Avant de devenir le gendre de Philippe Coste précité en épousant sa fille, Mireille, et de faire une brillante carrière dans le Corps commercial et dans la banque, Guy, en voulant en 1943, gagner l’Espagne, est arrêté par les Allemands. Il est déporté à Buchenwald. Libéré en mai 1945, il rédige le document suivant : «Témoignage de déportation ».
photo de Guy
11.1 La prise de décision
Guy Raoul-Duval faisait partie des Français qui refusaient l'inacceptable. Il s'était forgé une opinion à partir de ce qu'il voyait et refusait d'envisager d'apporter un quelconque soutien à un régime détesté. S'attendant à être prochainement enrôlé au service du travail obligatoire (STO), il s'était préparé à interrompre ses études, à quitter son pays comme tant d'autres avant lui ; il guettait l'occasion qui lui permettrait de jouer un rôle dans la lutte antinazie et de rendre service à son pays.
L'occasion se présenta au printemps 1943. Un de ses proches cousins avait appris l'existence d'une filière pour passer en Espagne, il en parla à Guy, qui en parla également à Philippe. Leur décision à tous trois fut vite prise. En moins de huit jours, tout était arrêté (voir lettre de décision à ses parents). Afin de limiter les risques ils décidèrent de se séparer, d'abord le cousin, seul, puis deux jours plus tard Guy et Philippe.
Le cousin se fit prendre, il réussit à se faire libérer mais ne put prévenir ses camarades.
La lettre de décision
Paris, 19 juin 1943
Mon cher papa,
J'ai passé mes dernières épreuves orales hier et je suis donc libéré de tout souci du côté de mes examens. Je n'ai pas encore mes résultats mais je ne doute pas qu'ils soient favorables car je savais bien les trois questions qui m'ont été posées.
Mais ce que je veux dire aujourd'hui c'est que vous serez sans nouvelles de moi pendant longtemps peut-être. J'ai pris en effet la décision de partir. Ce sera dur pour nous tous mais ma décision est prise et je ne reviendrai pas sur elle.D'ailleurs quand cette lettre te parviendra je serai probablement déjà loin. Je te quitte et je vous embrasse comme je vous aime.
Guy
11.2 L'arrestation
Guy prit le train avec Philippe en direction de Perpignan. Ils avaient rendez-vous au pont de Bruhat, à la frontière espagnole.
Les Allemands, très vigilants, arrêtaient à bord des trains tous les jeunes gens qu'ils trouvaient afin de les interroger sur les raisons de leur déplacement.
Guy et Philippe furent pris. Guy fut envoyé le 30 juin 1943 à Bordeaux, au quartier allemand du Fort-du-Hâ.
Il fut ensuite transféré à Compiègne au Frontstalag 122.(voir lettre de Guy du 05septembre 1943 et du 16septembre 1943)
De là il partit en septembre 1943 pour le camp de Buchenwald en passant par Weimar.( voir lettre du 17octobre 1943)
La lettre pour Bordeaux
La lettre pour Compiègne
La lettre de Guy du 5 septembre 1943 et du 16 septembre 1943
La lettre du 17octobre 1943
17 octobre 1943
Ma chère maman
Je suis bien portant dans un pays où l'air est rude et sain. Tu peux m'écrire une lettre en allemand par mois. J'aimerais avoir des souliers très chauds et des sous-vêtements, des bas et un pull-over - mais en plusieurs expéditions - tu peux m'en envoyer autant que tu veux. J'aimerais du sucre, du beurre, du fromage, des biscuits, de la confiture, du porc, mais rien à cuire - si tu peux payer la douane, fais-le. J'aimerais aussi des cigarettes. J'espère que vous êtes tous bien portants, et je vous remercie beaucoup et je vous embrasse comme je vous aime.
Guy
NB Envoie moi une brosse à dents et des gants de toilette.
11.3 Buchenwald - l'arrivée
Arrivée à Buchenwald- Septembre 1943.
Nous venons de Weimar en camions, torse nu, pieds nus. Mais on respire à pleins poumons. Après le voyage, l’eau de la gare et l’air vif du soir opèrent comme une résurrection. Place d’appel qui nous paraît immense. Rousseau nous dit «il doit falloir de sacrées corvées pour balayer cette cour». Avec les projecteurs le décor est théâtral. Nous ne comprenons pas. En allant vers les douches nous passons devant le four crématoire, sans réaliser exactement pourquoi il est si grand. Dans la demi obscurité je prends un Lagershutz pour un chasseur alpin et m’en intrigue.
Nous arrivons à la Kammer, mais avant d’entrer attendons longuement car nous sommes près de 1000. Je retrouve le groupe de Walter et de ses camarades. On rigole. Peu ont compris par l’enfer du wagon et les mauvais traitements subis au cours du voyage ce que serait notre captivité. On est encore à la joie animale de respirer librement à pleins poumons. On entre. Tout d’abord on nous dépouille de nos objets de valeur avec une apparente ‘’légalité’’. Ils sont mis dans de petits sacs en papier à notre matricule.
Montre-bracelet donnée à Guy pour sa première communion. Il la portait lors de son arrestation en juin 1943. Elle lui fut confisquée puis renvoyée de Buchenwald en 1945.
Puis nous sommes tondus, des pieds à la tête, à la tondeuse électrique. Nous rions encore. Ensuite c’est la douche. L’impression est presque bonne - puis l’habillage: nous rigolons franchement en nous voyant en guenilles et en sabots - enfin les différents interrogatoires d’identité, profession etc... Avec tout cela la nuit se passe et nous sortons à peine vêtus pour arriver à un block de quarantaine où nous dormirons à peine une heure jusqu’à l’appel du matin - devant le block. Après l’appel on touche la nourriture du jour. Mais personne n’a faim. On nous propose les ‘’boules’’ de Compiègne qui n’ont sans doute pas intéressé ceux qui ont pillé nos bagages, mais je ne me dérange même pas pour en chercher une. Je n’ai pas pu finir ma soupe, pourtant fort mangeable. A fortiori ne pourrai-je pas mâcher du pain. Je n’ai pas encore perdu complètement l’obsession de boire. Je mange avec un tout petit peu de pain mon pâté et ma margarine.
Le grand Reich et les principaux camps d'extermination
11.3.1 Le petit camp
Le petit camp ( block 63 )
Nous changeons de block vers midi. Le chef de block - une grosse bonne brute - nous accueille au seuil du block par un petit discours : Menaces entrecoupées de paroles de bienvenu : Avant tout tenez vous tranquilles. Heureusement à l’intérieur du block le ‘’Père Georges’’ un prêtre lorrain du convoi 20 000 qui a su mettre notre gros marin détraqué par 10 ans de ‘’ Konslager ‘’dans sa poche nous reçoit et nous dit en substance: ‘’Ici c’est le bagne. Il s’agit de s’en tirer avec sa peau mais il ne faut pas dramatiser’’. Puis après l’appel du soir, qui se passe dedans, il nous fait tourner vers l’Ouest, vers la France et, découverts, nous observons une minute de silence. Chaque soir nous referons ce rite. On aimerait embrasser cet homme qui parle ce langage si français, si courageux.
Pendant 15 jours nous allons être tranquilles sans travailler. Programme simple. Il fait déjà si froid et si humide que nous resterons toute la journée sous les couvertures sauf une heure pendant laquelle les ‘’Stubendienst’’, chargés de la vie matérielle du block, nettoient à grande eau. Nous sortirons quelques après-midi lorsqu’il y aura un peu de soleil ; puis nous irons dans le camp pour nous faire photographier, pour y subir un appel nominal de tous les hommes de notre convoi, car il est arrivé un homme en trop à Buchenwald. Un type était porté sur la liste des partants, à Compiègne et non sur la liste de ceux qui devaient arriver à Buchenwald, remise par les SS aux bureaux du camp. Cet appel dura 4 heures sur la place, d’abord sous un vent glacial, puis sous une pluie torrentielle que nous subîmes pendant 1 heure 1/2. Quand nous rentrâmes au block il ne pleuvait plus mais nous étions trempés jusqu’aux os et complètement gelés. Au moins avions-nous constaté par nous-mêmes qu’il n’était tenu aucun compte dans ces camps d’Allemagne de la santé et de la vie humaine. Buchenwald n’était pas un camp où les prisonniers étaient aussitôt exterminés dans une chambre à gaz ou de toute autre manière mais ceux qui nous gardaient avaient fermement confiance que pour la plupart nous ne résisterions pas à quelques mois de ce régime, confirmés dans cet espoir par l’exemple des innombrables prisonniers qui nous y avaient précédé.
Nous dormions beaucoup, engourdis comme nous l’étions par le froid, mais nous ne pouvions pas dormir tout le temps. Nous ne perdions pas beaucoup de temps à manger car nous devions nous contenter le matin avant l’appel du matin d’un morceau de pain très noir de 500 ou 700 g suivant les jours mais en général de 500, très dense donc très petit et très indigeste (cf. les nombreux ‘’gaz’’ qu’il occasionnait) avec un bâton de margarine de 20 g et un morceau de saucisson ou de pâté ou de fromage de tête, ou encore une cuiller d’affreux fromage blanc ou de détestable confiture synthétique dans laquelle il était impossible de reconnaître jamais aucun fruit. Vers midi nous mangions un litre de soupe, en général bien faite et assez bonne au goût - il est vrai que nous avions faim - mais plus ou moins nourrissante, à moins que ce ne soit un demi litre de pommes de terre bouillies avec un demi litre de choux, blancs ou rouges, assez liquide. Et c’est tout jusqu’au lendemain matin.
Pendant la journée nous voyons des camarades arrivés avant nous à Buchenwald qui nous mirent au courant de ce qu’était le camp, les kommandos locaux et les ‘’transports’’. J’eus pour ma part le bonheur de retrouver Philippe. Notre troisième camarade de popote à Compiègne, Jean Ardoin, Centralien, fils du directeur des CDF d’Afrique du Nord, qui devait mourir à Dora en mars 1945, avait eu la chance de trouver caché dans sa défroque un très gros billet d’argent polonais. Celui-ci échangé clandestinement à Weimar fut converti en 40 Marks dont Philippe et Ardoin m’apportèrent ma quote-part.
Précieux commencement qui me permit de ne pas vendre de margarine pour me procurer l’argent nécessaire à l’achat des cigarettes de la Kantine, d’une carte postale, et même d’acheter un peu de choucroute, de salade de pomme de terre que la Kantine alors mettait en vente de temps à autre - et aussi d’aider quelques camarades dans l’embarras.
Un des incidents qui me frappèrent le plus dans cette période de quarantaine fut la ‘’reconnaissance des pull-over’’. Certains des pull-over qui avaient été pris sur nous au cours du voyage - ou dans nos bagages à l’arrivée nous furent restitués et une exposition organisée (pull classés par couleur) devant laquelle tous les prisonniers du convoi défilèrent pour essayer de reconnaître leur bien. Naturellement les plus beaux pulls avaient disparu et beaucoup revinrent ‘’bredouille’’, moi en particulier. Extraordinaire fut la répercussion de ces vols sur le moral de ceux qui n’avaient retrouvé leurs lainages. Si grande était la crainte que nous inspirait l’hiver allemand - beaucoup d’entre nous étaient destinés à le passer dehors - que la perte de leurs chandails fut aux yeux de beaucoup comme un arrêt de mort. Pour ma part je fus dépanné par Walter qui, ayant retrouvé 2 pulls, m’en céda généreusement un. Noir, beaucoup trop court pour moi, je le portais néanmoins avec délices et devais le retrouver un an et demi après à Dora, pendant l’hiver 45, ce pull ayant échappé, comme par miracle, à toutes les désinfections.
Mais le séjour de quarantaine dura peu. Exactement 15 jours après notre arrivée nous passâmes dans le grand camp où nous devions passer une vie plus normale, parce qu’occupés et de ce fait moins sujets au cafard et à l’inquiétude, et prendre la mesure de ce qu’était cette ville immense de
20 000 détenus ainsi que des chances que nous avions de nous en sortir.
11.3.2 Le grand camp
Le grand camp - (Block 48 )
Notre passage dans le grand camp dont nous n’étions séparés, il est vrai, que par une clôture de barbelés assez facilement franchissable, s’opéra tranquillement. Une fois entrés dans le camp nous apprîmes à le connaître.
Le 1er octobre 1943 avec un groupe de camarades dont faisait partie Walter j’arrivais au Block 48. Dès le lendemain matin au petit jour nous montions sur la place d’appel pour assister à l’appel du matin. La place d’appel était immense et constamment balayée par le vent car Buchenwald fondé en 1937 avait été construit par les premiers prisonniers à un emplacement gagné aux dépens de la forêt qui entourait le camp de tous côtés, au sommet d’un plateau toujours éventé et toujours brouillardeux, orienté plein Nord. Les appels, le matin et le soir, étaient, nous allions bientôt nous en apercevoir, une des plaies quotidiennes de notre vie. Le matin avant le jour, le soir, la nuit tombée, nous montions par blocks, en rang de 10, jusque sur la place, aux accents de la clique du camp. Nous étions ensuite comptés. Même les morts montaient à l’appel, pas ceux de l’hôpital car les blocks-Revier en étaient dispensés. Mais ceux qui étaient morts la nuit, dans les blocks, étaient montés sur des bancs à la place d’appel. L’appel du matin n’était jamais très long car il fallait partir pour le travail, mais l’appel du soir, après le travail, se prolongeait longtemps, au moins une heure, parfois deux ou trois. Je me souviens d’un certain appel du soir du 11 novembre qui dura 3 heures et pendant lequel, vêtu d’une simple petite veste sur ma chemise, je dus subir les rafales d’une neige glacée qui fondait aussitôt. Je me souviens aussi de l’appel du 1er janvier, qui, commencé à 1 heure ½ de l’après-midi (car ce jour-là exceptionnellement nous n’avions travaillé qu’une demi journée) dura jusqu’à 5 heures de l’après-midi. Aussi était-ce avec un véritable soulagement que nous entendions le ‘’Fertig’’ suivi de l’ordre de nous mettre au garde à vous et de nous découvrir, donné par radio, qui marquait la fin de l’appel.
A la suite de l’appel du matin du 1er octobre je fus expédié un peu au hasard dans un des 4 ou 5 Kommandos, tous de travail extérieur, entre lesquels étaient répartis les nouveaux arrivés. C’est ainsi que j’échouais à l’ ‘’Entwasserung’’, c-à-d au Kommando chargé de poser les canalisations, donc de terrassement. Nous sortîmes du camp, par Kommandos, au pas, toujours au son de la musique, et fûmes répartis entre les différents chantiers. Le travail de terrassier est un travail pénible s’il est effectif - nous nous en aperçûmes certains jours - mais ,nous étions beaucoup trop nombreux pour le travail qu’il y avait à faire et il n’y avait que quelques chantiers pressés, rapidement repérés, où il fallait travailler. Après des débuts un peu craintifs nous comprîmes très vite qu’il suffisait de faire très attention à l’approche du Kapo ou des SS du contrôle et que l’on pouvait prendre tout son temps pour causer, rigoler, voire commercer (le troc des cigarettes était fructueux pour les non fumeurs) et même se balader. L’intérêt du travail - même dehors - était qu’il nous occupait et faisait passer le temps - interminable - un peu plus vite qu’en quarantaine.
La vie dans le camp nous permit de réaliser comment une poignée de SS arrivaient à tenir dans une obéissance absolue - infiniment plus rigoureuse que celle à laquelle était astreint l’esclave de l’Antiquité - des milliers de prisonniers.
Les SS tiraient d’abord leur force du cosmopolitisme du camp qui empêchait toute solidarité entre les prisonniers. Buchenwald était en effet une véritable Babel où se retrouvaient des représentants de tous les pays d’Europe, qui avaient résisté ou déplu à Hitler. Les Russes, soldats ou civils, étaient en majorité mais il y avait aussi de fortes minorités françaises, polonaises, tchèques, - ainsi que des Belges, des Hollandais, des Norvégiens, des Espagnols, des Italiens, des Yougoslaves, des Roumains et des Grecs - et naturellement des Allemands, des Juifs et des Tziganes. Les rapports entre ces différentes nationalités étaient plus ou moins, mais jamais très cordiaux, souvent franchement mauvais.
Le jugement que nous, Français, portions sur les autres peuples était souvent faussé par des préjugés d’ordre politique. Le Français détestait - à juste titre - les Polonais qui nous en voulaient incroyablement de notre défaite, sans nous savoir nullement gré de nous être mis en guerre pour eux, et ne manquaient aucun tour de vache à nous jouer. Quant aux Russes, ils passaient pour de bons types, un peu primitifs certes et soigneusement tenus à l’écart dans des blocks spéciaux, mais exemples merveilleux, qu’il fallait chérir, des progrès accomplis grâce aux réformes d’un régime admirable. Pour ma part je devais être en contact encore plus étroit avec les Russes à Dora et mon scepticisme à l’égard de leurs prétendues qualités allait s’affirmer à mesure que je les connus davantage.
Avec les Belges et les Hollandais, bien que ces derniers fussent très égoïstes, nos rapports étaient convenables. Avec les Tchèques qui constituent le seul peuple slave vraiment évolué, civilisé et intelligent, encore que les Yougoslaves, plus frustres, ne soient pas mauvais, nos relations étaient assez bonnes. Mais avec tous les étrangers quels qu’ils soient il était impossible de s’entendre vraiment et, a fortiori, de s’entraider car dans une vie où chacun souffre et lutte contre la mort il se crée un égoïsme farouche qui rend très difficile toute solidarité même entre compatriotes.
Quant aux prisonniers allemands il nous était impossible, sauf cas particuliers, de nous appuyer sur eux car ils étaient au moins autant que les SS les maîtres du camp. L’autre secret de la domination absolue des SS sur le camp résidait dans le fait que toute l’organisation intérieure du camp était abandonnée aux prisonniers eux-mêmes, ou plutôt à certains prisonniers soigneusement choisis, quelques uns Polonais, la plupart Allemands. C’était eux qui assuraient la police intérieure du camp comme ‘’Lagershutz’’, la direction des bâtiments et la répartition de la nourriture comme ‘’Blockältester’’ et ‘’Stubendienst’’, la surveillance du travail comme Kapo(s) et Vorarbeiter(s), la fouille et la remise des colis, la confection de la nourriture et des vêtements, le soin des malades.
Au sein des prisonniers allemands qui avaient un quasi monopole des postes de commande et dont l’un d’eux régnait sur le camp à titre de ‘’Lagerältester 1 ‘’, grand personnage à Buchenwald et même à Dora, il y avait plusieurs sortes d’hommes, condamnés, pour des motifs différents à purger une peine de travaux forcés dans les camps de concentration, les uns, prisonniers politiques, souvent internés depuis l’avènement de Hitler en 1933, rares survivants d’une persécution systématique, communistes, socialistes ou démocrates, portaient un écusson triangulaire rouge sans lettre (les lettres indiquaient la nationalité des étrangers: R, P, N, B, I, T, S, J, F ). C’était en général et sauf exception des types aigris par une inhumaine détention, maniaques, souvent presque fous, nous détestant presque toujours, nous Français, mais relativement honnêtes, moyennement brutaux et assez fiers dans leurs rapports avec les SS.
Les saboteurs ou ‘’asociaux’’ portaient l’ ''écusson noir''. La plupart étaient là pour des délits insignifiants, souvent peu sympathiques.
Les ‘’Bibel Forster’’ ou chercheurs de la Bible étaient des malheureux, fidèles d’une secte qui affirmait d’après Daniel et l’Apocalypse que la fin des temps commençait le 2 août 1914 et que nous assistions au déclenchement des catastrophes apocalyptiques, au seuil de la grande bataille d’Armaggedon. Ils se sentaient parfaitement à leur aise dans l’atmosphère sinistre des camps de concentration qui les entretenaient dans leurs idées eschatologiques et vivaient en quelque sorte dans le Royaume hors du temps et de l’espace. La foi avait fait de ces Allemands des hommes doux et bons, incapables de gueuler, longtemps méprisés de leurs compatriotes, mais qui avaient fini par s’imposer à force de courage et de ténacité. L’un d’eux Karl Braucheler me prit en affection et me donna régulièrement du pain, ainsi qu’un pull-over et un petit lexique jusqu’à ce que j’aie reçu des colis. Il était, Braucheler, un beau type de Rhénan, de Ludwigshaven ; d’abord ingénieur, il s’était transformé en paysan pour vivre plus conformément à sa foi. Le pauvre avait été consterné un jour par trois terribles nouvelles parvenues dans une même lettre : son fils aîné, jusque là à la ferme, comme cultivateur, était incorporé dans la Wehrmacht. Son 2ème fils était appelé à l’Arbeitfront. Sa petite fille venait d’être reçue dans l’Église Luthérienne. Ces bons violets étaient d’ailleurs très utopistes, comme tout objecteur de conscience. Ordonnances d’un SS, ils lui entretenaient soigneusement son uniforme mais auraient préféré être tués sur place plutôt que d’astiquer son revolver. Pour rien au monde ils n’auraient vu monter une V2 ou même simplement la pousser le long de la voie de montage, mais ils travaillaient sans remords et avec une grande conscience à la fabrication de pièces que nous utilisions dans notre Kommando du RI/T pour le montage de cette torpille. Mais c’était de véritables illuminés, qui professaient les idées les plus stupides sur l’Église, une ‘’putain ‘’ (sic) catholique ou protestante, sur le Pape, vivant Antéchrist, que Walter et moi, bons parpaillots étions obligés de défendre - tant ils noircissaient - sur le Tabac - le commerce, le pouvoir politique, représentés systématiquement comme des tentations de Satan. Leur zèle apostolique nous convainquait peu - et Walter finit par le leur dire, ce qui les attrista beaucoup. Ces braves gens portaient un écusson violet, très épiscopal.
D’autres avaient l’écusson rose, c’étaient les auteurs de crimes sexuels, viols et surtout homosexualité. Ces ‘’mordus’’ de la ‘’pédale’’ étaient brutaux ou extrêmement affables, selon le rôle qu’ils jouaient dans leurs étranges accouplements. Très méprisés des autres, je ne sais trop pourquoi, car j’ai vu peu d’Allemands prisonniers, sauf les ‘’violets’’ et quelques ‘’rouges’’, qui ne fussent pas pédérastes. SS et civils ne s’en privaient d’ailleurs pas mais se cachaient.
Enfin la catégorie la plus exécrable était celle des hommes à écusson ‘’vert’’, les ‘’droit commun’’. On les distinguait en ‘’S’’ Verts - prisonniers qui purgeaient leur peine et portaient un S sur leur écusson - en verts simples qui avaient achevé leur peine mais qui n’étaient pas relâchés car l’administration pénitentiaire allemande ne libérait personne en temps de guerre (sauf cas rares, de prisonniers politiques ou de saboteurs libérés pour être immédiatement incorporés dans la Wehrmacht, en crise d’effectifs, après parfois 10 ans de camp de concentration. Ils faisaient alors des adieux poignants à leurs vieux compagnons, et allaient tristement vers la mort pour un homme qui avait brisé leur vie).
Pour revenir aux verts, ils étaient presque toujours d’une extrême brutalité et d’une cynique malhonnêteté. Ils se déchaînaient à loisir, quand ils le pouvaient, sur nos personnes et nos colis. A Buchenwald les rouges, maîtres du camp depuis quelques années, les parquaient dans 2 blocks spéciaux et dans les plus mauvais Kommandos constamment sous l’oeil des SS. Mais à Dora ils étaient les maîtres absolus du camp et avaient un droit de vie et de mort sur nous. Ces types qui devaient tous leurs avantages et toute leur sécurité à la faveur des SS, et se souvenant de la vie infernale qu’ils avaient menée dans les camps avant l’arrivée des étrangers faisaient tout pour mériter cette faveur et nous gouvernaient d’une main de fer. Quelquefois même les SS nous mirent à l’abri de certaines de leurs exactions. Ils étaient alors cassés et versés dans un Kommando de punition, mais 2 ou 3 mois après revenaient toujours à un poste de commande, si grandes étaient leur solidarité et la confiance mise en eux par nos gardiens. Cette collaboration se traduisit de manière éclatante lors de l’évacuation de Dora. Les verts furent dotés de vêtements civils, pourvus du brassard blanc des hommes du Volksturm et armés par les SS qui, désireux de s’enfuir, se reposèrent presque entièrement sur eux pour la garde des prisonniers.
Diviser pour régner, telle était en somme la politique des SS dans les camps de concentration. Cependant Buchenwald n’était pas des plus durs parmi ceux-ci. J’essaierai de montrer ses avantages et ce qu’il avait de pénible en racontant ma vie au Block 40 et aux ‘’Wohnen Baracke’’.
11.3.3 Les Wohnen Baracke
Le Block 40 et les Wohnen Baracke
Le Block 40
La vie que je menais pendant plus de 2 mois au Block 40 et sur le chantier des ‘’Wohnen Baracke’’ (Bâtiments d’habitation) est assez représentative des conditions d’existence à Buchenwald à la fin de l’année 1943.
Du Block 48 où nous avions fait nos premières armes dans le camp sous l’égide d’un chef de block insignifiant, bien qu’assez francophobe, et d’un odieux Stubendienst, Hugo, qui, ayant servi à la Légion Étrangère, parlait un mauvais français dont il profitait pour nous accabler de toutes sortes d’humiliations, nous ne tardâmes pas, Walter, quelques camarades et moi, à passer au Block 40.
Le Block 40 était seul enregistré au secrétariat comme un block de ‘’politiques’’ sans spécification de nationalité. De fait, il y avait peu de types, parmi ceux qui l’habitaient, dont les motifs d’arrestation étaient douteux et autres que politiques. Seuls certains Français avaient réussi à camoufler assez habilement la raison de leur déportation. Ils étaient d’ailleurs assez peu nombreux dans ce cas.
Dans ce block se trouvaient quelques uns des plus éminents prisonniers politiques allemands, qui détenaient de très hautes fonctions, dont le signe extérieur étaient leurs cheveux qu’ils avaient droit, par autorisation écrite, de porter longs : Le Kapo de l’Arbeit Statistik (Bureau du Travail) y était affecté, bien qu’il couchât dans son bureau. Le Kapo et plusieurs employés de la Kammer (Magasin des vêtements). Le Kapo Willy était un homme très fin, d’une figure artiste et d’une élégance sobre, parlant parfaitement anglais car il avait habité aux États-Unis. Sa physionomie emprunte de douceur et de tristesse était extrêmement attachante. Il était un des chefs du Parti Communiste Allemand. Il y avait aussi au Block 40 le Kapo Elektriker, chef du Kommando qui travaillait à l’installation et à l’entretien de l’électricité dans le camp.
Le Kapo de la Photo, déjà grisonnant, type de l’Allemand romantique, très aimé du Français qui travaillait avec lui, autre grand communiste allemand. Le Kapo du garage SS - Le Kapo du bureau du Materialannahme (bureau d’enregistrement du matériel pénétrant dans le camp, composé de SS et de prisonniers) très paternel pour les jeunes Russes du block auxquels il distribuait une large part de ses colis. Fritz - type du gros et petit Allemand, bourgeois instruit, social-démocrate, qui parlait bien Français, interprète bienveillant quand on lui témoignait une considération à laquelle il était très sensible. Il y avait en outre d’innombrables Vorarbeiter et autres notabilités secondaires. Sur le block régnait assez paternellement un gros ours, Emil, très honnête quant aux colis. Nous, étrangers, nous bénéficiions de la grande liberté qu’il ne pouvait pas manquer de laisser à ses camarades de combat dont beaucoup étaient des personnages supérieurs à lui dans le camp.
Ces derniers, souvent prisonniers depuis 10 ans, appliquaient des règles extrêmement strictes pour rendre plus supportable l’odieuse promiscuité à laquelle ils étaient contraints depuis si longtemps.
Il fallait se laver tous les matins torse nu à grande eau, froide bien entendu, dans les lavabos du block, glaciaux. Lorsque le sol était un peu boueux, il fallait nettoyer soigneusement ses souliers ou ses sabots. Il était interdit de fumer dans le réfectoire, de faire le moindre bruit dans le dortoir. Aussi voyait-on d’importants personnages discuter gravement et fumer en toute tranquillité assis sur les sièges des cabinets. En outre il était de bon ton et presque obligatoire de ne pas choisir son morceau de pain, mais de prendre le premier venu (les morceaux étaient préalablement coupés par le Stubendienst) - de faire profiter des colis qu’on recevait (ceci s’appliquait surtout aux Français et aux Tchèques, gros bénéficiaires) les membres de sa table : Walter et moi, sacrifiions à cet effet les cigarettes - sans aucune difficulté - le chocolat, avec un peu plus de peine.
Ces règles étaient souvent dures, mais salutaires. Nous bénéficiions en outre dans ce block de gros avantages : Propreté et tranquillité très supérieures à celles qu’on trouvait ailleurs - Plus de soupe que dans les autres blocks car la cuisine soignait le 40 - meilleures répartitions de la Kantine - Esprit de solidarité de certains Allemands et des Tchèques à l’égard des Français (Ils nous donnaient de la soupe et du pain, voire des pommes et de la brioche avant que nos colis n’arrivent) - Davantage de couvertures, de meilleurs vêtements - Tranquillité absolue à l’égard des colis remis intacts et pouvant être laissés sans crainte de vols dans le casier qui était affecté à chacun de nous. Enfin il était rare, étant au 40, de rester longtemps dans un sale Kommando : un Kapo tôt ou tard vous planquait ; encore plus rare de partir dans un transport terrible, type Dora, même si l’on était désigné à cet effet : un mot du Chef de block au Kapo de l’ArbeitStatistik arrangeait l’affaire.
Cependant l’atmosphère de ce bloc était empoisonnée, et souvent - moralement - irrespirable. La faute en incombait aux communistes français. Les prisonniers politiques allemands, maîtres du block et du camp, s’intéressaient peu aux étrangers, à condition que nous ne vinssions pas les déranger dans leurs vieilles habitudes. Mais ils faisaient naturellement confiance à ceux qui se présentaient comme ayant soutenu dans leurs pays respectifs les idées pour lesquelles eux, les Allemands, avaient lutté au péril de leur vie. Les communistes français étaient donc les chefs - en quelque sorte - de la colonie française du camp. Leur dictature s’exerçait particulièrement au Block 40 où ils étaient très nombreux. Leur idée : éliminer du Block 40 tout élément douteux, non communiste, et plus largement éliminer de Buchenwald, camp où la vie était relativement supportable, tous les Français non communistes pour les envoyer vers d’autres camps plus durs, où ils feraient ce qu’ils pourraient et probablement disparaîtraient.
De petits incidents illustrent bien la mentalité des communistes français. Ceux-ci, en général arrivés avant nous dans le camp, recevaient de nombreux colis, de plus ayant de bonnes places ils avaient les moyens de se procurer pas mal de nourriture. Notre dénuement excitait la compassion des Tchèques, très généreux, parfois même des Allemands. Jamais pourtant aucun communiste français ne fit montre de la moindre générosité à notre égard. Un seul, il est vrai, Michel V., dont le père avait été fusillé et le frère aîné déporté, eut pour Walter et moi des gestes de camaraderie qui nous touchèrent infiniment. Quand nous reçûmes des colis vers le 15 novembre, notre situation changea du tout au tout - Les communistes eurent peut-être un peu de considération qui vint se mêler à leur jalousie à notre égard (voir lettres de nov-déc 43 ). Au moment des fêtes, eux tout puissants, seuls capables d’une initiative de quelque envergure ne prévirent rien en faveur des nombreux Français du camp qui ne recevaient pas de colis - ce à quoi pensèrent même certains chefs de blocks allemands. En revanche ils contraignirent chaque Français du 40 - pourvu de quelques vivres - à inviter pour le 1er janvier un petit Russe - surtout pas pour Noël, fête impie à leurs yeux -. On comprendra aisément les raisons qui nous poussèrent à nous soumettre à cette mise en demeure à peine déguisée.
Nous avions intérêt à rester au Block 40, mais pour y rester il fallait constamment se taire, ronger son frein sans pouvoir répondre à ces affirmations aussi stupides que celles-ci : ‘’La famille est une institution périmée’’ - ‘’Tous les officiers de la nouvelle armée Française iront faire un stage d’instruction communiste en URSS’’ - ‘’Le commandement suprême de toutes les forces alliées, sur tous les continents, a été remis au Maréchal Vorochilov’’ - etc. Mais il était impossible de cacher longtemps ses véritables opinions. De plus Walter et moi n’avions jamais voulu dissimuler nos convictions protestantes. Un petit groupe de Français fut rapidement repéré par leurs compatriotes communistes, mis à l’index, et finalement éliminés le soir de Noël où nous dûmes changer de block en toute hâte dans la nuit avec toutes nos affaires et passer au 58, block de quarantaine des plus inconfortables.
Heureusement dans notre Kommando, où nous passions la journée entière, l’atmosphère était beaucoup plus sympathique.
J’eus peu de souvenirs aussi pénibles en Allemagne que celui de la veillée de Noël, 24 décembre - Ce soir là, après le travail, par habitude, comme ceux en France qui réveillonnent, les Allemands du block se mirent à manger des gâteaux et à se réjouir bruyamment, à leur manière. Autorisation pour ce soir là était donnée de fumer dans le réfectoire. Les étrangers pour la plupart faisaient comme eux. Dans ce brouhaha le haut-parleur du block, relié au poste central du camp égrenait les cantiques de Noël, qui sont les mêmes pour tous les peuples. Personne n’y faisait attention. Indifférence ou hostilité. Je pensais à Noël, chez moi, et me sentais désespérément seul. Walter, grippé, était allé se coucher sitôt la soupe avalée.
Les Wohnen Baracke
Au Kommando ‘’Entwasserung’’ qui s’occupait de la mise en place des canalisations dans le camp et hors du camp, il y avait plusieurs chantiers. J’y restai presque 4 mois et j’eus ainsi le temps d’aller un peu partout. Au bout de 6 semaines mon choix était fixé, je ne quitterai plus, au moins de mon plein gré, le chantier des Wohnen Baracke. Ce chantier se trouvait à l’extérieur de la grande enceinte de fils de fer électrifiés, à droite le camp, à gauche la forêt dans laquelle patrouillaient des SS très rapprochés, disposés sur 3 lignes successives. Le travail : combler de terres et de cailloux de petites tranchées d’un mètre environ, au fond desquelles reposaient des tuyaux en terre de canalisations des baraques en bois achevées depuis peu à l’intention des civils allemands devant venir travailler à la nouvelle usine construite dans le camp, à quelques centaines de mètres de là.
Tout le charme du chantier résidait dans son éloignement qui nous mettait le plus souvent à l’abri de visites trop fréquentes du Kapo et des SS ‘’Kontrolle’’ et dans les qualités des Vorarbeiter(s), Rudi y commandait. C’était un mineur sarrois, arrêté depuis 1939 pour un communisme assez tiède et pour son activité en faveur du statu quo lors du plébiscite. C’est un type de 35 ans, assez corpulent, à la figure enjouée et rubiconde bien qu’un peu marquée par ses années de captivité. Dès le premier abord il nous fut sympathique, à Walter et à moi, en nous plaçant à un lieu de travail il nous donna des consignes expressives et maintes fois répétées ‘’Langsam’’ (doucement), ‘’nur planieren’’ (seulement niveler, c’est-à-dire ne pas creuser, ni combler), ‘’Immer gucken’’ (toujours faire attention’’), qui contrastaient agréablement avec les Los, Schnell, Arbeit, qu’on entendait souvent ailleurs. Puis nous engageâmes conversation avec lui. Il nous expliqua qu’il n’avait jamais été aussi heureux en Sarre que sous l’occupation française. Il n’avait jamais gagné autant, ni mieux vécu. Par ses gestes et ses mimiques amusants et expressifs il nous distrayait constamment. Son idéal de vie était simple : Bien bien manger, und viel ficken; et il se plaisait à évoquer la fin de la guerre : selon lui nous sortirions du camp, drapeau rouge en tête, aux accents de l’Internationale et nous irions processionnellement jusqu’à Weimar pour y piller les maisons des gros bourgeois capitalistes. Son Allemand était clair et il illustrait si bien ses propos que nous le comprenions sans peine. Naturellement les Français étaient au mieux avec lui. Peu à peu il s’était arrangé à n’avoir plus que nous dans son chantier, à l’exception de quelques vieux Russes, très inoffensifs, qu’il gardait par pitié. Rudi avait pour collègue Heinrich, un ‘’vert’’, ancien prisonnier politique libéré, et repris pour une histoire de contrebande, aussi amer que Rudi était enjoué, mais pas méchant et, comme Rudi, très fier et courageux dans ses rapports avec les SS.
Sous une direction aussi bienveillante, avec si peu de travail à faire (il arrivait que certains jours, sur l’invitation de Rudi, nous défassions le travail de la veille pour ne pas venir trop rapidement à bout du chantier) les Français se plaisaient beaucoup aux Wohnen Baracke. Nous bavardions à longueur de journée. C’est alors que j’eus l’occasion de bien connaître Pierre Walter et de lier amitié avec lui.
Pierre Walter en 1945
Ce qui était sympathique, c’était de pouvoir retrouver dans nos conversations l’atmosphère bourgeoise, intellectuelle et spirituelle dans laquelle nous avions grandi tous les deux. Nous étant mis en popote, Walter et moi, nous examinions également de quels points de nos horizons familiaux les colis allaient nous arriver. Je dois dire à ce sujet que je ne fus jamais déçu, mais bien plutôt comblé par l’ingéniosité et la générosité de tous mes parents et amis. Je fus le premier des deux à recevoir une lettre le 13 novembre - je m’en souviens encore - et un petit colis. Mais Walter reçut le premier un gros colis de vivres, qui contenait des produits suisses de première qualité : lait concentré, gruyère, chocolat, saucisson. De joie, nous ne dormîmes presque pas ce soir là.
Il y avait là aussi d’autres Français du 40, les moins bien vus, les moins orthodoxes, que l’on laissait croupir dans un Kommando extérieur et avec qui nous parlions assez librement - des Français d’autres blocks - . Walter et moi formions avec Mallet et Jullien un groupe de 4 assez agréable.
Auguste Mallet avait eu une vocation religieuse et avait fait un an de noviciat dominicain, puis il avait quitté les Ordres pour l’Armée, était devenu officier, puis, après la démobilisation de l’Armée d’Armistice censeur, arrêté comme membre d’une organisation de résistance, interné en Allemagne, décidé à reprendre l’habit monastique, sitôt libéré. Esprit large et intelligent, assez cultivé, il avait avec nous de vastes discussions théologiques. Quand il était acculé de trop près, il se retranchait derrière sa soi-disant incompétence et s’en remettait à l’autorité toute puissance de l’Église. Le pauvre garçon alla à Dora quelques jours avant nous et y mourut assez rapidement.
Michel Jullien, protestant convaincu, était fils d’un ingénieur de la Sté Penarroya, dont les parents habitaient Valence en Espagne. Comme nous il avait été arrêté dans les Basses-Pyrénées. C’était un charmant garçon, fin et doux, courageux malgré la fragilité de sa santé qui lui rendait extrêmement pénible le travail dehors, étudiant droit-Sciences Po et intelligent, mais incurablement pessimiste. Walter et moi avions pris à tâche de le remonter, de l’aider un peu matériellement, car ses colis furent longs à lui parvenir, de l’entourer. Mais c’était difficile, car il était d’une extrême délicatesse Les dernières nouvelles que j’ai eues de lui au début de 1945 me le représentaient bien portant à Buchenwald.
En dehors de ce petit groupe d’intimes nous évoluions dans un cercle un peu plus large qui comprenait quelques personnalités amusantes. Charmaison - que Walter et moi appelions Romorantin - rassemblait sous des dehors peu reluisants une grande dose de sagesse et d’humour. Du premier coup il me fut sympathique. Chétif, de teint jaune, portant des lunettes, amaigri pour être resté longtemps en prison, puis ici où il n’avait pu donner son adresse, étant de ceux qui n’avaient pas le droit d’écrire, Jean Charmaison, pharmacien, célibataire, était fils de l’ex-maire de Romorantin, pharmacien lui aussi et certainement très riche, mais de cette richesse provinciale qui se cache. Déjà vieux de 30 ans, mais sans âge, il avait été arrêté pour s’être trop activement occupé avec son père de parachutages d’armes dans leur propriété de Sologne. C’était pourtant un garçon paisible qui nous avouait que son plus grand plaisir était d’écouter de la musique à la T.S.F., l’hiver, dans une pièce complètement noire, son gros chat sur ses genoux. On voyait mal le rapport qui avait pu naître entre la Résistance et lui. Mais c’est un fait que certaines personnalités de la bourgeoisie ultra provinciale, pantouflarde et douillette, sacrifièrent tout à la Grande Aventure au service de la France, tandis que d’autres hommes infiniment plus dynamiques par leur origine et leur formation, gens d’affaires et officiers, qui auraient été des chefs tout naturels aux diverses organisations préféraient conserver leur repos et trouver de grands avantages dans un odieux conformisme. Les remarques les plus pertinentes souvent pleines d’humour sortaient de la bouche de Charmaison que des gens non avertis auraient pris d’abord pour un benêt. Le pauvre garçon finit aussi par aller à Dora, et, selon toutes probabilités, y mourut.
Il y avait aussi Bretonneau, un étudiant parisien, Front National, affilié aux Jeunesses Communistes, odieux par sa grande gueule et son outrecuidance, d’autant plus ardent dans ses professions de foi qu’il désirait faire oublier son origine bourgeoise aux rigoureux censeurs du 40, mais relativement intelligent et offrant des ressources de conversation. Quand il se mit à faire froid, nous construisîmes de grands foyers en brique où nous brûlions du charbon volé chaque matin à l’usine toute proche. Autour des feux, des branchages et même des bancs grossiers.
Toute la journée, l’on faisait cuire par distraction plus que par faim - car dans les colis maintenant arrivaient de gros rutabagas. Les soldats russes qui travaillaient sur un chantier tout proche venaient souvent s’asseoir à côté de nous, d’un rapport beaucoup plus agréable que les prisonniers civils, et dans un allemand rudimentaire nous essayions de comparer nos façons de vivre. Seulement il fallait faire le guet, et, à la longue, endormis dans une fausse sécurité, nous négligeâmes cette précaution élémentaire. Un SS, un jour, nous surprit tous assis autour du feu. Heureusement c’était le meilleur de la bande - nous l’appelions le ‘’bon vieux’’ - , un territorial sans aucun doute affecté dans les SS comme il aurait pu l’être dans la Wehrmacht ou dans la Kriegsmarine. Son arrivée jeta un froid. Nous fûmes très gênés, lui aussi. Au bout de quelques secondes il partit. Quelques mètres plus bas il rencontra un Lorrain qui faisait fonction de sous-Vorarbeiter et lui dit : ‘’Pourquoi est-ce que ces imbéciles là ne se lèvent même pas lorsque j’arrive ? ‘’ Mais les choses ne se passaient pas toujours ainsi. Je fus une fois surpris, sortant d’une baraque où j’étais aller reclouer un de mes sabots, par les deux plus redoutables SS du Kontrolle, deux jeunes, l’un grand, l’autre petit, véritables apaches que nous avions baptisés les ‘’frères Mironton’’ car ils allaient toujours de pair. En général la nouvelle de leur approche se répandait comme une traînée de poudre, mais cette fois là ils arrivèrent impromptu et je reçus une volée de bois vert. Fort heureusement j’étais assez bien protégé par des caleçons longs et des pull-over que je venais de recevoir et que je portais tous sur moi.
Ainsi se passaient nos journées et tant bien que mal nous tuions le temps et le froid. Parfois lorsqu’un travail pressait ailleurs l’on venait nous chercher et nous partions à contre cœur sur un autre chantier.
Je me souviendrai toujours de la journée que nous passâmes à la BBWasserung. Il s’agissait de creuser rapidement un trou profond dans une cour exposée à des courants d’air glaciaux et l’équipe habituelle ne suffisant pas à la tâche, le Vorarbeiter avait demandé des hommes en renfort. Ce dernier, Allemand, saboteur, était paraît-il emprisonné depuis 1919. Les régimes successifs l’avaient donc tous jugé indésirable. Il était naturellement devenu complètement fou et s’indigna quand il nous vit à l’œuvre, nous Français, peu désireux de nous fatiguer. Il nous dénonça même à un SS du Kontrolle. Ce dernier, fort heureusement, ne donna pas suite immédiate à l’affaire et déclara qu’il repasserait le soir. Quand il revint, le Vorarbeiter n’était pas là et nous lui déclarâmes que notre travail avait été très apprécié. Il est vrai que cet imbécile d’Allemand avait sous ses ordres de redoutables travailleurs tous Polonais, qui nous ‘’asphyxièrent’’ littéralement. A deux Français, nous n’arrivions pas à évacuer un peu plus loin la terre qu’un seul Polack sortait du trou profond (travail pourtant pénible). Quelle fut notre joie de retrouver Rudi le lendemain matin !
La journée finie, quand la nuit tombait, nous quittions le chantier et allions au point de rassemblement du Kommando. Là nous piétinions parfois fort longtemps dans un véritable cloaque (car l’eau ne s’évacuait pas sur cette terre argileuse) en attendant que tout le monde soit là (Il y avait jusqu’à 1.200 hommes dans ce Kommando). Après avoir été comptés et recomptés sur l’Avenue ‘’Nasat’’ ou le Boulevard ‘’Paupiat’’ (ce qui veut dire en russe : ‘’reculez’’ et ‘’par 5’’, ordres qui nous étaient donnés en toutes les langues et très souvent par les Vorarbeiter(s) chargés du rassemblement), l’on finissait par s’ébranler. Au retour il faisait encore un peu jour, alors que le matin nous partions dans la nuit.
Aussi pouvions-nous jeter un regard sur les différents monuments qui jalonnaient la route conduisant à l’entrée du camp d’habitation. C’était d’abord un grand poteau indicateur à deux branches surmontées, chacune, d’un groupe sculpté. L’une, indiquant une bifurcation se dirigeant vers les casernes, représentait 3 SS courant avec un air martial. L’autre, indiquant la route du camp, montrait un moine, un juif et un gros bourgeois prenant la direction du camp de concentration. Un peu plus loin, partageant la route en deux, un immense aigle de pierre sur un grand socle, assez grandiose, je l’avoue, symbole sculptural du ‘’Deutschland über alles’’, devant lequel nous devions nous découvrir au passage. De chaque côté de la route deux corps de garde surmontés chacun d’une inscription ; l’un portait : ‘’Mein grosser Gott ist mein Pflicht’’ (Heine) (Mon plus grand Dieu, c’est mon devoir), l’autre : ‘’Das Volk allein ist mein Herr’’ (Hitler) (Le peuple seul est mon Seigneur). Enfin, toujours par 5, au pas, aux accents de la musique du camp qui jouait parfois les airs les plus inattendus (‘’Caroline’’ !!! ) nous franchissions tête nue le porche surmonté de la tourelle et du corps de garde ; juste au dessus de la porte se lisait gravée dans la peine cette phrase lapidaire qui donnait à réfléchir : ‘’Recht oder Unrecht ... mein Vaterland’’ (Justice ou injustice ... ma Patrie)
Une fois le porche passé, le Kommando se disloquait et nous nous ruions dans les blocks trouver un peu de vraie chaleur et manger notre soupe. Puis l’on ressortait par block, dans la nuit, en rangs de 10, toujours au son de la musique, pour aller à l’appel du soir.
Tout n’était pas drôle cependant à Buchenwald. Le tableau que j’ai fait de notre petite vie presque bourgeoise en Kommando ne me fait pas oublier les pénibles spectacles que j’ai vus, la concentration, l’angoisse.
Il est bien inutile d’insister sur les atrocités commises. Tout a été dit à ce sujet, et trop bien dit. La souffrance des hommes ne doit pas se prêter à des effets cinématographiques ou littéraires. Je vous dirai qu’un des premiers jours où j’allai travailler je vis, comme d’ailleurs tous mes camarades, à la porte du camp, un Polonais enchaîné sur un tas de cailloux, pieds et poings liés. C’était, nous disait-on, un récidiviste de l’évasion qui avait été rattrapé dans l’enceinte même du camp. Il resta 2 jours et 3 nuits sur son tas de cailloux debout, enchaîné, sans manger et sans boire, immobile dans un froid glacial. Le matin du 3ème jour, en nous rendant au travail, nous le vîmes affaissé, tout violacé. Il était mort. Bien qu’il fût Polonais, je ressentais sa souffrance dans le plus profond de ma chair.
La concentration elle aussi était odieuse. Dans le courant de la semaine je la ressentais peu, car je vivais dehors la journée entière, et le soir, après l’appel, j’allais directement à mon lit. Mais le dimanche après-midi, après l’appel de 2 heures, nous avions quelques moments de liberté. J’en profitais souvent pour aller voir quelques camarades, habitant d’autres blocks ; mais que dire, que faire dans ces blocks surpeuplés où les étrangers ne pouvaient s’asseoir car il y avait à peine une toute petite place - et encore pas toujours - pour les prisonniers du bâtiment, autour des tables. Il me semblait que ces individus bruyants, compagnons obligatoires, pesaient de tout leur poids sur mon âme, la fermant à toute vie spirituelle, et simplement morale ou intellectuelle. La veille de Noël j’éprouvai ce sentiment avec une telle violence que j’en aurais pleuré. Le dimanche, de guerre lasse, vers 4 ou 5 heures je rentrais au 40 et me couchais. Là, les yeux fermés, je pouvais enfin être presque seul et m’évader. Walter, plus sage, me précédait généralement au pays du songe.
Beaucoup de choses étaient organisées à Buchenwald pour parfaire la dégradation de l’homme que la concentration et un abrutissant travail physique avait déjà si fortement avancée. Il y avait un cinéma où certains de mes camarades allaient une fois tous les 15 jours environ s’abrutir d’images, ne comprenant jamais les sons qui les accompagnaient, pour la modeste somme de 10 pfennigs. Il y avait aussi une maison de passe. Les prisonniers qui étaient dans le camp depuis 18 mois au moins et dont le sang, après analyse, était jugé satisfaisant pouvaient obtenir après demande à la Schreibstube et versement d’une somme de 2 marks un bon de saillie qui leur permettait de passer 2 heures dans la nuit avec une des femmes du b... Chaque soir à l’appel le chef de block distribuait les lettres, annonçait les colis et distribuait les billets de ‘’Sonderbau’’ à ceux dont la demande avait été agréée. Les femmes étaient en général des prisonnières, pour la plupart Polonaises, qui avaient sacrifié bien volontiers leur virginité ou leur respectabilité à une vie beaucoup moins dure que celle qu’elles auraient vécue dans un camp de femme. Une femme SS régnait dans la maison. Le cinéma et la maison close étaient des institutions traditionnelles, avec l’arbre de Noël, du système policier allemand car ils apparurent aussi à Dora, dès que ce camp fut assez important pour devenir autonome. L’idée directrice du système était probablement que l’homme devenu bête et bête assouvie serait plus facile à garder et pourrait peut-être, dans un avenir très lointain, brisé et aveuglé, être relâché sans grand danger pour le Reich Allemand.
L’angoisse enfin, sous de multiples formes, s’emparait souvent de nous. Angoisse du sort de nos familles, du souci que nous devions causer à nos parents. Cette double crainte se traduisit dans les précautions infinies que nous prîmes tous dans la rédaction de notre première carte, précaution dans le fonds comme dans l’expression. Il fallait à tout prix que cette carte parvint pour nous relier à notre famille, à la Vie. Depuis le jour où j’écrivis ma première carte (17 octobre) jusqu’à celui où la réponse me parvint (13 novembre) je puis dire qu’il n’y a pas eu de jour où je n’ai pas longuement supputé et passionnément souhaité le moment où j’aurais la certitude que ma carte était arrivée en France. Cette carte, c’était comme une immense prière dont j’attendais l’exaucement de tout mon être.
Mais à côté de cette attente, il y avait d’autres institutions de Buchenwald qui suscitaient en nous de grandes inquiétudes. Parmi ces institutions, je citerai d’abord l’ ‘’Hygiene Institut’’ que nous surnommions le ‘’block des cobayes’’. C’était un block comme les autres mais entouré de barbelés. Il y entrait périodiquement des prisonniers qui servaient de sujets d’expérience aux médecins allemands, SS ou Häftlinge, qui leur inoculaient toutes sortes de maladies. Les sujets pendant leur séjour au block étaient, paraît-il, fort bien nourris. Mais personne jamais n’en sortait vivant. Si quelqu’un échappait à une première expérience, il ne s’était jamais vu qu’il survécût à 2, 3 ou 4 inoculations. Mais les prisonniers du block 40 étaient à l’abri de ce danger. Un de mes camarades fut désigné par erreur pour entrer au Block 46, mais l’intervention conjuguée de notre chef de block et de son Kapo à l’Arbeitstatistik l’arrachèrent à une mort certaine.
Moins redoutables mais beaucoup plus menaçants pour la plupart d’entre nous étaient les ‘’transports’’. Tout prisonnier qui n’avait pas à Buchenwald d’emploi jugé nécessaire à la vie du camp ou des usines, c’est-à-dire tous ceux qui travaillaient dans les Kommando(s) extérieurs : Entwasserung, Steinbrücke, Eisenbahn Bau, Bau Kommando etc. étaient susceptibles d’être envoyés en ‘’transport’’ dans d’autres camps. Il y avait des transports qui passaient pour être bons : transports de déblaiement par exemple, dans les villes bombardées, où l’on mangeait bien mais où l’on n’envoyait guère de Français, à cause des possibilités d’évasion. Transport à Schoenbeck aux usines Junkers. Mais la plupart des camps annexes, dépendant de Buchenwald, étaient beaucoup plus durs que la maison-mère, camps nouvellement créés, où le travail était intense et les institutions qui nous protégeaient un peu à Buchenwald, encore en gestation.
Le transport terrible entre tous était le transport ‘’Dora’’. De Dora nous ne savions à peu près rien - car personne n’en revenait - sinon son emplacement en Saxe, près de Nordhausen, le travail en sous-sol, et la terrible dureté des conditions de vie, qui nous était attestée par l’arrivée chaque semaine de plusieurs camions qui venaient décharger leurs cargaison de cadavres jaunes et squelettiques devant le four crématoire.
Ce transport était comme une épée de Damoclès suspendue au dessus de nos têtes, car Dora, effroyable molosse, réclamait chaque mois des vivants en échange des morts qu’elle renvoyait. Tant que nous fûmes au Block 40, nous fûmes épargnés. Mais les communistes français eurent la gentillesse de nous en faire expulser le soir même de Noël. Moins d’un mois après, par le transport ‘’K’’ - car depuis quelque temps l’Arbeit Stastistik cachait aux prisonniers leur véritable destination pour ne pas abattre complètement leur moral - nous arrivions à Dora, vêtus de l’uniforme rayé bleu et blanc, nous, c’est-à-dire Walter et moi, dont le sort était lié jusqu’à la Libération, comme nous le vîmes par la suite.
Traductions de lettres de Guy
21 novembre 43
Mon cher Père
J'ai bien reçu ta lettre du 13 et le petit paquet du 15. J'ai été très content d'apprendre que vous n'aviez pas été touchés au cours de la terrible attaque aérienne sur Nantes. J'en avais été très inquiet. Je suis aussi content de savoir que ma mère et mes frères habitent au Chambon à l'abri, mais tu dois te trouver seul. Je suis très triste de la mort de notre ami Pilliwiuyt. Je suis toujours en bonne santé, envoie moi des paquets aussi importants que possible par la poste ou le chemin de fer. Je peux les recevoir sans limitation de poids ou de prix. Si vous manquez de denrées vous pouvez en demander à la Croix-Rouge. Comme marchandises je désirerais de préférence : du beurre, de la graisse, du sucre et du pain sucré, mais tout me fera plaisir. J'aurais aussi besoin de mes souliers à tige neufs, d'un pull-over, d'un passe-montagne ou cache-nez, d'un rasoir, d'un savon. Ne m'envoie pas de livres.
Je pense beaucoup à vous et je prie Dieu pour vous. Je vous embrasse comme je vous aime.
Guy
12 décembre 43
Mon cher père
Je suis en bonne santé et j'espère qu'il en est de même pour vous. J'ai reçu 2 petits paquets par poste les 25 et 27 nov et 2 colis postaux du 30 nov et 2 déc de Nantes. J'ai reçu aussi 3 petits paquets de Paris les 5 et 7 déc. Pensez à moi, tout est arrivé en bon état, la viande était très bonne. J'ai besoin de beurre, de sucre, de porc, de gâteaux, conserves de légumes, farines, gâteaux secs - et comme vêtements : un bonnet, des gants, du savon dentifrice et des pantoufles. Je puis recevoir les paquets sans limite de poids - beaucoup reçoivent des paquets de Normandie. J'ai seulement une lettre de toi et j'attends avec impatience de tes nouvelles. Écris davantage je te prie. Je pense toujours à toi, à maman, à mes frères, à ma grand-mère et à mon cousin. J'espère que tous vont bien et que vous penserez à moi à Noël. Saluez aussi je vous prie l'oncle Edmond. Je vous embrasse comme je vous aime. Un très joyeux Noël et une très bonne nouvelle année !
très tendrement.
Guy
11.4 Dora
Fin janvier 1944 - Début avril 1945
Peu de temps avant le départ, après avoir constaté l’échec de nos tentatives pour nous faire rayer des listes du transport, Walter me dit : ‘’c’est presque une condamnation à mort’’. Je l’engueulai brutalement car mon optimisme naturel se révoltait contre une telle idée. A tout prendre c’était bien lui qui avait raison, à condition de ne pas tirer de cette vérité les conséquences qu’elle impliquait. Une des faiblesses de mon esprit est de voir trop souvent les choses et les gens, comme je voudrais qu’ils soient, et non point comme ils sont. Mais en l’occurrence cette faiblesse me rendit service et contribua à maintenir en moi un moral constant, en me rendant moins pénibles le paysage et l’atmosphère dans laquelle j’étais obligé de vivre.
Jusqu’au dernier moment nous espérâmes contre toute espérance. Dans le train où nous étions emmenés comme des bêtes - que l’incertitude de ces voyages était donc pénible ! - nous finîmes par nous dire que si nous devions aller à Nordhausen - que nous savions être à 80 kilomètres - nous serions déjà arrivés. L’allure en effet avait été fort lente et les détours nombreux. Le soir hélas, nous dûmes déchanter. A coup de Schlague et de crosse nous descendons des wagons et nous montons au pas de course de la gare jusqu’au camp. Des prisonniers lamentables et faisant des travaux de terrassement dans une boue fangeuse, nous crièrent au passage devant nos visages interrogatifs : ‘’Maintenant ça va’’. Puis nous pénétrâmes dans le camp et nous y subîmes, dans un véritable cloaque et un froid fort vif, un interminable appel nominal de plusieurs heures. Enfin nous gagnâmes un block où nous nous couchâmes tant bien que mal, par terre, après avoir un peu mangé et touché une gamelle. Le lendemain nous étions classés par profession. Pour l’occasion Walter et moi nous déclarâmes électriciens - puis, presque tous, nous descendîmes au tunnel.Le tunnel.
Pendant 16 mois ma vie peut se résumer, presque entière, dans ce mot : Tunnel.
Le tunnel
Par une après-midi de janvier ensoleillée, le lendemain de mon arrivée, je descendis au tunnel avec toute une colonne de nouveaux venus, au pas accéléré. Nous fûmes comptés à la sortie du camp et à l’entrée du tunnel - rite que je devais voir se reproduire des centaines de fois - puis nous entrâmes dans l’antre - dont l’issue était habilement camouflée pas des filets et des feuillages - certains d’entre nous ne devaient plus en sortir jusqu’au mois de mai, sauf 2 ou 3 fois de nuit, pour une désinfection.
Dora, c’était un double tunnel percé au flan d’une colline d’environ 150 m., constitué de deux avenues parallèles, longues d’1,5 km et distantes d’environ 800 mètres reliées par une série de halles perpendiculaires, dont la plupart débouchaient des deux côtés.
A peine entré dans le tunnel, j’éprouvais une impression dantesque. Il y avait ce jour là dans toute la première partie du tunnel une panne d’électricité. De loin en loin les chalumeaux des soudeurs, qui travaillaient sur la charpente métallique du couloir, faisaient jaillir des torrents d’étincelles et projetaient une lumière vive mais sans rayonnement. A 8 ou 10 mètres, au dessus de nos têtes, j’entendais les peintres qui badigeonnaient les poutrelles en chantant. Le sol était encore parsemé de trous et de fosses, et les passages praticables peu nombreux. Dans la nuit ceux qui nous avaient pris en charge nous hurlaient des ordres incompréhensibles et les coups pleuvaient. Comme des bêtes apeurées, nous foncions, tête baissée, bousculant le voisin. Si grande était alors la pagaille dans ce monde incohérent que nous errâmes d’une halle dans l’autre pendant plus d’un jour avant d’être affectés à un Kommando (bureau d’emploi des prisonniers). Nous touchions de temps à autre une soupe épaisse, mais grise et gluante, infecte et sans graisse dont les cochons n’avaient sans doute pas voulu.
11.4.1 Le Kommando Koenig
La vie du Kommando Koenig
Je fus enfin inscrit chez ‘’Koenig’’ comme monteur électricien. J’avais en effet faussement déclaré que j’avais pratiqué ce métier deux ans. L’Ingénieur civil, chargé du service de l’ ‘’Häftling Einsatz’’ (sorte de sous-ingénieur, plutôt supérieur à un contremaître de chez nous, intermédiaire entre ingénieur et ouvriers), me demanda : où ? Je répondis : Paris. Sans doute ce nom produisit-il sur lui son ordinaire effet de séduction car il ne me posa plus aucune question, et ne me soumit à aucun examen pratique, qui m’aurait sans doute bien embarrassé car je ne connaissais rien à l’électricité. J’avais bien eu quelques scrupules de mon incompétence et m’étais demandé intérieurement pendant un certain temps combien de temps de pratique je m’attribuerais, pensant qu’il serait peut-être prudent de le limiter à 6 mois. Mais je désirais être électricien, métier qui passait pour une ‘’planque’’, et fis bien de risquer le tout pour le tout, car par la suite j’acquis rapidement la conviction qu’à Dora n’importe qui pouvait faire n’importe quel métier.
Chez ‘’Koenig’’ j’étais bien tombé - le Kommando tirait son nom du ‘Meister’’ qui était à sa tête, une vache, mais presque toujours absent. Nous l’appelions familièrement : Le roi (ce qui était son nom après tout) ... des cons. A la tête du Kommando il y avait un Kapo français ! Chose incroyable, que je ne revis qu’en une seule autre occasion. C’était un brave type, vétérinaire du Maine et Loire, mais très moule, qui fut incapable d’établir au sein du Kommando le minimum de discipline indispensable.
L’effectif était composé presque exclusivement de Français et de Belges et la plus grande liberté y régnait. Comme notre travail consistait à assurer l’entretien de toute l’installation électrique du tunnel : éclairage et machines, nous pouvions énormément circuler, aller partout, et souvent en profiter pour rentrer dormir au block car nous couchions alors dans le tunnel. Le soir l’un de nous allait regarder la liste des colis du jour et prévenait les heureux bénéficiaires qui allaient toucher leur paquet pendant les heures de travail. Ceux qui allaient chercher le café de la pause, à l’entrée du tunnel, ou le pain, dans les blocks, restaient partis des heures. Tant et si bien que les civils finissaient par n’avoir plus personne sous la main. Mon inaptitude comme électricien fut rapidement constatée et je fus réduit rapidement à de petits travaux, comme montage de baladeuses, balayage etc. qui n’avaient rien de pénibles. De plus nous étions avantagés pour la soupe, qui était répartie par Kommando, car le répartiteur était un Français, ami de certains de mes camarades. Mais à force de tirer sur la ficelle elle finit par craquer. Environ 10 jours après mon arrivée Koenig renvoya de chez lui presque tous les Français, Kapo y compris. Avec quelques autres, je fus affecté à l’ ‘’Heckbau’’.
La vraie vie de Dora : travail pénible, dans des conditions de couchage, de nourriture, d’habillement, de sommeil horribles que je n’avais qu’incomplètement connue jusqu’alors allait commencer pour moi.
11.4.2 La vie dans le tunnel
La vie dans le tunnel (fin janvier 44 - mai 44).
Le Kommando Koenig représentait la vie de camp ‘’aménagée’’ par l’esprit français, mais ce n’était qu’une exception et une relative oasis pendant quelques heures de la journée ou de la nuit. Mais même pour les types de chez Koenig la vie à Dora était très dure. Beaucoup y succombaient. A mon arrivée dans le camp je m’étais immédiatement informé du sort des camarades que j’y avais. Avec un soulagement infini j’appris que Philippe était toujours là, mais combien d’autres avaient disparu ! Philippe lui-même n’était pas brillant. Un des premiers jours où je fus dans le tunnel je rencontrai Ardoin qui bondit sur moi et me dit : "Philippe n’est pas loin, je vais le prévenir que tu es là". C’était une chance que cette rencontre, car Dora était alors un gouffre immense et obscur où des milliers d’êtres s’entrecroisaient et où il était presque impossible de retrouver quelqu’un sauf par hasard. J’attendis donc quelque temps, puis, ne voyant personne, je finis par partir. Deux ou trois jours après je tombai par hasard sur Philippe dans un block du tunnel. Il m’accueillit avec sa chaleur habituelle, et à l’acuité et à la vigueur de son regard je compris qu’il n’avait rien perdu de ses qualités intellectuelles.
Mais si ses yeux le distinguaient de l’énorme masse des prisonniers dont le visage avait une expression terne et comme ‘’vidée’’ de toute vie intérieure, par son apparence extérieure il ne se distinguait pas d’eux. Tout son corps reflétait les quatre mois d’enfer qu’il venait de vivre. Il avait le teint jaunâtre des hommes du tunnel, les traits extraordinairement tirés, et une maigreur qui faisait peine. Après avoir répondu à mes questions il me dit qu’il était, l’autre jour, quand Ardoin vint le prévenir, à 400 mètres à peine de l’endroit où je me trouvais, mais qu’il n’avait pas eu le courage de venir près de moi. Puis il me fit cette réflexion qui n’impliquait de sa part aucun pessimisme, ni aucun abandon :’’Je ne sais pas si je pourrai tenir le coup jusqu’au bout’’. (J’étais alors en pleine forme physique et morale. Les 4 mois d’hiver vécus dehors à Buchenwald et le travail de terrassement - si peu que j’en ai fait - m’avaient élargi, fortifié, et m’avaient donné confiance en moi-même. De plus, depuis le 15 novembre, Walter et moi avions reçu plusieurs fois des nouvelles et beaucoup de colis - alors que les premiers de ceux-ci n’étaient arrivés à Dora qu’au milieu de décembre). Tout mon être se révolta contre une telle affirmation et j’essayai de faire partager à Philippe mon absolue confiance. Mais après avoir vécu un peu à Dora je compris rapidement la profonde vérité de ce qu’il m’avait dit (sans cependant jamais envisager le pire pour moi-même, sauf en de rares occasions). Car à Dora il était dur de vivre.
Au moment où j’y arrivais, vers la fin de janvier 1944, les conditions d’existence, de l’avis général, s’étaient beaucoup améliorées. Voici ce qu’elles étaient. Nous travaillions 12 heures par jour, avec une pause d’une demi heure, de 9 heures du matin à 9 heures du soir (Tagschicht) ou de 9 heures du soir à 9 heures du matin (Nachtschicht) tous les jours de la semaine. Tous les 15 jours nous changions de Schicht. C’est-à-dire que l’équipe de nuit au lieu de s’arrêter à 9 heures du matin, continuait jusqu’à 3 heures de l’après-midi pour le reprendre le lendemain matin à 9 heures, devenant ainsi équipe de jour. Quant à l’ancienne équipe de jour, elle prenait le travail à 3 heures de l’après-midi et continuait jusqu’à 9 heures le lendemain matin, devenant ainsi équipe de nuit - ce qui revenait dans les deux cas à travailler 18 heures consécutives.
Je ressentis pour la première fois une impression qui devait me devenir tout à fait familière par la suite. Il était impossible à Dora, les premiers mois au moins, d’avoir une notion de l’heure, et plus encore de distinguer le jour de la nuit. Toutes les heures étaient noyées dans le même brouillard, dans la même faible lueur des ampoules éparses, toutes semblables à elles mêmes.
Certains Kommandos étaient extrêmement durs, principalement les Kommandos de ‘’transport’’ qui déchargeaient les wagons et transportaient le matériel nécessaire à la fabrication de la torpille, d’autres étaient moins pénibles. Pour ma part, bien que n’ayant été que dans 3 Kommandos : Koenig, Heckbau et Taktstrasse, je fis presque tous les métiers : Electricien, monteur, ajusteur, peintre, manœuvre. Je préférai naturellement les moins fatigants, mais tous m’ennuyaient également. En commençant mes 12 heures de travail j’avais toujours l’impression d’avoir devant moi comme une mer immense, une effroyable mer d’ennui. Au bout de 10 heures de travail j’étais parfois physiquement épuisé au point de m’endormir en marchant, comme cela m’arriva quelquefois, mais le plus souvent c’était moralement que j’étais las. Le travail que je faisais était presque toujours trop mécanique et trop facile pour requérir la moindre attention, et mon esprit tournait constamment, presque à vide, sans élément affectif, intellectuel ou spirituel pour le nourrir. De ces journées ou plutôt de ces nuits de travail, je sortais moralement vidé.
Lorsque l’on était ‘’de jour’’, après le travail, dès 10 heures du soir on allait se coucher dans les blocks du tunnel et on avait une nuit à peu près suffisante jusqu’à 5 heures du matin, heure à laquelle nous nous levions aux cris de ‘’Aufstehen’’ mille fois répétés par les Stubendienst qui distribuaient généreusement les coups de bâton à ceux qui mettaient trop de temps à se lever, puis l’on se groupait par Kommandos et l’on allait manger la soupe, hors du tunnel, dans le camp, puis l’on redescendait vers 8 heures au tunnel pour commencer nos 12 heures de travail. Mais lorsqu’on travaillait la nuit, nous montions dans le camp après le travail pour y manger la soupe. Nous arrivions dans le camp vers 10 heures. La soupe se prenait dehors, devant un block, quel que soit le temps. Le sol était argileux, donc fangeux en permanence et nous mangions les pieds dans une boue glacée. La plupart d’entre nous vivaient pieds nus dans de mauvais sabots. Inutile de dire que nous n’avions qu’une hâte c’était de redescendre le plus vite possible dans le tunnel pour y avoir un peu chaud et pour y dormir. Nous aurions pu être redescendus pour 11 heures. Cela n’arrivait jamais.
Chez Koenig tout allait vite. Nous étions 10 ou 12 camarades, tout de suite rassemblés et aussitôt redescendus. Mais dans les autres Kommandos, de 100, 200, 300 hommes, les choses ne se passaient pas ainsi. Après la soupe nous étions rassemblés sur l’allée centrale du camp par 5, mais il fallait redescendre aussi nombreux que nous étions montés, et il manquait toujours quelqu’un, soit le Kapo et les Vorarbeiter(s) qui allaient ‘’gueuletonner’’ dans différents blocks avec les vivres volées dans les colis Français - ou des Russes qui allaient voler un peu partout, ‘’organiser’’, comme nous disions, de la nourriture. Aussi nous fallait-il, chaque jour, attendre une heure, parfois deux ou trois, sous la neige ou dans le vent, tombant de sommeil après une nuit de travail, avant de redescendre vers 1 heure de l’après-midi au tunnel nous coucher. Comme nous nous levions vers 7 heures le repos n’était pas long.
Les box dans lesquels nous couchions étaient infects. Les blocks du tunnel étaient de grandes galeries en tout point semblables aux halls de l’usine. Dans chaque block il y avait 3 rangées de box. Chaque box comprenait 4 étages superposés et si rapprochés que l’on ne pouvait que s’y étendre, sans s’y asseoir, sauf à l’étage supérieur. Dans la rangée centrale les box étaient doubles ; à chaque étage pouvaient coucher 16 prisonniers. Les maigres paillasses qui recouvraient les lattes de bois étaient dégoûtantes, continuellement occupées - car jour et nuit des prisonniers y couchaient.
Les ampoules électriques qui pendaient partout, comme dans le métro, étaient extrêmement gênantes avant que l’on s’endorme. L’atmosphère qui ne se renouvelait que par la porte d’entrée du block était extrêmement viciée. L’on était assourdi par le bruit des marteaux pneumatiques des mineurs. Enfin, rien ne nuisait autant au sommeil que les poux. Nous en étions couverts et c’était par centaines que nous en tuions tous les jours. La piqûre des poux fatigue, et surtout elle exaspère et produit un horrible sentiment d’inconfort. On se sent mal à l’aise dans sa peau. Je me souviendrai toujours d’un début d’après-midi, l’un des premiers jours où j’étais à Dora : Je me trouvais allongé à l’étage supérieur d’un box, aveuglé par une ampoule, étouffant car je n’avais voulu retirer aucun de mes nombreux pull-over de peur de me les faire voler, ressentant les premiers agacements, jusqu’alors inconnus, des piqûres de poux, m’apercevant que mon pain m’avait été volé, ce qui me causa beaucoup de dépit bien que je ne fus pas affamé, dans l’incapacité de trouver le sommeil, malgré ma grande fatigue, je crus vraiment toucher le fond et eus, alors, comme un moment de désespoir. Mais mon optimisme naturel me reprit bientôt.
Nous étions tellement envahis par les poux que nous ne tardâmes pas à en passer aux civils qui travaillaient avec nous. Ceux-ci s’en inquiétèrent et le directeur de l’usine exigea du commandement du camp que nous soyons périodiquement désinfectés. Les désinfections étaient un remède certain et relativement bienfaisant, mais terriblement désagréable à avaler. Que l’on travaillât de jour ou de nuit, la désinfection se faisait après le travail, pendant les heures de repos bien entendu. Les jours de désinfection il ne fallait pas compter dormir. Après le travail nous montions donc par Kommando dans le camp, mais nous étions au moins 500 à passer en une nuit. Aussi devions-nous attendre notre tour devant la baraque de désinfection. Celle-ci comprenait une première salle dans laquelle on se déshabillait et on abandonnait toutes ses affaires. On y était tondu, des pieds à la tête, puis on passait dans une salle de douches à l’entrée de laquelle se trouvait un bain d’eau froide, soi-disant désinfectante mais surtout noire de la crasse et des plaies des centaines de types qui y étaient passés avant vous. Il fallait s’y plonger complètement (baptême par immersion totale d’un nouveau genre), puis c’était les douches, seul bon moment de l’opération, quand l’opérateur ne faisait pas alterner trop brutalement le chaud et le glacé pour le plaisir de voir un troupeau humain se tordre et gueuler. Enfin nous passions dans une dernière salle, à peine couverte, ouvrant directement sur l’extérieur, où nous touchions un pantalon et une veste, un caleçon et une chemise, sortant de l’étuve, chauds mais encore humides, avec lesquels nous nous séchions, car bien entendu les serviettes n’existaient pas, puis nous nous habillions. Une fois dehors dans la nuit et la neige il fallait attendre que toute la colonne soit là pour redescendre au tunnel, escortés par les SS et par les chiens ; le plus souvent nous arrivions juste à temps pour reprendre le travail.
C’est ainsi qu’au mois de mars, à la faveur d’un changement de Schicht (c’est-à-dire de 18 heures de travail) qui se combina avec une désinfection, tout mon Kommando ne dormit pas pendant presque trois jours. Ces désinfections brutales procuraient sur le moment, à ceux qui n’en étaient pas victimes, un répit de quelques jours.
Mais tous les prisonniers du tunnel ne pouvaient naturellement pas être désinfectés en même temps et les impurs repassaient des poux aux purs si ceux-ci n’en avaient pas déjà attrapé dans les box qui ne pouvaient être efficacement désinfectés. De plus, pour ne pas tout perdre, avant de monter dans le camp, malgré les menaces, nous ‘’planquions’’ des pull qui contenaient inévitablement soit des poux, soit des œufs. Aussi les désinfections si prosaïques dans la vie civile, qui prenaient à Dora un caractère héroïque et parfois mortel, furent-elles, à tout prendre, peu efficaces tant que nous restâmes dans le tunnel.
Ces conditions matérielles d’existence, extrêmement pénibles, avaient naturellement en nous un retentissement moral, mais rien n’était moralement plus pénible que l’organisation intérieure du camp. Les SS nous gardaient, assuraient un certain contrôle du travail, avaient le droit de haute justice qu’ils exerçaient en frappant, en emprisonnant ou en faisant pendre, mais on les voyait relativement peu et certains n’étaient pas méchants.
A côté de jeunes apaches, fanatiques du parti, il y avait de braves types, anciens combattants de la Grande Guerre, mobilisés à l’arrière, dans ce corps de police sans avoir jamais été volontaires. Je fus accosté un jour par un vieil SS, couvert de décorations, de figure un peu congestionnée, mais plein de distinction, qui me surprit une nuit en situation irrégulière. Je m’étais endormi sur un chariot de torpille et venais à peine de me réveiller. Ce devait être visible à l’œil nu car j’étais encore assez ahuri. Il m’aborda pourtant avec bienveillance et voyant mon écusson F, il devint extrêmement amical, me dit qu’il avait combattu jadis en France et aimait mon pays, déplora les destructions dont était alors victime la Normandie, théâtre du Débarquement, me demanda mon âge, ma profession, ma situation de famille et me dit d’être sans crainte : je reverrai bientôt ce que j’avais quitté. Puis il s’éloigna après avoir répondu à mon salut.
J’eus une autre fois affaire à un autre SS extrêmement cordial, c’était un Autrichien d’une quarantaine d’années. Il escortait un groupe de 4 prisonniers dont je faisais partie car nous étions allés travailler dans une partie de l’usine qui nous était normalement interdite et où nous ne pouvions nous rendre qu’accompagnés. C’était vers la fin, au mois de mars, nous étions allés nettoyer et installer quelques pièces pour le ministère de l’Armement, replié de Berlin, qui s’installait dans le tunnel. Après nous avoir longuement interrogés notre SS nous fit les plus expresses consignes de silence, puis en confiance nous dit que lui Autrichien souffrait aussi de la guerre. C’était un homme cultivé et fin, architecte, qui parlait un peu le Français et le Russe ; puis il passa la journée à nous chercher de la nourriture. Il nous introduisit à la Kantine des civils du Ministère où un vieux Werkschutz nous servit de la soupe - puis il nous fit transporter quelques meubles pour une secrétaire importante à qui il décrivît notre existence misérable. Celle-ci, visiblement émue, nous remit à chacun un gros casse-croûte. Nous avions d’ailleurs surpris une conversation entre elle et le SS auquel elle avait dit d’un ton lamentable que depuis 6 mois elle était sans nouvelles de son mari officier sur le front de l’Est. Enfin notre SS nous fit aménager un bureau pour un colonel, Autrichien lui aussi, avec lequel il parlait fort familièrement malgré la différence de grade. Ce dernier, fort satisfait, demanda à notre garde si des cigarettes lui feraient plaisir. Il répondit qu’il ne fumait pas mais que ses ‘’camarades’’ - et il nous désignait tous les 4 - fumaient sans doute. Le colonel sourit et remit au SS deux paquets de cigarettes qu’il nous partagea. Ce geste nous parut presque incroyable, étant donné l’immense mépris que l’uniforme rayé faisait d’ordinaire peser sur nous.
Mais de tels SS étaient rares, le plus souvent c’étaient des brutes ; témoins la ‘’gueule de cheval’’, grand adjudant qui avait un jour abattu un Russe qui refusait le travail - ou encore une paire de SS qui sillonnaient le tunnel avec une femme et un bâton, et frappaient brutalement ceux qui ne se découvraient pas du plus loin qu’ils les voyaient - et dix autres encore. Mais surtout les SS avaient délégué leurs pouvoirs à certains prisonniers, Allemands ou Polonais qui étaient les véritables maîtres du camp. Ils y faisaient régner une discipline impitoyable ; les coups pleuvaient. Et c’était pour nous une humiliation de tous les instants de voir ces bandits, assassins, escrocs ou pédérastes, nous commander, s’engraisser de notre soupe, et, pis encore, des vivres de nos colis - porter sans vergogne nos vêtements civils, que nous avions en arrivant au camp et qu’ils allaient choisir à la Kammer - avoir les cheveux longs - le renversement de toutes les valeurs, ce triomphe insolent des crapules avaient quelque chose d’odieux et de moralement insupportable.
Notre vie se déroulait donc ainsi. Nous passions notre temps à louvoyer entre l’ennui, le sommeil et les coups, à lutter contre la maladie, à tenir jour après jour. Nous n’avions qu’un seul plaisir : les colis, et ce plaisir même n’était pas sans mélange. Les listes de colis étaient affichées vers 19 heures chaque soir et nous allions les toucher soit au lever, soit en rentrant du travail - mais en allant à la petite baraque du chef de block il était bon de se faire escorter par trois ou quatre camarades car une masse de Russes attendait à la sortie, prêts à bondir sur les heureux gagnants. Il fallait donc être encadrés de 3 camarades au moins - puis que faire du colis ? Les colis arrivaient en général en série, les deux derniers jours de la semaine et il ne pouvait être question de tout manger avec ses copains sur le champ. Les laisser à la consigne du block ? Ils y étaient fortement soulagés. Les emporter avec soi pour essayer de les cacher à son atelier, c’était possible mais risqué. On risquait à la fois une attaque des Russes, et l’intervention du Kapo toujours en alerte qui fouillait, confisquait et rossait. Nous mangions donc très vite et de suite le meilleur : lait condensé, chocolat, miel, faisant une croix sur le reste que nous conservions tant bien que mal. Les placards des civils eux-mêmes n’étaient pas un sûr abri. Les civils nous les ouvraient bien volontiers en échange de menus cadeaux, mais les Russes les forçaient, et les civils n’osaient se plaindre car ils avaient fait quelque chose d’interdit qui pouvait leur coûter cher. Et il était également odieux de penser que ces choses exquises, dont bien souvent les vôtres s’étaient privés, passaient dans la gueule immonde des ‘’Rouskis’’ ou des ‘’verts’’.
On comprendra sans peine que, de telles conditions de vie, beaucoup ne pouvaient pas les supporter. Dora était comme un juge terrible aux yeux duquel n’échappait aucune faiblesse, aucune usure. Tout prisonnier dont les organes n’étaient pas parfaitement sains ou qui n’avait pas eu l’habitude d’une vie un peu rude ou sportive disparaissait. L’élimination était rapide et impitoyable. Les vieux étaient morts les premiers, et, en quelques jours on voyait s’en aller des types jeunes et costauds vidés par la dysenterie ou épuisés par une maladie pulmonaire.
C’est à Dora que je fis connaissance avec la mort. Auparavant je n’avais jamais vu de cadavres. Dans le tunnel il y en avait partout. Il y en avait sur les paillasses des box, à la porte des blocks entassés chaque matin, et dans toutes les galeries du tunnel. Des hommes mouraient dans tous les coins. Et la mort que je vis à Dora démentit toutes les idées littéraires ou religieuses que j’avais sur elle. La mort là-bas ce n’était nullement ce que Baudelaire évoque dans ces vers magnifiques que j’avais bien en tête et qui semblaient pourtant s’appliquer mot pour mot à notre situation d’alors :
A travers la tempête, et la neige et le givre
C’est la clarté vibrante à notre horizon noir ;
C’est l’auberge fameuse inscrite sur le livre,
Où l’on pourra manger, et dormir , et s’asseoir.
( oh ! qui n’a pas connu les premiers mois à Dora cette hantise de s’asseoir, n’importe où, même pour quelques secondes ! )
Non la mort ne nous apparaissait pas comme une délivrance. Ce n’était pas non plus ce paisible abandon entre les mains de Dieu dont parle Wagner dans le ‘’Témoin invisible’’ : Quand je dormirai du sommeil qu’on nomme la mort... tes bras me tiendront comme ceux des mères tiennent les enfants endormis, et Tu veilleras’’. La mort c’était bien plutôt un horrible néant où se dirigerait notre corps profané, dans une brouette, en position invraisemblable, nu jaune sale et décharné, roulé avec beaucoup d’autres vers le four crématoire du camp. D’une mort aussi horrible nous ne pouvions parler comme on doit parler de la mort, avec gravité et avec confiance. Mais la mort était motif à plaisanteries amères qui au fond faisaient mal (comme celle-ci : De toute manière, faut pas s’inquiéter. On sortira d’ici, par la porte ou par la cheminée) et à réflexions rageuses qui trahissaient notre inquiétude : ‘’On finira tous par crever ici’’. Pour ma part je suis doué d’un naturel plutôt optimiste qui ne voit pas les difficultés. Aussi fus-je constamment soutenu par l’idée instinctive que je reviendrai.
J’eus cependant, une ou deux fois, une peur physique de la mort.
La première fois ce fut à mon établi. Un Russe saboteur (par flemme d’aller jusqu’aux WC cet imbécile pissait dans les queues de torpilles dont il grillait ainsi les moteurs), qui devait être pendu, passa devant nous, menottes aux mains, précédé de deux Lagerschutz, suivi de deux officiers SS. Dix minutes plus tard son corps, pantin désarticulé, repassa devant nous, recouvert d’une couverture, sur une charrette de l’infirmerie. Cette vision me prit aux entrailles et j’eus conscience de mon néant.
Une deuxième fois, l’idée de la mort s’imposa à moi. C’était vers la fin en février ou mars 45. On ne mangeait rien, on s’affaiblissait chaque jour et on ne vivait que de l’espoir de revenir et de se rattraper de toute la souffrance présente. Mais il me vint un jour l’idée que peut-être je ne reviendrai pas, que tous ces rêves d’avenir pouvaient n’être qu’illusion, qu’il ne m’avait servi à rien de tenir si longtemps. Ce doute angoissant passa vite. Mais vous, mes camarades, qui êtes restés là-bas, dans cet incroyable déferlement de la mort, combien d’entre vous s’en sont allés en paix, soutenus par la foi en une nouvelle Jérusalem où la mort ne sera plus ? Mourir sans sacrement, savoir son corps voué au crématoire devait être atroce pour de bons catholiques. Mais des pensées de ce genre supposaient des âmes élevées et détachées. La plupart des agonisants ne connaissaient d’autre réalité que la fièvre, et la soif et cette abdication affreuse du corps et de la volonté qu’amène la dysenterie, et les regards impuissants et désolés d’un camarade compatissant s’il y en avait un. Ce déchaînement de la mort ne démoralisait pourtant que les malades ou les faibles.
(J’appris en particulier la mort de Francis de Valbray, un de mes camarades de chambre à Compiègne, de wagon dans le convoi, de block à Buchenwald. Il avait eu une attitude remarquable de foi et de générosité dans ces heures étouffantes que nous passâmes dans la nuit en gare de Metz, pendant lesquelles il se dévoua à pousser vers les rares fentes qui existaient entre les planches disjointes les types qui s’évanouissaient à ses côtés. Me sachant protestant il m’avait demandé de m’unir à lui dans une commune intercession alors que suffoquant et ruisselant de sueur nous sentions la mort peu à peu nous saisir. Tandis que la plupart de ses voisins sombraient dans une sorte d’égarement et se mettaient à hurler, lui seul en grand seigneur joignait les mains pour dire comme jadis les disciples :’’Seigneur sauve nous, nous périssons’’. C’était un garçon lumineux, intelligent et remarquablement fin. Lorsque j’appris sa mort, j’eus envie de pleurer. Heureusement Philippe et Jean Gaillard étaient encore là.)
Chez les types sains au contraire il éveillait une certaine réaction et exaspérait l’instinct de conservation, la volonté de ‘’tenir’’ coûte que coûte. Je crois que c’est grâce à ce sentiment que sont revenus beaucoup de mes camarades, pas spécialement costauds, qui avaient perdu un proche parent ou un ami très cher. Il fallait revenir pour témoigner, il fallait qu’il y en ait au moins un qui sorte de l’abîme pour dire ce qui s’était passé. Et chacun de nous voulait être celui-là. Pour témoigner, mais sans grande haine. Certainement pas pour accuser. Nous n’avions de haine mortelle que contre les ‘’verts’’ et les Polonais, pas contre l’Allemagne.
Beaucoup m’ont dit ne vouloir raconter qu’à leurs parents, ou à leurs femmes - et dire m... - aux autres. Je ne sais pas s’ils se seront tenus à cette résolution mais je sais que je n’ai presque jamais rencontré chez eux d’arrière pensée politique. Seuls les communistes, à Buchenwald, échafaudaient des plans de bataille. Ce que nous voulions c’était retrouver une France libre, notre foyer, notre ville et nos campagnes, nos habitudes de vie et de travail, notre bien-être et la joie enfin permise et presque glorieuse d’avoir contribué si peu que ce soit à la libération du pays.
11.4.3 La vie dans le camp
La vie dans le camp (mai 44)
Mais tout passe et tout se tasse, même en Allemagne. Les hécatombes des premiers mois avaient fini par causer un peu de scandale. On disait que le Commandant du camp de Buchenwald, dont Dora ressortait, avait fini par trouver abusives ces continuelles demandes d’hommes qu’il arrivait à peine à satisfaire et le taux extraordinairement élevé de la mortalité dans le camp. On disait qu’il s’était plaint en haut lieu. Quoiqu’il en soit des civils et des militaires avaient fait une enquête, appuyée de croquis et de photos. Peu après les rations alimentaires avaient été augmentées et la discipline s’était assouplie. Il y avait en outre à la tête de l’usine, un très grand personnage, Rudolf Sawatski, inventeur de la V1 et du char Tigre, détenteur de la plus haute décoration du Reich : la Ritter Kreuz, ayant accès auprès de Hitler lui-même, homme simple, qui se promenait très souvent dans son usine et fit beaucoup pour nous. Bury qui travaillait dans son bureau me dit qu’il était très bienveillant. D’autres disaient simplement que c’était un type intelligent soucieux d’un bon rendement - ce qui impliquait la permanence aux mêmes postes des mêmes ouvriers, donc la vie et la santé de ces ouvriers. Quoiqu’il en soit, nous lui dûmes cette amélioration énorme dans notre vie, sans laquelle les 9/10 èmes des survivants des mois héroïques seraient certainement morts avant la libération, d’aller coucher en surface, dans des baraques en bois convenables, construites aux frais de l’usine.
Nous sortîmes donc du tunnel Kommando par Kommando aux premiers beaux jours, en mai et perdîmes peu à peu le teint terreux que nous avions tous. Les baraques n’avaient rien de luxueux et pourtant quel confort à côté des blocks d’en bas. Plus de poux ou très peu, des lits à deux étages et des couvertures, des paillasses propres, des lavabos, des W-C.
Au tunnel pas d’eau à boire, a fortiori pas d’eau pour se laver; pas de cabinets mais des bidons d’essence de 50 litres, sciés en deux et barrés d’une planche, en pleine usine ! (Il était fort difficile les premiers temps d’arriver à s’échapper de son Kommando même pour satisfaire les besoins les plus naturels, et l’on était souvent dérangé, en raison de notre mauvaise hygiène d’alimentation. Aussi quand nous arrivions à profiter d’un moment d’inadvertance du Kapo nous précipitions nous au pas de course vers les tinettes parfois fort éloignées toujours occupées et constamment inspectées par les SS du Kontrolle et certains Lagerschutz qui faisaient évacuer brutalement tout le monde. Que de fois ai-je songé avec une sorte d’attendrissement aux humbles mais tranquilles WC français ! ). J’ai d’ailleurs remarqué qu’il était de bon ton en Allemagne de se soulager publiquement.
Lorsqu’il y eut des WC à l’usine, ils furent grands et comprirent deux rangées de 20 sièges chacune parallèles, sans aucun cloisonnement comme dans la Rome antique, avec en outre un urinoir. Aussi les WC étaient-ils devenus le dernier endroit où l’on causait. L’on y venait chercher un peu de répit, quelque distraction au cours de journées ou de nuits interminables, les derniers bobards. C’était aussi des fumoirs clandestins et sur le siège, en position, on y abordait sans aucune gêne le pasteur Heuzé qui vous parlait théologie, ou
M. Bury qui vous donnait les dernières nouvelles ou bien le Général de Jussieu, délégué militaire général de de Gaulle en France et le Colonel Julitte dont les figures martiales évoquaient la sombre grandeur farouche de la lutte clandestine en France. J’ajoute que certains WC des civils de l’usine étaient exactement semblables aux autres, de même que ceux des baraquements SS. Je dirai enfin que tout le temps où nous fûmes au tunnel, les rares fois où nous avons pu changer de linge, nous nous sommes toujours déshabillés en pleine usine, et nous sommes exhibés nus par Kommandos entiers sous les yeux de civils, hommes et femmes, indifférents.
L’Allemagne telle que je la vis, m’apparut comme un curieux pays qui avait perdu son âme et abdiqué les sentiments les plus naturels à un peuple civilisé. Ainsi dépouillés les Allemands étaient remplis d’indifférence, de lassitude, de tristesse, et parfois, d’une inhumaine brutalité qui ne devait pas leur être accoutumées, mais aussi d’une prodigieuse faculté à s’adapter, à supporter, qui leur permit de tenir, comme ils le firent.
Dans les blocks de surface l’on goûtait en outre quelques petits conforts qui paraissaient doux après la vie que nous avions menée. Nous mangions, assis à une table, toujours à la même place, dans une assiette propre. Nous étions rasés régulièrement une fois par semaine, dans un fauteuil, tandis qu’au tunnel on était rasé irrégulièrement, n’importe où, debout, en pleine usine, par une équipe de coiffeurs volants. De plus, au mois d’août, il se produisit une petite révolution dans notre existence. Pour économiser l’électricité, et par suite du manque de matériel, l’usine décida que le travail serait arrêté chaque semaine 24 ou parfois même 48 heures, nous eûmes donc le loisir chaque dimanche de nous promener dans le camp, d’aller voir des camarades, d’autres Kommandos, de causer et de discuter. Autant le site de Buchenwald était sinistre, autant celui de Dora, au fond d’une petite vallée montagneuse, boisée et pittoresque était agréable. L’hiver, quand le soleil se montrait, la neige, le ciel bleu, les chênes et les hêtres composaient un paysage que j’aurais voulu admirer. Hélas ! je n’en avais guère le loisir.
C’est qu’en effet ces mois de relative détente furent aussi des mois de famine.
Depuis le Débarquement il n’arrivait plus que des colis de la Croix Rouge Internationale, fort beaux d’ailleurs, mais toujours vides, à notre grande colère. Alors que nous eussions pu enfin faire popote, et manger tranquillement entre camarades, nous crevions de faim, tout en sachant parfaitement que des brouettes de boites de sardines et de pain d’épices étaient acheminées vers les cuisines SS, cependant que les puissants du camp, Allemands ‘’verts’’ ou Polonais se délectaient avec notre chocolat, nos cigarettes, nos biscuits, notre lait. Il s’est produit là , de la part des SS, de véritables crimes contre des malheureux affamés et impuissants, crimes qui ne devraient pas rester impunis. Aussi, à tout prendre, ces dimanches étaient-ils des journées plus pénibles que les autres, car nous y pensions davantage à notre faim. Moi et la plupart de mes camarades restions tout le jour vautrés sur les paillasses, dans un effroyable entassement car les deux équipes qui pendant la semaine se succédaient dans le block y étaient alors ensemble.
Mais l’empilement dans les blocks, le dimanche, n’était pas toujours à redouter. Bien souvent en effet les SS et les prisonniers de l’Arbeit Statistik s’ingéniaient souvent à nous faire travailler quand l’usine ne nous employait pas, estimant sans doute qu’il était profondément scandaleux qu’un ‘’Häftling’’ se reposât, fut-ce quelques heures. Chaque dimanche certains Kommandos étaient désignés pour faire un travail extrêmement pénible, plus pénible que le travail de la semaine, qui consistait le plus souvent à décharger les wagons qui se trouvaient en gare de Dora et à rentrer le matériel dans le tunnel. C’était ce que nous appelions aller en transport.
Mon Kommando y échappa assez souvent, mais quand nous fûmes de la partie, nous en ‘’bavâmes comme des Russes’’. Nous pataugions alors toute la journée, dans la boue glacée, à peine chaussés, à décharger, les mains nues, des pièces très lourdes, gelées, d’acier ou d’aluminium - puis, par petits groupes, on les chargeait à l’épaule ou on les prenait à bout de bras pour les apporter parfois au pas de course jusqu’à la halle à laquelle elles étaient destinées, parfois tout au fond du tunnel, à 2 km de la gare. On ne tardait pas à être à bout de souffle, l’épaule broyée, les pieds en marmelade, les mains esquintées, trop heureux quand il n’y avait, tout le long du parcours, des SS et des Kapos, bâton en main, pour accélérer le train.
Il m’arriva une fois, titubant, n’en pouvant plus, sur le point de m’effondrer, de me souvenir de la phrase de Saint-Exupéry : ‘’Je n’aime pas qu’on abîme l’homme’’ et je résolus de ne jamais infliger pareil traitement à des prisonniers Allemands si un jour, par un retour du sort, j’en avais la direction.
Nous vivions donc toute la semaine dans la crainte d’un transport toujours possible pour le dimanche, épée de Damoclès constamment suspendue au dessus de nos têtes, et n’étions fixés que le samedi soir. Parfois ce n’était pas la totalité du Kommando qui était réquisitionnée pour le lendemain, mais seulement la moitié ou le tiers. Dans tous les cas la plupart des Français et moi-même étions toujours ‘’bons pour le service’’ car les désignations relevaient du seul bon plaisir du Kapo.
En mai 1944, à peu près au moment où nous montions habiter en surface je changeai de Kommando et passai dans le Kommando BI/T, dans la Taktstrasse, c’est-à-dire le tunnel B où se montait entièrement la torpille V2. Je devais y rester jusqu’à l’évacuation du camp. Je fus d’abord affecté au ‘’transport Kolonne’’, c’est-à-dire que j’avais l’emploi modeste mais peu fatigant de pousser les torpilles, sur la voie du montage, et les chariots vides, sur la voie du retour - puis je fus affecté à l’ ‘’Heckmontage’’ c’est-à-dire à un groupe qui adaptait une queue sur le corps de la torpille. La queue, portée par une sorte de palan sortait de la halle 35, était déposée sur un petit chariot, puis nous l’emboîtions sur le block arrière, dans un rush victorieux, et nous la vissions - puis la torpille s’en allait plus loin pour d’autres opérations. C’était un travail peu compliqué, mais très fatigant quand il se répétait 20 à 25 fois, dans la journée ou dans la nuit. La somme de travail à fournir était extrêmement variable.
Parfois le matériel manquait complètement par suite des bombardements qui retardaient ou détruisaient des wagons de matériel, et nous étions envoyés ‘’en transport’’ dans d’autres coins de l’usine. Parfois l’on tombait bien, parfois mal mais en règle générale nous n’aimions pas aller travailler dans un autre Kommando dont nous ne connaissions ni les Vorarbeiter(s), ni les civils, ni le travail, ni les possibilités pour se planquer. Le matériel manquait assez rarement, mais il était souvent rare. Alors nous travaillions lentement, c’était l’idéal, on montait une dizaine de torpilles en 12 heures.
Le reste du temps, les types adroits bricolaient, moi et quelques autres j’essayais de dormir. Le froid glacial du tunnel, le manque de nourriture, nos mauvais vêtements provoquaient en effet chez la plupart d’entre nous un engourdissement de tout l’être et une envie presque insurmontable de dormir surtout lorsque nous travaillions de nuit. Les civils partageaient aussi cette envie et il y avait dans la Tackstrasse plusieurs renfoncements assez propices pour se planquer. Seulement il fallait faire très attention à ne pas se faire prendre car on risquait assez gros. Aussi un type faisait-il le guet pour les civils comme pour nous et avertissait en cas d’alerte.
Parfois enfin toutes les pièces nécessaires étaient là, et le montage se faisait sans aucune interruption, à un rythme épuisant. Je me souviens de certaines nuits où vers 6-7 heures du matin mes camarades et moi, n’ayant rien mangé depuis la margarine sans pain du soir et la soupe de la veille au matin, complètement à bout de souffle, étions en proie à un ‘’coup de pompe’’ terrible. Dès 8 heures je regardais constamment l’entrée du tunnel par où venaient les Kommandos de relève et compris alors parfaitement cette attente du matin par la sentinelle dont parle la Bible.
Fatigant ou pas notre travail était terriblement monotone. Il n’y a rien de plus fastidieux que de faire toujours un même travail purement mécanique, qui rapidement n’exige plus aucune attention (la souffrance que nous infligeait ce travail insipide, quand il n’était pas épuisant, se traduisait dans une constante préoccupation, un constant désir qui devenait presque une obsession : Savoir l’heure. Nous allions au cabinet dans l’unique but, le plus souvent, de passer devant une pendule et de tuer un peu le temps. Au début de la matinée ou au commencement de la nuit, ces 12 heures de travail en perspective m’apparaissaient comme une mer immense, scintillante, implacable que je ne parviendrais jamais à traverser). Nous vivions dans la pire atmosphère qui puisse exister, dans une atmosphère de monotonie mêlée de crainte. Sauf quand nous étions extrêmement fatigués, l’ennui nous possédait dont seule la crainte nous faisait sortir - crainte de se faire prendre à dormir - crainte de se faire relever son numéro par un SS ou un Lagershutz et des sanctions graves qui en découleraient : Convocation chez le Rapportführer pour y recevoir des coups ou s’y entendre priver de tabac, de margarine et de saucisson pendant 15 jours ou encore même pour être condamné à la prison - crainte aussi de changer de Kommando : Les Kommandos dits de ‘’transport’’, c’est-à-dire de manœuvres, étaient extrêmement durs et faisaient une effroyable consommation d’hommes. Or notre situation au sein du Kommando était instable et dépendait uniquement du bon plaisir du Kapo.
Seuls des rapports d’homme à homme, empreints de douceur et d’amitié auraient pu nous élever au dessus de cette misérable condition. Ils étaient très difficiles. J’eus cependant la chance d’être presque constamment en rapport avec deux types que j’aimais : Philippe et Pierre.
Philippe était un vieil ami, peut-être mon meilleur ami. Nous avions vécu ensemble beaucoup de choses. Il me précéda de 4 mois à Dora, et quand j’arrivai dans ce camp, très inquiet, je demandai aussitôt s’il était encore là, puis je sus - avec quel soulagement - qu’il vivait. Puis il entra au Revier où il resta 8 mois, et je ne le vis beaucoup qu’à la fin. Durant tous ces derniers mois, qui furent critiques, Philippe m’apporta beaucoup par sa générosité, son extraordinaire détachement des choses matérielles qui étaient alors pour moi, comme pour presque tous les autres, une obsession de chaque instant. Il m’enrichit aussi par son regard vif et intelligent, que sa maigreur et son pauvre costume faisaient ressortir plus encore, par la curiosité et l’activité de son esprit véritablement extraordinaires, étant donné les circonstances dans lesquelles il vivait. Chaque fois que je le voyais il se rallumait en moi comme un feu éteint.
Pierre, lui, était un tout autre genre. J’avais appris à le connaître à Buchenwald, et à l’aimer. Nous avions alors uni indissolublement nos destinées par un engagement tacite mais profond de nous aider mutuellement jusqu’au bout et nous ne nous sommes pratiquement pas quittés de Compiègne jusqu’à Paris.
Ce n’est pas que nous n’ayions pas eu de nombreuses discussions et même disputes. Le contraire eut été impossible. Mais jamais sérieuses ni durables, et nous nous sommes toujours revenus l’un à l’autre. Je ne sais si j’ai pu l’aider mais lui, en tout cas, m’a beaucoup donné. J’étais d’un naturel confiant, optimiste, un peu naïf. Lui était sceptique, railleur mais aussi confiant et très fort. Lorsqu’il m’arrivait d’avoir des doutes, je me sentais attiré vers ce pessimiste courageux et plein d’une foi solide et raisonnable. Il rayonnait de lui beaucoup de force et il cachait sous des dehors rudes et des boutades brutales, qui exaspéraient les types de milieu simple, une grande douceur, presque féminine, et une grande générosité dont il me donna, en deux ou trois occasions, des marques qui m’émurent au plus profond de mon être.
Mais Philippe et Pierre n’étaient pas de Kommando, c’étaient comme des rochers auxquels je m’accrochais en pleine tempête, tandis que dans le courant de ma vie je devais me contenter de mes camarades de dortoir, de table et de travail. Je vivais ordinairement dans un petit groupe de dix ou quinze types que le hasard avait réunis et qui, par la force des choses, ne se quittaient jamais. De ces camarades accidentels, mais qui partagèrent ma vie pendant des mois j’ai gardé bon souvenir. Il n’y avait qu’une ou deux brebis galeuses parmi eux. Certes, nous eûmes bien, entre nous, de nombreuses disputes, mais pouvaient-elles être évitées dans cette effroyable promiscuité dans laquelle nous vivions; mais en général mes relations avec eux furent bonnes, parfois amicales. Elles se fondaient sur une sorte d’estime mutuelle et sur un échange de services.
J’étais certainement un des plus maladroits du Kommando. Le métier d’ouvrier ne s’apprend pas du jour au lendemain et surtout dans les conditions dans lesquelles nous travaillions. Je me trouvai plus d’une fois dans un pénible embarras et chaque fois un camarade vint me dépanner avec une touchante gentillesse. Il en était de même pour les objets dont nous avions besoin : couteau, cuiller, boite à margarine que je confectionnais très grossièrement et perdais avec régularité. Que de fois un de mes camarades vint spontanément m’offrir quelque chose de joli qu’il avait fabriqué lui-même.
En revanche j’étais certainement le plus instruit du Kommando, et je pouvais donner à mes camarades des renseignements de tout genre, surtout historiques et géographiques, dont ils avaient besoin. J’avais appris assez d’Allemand pour leur traduire le journal - ce que je faisais chaque soir - et leurs lettres - quand ils en recevaient ou quand ils pouvaient écrire. Par des camarades qui montaient les installations de radio sur la V2, j’avais de temps en temps des nouvelles anglaises que je leur distribuai au compte goutte. Mais surtout j’avais la réputation d’être un type bien informé et peu accessible aux bobards. Aussi quand ils avaient une nouvelle, venaient-ils me la dire, pour savoir ce que je pensais.
C’était une drôle d’équipe que mon Kommando ! Je ne parlerai que de ceux qui furent mes plus proches camarades, travaillant avec moi à l’Heckmontage. Ils sont un fidèle reflet du tout.
Ce qui frappe surtout, c’est le manque total de compétence de ceux qui étaient employés au montage - c'est-à-dire à une opération très spécialisée - des ‘’armes secrètes’’ (‘’Fernfeuer’’ comme disaient les Allemands). On se demande comment des torpilles construites dans de telles conditions pouvaient marcher. Au fait beaucoup ne marchaient pas. Nous remarquions qu’au moins 7 sur 10 des torpilles revenaient au tunnel après essai - en pièces détachées, car toutes les grosses pièces entrant dans la fabrication étaient numérotées, et que de vieilles pièces, marquées de vieux numéros et d’ailleurs tout écaillées et salies, parfois souillées de terre et de sable, ou criblées de balles de mitrailleuses, étaient à nouveau employées pour de nouvelles V2. Nous étions naturellement ravis de voir cela.
Si mes camarades étaient presque tous incompétents, ils n’en étaient pas moins fort différents les uns des autres. Il y en avait deux pour lesquels j’éprouvais une réelle amitié : Marcel et Marius.
Marcel était un jeune Auvergnat de Pont-du-Château à 12 km de Clermont-Ferrand. Arrêté en novembre 1943 à 18 ans, il mourut à Dora en avril 1945 à 20 ans. Il appartenait à l’organisation de Résistance dont l’Université de Strasbourg repliée était le centre et fut pris dans la grande rafle qui suivit la dénonciation de l’un d’entre eux, agent à la solde de la Gestapo. Pour sa part il s’occupait de diriger des réfractaires au STO sur les fermes de refuge dans la montagne et à leur fournir des faux papiers. C’était un type costaud, bon joueur de basket et très bon nageur, bien planté, qui préparait le Brevet Supérieur pour devenir instituteur. Fils d’ouvrier ‘’Michelin’’, de famille assez aisée qui possédait une maison, une vigne et quelques champs à Pont-du-Château après être parti de presque rien, il avait une formation mi-ouvrière mi-paysanne, et chez lui dominaient le bon sens, le sens pratique, l’économie et l’équilibre. Mais il avait aussi une réelle intelligence. Respectueux des hiérarchies politiques et sociales (en particulier de la famille Michelin) il n’en était pas moins socialiste convaincu, profondément attaché à toutes les organisations corporatives : syndicats, coopératives, associations sportives - et très désireux de s’élever, mais honnêtement et sans haine. Une fois son diplôme obtenu, il envisageait d’entrer comme Maître à l’École Michelin ou dans le Service Social de l’Usine. Son réalisme lui attirait de nombreuses plaisanteries dans notre petit univers où nous ne vivions que par le souvenir et l’espoir. Il avait parié, dès le Débarquement, que nous serions encore à Dora pour Noël, ce qui apparaissait à la plupart comme une gageure... et il gagna son pari. Au début de 1945 après m’avoir longuement questionné sur la géographie du Rhin il pronostiqua le déclenchement de l’action décisive pour mars et là encore ne se trompa pas. Il n’eut pas, hélas !, le bonheur de connaître la Libération. Je l’aimais pour sa gentillesse, pour ses qualités éminemment françaises, et parce que, dans ce monde hostile, je parlais volontiers avec lui et grâce à lui m’évadais.
Marius était un petit bonhomme originaire de La Ciotat; chef du service volant des réparations à la Compagnie d’Énergie Électrique de Provence et du Littoral. Il n’était pourtant pas du genre exubérant et bruyant, mais son léger accent, ses expressions pittoresques, son goût pour la plaisanterie rappelaient seuls sa Provence natale. Il avait deux caractéristiques principales: une activité débordante et un très mauvais caractère. Dans le ‘’civil’’ il était certainement extrêmement laborieux. Son travail fini, il passait tous les jours chez sa mère, épicière, dont il faisait la comptabilité et dirigeait les commandes. Deux ou trois fois par semaine il donnait la main jusqu’à une heure avancée de la nuit à son beau-frère, boulanger. Tous les dimanches il allait au cabanon, cultiver son jardin, sauf l’hiver où il se payait parfois le luxe d’aller jusqu’à Marseille assister à un match de foot. Enfin depuis 1940 il était le conseiller et l’appui d’une de ses sœurs, laitière, dont le mari avait rejoint la Marine Française Libre. Cette activité débordante, Marius l’avait gardée, même à Dora. C’était lui qui dans le montage de la queue avait le travail le plus délicat, où plusieurs avant lui s’étaient cassé les dents et s’étaient faits ‘’vider’’ et où les civils mêmes ne se hasardaient rarement. Il s’agissait de tordre et de raccorder des petits tubes, extrêmement cassants. S’ils se cassaient, il fallait démonter la queue, gros travail en supplément pour les camarades. Entre deux torpilles il bricolait sans arrêt. Au block, spontanément, que ce fut son tour ou pas, il nettoyait la table et lavait les gamelles. Sur lui-même il était toujours ‘’tiré à 4 épingles’’, les déchirures béantes de ses vêtements faisaient place à de savantes et élégantes reprises, ses galoches cloutées, périodiquement ressemelées, étaient des modèles du genre ; il fermait soigneusement l’extrémité de ses manches ou de ses jambes de pantalon pour empêcher l’air froid de s’engouffrer ; il avait une musette, des couteaux, boites à margarine etc. - on ne peut plus perfectionnés et fabriqués par lui - . D’une propreté scrupuleuse, il ne perdait pas une occasion de se laver, fût-ce en plein hiver.
Mais Marius jouissait aussi d’un caractère remarquablement bougon et d’une maniaquerie excessive qui le rendaient redouté et presque détesté par ses camarades et même des Russes avec lesquels il était en fort mauvais termes. Il avait tout ce qui manquait aux autres, moins prévoyants ou moins adroits ; il prêtait difficilement et toujours après quelques remarques désobligeantes. Il était aussi économe jusqu’à la ladrerie, et assez médisant. Mais je l’aimais quand même bien car je ne me laissais pas rebuter par ses dehors rugueux qui écartaient de lui les types de milieu simple et de ce fait susceptibles et lui témoignais une amitié et une estime qui lui étaient fort sensibles. Aussi était-il avec moi d’une parfaite complaisance. Il me consultait volontiers, et moi, de mon côté, je lui faisais volontiers crédit ; j’aimais aussi retrouver en lui une vivante image du Français.
En 1939-1940 peu disposé à l’héroïsme et sous-officier dans la Marine, il s’était planqué à Toulon. Durant les premières années d’Occupation il s’était surtout occupé de son ravitaillement et de sa nombreuse famille, mais quand les Allemands vinrent occuper la zone libre en 1942, ce fut trop. Marius ne put les supporter dans sa Provence natale et se jeta à corps perdu, avec quelques camarades, dans la Résistance. Ses possibilités de déplacement le désignèrent pour la fonction d’agent de liaison et il s’en acquitta certainement avec sa méthode habituelle. Un an plus tard, hélas !, il fut poissé et passa quelques heures atroces à la prison de Marseille, puis alla à Compiègne et de là à Dora, où il arriva dans les premiers. Il finit par s’en tirer après y avoir laissé 40 kilos (Il était fort gros, presque obèse à son arrivée).
Jacques était un gros type d’environ 40 ans, de taille moyenne, mi-lorrain mi-parisien, rigolo, d’origine très petit bourgeois qui, par son travail, était arrivé à une belle situation aux PTT où il dirigeait le service d’entretien des voitures-radio. Ces voitures étaient chargées depuis 1940 de découvrir les postes clandestins en zone libre d’après les indications fournies par quatre grands postes détecteurs fixes. Ce Jacques était un curieux garçon. Très jouisseur de tempérament (il n’y avait qu’à voir sa grosse gueule libidineuse) il aimait à dire qu’il fallait d’abord satisfaire ‘’la gueule et le c... ‘’. Mais il était également patriote et très travailleur. Comme Lorrain né à Commercy où ses parents vivaient encore et possédaient deux cinémas, il avait la haine du boche et le respect de l’Armée qui s’alliait très bien en lui à un conservatisme de chef de service qui sait fort bien travailler lui-même, mais dirige le travail d’ouvriers, et de petit bourgeois satisfait d’être quelqu’un dans le petit village qu’il habitait depuis 40 près de Vichy. Ce n’était pourtant pas son patriotisme qui l’avait engagé dans la Résistance. Il était au contraire plutôt ‘’Maréchalisant’’. Il savait que beaucoup de ses hommes, loin de dépister les émissions clandestines, en faisaient eux-mêmes et l’approuvait, mais lui-même n’en fit jamais. La pierre d’achoppement chez Marius avait été l’amour propre méridional blessé. Chez lui, ce fut son honneur de fonctionnaire des PTT. Il ne put jamais admettre que les Allemands s’emparent du précieux matériel qu’il avait entre les mains et il en fit disparaître une grande quantité qu’il cacha dans tous les coins de la zone libre. Dénoncé, il fut arrêté avec tous ses supérieurs et une bonne partie de ses chauffeurs qui se retrouvèrent presque tous à Dora. A l’en croire, Jacques avait fait preuve au cours de son interrogatoire d’un grand sang froid, évitant à la fois les coups et les aveux, ce qui ne m’étonne guère car il avait avec tous, Russes et Polonais, SS et civils, un aplomb formidable. Mes relations avec lui furent constamment bonnes.
J’avais encore d’autres camarades. Je ne puis pas tous les citer mais je les connaissais autant que les précédents, je savais leur travail, leur province, leur résistance, leurs goûts et leurs amours. Ils savaient aussi beaucoup de moi, pas tout pourtant, car je gardais une partie de ma réserve, mais comment ne pas se livrer, au moins un peu, dans cette communauté plus étroite que celle de n’importe quel monastère où les moines ont leur cellule et des heures de silence, et pendant ces heures interminables et chaque jour répétées pendant lesquelles les histoires, même connues, avaient à nos yeux plus de relief que la banalité morne ou sanglante du présent.
En dehors de mes camarades j’avais aussi des rapports avec d’autres hommes, les ouvriers Allemands qui travaillaient avec nous. C’était parfois des vaches, parfois des hommes de bien, mais le plus souvent de pauvres types, au fond pas méchants mais hargneux, épuisés par une guerre interminable, très souvent sinistrés, toujours coupés de leur famille et réduits à une vie communautaire, terrorisés par la police et leur ingénieur, profondément las, convaincus de l’inéluctabilité de la défaite du Reich, mais ne se résignant pas à concevoir le désastre comme immédiat, et continuant par habitude sur la vitesse acquise.
Au temps où je travaillais au BI/H, à l’Heckbau, Halle 34, j’avais affaire à plusieurs civils. L’un d’eux était particulièrement caractéristique. Membre du parti, grand blessé de guerre, incroyablement exigeant, à certains moments presque hystérique, il me frappa parfois, lui simple civil, avec une brutalité acharnée. En revanche il lui arrivait de nous prendre en pitié, de nous donner du pain. Le jour mémorable du débarquement, 6 juin 1944, il était au repos. Il vint pourtant vers 15 heures dans le tunnel annoncer la grande nouvelle à ses camarades. Avant de la leur dire à eux, il la dit à nous et nous ajouta: ‘’Tenez ferme ! Dans 3 mois la guerre sera finie !!!!
Un autre au contraire simple ouvrier de Breslau était très fin et expressif dans ses mimiques (Nous l’appelions ‘’Victor Boucher’’). Il m’avait pris en affection et s’efforçait de m’enseigner le métier d’ajusteur. C’était un homme sensible et bon qui fut stupéfait et indigné lorsqu’un jour entre 4 yeux je lui dis dans quelles conditions nous vivions.
Nous étions liés avec les civils par une sorte de pacte tacite. Pour le travail ils nous fichaient la paix, sachant parfaitement qu’il était fait correctement, pour la discipline pas d’ennuis avec eux, en dehors des moments de travail, nous faisions ce que nous voulions. Nous avions les mêmes ennemis qu’eux, ingénieurs et SS, et faisions le guet pour eux comme pour nous. Enfin eux qui en théorie n’avaient même pas le droit de nous parler, sauf pour raisons de service, trafiquaient avec nous et nous donnaient du pain en échange de tabac ou de cigarettes. Certains faisaient plus et nous donnaient un peu à manger mais ils étaient rares (Nous leur faisions des bricoles et ils nous appelaient par nos prénoms). Tous les ouvriers Allemands que j’ai vus se ressemblaient à quelques exceptions près. Je ne parlerai donc que de 2 ou 3 d’entre eux.
Le chef de l’Heckmontage, mon Obermeister, qui avait une vingtaine de civils et environ 80 prisonniers sous ses ordres était un homme d’environ 45 ans, non mobilisé car il lui manquait un doigt, et propriétaire d’une belle exploitation en Allemagne du Nord. Il avait une belle figure, des yeux gris bleus, des cheveux gris, un port noble qui laissait deviner un homme de race. La tristesse et la douceur l’habitaient. Je ne l’ai jamais entendu prononcer un mot plus haut que l’autre - chose presque incroyable pour un Allemand - . D’une grande discrétion il se livrait peu mais nous sûmes pourtant qu’il avait 4 enfants et qu’il employait chez lui 4 prisonniers dont il était fort satisfait mais qui, eux, souhaitaient, ajoutait-il en souriant, passer Noël chez eux. Cœur sensible et honnête, il réprouvait ce qu’il était bien obligé de voir, s’interposait souvent, non sans courage, entre l’ingénieur et nous - et avait fait comprendre à notre Kapo, brute ignoble, ancien légionnaire, qu’il ne voulait pas de lui dans notre coin. De plus il était accessible à la pitié et plusieurs fois donna du pain aux deux petits juifs polonais - des enfants - qui travaillaient avec nous. Holz et Braucheler (mon objecteur de conscience de Buchenwald) furent les deux seuls Allemands entièrement sympathiques que je connus pendant ma captivité.
Le vieux Karsle, notre meister, était très inférieur à son patron, d’éducation et de sentiments. Il avait une grande crainte de ses supérieurs et s’occupait très activement du montage dont Holz visiblement se désintéressait. Quand il y avait des torpilles à monter il ne nous laissait pas une minute de répit et nous l’avions surnommé ‘’Auf’’ (ce qui est fort suggestif en Allemand et intraduisible). Ce n’était pourtant pas un mauvais type. Vieux et déjà blanc, Leipzigois, rongé par les soucis et amaigri par les restrictions, il faisait parfois pitié. Il aimait assez la France, où il avait combattu pendant 4 ans, à la première guerre et parlait correctement, bien que très lentement, le Français. La prolongation de la guerre le minait et pourtant il n’aurait pas voulu s’avouer vaincu. Il avait deux fils officiers, l’un à l’Est dont il était sans nouvelles, l’autre à l’Ouest dont il finit par savoir qu’il était prisonnier des Américains. Quand il l’annonça à Jacques, ce dernier qui lui parlait très librement, rétorqua : ‘’Il mange sans doute mieux que vous à l’heure qu’il est’’ et Karsle acquiesça sans protester. Mais Karsle était profondément Allemand, avec ce que cela comporte d’arrogance et de brutalité, bien qu’il n’en eut presque jamais montré à notre égard.
Holz et Karsle étaient les deux patrons, les ouvriers n’avaient pas grand intérêt. Noceurs ou tranquilles, ils étaient tous très propres et très correctement habillés, tenant beaucoup plus à l’extérieur que l’ouvrier Français, plus cultivés aussi (peut-être parce que beaucoup d’entre eux n’étaient ouvriers qu’à cause de la guerre et n’appartenaient pas directement à la classe ouvrière) mais moins drôles et beaucoup moins exigeants sur la nourriture.
Au dessus de nos ‘’collaborateurs’’ civils, régnait l’ingénieur en chef de la Tackstrasse. Il n’était pas toujours de notre ‘’Schicht’’ mais lorsqu’il était là, il venait souvent nous troubler par ses incursions toujours redoutables car elles s’accompagnaient de cris, de menaces, de bousculades et parfois de coups. J’en connus deux :
Schmidt, un gros rouquin, que nous surnommions le ’’marchand de cochons’’. Pour une raison inconnue de nous il fut arrêté, interné à Dora, et revint travailler comme bagnard dans l’usine où il avait été ingénieur. Inutile de dire qu’il passa dans le camp de mauvais quarts d’heure.
Jankowitch lui succéda, lui au contraire grand, sec, noir et crasseux, profondément répugnant, plus dur encore que Schmidt qui était de bon poil quand les torpilles se montaient à un rythme accéléré. Au contraire, plus il y avait de travail, plus Jankowitch nous ‘’tannait’’ et nous bousculait, menaçant sans cesse de nous faire changer de Kommando, de nous envoyer au ‘’Rapportführer’’ (Tribunal du camp). Cet être exécrable, qui ne craignait pas de nous frapper brutalement lui-même, réunissait tous les défauts de l’Allemand et du Slave, étant d’origine Croate.
Il y avait enfin dans l’usine des sous-officiers et des soldats de la Wehrmacht, malades en convalescence prolongée loin du front ou blessés, qui procédaient au nom de l’armée à des opérations de contrôle sur la torpille. Au point de vue de la discipline nous n’avions rien à craindre d’eux, ils nous voyaient dormir sans élever la moindre protestation ; ils étaient là pour contrôler le travail, non les prisonniers. Aussi dès qu’un guetteur voyait un uniforme vert, il s’efforçait toujours de distinguer l’écusson du calot, cocarde tricolore pour la Wehrmacht, tête de mort pour les SS. - et suivant le résultat donnait l’alerte ou pas. Pour ma part j’ai toujours travaillé avec les mêmes soldats. Deux d’entre eux étaient de gros Allemands classiques, petits, aux yeux bleus. Ils parlaient assez bien français, l’un surtout, et s’adressaient à nous avec bienveillance et correction. Le troisième était typiquement Allemand, par moments assez brave, et nous passant des pommades pour soigner nos plaies, à d’autres odieux se moquant d’un petit juif de 19 ans venu en renfort dans notre secteur et n’ayant pas la force, épuisé par la faim comme il l’était de bloquer les boulons - enfin toujours dominateur, ce caporal nous faisait chercher et chauffer de l’eau à la fin de chaque Schicht, astiquer son vélo, nettoyer sa cogne, travail que nous aurions dû lui refuser (car les SS. nous l’interdisaient) mais qu’il exigeait de ceux qu’il considérait visiblement comme des êtres inférieurs.
Tels étaient les types, camarades, civils, SS. et Wehrmacht avec lesquels je vivais chaque jour. Pour que le tableau soit complet il faudrait aussi que je parle de ce personnage odieux que mes camarades et moi eûmes à supporter pendant près de 10 mois, notre chef de block.
C’était un être odieux, d’environ 25 ans, Polonais, très ami du SS Blockführer, incarcéré depuis 3 ou 4 ans, mais d’une superbe santé et d’une force herculéenne car il avait certainement été toujours planqué, d’une insigne brutalité car il avait besoin de dépenser sa force surabondante. A l’époque de la vie au tunnel il était infirmier et comme tel se refusait à donner le moindre soin et le moindre repos aux malheureux qui venaient à l’ambulance, puis lorsque nous étions montés en surface, il avait obtenu un block. Là comme le Père Éternel, il avait trié les brebis d’avec les boucs, à droite dans l’aile qu’il habitait, les élus : Polonais et Allemands, à gauche les réprouvés : Français et Russes. Chaque fois qu’il venait dans notre aile, au réfectoire ou au dortoir, les coups pleuvaient, ou bien il nous faisait lever une demi douzaine de fois de suite, bien qu’exténués de fatigue après une journée de travail, pour vérifier si nous n’avions bien qu’une couverture pour 2 sur chaque paillasse - ou bien encore il nous précipitait à grands coups de bottes, pieds nus et sans vêtements, vers les lavabos glacés pour nous faire laver les pieds. Il n’y avait pas de jour où une corrida ne se produisit au block. A cet égard il avait une imagination remarquable.
Tout dans le block était Polonais : Stubendienst, coiffeur, sauf le Schreiber un Français d’une cinquantaine d’années, prudhommesque et patelin, voleur et pédéraste, tremblant comme un petit garçon devant notre jeune Polonais avec lequel il s’entendait d’ailleurs pour piller nos colis. Tous ces Polonais nous volaient non seulement le contenu de nos colis avant de nous les remettre au dépôt du block, mais même notre soupe dont ils ne nous donnaient même pas le litre réglementaire, notre margarine dont nous ne touchions qu’un bâton tronqué, et tout à l’avenant. Il y avait enfin, là comme ailleurs, l’insupportable humiliation d’être considérés, nous Français, comme une race inférieure, dont les derniers représentants devaient périr sous la botte allemande.
Toute cette somme de souffrance altérait terriblement notre vie physique, morale, intellectuelle, notre fierté d’homme.
Il y avait certes quelques types extraordinaires qui échappaient à son emprise, par l’élévation de leur âme, et savaient rester calmes, lucides et généreux. Ce n’était hélas pas le cas général. Enfoncé dans cette misère, réalisant ces effets, je compris que la souffrance était mauvaise pour l’homme et que d’un homme qui souffre totalement et sur tous les plans il ne faut rien espérer, sauf de très rares exceptions. Chez la plupart d’entre nous la fatigue et la faim endurcissaient le cœur et sclérosaient l’esprit. Toute générosité s’effaçait peu à peu devant l’égoïsme, et l’esprit abdiquait devant le corps. Au cours de nos journées ou de nos nuits de travail, interminables, nos conversations étaient le plus souvent d’une désespérante monotonie. Quelques sujets venaient continuellement dans nos esprits ployés de plus en plus vers nos corps. La nourriture en particulier et aussi les femmes. Même pour ceux qui n’avaient pas une sensualité débridée la douceur de leur vie passée revenait en eux comme une obsession. Pierre W. ne pouvait pas voir passer les filles secrétaires de l’usine, sans repenser à ses fiançailles. C’était encore la lassitude de nos corps qui se traduisait dans ce constant désir de savoir l’heure, dans nos constantes discussions sur le moment où la classe enfin arriverait.
A force d’en parler et de l’attendre vainement la quille nous apparaissait comme la fille de nos rêves de garçons, parée de toutes les beautés, de toutes les vertus et de tous les agréments, mais à laquelle nous pouvions à peine croire.
Cette défiance du prisonnier toujours déçu créait en nous tous, même chez les plus optimistes, une sorte de pessimisme de bon sens. La souffrance s’attaquait à notre âme elle-même. Tout au long de ma captivité je vécus hors de l’Église visible ou invisible. A vrai dire l’Église visible à Dora était réduite à peu de chose, aucun lieu de culte, mais quelques entretiens particuliers avec le pasteur, le dimanche - entretiens qui m’exaspéraient d’ailleurs car je venais beaucoup plus dans l’espoir d’un morceau de pain ou d’un peu de soupe qu’ H... pouvait très bien me procurer que pour recevoir de bonnes exhortations à la confiance et à la patience qu’il me prodiguait avec une libéralité extrême.
Plus sage que moi Walter avait décidé une fois pour toutes de ne jamais mettre les pieds dans le block d’Heu.. .Je crois qu’il n’y perdit rien. De la même façon les propositions de communion, au pain et à la bière, qu’Heu.. nous fit à maintes reprises me paraissaient ridicules et déplacées. Jésus-Christ dont la pensée avait nourri sinon ma vie du moins mes réflexions religieuses disparut pour moi. Sa souffrance rédemptrice perdit à mes yeux toute signification. Sa route ne croisa jamais la mienne. Ses commandements quand il m’arrivait d’y réfléchir quelques instants m’apparaissaient dénués de tout sens - et Lui-même la victime plutôt que le vainqueur du monde. Vie sacramentelle, pratique religieuse n’existaient plus pour moi et je dois dire honnêtement que je n’en souffrais pas.
Aujourd’hui encore la pratique de la communion n’est plus nécessaire à ma vie spirituelle. En revanche durant toute ma captivité je vécus pleinement la réalité de l’amour de Dieu. Si Jésus-Christ Homme de douleur et Dieu à la fois m’était incompréhensible et étranger, Dieu fut mon refuge et ma confiance aux moments les plus angoissants. Je reconnus constamment son Amour, sa sollicitude pour moi, qui s’exprimaient dans l’arrivée d’un colis providentiel, l’aide secourable d’un camarade pour un travail délicat ou exténuant, l’obtention inattendue et merveilleuse d’une nouvelle paire de souliers, à la Kammer alors que les miens étaient absolument hors d’usage et n’arrêtaient plus la neige. Tout au long de cette épreuve je me sentis guidé, soutenu, aimé. Certes je ne pratiquais pas, je ne priais même pas, mais quand la coupe débordait, que le désespoir me prenait, le soir en m’affalant sur ma paillasse dans un sursaut je l’implorais en quelques mots simples et très brefs, avant de tomber écrasé de fatigue. ‘’Mon Dieu aide moi ! ‘’Donne moi de tenir jusqu’au bout ! ’’Bientôt, bientôt ! ‘’ et toujours l’exaucement venait.
Dans la vallée de l’ombre de la mort à mes côtés se tint constamment, présence invisible, quelqu’un beaucoup plus grand que moi, maître et sauveur de ma vie.
Comme je l’ai écrit notre vie s’était considérablement améliorée depuis la montée en surface, à peu près à l’époque du débarquement en juin 1944. De plus la nourriture d’été du camp était forte (Il fallait vider les silos et épuiser les stocks prévus pour la campagne 43-44 si chichement entamés au cours de l’hiver). Là dessus survint la triomphale campagne de France qui parlait beaucoup plus à notre cœur que les plus énormes avances en Russie ou en Pologne. Chaque soir, lorsque nous travaillions de jour, nous guettions vers 19 heures le Kommando des Schreiber (Secrétaires des ingénieurs) qui rentraient au camp, passant devant nous et avaient entendu dans leurs bureaux le communiqué allemand. Chaque jour ils nous jetaient au passage de nouveaux noms qui trouvaient en nos cœurs un écho triomphal : Avranches, Rennes, Le Mans, Chartres, Lyon, Paris, Beauvais, Lille, Anvers, Aix-La-Chapelle.
Un dimanche de la fin d’août, vers 17 heures comme le temps était doux et beau, j’allai faire un petit tour dans le camp avec Marius. Un convoi lamentable de prisonniers Français haves et sales gravissait la dure pente qui menait aux douches. C’était les types évacués de Fresnes le 15 août juste avant l’arrivée des Alliés. Déconcertés par les ordres hurlés et les coups de cravache auxquels ils n’étaient pas tous encore habitués ils semblaient un misérable et énorme troupeau traqué de toute part par des fauves. A ce moment Marius rencontra un de ses camarades, qui travaillait au montage des postes de radio sur la V1 et nous dit d’une voix très basse mais brisée par l’émotion qu’il avait lui-même entendu la nuit d’avant à la radio anglaise en Français le reportage de la Libération de Paris par la Résistance et par la Division Leclerc, l’ovation énorme qui avait suivi de Gaulle de l’Arc-de-Triomphe à Notre-Dame, la joie et la reconnaissance d’un peuple entier acclamant son libérateur. Le récit de ce type nous bouleversa à notre tour, Marius et moi. Le soleil se couchait dans un rougeoiement superbe. Nos camarades gravissaient leur calvaire, mais il me sembla voir là-bas dans le rouge du couchant la Croix-de-Lorraine vengeresse et libératrice se lever sur nous et sur eux.
Lors de cette prodigieuse avance vers la frontière allemande il apparut à tous les Français de bon sens que la guerre serait terminée à Noël au plus tard. Seuls quelques pessimistes - et Marcel était du nombre - les Tchèques et les Polonais, plus anciens dans la captivité et trop souvent déçus n’espéraient pas la fin de la guerre en 1944. Lorsque nous comprîmes que nous avions encore un hiver devant nous, beaucoup eurent un moment de désespoir. La fin de novembre, décembre, janvier et février furent terribles à passer. Il en succomba presque autant que les premiers mois de notre captivité.
Le plus dur alors ce fut la faim, les interminables stations dans le froid, car l’on dormait suffisamment et l’on ne travaillait plus au rythme hallucinant des premiers mois, ceci du point de vue physique - au point de vue moral l’effroyable recrudescence de la mort.
Les colis familiaux avaient disparu depuis juillet. Il arrivait bien des colis Croix-Rouge de Genève - j’eus même la chance d’en recevoir beaucoup - mais vidés des ¾ de leur contenu par les SS ou les bagnards allemands et polonais seigneurs du camp. Le peu qu’il en restait ( une boite de sardines et quelques morceaux de sucre par exemple) faisait pourtant nos délices, mais ce pillage systématique nous mettait, nous affamés, dans une rage folle et impuissante. Mais surtout la nourriture du camp, du fait des bombardements qui paralysaient tout transport, était de plus en plus réduite. Pendant dix jours de suite, et de nombreux jours espacés dans la semaine le pain manqua. C’est-à-dire que le soir avant de partir pour 13 ou 14 heures de travail nocturne dans le tunnel nous avions seulement deux ou trois petites pommes de terre, parfois gelées, un morceau de margarine ou une cuiller d’infect fromage blanc ou encore de confiture ersatz dans l’estomac !
Pour ma part, je ne souffris pas vraiment de la faim, mais je me sentis décliner comme une lampe dont l’huile s’épuise peu à peu. Je devais ressentir cette sensation de manière encore plus angoissante pendant nos quinze jours de jeûne forcé au cours de l’évacuation. Et il nous fallait en outre supporter au block la vue des Stubendienst Polonais ou de notre Schreiber Français (un escroc probablement que l’on poursuit) se faisant d’immenses poêles de pommes de terre sautées avec les patates et la margarine qui auraient du être également réparties entre tous les habitants du block. Le matin en rentrant du travail nous avions droit à ¾ de litres d’une soupe tantôt épaisse, tantôt claire et plus ou moins grasse.
Cette disette extrême nous faisait vaciller sur nos jambes et nous rendait excessivement sensibles au froid. L’air du tunnel était certainement plus sain que lorsque nous l’habitions, mais aussi beaucoup plus froid. Car alors le tunnel était un milieu thermique homogène, sans contact avec l’extérieur sinon par les issues, où régnait une température à peu près égale, froide en toute saison et sans être très froide. Mais le malheur voulut que pour assainir une atmosphère constamment brouillardeuse la direction de l’usine fit installer une immense soufflerie qui, rejetant l’air vicié du dedans, aspirait l’air glacé du dehors, dans un fracas infernal. Or, cette sorte de ventilation était placée précisément dans le grand couloir où nous montions la V2. Il nous fallait donc vivre 12 heures de suite dans une atmosphère absolument glaciale, de perpétuel courant d’air, que les ouvriers civils relativement bien vêtus ne pouvaient supporter et qu’ils fuyaient en se réfugiant entre deux montages dans une petite cagna en bois, tandis que nous vêtus d’un simple costume en ersatz de coton, sans pull-over (tous les nôtres reçus de France avaient disparu au cours des désinfections successives) ne pouvions que frotter le dos du voisin avec frénésie ou nous réchauffer un peu auprès de la grosse ampoule de 500 watts qu’il aurait fallu en principe éteindre entre deux montages mais autour de laquelle nous faisions cercle. Que d’observations n’ai-je pas reçues de la part des civils pour m’attarder auprès de cette lampe ! Fort heureusement Kapo et SS passaient rarement, et presque toujours signalés, sinon les observations seraient devenues des coups.
Vers la fin de l’hiver nous touchâmes des capotes, eu égard à notre lieu de travail si glacial, mais elles étaient du même tissu rayé que les tuniques et nous protégeaient bien médiocrement.
Les Kapos et les Vorarbeiter(s) qui dormaient presque toute la nuit ou toute la journée dans des cagnas chauffées, comme celles des civils, avaient eux bien entendu libre choix à la Kammer dans les plus beaux complets et manteaux civils appartenant aux prisonniers non Allemands. Dès qu’un vêtement ne leur plaisait plus ils allaient le changer. Quand leurs bottes étaient usées, ils en prenaient d’autres. Ce luxe vestimentaire atteignit un tel degré que les SS s’en émurent et que, pour montrer à leurs fidèles valets qu’ils n’étaient quand même pas les égaux de leurs maîtres, ils les obligèrent à faire incruster dans le dos de leur manteau, sur les manches des vestes et au bas des pantalons de petits rectangles rayés bleu et blanc.
Outre le froid du tunnel il nous fallait aussi supporter le froid du dehors sur la place d’appel où les Kommandos se rassemblaient avant de descendre au travail. Le matin tout allait relativement vite et nous n’attendions guère que ¾ d’heures avant de nous ébranler aux sons de la fanfare du camp. Mais le soir vers 8 heures le rassemblement de l’équipe de nuit se faisait naturellement dans la nuit. Or les derniers mois les alertes aériennes étaient quasi incessantes - et au premier signal d’alerte (Voralarm) toutes les lumières s’éteignaient. Les SS ne pouvaient nous accompagner dans la nuit jusqu’au tunnel distant d’1 km 5. Aussi attendions-nous dans le froid glacial des nuits hivernales de Saxe que la lumière revienne avec la fin de l’alerte. Or l’alerte pouvait durer une heure, parfois deux, parfois trois. Le ronronnement énorme et incessant des milliers d’avions amis au dessus de nos têtes était assurément réconfortant, mais on gelait quand même. Les 1 500 hommes qui restaient sur chaque côté de la place d’appel se collaient alors les uns aux autres pour avoir un peu plus chaud. Mais la mêlée gigantesque finissait toujours par s’écrouler dans les cris de ceux qui étaient piétinés, cependant que Kapo(s) et Vorarbeiter(s) allaient dormir dans des blocks bien chauds jusqu’à la fin de l’alerte.
Je me souviendrai toute ma vie , je crois, d’une de ces attentes le 1er mars au soir, qui nous sembla durer une éternité. Il faisait un vent glacial et il tombait une neige fondue qui nous transperçait jusqu’aux os. Encore étions-nous privilégiés par rapport aux camarades du Kommando appartenant à un block autre que le nôtre et qui, sortant de la désinfection, avaient les vêtements de toile traditionnels sans pull-over. Nous étions littéralement courbés en deux par le froid. Dans l’amertume de la situation me revinrent alors des bribes de discours par lequel Pétain voulait justifier l’armistice et je me surpris à dire tout haut : ’’Après la lutte, entre soldats et dans l’Honneur’’ avec l’accent du vieux. Mes camarades crurent que je plaisantais. En réalité pour la première fois le scandale de l’armistice m’apparaissait dans toute son ampleur. Il n’y avait certes pas de quoi rire.
Ces attentes interminables de l’équipe de nuit valaient à l’équipe de jour plusieurs heures de travail supplémentaires car nos camarades continuaient jusqu’à l’arrivée de la relève, trop heureux si une nouvelle alerte (survenant aussitôt les Kommandos de nuit descendus et pendant le rassemblement des Kommandos de jour) ne les contraignait pas à rester dans le tunnel jusqu’à une, deux ou trois heures du matin. Il arrivait qu’à la pause ils fussent encore là. Le travail reprenait son rythme hallucinant des premiers mois du tunnel.
Cette brusque aggravation des conditions matérielles de notre existence était rendue plus pénible encore par la nervosité accrue des SS qui sentant l’espoir grandir chez leurs esclaves et la crainte s’élever dans leur propre cœur redoublaient de rigueur, pour écarter toute menace de coalition chez les internés. Une prison avait été construite au sein même du camp, dont on ne savait rien, sinon qu’il s’y passait des choses atroces et que périodiquement des pendaisons vidaient le trop plein du ‘’Bunker’’. Vers le début de l’hiver les SS furent pris d’une frénésie de pendaisons publiques, comme jadis les 25 coups solennellement distribués le dimanche en présence de tout le camp à l’appel. Mais la nouvelle sanction était plus grave encore, car l’on pouvait survivre à 25 coups même très violents.
Les pendaisons se faisaient partout dans le camp et dans le tunnel, le plus souvent dans le grand couloir du tunnel, celui précisément où nous travaillions vers 6 ou 7 heures du soir de manière que tous les prisonniers de la Schicht de jour comme de celle de nuit puissent contempler les pendus en allant au travail ou en partant. Les condamnés, la corde au cou, étaient accrochés à un palan, actionné électriquement, qui servait en général à transporter les V2, puis le bourreau - un prisonnier allemand ‘’vert’’ en présence des SS et des Lagerschutz actionnait le palan cependant que les prisonniers étranglés plutôt que pendus se tortillaient pendant 2 ou 3 minutes, empêchés de crier par un mors de bois et d’étoupe qu’on leur avait passé dans la bouche. Les civils auraient eu des ennuis s’ils n’avaient pas assisté à l’exécution, mais il y avait manière et manière d’y assister. Holz, mon Obermeister, y allait avec gravité et en revenait visiblement attristé, tandis que je vis des filles allemandes de 20 à 25 ans travaillant dans les bureaux de l’usine comme secrétaires ou femmes de ménage courir bras dessus bras dessous, le sourire aux lèvres, pour ne pas perdre une minute du spectacle. Il arrivait aussi que l’équipe de nuit se trouvant dans le camp au repos pendant la journée était réveillée vers 2 heures de l’après-midi, rassemblée sur la place d’appel pour assister à des exécutions. Comme il n’y avait que 9 potences, sitôt un homme pendu on le dépendait pour pendre le suivant qui avait assisté à l’exécution de son camarade. Les bourreaux se recrutaient parmi les prisonniers allemands du camp.
C’est dans cette atmosphère de faim, de froid et d’angoisse que Noël arriva. Noël 1944 à Buchenwald avait été une fête pour Walter et pour moi, au moins par la pensée.
Noël 1945 ne fut rien. Ce jour dont on ignora jusqu’au dernier moment s’il serait chômé ou pas ne me laissa aucun souvenir, sinon celui d’un bon goûter fait avec Walter et deux de ses camarades de Kommando avec quelques produits américains courageusement prélevés sur les derniers colis Croix-Rouge, et surtout celui d’un effroyable entassement au block où les deux équipes se trouvèrent en même temps pendant 2 jours et des litanies des Polonais dont la monotonie m’exaspérait. Cependant qu’un arbre de Noël avec des bougies électriques avait été dressé sur la place d’appel - comble d’ironie qui m’aurait exaspéré si l’an dernier pareil spectacle ne nous avait déjà été offert à Buchenwald.
Janvier et février qui suivirent furent douloureux. La classe apparaissait à nos esprits irrités et las comme une chose très lointaine et presque impossible. Les SS nous permettraient-ils d’y assister ? Nous touchâmes là, je crois, le fond de l’abîme, le comble de la misère. Certaines âmes d’élite et certains esprits supérieurs arrivaient encore à dominer la situation, mais pour la grande masse, dont je faisais partie, la souffrance quasi intolérable, multiforme, omniprésente, altérait tout, détruisait tout, durcissait les cœurs, sclérosait les esprits, anéantissait les corps. Beaucoup ne purent tenir et il en disparut un très grand nombre ces mois là. Marcel qui avait travaillé sans interruption depuis son arrivée à Dora en janvier 44 se sentait très fatigué, il alla se faire examiner à la visite médicale, fut admis au Revier à la fin de février. Il devait y mourir trois semaines après. J’en eus beaucoup de peine. C’était dans mon Kommando mon meilleur ami, il partageait ma paillasse ; depuis quelque temps il crachait du sang et je devais sans cesse réconforter ce pessimiste qui ne s’illusionnait pas. Sa mort me bouleversa.
Mars heureusement nous apporta les nouvelles triomphales dont nous avions besoin. Depuis quelque temps nous avions comme Schreiber au Kommando un colonel français, grand résistant, qui se retrouvait volontiers avec moi. Chaque soir il me mettait au courant de la situation et je sentais un frisson d’espérance me parcourir le dos. Un soir de mars particulièrement doux il me dit qu’il se pouvait fort bien que nous passions chez nous les vacances de Pâques et je le crus.
Avant le retour en France une grande épreuve nous attendait pourtant, l’évacuation du camp.
Le camp
11.4.4 L'évacuation du camp
L'évacuation du camp
Au cours des derniers jours de mars nous apprîmes enfin et sous forme officielle la prise de Cologne et de Düsseldorf qui circulaient comme bobards depuis septembre dernier. Nous vîmes alors confirmé l’espoir qui nous tenait tant à cœur que la libération viendrait de l’Ouest. Pour ma part, de même que j’avais toujours cru au débarquement, de même et en dépit de la prodigieuse avance Russe jusqu’à l’Oder, j’avais toujours pensé qu’Anglais et Américains devanceraient leurs alliés de l’Est dans le cœur de l’Allemagne. C’était aussi le vœu le plus cher de tous mes camarades qui avaient plus que suffisamment goûté des Russes.
Au début d’avril, à l’époque de Pâques, pendant des journées d’une douceur merveilleuse, nous comprîmes alors que la machine était bien cassée. Pendant 4 jours, réunis chaque soir sur la place d’appel, prêts à partir pour le travail, nous fûmes chaque fois renvoyés au block. Cette cessation du travail nous fit comprendre la signification exacte de la semaine précédente pendant laquelle nous n’avions monté aucune torpille et avions été envoyés ‘’en transport’’ rentrer du matériel destiné à la V1, travail peu pénible car il s’interrompait des heures durant, tout le monde devant rentrer dans le tunnel au moment des alertes, qui étaient incessantes. Cependant que des nouvelles clandestines nous apprenaient que les Alliés se trouvaient à Ehrfucht et à Gotha, à 80 km du camp et que le bruit du canon tout près nous faisait espérer une libération très prochaine.
Nous pensions généralement que les SS seuls s’en iraient, après nous avoir fait descendre dans le tunnel dont ils chargeraient la Wehrmacht de contrôler les sorties. La manière dont notre captivité se terminerait avait débattue par nous pendant de longs mois et nous n’étions pas sans anxiété.
Connaissant les secrets de fabrication des torpilles, sachant d’autre part le mépris dans lequel les SS tenaient notre vie, nous redoutions l’extermination. Ces craintes n’étaient que trop fondées. Les ordres de Himmler étaient formels, selon des sources très sûres nous devions tous disparaître. Mais le temps manqua aux SS pour tuer sur place les 20.000 prisonniers du camp. Peut-être aussi la crainte de représailles de la part des autorités alliées au vu d’un tel charnier les arrêta-t-elle ? Il est vraisemblable que par crainte de passer pour défaitiste, aucun des officiers SS du camp n’avait voulu envisager à l’avance la situation pouvant être créée par l’arrivée des Alliés à proximité de Nordhausen, c’est-à-dire en plein centre de l’Allemagne.
Finalement l’évacuation et la dislocation du camp furent ordonnées en dépit des efforts de Yawutski qui ne put retenir sur place, dans le tunnel, qu’un millier d’ouvriers, ayant essayé un peu tardivement de faire acte d’autorité. Le matin du 3 avril fut marqué par un pillage effréné des magasins de vêtements et de linge, tandis que les Kapos et chefs de blocks ‘’verts’’ allaient chercher à la Postestelle les derniers colis Croix-Rouge Internationale qui s’y trouvaient et les mangeaient cyniquement devant nous. Les papiers de la Schreibstube brûlaient sur ordre des SS qui voulaient sans doute détruire les traces de la mort de tant de milliers de prisonniers. Enfin après avoir touché chacun (ou du moins presque tous) une boule de pain de 1,5 kg (quelle merveille ! ) et une boite d’un kg de conserves de viande, nous passâmes la porte du camp pour la dernière fois, non sans un soupir de satisfaction malgré la crainte qui nous oppressait.
Je partis dans les premiers -ce qui fut une chance bien qu’alors nous considérions comme chanceux ceux qui restaient au camp (ils partirent le lendemain). Nous allâmes au delà de la gare traversant une route sillonnée par des civils allemands en plein exode, à pied et sans auto, poussant des voitures d’enfant, spectacle réconfortant pour nous car il répétait - mais en bien plus tragique - celui de 1940, puis nous revînmes à la gare du camp et nous embarquâmes sur des wagons plates-formes les uns bâchés, les autres pas, à 100 par wagons, gardés par 4 SS (deux à chaque extrémité) généralement assez calmes.
C’était un mercredi soir, nous y restâmes sans manger et sans boire jusqu’au lundi matin. La température heureusement n’était pas trop pénible, douce sans être chaude. Mais les nuits furent atroces. Le jour tous pouvaient arriver à se caser à peu près, les uns assis par terre (ce qui était déjà douloureux vu notre maigreur extrême), les autres debout - seulement la nuit tous devaient être assis pour dormir un peu et par ordre SS et il n’y avait matériellement pas de place pour tous. Aussi fallait-il se bagarrer sans arrêt. Les Polonais du convoi (car les Russes du camp mis à part la veille du départ formaient un convoi spécial) n’hésitaient pas à assommer ou à étrangler ceux qui les gênaient. Certains Français, et je pense ici au pseudo-commandant Paillou, n’eurent pas une attitude beaucoup plus belle. La faim, l’énervement, la peur (des bombardiers alliés survolaient constamment les voies et rasant les toits des wagons lâchaient leurs bombes) rendirent de nombreux types fous.
Sans savoir où nous allions, nous espérions chaque jour que ce jour là serait le dernier, mais il nous fallait encore passer une nuit. Nous fûmes pris ensuite par la terreur d’errer ainsi de gare en gare jusqu’à ce que les Alliés puissent nous rejoindre. Enfin, le lundi au petit matin, nous échouions providentiellement à Bergen. Personnellement j’avais relativement peu souffert de la faim et de la soif et je ne me jetai pas sur les rutabagas crus que des SS relativement compatissants nous lancèrent alors, mais lorsque je descendis sur le quai mes jambes flageolaient et mes yeux supportaient avec peine la lumière crue du jour. On nous annonça une marche de 3 km jusqu’au camp qui me fit frémir intérieurement car je n’en pouvais plus. De tous côtés des types s’affaissaient, les uns ramassés, les autres descendus, suivant la fantaisie des SS.
Mais peu à peu la marche au grand air, la vue des champs, la traversée d’un village me remontèrent, et surtout une certaine impression de liberté (la colonne était un immense troupeau avançant sans le moindre ordre) et la vue d’un prisonnier français travaillant dans les champs au bord de la route, qui nous encouragea du regard et nous fit un immense V avec ses bras. Enfin nous arrivâmes au camp, ou plutôt aux casernes de Bergen-Belsen (car dans le camp archi plein le typhus régnait).
Là nous fûmes classés par nationalité, et dûmes attendre plusieurs heures avant que l’on nous désigne un block. Nous nous affaissâmes par terre, sur le sol sableux où je dormis plusieurs heures en dépit d’un vent aigrelet. Enfin nous prîmes possession d’un bâtiment de caserne, divisé en petites chambrées, qui venait d’être abandonné par la Wehrmacht, remarquablement propre, assez avenant.
C’est là que nous restâmes pendant une semaine jusqu’à l’arrivée des Anglais. A Bergen, peu de corvées, peu d’appels, seulement après 6 jours de jeûne complet (le lundi nous ne mangeâmes encore rien) une nourriture presque inexistante : par jour ½ litre de soupe claire, un tout petit peu de conserves de viande et parfois une tranche de pain Avis que nous mangions avec plus de lenteur et plus de volupté que la plus délicieuse pâtisserie. Il est vraisemblable que nous devions alors être empoisonnés. Le pain nécessaire à cela sur lequel nous nous serions certainement jetés fut retrouvé, mais le médecin SS de Dora qui commandait notre camp se refusa à exécuter les ordres reçus. Il resta bientôt seul avec 2 ou 3 autres qui arborèrent un brassard blanc et avec des troupes Hongroises ne craignant rien des Anglais contre lesquels ils n’étaient pas en guerre et auxquels ils étaient tout disposés à se rendre.
Chaque jour pourtant la lampe baissait, faute d’huile et nous nous demandions avec anxiété si nous n’allions pas mourir de faim à la veille de la délivrance. Ma chambre était fort heureusement au rez-de-chaussée car les deux marches du seuil suffisaient à faire souffrir mes jarrets et je plaignais sincèrement les malheureux qui devaient monter jusqu’au premier. La grande masse des prisonniers absolument squelettiques sombrait dans la torpeur. Quelques courageux allaient chercher des pissenlits mais je n’avais pas l’énergie de les suivre et de plus je n’en aurais pas mangé par crainte de la dysenterie. Un débrouillard de chez nous avait heureusement découvert le premier jour des rutabagas dans un silo abandonné et les avait rapportés. Ils avaient été également partagés et chaque part tirée au sort. C’était très mauvais mais cela calait. Je dois ajouter une fois encore que pendant cette première quinzaine d’avril, pendant laquelle notre nourriture se réduisit à peu près à rien je ne souffris pas à proprement parler de la faim, c’est-à-dire que je ne ressentis pas ces douleurs d’estomac et ce besoin impérieux de manger que j’avais bien souvent éprouvés à Dora - mais je me sentis peu à peu m’en aller - impression bien plus angoissante encore.
Naturellement les bobards continuaient à courir. A chaque instant on annonçait l’imminente arrivée des Anglais. Ce fut le dimanche 15 vers 3 heures de l’après-midi que se produisit la révolution de notre vie.
Nous vîmes distinctement passer sur la route qui longeait le camp une colonne de chars et de véhicules blindés qui avançaient régulièrement, en ordre parfait. Un espoir nous envahit soudain : ‘’Serait-ce eux !! ‘’. Mais à cet espoir surgi du plus profond de notre être succéda aussitôt la réaction du prisonnier, trop souvent déçu et devenu sceptique à l’égard de toute bonne nouvelle : ’’ça ne peut pas être eux, mais c’est quand même bon signe ; les boches foutent le camp’’. Épuisés par ce bref effort nous retournâmes vers nos paillasses. Et le défilé impeccable continuait toujours, quand soudain les deux camarades qui étaient restés à la fenêtre hurlèrent ensemble :
‘’Bon Dieu ! Oui ! C’est eux !’’. Un char venait d’entrer dans le camp. Je me précipite à mon tour et confirme : Aucun doute, l’étoile blanche ! A toutes les fenêtres des deux premiers bâtiments entre lesquels le char circule apparaissent des prisonniers qui crient faiblement leur joie et agitent leurs calots.
Nous sommes tous saisis d’une immense émotion - nous tous dans la chambre, Parisiens et Catalans, Savoyards et Jurassiens, gens du Nord et gens de l’Ouest, paysans et étudiants, fonctionnaires et commerçants formons alors une véritable communauté de Français libres. Notre émotion nous la traduisons maladroitement en chantant des bribes du Chant du Départ et en criant aux occupants du char qui viennent d’apparaître à la tourelle ; ‘’Vive de Gaulle ! Vive l’Angleterre ! ‘’. Toute la caserne est sortie de sa torpeur et vibre à l’unisson. Dans le couloir un type siffle joyeusement un air bien connu des prisonniers : ‘’Dans un coin de mon pays...’’ puis vers la fin il se met à chanter à pleine voix, avec un accent presque triomphal :
Une fille qui saura m’attendre
Elle attendra mon retour
Car je reviendrai un jour
Oui je reviendrai la prendre
Car la France c’est tous mes amours.
Mais nous osons à peine croire à notre victoire sur la souffrance et sur la mort. Entre les squelettes que nous sommes et nos camarades disparus dont le souvenir nous assaille en ce moment nous ne percevons pas de différence essentielle et nous ne réalisons pas complètement que le pas décisif est maintenant franchi.
Il faut que je sorte, j’étouffe. Je sors lentement vacillant sur mes jambes comme un convalescent qui vient de se lever seulement. L’après-midi radieux se termine. Le soleil se couche. Pour la première fois depuis que je suis en Allemagne les coordonnées géographiques reprennent un sens pour moi. Je ne suis plus perdu dans un monde fermé et hostile, aussi loin de mon pays que si un océan m’en séparait. Mais là-bas au sud-ouest, plus très loin, au bout d’une route maintenant jalonnée par des soldats amis, il y a la France qui soudain m’apparaît dans sa bouleversante richesse matérielle, physique, intellectuelle, spirituelle. Je n’en puis plus, mes genoux se dérobent sous moi. Je rentre me coucher. A peine étendu je jouis intensément, d’une manière presque animale, de ma libération, cependant qu’à mes oreilles retentissent les paroles de la multitude de l’armée céleste, lors de la naissance du Christ : ‘’Gloire à Dieu dans les cieux très hauts et Paix sur la terre parmi les hommes de bonne volonté ! ‘’.
Oui... Gloire à Dieu !
Walter était dans le camp mais je ne le découvris, avec quelle joie !, que le lendemain de la libération. Si faibles que nous fussions, moi surtout, nous fûmes parcourus par un frisson d’enthousiasme quand nous nous vîmes libres et ensemble survivants après presque deux ans de captivité où nous avions presque tout partagé et tant échangé. Mais pendant la semaine d’attente nous n’avions eu ni l’un ni l’autre la force de nous chercher.
version corrigée par Mireille le 24 novembre 1996 et mise à jour par Hubert le 26/11/96
Notes rapides.
Dimanche des Rameaux - 25 mars
Temps splendide. Je reste au camp car je suis de corvée pour garder le strasse avec Jacques et René. Boule entière. Je vais au block voir le pasteur Heuzé. Courte visite à Walter au 28.
Lundi 26 mars
On prend le soir la Schicht de nuit.
Vendredi vers 3 heures on a arrêté le travail sur la V2. On va en transport à la Werk 2. Quasi aucun travail à cause des alertes. Ainsi de suite jusqu’à samedi soir.
Vendredi 30 mars
Nous allons en transport à la Werk. Aucun travail. Retour au 36 où nous dormons dans le froid et une ½ obscurité.
Samedi 31 mars
Nous apprenons sur la place d’appel le soir que nous ne descendons pas travailler. On pressent quelque chose de nouveau d’autant qu’il y a alerte quasi continuellement depuis 15 jours.
Toute cette semaine je suis allé voir Ph. à la pause Halle 28. C’est l’ami qui apporte de la pâte de fruits et partage la boite de sardines qu’il a reçue en m’en laissant les 2/3. Il est un peu fatigué et souffre d’un point. Nous discutons sur la fin que nous sentons proche et attendons d’une minute à l’autre mais à laquelle nous n’osons pas croire. Ph me dit : ‘’dans la guerre actuelle, une semaine, un mois même, ce n’est rien’’. Je suis plus optimiste.
Dimanche 1er avril - Pâques
Beau temps mais on ne vit pas Pâques, tout entier absorbé par le présent. On reste au lit, ne sachant pas si l’on travaille le soir ou non. Michel Leroux et Tessier reçoivent un colis et m’en font profiter. Le soir soulagement, on remonte au block. On s’attend à l’arrivée des ‘’Américains’’ dans la semaine. Une atmosphère de relâchement presque joyeuse, en tout cas confiante, règne dans le camp.
Lundi 2 avril
Nous restons Schicht de nuit. Malissart reçoit un colis. Grand plaisir à manger de bons produits de chez nous : nougats, pâtes de fruit. Vers 10 heures les Kommandos de jour remontent. On convient avec Robert et Ernest de partager le reste du colis le lendemain. De plus en plus d’optimisme dans le camp d’autant que la ration de mardi est déjà au block : 2/3 de petite boule = 1 kilo de pain!
Lundi soir, après l’appel, nous sommes renvoyés au block mais à 9 heures dans la nuit on rappelle les 2 Schichts sur la place d’appel. Dans notre Kommando, seuls les Russes et les Juifs sont pris pour le transport. Soulagement infini, on remonte au block.
Mardi 3 avril
Ernest est parti. Malissard et moi finissons le colis, puis avec Guyonnaud fuyons les blocks pour éviter le transport. On rentre vers 2 heures pour manger au 116, puis je reviens au 121.
Mercredi 4 avril
La Schicht de jour ne descend pas travailler. Vers 10 heures appel général. Tout le camp se retrouve sur la place d’appel. Dans le lointain Nordhausen brûle. Les Kapos et les chefs de blocks étalent cyniquement les colis croix rouge. Pillage autorisé de toutes les Kammers. Chacun recueille vêtements, linge, savon etc. On finit par réaliser qu’il s’agit d’une évacuation quand on quitte la place d’appel pour aller toucher une boule de pain et une boite de conserves. Averses glaciales entrecoupées de rayons de soleil. Après avoir touché le pain, au dernier moment, il est décidé que les spécialistes restent. En principe au BI/T nous restons tous mais le Kapo fait un tri. Vers 16 heures nous quittons le camp et 18 heures nous montons en wagons découverts mais bâchés, à 100 par wagon.
Jeudi 5
Nuit pénible. La boite de porc m’a écœuré. On m’en vole la 1/2 ainsi qu’1/4 de boule environ. Aucun trajet effectué.
Vendredi 3
Je mange un dernier petit bout de pain retrouvé dans une poche. La faim commence. On monte sur le Nord et on s’arrête à Lunebourg. Nuit atroce.
Samedi 7
On monte au delà de Hambourg puis il semble bien que nous sommes refoulés vers le Sud. Toujours rien à manger.
Lundi 9 - Bergen-Belsen
Arrivée par beau temps frais heureusement. Une nuit de plus dans le wagon et beaucoup devenaient fous.- camp - caserne - Les Wehrmacht évacuent. Toujours rien à manger.
Lundi 9 - Dimanche 15
Les prisonniers se traînent lamentablement, à ½ morts de faim et d’épuisement. On attend. Le canon est proche. Les Russes se montrent sous leur vrai jour : gangster qui ne reculent pas devant le fusil. Nous sommes si faibles qu’on n’a pas le courage d’aller dans les blocks voisins rechercher des nouvelles de camarades. On dévore des ‘’rutas’’ crus. Certains curent des os nauséabonds dont nous voulions faire un bouillon. Malgré tout nous pressentons que cela ne doit pas durer bien longtemps car nos gardiens arborent le brassard blanc et ont perdu leur brutalité. La faim est une chose terrible. On a à peine le courage de se traîner jusqu’à la fenêtre dimanche vers 17 heures pour contempler le passage sur la route des premiers chars anglais. Nous sommes libérés ! Joie indicible. On n’arrive pas à réaliser tellement on a faim.
Lundi 16
Première conversation très hésitante car mon anglais est pauvre surtout après 1an ½ de ‘’Konzlager’’. Ils sont presque tous londoniens, gentils garçons, bronzés et calmes, mais n’ont pas de journaux et peu de nouvelles en dehors de celle de la mort de Roosevelt.
Lundi 16
Les policemen à casquette rouge pénètrent dans le camp. Ils annoncent la fin de la tyrannie allemande et beaucoup de ravitaillement. Les Français sont groupés au 84, 85, 91. Beaucoup de pagaie mais une vie nouvelle commence. Joie immense, je reste avec Michel Leroux, un chrétien qui n’exprime pas mais vit sa foi. Le soir j’apprends par Mialet que Walter est là. Discours de Bollaert. Joie dans la colonne.
Mardi 17.
Je retrouve Walter à la désinfection en plein air. Joie profonde mais Philippe n’est pas là. La nourriture revient. De bons produits, mais pas encore assez. Trop de coulage et de pagaie. Les ‘’brûlés’’ se sucrent. Les ‘’maquereaux’’ et les ‘’droits communs’’ se sont infiltrés partout. Une belle personnalité, Julith. Amitié précieuse avec Walter. Je me remets au bridge. Cela fait attendre les repas. On guette de la fenêtre l’arrivée des camions de ravitaillement aux cuisines qui sont en face. On espère le départ mais on redoute une marche de 15 km qu’on ne se sent pas la force de faire. Nous bénéficions d’un temps superbe mais l’Allemagne du Nord est bien venteuse.
Dimanche 22 avril
Premier dimanche où l’on vit libre. Pas de pasteur, pas de culte. Mais Tessier vient me voir. Au travers de sa conversation je peux évoquer la vie nantaise. On entend les chants de la messe polonaise célébrée à la Kantine. Oui : ‘’Gloria in Excelsis Deo’’.
L’après-midi je me retrouve avec Walter pour un bridge. Il me glisse une
½ crêpe à la farine de seigle saccharinée revenue dans de la graisse de bœuf, un régal de pâtisserie comme les 1/10 de boule de pain gluant touchés au Block 89, que nous avions plus savourés que n’importe quelle brioche. Walter en avait mangé lui-même 1 entière car les électriciens de sa chambre se démerdent pour ‘’organiser’’. Dans son geste j’ai trouvé infiniment d’amitié. Amitié simple qui ne s’extériorise pas en paroles mais solide, peut-être aussi un peu de reconnaissance - sentiment rare et noble dans les périodes difficiles de la vie, et d’orgueil: ne vouloir rien devoir à personne. L’autre jour il a déjà partagé avec moi un fond d’assiette de lait en poudre caillé mais farineux et bien sucré. C’est un type solide sur lequel on peut compter à tout point de vue. Il a une somme de qualités majeures : Bon sens, courage, force physique, bonté.
Il court des bruits, qui semblent enfin un peu sérieux, de départ pour le courant de la semaine. Le moral des Français est bon, d’autant que la nourriture augmente: nous avons touché aujourd’hui ½ litre d’excellent porridge et le ¼ de la boule de pain de 1 500 g.
Des bruits sinistres courent de plus en plus sur un sort tragique réservé aux
3 000 spécialistes restés à Dora. On dit que les malades ont été empalés, les spécialistes ensevelis dans le tunnel où ils étaient descendus sur ordre saboter les machines. Ce sort aurait dû être le nôtre à tous. Dieu soit loué ! Mais qu’est devenu Philippe ? S’il lui est arrivé malheur je me le reprocherai toute ma vie car c’est moi qui l’ai entraîné dans cette aventure. Si je dois rentrer, et lui pas, comment annoncer l’affreuse nouvelle à ses parents ? Après avoir vécu l’horreur des premiers mois de Dora, où tant de jeunes et de types comme nous sont morts, pourquoi serait-il mort au dernier moment, si près de la fin du calvaire. Non ce n’est pas possible, attendons et espérons encore. On sent ses forces revenir. Les types de ma chambre sont sympathiques, en général, pour la plupart hantés par la question nourriture. Ils ont des dadas un peu ridicules: les brisures de biscuits !
lundi 23
Grande nouvelle, on part demain. Le matin visite avec Walter à Julith. On parle du pays nantais. Le soir spectacle franco-britannique, à la cantine, très cordial et sympathique. En revenant se coucher nous apprenons que les 1 000 premiers par ordre alphabétique partiront demain, les autres après-demain, ce qui me met dans le convoi de Pierre et d’Ernest.
11.5 - Les foyers Matter
Les Foyers Matter
19 rue des Martyrs - 75009 Paris
L'association est née en 1982 de la fusion de deux associations, toutes deux d'inspiration protestante : les ''œuvres Étienne Matter'', la plus ancienne, et le Foyer du jeune libéré'' fondé en 1960.
L'une et l'autre ont été créées par les hommes chez qui des drames personnels avaient fait naître de véritables vocations.
Étienne Matter, dont l'association actuelle a conservé le nom, était un industriel alsacien dont la vie fut bouleversée par le décès de sa jeune épouse. Il renonça à son entreprise et voulut changer de route. Il trouva un appui moral auprès du pasteur de sa paroisse et des dirigeants de l'Armée du Salut : c'est sur leur incitation qu'il se consacra à l'accueil et à l'hébergement des sortants de prison. Il créa en outre des placements familiaux pour des mineurs délinquants ou en difficulté sociale ; ces placements furent organisés en milieu rural dans l'Ardèche et dans la Drôme.
Le ''foyer du jeune libéré'' fut créé sous l'impulsion du pasteur Ungerer dont la vocation prit naissance dans le camp de concentration de Dora, en Allemagne, où il avait été déporté. A la suite d'une évasion manquée, il fut sauvé par un autre déporté qui, au péril de sa propre vie, vint à son secours. Ernest Ungerer apprit alors que celui qui l'avait sauvé était un délinquant de droit commun, condamné à une lourde peine. Il fut ainsi convaincu qu'il existait chez tout homme, quel que fut son passé, une chance de sortir de la déchéance. Après son retour de déportation, le pasteur Ungerer se consacra à l'aumônerie des prisons, service de la Fédération Protestante de France, puis, à partir de là, créa le ''foyer du jeune libéré'' d'où sont issus les deux établissements d'Alésia et de Créteil.
L'association ''les foyers Matter'' entend rester fidèle à l'esprit qui a animé de tels hommes. Sans être inféodée à aucune Église, elle réunit des bénévoles qui, dans un esprit du christianisme, veulent porter secours à ceux qui, majeurs ou mineurs, coupables ou victimes du milieu dans lequel ils ont vécu, ont besoin de retrouver l'équilibre nécessaire pour accéder à une vie normale.
11.6 La libération
Notes rapides rédigées au jour le jour évoquant la libération du camp.
Dimanche des Rameaux - 25 mars 1945
Temps splendide. Boule entière. Je reste au camp car je suis désigné pour garder le strasse avec Jacques. Werden (?) et René. Boule entière. Je vais au block voir le pasteur Heuzé. Courte visite à Walter au 24
Lundi 26 mars
On prend le soir la Schicht de nuit.
Vendredi vers 3 heures on a arrêté le travail sur la V2. On va en transport à la Werk II. Quasi aucun travail à cause des alertes. Ainsi de suite jusqu’à samedi soir.
Vendredi 30 mars
Nous allons en transport à la Werk. Aucun travail. Retour au 36 où nous dormons dans le froid et une ½ obscurité.
Samedi 31 mars
Nous apprenons sur la place d’appel le soir que nous ne descendons pas travailler. On pressent quelque chose de nouveau d’autant qu’il y a alerte quasi continuelle depuis 15 jours.
Toute cette semaine je suis allé voir Philippe à la pause Halle 28. C’est l’ami qui apporte de la pâte de fruits et partage la boite de sardines qu’il a reçue en m’en laissant les 2/3. Il est un peu fatigué et souffre d’un point. Nous discutons sur la fin que nous sentons proche et attendons d’une minute à l’autre mais à laquelle nous n’osons pas croire. Philippe me dit: ‘’dans la guerre actuelle, une semaine, un mois même, ce n’est rien’’. Je suis plus optimiste.
Dimanche 1er avril - Pâques
Beau temps mais on ne vit pas Pâques, tout entier absorbé par le présent. On reste au lit, ne sachant pas si l’on travaille le soir ou non. Michel, Leroux et Tessier reçoivent un colis et m’en font profiter. Le soir soulagement ! on remonte au block. On s’attend à l’arrivée des ‘’Américains’’ dans la semaine. Une atmosphère de relâchement presque joyeuse, en tout cas confiante, règne dans le camp.
Lundi 2 avril
Nous restons Schicht de nuit. Malissart reçoit un colis. Grand plaisir à manger de bons produits de chez nous : nougat, pâtes de fruit. Vers 10 heures les Kommandos de jour remontent. On convient avec Robert et Ernest de partager le reste du colis le lendemain. De plus en plus d’optimisme dans le camp d’autant que la ration de mardi est déjà au block : 2/3 de petite boule = 1 kilo de pain !
Lundi soir, après l’appel, nous sommes renvoyés au block mais à 9 heures dans la nuit on rappelle les 2 Schichts sur la place d’appel. Dans notre Kommando, seuls les Russes et les Juifs sont pris pour le transport. Soulagement infini, on remonte au block.
Mardi 3 avril
Ernest est parti. Malissard et moi finissons le colis, puis avec Guyonnaud fuyons les blocks pour éviter le transport. On rentre vers 2 heures pour manger au 116 puis je reviens au 121.
Mercredi 4 avril
La Schicht de jour ne descend pas travailler. Vers 10 heures appel général. Tout le camp se retrouve sur la place d’appel. Dans le lointain Nordhausen brûle. Les Kapos et les chefs de blocks étalent cyniquement les colis croix rouge. Pillage autorisé de toutes les Kammers. Chacun recueille vêtements, linge, savon etc. On finit par réaliser qu’il s’agit d’une évacuation quand on quitte la place d’appel pour aller toucher une boule de pain et une boite de conserves. Averses glaciales entrecoupées de rayons de soleil. Après avoir touché le pain, au dernier moment, il est décidé que les spécialistes restent. En principe au BI/T nous restons tous mais le Kapo fait un tri. Vers 16 heures nous quittons le camp et 18 heures nous montons en wagons découverts mais bâchés, à 100 par wagon.
Jeudi 5
Nuit pénible- La boite de porc m’a écœuré. On m’en vole la 1/2 ainsi qu’1/4 de boule environ. Aucun trajet effectué !
Vendredi 3
Je mange un dernier petit bout de pain retrouvé dans une poche. La faim commence. On monte sur le Nord et on s’arrête à Lunebourg. Nuit atroce.
Samedi 7
On monte au delà de Hambourg puis il semble bien que nous sommes refoulés vers le Sud. Toujours rien à manger.
Lundi 9- Bergen-Belsen
Arrivée par beau temps frais. Heureusement. Une nuit de plus dans le wagon et beaucoup devenaient fous .- camp - caserne - Les Wehrmacht évacuent. Toujours rien à manger.
Lundi 9 - Dimanche 15
Les prisonniers se traînent lamentablement, à ½ morts de faim et d’épuisement. On attend. Le canon est proche. Les Russes se montrent sous leur vrai jour : gangsters qui ne reculent pas devant le fusil. Nous sommes si faibles qu’on n’a pas le courage d’aller dans les blocks voisins rechercher des nouvelles de camarades. On dévore des ‘’rutas’’ crus. Certains curent des os nauséabonds dont nous voulions faire un bouillon. Malgré tout nous pressentons que cela ne doit pas durer bien longtemps car nos gardiens arborent le brassard blanc et ont perdu leur brutalité. La faim est une chose terrible. On a à peine le courage de se traîner jusqu’à la fenêtre dimanche vers 17 heures pour contempler le passage sur la route des premiers chars anglais. Nous sommes libérés ! Joie indicible. On n’arrive pas à réaliser tellement on a faim.
Lundi 16
Première conversation très hésitante car mon anglais est pauvre surtout après 1an ½ de ‘’Konzlager’’. Ils sont presque tous londoniens, gentils garçons, bronzés et calmes, mais n’ont pas de journaux et peu de nouvelles en dehors de celle de la mort de Roosevelt.
Lundi 16
Les policemen à casquette rouge pénètrent dans le camp. Ils annoncent la fin de la tyrannie allemande et beaucoup de ravitaillement. Les Français sont groupés au 84, 85, 91. Beaucoup de pagaie mais une vie nouvelle commence. Joie immense, je reste avec Michel Leroux, un chrétien qui n’exprime pas mais vit sa foi. Le soir j’apprends par Mialet que Walter est là. Discours de Bollaert. Joie dans la colonne.
Mardi 17
Je retrouve Walter à la désinfection en plein air. Joie profonde mais Philippe n’est pas là. La nourriture revient. De bons produits, mais pas encore assez. Trop de coulage et de pagaie. Les ‘’brûlés’’ se sucrent. Les ‘’maquereaux’’ et les ‘’droits communs’’ se sont infiltrés partout. Une belle personnalité, Julith. Amitié précieuse avec Walter. Je me remets au bridge. Cela fait attendre les repas. On guette de la fenêtre l’arrivée des camions de ravitaillement aux cuisines qui sont en face. On espère le départ mais on redoute une marche de 15 km qu’on ne se sent pas la force de faire. Nous bénéficions d’un temps superbe mais l’Allemagne du Nord est bien venteuse.
Dimanche 22 avril
Premier dimanche où l’on vit libre. Pas de pasteur, pas de culte. Mais Tessier vient me voir. Au travers de sa conversation je peux évoquer la vie nantaise. On entend les chants de la messe polonaise célébrée à la Kantine. Oui : ‘’Gloria in Excelsis Deo’’.
L’après-midi je me retrouve avec Walter pour un bridge. Il me glisse une ½ crêpe à la farine de seigle saccharinée revenue dans de la graisse de bœuf, un régal de pâtisserie comme les 1/10 de boule de pain gluant touchés au Block 89, que nous avions plus savourés que n’importe quelle brioche. Walter en avait mangé lui-même 1 entière car les électriciens de sa chambre se démerdent pour ‘’organiser’’. Dans son geste j’ai trouvé infiniment d’amitié. Amitié simple qui ne s’extériorise pas en paroles mais solide, peut-être aussi un peu de reconnaissance - sentiment rare et noble dans les périodes difficiles de la vie - et d’orgueil : ne vouloir rien devoir à personne. L’autre jour il a déjà partagé avec moi un fond d’assiette de lait en poudre caillé mais farineux et bien sucré. C’est un type solide sur lequel on peut compter à tout point de vue. Il a une somme de qualités majeures : Bon sens, courage, force physique, bonté.
Il court des bruits, qui semblent enfin un peu sérieux, de départ pour le courant de la semaine. Le moral des Français est bon, d’autant que la nourriture augmente : nous avons touché aujourd’hui ½ litre d’excellent porridge et le ¼ de la boule de pain de 1 500 g.
Des bruits sinistres courent de plus en plus sur un sort tragique réservé aux 3 000 spécialistes restés à Dora. On dit que les malades ont été empalés, les spécialistes ensevelis dans le tunnel où ils étaient descendus sur ordre saboter les machines. Ce sort aurait dû être le nôtre à tous. Dieu soit loué ! Mais qu’est devenu Philippe ? S’il lui est arrivé malheur je me le reprocherais toute ma vie car c’est moi qui l’ai entraîné dans cette aventure. Si je dois rentrer, et lui pas, comment annoncer l’affreuse nouvelle à ses parents ? Après avoir vécu l’horreur des premiers mois de Dora, où tant de jeunes et de types comme nous sont morts, pourquoi serait-il mort au dernier moment, si près de la fin du calvaire ? Non ce n’est pas possible, attendons et espérons encore. On sent ses forces revenir. Les types de ma chambre sont sympathiques, en général, pour la plupart hantés par la question nourriture. Ils ont des dadas un peu ridicules : les brisures de biscuits !
lundi 23
Grande nouvelle, on part demain.
Le matin visite avec Walter à Julith. On parle du pays nantais. Le soir spectacle franco-britannique, à la cantine, très cordial et sympathique. En revenant se coucher nous apprenons que les 1 000 premiers par ordre alphabétique partiront demain, les autres après-demain, ce qui me met dans le convoi de Pierre et d’Ernest.
11.7 Témoignages
Phrases retenues
Le royaume de Dieu ne vient pas de manière à frapper les regards, et l'on ne dira pas : c'est Lui ! ou bien Il est là ! Car voici que le Royaume de Dieu est au dedans de nous.
Luc 17 v.20 à 21
Tout le monde a quelque chose à faire pour que la guerre soit gagnée.
G. Duhamel
Rien n'est fait : tout se fait. Quand on a la franchise, on a presque tout
Robert de Félice
Nous ne sommes rien, nous en ce lieu
Moi sans soleil, et toi sans Dieu
(extrait d'un cadran solaire sur une église)
Je ne peux pas vous quitter sans vous dire toute ma reconnaissance pour tout ce que vous avez fait ou été pour moi. J'ai du souvent vous peiner par mon égoïsme et mon Mauvais caractère et m'en excuse profondément. S'il m'arrivait quelque chose, ne regrettez rien. Je ferais volontiers un sacrifice pour vous et mes frères.
Guy juin 1943