’Égypte" -3 vol. in 8o- qui parurent en 1788-1789.

Constantin François de Chasseboeuf, comte de Volney (1757-1820), parcourut l’Égypte et la Syrie dont il rapporta les "Voyages en Égypte et en Syrie" édités en 1787.

James Bruce (1730-1791) est un géographe écossais qui était parti à la recherche des sources du Nil.

79 | 17 octobre 1798.