10 – Philippe Coste : 1904-1974


Cette biographie a été rédigée par ses enfants en 1998.

10.1 - Introduction

PHILIPPE COSTE
1904-1974

C'est à notre cousin Jean Snollaerts que nous devons d'avoir entrepris cette biographie. En effet, il nous a demandé, il y a quelques années, une courte note sur Philippe Coste. Réunis chez notre mère dans ce but, nous nous sommes très vite aperçus que nous ne possédions aucune information sérieuse sur la vie et sur la personnalité de notre père. Nous nous sommes donc mis au travail.

Puis, petit à petit, nous avons eu envie d'en savoir plus, beaucoup plus.

Alors les souvenirs ont été recueillis, confrontés, vérifiés ; des recherches ont été entreprises auprès de témoins encore vivants ; des documents et des lettres ont été lus et analysés ; des photos ont été triées, développées, commentées.

Et ce qui pouvait n'être qu'un texte de quelques pages est devenu cette brochure à plusieurs voix.

Ses enfants racontent...

Septembre 1998

 

10.2 - Montceau-Les-Mines et Paris

Montceau-Les-Mines et Paris 1904-1927

1904- 5 mars. Naissance de Philippe à Montceau-les-Mines.

Son père Émile avait été appelé à Montceau-les-Mines par la Compagnie des Mines de Blanzy pour rétablir une situation détériorée par une mauvaise administration et par une série de grèves sur un fond de lutte anticléricale. Emile, alors âgé de 36 ans, Juliette et les enfants s'y installent en 1900 et y mènent une vie assez recluse. Emile reste à Montceau-les-Mines jusqu'au début de 1914. Il démissionne à cette époque, car il avait refusé, nous a-t-on toujours raconté, de licencier trois ou quatre collaborateurs protestants, comme le lui demandait son président, M. Darcy. Emile est remis à la disposition du Service des Mines. Il sera affecté, en mai 1914, au Maroc, en qualité de conseiller tech­nique du Maghzen, pour suivre les opérations de la commission arbitrale des mines. (Marguerite Bonnet).

En 1910, Emile installe sa famille à Paris, 42 rue Ampère, pour permettre aux six enfants de faire leurs études. Emile venait à Paris une ou deux fois par mois. Quelques années avant, Daniel était venu à Paris pour aller au lycée. Il vivait alors chez son oncle David Beigbeder.

Marguerite, son aînée de dix ans, suivait un peu les études du soir de son jeune frère Philippe. "Très intelligent et attachant, il était difficile de caractère... Sa vive intelligen­ce et sa facilité me passionnaient. Il est plus tard entré à l'X très brillamment et en est sorti, comme son père, dans le corps des mines" (Marguerite). Il existe une excellente photo de Philippe à 10 ans, en costume marin. Il a l'air joyeux, allègre et même moqueur.

1914-1918. Philippe fait ses études secondaires au lycée Carnot.

Emile est mobilisé comme lieutenant-colonel d'artillerie et affecté à la manufacture d'armes de Saint-Etienne pour fabriquer des mitrailleuses. Puis, au début de 1917, le Gouvernement le nomme directeur des mines avec la mission de porter de toute urgence et par tous les moyens la production de charbon à son maximum. En effet, les mines du Nord sont alors occupées par l'ennemi. La pénurie de charbon freine l'effort de guerre.

1919- Dès l'Armistice, Emile s'installe à Strasbourg en qualité de directeur général de l'industrie et des mines pour les départements recouvrés. Il règle les problèmes que pose la reprise des mines de fer et de potasse ainsi que des usines sidérurgiques de Moselle. (Fischesser, auteur d'un livre sur les Grands Mineurs). Il passe deux ans à Strasbourg où sa famille le rejoint.

-----------------------------------------------------------------------------------------------

Mariage de Gabrielle

2_3-003bis-01.jpg

Nous sommes rue Ampère chez mes grand-parents. Gabrielle Coste, soeur de Philippe et Robert Pieyre de Mandiargues se marient. 17 avril 1920. Une des rare photo que j'ai trouvée de cet appartement dont j'ai si souvent entendu parler.

-----------------------------------------------------------------------------------------------

Août 1914

1_3-004-01.jpg

Rue Ampère. En 1914. Philippe a 10 ans. Costume marin bien classique pour l'époque.

Dans ma jeunesse, on me disait toujours que Bobby était le portrait de mon père. Je ne voyais aucun rapport entre le visage d'un homme de 36 ans et celui d'un enfant de 10 ans. Mais quand j'ai vu cette photo quelques années plus tard, j'ai donné raison à mes informateurs. Philippe a l'air heureux. (JHC)

-----------------------------------------------------------------------------------------------

Lycée Carnot

2_3-005-01.jpg

Lycée Carnot en 6e, en 1914.

Philippe comme plusieurs de ses camarades est en costume marin. Il est le seul à porter des lunettes. Et il sourit. Il est au deuxième rang en partant du haut et le troisième en partant de la gauche.

-----------------------------------------------------------------------------------------------

Lycée Saint-Louis

2_3-006-01.jpg

1920 au Lycée Saint-Louis. Pas de cheveux longs, tous en cravate.

Rang du haut, Philippe est le 4e en partant de la gauche. Il est le seul avec des lunettes qui semble-t-il, sont des lorgnons. Je n'ai jamais entendu dire que cela lui ait posé problème pour se présenter à Polytechnique. Il a l'air content et semble bien dans sa peau.

Il m'a souvent dit que tous les matins, avant d'entrer en classe, il passait au gymnase pour faire sur la barre fixe quelques tractions .... (JHC)

Sur le même rang, le 2e en partant de la gauche, la pipe à la bouche, René Seydoux, son futur beau-frère.

-----------------------------------------------------------------------------------------------

A l' X

2_3-007-01.jpg

1922- à l'École Polytechnique. Photo officielle

Philippe aimait manier le paradoxe sur le port d'un uniforme : "On épouse son uniforme",

m'a-t-il dit plus d'une fois. Il donne ici cette impression. (JC)

-----------------------------------------------------------------------------------------------

A Castignargues

Philippe, qui a 15-16 ans, ne suivra à Strasbourg que le deuxième trimestre de sa classe de math. élém. (voir son livret scolaire). C'est là que Philippe aurait rencontré Charles Holl, futur diamantaire, qui restera son ami.

Philippe revient à Paris et passe son bac de math. élém. au lycée Carnot.

Il est éclaireur dans la troupe Batignolles III. Philippe semble avoir gardé un très fort souvenir de cette expérience. Il se lie d'amitié avec Pierre Bruneton, ancien éclaireur de Batignolles III et futur Directeur Général de l'Air Liquide, ainsi qu'avec son frère Jacques Bruneton, lui aussi ex-Bat III, devenu chirurgien, et que l'on reverra un peu rue de la Faisanderie au moment de la Libération. (Il habitait rue de Longchamp).

Philippe poursuit ses études supérieures au lycée Saint-Louis. Après une première taupe, il est reçu à Normale. Il n'avait pas présenté l'X, car il était trop jeune. Son père Emile le convainc de ne pas faire Normale et de redoubler pour entrer à l'X. On peut faire de la recherche quand on sort de l'X, mais on ne peut entrer dans l'industrie à par­tir de Normale. L'année suivante, il est reçu brillamment à l'X, malgré une scarlatine quelque mois avant les concours.

Au lycée Saint-Louis, il rencontre René Seydoux. Cela le conduit quelquefois 70 Boulevard de Courcelles, où il rencontre Georgette Seydoux. Il déjeune de temps en temps chez les Seydoux, dont les conversations sont brillantes et animées. Philippe est très réservé. Jacques Seydoux aurait un jour posé la question suivante au cours d'un repas : "Ce garçon a-t-il une langue ?».

Cette moquerie affectueuse, je la retrouverai bien souvent chez mes oncles Seydoux et chez mes frères. (JC).

1922- Il est reçu 3e à l'X (Journal Officiel retrouvé au Mas de Coste). Il a 18 ans. Il entre à l'École le 13 septembre 1922. La photo de Philippe en grand U : ce n'est plus l'élève de 5e, c'est un visage tendu, sévère. Heureux ? (JC)

Juin 1923 : il suit une période d'instruction à Coëtquidan. Puis, il fait la partie militaire de son temps à l'X au 155e Régiment d'Artillerie à Fontainebleau, puis en Alsace.

Philippe racontait volontiers l'anecdote du lorgnon. Un jour de manœuvres, son lorgnon est emporté par le vent. Retrouver son lorgnon dans un champ de manœuvres tient de la gageure. Alors il met sur son nez son lorgnon de secours et il se replace à l'endroit où il était avant l'envol du premier lorgnon. Mais cette fois, il surveille, et d'autres avec lui, la direction prise par le second lorgnon au coup de vent suivant. Miracle. Il est tombé assez près du premier. JHC.

Amitié avec Volpert (aéronautique) et Widhoff (Wagons-Lits).

1925- Il sort major de l'X et entre aux Mines de Paris en 2e année, comme ingénieur-élève au corps des mines.

1927- Juillet. Il quitte les Mines de Paris.

Septembre 1923 à Castignargues (près du Mas de Coste), informations écrites par Grand­maman au dos de la photo.

Philippe a 19 ans. Il vient d'entrer à Polytechnique. Il y travaillera durement et n'en gardera pas un très bon souvenir malgré son rang de sortie.

Il revenait rue Ampère tous les jeudis et, m'a-t-il dit de nombreuses fois, se faisait remonter le moral par son frère Henri.

On reconnaît très bien au centre Pierre Chazel, à sa gauche de face, Françoise Chazel, à sa droite et à plat vendre, Marguerite Bonnet, à genoux Gabrielle Pieyre de Mandiargues et, sous son chapeau Henri. Philippe est à gauche et semble rêver. La dame en blanc à ses côtés est peut-être Inès Coste.

Cravates et manches longues sont de rigueur. La mode est bien peu campagnarde

2_3-009-01.jpg

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

10.3 - Entrée en scène de Georgette Seydoux

1927-1928

Été 1927 : Philippe fait deux visites à Clausonne où il fait un peu plus connaissance avec Georgette Seydoux.

1927- Octobre : Philippe part en poste, comme ingénieur ordinaire des Mines, à Clermont Ferrand. Il s'occupe du contrôle des Chemins de Fer et des sources d'eaux minérales. C'est par ce biais qu'il découvre le petit village touristique de Saint Galmier où la famille passera ses vacances d'été au début des années trente.

1927- Octobre : Germaine Dieterlen écrit à Philippe pour lui demander un rendez-vous afin d'éclaircir sa situation vis-à- vis de Georgette. Germaine agit en relations avec François Seydoux. Philippe passe ainsi une très longue soirée chez les Dieterlen, et rate son train pour regagner Clermont Ferrand. Philippe ne sait plus très bien où il en est. Est-il amoureux ou pas ? Est-il prêt à prendre une décision ? Philippe écrit à son père, Emile, pour qu'il fasse une démarche officielle auprès du père de Georgette. Emile écrit le 21 octobre 1927 à Jacques Seydoux, qui lui répond le 26 octobre en lui proposant de le rencontrer Boulevard de Courcelles le 28 octobre. (lettres de Philippe à Emile retrouvées par Bobby dans les archives du Mas de Coste).

1928-10 janvier : Mariage avec Georgette Seydoux au Temple de l'Oratoire. Le couple part pour Clermont Ferrand. Ces deux jeunes gens, qui se connaissaient très peu, per­dus dans une ville inconnue .... Mais ce mariage est conforme aux instructions d'Emile : on ne vit pas seul, c'est-à-dire sans femme. Donc, dès qu'on peut gagner sa vie, on se marie. Ce raisonnement, tenu par Emile à son fils Philippe, a également été tenu par Philippe à ses fils. Et, le mariage célébré, il faut surtout éviter de se voir entre jeunes ménages. Risques de rupture, de divorce, de drames, que sais-je encore ? Dieu merci, ce principe n'a pas connu d'applications. Mariage d'inclination ou mariage de raison ? Georgette avait 21 ans. Toute sa vie, elle a tenu à ce qu'on célèbre le 10 janvier, anniver­saire de son jour de mariage. (JC)

9 avril 1928 : il est promu lieutenant d'artillerie.

1928 Été : Philippe et Georgette quittent Clermont Ferrand pour Saint-Etienne.

J'ai interrogé les PTT pour tenter de savoir où habitaient mes parents en 1928 à Clermont.

Réponse des PTT : les annuaires n'étaient pas systématiques et nul n'était obligé d'y figurer! Dommage.

1_3-011-01.jpg

1_3-011-02.jpg

Pâques 1928, dans le petit jardin du mas de Coste. Philippe et Georgette sont mariés depuis trois mois.

Sur la photo de droite sont présents Pierre Chazel, tenant sa fille Marthe (Finette) dans ses bras, Grand-papa, Grand-maman assise, et son petit-fils Henri Chazel.

Enregistrer

Enregistrer

10.4 - Saint-Etienne

SAINT- ETIENNE 1928-1935

1928

Philippe arrive à Saint-Etienne, comme ingénieur ordinaire au service des Mines. La mission de ce service de l'Etat consiste à contrôler que les sociétés chargées d'extrai­re le charbon respectent bien les règles de sécurité. Or un grave accident avait eu lieu peu de temps auparavant dans le bassin. Philippe a la mission de réduire les accidents. Il a aussi pour objectif d'améliorer les prix de revient en incitant les exploitants à remplacer les méthodes de remblayage par des méthodes de foudroyage. Il est sous les ordres de M. Descombes, ingénieur en chef, également directeur de l'Ecole des Mines. ("Brave homme, femme difficile", dixit Georgette). (RC)

Il est aussi professeur de machines à l'Ecole des mines de Saint-Etienne. Il laisse une réputation de professeur très sévère. Il m'a plusieurs fois raconté qu'il avait fait expul­ser deux élèves sans d'ailleurs m'en préciser les circonstances. (JC)

Le couple s'installe 18 rue Balay, au quatrième étage sans ascenseur.

29 décembre 1928

Naissance de Jacques à Paris. Une des terreurs de bonne-­maman Mathilde était que sa fille ne puisse pas, comme malheureusement sa sœur Edith, avoir d'enfant. Je crois que, bien souvent, Bonne-maman Mathilde a dû regarder le tour de taille de sa fille. (JC)

1929

Mort de Jacques Seydoux. Il semble que cet homme, déjà fort malade quand Philippe a croisé sa route, plein de charme et très cultivé,- quand il ne dormait pas, me racontait ma mère, il chantait des opéras de Wagner- a eu une influence très bénéfique sur mon père. Que lui apprenait-il? l'humour ? que l'on peut être sérieux tout en étant gai ? De ce charme, de cette conversation facile et documentée, de cette intelligence qui s'intéressait à d'autres problèmes qu'à l'industrie, mes trois oncles ont hérité. De cette aisance verbale, mon père était un peu jaloux. Mais ces trois oncles reconnaissaient à mon père des qualités de travail, de profondeur, de jugement, qu'il avait incontestable­ment. Ce sentiment est confirmé par Laurence Fries, fille de François Seydoux. La mort de Jacques Seydoux a beaucoup perturbé son gendre Philippe. (JC)

28 septembre 1930

Naissance de Bobby à Saint-Etienne. La vie du jeune ménage à Saint-Etienne commence à s'organiser et à devenir agréable : mes parents en conserveront un bon souvenir. (JC)

 

1_3-013-01.jpg

Vers 1930. Aucune date malheureusement au dos de la photo ni aucun point de repère.

Excellente photo de Philippe et d'Henri, son aîné de deux ans.

Les très rares confidences de ma mère et de mon père lui-même sur l'amitié qui unissait les deux frères, amitié que l'on retrouve dans les lettres d'Henri à Philippe, me laissent penser que la mort, brutale et soudaine, d'Henri, en novembre 1933, a laissé mon père désemparé pendant plusieurs années. (JC)

1_3-014-01.jpg

Novembre 1931, à bord du Rochambeau à destination des Etats-Unis. En face de Philippe, Félix Leprince-Ringuet, ingénieur général des Mines, chef de la mission.

Ce visage a été identifié en 1998 avec une quasi certitude par son fils, Louis Leprince-Ringuet, 97 ans, membre de l'Académie Française. (RC)

1931

Philippe a la possibilité de faire un voyage aux Etats-Unis. A cette époque, c'était un événement qui se préparait longtemps à l'avance. Philippe, jusqu'à la dernière minu­te, est resté très partagé entre son désir de partir et son inquiétude de laisser Georgette, enceinte, seule à Saint-Etienne. Après beaucoup d'hésitations, dont il s'ouvre à son père, Philippe décide finalement de partir. Il quitte Le Havre le 28 octobre 1931. Il voyage avec Félix Leprince Ringuet, ingénieur général des Mines. Curieusement, son bateau, le Rochambeau, de la Compagnie Générale Transatlantique, fait un détour par Vigo, en Espagne. "Sur une mer superbe, j'ai eu le mal de mer sans arrêt... Leprince-Ringuet est jeune et charmant. Il est plein d'entrain, et n'étaitce mon mal de mer constant, et les quelques inquiétudes qui me reviennent de Saint-Etienne, je serais parfaitement content, sauf à regretter l'absence de Georgette" (lettre de Philippe à ses parents postée à Vigo, le 30 octobre 1931). La date de retour n'est pas connue avec précision, peut-être le 2 ou le 7 décembre, soit un séjour aux Etats-Unis de trois ou quatre semaines. (RC)

L'objectif de ce voyage est de participer à la troisième conférence des charbons bitumineux qui se tenait à Pittsburgh entre le 19 et le 21 novembre 1931. Philippe a rendu compte de ce voyage dans un article paru dans la revue de l'industrie minérale, n° 270, page 107 et suivantes. Il paraît utile de citer les commentaires qu'il a faits sur le pays lui-même : "Vous décrire l'impression de formidable que j'ai ressentie aux Etats-Unis, d'autres plus littéraires vous l'ont dit mieux que moi, .... (un sentiment) de grandiose que j'ai éprouvé dès l'instant où j'ai aperçu les silhouettes des gratte-ciel, et que j'ai continué à ressentir jusqu'au moment où je les ai vus s'estomper dans le panache du paquebot qui me ramenait vers l'Europe. Vous dire que j'ai aimé les Etats-Unis, oui, du moins ce que j'en ai vu à travers une galopade effrénée le jour et les rideaux des Pullman la nuit ; je l'ai aimé, surtout pour l'impression physique de liberté qui se dégage de cette nature monotone, mais indéfinie, et pour les possibilités de création qu'y ressent l'homme (sic)". Il fera un autre voyage aux Etats-Unis en 1946, à son entrée au Nickel. Ses impressions seront identiques.

Or, novembre 1931, c'était le fond de la crise aux Etats-Unis et ce n'était encore que le début de cette crise en France. Et pourtant, Philippe a ressenti une formidable impres­sion de dynamisme et de force aux Etats-Unis ! Dans quel état devait donc être la France à cette époque !

15 avril 1932

Naissance d'Hubert à Paris, 70 Boulevard de Courcelles. Pourquoi Paris : probablement pour bénéficier des soins du docteur Janin, accoucheur que Georgette aimait bien.

En 1933

Le Conseil Général des Mines charge Philippe d'une mission de contrôle dans d'autres bassins, en particulier les mines d'Albi. Il exécute cette mission en visitant les fosses sans informer les exploitants en titre ni les ingénieurs des services des Mines locaux. Ces derniers réagissent violemment contre ce court-circuitage. Il en résulte une grave critique professionnelle de la part du Conseil Général des Mines. L'intervention de son père, Emile, également membre du Conseil Général des Mines, permet d'arranger la situation (Archives du Mas de Coste). (RC)

 

1_3-016-01.jpg

 

A bord du "Dempo", à Marseille, le 4 avril 1933. Ces informations sont écrites par Philippe au dos de la photo.

On reconnaît aisément de gauche à droite Gabrielle et Robert Pieyre de Mandiargues, Marguerite Bonnet, Philippe, Christine et Henri Coste, puis Daniel et Inès Coste. Henri et Christine sont sur le départ vers l'Extrême Orient. C'est probablement leur dernier voyage outremer. Henri meurt en novembre 1933.

2_3-017-01.jpg

Cette photo, particulièrement remarquable, est connue de tous. Elle est l'œuvre de Gabrielle Pieyre de Mandiargues, un jour d'été 1933, dans l'allée de la source au Mas. Elle figure déjà dans l'album réalisé en 1943 par Inès Coste pour les Noces d'or d'Emile et de Juliette, puis dans le récit familial de 1970 de Marguerite Bonnet et enfin dans la brochure "Ceux du Mas de Coste" de 1996. Elle a encore sa place ici. Philippe a 29 ans. Sa situation à SaintEtienne est plutôt enviable. Mireille vient de naître. (JC)

Voir "Ceux du Mas de Coste"

1933 : Installation 8 Place de l'Hôtel de Ville, au quatrième étage, avec ascenseur. L'appartement était superbe. Le plan était en forme de L. La porte d'entrée donnait sur une galerie de 10 mètres de long sur 4 mètres de large. A droite, un bureau, une salle à manger et un salon, donnant sur la Place de l'Hôtel de Ville. A gauche, une lingerie et une cuisine, donnant sur une cour. Au bout de cette galerie et à gauche, un couloir de 25 mètres de long sur la gauche duquel donnaient plusieurs chambres. Au bout une salle de bains. A droite du couloir, rien. Ce couloir a beaucoup servi aux aînés à faire de la bicyclette et du tricycle.

18 juillet 1933 : Naissance de Mireille. Elle gagne un concours de beau bébé à neuf mois.

1933 : Mort de son frère Henri en novembre. Il n'était ni Daniel ni Philippe. Un peu bra­qué contre son père, se moquant peut-être des diplômes, embêté par des maux de tête fréquents, il était loin de l'X et des mathématiques. Il semblait heureux de vivre. Philippe m'a souvent dit que, à l'X, dont il n'a peutêtre pas tellement aimé l'ambiance ou l'enseignement, il broyait beaucoup de noir. Rentrant rue Ampère chaque semaine, il se faisait remonter le moral par Henri. Subitement, Henri est tombé malade. Mauvais dia­gnostic ? Microbe extrême oriental? Opération inutile ? Dès avant cette opération, Henri se savait perdu, comme il l'a écrit dans son testament. Il avait 32 ans. Cette mort a, selon ma mère, complètement bouleversé l'équilibre de mon père. Chose curieuse, à part le souvenir ci-dessus, Philippe ne parlait jamais de son frère. (JC)

1934 : Philippe écrit un article sur les perspectives d'évolution des méthodes d'exploita­tion du charbon en couches puissantes à l'occasion du Congrès International des Mines, de la Métallurgie et de la Géologie Appliquée qui s'est tenu à Saint-Etienne en décembre 1933.

1934 : Bal costumé très réussi sur le thème de titres de livres. Jacques se souvient des préparatifs du dîner et de l'arrivée des premiers invités, mais il s'est vite endormi et n'a rien entendu du bruit des conversations et de la musique. Cette fête, souvent évoquée par mes parents, a été une sorte d'apothéose de leur séjour dans cette ville. Mais pourquoi ce déguisement espagnol ? Je n'ai jamais eu de réponse. Promenade des enfants avec nounou Toya Place Marengo. Citroën B 14 donnée par les parents Seydoux à leur fille au moment de son mariage. Ski à Planfoix. Chocolats Weiss. Prises d'armes sur la Place de l'Hôtel de Ville. C'est à cette époque que les parents ont acheté le piano crapaud de marque Gaveau que j'ai toujours vu rue de la Faisanderie.

Cette Citroën B 14, que je me rappelle très bien, a été remplacée par une petite Ford achetée vers 1935 au garage Hérisson à Nîmes. Nous étions en vacances à Clausonne et j'avais accompagné mes parents pour en prendre livraison. A notre retour, oncle Olivier Martin, assis sur le per­ron, s'est levé et avec un grand sourire est venu ouvrir la porte côté chauffeur, c'està-­dire mon père, qui n'était pas triste non plus. Au fond, ces hommes de trente ans s'amu­saient avec leurs voitures comme nous allions le faire quelques années plus tard ! Cette Ford était équipée d'un moteur 8 cylindres en V de 50 ch., nombre souvent cité par mon père.

A ma question, j'avais alors sept ans, que signifie ce nombre, il m'a répondu : "si tu mets 50 chevaux d'un côté et le moteur de l'autre côté, que tu les relies par un câble et que tu demandes à chacun de donner sa pleine puissance, rien ne bougera". De ce type d'explications, inexactes mais adaptées, j'étais très friand. (JHC). Mais, le plus souvent, à nos questions d'enfants, la réponse était : "tu comprendras ça plus tard". Nous avions alors l'impression d'être renvoyés à nos jeux d'enfants. (RC)

Amitiés avec : Copel, du service des Mines, Ollier, Gervozon, banquier à Saint-Etienne,Annie Gervozon, qui deviendra Annie Chuzel, Richomme, Gaulmyn, Wannenmacher, excellent professeur de piano, qui a beaucoup fait travailler Jacques au solfège et au piano ( un chapître lui est consacré dans le livre 12 Georgette Seydoux), Barbier de Courteix, clouterie,David, rubans, Sallé, militaire, Colonel Lelong, Raymond Thuillier, agent d'assurance, puis patron de Baumanière, restaurant des Baux.

Toutes ces personnes sont restées fidèles à nos parents. Nous avons revu la plupart d'entre elles à Paris, rue de la Faisanderie, pendant longtemps.

Philippe s'occupait volontiers de nous, Jacques et Bobby, en particulier autour d'un train électrique. Il adorait les trains. Cela a été l'occasion d'une engueulade à propos de l'ar­ticle masculin ou féminin à donner au mot vis. Il fallait une vis pour faire marcher le train. Je ne sais plus du tout où il fallait mettre cette vis. Ce mot vis, je le faisais précéder de l'article un, au masculin. Le féminin mettait du temps à gagner mon cerveau, malgré les nombreuses répétitions de mon père. Mais sous la menace d'une gifle, j'ai prudemment adopté le féminin. (JC)

Premiers souvenirs de travail avec une certaine Madame Debuire. Je me revois, par un jour chaud, mon père portant un chapeau et un veston avec un bandeau noir au revers dû probablement à un décès récent, me tirant par la main dans une rue qui montait, montait, montait, et me disant : il faut travailler, il faut travailler. Je n'avais naturellement aucune envie de travailler, et j'étais écrasé par la quantité d'annotations à l'encre rouge, toutes, signes d'erreurs que portaient mes copies. Sacrée Madame Debuire. (JC)

Une autre histoire est liée à la cuisine. Dans cette pièce, grande et sombre, ma mère fai­sait du caramel. Mon père était là content et moqueur. La fabrication de ce caramel était une spécialité de ma mère. Assister à la fabrication de ce caramel, puis le manger, étaient pour nous une fête. (JC et RC). Je me rappelle plusieurs fous rires entre mes parents dans cet appartement. (JC)

Au début des années soixante-dix, installé avec Philippe dans un médiocre restaurant, je l'écoutais parler du passé. Je lui ai demandé s'il avait été heureux à Saint-Etienne. De sa réponse, j'ai oublié les mots exacts, mais je suis certain de ne pas trahir sa pensée : "Oui. A Saint-Etienne, j'étais fonctionnaire, et dans ces horribles années trente, où l'activité économique ralentissait et où les salaires baissaient, j'ai été toujours très occupé et mon salaire n'a pas varié. Donc, je me suis trouvé plutôt à l'aise, mieux traité que la plupart des gens que ta mère et moi fréquentions. J'avais un bel appartement. Vous étiez quatre enfants plutôt gracieux. Non, je n'étais pas malheureux". (JC)

J'ajoute, ou je complète, que, de cet état privilégié, mon père n'a sûrement pas abusé, ni en paroles ni en actes et qu'il est resté modeste. Mais, si j'évoque ce souvenir raconté quelque quarante ans plus tard, c'est parce qu'il est un des rares messages naturels, spontanés, de Philippe. En effet, c'est une chose que j'indique dès maintenant et que j'ai vérifiée très souvent, à cette absence de spontanéité, motivée par une peur viscérale, cor­respondait le port d'un uniforme. Mon père a toujours porté un uniforme, d'écolier, de polytechnicien, de mineur, de mari, de père, de salarié, de PDG. "On épouse son uni­forme", m'a t-il dit souvent, non pour parler de lui, mais pour ma formation. Une des causes de son désarroi, au moment où il a pris sa retraite, a été l'absence d'uniforme. J'y reviendrai. J'ai cité cette phrase modeste qui traduisait une certaine forme de satisfac­tion, car des confidences de ce genre étaient extrêmement rares. Je les conserve comme des joyaux. (JC)

J'ajoute qu'il a toujours, et il nous le disait sans retenue, consulté son père Emile, ou évo­qué le souvenir de son père, lequel a certainement eu une influence considérable sur son fils. Son goût pour l'indépendance d'esprit, goût qu'il cultivait et revendiquait, était en contradiction avec l'uniforme et avec son père.

Les vacances d'été se déroulaient régulièrement au Chambon sur Lignon, du 15 juillet au 15 août dans une maison familiale à l'écart du village, baptisée la Rionde et dirigée par Monsieur Mongeot, ancien professeur de philosophie. J'y suis retourné en 1996. Tout était en ruines. Tout m'a paru petit. Mais la maison était magnifiquement située, au milieu de prés en pente douce, dégageant un vaste horizon. (JC)

Un des souvenirs concernant Philippe dans cette maison est l'arrivée, à la fin d'un dîner, d'un plat portant un hérisson vivant, plaisanterie dont il était l'auteur. Hurlements de l'assistance et rire satisfait de mon père.

Un autre souvenir concerne le bridge, mes premiers pas avec les cartes à jouer. Mon père aimait ce jeu. Chose curieuse, il ne le pratiquait pas, comme il ne pratiquait d'ailleurs aucun autre jeu : chasse, golf, équitation, tennis. Les discussions à perte de vue, étaient, hors travail, son occupation favorite. Nous en avons bien profité. Et plus tard, la lecture.

Quid de son goût pour la fête ? Nous avons déjà évoqué le bal. Il y eut également une fête à la Rionde, basée là encore sur des titres de livres. C'est plutôt ma mère qui donnait l'élan et organisait. Mon père suivait. Je me rappelle mon frère Hubert, à deux ou trois ans, en barboteuse, avec un livre entre les mains et des petites ailes sur le dos, se déplaçant en souriant dans un parc d'enfant. Le titre du livre ainsi évoqué était "La leçon d'amour dans un parc", charmant petit bouquin. Que faisait mon père à cette fête ? Je ne m'en souviens plus, mais il était là. (JC)

Décembre 1934. Philippe revient d'un voyage en Allemagne et en Hollande. Il se plaint dans une lettre à son père, "de n'avoir que trop à faire" à Saint-Etienne.

15 juillet 1935. M. Galliot, du service des Mines du ministère, écrit à Emile au sujet de la situation de Philippe. Il est bien noté mais s'entend mal avec son chef. Galliot écrit avoir suggéré à Philippe de prendre un poste à Douai, que Philippe a refusé. Il semble donc que Philippe se soit bien acquitté de sa double mission à Saint-Etienne. (RC)

Automne 1935. Philippe s'ennuie à Saint-Etienne et souhaite partir pour faire autre chose. Finalement, dans des circonstances qui ne sont pas clairement établies, Philippe quitte Saint-Etienne pour Paris. Il est affecté au ministère des Travaux Publics à Paris.

Enregistrer

Enregistrer

10.5 - Paris, les Travaux Publics

Boulevard de Courcelles 1935-1936

1935

Installation à Paris, 70 Boulevard de Courcelles, chez notre grandmère Mathilde Seydoux, pour six mois.

Novembre 1935

Philippe prend ses fonctions au Ministère des Travaux Publics. Il a un moral épouvantable lié aux conditions dans lesquelles il a quitté SaintEtienne : tristes­se, dégoût de luimême, amertume, découragement. (lettre à Emile)

Il s'occupe de la coordination des transports internationaux entre les sociétés françaises qui desservent l'Amérique du Sud, trois compagnies maritimes et une compagnie aérienne, Air France.

A cette époque, Air France assure des liaisons aériennes régulières de prestige entre Toulouse, Casablanca et bientôt Dakar, et des liaisons aériennes expérimentales sur l'Atlantique sud. C'est l'époque de Mermoz. (Pourtant, Air France savait déjà assurer des liaisons aériennes sur l'Atlantique Nord avec des avions de 16 places).

Il existait déjà en 1934 des lignes aériennes régulières pour passagers entre Natal et BuenosAyres, mais elles étaient l'une allemande et l'autre américaine.

A cette époque, la concurrence allemande réalise des relations régulières entre l'Allemagne et BuenosAyres en zeppelin. Le vol ne dure que 5 jours au lieu de 15 à 25 pour les navires. Le prix du voyage en zeppelin est beaucoup plus cher qu'en bateau. La vitesse se paye.

Sur l'Atlantique sud, le Gouvernement français doitil continuer à aider ces lignes prestigieuses et déficitaires, et suivant quelles techniques, afin de relever le défi des sociétés allemandes, ellesmêmes subventionnées, et des sociétés américaines ?

Concernant la concurrence entre le bateau et l'avion, Philippe écrit : "Si l'un des deux modes de transport doit s'effacer devant l'autre, c'est la voie maritime qui doit céder le pas à la voie aérienne". (La marche au pas n'est pratiquée ni par les bateaux, ni par les avions !). (RC)

L'étude de Philippe ne dit pas s'il fallait aussi prendre en compte les déficits des avion­neurs et des motoristes.

A cette même époque, en novembre 1935, Philippe est approché par un certain M. Mény qui cherche des jeunes pour remplacer M. de Metz qui veut rentrer de Roumanie.

Philippe lui déclare qu'il serait peutêtre intéressé luimême par la question. "Bucarest et le pétrole sont des choses qu'il faut peutêtre ne pas laisser échapper. En attendant, je traîne pour mon appartement", écrit Philippe à Emile.

17 janvier 1936

Nouvelle lettre de Philippe à son père : "La question (Roumanie) est réglée. Angot succède à de Metz en février prochain. Je suis dans le lac .... (Je n'aurais pas dû attendre) qu'on m'offre quelque chose. Il n'y a de pantoufle que pour ceux qui la demandent. En tout cas cela paraît fait et je ne vois malheureusement plus rien qui s'op­pose à mon emménagement".

1936 Printemps

Mathilde Seydoux aurait souhaité que Georgette et Philippe restent 70 boulevard de Courcelles, pendant qu'elle se serait installée chez sa mère, Elisabeth de Clausonne, 3 avenue Vélasquez. Georgette trouve très incommode l'appartement du Boulevard de Courcelles. Il y avait de quoi. La cuisine était située au bout d'un immen­se corridor, à des lieues de la salle à manger ; la salle de bains, à côté de la cuisine, n'avait pas de fenêtre et l'on se baignait dans un nuage de vapeur d'eau.

En revanche, raconte Jacques, les deux niveaux du duplex me laissent un souvenir agréable. Bobby et moi dormions ensemble dans une grande chambre du cinquième étage, donnant sur un grand balcon. Bien souvent, à la nuit tombée, Bobby et moi, le front sur la fenêtre, regardions la Tour Eiffel avec son thermomètre lumineux et le mot Citroën, également lumineux. (JC)

Peu de souvenirs de Philippe. Un seul m'est resté dans le crâne, les dessins. Philippe avait un joli coup de crayon et savait reproduire une image. A cette époque apparais­saient les premiers Babar et parmi eux "l'alphabet de Babar". Je me rappelle très bien, certains soirs, mon père, assis au salon, un petit tabouret jaune devant lui, Bobby et moi à genoux à ses côtés, dessinant Babar s'en allant en voiture à cheval. Philippe aimait des­siner et nous aimions ses dessins. Ma mère, moins. Nous allions nous coucher avec ses dessins. (JC)

10.6 - Rue de la Faisanderie

1936-1996

Finalement, les Philippe Coste s'installent dans le 16e, 63 rue de la Faisanderie, près du Bois de Boulogne. Mathilde Seydoux approuve, car c'est proche de l'atelier de Jean Hughes, chez qui elle va faire de la peinture deux fois par semaine, grâce au métro direct. Mathilde annonce: "l'appartement est gentil". Jacques joue la "lettre à Elise".

11 juillet 1936

Philippe est toujours aussi cafardeux. Il écrit à son père : "je vais tâcher de m'organiser pour ne pas prendre de vacances. J'essaierai de faire un stage dans une compagnie de navigation .... Je me demande, tout compte fait, ce que j'ai gagné à quitter SaintEtienne. J'ignore d'ailleurs ce que j'aurais perdu si j'y étais resté". Puis Philippe compte faire une période militaire de 14 jours à Grenoble à partir du 24 août. En atten­dant, "j'ai fait demander par mon ministre à la Transatlantique l'autorisation de faire un stage dans ses services. Cela m'occupera à Paris, au Havre et à Marseille. Stérilité des efforts, pagaille". (RC)

Grèves Je n'ai naturellement aucun souvenir des fameuses grèves de 1936. Mais mon père en avait. Quand, plus tard, en mai 1968, le pays s'est à nouveau arrêté avec occu­pations d'usine et discussions stériles sur l'art de vivre et de commander, le dégoût de mon père a été total et lui a rappelé douloureusement les perpétuels bavardages dans les cours d'usines en 1936. Il m'en a parlé avec un profond écœurement. (JC)

Vacances familiales d'été à Villers-sur-mer, du 15 juillet au 15 août, de 1936 à 1939, avec les Cotnaréanu et les Bruneton. Philippe venait quelquefois pour le weekend. Les vacances se poursuivaient à Clausonne du 15 août au 29 septembre.

1937

Voyage de Philippe et Georgette à Bruxelles.

En janvier 1937,

Philippe reçoit un appel téléphonique de M. Aubrun pour un contact urgent. Ils se voient le jour même. Angot lui annonce qu'un de ses amis recherche un adjoint pour Paris et lui demande si Philippe serait prêt à quitter l'administration. Il ne s'agit ni de Polliet et Chausson, ni de Citroën, ni de Schneider. Il n'est pas autorisé à en dire plus. Deux mois plus tard, le 2 mars 1937, Aubrun donne rendezvous à Philippe chez Lazard. C'est Lavaste, de SaintGobain, qui cherche un successeur. Il y aurait des concurrents. Rendezvous est pris chez Hély d'Oissel. Philippe veut prendre le taureau par les cornes, mais il avoue ne pas avoir grande confiance. Il dort mal. "Quand les choses me concernent, je me sens toujours odieusement faible.... Ce n'est qu'au moment de me battre que j'ai jamais eu du courage". Réaction téléphonée d'Aubert dès le 5 mars et rapportée par Philippe à son père : "l'examen a été favorable. Il n'y a plus qu'à laisser à Lavaste le temps et les moyens de manœuvrer. Attendre.... Ceci agrée à mon tempéra­ment infiniment paresseux chaque fois qu'il s'agit de choses personnelles". (RC)

Mars 1937

Voyage de huit jours à Berlin. "A mon tour maintenant puisque BlumPicard et Weill (deux collègues du corps des Mines) sont impossibles chez Hitler". Ce détail est important. Il montre que Philippe avait compris beaucoup de choses fondamentales de l'Allemagne hitlérienne. L'antisémitisme était déjà appliqué, même à des citoyens non allemands. Philippe participe à des négociations commerciales franco-allemandes. Il rencontre André François-Poncet et le Docteur Schacht.

En avril 1937, Philippe négocie son départ avec BlumPicard et son traitement avec Lavaste.

En mai 1937, Philippe rencontre Ramadier qui lui exprime son regret de le voir quitter l'administration. Philippe demande à Lavaste l'autorisation de venir présenter ses hom­mages à Madame Lavaste. Ce sera fait le lendemain.

Pendant cette période, Philippe signale à son père qu'on est en train de préparer son arrêté de mise en congé. Il décide de rester dans l'Administration jusqu'au 31 octobre afin de bénéficier des avantages de retraite acquis après 15 années de service.

Mai 1937 toujours Philippe passe 15 jours à Colomb Béchar et au Sahara. "Comme je n'ai fait aucune demande et qu'on m'y envoie d'office en quelque sorte, je me sens le cœur léger. J'ai beaucoup de travail et peu de temps pour divaguer, ce qui est excellent pour moi .... Le Sahara m'a plu. Je comprends qu'on se passionne pour lui comme l'ont fait un certain nombre de glorieux officiers .... Il y a dans la lutte contre la nature hostile qu'il représente un sentiment analogue à celui que l'on trouve dans la montagne et les ascensions".

Mai 1937 encore

Philippe se préoccupe de son traitement et de son train de vie à Paris. Il rencontre Dautry et Jules Moch. Il s'inquiète de la semaine de quarante heures, ce qui l'empêchera d'aller au bureau le samedi : "Que vaisje faire de ces deux journées consécutives, quelle occupation, quels besoins vaisje me créer ?». Panique causée par ce vide. Inconfort personnel rue de la Faisanderie : appartement trop petit et quatre enfants insupportables et bruyants.

26 juin 1937

Philippe est nommé au cabinet de Queuille. Philippe l'invite un jour à déjeuner rue de la Faisanderie. Il est très fier de lui montrer sa famille. Quatre enfants, à l'époque, c'était rarissime. Le moral de Philippe est nettement meilleur. Il rencontre Mény qui l'avait approché pour un poste en Roumanie. Philippe remercie Mény de l'avoir aidé à rencontrer Aubrun. Mény reconnaît avoir été pour quelque chose dans cette affaire. Mény rappelle à Philippe qu'il va rentrer "dans une des maisons les plus catholiques qui soient". Philippe rencontre Queuille, Dautry, BlumPicard, Leprince-Ringuet, Ramadier, Vincent Auriol, FrançoisPoncet, Paul Reynaud, Maurice Allais.

Juin 1937

Les parents emmènent leurs enfants visiter l'exposition internationale. Long arrêt de Philippe et Jacques devant les locomotives du pavillon italien. Jacques se sou­vient que son père aimait les trains. Bobby rêve encore des voitures de course Mercedes.

Octobre 1937

Philippe s'inquiète de l'agitation des syndicats.

Philippe quitte le service de l'Etat : "M. Coste, ingénieur ordinaire des mines, est placé à sa demande, à dater du 5 octobre 1937, dans la situation de congé hors cadre et auto­risé à entrer au service de la compagnie de SaintGobain". (Source : le dossier personnel de Philippe au Conseil Général des Mines).

Le 23 novembre 1937,

Philippe est "nommé Chevalier de la Légion d'Honneur, par décret pris sur le rapport du Ministre des Travaux Publics, en qualité d'Ingénieur des Mines, Secrétaire Général adjoint du Comité Supérieur de Coordination des Transports". Citation : "Monsieur Coste (Philippe, Charles, André) ingénieur des Mines, secrétaire général adjoint du comité supérieur de coordination des transports ; 16 ans 9 mois de services civils et militaires. Titres exceptionnels : ingénieur de grande valeur qui, par son exemple, ses initiatives et les responsabilités qu'il a prises, a provo­qué l'expérimentation et la mise en œuvre de techniques qui ont renouvelé et grande­ment amélioré les conditions du travail dans les mines. A été appelé à jouer un rôle actif dans l'œuvre de coordination des transports réalisée au ministère des travaux publics. A fait preuve, dans la préparation de ces travaux, d'une remarquable valeur technique jointe à une connaissance étendue des besoins économiques du pays". (Journal Officiel du 26 novembre 1937) Jacques se rappelle très bien la fierté de sa mère. (JC)

A la fin de son temps dans l'Administration, il faut noter que Philippe sentait venir la guerre et était inquiet de voir son pays ne pas s'y préparer suffisamment. Philippe rai­sonnait en termes de puissance industrielle et trouvait la France sur ce plan en retard par rapport à l'Allemagne. Il était en opposition avec la "pensée unique" du moment qui ne voulait pas voir venir la montée de la guerre. Il l'aurait fait savoir à ses chefs. Courage ou maladresse ?

Sources : lettres de Philippe à son père, conservées au Mas de Coste. (RC)

10.7 - Saint Gobain et la Guerre

1937-1945

Philippe rentre à la Compagnie des Produits Chimiques de Saint-Gobain le 1er décembre 1937. Il y reste jusqu'au 31 mars 1945. Il est d'abord attaché de direction. Il sera directeur général adjoint des produits chimiques en 1939 et directeur général en 1942. Ses supé­rieurs seront Monsieur Lavaste et Monsieur Hély d'Oissel, noms qu'il citait souvent aux repas en laissant comprendre qu'il avait avec eux des relations difficiles.

Philippe aide sa belle-sœur Christine à rédiger une thèse sur les guirlandes et sur les rhinocéros.

Philippe, toujours passionné par les trains, aide Jacques à répondre à un concours sur les trains, organisé par Benjamin, le grand journal de l'époque pour les jeunes.

1938 : Vacances du 15 juillet au 15 août à Villers sur Mer, à Pommerose, comme d'habitude. Ma mère, sur le point d'accoucher, nous confie à Bonne-maman Mathilde, qui nous surveille sur la plage, en grande tenue noire, comme dans les salons de Clausonne. Tout se passe bien. Philippe vient chercher ses enfants à Villers pour les ramener à Paris en train, qui était d'ailleurs une Micheline, sorte d'autorail rapide. Il y avait un indicateur de vitesse dans la cabine des passagers. Philippe nous fait remarquer que l'autorail roule à 160 km/h. Il adorait les trains. Ce souvenir en est une nouvelle confirmation.

1938 - 29 juillet : Naissance d'Ysabel.

Septembre 1938 : Philippe fait une période militaire au 71e régiment d'artillerie.

Hiver 1938-1939 : Jacques et Bobby étaient indisciplinés et chahuteurs, beaucoup plus enclins à faire des bêtises qu'à travailler, même si le paragraphe suivant démontre le contraire. Une des composantes de leur éducation, cette année-là, consistait à prendre une leçon d'anglais le samedi vers 17 heures, sous l'autorité d'une anglaise, Madame Leroux. Les deux frères n'aimaient ni l'anglais, ni Madame Leroux et étaient furieux de voir leur aprèsmidi du samedi gaspillée par cette leçon d'anglais. Cette chère Madame Leroux doit être morte à l'heure qu'il est. Et donc, paix à son âme. (JC)

Bobby se souvient qu'il était régulièrement et immédiatement insupportable. De sorte que le discours de Madame Leroux comportait cette seule phrase d'anglais qu'il a appri­se à l'époque: "Bobby, you are a naughty boy ; I shall tell your mother". S'il se souvient si bien de cette phrase, c'est qu'elle lui a été beaucoup répétée.

Un certain samedi, raconte Jacques, je ne sais plus ce qui s'est passé, j'ai énervé cette pauvre Leroux, qui, à son tour m'a énervé. J'ai fini par lui dire le mot de Cambronne."J'écris à vos parents, Jacques" me dit-elle. Et elle rédige un mot, que je n'ai pas lu, et va le remettre à Albino, le valet de chambre que nous adorions et dont j'ai déjà évoqué la mémoire dans "et rêver de Clausonne". Mon angoisse commence. Je négocie avec Albino : "tu ne vas pas le dire à Papa ? Mais, me dit-il, si c'était un message verbal, je ne dirais rien. Mais c'est un papier. Je ne peux pas ne pas le lui remettre.» Mon angoisse s'accroît. Mère et enfants commencent à dîner. Je m'assieds, tremblant. Arrive mon père. Albino lui remet le papier. Philippe le lit et dit "fessée ; va chercher Albino et Marie", femme de chambre âgée mais brave qui sévissait dans l'appartement. Et devant toute la tablée et ces deux personnes, mon père m'a donné une fessée.

Et l'année scolaire s'est poursuivie normalement.

1939 : Bobby a le prix d'excellence en 8e et Jacques réussit son examen de passage en 6e. Pour chacun, la récompense est un vélo, vert pour Jacques et bleu pétrole pour Bobby. L'achat de ces deux engins est l'occasion d'un dialogue très riche, cet été-là, à Villers, entre le père et ses deux fils.

En juin ou juillet 1939, Jacques se souvient : j'étais avec mon père dans le bureau de la rue de la Faisanderie et je tenais Ysabel sur mes genoux. A la radio la TSF comme on disait alors Hitler parlait. Mon père était assis, penché, le coude sur un genou et le men­ton dans la main, essayant il parlait un peu l'allemand de comprendre ce que disait l'orateur. C'est grave ? lui ai-je demandé. Oui, très grave, m'a-til répondu. Philippe pressentait, depuis 1936, l'arrivée de la guerre et le risque de défaite. (JC)

1939 du 15 au 18 août Voyage de Philippe et Georgette, avec Jacques, de Paris à Béguin, à Saint-Etienne, à Rives, à Briançon, ville pleine de soldats, à Agay et à Clausonne, avec la Citroën de Roger Seydoux. Jacques raconte : Pendant ce voyage, Philippe s'amusait à tester la voiture. Il conduisait vite, à 100 km/h, ce qui était rapide pour l'époque. Tu conduis trop vite, lui disait ma mère très souvent. Philippe ne baissait pas l'allure. Bien au contraire, il enlevait les mains du volant, ce que permettait la direc­tion à crémaillère. Pourquoi fais-tu cela, demandait ma mère ? Pour voir ce que cela donne, répondait Philippe. Ces trois jours ont été des jours détendus. Mes parents m'ont semblé heureux. (JC)

1939 La guerre. La famille, qui a normalement passé les mois d'août et de septembre à Clausonne, reste dans le Midi à cause de la guerre. Pour la rentrée scolaire, Georgette, Jacques et Bobby s'installent à Nîmes, 24 quai de La Fontaine, chez Emile et Juliette Coste. Hubert, Mireille et Ysabel restent à Clausonne. Hubert et Mireille travaillent avec des instituteurs de Meynes, sous l'autorité de bonne-maman Mathilde, mais sans aller à l'école communale. Les nîmois les retrouvent tous les weekends, à bicyclette. Philippe a été complètement absent pendant cette année-là. Mais Maman est allée le retrouver une fois à Paris où elle a passé quelques jours. Pendant ce temps, elle nous a laissés à Nîmes sous la garde de Tante Christine, qui apprenait à taper à la machine. (JC)

Mai 1940 Georgette, prévoyant une installation durable dans le Midi, achète une voi­ture, une Juva-quatre Renault, dont elle se servira 3 semaines, avant le rationnement de l'essence. Maman conduisait d'une manière très spéciale. Ses enfants devaient l'avertir de tout ce qu'ils voyaient. Toute la famille est à Nîmes et à Clausonne pen­dant l'exode.

Juillet 1940 Philippe arrive un jour à Clausonne, en uniforme, venant à pied de Tarascon, où le train l'avait déposé. Je ne l'avais jamais vu aussi beau, aussi net. Il nous raconte sa guerre. (JC)

Il a d'abord été affecté au dépôt d'artillerie 41 (décision du 19 février 1940). Puis, il a été mis à la disposition du Ministère de l'Armement, Direction des Poudres. Il a été ensuite mobilisé comme lieutenant d'artillerie. Pendant la retraite, il a l'occasion de se battre contre les Allemands. "Il tire 200 coups de canon pour démolir 4 chars allemands" se souvient Hubert, qui trouve ce score plutôt bon. Jacques a un autre souvenir : "J'ai posté des canons, mais ce n'est pas moi qui ai tiré", dit Philippe. Aucune indication sur les chars allemands détruits.

Philippe fait l'exode depuis Paris en camion. Il voyage avec une petite fille à laquelle il demande à quoi elle pense et qui lui répond : "à la mort de Louis XVI", anecdote par laquelle il voulait montrer à ses enfants qu'il ne faut jamais être pris au dépourvu par une question et qu'il faut toujours avoir une réponse prête.

Philippe poursuit la retraite jusqu'à Clermont Ferrand dans l'armée du futur maréchal de Lattre. La question de la poursuite de la guerre est alors débattue entre de Lattre et les officiers présents. Beaucoup veulent poursuivre le combat. De Lattre les exhorte à res­ter en France pour sauver ce qui peut encore l'être et pour redonner vie au peuple fran­çais. Philippe, convaincu, décide alors de rester en France. Il est démobilisé à Clermont­-Ferrand le 18 juillet 1940. (HC). {Ce souvenir est très important. J'ai cherché des photographies de de Lattre et de ses officiers. J'ai consulté beaucoup d'albums de photos, bien classées, dans une dépendance du musée de l'armée à Ivry. Quelques mois plus tard, j'ai lu le très intéressant ouvrage de Bernard Destremau sur de Lattre. J'ai écrit à Destremau et lui ai demandé si, par hasard, il avait des photos du général. Non. Rien. Mais sa lettre tragique et aimable confirme tout à fait le contenu de ce paragraphe. Plus de trace non plus d'officiers qui auraient pu se trouver avec Philippe pendant ces dramatiques semaines de mai et juin 1940 (septembre 2008)}

A Clausonne, Philippe et Georgette lancent l'opération Jardin du Griffe, consistant à cultiver des légumes dans ce verger abandonné. Scepticisme des agriculteurs. Thème du retour à la terre ? Ce travail et sa pénibilité sont longuement développés dans la brochure "et rêver de Clausonne". Pendant ce court séjour, se rappelle Jacques, mon père était d'une humeur massacrante. Le poids de la défaite l'humiliait. Il avait fait ce qu'il avait pu et avait obéi aux ordres. L'horizon était bouché. Il en restera profondément marqué jusqu'à la Libération, ne parlant jamais de questions politiques ou militaires. Je le vois encore appuyant avec rage son pied sur la bêche pour commencer le nettoyage de cette jungle qu'était le jardin du Griffe. Je dis bêche, alors que ce n'était qu'une simple pelle prêtée par Méger. L'idée qu'on aurait pu s'équiper d'outils appropriés n'était pas enco­re passée dans nos cervelles. Aujourd'hui encore, j'en reste surpris. Cet homme, dont l'obsession était l'investissement industriel, n'investissait jamais rien dans sa propre maison. (JC)

Hiver 1940-1941 : Un jour, raconte Jacques, Philippe arrive quai de la Fontaine. Il y reste deux jours. Nous avons pu écouter, lui et moi, à la radio, Cyrano de Bergerac. Dans le bureau de Grandpapa, nous nous sommes installés, Philippe assis dans un fauteuil, moi sur ses genoux.

Pendant le déroulement de la pièce, j'entends dans mon dos un bruit étrange. Je réalise tout à coup que mon père sanglotait, qu'il était en larmes. Je n'ai pas bougé, n'osant ni le regarder, ni lui parler. Lui-même n'a pas osé se séparer de moi pour aller pleurer seul dans son coin, loin de mon regard d'enfant. Nous avons donc tous les deux, immobiles comme des statues, attendu la fin de la pièce. Et le "mon panache" que je ne comprenais pas mais que j'entends encore aujourd'hui, est allé rejoindre le chagrin et les sanglots de mon père, que je comprenais fort bien et que j'entends encore, eux aussi, aujourd'hui.

Entendre les mots de liberté et d'indépendance dans son pays piétiné par d'autres... Cet après-midi-là, mon père avait "touché le fond". (JC). Hubert et Mireille contestent fortement cette interprétation. Philippe pleurait devant n'importe quel texte un peu romanesque. Jacques maintient son point de vue. De l'interprétation délicate de gestes simples par trois personnes bien disposées...

Philippe, célibataire, prenait ses repas à l'Auberge Alsacienne, restaurant aujourd'hui disparu de l'avenue Victor Hugo. Il y avait un groupe de relations amicales et ces hommes se voyaient avec plaisir, occasion pour mon père, toujours éducateur, de me dire qu'il fallait essayer de voir des gens plus âgés que soi. (JC) Il y rencontre réguliè­rement Raoul de Vitry. (HC)

Octobre 1941  : Georgette et les trois garçons quittent Nîmes et rentrent à Paris, rue de la Faisanderie. Mireille et Ysabel restent à Clausonne. Elles reviendront avec leur père en décembre 1941.

Avril 1942 : La guerre. Jusque-là, nous ne l'avions pas vue du tout. Nous étions dans le midi en 1940. Nous n'avions rien connu de l'exode. Pendant que tant de Belges, Hollandais, Français se déplaçaient, désemparés, sur les routes, nous profitions du luxe de Clausonne, de sa stabilité et de sa sécurité.

Et le 3 avril 1942 arrive. C'est le premier bombardement sur Paris. Ce bombardement a été abondamment décrit par Henri Amouroux ainsi que par d'autres auteurs. Jacques se souvient:

Bonne-maman Mathilde était venue passer quelques jours à Paris. Ce soir-là, elle dînait à la maison. Vers dix heures du soir, elle souhaite rentrer chez elle, avenue Vélasquez. Pas question qu'elle prenne seule le métro. Mon père part avec elle.

Quelques quarts d'heure plus tard, un bruit sourd, grave, long, qui semble proche, gron­de dans la nuit. Il est suivi d'un autre, et d'autres encore, comme si un roulement de tam­bour se faisait entendre de manière continue et presque régulière. Sans rien comprendre, j'imagine déjà le pire. Toute la famille est aux aguets. Que se passe t-il ?

Et mon père revient : "Ce sont des fusées" dit-il. On ne voyait rien de particulier dans le ciel. Et le bruit continuait. Manifestement, mon père essayait de nous calmer. Il avait certainement compris ce dont il s'agissait et ne voulait pas dire des mots graves devant nous.

Ce qui me choquait, c'était le vacarme joyeux que faisaient les clients du Café Firmin à l'angle opposé du carrefour devant chez nous, tous dehors, poussant des cris de joie à chaque grondement, le café restant éclairé. Qui avait raison ? Que se passait-il réelle­ment ? Epuisé, j'ai fini par m'endormir.

Mais mon père avait seulement voulu, et c'est pourquoi je le cite ici, calmer notre angois­se. C'était son rôle de père. (JC)

Vers la fin de sa vie, ma mère était contente de reparler du passé et je m'y employais avec elle. Je lui ai rappelé un jour qu'au cours de cette nuit du 3 avril, j'avais eu une peur épouvantable. "Ton père aussi" m'a t-elle dit en souriant. Oui, sans doute, mais il ne l'a pas montré. Il avait 38 ans. C'était un bon exemple. (JC)

En 1942, Philippe est nommé Directeur Général. De cette promotion, il informe Jacques un matin, rue de la Faisanderie, au cours du petit-déjeuner. Il me demande de ne pas en parler. Pourquoi ? "Parce que, en ce moment, beaucoup de gens sont sans travail". C'est à cette époque que, parlant des problèmes de l'emploi et de la situation dramatique que représente le chômage pour quelqu'un, mon père m'a dit : "si j'avais un ennemi, j'ai­merais qu'il soit chômeur". (JC)

Dans cette période couvrant les années trente et la guerre, il n'y avait aucun projet : "on n'investissait rien", disait Philippe.

Amitiés : Quelque jeu, Charignon, directeur commercial, dont il disait en se moquant : je perds sur chaque article et je me rattrape sur la quantité. Une fois, Charignon est venu déjeuner à la maison. Le déjeuner a été très gai, ce qui n'était pas la caractéristique des repas à la maison à cette époque, car Charignon disait beaucoup de blagues. J'en ai parlé quelques jours plus tard avec mon père en lui faisant remarquer que la gaieté peut aider. Il n'a pas aimé cette remarque. "Je n'ai pas à faire rire mes enfants. Ce sont eux qui doi­vent se mettre à mon niveau et pas l'inverse". (JC)

1942 -18 septembre : Naissance de Thierry.

1943 : A Paris, la famille a froid et a faim, malgré les efforts de Georgette pour la ravitailler.

1944 Mai : Première communion de Jacques qui se rappelle : "J'ai suivi les cours d'instruction religieuse du Pasteur Pierre Maury. Sans passion. Récemment, j'ai retrou­vé ce cours à la bibliothèque protestante de la rue de Vaugirard. Je l'ai relu et je com­prends l'ennui de ma jeunesse". Bobby, qui a fait la même expérience l'année suivante, se souvient qu'il s'est moins ennuyé que Jacques, mais que, à la relecture de ces cours une vingtaine d'années plus tard, il les a trouvés bien peu intéressants. Ces cours, pour l'un comme pour l'autre, n'ont jamais fait l'objet de discussions rue de la Faisanderie, ce qui est tout de même surprenant. En effet, le mot protestantisme sem­blait pour Philippe un mot d'un poids particulièrement important, une espèce de mor­ceau de granit, auquel il s'accrochait un peu comme à une bouée de sauvetage. Y croyait-il vraiment ?

1944 : Libération de Paris. La famille la vit à Paris. "Et ceux qui, pendant ces belles semaines, n'ont pas vu les trois frères, Hubert, Bobby et Jacques, tous les matins dans le salon à 7 heures 30, réciter des vers nous devions savoir dix vers de dix auteurs diffé­rents tout en faisant sous la direction de leur père leurs quinze minutes de gymnas­tique, tous les quatre en pyjama, affamés, de mauvaise humeur, ceux qui n'ont pas vu cela ont manqué, Mesdames, Messieurs, je vous l'affirme, ont manqué un beau spec­tacle". (JC)

Du 15 juillet au 15 août, les trois garçons passent leurs journées au centre urbain de vacances de Gerson. (RC). Vers le 23 août, Jacques et son père partent à bicyclette dans les quartiers où il y avait eu des combats : "Nous avons ainsi abouti près de la Mairie du XVIIe arrondissement où se construisaient encore des barricades...". (JC)

Paris est soumis à un couvre-feu quasi permanent. La famille est consignée rue de la Faisanderie, volets fermés. Une mitrailleuse est installée sous nos fenêtres, au carrefour de la rue de Longchamp et de la rue de la Faisanderie. (RC)

Mireille doit se faire opérer à chaud de l'appendicite le 24 août et Philippe a beaucoup de mal à conduire mère et fille à la clinique. (RC). Georgette fera courageusement les tra­jets à bicyclette pour aller la voir.

Jacques, Hubert et moi assistons rue de la Pompe, le 25 août 1944, à l'entrée de la Division Leclerc dans Paris. Nous sommes sur le trottoir et la colonne de chars sur une seule file s’arrête tout à coup. Les spectateurs se précipitent sur les engins blindés pour embrasser les soldats et pour leur demander de quoi manger. J’en entends encore un levant les bras au ciel avec tristesse et disant à deux questionneuses: «Je n’ai plus rien».

Tout à coup un coup de feu éclate. D’où est-il parti ? Je n’ai rien vu, et dans la seconde qui suit j’entends un très grand nombre de coups de feu. Cette fusillade est dirigée semble semble t-il vers un volet du deuxième étage d’un immeuble faisant l’angle de la rue de la Pompe et de la rue de Longchamp au-dessus de la librairie Lamartine (qui est toujours vivante en 2007). Cette fusillade dure une minute, peut-être deux. Un médecin ami de mes parents passe à côté de nous et me demande «Avez-vous une idée du nombre de coups qui ont été tirés à l’instant ?» «Aucune idée» et il ajoute «Peut-être cinq mille». J’ai conseillé à mes deux frères de ne pas rester à cet endroit une seconde de plus et nous avons regagné la maison.

Le lendemain, nous assistons avec Philippe du balcon de l’appartement de Mme Henri Maroger, avenue des Champs Elysées à la descente de cette avenue par le Général de Gaulle entouré de beaucoup de gens. Les photos de cette marche ont été très nombreuses dans la presse. Après le passage du Général, nous remontons, mon père, M. Quiminal, un ami, Hubert, Bobby et moi, les Champs Elysées pour atteindre la place de l’Etoile et rentrer à la maison. Arrivés à l’Etoile, des coups de feu éclatent. D’où venaient-ils? Aucune idée. Et comme dit Hubert: «La foule s’est couchée comme balayée par un coup de vent». Je me rappelle encore l’appel de M. Quiminal et de mon père: «Pas de panique, pas de panique»!. J’ai, il y a deux ans cherché et trouvé M. Quiminal, gravement atteint d’Alzheimer dans une maison de repos à Lasalle. J’étais avec Françoise. Je lui ai rappelé ce souvenir et ce conseil. Il s’en souvenait très bien et était au fond assez ému que 60 ans après les faits on lui rende hommage.

Georgette invite à la maison des soldats américains, par esprit de reconnaissance et pour permettre aux enfants d'apprendre l'anglais. Arthur Bean, Warren Fisher et Pace sont des fidèles. Philippe prend goût à ces visites et en profite pour améliorer son anglais. Cet homme si intelligent a toujours eu du mal à s'exprimer dans une langue étrangère. (JC)

Mai 1945 : La guerre est finie. La France, qui n'est plus occupée, est dans le camp des vainqueurs. Philippe se met enfin à parler d'autres choses que de versions latines et de problèmes de mathématiques. Des discussions politiques démarrent rue de la Faisanderie. Jacques se souvient : une d'entre elles m'est restée en tête. Elle réunissait Philippe, le docteur Bruneton et oncle François : rôle de la France, place et chances de de Gaulle. "C'est une des très rares fois où mon père a participé à une discussion poli­tique devant moi. Philippe ne parlait jamais de politique. Je pense qu'il s'y sentait tota­lement incompétent", dit Jacques.

Philippe et Saint-Gobain vers la fin de la guerre. Bobby a cherché à mieux cerner les responsabilités de Philippe à la tête de Saint-Gobain. Bobby a rencontré M. Paul Viollet, qui avait été embauché par Philippe en 1943 et qui a ensuite dirigé Péchiney-Saint-Gobain entre 1960 et 1970. A cette époque, Bobby travaillait sous les ordres de M. Viollet. Bobby a vu M. Viollet en novembre 1992 au sujet de Philippe.

M. Viollet raconte :

Paul Viollet est sorti de l'X en 1943. Il cherche à se faire embaucher chez Saint-Gobain. Thieulin, directeur du personnel de Saint-Gobain, le présente à Philippe Coste qui lui dit : "Les Allemands sont fichus. Il faudra reconstruire l'industrie française. La nôtre est déclinante. Il faudra des hommes opérationnels. Ne faites pas l'Ecole des Mines. Entrez directement dans l'industrie".

A cette époque, le président de Saint-Gobain était Hély d'Oissel. Ingénieur civil des mines, compétent et de caractère difficile. Il est resté Président de 1936 à 1952.

Sous l'autorité du Président Hély d'Oissel, il y avait 2 divisions différentes :

• la division des glaces, avec Gentil, puis Perrin comme responsables,

• la division des produits chimiques, avec Lavaste comme directeur général, et Philippe Coste comme directeur général adjoint. Il a été nommé directeur général le ler janvier 1942.

Dans cette division des produits chimiques, on trouvait une direction commerciale et une direction des usines, avec Moraillon. Les personnes de ces deux services ne se parlaient pas. Philippe Coste les a forcées à se voir. La direction commerciale avait ses réti­cences. Elle voulait bien travailler avec des agents, des négociants et des coopératives de droite, en Bretagne, mais pas avec des coopératives de gauche. Mathian était directeur des mines et Thieulin directeur du personnel. Ce dernier, se rappelle Jacques, était un homme très sympathique qu'il avait été voir à la demande de Philippe pour des conseils de carrière.

Lavaste avait tendance à laisser faire. Philippe Coste a pas mal remué le secteur.

Que représentait la Compagnie des Produits Chimiques de Saint-Gobain pendant la guerre? Les informations suivantes proviennent de documents publiés en anglais par Saint-Gobain en 1949, communiqués à Bobby par son collègue M. Cherrier (voir page 81).

A cette époque, Saint-Gobain comptait 24 usines, 2 mines et 2 carrières. Ces établissements occupaient 8400 personnes. On peut penser que les effectifs entre 1938 et 1944 devaient être semblables. SaintGobain était une petite société par rapport aux sociétés chimiques allemandes regroupées dans l'I. G. Farben.

L'activité pendant la guerre a évolué de façon tout à fait caractéristique, comme l'indique le document précité. Par rapport à une activité de référence prise pour 100 % en 1938, cette activité a été successivement de 102 en 1939, 67 en 1940, 62 en 1941, 46 en 1942, 42 en 1943 et 20 en 1944. La production avait donc baissé de 80 % en quatre ans. Elle est ensuite remontée à 37 en 1945, 101 en 1946, 127 en 1947 et 155 en 1948.

Les fabrications principales des Produits chimiques étaient l'acide sulfurique, le carbonate de soude et les engrais. Les marchés principaux étaient l'agriculture, la fabrication du verre et la fabrication du papier. Les premières matières plastiques ont été lancées par Eudes. En 1944, Philippe nous avait rapporté un braceletmontre qui était une des pre­mières fabrications en PVC. SaintGobain entrera dans la chimie organique en 1949 et dans les activités nucléaires en 1955.

Pendant la guerre, SaintGobain a eu une conduite irréprochable. Les Allemands ont pris tout le plomb de 25 des 57 "chambres de plomb". Les engrais et autres produits chi­miques, fabriqués d'ailleurs en quantité insuffisante, sont restés en France pour les Français. Les Allemands avaient ce qui leur était nécessaire en Allemagne. Thieulin aurait aidé, avec l'accord de Philippe Coste, beaucoup de personnes à se cacher dans les usines et dans les mines pour éviter le STO (Service du Travail Obligatoire).

En avril 1945, Philippe, fatigué par Hély d'Oissel, est désireux de changer d'activité, déclare Paul Viollet à la fin de son entretien avec Bobby. (RC)

Eté 1945 Philippe commence à parler d'un départ en Allemagne, dans la zone occupée par l'armée française: obligation, intérêt, prudence ? Compétence ? Beaucoup de res­ponsables français sont remplacés après la guerre.

10.8 - Baden - Baden

Juillet 1945- octobre 1946

Juillet 1945 : Philippe part pour Baden Baden, comme lieutenant de réserve. Il est nommé colonel assimilé puis général assimilé. Directeur de la Production Industrielle dans le GMZFOA, il est sous les ordres du Général Koenig et d'Emile Laffon.

Epanouissement de Philippe. Il a enfin quelque chose à faire bouger, à relancer. Il est chargé de remettre en marche les usines allemandes ou de les démonter pour les transférer en France. La reconstruction allemande est plus rapide qu'on ne le pensait, car si les bâtiments des usines sont démolis, les machines ont peu souffert. Inaugurations d'usines rétablies. Critiques de Marcel Paul, ministre communiste de la Production Industrielle à Paris, qui lui reproche d'avoir réalisé cette reconstruction trop vite. Philippe était content également de se retrouver sur les traces de son père en Alsace. Cette similitude de situation lui plaisait, le flattait, et pourtant les situations n'étaient pas du tout comparables.

Philippe quitte le Ministère des Affaires Etrangères, Direction des Affaires Allemandes et Autrichiennes, le 1er octobre 1946.

Amitiés : Lucien Renaud, textiles, Martin Legeay, tennis (Hubert lui achètera ses raquettes), Selmer, instruments de musique, Filippi (voir page suivante),Général Koenig, Le Boulanger et sa famille, Villard et sa famille, Mlle Laverrière, devenue Madame Serres, M. et Mme Boissard.

Vacances à Baden Baden, Albrecht Dürer Strasse, au Kurhaus Sand, à l'hôtel de Schauinsland... Voyage en auto avec Melles Laverrière et Coureau, collaboratrices de Philippe, le long du Rhin et de la Moselle autour de Coblence.

Jacques a essayé de retracer, dans les lignes qui suivent, même à coups de serpe, le rôle de Philippe dans la zone française d'occupation.

A la tête de la zone d'occupation en Allemagne (Z.O.A.), il y avait un gouvernement militaire dirigé par le général Koenig assisté d'un civil Emile Laffon, ingénieur et avocat.

Sous Laffon se trouvaient plusieurs directions générales dont l'une s'appelait Direction générale de l'économie et des finances. Son chef était Filippi, un inspecteur des finances dont le nom sonne à mes oreilles depuis bien avant la guerre. Que faisait-il en 1939 ?

Et dans cette D G E F se trouvait la direction de la production industrielle (D P I) avec à sa tête Philippe, qui dépendait donc de Filippi. Ce nom est resté attaché à la famille en raison de l'anecdote suivante. Dans un train de jour qui emmenait ma mère et Thierry, qui avait alors trois ans, de Paris à Baden Baden, se trouvait également ce jour-là Filippi, qui naturellement n'était pas un inconnu pour ma mère. Et dans le compartiment, la conversation s'engage. Sur ce plan ma mère était douée et Thierry aussi. Filippi très amusé par les réparties et l'esprit en éveil de Thierry lui pose des questions. Tous deux en viennent, tout cela est très rapide bien entendu, à parler des rapports de Thierry avec ses frères. Et Thierry, que ses frères adoraient, je le précise tout de suite, dit à Filippi : "mes frères, ils pensent que je suis un petit con". Le hurlement de rire poussé par Filippi a ralenti la vitesse du train. Et dans sa tombe, Filippi en rit encore aujourd'hui, j'en suis certain !

Je reprends mon discours politique et économique. (JC)

Dans la DPI se trouvaient différentes sections : gaz, électricité, chimie, acier, non-ferreux, construction, textiles, cuirs, hôtellerie, tourisme, et peut-être d'autres encore dont ne se rappelaient plus mes interlocuteurs.

La politique de la France reposait sur les deux idées suivantes :

1) gérer la pauvreté qui régnait à cette époque en Allemagne

2) faire transférer en France des usines ou des éléments d'usines allemandes pour reconstruire l'économie française. Cet aspect des choses a été suivi d'effets mais on s'est bien vite aperçu que, dès qu'une usine allemande était partie pour la France, elle était vite remplacée par une usine très moderne.

L'un de mes interlocuteurs, M. Albert Denis, X Mines, arrive à Baden-Baden en 1946. Il a 31 ans. Il devient un des collaborateurs de Philippe. Il assure la répartition du charbon et du lignite disponibles et soumet ses hésitations à Philippe quand il y a problème. Monsieur Denis se rappelle aussi avoir eu à répartir l'acier produit en Sarre, territoire auquel s'intéressait beaucoup Philippe en vue de son rattachement à la France.

Et les réflexions de Monsieur Denis sur Philippe sont conformes à celles des autres témoins. Très estimé, très respecté, Philippe l'a très bien reçu avec bien sûr le tutoiement immédiat : "Il me laissait une grande liberté d'action et était un peu pour moi un grand frère aîné".

L'autre interlocuteur, M. Fouchier, X lui aussi, était à la fois chef de la section chimie et administrateur séquestre de l'I G Farben, dont l'immense usine de Ludwigshafen, très abîmée, était dans la zone française. Lui aussi, âgé de 31 ans à l'époque, voyait Philippe une fois par semaine et par sa double casquette relevait de Philippe et de la direction des finances située hiérarchiquement au dessus de Philippe et de la D P I.

A la question de Jacques, Philippe était-il heureux de son activité ? la réponse générale est: "on n'en sait rien". Philippe était toujours sous pression et conseillait toutefois à ses collaborateurs de ne pas prendre les choses au sérieux, et de se détendre, discours nouveau pour moi et pas du tout caractéristique de ceux qu'il m'a tenus pendant des années ! Aucun ne se rappelle avoir vu Philippe rédiger ou avoir lu des textes de lui. Tous citent sa prodigieuse mémoire et son goût pour réciter des vers. De qui ? Ils ne savent plus. Sauf trois vers cités par Fouchier, tirés d'une fable de La Fontaine, le Charlatan :

"C'est folie de compter sur dix ans de vie"

"Soyons bien buvans, bien mangeans"

"Nous devons à la mort de trois l'un en dix ans."

Ces vers sont tellement peu en rapport encore une fois avec son discours habituel à ses enfants que je m'en amuse, tout en croyant mon interlocuteur. Quelques années plus tard, Fouchier et Philippe se sont à nouveau croisés et M. Fouchier m'a dit que Philippe ne semblait pas très heureux de sa situation au Nickel. Mais il n'en avait pas retenu la cause. Difficultés avec Laffon ? Il ne savait rien de ce conflit. Difficultés pour faire sim­plement travailler l'entreprise ? Il n'avait aucun souvenir. Cette conversation très rapide a laissé un souvenir ému dans le coeur de Fouchier. (JC)

En Allemagne dans cette zone d'occupation où j'ai vécu quelques semaines, mes parents m'ont emmené une fois en voiture faire un petit voyage de trois jours. Mireille était également présente. Nous sommes partis en voiture, une médiocre voiture de marque Hanomag, peut-être un peu plus grosse qu'une 202, conduite par un jeune chauffeur. Il était fin mais, nous dit Philippe, de mauvaise humeur. Nous étions donc à l'étroit dans cette voiture conduite par un chauffeur bougon.

Ma mère était contente de faire un petit voyage à côté de son général de mari, mais furieuse de constater que ce général n'avait pas réussi à se débrouiller pour avoir une belle voiture. C'était un des traits caractéristiques de cet homme, de ne jamais tirer avan­tage de sa situation hiérarchique pour obtenir quelque chose, un gros salaire ou des avantages indirects comme une voiture. Mon père était embêté de voir ma mère de mau­vaise humeur pour une raison de ce genre et embêté d'avoir un chauffeur qui aurait pré­féré être ailleurs. Je ne me plaignais de rien, plutôt content de visiter un pays que je ne connaissais pas. On est donc parti.

Au bout de deux heures, arrêt prévu à Badenweiler, au cours duquel Philippe retrouve quelques relations de travail dont un de ses collaborateurs, le colonel Renaud, déjà cité. Tout le monde se dégourdit un peu les jambes et fait quelques pas dans le voisinage. Et on retourne vers les voitures pour poursuivre le voyage.

Et là, Oh ! surprise, notre voiture ne marchait plus. Le chauffeur nous montrait la péda­le d'accélérateur, folle sur son axe. Il regardait Philippe et Renaud. Je regardais ces trois hommes me demandant ce qui avait bien pu se passer pour que, pendant une halte de moins d'une demi-heure, une voiture qui marchait très bien soit tout à coup en panne et irréparable. Renaud plutôt grand, plutôt gros, confortablement habillé dans un beau trois pièces, fumant un gros cigare, très aimable, disposant d'une Mercedes décapo­table avec chauffeur, dit à mon père : "Prenez ma voiture". Ce qui fut fait. Chose curieuse, ni mon père, ni Renaud n'ont cherché à analyser le pépin constaté sur la Hanomag, le pourquoi de cette panne. Je pense que mon père s'en moquait comme d'une guigne et qu'il était content de toucher tout à coup une belle voiture plus grande que la sienne, conduite par un chauffeur allemand, aimable et obligeant. Je pense qu'il n'a pas voulu perdre son temps à parler mécanique et discipline. Nous avons donc poursuivi notre route dans un confort parfait. Ma mère était satisfaite d'être assise dans une voiture en harmonie avec le grade de son mari, et mon père qui, quoiqu'il en ait dit, aimait bien les voitures j'ai hérité de ce goût était content que sa femme soit contente. Je continuais de ne me plaindre de rien et suis resté des mois rêveur sur cet incident, sur la passivité de Philippe et de Renaud devant ce jeune chauffeur qui nous avait probablement joué un tour de sa façon et qui a dû s'en vanter pendant des années. Je n'ai trouvé la solution que bien plus tard quand, à mon tour, j'ai commencé à m'occuper de voiture. Ce jeune militaire avait tout simplement débranché l'accélérateur. Cela aurait pu être réparé en deux minutes. Il avait gagné sa liberté. J'ai souvent par la suite pensé à cet incident, à la crédulité du chef, à la non-compétence du chef, à la rouerie des subordonnés, au sens du commandement qu'il faut avoir quand on occupe certains postes. (JC)

Quant à ce jeune homme, qui doit être légèrement plus âgé que moi, s'il vient à me lire, qu'il sache bien que sa conduite a été découverte depuis longtemps et qu'il mérite une punition pour dégradation volontaire de matériel et refus d'obéissance.

Pendant le séjour de Philippe à Baden Baden, Hubert est allé une fois, le rejoindre seul pendant trois semaines. Il raconte :

Mon père disposait d'un appartement d'environ 150 m² au rez-de-chaussée d'une gran­de villa de la rue Albert Dürer. La distribution des pièces se faisait autour d'une grande salle sans objet de plus de 20 m², attenante à un salon de 25 m² environ. Cet appartement n'était guère occupé car mon père voyageait beaucoup, vivait seul, sa famille restée à Paris ne venant guère que pendant les vacances scolaires. L'appartement était néan­moins entretenu en permanence par une dame fort distinguée, veuve d'un colonel et mère de 2 enfants : Doris 18 ans, et Donald 12 ans.

Le personnel des services de mon père, ayant manifesté le désir de se réunir en dehors des heures de travail afin de mieux se connaître et se distraire, mon père suggéra à ses deux secrétaires, Mesdemoiselles Coureau et Laverrière, d'utiliser la pièce centrale et le salon de son appartement pour accueillir son personnel. Les secrétaires avaient le rôle d'hôtesse. Les locaux de ce "cercle" étaient ouverts au moins le mercredi à partir de 19 heures.

Une table de pingpong avait alors été installée dans la pièce centrale. L'espace restant était occupé par des tables de bridge. Des boissons étaient disponibles dans la cuisine. (Cette table de pingpong est actuellement en 1996, chez Mireille à Bourras après avoir servi de nombreuses années à Clausonne). (MRD)

Le Lycée Janson de Sailly, qui accueillait déjà tous les matins les élèves du Lycée Claude Bernard, s'étant trouvé sur-occupé au moment des épreuves du baccalauréat, certaines classes dont la mienne, la troisième Al, furent fermées, et leurs élèves priés de rester chez eux. A ce moment-là mon père, devant inaugurer le redémarrage d'un certain nombre d'entreprises, me proposa de venir à Baden Baden et de m'associer à son voyage.

J'ai naturellement commencé par vivre quelque temps à Baden  Baden. Je me suis alors familiarisé avec la ville, son Kurhaus, sa rivière, son restaurant "Zum Hirsch" où je déjeunais tous les jours, et surtout sa coopérative où je m'achetais tous les produits dont je manquais terriblement depuis quelques années, beurre, chocolat, sucre, chaussures. Les secrétaires de mon père avaient pour mission de me distraire et de me surveiller.

C'est ainsi qu'un jour elles m'ont demandé si je ne serais pas trop gêné par l'ouverture "du cercle". J'ai bien sûr répondu qu'il n'en serait rien et que je me réjouirais au contrai­re de rencontrer une partie du personnel de mon père. Nous avons donc préparé les canapés et les boissons et nous avons attendu nos visiteurs.

C'est alors qu'elles m'ont annoncé la venue probable d'un héros de la Résistance, Philippe de Coninck, 27 ans, marié à une très jolie femme, lieutenant-colonel et portant monocle, (c'est l'inspirateur du "héros très discret" de Jean François Deniau). J'étais naturellement impressionné et lorsque je lui ai été présenté, j'ai senti comme un honneur de l'approcher, le toucher, et lui parler. Lui même m'est apparu simple, svelte, racé, de distinction natu­relle et sérieux. Je me suis naturellement cru obligé de m'occuper tout particulièrement de lui, ce que je fis en lui servant des boissons et des canapés, puis en proposant à sa femme, effectivement fort belle, de jouer au pingpong. A l'époque, j'étais un très bon joueur et je trouvais aimable le fait de jouer avec un adversaire de faible niveau.

Autant que je me souvienne, Philippe de Coninck jouait alors au bridge.

J'ai revu ce couple un autre mercredi, et j'ai agi de même avec plus d'assurance et tou­jours autant d'admiration.

J'ai bien sûr alors parlé à mon père de cette rencontre. Il me confirma les mérites de ce colonel qui pendant la guerre avait eu une conduite exemplaire et était même contraint aujourd'hui de porter un monocle, non pas pour corriger sa vue mais pour tenir sa pau­pière supérieure qui avait tendance à tomber à la suite d'un des supplices que lui avaient infligés les Allemands.

Mon père m'a également dit que ce colonel n'était que provisoirement dans son service, un autre poste l'attendant prochainement à la Sécurité.

Je n'ai plus alors rencontré cet homme, mais j'ai appris par mon père en août 1946 qu'il n'était en fait qu'un usurpateur qui avait trouvé par hasard certains papiers d'un de ses cousins de même nom, mort à la guerre, et qu'il s'était peu à peu créé une identité au passé héroïque, ce qui lui avait permis d'entrer dans les services civils de l'occupation française en Allemagne. Il se serait fait démasquer lors d'une discussion avec un ancien résistant français de Londres, en décrivant de façon erronée un lieu ou l'emplacement d'un monument ou d'un bâtiment. Plus tard, j'ai retrouvé son nom à plusieurs reprises dans la presse : en tant que chef d'orchestre au Caire, en tant que mari de l'héritière de la MGM, puis lors de son décès place de la Concorde, à la suite d'un accrochage avec un taxi, très tôt le matin. L'histoire de cet homme m'a toujours fasciné. Un film dont le scénario a été écrit en partie par Monsieur J.F. Deniau a été tourné sur ce curieux personnage.

Le voyage projeté par mon père arrivait. Il devait durer une dizaine de jours. Au départ de Baden Baden, il consistait en inaugurations d'entreprises et en visites de sites histo­riques ou touristiques localisés en Forêt Noire et le long du lac de Constance jusqu'à Bregenz et Lindau.

Le convoi était composé de cinq à six voitures, rescapées de la guerre, des petites Mercedes dont une décapotable et d'autres dont je ne me rappelle plus la marque. Il y avait peut-être la petite BMW 6 cylindres de mon père, et une des toutes premières Volkswagen que nous avions réceptionnée peu avant notre départ de Mayence dans la zone d'occupation. Mon père était accompagné de collègues de bureau, de ses deux secrétaires, qui ne me quittaient pas, ce qui m'a valu de m'asseoir de temps en temps dans la Mercedes décapotable. Nous avons inauguré à Fribourg une usine de camions Hanomag. L'usine avait été en fait très peu abîmée par les Américains, cela avait suffi pour l'arrêter, mais la plupart des machines, étouffées sous le sable, avaient trouvé là une protection efficace. Nous avons fait halte à Badenweiler pour inaugurer un hôtel dont la remise en état avait été confiée à un certain Renaud qui est resté par la suite un fidèle de mon père et que nous avons revu plus tard lors de vacances dans la région. Nous avons fait une halte aux sources du Danube, Donaueschingen. Je ne me souviens plus très bien de la suite, si ce n'est de la beauté des paysages, du lac de Constance, et des villes côtières, ainsi que de la bonne humeur qui régnait dans notre équipée. Mon père prononçait en général un petit discours inaugural, remerciait les cadres, visitait avec son équipe les lieux. Cela se continuait souvent par un repas, et nous repartions avec nos voitures qui tombaient souvent en panne, ce qui consti­tuait, à mon avis, notre principale préoccupation.

Mon père m'était alors apparu heureux, respecté et imposant, par sa compétence et la rapidité de ces remises en route d'entreprises.

J'ai toujours conservé un excellent souvenir de ce voyage. Mon père était très occupé mais gai et simple. Il s'occupait en revanche assez peu de moi, mais les deux secrétaires étaient aux petits soins, cela me suffisait. (HC)

En 1997, Jacques et Bobby ont retrouvé et rencontré à Cagnes-sur-Mer l'ancienne assistante de Philippe à Baden Baden, Andrée Laverrière, devenue Madame Jacques Serres. Tous les trois ont évoqué de nombreux souvenirs de cette époque.

Dans quelles conditions Philippe a-t-il décidé de quitter l'Allemagne ? Dans quelles circonstances a-t-il trouvé une nouvelle situation au Nickel ? Il reste encore des choses à découvrir et à éclaircir.

A l'époque (1946), le ministre de l'Industrie était Marcel Paul, militant communiste acharné. L'homme qui, comme l'écrivait le Canard Enchaîné, avec deux prénoms avait réussi à se faire un nom. Qu'entre ce monsieur et mon père le courant ne soit guère passé n'a rien de surprenant !

10.9 - Le Nickel

1946-1953

Du 18 octobre 1946 au 30 avril 1953, Philippe est directeur général de la société le Nickel. (bureau à Paris, 92 rue de Courcelles, 17e). Nombreux séjours de longue durée en Nouvelle Calédonie.

A cette époque, les voyages en avion entre Paris et Nouméa, duraient 4 jours et demi. Les accidents au dessus de l'eau étaient fréquents. "Choisis bien ton avion", lui écrivait ma mère.

Amitiés : Etienne du Castel, président,Christian Thurneyssen, ingénieur en chef, Jacques de Fenoyl, secrétaire général, Henri Lafleur, propriétaire de mines de nickel à Nouméa, puis Sénateur de Nouvelle-Calédonie.

Les sources

Les informations contenues dans ces quelques pages proviennent essentiellement des bilans et rapports annuels de la société Le Nickel pour la période 19461953. Ces documents ont été obligeamment communiqués à Bobby en 1997 par M. Rambaud, Président d'Eramet et par M. Gall, Président d'lmétal, société qui a repris les activités du Nickel. Compte tenu de la présentation et du contenu de ces documents, la qualité des informations techniques citées pour les années 1946 à 1949 n'est pas aussi bonne que pour les années suivantes. (RC)

Les installations

Le minerai de nickel est la garniérite qui contient 2,3 à 2,5 % de nickel. Il est extrait d'une mine à ciel ouvert située sur un plateau à 500 mètres d'altitude, à proximité de Thio, port de la côte Est. Il est ensuite transporté par bateau soit à Yaté, autre port de la côte Est, soit à Doniambo, port de la côte Ouest voisin de Nouméa.

En 1946, les installations vétustes avaient souffert du manque d'entretien. La production était tombée  à 30/40 % de son niveau d'avant la guerre.

Après les investissements réalisés par Philippe, la société Le Nickel possédait et exploi­tait les installations suivantes :

En Nouvelle-Calédonie :

• la mine de Thio, avec des pelles de 2,5 m3 et des camions Euclid de 15 tonnes,

• un transporteur aérien permettant de transporter le minerai depuis la mine jusqu'au port,

• des bateaux et des installations portuaires à Thio et à Doniambo,

• une usine à Yaté où le minerai brut était transformé en fonte de nickel,

• une usine à Doniambo où le minerai et la fonte étaient transformés en matte de nickel,

• une centrale électrique à Yaté, alimentée par une chute d'eau et desservant une ligne électrique à 90 000 volts de 54 km de longueur alimentant Doniambo.

En France :

• au Havre, une usine d'affinage, pour transformer la matte de nickel en nickel­-métal,

En Nouvelle-Calédonie, hors les activités relatives au nickel :

• une activité d'extraction de minerai de chrome,

• une activité de travaux publics variés.

Au total, la société vendait donc du nickel sous forme de minerai à environ 2 % de nic­kel contenu, sous forme de ferronickel à 2530 % de nickel contenu, sous forme de matte à environ 75 % de nickel contenu, et sous forme de métal. Elle vendait ces produits principalement en France et secondairement au Japon

Les activités professionnelles de Philippe Coste :

Les principaux problèmes à résoudre consistaient à relancer la production et les ventes.

La production :

En 1945 et 1946, la production était freinée par le manque de charbon. Celui-ci venait d'Australie. Entre les grèves des mineurs australiens et le manque de bateaux, l'approvisionnement en charbon était manifestement insuffisant. Pour cette raison principale, la marche des mines et des usines pendant les années 1945 et 1946 a été très irrégulière. Ce problème n'a finalement été réglé de manière satisfaisante qu'en 1949 avec l'arrivée des premières importations de charbon au titre du Plan Marshall.

La société s'est aussi préoccupée de retrouver une flotte de cargos pour remplacer les bateaux qui avaient été réquisitionnés du fait de la guerre. Elle a progressivement pu retrouver trois minéraliers en bon état.

Puis, Philippe s'est efforcé de moderniser la société, c'est-à-dire les moyens d'extraction, les moyens de transport, les procédés de traitement du minerai, ainsi que les procédés métallurgiques.

Une première action a consisté à moderniser la mine. Avant la guerre, le minerai extrait était transporté par des petits wagonnets Decauville, circulant sur des voies de chemin de fer de 60cm d'écartement. Philippe a remplacé ces matériels anciens par des appa­reils modernes, américains, comprenant des pelles Diesel de 2,5 m3 de godet et des camions Euclid de 15 tonnes. Pour acheter ces appareils, il a d'abord dû obtenir les cré­dits et les dollars nécessaires de la part du gouvernement français. Puis il est parti aux Etats-Unis pour placer ses commandes.

Il a fallu aussi améliorer les liaisons entre la mine, située à 500 m d'altitude, et le port de Thio. Philippe a eu l'idée de remplacer les matériels anciens par un convoyeur aérien, sorte de remontée mécanique fonctionnant en descente, donc sans moteur. Une fois ins­tallé, en 1951, ce transporteur facilitait considérablement le travail. Il a fallu aussi amé­liorer, en 1952, les installations portuaires, les capacités de stockage et les quais d'em­barquement.

Les usines de traitement étaient également en mauvais état. Philippe s'est préoccupé de les moderniser et de les regrouper sur le site de Doniambo. Ainsi, l'usine de Yaté a été fermée en 1950. L'usine de Doniambo a été modernisée grâce à des travaux de recherches et à des investissements. Des fours électriques et des fours water jacket ont été construits pendant cette période. Pour alimenter cette usine en énergie électrique, Philippe a fait construire une ligne électrique à 90 000 volts de 54 km de longueur entre Yaté et Doniambo.

Enfin, un des derniers problèmes que Philippe a étudié a été la recherche de produits mieux adaptés à la clientèle. Pourquoi livrer aux clients du nickel métal, relativement coûteux à fabriquer, alors que ces mêmes clients allient aussitôt ce nickel métal avec de l'acier ? Il suffisait de livrer aux clients du ferronickel, plus facile à élaborer et tout aussi utilisable. Cette modification supposait évidemment que les clients adaptent leurs propres procédés métallurgiques.

En 1952 et 1953, la société Le Nickel a profité de la bonne conjoncture pour vendre des quantités importantes de minerai brut au Japon, 65 000 tonnes en 1952 et 55 000 tonnes en 1953, pour respectivement 1520 et 1350 tonnes de nickel contenu. Ces ventes sem­blent avoir été très bénéficiaires.

Aces problèmes techniques, il fallait ajouter des problèmes plus inattendus, comme la récupération en 1946 d'un chargement de nickel, disparu en 1940 et que l'on croyait perdu. En fait, pendant un transport maritime, il avait été détourné par un navire anglais et on l'a retrouvé à Londres. Ce fut une appréciable source de bénéfice, pour 19 millions de francs Pacifique, soit environ 80 MF français de l'époque.

De même, en 1952, la société a reçu des sommes appréciables, comptabilisées en profits exceptionnels, au titre de "règlements des dommages pendant la guerre à nos installations par l'armée américaine".

 

1_3-046-01.jpg

Septembre 1952, sur l'aéroport de Nouméa. Philippe attend l'avion poux regagner Paris. Il a 48 ans. Il est Administrateur-Directeur Général de la société Le Nickel. Tous les ans, de 1946 à 1953, il a fait de longs séjours, de deux ou trois mois de suite, en Nouvelle-Calédonie. La photo montre, de gauche à droite :

Christian Thurneyssen, Ingénieur en Chef de la Société,

Philippe, dans une attitude tout à fait caractéristique prenant des notes sur son calepin,

Henri Lafleur, sénateur de la Nouvelle-Calédonie, et propriétaire de nombreuses mines de garniérite, minerai qu'il vendait à la société Le Nickel et aux Japonais. Il s'est installé en France en 1950. Il venait souvent rue de la Faisanderie. Je pense qu'une réelle amitié a exis­té entre Henri Lafleur et Philippe. (JHC)

En séjour à Nouméa en mai 2000. Françoise et moi avons rendu visite à Jacques Lafleur, fils d'Henri. Très gentil accueil. Il se rappelait très bien Philippe qui, nous a-t-il dit, le poussait beaucoup à travailler !

Pendant ce temps, la société développait quelques activités secondaires en produisant des minerais de chrome ou en réalisant des travaux publics. Ces activités ont fortement contribué à améliorer les résultats financiers pendant la période de redémarrage, entre 1946 et 1950.

Tous ces travaux demandaient d'importants capitaux. Une première augmentation de capital, en 1947, permit de le doubler. Puis, en 1948, la société a été conduite à faire une réévaluation des immobilisations portées au bilan. Ensuite, en 1949, une deuxième aug­mentation de capital permit de porter la valeur nominale des actions de 225 F à 2500 F. Toutes ces opérations se retrouvent dans les bilans successifs. Il faut se rappeler que, pendant cette période, le franc français a été souvent dévalué et que le franc Pacifique a été réévalué, ce qui ne facilite pas la lecture des bilans. (RC)

Philippe a aussi fait construire à Thio un village pour le personnel. La "Cité Coste" exis­te toujours. (HC). Ce «village» a été détruit par un ouragan, il a quelques années. La «cité Coste» a été reconstruite en béton. Elle tient. Ce n’est guère joli. (août 2002)

Au total, la société a été assez rapidement remise en bon état. Dès 1947, les résultats nets étaient redevenus positifs. Les premiers dividendes ont pu être distribués en 1949. Ils ont d'ailleurs curieusement été utilisés pour rembourser "un arriéré de taxe de transmission". A partir de 1951, la situation de la société était redevenue saine.

Sur l'ensemble de la période considérée, il semble que la société Le Nickel a pu retrou­ver ses niveaux d'activités d'avant la guerre dès 19481949 pour la production de matte de nickel et dès 1952 pour la production de minerai brut. Avant la guerre, le minerai brut produit était principalement destiné à l'exportation pour être ensuite raffiné en France ou à l'étranger. Dans les années cinquante, Philippe a rapatrié les opérations de métal­lurgie en Nouvelle Calédonie où il les a développées, ce qui a entraîné une diminution de l'activité de l'usine du Havre à partir de 1952.

En juillet 1951, Philippe fait faire un stage à Mireille dans les bureaux de la société. En octobre 1952, il lui fournit certains documents confidentiels pour son mémoire de fin d'études à HECJF. Elle étudie la situation internationale du nickel résumée ci-dessous :

La commercialisation.

La société Le Nickel avait confié la commercialisation de ses produits à la société Minerais et Métaux. Au début des années cinquante, la pénurie de nickel était critique. Le déclenchement de la guerre de Corée a aggravé cette pénurie pour toutes les matières premières et en particulier pour le nickel. Les prix ont flambé. Trois pays, les Etats-Unis, la France et l'Angleterre, ont organisé une Conférence Internationale des Matières Premières, qui s'est installée à New York dès janvier 1951. Cette conférence a créé 7 comi­tés spécialisés, dont un pour le nickel. Ce comité du nickel a entrepris de faire l'inventaire des ressources et des besoins. Pour le monde occidental, la production de nickel, comptée en nickel contenu, était de l'ordre de 125 000 tonnes par an. Les besoins expri­més étaient de l'ordre de 200 000 tonnes. Les principales utilisations étaient les besoins militaires, les stocks stratégiques et la consommation civile.

Pendant cette période, la consommation française était de 6000 tonnes par an, provenant de Nouvelle Calédonie pour 5500 tonnes et du Canada pour 500 tonnes. Après le début de la guerre de Corée, la consommation est passée à 8000 tonnes par an, dont 2500 tonnes importées. Pour participer aux travaux du comité du nickel, Philippe serait allé plusieurs fois au Canada (rapport de Mireille).

Avant les années cinquante, le prix de vente du nickel en France était maintenu par la Direction des prix à un niveau plus élevé que le prix international. Philippe s'efforçait d'améliorer son outil industriel de manière à diminuer ses prix de revient pour les faire passer en dessous du prix de vente international. Puis, la Direction des prix a décidé d'abaisser le prix de vente officiel en France, ce que Philippe a dû accepter. Son action­naire principal, Rothschild, aurait souhaité au contraire que le prix français reste élevé afin de profiter de cette situation avantageuse le plus longtemps possible. (HC)

En avril 1953, Philippe quitte la société Le Nickel, officiellement pour raisons personnelles. Mais on peut aussi se demander si, en 1953, Philippe n'avait pas "fait le tour de la question" en ce qui concerne cette société et son exploitation. Il avait fait faire d'énormes progrès à cette entreprise, qui, modernisée, obtenait des résultats financiers très convenables. Il n'avait peutêtre plus d'idées sur les nouveaux progrès à imaginer.

Le 11 septembre 1953, Philippe est promu Officier de la Légion d'Honneur par un décret pris sur rapport du Ministre de la France d'Outremer, en qualité d'Administrateur Directeur Général de la société Le Nickel. (RC).

La vie de Philippe à Nouméa.

A la société Le Nickel, il avait pour collaborateur immédiat un homme de sa génération et de son monde, Christian Thurneyssen, ingénieur de l'Ecole Centrale. Philippe et Christian ont vécu plusieurs mois ensemble à Nouméa. Madame Christian Thurneyssen suivait son mari et, Oh miracle, tenait un journal de bord des activités quotidiennes de son mari, d'elle-même et des Français qu'elle voyait. Jacques a rencontré sa belle-fille, Madame Bernard Thurneyssen, qui a lu ce document, dans lequel apparaît quelquefois le nom de Coste.

Madame Christian Thurneyssen présente Philippe comme un homme suractif et continuellement sous pression. Elle dit qu'il était sur le point de se brouiller avec les femmes de ses collaborateurs, car il voulait faire travailler tout le monde la nuit. Il a passé une nuit avec un de ses ingénieurs pour discuter chrome ! Elle écrit qu'elle ne comprenait pas toujours la logique de mon père dans le domaine mondain : un jour, il accepte une invi­tation, un autre jour, il refuse. Jacques se rappelle très bien cette époque, mais vue de Paris. En effet, notre père était continuellement survolté, ce qui ne faisait pas forcément aller les choses plus vite. Il lui a toujours été impossible de nous raconter quoi que ce soit sur cette île où il a vécu tant de mois. Etrange. Toutefois, Hubert se rappelle les récits de Philippe sur des parties de pêche au gros avec Henri Lafleur, ainsi que les photos de pay­sages fabuleux. (HC)

Pendant l'hiver 19471948, mon père est venu me voir à Grenoble où j'habitais. Il voulait en profiter pour revoir Georges Hubert Parisot, qu'il avait rencontré comme gouverneur de la Nouvelle Calédonie l'année précédente. Ce monsieur, à la retraite à Grenoble, nous a invités à déjeuner. Après les civilités d'usage, mon père raconte que la première fois qu'il est allé lui rendre visite, il avait absolument souhaité se présenter en "tenue numé­ro 1", c'est-à-dire en cravate, quoique la chaleur locale pût autoriser l'absence d'icelle. Il a donc mis sa cravate et il a bien fait. Magnanime, le gouverneur lui a répondu qu'il aurait très bien accepté, vu la chaleur, l'absence de cravate. (JC)

L'autre sujet qui a occupé ces deux hommes était la présence d'un important contingent de main-d'œuvre d'origine indonésienne que mon père ne tenait pas à voir s'installer définitivement en Nouvelle Calédonie. Cette main d'œuvre avait été attirée par le travail dans les mines de nickel, mais les conflits commençaient à naître. Il fallait inciter ces Indonésiens à rentrer chez eux. Les deux hommes, qui étaient du même avis, restaient perplexes. Finalement, l'Indonésie a, je crois, rappelé elle-même ses ressortissants et tout est rentré dans l'ordre.

L'épisode Laffon

Emile Laffon et Philippe s'étaient déjà rencontrés en Allemagne en 1946 et ne s'étaient pas entendus. Laffon était alors, sous l'autorité du général Koenig, le premier civil fran­çais chargé de l'administration de cette zone. Entre Laffon et Philippe se trouvait un échelon hiérarchique intermédiaire représenté par Filippi déjà cité.

Laffon était un «grand monsieur.» Il avait trois ans de moins que Philippe. Il était ingénieur civil des mines, licencié en droit et avocat. Il était en outre Compagnon de la Libération.

Philippe a été mécontent de le retrouver au Nickel comme Président quelques années plus tard, alors qu'il s'attendait peut-être à être nommé lui-même à ce poste. En effet, sous Du Castel, proche de la retraite, Philippe occupait déjà plus ou moins l'espace du président. Comme Laffon était aussi ingénieur, il a eu tendance à occuper l'espace du directeur général. Il y avait deux hommes, tous deux d'un excellent niveau, pour le même poste. Le conflit était donc inévitable. Philippe l'a tout de suite senti. Il a aussitôt, raconte Hubert, offert sa démission. Le conseil d'administration lui a demandé de différer cette décision, le temps nécessaire pour passer les consignes. Philippe a accepté à condition que son propre contrat de travail soit modifié et qu'il comporte une clause d'indemnité en cas de rupture.

Philippe et Laffon sont partis en Nouvelle Calédonie pour un voyage de présentation. Philippe a raconté à Bobby que, pendant tout ce séjour, ils n'avaient pas échangé un seul mot autre que professionnel. A son retour, Philippe, lors de son passage à Milan, a dit à Jacques, que ce voyage avait été très difficile et qu'il allait démissionner. A la question de Jacques "vas-tu retrouver un travail ?» Philippe a répondu en souriant et en haussant les épaules. Ce changement de situation ne créait aucune angoisse chez Philippe. Sa réponse le confirme. De plus ce changement correspondait au goût profond de Philippe, souvent affirmé, de changer de situation tous les quatre ou cinq ans.

Les honneurs

Bobby a lu le rapport du Conseil d'administration du Nickel indiquant en termes plats le départ de Philippe. Jacques ajoute ceci : "A la fin de ce même conseil, un administra­teur, René Perrin, s'est levé et a dit à haute et intelligible voix, tout le travail qu'avait fait Philippe Coste depuis six ans, tous les efforts qu'il avait déployés en Nouvelle-Calédonie et en France pour développer l'entreprise, concluant que si la Société Le Nickel se portait bien et était bénéficiaire, c'était bien grâce à Philippe Coste". Ainsi il partait avec les honneurs. Cela a dû lui faire plaisir. Au niveau du conseil d'administra­tion, c'était tout de même un compliment bien mince. Il ne reste surtout aucune trace écrite de cette intervention. D'où l'importance de ces lignes. (JC).

 

1_3-052-01.jpg

Cette maison existe toujours.La femme du propriétaire / locataire actuel, cadre à LSLN, nous a aimablement reçus. Mais nous n'avons pas vu l’intérieur.

1_3-052-02.jpg

Pendant ses séjours à Nouméa, Philippe habitait 28 route de L'Anse Vata. Voici l'entrée et le salon de cette maison. C'est Madame Christian Thurneyssen qui est présente sur ces deux photographies.

Ces photos de la Nouvelle Calédonie m'ont été remises par Madame Bernard Thurneyssen, que je remercie très vivement. (JHC)

En mai 2000, Françoise et moi avons passé un mois en Nouvelle-Calédonie. Il existe un dossier spécial sur ce voyage. Nous avons visité l'usine de LSLN à Domianto et les mines de Thio. Visité également le Musée de la mine à Thio. Feuilleté nombreux albums de photos. Rien sur Philippe (août 2002).

Enregistrer

10.10 - La période de transition

1953-1958

Après son départ du Nickel, Philippe traverse une période difficile, car il a du mal à retrouver du travail en France.

Lui faisait-on payer, et cher, son mauvais caractère, ou le fait qu'il ait eu souvent raison avant les autres ? Jacques pose cette question délibérément pour tenter d'analyser un mot qui a été d'un poids énorme dans le discours de Philippe, le mot conformisme. Il divisait les hommes en conformistes et non-conformistes. Il voulait appartenir à la seconde catégorie, reconnaissant que le risque était plus grand, mais que cela lui conve­nait. Il admettait également que les non-conformistes ne pouvaient pas devenir riches.

"Tu penses cela, disaitil ; bon, eh bien, maintenant, pense l'inverse. Tout le monde pense cela; je pense l'inverse.» Ce comportement n'était pas facile à appliquer dans les problèmes humains, mais Philippe aimait choquer, aimait cultiver le paradoxe.

Philippe, pendant cette période, a dû broyer beaucoup de noir et vivre dans un réel inconfort. J'étais en Italie et je ne me souciais pas du sort d'un homme dont je connais­sais et l'intelligence et la volonté et dont la situation de chômeur me paraissait impen­sable vu ses qualités de manager. Je pensais aussi, et je continue aujourd'hui à le croire, que bien sûr l'establishment de l'époque se vengeait du caractère difficile, rude, sans nuance de Philippe en le laissant sur le tapis. Mais je pensais aussi que ne pas utiliser de telles compétences était une bien belle preuve de la bêtise de ce même establishment. Enfin c'était ainsi.

Philippe exécute une mission au Gabon pour étudier l'équipement électrique de la riviè­re Kouilou. Donneur d'ordre ? Dates exactes ?

Du 1er mai 1953 au 31 octobre 1955, Philippe travaille à la SIAFE, Société d'acide phosphorique et d'engrais, à Sfax en Tunisie. Cette usine moderne fabriquait de l'acide phosphorique concentré selon un procédé nouveau, à partir des minerais de phosphate de Gafsa. Il semble que cette usine ait eu pas mal de difficultés au démarrage.

1953

En octobre, Philippe et Mireille font un voyage de quinze jours environ en Tunisie et en Libye.

Pendant cette période de transition, Philippe a été chargé de différents petits travaux. Il a été malheureux. Il restait rue de la Faisanderie, près du téléphone, ou derrière la porte d'entrée dans l'attente de quelqu'un. Ma mère a été particulièrement gentille et efficace pendant toute cette période. Philippe, pour compenser, lisait beaucoup, Einstein en par­ticulier.

1955

Philippe et Georgette font un voyage au Portugal à la Pentecôte. Philippe est administrateur des mines de Boralhia (Tungstène).

19551957. Philippe travaille à la SOCHIMLACQ. Mission non identifiée. C'était les débuts de la mise en exploitation du gaz de Lacq. La Sochimlacq semble avoir vécu dans l'orbite de l'Union des Industries Chimiques, 64 avenue Marceau.

1957 Philippe se trouve en Australie. Après un passage chez Mireille et Guy à Chicago, il séjourne vingtquatre heures chez Sonia et Henri Chazel, en poste à Sydney. Très bon souvenir, me disent mes cousins. Philippe était en parfaite forme. Il aimait beaucoup ces haltes, seul, dans une atmosphère familiale, où des hommes et des femmes qu'il aimait bien favorisaient des confidences réciproques. (JC)

10.11 - Père et Fille

 

1_3-042-01.jpg

Photo de Philippe et de Mireille, lors du premier bal donné pour elle par nos parents, rue de la Faisanderie en mai 1951.

La terreur de Philippe était de voir ses trois fils passer leurs nuits à danser. Dans les premiers temps de nos sorties, nous avions reçu l'ordre d'être rentrés à minuit. La première fois, il est venu lui-même nous chercher chez nos amies Leenhardt vers 23 heures, est entré dans le salon avec son chapeau sur la tête et nous a priés de le suivre, ce que nous fîmes en grognant, au grand désespoir de nos hôtes, les parents de Jacqueline Leenhardt, devenue Jacqueline de Rouville, qui s'en souvient encore avec tristesse. Il n'y a jamais eu de deuxième fois.

Au début des années cinquante, Mireille, dont les études se poursuivaient sans problème, voyait souvent son père. Elle raconte :

"Un amour aveugle, une confiance totale, une absence terrible, ce sont les dominantes de mes souvenirs de mon père. Personne ne contestera qu'il m'a beaucoup aimée... et beaucoup manqué. J'étais aussi sa confidente : pas toujours facile pour une fillette.

J'ai gardé les douze lettres manuscrites de Papa de 1943 à 1954. Je n'ai pas conservé ses lettres dactylographiées. J'ai retrouvé mes propres lettres rue de la Faisanderie. Que ces lettres paternelles viennent de Paris, de Baden Baden, de Tunisie, de Singapour ou de Nouméa, elles sont pleines d'intérêt, de tendresse, d'encouragements à l'indépendance et la réalisation de mes ambitions, remplies de soucis et de difficultés professionnelles, remplies aussi de préoccupations pour notre mère, bien seule, et surtout le 24 septembre (anniversaire de Georgette). Chères pattes de mouche, si élégantes et difficiles à déchiffrer.

L'été 45 révèle une riche correspondance entre Lasalle, Paris et Baden Baden. Nous occupons "Les Camisards" (à huit, Maman, les six enfants et Jeanine, une petite bretonne dont je me souviens très bien). Apparemment, et je l'avais oublié, j'ai passé quelques jours au Mas de Coste auprès de Grandmaman (il s'en réjouit), je lui raconte déjà nos mondanités avec Boissière, Blanquiès et le Rabugas, nos promenades et surtout nos repas: "Pour une fois, Jacques s'est trouvé rassasié ; je me suis adjugé deux petits verres de Clairette, j'ai mangé une sardine et demie avec du beurre. Et aussi, voici bientôt deux mois que je ne t'ai vu, j'espère que tu ne cours aucun danger là-bas".

"Sur ce, il est 8 heures passées, du matin, rassure-toi : il faut que je me mette au travail ; j'en ai pour 12 heures devant moi et je n'ai pas de temps à perdre". Ainsi termine-t-il ses commentaires sur notre vie cévenole.

Souvenirs plus concrets : une séance épique mais nécessaire de Marie Rose pendant la guerre: assise sur ses genoux, coiffée d'un turban, la tête en feu, je pleure. Papa me dit : "Bats-moi, si ça peut te soulager". Rares et longues conversations au cours desquelles il cherche à me préparer à mon rôle futur (épouse à l'indépendance intellectuelle), soi­rées de cinéma et d'opéra où nous rions et pleurons de conserve, une capacité que nous partageons, déjeuners secrets au restaurant à la fin de sa vie pour le voir seul à seule ?

Noël 46 : le 15 décembre 46, il est déjà en Nouvelle Calédonie alors que nous passerons les vacances de Noël à Baden. Une lettre consacrée à notre rôle auprès de notre mère en raison de son absence. (Qu'il se sent donc coupable !). Une lettre de janvier 1947 après qu'il a reçu la mienne (retrouvée) du 19 décembre ; son bras ne le fait plus souffrir, il a pris 2 gros poissons de plus de 4 kg, il fait très chaud, il ira 3 fois cette semaine courir dans la brousse, une énorme araignée galope sur son pyjama, sous la moustiquaire, grosse comme la paume de sa main. De Fiji, je reçois une carte représentant un flamboyant. Encore plus de deux mois d'absence !

1_3-056-01.jpg

2 octobre 1954. Mariage de Mireille et Guy Raoul Duval

Philippe et Mireille sur les marches du temple de la rue Cortambert.

Lancinants mes regrets qu'il ne soit pas là, qu'il ne rentre pas avant plusieurs semaines, car il me manque et j'ai tant de choses à lui dire. Deux fois dans ses lettres, je retrouve : l'avion ne m'a rien apporté. Nous écrivions donc si peu ? Le ton de ses lettres s'en res­sent.

Nouvel échange l'été de mes 17 ans : je suis à Oxford où je fêterai seule mon anniversai­re. Je dois être bien triste car 3 lettres viennent me soutenir, de Paris, de Singapour et de Nouméa, dans le choix de mes études et dans le moment présent. Il veut connaître mes "impressions d'aviation": "as-tu vu quelque chose, as-u senti quelque chose aussi" ? Je me souviens d'un baptême de l'air, avec Hubert... Papa avait raconté à l'hôtesse qu'il avait déjà fait plusieurs fois le tour du monde: il a été le seul malade à bord...

En 1953 (octobre-novembre), je fais avec Papa un merveilleux voyage de 15 jours en Tunisie. Maman refusait de prendre l'avion Bréguet Deux-ponts. Voyage professionnel à l'exception des derniers jours passés dans le désert (Nephta et Tozeur), à Djerba et en Libye pour admirer les ruines romaines de Zabratha et Leptis Magna.

Mais d'abord, et en compagnie de Jacques Bursaux, nous parcourons les villes (Tunis, Kairouan, Sfax, Gafsa), nous descendons dans les mines (Kalaa Djerda, en dur, une autre plus au sud dans le mou ; je tombe sur le tapis roulant sans me faire mal). Nous sommes accompagnés par un chauffeur pendant la fin du voyage.

La mort brutale de Jacques Bursaux n'empêchera pas une longue amitié de nos parents avec France Bursaux. Celle-ci, rencontrée en novembre 1996, se souvient de notre père avec émotion ; un homme merveilleux à l'immense culture, qui charmait sa famille au cours de déjeuners dominicaux dans leur maison du côté de l'abbaye de Port-Royal entre 1950 et 1974. Ses enfants adoraient Papa qui leur exposait ses théories (philoso­phique, religieuse ou politique), citations à l'appui.

France Bursaux m'a rappelé que Papa, avec son mari et Alain Savary, avait contribué à la bonne séparation (industrielle) de la Tunisie et de la France. Plusieurs fois, son mari a dû arranger les choses après des réactions trop fortes de notre père (J.B. était en 1953 directeur général de la Société des Phosphates Tunisiens).

Depuis 1950-52, Papa suivait Robert Moor dans la bonne marche et le développement de ses usines de produits chimiques. Hubert avait connu Robert sur les bancs de Janson (math. sup. et spé.). Des vacances de ski à Val d'Isère en 1950 me l'avaient fait connaître. Elève à Centrale, Robert s'est retrouvé à 20 ans à la tête de la société Protex, en raison de la mort de son père. Dès cette époque, mon père, passionné par le côté professionnel tant humain que pédagogique, a été pour Robert un mentor autant qu'un second père. Je lui laisse la parole :

"Habitué des groupes et des entreprises très importantes, Philippe Coste a toujours cherché à déterminer les mécanismes qui permettaient à une petite entreprise de fonctionner, de vivre, voire de survivre et de se développer.

Le manque de bureaucratie, la légèreté des règles de fonctionnement le frappaient. Inversement, l'examen de certaines méthodes utilisées par les gros groupes et leurs adaptations à une petite entreprise étaient un exercice passionnant pour moi.

Jeune ingénieur, je découvrais des méthodes, voire des ruses (de grandes entreprises) que fort heureusement je n'avais pas à appliquer mais qui permettaient de développer des variantes utiles.

La puissance de sa pensée et de ses raisonnements me frappait à chaque rencontre. Encore actuellement, je me réfère à ses remarques, idées et suggestions, ce qui me permet de revivre nos passionnantes conversations.

Puissant, synthétique et bon, tel me paraît être Philippe Coste".

Papa était administrateur de Protex bien sûr, mais c'est surtout au cours d'entretiens informels mais réguliers rue Verdi depuis les années cinquante jusqu'en 74 que Papa travaillait avec Robert. Après 1974, c'est Guy, mon mari, qui est devenu administrateur de Protex jusqu'en 1982. Robert a été précieux pour mes enfants après la mort de leur père.

Lorsqu'en 1973, j'ai acheté Serres de Bourras à Lasalle, Papa était modérément enthousiaste. Chaque fois cependant que je rentrais de mes rendez-vous de chantier, il m'appe­lait : "alors, tu n'as pas été déçue ?». Je n'étais heureusement pas déçue car, arrivée à Bourras après avoir petit-déjeuné avec Jacqueline Dadre à Blanquiès, la vue de la terras­se sur le village noyé dans la brume suffisait à me réconcilier avec une maison où le tra­vail ne manquerait certes pas et dont l'esthétique était encore incertaine... Venu à Bourras en août 1973 à l'occasion du baptême de Bruno célébré par mon beau-père Nicolas Raoul Duval, Papa avait été rassuré par la découverte du côté nord de Lasalle, très différent de la petite Normandie du sud qu'il avait connue dans son enfance.

Cette année-là, nous étions allés à Nairobi où se tenait le FMI, puis à Johannesburg où Guy avait à faire pour la BFCE. Nous avons rencontré à J. un ménage sud-africain d'ori­gine anglo-saxonne, les Robinson, avec lequel travaillait Papa et qu'il aimait beaucoup. Ce sont les dernières personnes rencontrées par Papa avant l'accident de Nairobi. Leur lettre, après la mort de Papa, me l'a appris et m'a montré l'affection et l'estime qu'ils portaient à notre père.

Voilà quelques souvenirs, mais qui était Papa ?

un passionné qui se contenait autant que faire se peut mais ne pouvait empêcher son tempérament d'éclater, passion dont il était conscient et qui lui faisait peur (surtout quand il la décelait chez l'un d'entre nous).

un homme merveilleux, toujours en avance sur son temps, au caractère difficile (on l'a vu dans sa vie professionnelle et familiale),

un homme aussi généreux que discret ? Je crois qu'il aurait aimé être plus généreux encore et moins discret :

Je l'aimais comme ça.

 

2_3-060-01.jpg

L'écriture de Philippe en a dérouté plus d'un !

Cette lettre de lui, prêtée par Mireille à qui elle était adressée, en est un bon exemple. Mais ses "pattes de mouche" comme sa signature expriment bien la puissance et la distinc­tion de son esprit. (JHC).

1_3-060-02.jpg

 

 

Enregistrer

10.12 - Dans l'industrie de l'uranium

1955 et 1958-1974

Déjà, en 1955, Philippe avait recherché de l'Uranium en Corrèze pour le compte de la SCUMRA, société centrale de l'uranium et des minerais et métaux radioactifs. Ceci le conduit à faire de l'urbanisme. L'exploitation de la mine avait pour effet de dévaster la région et la société a dû reconstruire le village de SaintPierre.

Début août 1959. Saint-Gobain, dans le cadre de sa politique nucléaire, s'intéresse à la mine d'Egletons, en Corrèze, petit gisement d'uranium. Une visite à Egletons est orga­nisée début août 1959. M. Mathian et Philippe Coste interviennent comme ingénieurs­-conseils de SaintGobain. M. Koch est le géologue. Au cours de cette visite, intervient un grave accident. M. Koch est tué ; M. Coste est blessé, jambe cassée ; M. Mathian est indemne.

M. Viollet, ancien collaborateur de Philippe à Saint-Gobain, est tout de suite prévenu. Il informe M. de Vogüé par lettre du 7 août. Celui-ci répond le 12 août "…le terrible accident.... il faudra faire le nécessaire pour Koch .... j'écris aussitôt à Coste pour lui souhaiter une prompte guérison...".

Hubert raconte que dans les heures qui ont suivi cet accident, malgré son péroné cassé et non soigné, Philippe s'est occupé de toutes les conséquences personnelles et adminis­tratives de ce drame. Ce n'est qu'en fin de journée que, toujours non plâtré et souffrant horriblement, il prend le train de nuit pour Paris où Hubert l'attend vers 7 heures du matin et le conduit immédiatement chez le chirurgien Jacques Bruneton. Philippe semble s'être remis très vite de cette fracture.

Quelques années après, Madame Koch deviendra Madame Mathian.

1958-1974

Philippe travaille chez Ugine Kuhlmann sur les problèmes d'uranium. Il s'occupe d'abord de la société des usines chimiques de Pierrelatte. A côté de l'usine de diffusion gazeuse de Pierrelatte, une petite usine de produits chimiques avait pour mis­sion de transformer le U308 reçu de Narbonne, en UF4, puis en UF6, par fluoration directe. C'est l'UF6, gazeux, qui faisait l'objet d'une diffusion gazeuse, pour séparer U235 et U238. Les deux effluents, l'un enrichi, l'autre appauvri en U235, étaient ensuite retraités par la SUCP (Société des Usines Chimiques de Pierrelatte) pour être rétrogradés en U308.

 

 

 

 

 

1_3-065-01.jpg

15 septembre 1969. Cette photo est prise par une "english speaking person" qui a écrit au dos de la photo : "bridge on Rhône". Sont présents de gauche à droite :

Cahen, directeur commercial de SUCP Comurhex, Lorrain, Coste, Président de SUCP Comurhex,Stuart Young, Delmas, directeur de l'usine de Pierrelatte.

Les mains croisées devant lui, les bras tendus, attitude très familière de Philippe. Il a l'air heureux.

Cette chimie était très nouvelle et très pointue. La fluoration directe se faisait à l'aide de fluor élémentaire, produit difficile à obtenir et extrêmement toxique. Philippe a considérablement amélioré la technologie de cette fabrication. Ces progrès ont permis ensuite à PUK de vendre cette technique chimique au Japon et en Afrique du Sud.

Ultérieurement, les deux usines de Malvesi et de Pierrelatte seront réunies dans une seule société, la Comurhex.

Ces activités vaudront à Philippe de recevoir la cravate de Commandeur de la Légion d'Honneur, par décret du 15 juin 1967, pris sur le rapport du Ministre de la Recherche scientifique, en qualité de Président Directeur Général de la Société des Usines Chimiques de Pierrelatte. Cette décoration lui sera remise par le Général de Gaulle lors d'une visite officielle à Pierrelatte. Il en a bien entendu été très fier et très heureux. Sa femme et ses enfants aussi. Ses efforts pour diriger cette entreprise étaient récompensés. Il y eut de nombreuses réunions familiales rue de la Faisanderie autour de cette cravate. Philippe avait enfin retrouvé un travail digne de lui.

PHILIPPE COSTE, LA SCUMRA ET COMURHEX

Extraits du livre de Robert BODU, "Les secrets des cuves d'attaque". COGEMA 1994. Ce livre a été prêté à Bobby par M. Joseph Thépot que Bobby a rencontré chez lui, à Soisy sur Seine, le 23 janvier 1998, en compagnie de Madame Thépot.

Les minerais d'uranium et la SCUMRA.

Dans le courant de l'année 1954, (année marquante avec la bataille de Dien Bien Phu et l'arrivée de Mendès France), la France cherche à augmenter ses approvisionnements en minerai d'uranium de manière à améliorer son indépendance énergétique. Le CEA tente d'intéresser les groupes privés à l'industrie extractive de l'uranium. Plusieurs sociétés sont créées en France dans ce but. Deux sociétés émergent :

la CFMU, Compagnie Française des Minerais d'Uranium, qui exploite un gisement près de Langogne, Lozère. Elle est créée en 1955 par le groupe Rothschild, Penarroya, Le Nickel, Minerais et Métaux, puis Kuhlmann et le CEA ;

la SCUMRA, Société Centrale de l'Uranium et des Minerais et Métaux Radioactifs, qui est créée en 1955 entre 154 actionnaires, dont 29 chambres de commerce, 31 sociétés dont Péchiney, Saint-Gobain, Philips, Rhône Poulenc, PEC, Mines et Produits Chimiques,... C'est "l'uranium des notables". Le Président est Clément Rambaud et le Directeur général est Philippe Coste. Il devait se sentir plus à l'aise dans ce groupe. (HC)

En 1955, la SCUMRA découvre une forte anomalie radioactive près du village de Saint­-Pierre, dans une boucle de la Dordogne, à environ 10 km à l'ouest de Bort les Orgues. Le gisement est estimé à l'époque à plusieurs centaines de tonnes d'uranium contenu. Il s'étend en fait sous le village de Saint-Pierre et ses environs immédiats. Dès octobre 1959, les négociations s'engagent entre les responsables de la SCUMRA, les habitants et l'administration. Le 6 novembre, l'accord est conclu pour reconstruire le village quelques centaines de mètres plus loin, aux frais de la société. Jacques se rappelle très bien l'exaspération et le contentement réunis de son père à cette époque. Le 23 avril 1961, le nouveau village, avec sa mairie, son école, etc. est inauguré et la première pierre de la nouvelle église est posée. Le cimetière a été respecté.

A la demande du CEA, le contrat de vente initial est révisé en 1962, les livraisons annuelles sont réduites et étalées jusqu'en 1966. Mais, dès la fin de 1964, l'exploitation de Saint­-Pierre est fermée. La SCUMRA reprendra vie en 1974 après le premier choc pétrolier.

Le raffinage de l'uranium et COMURHEX.

Le raffinage des concentrés d'uranium, l'élaboration des lingots de métal et la conversion en hexafluorure d'uranium, point de départ de l'enrichissement isotopique, sont des activités qui, dans le cycle de l'uranium, sont le prolongement direct de l'industrie minière.

L'usine de Malvési

Pour les fabrications de l'UF4 et du métal, le CEA se tourne vers PEC et Saint-Gobain, en 1955, pour réaliser l'usine de Malvési près de Narbonne et constituer avec eux la Socié­té de Raffinage de l'Uranium, SRU, dont l'exploitation commence en juin 1959.

Cette usine dispose d'une unité de production d'UF4 et d'une unité de production d'Uranium métal.

L'usine chimique de Pierrelatte

Pour assurer la production de fluor et la transformation de l'UF4 en UF6 nécessaire pour alimenter le centre de séparation isotopique de Pierrelatte, le CEA crée en 1961 avec Ugine Kuhlmann la Société des Usines Chimiques de Pierrelatte, SUCP. Le premier Président Directeur Général de SUCP est Philippe Coste. Le premier directeur de l'usi­ne est Camille Delmas, jeune polytechnicien, qui vient du CEA. Il sera remplacé plus tard par Marcel Bergeret.

La SUCP comprend principalement un atelier de production de fluor par électrolyse et un atelier de production d'UF6 par réacteur à flamme.

Toutefois, à partir de 1967, Philippe Coste veut aussi conquérir des parts de marché. Il y a dans le monde occidental 4 usines concurrentes, une en Grande Bretagne, une au Canada, et deux aux USA. Ainsi, SUCP a des contacts en 1965 avec l'Atomic Energy Board d'Union Sud-Africaine, dirigé par le Docteur A.J.A. Roux et en 1967 avec le Dr R.E. Robinson. Contacts avec NUFCOR à partir de 1967.

La création de Comurhex

Enfin, en 1970, le CEA provoque le regroupement de la SRU et de la SUCP pour consti­tuer la COMURHEX dont l'exploitation est confiée à UK, puis à PUK. Philippe Coste est nommé PDG de la société : "Philippe Coste va marquer la COMURHEX de son empreinte originale" écrit Monsieur Bodu.

Dès sa création, COMURHEX a un triple but :

• faire vivre en bonne harmonie deux usines d'origines très différentes,

• assurer les besoins du CEA en U et en UF6, pour lesquels on prévoit une croissance régulière et se placer sur le marché mondial de la conversion en UF6 de manière à dépasser le point d'équilibre et à assurer des bénéfices, (un premier contrat est conclu pour cinq ans),

• accroître les capacités pour suivre les programmes tout en développant les innovations scientifiques et technologiques de façon à améliorer les prix de revient.

Voici quelques autres citations concernant Philippe extraites du livre de Monsieur Bodu.

"Philippe Coste, par son dynamisme, son imagination, ses contacts, va être l'artisan inlassable de cette triple activité".

"Dynamique, enthousiaste comme un jeune homme malgré ses 67 ans, Philippe Coste, aux idées bouillonnantes, va se lancer dans le développement de la Comurhex avec la même ardeur qu'il avait mise pour mettre au point les fabrications de fluor et d'UF6 à Pierrelatte à partir de 1962".

"Philippe Coste n'hésite d'ailleurs jamais à aller rencontrer les hauts responsables du CEA et à affirmer son autonomie sinon son indépendance vis-à-vis de son Groupe".

"Philippe Coste, toujours plein d'idées, pousse aux innovations".

"Les recherches entreprises sous l'aiguillon de Philippe Coste, poursuivies par ses successeurs, permettront de stimuler l'esprit de création des ingénieurs de Comurhex et d'améliorer les résultats techniques et financiers".

En 1974, Philippe a 70 ans et prend sa retraite. Cette longévité exceptionnelle dans ce genre de métier n'était pas due à un favoritisme quelconque, mais au fait que Philippe était resté remarquablement actif et inventif. La loi lui permettait de rester en poste jus­qu'à cet âge.

Il est remplacé par Joseph Thépot. On trouvera page 91 le texte de son excellent discours du 10 septembre 1975 lors de l'inauguration de la plaque érigée en souvenir de Philippe.

 

2_3-070-01.jpg

A Pierrelatte, dans l'usine du CEA, le 6 novembre 1967, le Général de Gaulle félicite Philippe Coste et lui remet la cravate de Commandeur dans l'ordre de la Légion d'Honneur.

 

1_3-071-01.jpg

A Pierrelatte, le même jour. Attitude très caractéristique de Philippe quand il se concentrait sur une question. La minute d'avant, peut-être souriait-il ? Et tout à coup, son turbo se met en route et il oublie tout le reste.

 

1_3-072-01.jpg

Photo prise à Saint-Jean, près de Lunel, chez Micheline Noyer, en 1973, le jour du baptême de Bruno, célébré par Nicolas Raoul Duval. Excellent profil de Philippe. On sent l'esprit tou­jours en éveil. Apprendre encore, ou essayer de convaincre ? Qu'y a-t-il au-delà ? L'allégresse de la jeunesse est bien présente.

Cette photo a servi de modèle pour la gravure de la plaque commémorative apposée à Pierrelatte.

Enregistrer

10.13 - Mariages

Octobre 1952 Mariage Jacques et Geneviève.

25 octobre 1952, rue de la Faisanderie. Mariage de Jacques et Geneviève. Il faut une occasion de cette importance pour que nous soyons tous réunis sur une photo. Philippe a 48 ans. Thierry a 10 ans et semble très content. Bobby a avancé son retour d'Afrique pour pouvoir assister au mariage de Jacques. (JC)

 

2 octobre 1954. Mariage de Mireille et Guy Raoul Duval

1_3-056-01.jpg

Philippe et Mireille sur les marches du temple de la rue Cortambert.

6 septembre 1956. Mariage de Bobby et de Catherine.

2_3-061-01.jpg

6 septembre 1956. Mariage de Bobby et de Catherine au Val Richer. Photo prise avant le départ pour le temple de Hougate. Encore une fois, une grande occasion nous permet d'être réunis à huit.

15 juin 1962. Mariage d'Ysabel et de Michel Widmer.

1_3-063-01.jpg

15 juin 1962. Mariage d'Ysabel et de Michel Widmer au temple de la rue Cortambert.

15 juin 1972, mariage de Thierry et Isabelle Noyer.

2_3-066-01.jpg

15 juin 1972, dans la sacristie du temple de la rue Cortambert. Mariage de Thierry et Isabelle Noyer. Au fond à gauche, Mireille et Guy.

10.14 - En l'absence d'Ysabel, Michel raconte

1- Après son départ du Nickel.

Lorsque Philippe Coste se trouva soudainement sans situation après sa démission du Nickel, il entra dans une période éprouvante qu'il sut mettre à profit pour se cultiver et réfléchir : il réfléchissait en marchant. Ysabel se souvient de l'avoir entendu arpenter le couloir. Son père allait-il venir la voir dans sa chambre ? Non, il ne faisait que passer et revenir, mais chaque fois Ysabel se posait la question.

2- Rue de la Faisanderie.

Ysabel m'a parlé de l'ambiance des repas autrefois rue de la Faisanderie : il était difficile de s'y exprimer tant la parole était monopolisée par les aînés, au point que Thierry a dû une fois taper du poing sur la table pour signaler qu'il avait quelque chose à dire. Au milieu de tout cela, le père de famille, lorsqu'il était là, avait tout simplement renoncé à parler.

Plus tard, lorsque je suis rentré dans la famille dans laquelle j'ai été très gentiment accueilli par tous, et en particulier par mon beau-père, celui-ci ne parlait que peu à table. Mais il parlait bien davantage en a parte.

Il me semble qu'il était heureux d'être entouré par sa nombreuse famille lors des grands rassemblements de septembre et de Noël.

3- Vacances.

Mon beau-père ne prenait jamais de vacances mais il lui arrivait de passer un jour ou deux sur les lieux de vacances. Ainsi, je me souviens très bien de certains de ses passages à Clausonne, Trouville et La Plagne.

Il aimait beaucoup Clausonne et je pense qu'il y serait resté plus longtemps s'il y avait été chez lui. En effet, s'il se pliait aux mondanités, à condition de les réduire au mini­mum, il ne les goûtait que fort peu. Il venait quelquefois à Clausonne depuis Pierrelatte et s'enfermait dans la bibliothèque. Il en sortait pour les repas et parfois pour sortir, par exemple pour aller aux Baux, ce qui ravissait ma belle-mère et Ysabel.

A Trouville aussi il est passé de nombreuses fois mais toujours rapidement avec des sor­ties à Deauville, un peu à la plage ou encore à Honfleur.

Sur les conseils de Thierry, il avait acheté l'appartement de la Plagne dont Ysabel a héri­té à sa mort en 1974. Je me souviens d'une promenade à la Roche de Mio où il était monté à pied sans aucun entraînement préalable depuis le col de Forcle. Il n'y avait pas de télé­cabine à l'époque. Je ne peux pas l'affirmer mais cela ne m'étonnerait pas qu'il ait enchaî­né sa promenade avec un bain dans la piscine où je ne l'ai pas accompagné.

4- Préoccupations scientifiques.

Mon beau-père était un esprit curieux, très éclectique, s'intéressant à toutes sortes de sujets. J'ai retrouvé à la Plagne une collection de plantes et de fleurs séchées qui ont probablement été recueillies par lui autrefois.

Mon beau-père était tout à fait en faveur de l'énergie nucléaire et il se posait beaucoup de questions. Un jour, il a eu l'idée d'un petit réacteur à eau pour le chauffage central d'immeubles (importants). Le principe était celui de la lessiveuse avec pomme d'arrosage, ancêtre de nos machines à laver. Lorsque l'eau bout, le niveau baisse et la réaction s'arrê­te, pour reprendre quand le niveau remonte. J'ai objecté que l'émission de chaleur du combustible dénoyé persiste après l'arrêt de la réaction nucléaire mais je crois que mon beau­-père a néanmoins déposé le brevet, ce qui heureusement n'engage pas à grand chose…

Mon beau-père nous a fait part d'une bien curieuse affaire qui l'a passionné : l'uranium naturel en provenance d'une mine africaine ne contenait pas la proportion normale de 0,7 % en isotope 235. S'agissait-il d'une fraude, d'une erreur ? Non, mais d'un phénomène absolument inattendu : les recherches géologiques du CEA ont montré que c'était le résultat d'une réaction nucléaire survenue naturellement il y a des centaines de milliers d'années dans des sables uranifères gorgés d'eau.

5- Pierrelatte.

L'usine chimique de Pierrelatte transforme le tétrafluorure d'uranium UF4 solide en hexafluorure d'uranium gazeux et constitue ainsi un maillon indispensable pour l'enrichissement de l'uranium en son isotope 235 aussi bien pour les applications civiles que pour les applications militaires. La réussite de cette opération, en temps et en heure, a valu à son PDG d'être décoré par le Général de Gaulle lors de sa promotion comme com­mandeur de la Légion d'Honneur. Cet événement a été dûment fêté rue de la Faisanderie : "Ah quel bonheur d'avoir un père commandeur" !

La fluoration de l'uranium a amené mon beau-père à rechercher des applications autres pour la chimie du fluor et pour le frittage qui permet de fabriquer des pièces à partir de poudre métallique.

Mon beau père m'avait parlé aussi d'expériences qu'il avait entreprises sur l'électrolyse (le fluor est produit par électrolyse) juste avant sa retraite qui a précédé de peu sa mort en 1974: il s'agissait de diminuer la consommation d'énergie électrique. Les expériences étaient effectuées, sous sa direction, par une personne qui est partie en congé de mala­die : elles n'ont donc à ma connaissance pas abouti.

Le brevet a bien été déposé le 18 juillet 1969, au nom de Philippe Coste, sous le numéro de publication 2.052.119 et sous le numéro d'enregistrement national 69.24460, avec le titre "perfectionnements relatifs à la production de chaleur au moyen d'un réacteur nucléaire". (RC)

10.15 - Retraite : juin à décembre 1974

Tout à son activité de PDG de Comurhex et à sa satisfaction de son élévation au grade de Commandeur dans l'ordre de la Légion d'Honneur, Philippe voyait-il ou ne voyait-il pas arriver le moment de la retraite ? Toujours est-il qu'un jour de juin 1974 il avait 70 ans et 3 mois il quitte son poste. C'était l'heure. Il n'avait pas préparé sa retraite. Il était parfaitement mécontent. Tout à coup, il n'avait plus d'uniforme.

De divers horizons, raconte Jacques, me sont parvenus les témoignages de sa fureur et de sa rage, bien entendu en termes contenus. Un jour de septembre ou octobre 1974, je lui suggère quelques idées pour occuper son temps. Il me répond, blasé et las, qu'il a déjà tout fait et qu'il n'a envie de rien. Ses contemporains ou témoins, et je pense particulièrement à Monsieur Thépot, confirment son sentiment d'abandon, de n'être plus rien en comparaison de l'état précédent comme PDG : "on ne peut être que malheureux quand on n'est plus rien, qu'on n'a plus personne à commander ou à diriger, après avoir été PDG d'une entreprise dans le vent" a-t-il déclaré un jour à un proche de Jacques.

Cette manifestation de son inconfort, m'a semblé, à l'époque, une erreur d'appréciation. Philippe avait déjà eu le privilège de ne quitter l'industrie qu'à 70 ans il tenait d'ailleurs fort bien son rôle et il estimait que c'était encore trop tôt ! Il se trouvait à la retraite comme s'il n'avait jamais entendu parler du mot, comme s'il n'y avait jamais songé. Il n'avait jamais rien fait pour la préparer.

De plus, il persistait à croire que la retraite est un état où l'on n'est rien, où l'on n'a rien à vous demander, où l'on est inutile, condamné à rester dans son coin et attendre de gagner l'autre rive. Etant donné les qualités de Philippe, son intelligence et sa robuste condition physique, il aurait certainement trouvé avec le temps une activité originale, digne de lui, un nouvel uniforme. Et rien ne l'empêchait de racheter une PME et d'en prendre la direction.

Mais ce temps, les dieux ne le lui ont pas laissé. (JHC)

Quelques thèmes chers à Philippe : Nous nous rejouissions de cette retraite. Nous pensions qu'elle rendrait Philippe plus disponible. Nous espérions pouvoir pour­suivre nos très nombreuses conversations, dont voici quelques thèmes essentiels qui ont accompagné notre éducation, thèmes que je n'ai pas pu citer dans le déroulement chronologique de ce texte.

Protestantisme : Déjà évoqué en 1944, ce mot avait une grande importance pour Philippe. "Qu'as-tu fait de ta journée" ? me demandat-il un jour d'été 1950 ou 1951 où, par extraordinaire, nous étions ensemble à Clausonne. Un peu surpris par la ques­tion et probablement en train de rêver, je commence une réponse maladroite. Mais avant que j'ai réussi à construire ma phrase, Philippe me dit : "Tu es protestant, donc...". Rien n'a suivi le "donc". "Je ne sais donc toujours pas ce que voulait dire mon père" (JHC)

C'est vrai que le mot protestant était un mot souvent prononcé. Il était tout seul à l'être. Jamais les mots Bible, péché, royaume de Dieu, résurrection, communion, parabole, Jésus Christ, n'étaient, en tout cas de mon temps, prononcés par Philippe. La pensée de ma mère était bien éloignée de cette approche ésotérique. Mes frères et sœurs ont peut-­être d'autres souvenirs. Des pasteurs venaient de temps en temps à la maison je pense à Pierre Maury ou au pasteur de Robert (l'horloger) nous permettant de leur poser des questions qui avaient davantage trait à notre formation de jeunes hommes qu'à des pro­blèmes religieux. Jamais non plus de prière avant les repas comme je le voyais faire au Mas. Et les mauvaises langues elles datent d'avant la guerre m'ont laissé penser que si un beau jour nous avons été élèves de l'Ecole du dimanche, c'est un peu à la deman­de insistante de mes grands-parents Coste. Et un peu contre la volonté de ma mère. Mon père avait-il un avis ? Je n'en sais rien. (JHC)

Pendant l'été 1949, j'étais à Paris avec mon père en train de préparer un examen. Je lisais le Monde, journal que nous lisions tous à cette époque. J'y ai trouvé un article amusant, et amusé sur un livre qui venait de paraître, "l'Impérialisme protestant" de Hoffet. J'ai acheté ce livre. Je l'ai dévoré ! Je l'ai bien entendu passé à mon père. Il l'a lui aussi dévo­ré. Et quelques jours plus tard, en me le rendant, il me dit ces mots : "C'est exactement ce que je pense". Les textes modernes sont plus nuancés et dubitatifs. Mais Hoffet et son impérialisme protestant ont été une base de discussions sans fin entre père et fils pen­dant quelques années.

Philippe a-t-l géré les entreprises dont il a eu la charge, "en protestant" ? Bien difficile de répondre à cette question.

Chose curieuse, le seul document écrit par Philippe et retrouvé dans les papiers de la rue de la Faisanderie est un texte sur le problème religieux. C'est amusant de voir le goût de certains esprits scientifiques pour la chose religieuse. (JHC). Il n'allait jamais au culte, lui préférant le bureau. Et pourtant, se souvient Bobby, il payait régulièrement sa cotisa­tion, probablement importante, à la paroisse de Passy. (RC). Faits à noter : chacun de ses six enfants a choisi un conjoint de tradition protestante.

Club : ce mot prononcé quelquefois par nos parents, désigne les dîners où se retrou­vaient quelques hommes d'un bon niveau. Mon père et ma mère allaient ensemble à ces espèces de mondanités. J'ai le souvenir qu'à plusieurs reprises, ma mère reprochait à mon père de ne pas savoir réciter des vers comme le faisaient les autres convives.

Deux de ces hommes me sont restés en mémoire : Henri Pagezy et Raoul de Vitry.

Être soi-même : voilà une expression bien typique de Philippe. Il avait parcouru les cycles primaire, secondaire, et supérieur à toute vitesse et sans problème majeur de santé ou de conflits psychologiques et même avec le sourire. Mais, à l'âge adulte, sa corres­pondance avec son père est plutôt la preuve d'un certain inconfort personnel. Quels sou­cis le rongeaient ? Quel rôle avait eu son père dans cette réflexion ? Que voulait-il obte­nir ou atteindre ? Quel message de lui ne passait pas ? (JHC)

Démographie : une des grandes idées de Philippe. Nous avons discuté à perte de vue et de soirées de ce problème dans les années quarante et cinquante. L'abaissement de la France, son manque de puissance au cours des décennies écoulées étaient pour lui la conséquence de sa faible natalité. Il est vrai aussi que ce problème revenait comme un leit-motiv dans le discours officiel du gouvernement Pétain en 1940 et 1941 et qu'abon­daient je m'en souviens très bien graphiques et tableaux tendant à prouver qu'à moins de 3 ou 2,7 enfants, on ne redressait pas la nation. Mais, au discours officiel, devait cor­respondre quelque chose de profond et de viscéral chez Philippe car le sujet est revenu constamment sur le tapis pendant ma jeunesse. Et les six enfants en sont certainement une conséquence. La passion de ma mère pour les enfants n'y est pas étrangère non plus et quelques vieux dogmes religieux mal lus ou mal compris peuvent très bien compléter l'explication. Ce problème trouvait chez moi un terrain très fertile et je sentais le sort de mon pays dans ses petits bébés ! Si à l'Institut d'Etudes Politiques de Grenoble, j'ai avec plaisir suivi un cours très intéressant sur la démographie, c'est pour une bonne part en pensant aux questions et affirmations de Philippe. Toujours à l'IEP, je me suis un jour débattu maladroitement avec une dissertation historique sur "la question d'Extrême-Orient". Croyant bien faire, je m'étais procuré un bon livre de l'époque sur ce sujet dont l'auteur, Renouvin, était et est encore aujourd'hui une référence. J'en parle à mon père de passage à Grenoble et il me répond par une phrase lapidaire : "Toute la question d'Extrême Orient est une question de population et de démographie. Donne-moi ton bouquin". Et il l'ouvre à la première page. Renouvin, dès les premières lignes, écrit ce que venait de me dire mon père. Cela m'a amusé et j'ai retenu la leçon.

Formation : au fil des années, le comportement de Philippe à l'égard de ses enfants a beaucoup changé et réciproquement.

Pendant la guerre et l'immédiat après-guerre, quand nous étions encore des enfants ou des adolescents, Philippe ne semblait pas avoir grand chose à dire à ses fils aînés. Il n'était guère enclin à jouer ou à faire des voyages, même courts, avec nous. C'est vrai que nous étions peut-être un peu des veaux. Il est certain aussi que pendant l'Occupation, les parents avaient raison de faire preuve de prudence à l'égard de leurs enfants qui n'auraient peut-être pas su tenir secrètes les conversations confidentielles sur la guerre et la Résistance. Philippe avait davantage d'échanges avec Mireille.

Mais, à partir des années 19491950, Philippe, qui était plus heureux dans sa vie professionnelle, s'est mis à nous considérer progressivement comme des interlocuteurs valables. Les repas à la maison étaient beaucoup plus animés, beaucoup plus gais. Les conversa­tions entre le père et ses fils étaient nombreuses et variées. Maman aussi était beaucoup plus détendue. Nous étions souvent tentés de refaire le monde. Sans en avoir l'air, tout en nous donnant la réplique, il nous apprenait beaucoup de choses, et en particulier à réflé­chir, à organiser notre pensée. Ces conversations, qui étaient de notre part souvent très cri­tiques, quels que soient les sujets abordés, se terminaient toujours par cette remarque moqueuse et optimiste de Philippe : "mes enfants, vous ferez mieux". (RC). Souvent, ces conversations avaient lieu dans l'antichambre de la rue de la Faisanderie. Philippe aimait bien réfléchir en faisant les cent pas dans cet espace silencieux.

Mon père, dit Jacques, a assisté à la plupart des épreuves orales de nos examens ou concours, présence que nous avons toujours beaucoup appréciée. Etant l'aîné, je me cite le premier, pour ajouter qu'il s'est en général beaucoup occupé de nous, et surtout de Bobby et de moi, qui n'étions pas de bons élèves, ce qui n'était pas le cas des autres. Il était présent à mon oral du bac de philo. Tout en marchant côte à côte en direction du lycée, nous avons échangé quelques idées sur la difficulté de vivre, sur la difficulté de s'entraider, sur la solitude de tout un chacun. Drôle de conversation avant un examen. Je découvrais que mon père avait, lui aussi, des problèmes.

C'est lui qui, en 1947, voyant mes difficultés pour aligner les mots, difficultés qui, me disait-il, étaient également les siennes, m'a conseillé d'écrire une lettre par jour. J'ai appliqué cette recommandation et je continue.

C'est lui qui, en été 1948, a envoyé Bobby en stage dans une usine de produits chimiques à Modane. Bobby voulait gagner de l'argent pour s'acheter une moto. Mon père se réga­lait le soir pendant que nous dînions dans la cuisine, à la lecture des lettres que lui adres­sait Bobby. Là, j'ai vu mon père heureux. Il était dans son domaine privilégié de compétences. Il aimait donner des conseils.

C'est lui encore qui était présent à l'oral de math. élém. d'Hubert, obtenu avec mention AB. Il savait encore, vingt-cinq ans après, tous ses cours de math par cœur et, me dit Thierry, pouvait résoudre tous les problèmes de taupe.

C'est lui qui a assisté à l'oral du premier bac de Mireille au lycée Montaigne.

C'est lui qui a conseillé à sa fille Ysabel un parcours universitaire original, parcours qu'elle a suivi et qui a été des plus profitables à ma charmante sœur.

C'est lui qui était présent au deuxième bac de Thierry. Ce jeune frère, fort brillant, a obte­nu une mention très bien et les félicitations du jury.

Et je finis par une boutade respectueuse. Nous étions nombreux de la famille lors de l'affichage des résultats de Thierry à l'X. Papa était enchanté des notes de son fils. Quand tout a été fini et que nous avons su Thierry confortablement reçu, très confortablement reçu, l'atmosphère s'est trouvée détendue. De retour à la maison, mon père a indiqué par téléphone à son frère Daniel, X GM, les notes de Thierry, et les deux hommes ont remis leurs mémoires en route, pour se citer mutuellement leurs propres notes d'oral et d'écrit de 1919 et de 1922. J'ai souri à mon père. Je souris encore aujourd'hui. Sacrée empreinte tout de même.

Il savait aussi répondre aux questions de ses neveux et nièces. Ainsi Laurence Fries raconte : "J'avais fini Sciences Po et je venais de rentrer dans la vie active... Je me trou­vais un peu désemparée quant à mon devenir. Avec oncle Philippe, nous évoquions l'avenir, le mariage, la difficulté de faire des choix qui engageaient pour la vie... C'est alors qu'il me prodigua le plus sérieusement du monde, le conseil suivant : Eh bien, Laurence, dans la vie, quand tu te trouves confrontée à des décisions difficiles, tu fermes les yeux et tu te jettes à l'eau. Ce conseil, je l'ai retenu et l'ai mis bien souvent en pratique dans la suite de mon existence".

Il faut bien reconnaître que, jusqu'à son départ pour l'Afrique du Sud, nous n'avons jamais cessé de lui parler de nos métiers et de nos lectures, moins pour lui demander des conseils que pour le plaisir de bavarder et pour le besoin de préciser nos idées. Dans ces conversations, il n'hésitait jamais à nous parler de ses propres activités. Il n'était pas compétent partout. En politique, je n'ai jamais pu lui tirer un seul mot sur l'Indochine, l'Algérie, le Maroc, De Gaulle, l'Armée... Mais l'agilité de son cerveau était phénoménale. Il aimait s'envoler avec les idées, même si on restait sur terre. Je me rappelle l'anec­dote suivante, au début des années soixante. Je rédigeais un rapport sur l'argent métal. J'adorais ce genre de travail. Je lui en parle un jour. "Le cours de l'argent monte-t-il ?» me demande-t-il ? C'était évidemment la raison pour laquelle je faisais cette analyse. Ce qui m'a amusé, c'est que lui, loin de ce problème et de ce métal précieux, en effet, c'est l'uranium qui était son domaine posait d'emblée la très bonne question.

Il y avait en lui deux cerveaux. Celui des idées qui n'entraînent pas forcément d'appli­cations concrètes, et celui des décisions familiales et professionnelles. Dans le premier domaine, il pouvait donner libre cours à son imagination, à sa puissance de travail, à sa curiosité. Dans le deuxième domaine, il se devait et s'efforçait d'être prudent et confor­miste, sinon tout pouvait sauter.

Sur le plan familial, nous avons été élevés finalement de manière très conformiste : études, diplômes, musique, service militaire, mariage, rien de très original. Aucun d'entre nous n'est devenu avocat, acteur, médecin, musicien, journaliste. Le moule a été étonnamment puissant. Je ne dis pas qu'il a été mauvais. Il est le résultat de la part conformiste de l'auteur de nos jours.

Sur le plan professionnel, la manière dont il a géré Saint-Gobain, le Nickel ou Comurhex, trois entreprises de tailles différentes, dans lesquelles il avait les coudées franches, m'a semblé très classique, et d'ailleurs bonne. Il était très loin de l'idée de créer sa propre entreprise. Son comportement chez Cotelle et Foucher, entreprise où il m'avait fait entrer, ce dont je le remercie encore aujourd'hui, était plutôt celui d'un profane. Des concepts tels que marketing, biens de grande consommation, publicité, distribution, lui étaient plutôt étrangers. Il était un homme de la grosse industrie avec des marchés plus ou moins réservés. (JHC)

Cependant, il aimait aussi aider les autres. Ainsi son action en faveur de Robert Moor et de Protex est très représentative de son caractère. D'abord, il s'agissait de technique chi­mique, de recherche sur des produits nouveaux. De plus, il s'agissait d'aider un jeune. Ce côté formation, éducation lui plaisait. Il est vrai que Philippe et Robert, tous deux bourreaux de travail, étaient faits pour s'entendre. Enfin, son expérience de chef d'en­treprise avait fait de Philippe un véritable expert financier.

Lectures : se cultiver, c'est, entre autres, lire et lire de bons livres. Et pendant toute notre jeunesse, nous avons peu lu. "Lisez, mais lisez donc" nous disait ma mère ! Trop occu­pés à assurer le travail quotidien du lycée auquel s'ajoutait pour tous, en tous cas les quatre premiers, l'heure quotidienne de musique, nous n'avions guère d'intérêt pour la lecture. Mais il est également vrai que je ne voyais jamais mon père un livre à la main. Je n'entendais jamais ses discours se terminer en évoquant un livre, un auteur célèbre. Et ses explications, très brèves, de textes classiques, que nous devions étudier, ne me lais­saient rien de clair dans l'esprit. Je me rappelle un déjeuner chez un camarade, dont le père était de formation littéraire. Son explication d'un passage d'une pièce de Molière m'est restée dans la tête. C'était tout à coup clair. Evidemment l'herbe du champ voisin est plus belle. "La culture est un luxe" m'a dit mon père un jour. C'est vrai Il faut du temps. Mon grand-père Coste a eu un rôle important sur mes cousins en matière de livres. Je suis arrivé trop tard. On raconte que Philippe passait ses dimanches dans son bureau à lire des livres prêtés par certains de ses neveux. Je n'attache aucun auteur ni aucun livre à la personne de mon père. (JHC). Non, dit Hubert : "Philippe évoquait sou­vent le Pirenne, les grands courants de l'histoire universelle".

Même chose pour le théâtre qu'il aimait, c'est vrai, profondément. Pendant quelques mois après la guerre, nous avons vu ensemble quelques pièces dont "Les mains sales" où chacun pouvait trouver ce qu'il cherchait. Mais qu'avait voulu montrer Sartre ? Nous n'avons pas su trouver. C'est pendant une de ses visites à Grenoble qu'interrogeant un professeur de français à côté duquel je vivais, qu'il a, comme moi, obtenu la réponse.

Et pourtant, Philippe lisait, mais surtout après son départ du Nickel. D'abord pour occu­per le temps et ensuite pour se cultiver. Sa manière de lire était très particulière : plusieurs livres à la fois. La rue de la Faisanderie était pleine de livres posés ici ou là et main­tenus ouverts. Même attitude à Clausonne pendant ses années Pierrelatte : il s'installait dans la bibliothèque et lisait des heures entières. Chose curieuse, il n'en parlait jamais. (JHC)

Musique. J'ai écrit dans "Ceux du Mas de Coste" la position contradictoire de mon père imitant son propre père, sur la musique. Cette activité a pesé d'un poids énorme dans nos jeunes années et le rôle de ma mère, excellente soprano, a été très important. Je passe sur les contraintes quelquefois odieuses. Mon père, vers mes vingt ans, m'a fait rencontrer quelques uns de ses amis, bons mélomanes. Il voulait par là donner une plus large dimension à mes études de piano un peu besogneuses. Mon père continuait de pratiquer sa propre contradiction mais s'efforçait d'élever le débat.

Jacques, Bobby et Hubert ont plaisir à ajouter encore ceci :

Esprit de recherche. Je me demande encore, et je ne suis pas le seul, si, en entrant, sur les conseils de son père, dans l'industrie, mon père n'a pas fait fausse route. Je pense que s'il avait suivi la filière de l'Ecole Normale, il serait entré dans un laboratoire, privé ou public, et que là, grâce à sa puissance de travail et à l'agilité de son esprit, sa capacité d'aller et de revenir, de se remettre en question sans avoir trop à gérer les problèmes de personnes, il aurait forcément fini par découvrir quelque chose d'important. Mon père Prix Nobel est une idée que j'ai adoptée depuis longtemps. (JHC). Hubert confirme qu'il aurait bien vu Philippe professeur au Collège de France ou membre de l'Académie des Sciences.

Le grand Coste. Claude Cherrier avait été embauché à Saint-Gobain par Philippe en 1943. Il sera collègue de Bobby chez Péchiney-Saint-Gobain dans les années soixante. Mais Cherrier jouera un rôle beaucoup plus important pour Bobby quelque vingt ans plus tard. Il était alors à la retraite et avait choisi de poursuivre des activités bénévoles comme juge consulaire. Il était devenu président de chambre au Tribunal de commerce de Paris. "En 1990, à 59 ans, je me trouve, dit Bobby, relativement disponible à la suite de la vente de Flaine et de la Foux d'Allos. Le hasard me fait envisager de me présenter à des activités de juge consulaire. En cherchant des informations parmi des anciens juges, je tombe sur Cherrier. Nous nous reconnaissons comme deux anciens de Péchiney-Saint-Gobain qui ne s'étaient pas vus depuis vingt ans. Et Cherrier me deman­de : "Êtes-vous le fils du grand Coste ? C'est lui qui m'a embauché à Saint-Gobain en 1943". Aussitôt, Cherrier a pris en mains ma candidature pour qu'elle soit retenue avec succès auprès des organisations consulaires chargées de recruter de nouveaux juges. J'ai plaisir à retenir que seize ans après sa mort, quarante-six ans après avoir quitté Saint-Gobain, Papa m'a encore rendu un fameux service". (RC)

10.16 - L'Afrique Australe, son dernier voyage

Novembre-décembre 1974

En automne 1974, Péchiney-Ugine-Kuhlmann, a chargé Philippe d'une mission en Afrique du Sud, toujours dans le cadre de Comurhex. Au cours de ce voyage, on lui aurait proposé un poste de conseiller scientifique dans ce pays, selon une information venue de la secrétaire de Philippe. Il attendait une réponse. (HC)

Philippe avait souhaité profiter de ce voyage professionnel pour lui ajouter une compo­sante touristique en allant visiter le rift africain et les réserves naturelles du Kenya. Il avait pour cela réservé une place dans un voyage organisé par une agence spécialisée. Il avait même acheté un appareil de photo moderne pour la circonstance. Et il s'était entraîné à le faire fonctionner.

Arrivé quelques jours en avance à Nairobi, Philippe s'était installé à l'hôtel Hilton. A partir de là, on est resté sans nouvelles de lui pendant une dizaine de jours. Il y avait alors en France une large grève des Postes et des Transports, ce qui fait que sa famille n'a pas été particulièrement troublée par ce silence.

Puis, un jour, au début de décembre, M. Couroux, de PUK, a cherché à joindre un des enfants de Philippe, et a fini par trouver Bobby au téléphone. C'était pour lui apprendre la mort de Philippe à Nairobi, depuis une dizaine de jours. Cette nouvelle a été très dure­ment ressentie par Georgette, qui a mis beaucoup de temps à s'en remettre vraiment. (RC)

Hubert est parti aussitôt pour Nairobi, afin de comprendre ce qui s'était passé et prendre les mesures nécessaires pour les funérailles.

La veille de son départ pour son safari, Philippe avait réglé sa note à l'hôtel Hilton, y compris pour la nuit restant à venir. Il avait obtenu que ses affaires civiles soient laissées à l'hôtel pen­dant la durée de son safari. Il comptait les reprendre à son retour à Nairobi. Une fois rentré dans sa chambre, il a voulu prendre une douche. Il a vraisemblablement glissé dans sa bai­gnoire et il s'est brisé la nuque sur le rebord de la baignoire. Comme il avait réglé sa note, sa chambre était réputée vide. En cette saison, il y avait peu de clients dans l'hôtel. Peut-être qu'aucun employé n'est entré dans cette chambre pendant plusieurs jours. Peut-être que des employés sont entrés mais se sont arrêtés à la porte, considérant que la chambre était bien inoccupée, puisque le lit n'était pas défait. Au bout d'une dizaine de jours, un membre du personnel est entré dans la chambre puis dans la salle de bains et a découvert le drame. Conformément aux souhaits de Philippe, Hubert a fait procéder à une incinération sur place. Celle-ci a eu lieu dans le cimetière indien de Nairobi.

Le rapport du service de police a mentionné que la mort était intervenue le 24 novembre 1974 et avait été causée par "bleeding over brain, fractured skull, fall on the back of head". Ce rapport est daté du 11 décembre 1974.

-

2_3-083-01.jpg

Pierrelatte, 10 septembre 1975. Réunion mi-professionnelle, mi-familiale, à l'occasion de l'inauguration d'une plaque en souvenir de Philippe Coste.

Pour les lecteurs qui ne l'auraient pas encore remarqué et ce n'est qu'une simple remarque-: Jacques ne lit pas son texte ; il l'avait appris par cœur.-

2_3-084-01.jpg

Pierrelatte, 10 septembre 1975. Voici quelques membres de la famille présents à cette cérémonie en l'honneur de Philippe Coste.

Premier rang : Pierre Gastambide, Patrick Widmer, Georgette Coste, Jacqueline Pagézy, Gabrielle Pieyre de Mandiargues,

Deuxième rang : François Widmer, Laurence Widmer, Henri Widmer, Daniel Coste, caché par Georgette Marcel Coste, Inès Coste, Madame Gastambide,

Troisième rang : Jean Cormouls, Emeline Cormouls, Noëlle Vollant, Jacqueline Leresche, Mireille RaoulDuval, Roger Seydoux.

2_3-085-01.jpg

Pierrelatte, 10 septembre 1975. Plaque commémorative de Philippe Coste.

Ce rapport est daté du 11 décembre 1974.

Cette mort, dans ces circonstances étranges, connue avec un si grand retard, a provo­qué beaucoup d'émotion. Ainsi, le temps a suspendu son vol pendant une dizaine de jours.

Maman a quand même voulu organiser une cérémonie religieuse au Temple de Passy, rue Cortambert. Vêtue de blanc, elle y eut un comportement de grande dame. Bien que la cérémonie n'ait pas été annoncée, il y eut beaucoup de monde.

Des nombreux témoignages reçus à cette occasion, je retiens, dit Bobby, celui de Pierre Bruneton qui m'a adressé une longue lettre, dont j'extrais les passages suivants :

"Je ne sais pas si vous êtes au courant des relations de camaraderie, puis d'amitié que j'entretenais avec votre oncle Daniel, mon aîné de quelques années, votre oncle Henri, le véritable ami de mon enfance, et votre père, mon cadet. Nous fréquentions tous les trois le lycée Carnot, habitions près les uns des autres et nous retrouvions de 1914 à 1918 dans cette extraordinaire troupe d'éclaireurs de Batignolles fondée dès 1913 par votre cousin Jean Beigbeder. Henri disparu prématurément en 1933, c'est avec votre père que j'avais conservé le plus de contacts, d'autant que nos carrières étaient paral­lèles. Et malgré l'exceptionnel secret que conservait par pudeur votre père et qu'il dis­simulait souvent sous un humour que l'on sentait forcé, je réalisais la très forte person­nalité que cela dissimulait et que le Pasteur Atger a fait ressortir vendredi… Votre père s'est passionné toute son existence pour l'œuvre qui lui fut confiée. Je l'ai vu à l'action quand il essayait, pendant la guerre, de rajeunir cette vieille dame qu'était alors Saint-Gobain, et puis quelques années plus tard dans la réalisation de cette usine de Pierrelatte où il put mettre en valeur toutes ses qualités d'homme de science, d'ingénieur, de réalisateur. Et nous comprenons maintenant que cette recherche de mieux faire dans la technique et dans le monde n'était que ce qui apparaissait en surface de quelque chose de plus profond, cette recherche de l'homme et du sens de la vie qui était au fond son véritable problème.»

Pendant l'été 1975, PUK a souhaité organiser une manifestation en souvenir de la mémoire de Philippe. Le thème retenu était d'inaugurer une plaque en bronze, por­tant l'effigie et les titres de Philippe et apposée à l'entrée de l'usine chimique de Pierrelatte.

Cette manifestation a eu lieu le 10 septembre 1975. Nous étions venus de Paris, invités par PUK. Des discours ont été prononcés par M. Thépot, par M. Tarangé, pour le comp­te de M.Pecqueur, et par Jacques.

Diverses personnes avaient été invitées directement par la famille : Jean Mathian, Volpert, Paul Viollet, le Ministre Robert Galley, Robert et Claude Moor, Jacques Marchandise, Pierre Gastambide, les Kléber et les Vollant, Alexandre Leresche, Jacqueline Pagézy, André et Maurice de Rouville, Pierre Bruneton .... et, bien entendu, les frères et sœurs de Philippe et Georgette. (RC)

Un mois après la mort de Philippe, une lettre de lui à sa femme est arrivée sur de la Faisanderie. Elle avait été écrite quelques heures avant sa mort. C'est sa dernière lettre. Une bonne lettre, tendre et paisible.

Une plaque à son nom a été posée par les soins de son frère Daniel dans le caveau familial du Mas de Coste.

Enregistrer

10.17 - Allocutions du 10 septembre 1975 à Pierrelatte

Allocutions prononcées à Pierrelatte

le 10 septembre 1975

Allocution écrite par Monsieur Michel PECQUEUR Administrateur Général Adjoint du C.E.A. et lue par Monsieur Taranger

A la mémoire de Monsieur Philippe COSTE

Nous voici réunis ici pour évoquer la mémoire de Monsieur Philippe COSTE, sur les lieux-mêmes où s'est réalisée, sous son égide, une des grandes réalisations de l'industrie nucléaire française. Nous tous qui l'avons connu, apprécié, tant sur le plan profession­nel que sur le plan humain, sommes tous émus dans cette circonstance, et moi tout par­ticulièrement à qui a été confié l'honneur d'évoquer le premier son souvenir.

Je me souviens du premier contact que j'ai eu avec lui un jour de 1961, peu de temps après la décision de la construction de Pierrelatte. Au cours de ce premier trajet que nous fîmes ensemble dans le train de Paris à Avignon et qui préludait tant d'autres voyages faits en commun de par le monde, j'ai été tout de suite frappé de l'enthousiasme et de la curiosité d'esprit avec lesquels il abordait le secteur nucléaire alors tout nouveau pour lui.

Au cours de ces premières heures de contact, nous avons abordé non seulement les problèmes posés par la fabrication de l'UF6, mais les problèmes de l'enrichissement, du cycle de combustible, des réacteurs et les perspectives présentées sur le plan national et international de l'énergie nucléaire à court et à moyen termes.

Ainsi, après une longue carrière menée dans les différents secteurs de l'Administration et de l'industrie française, Monsieur COSTE abordait les problèmes de l'énergie nucléai­re sous un angle vaste en replaçant son action future dans un cadre très large. C'est sans doute un des points les plus remarquables de son action que d'avoir toujours su faire la part des intérêts particuliers, de l'intérêt national et de l'intérêt général.

Derrière le Directeur de société, on sentait toujours l'ingénieur des Mines ou le conseiller technique des Ministères. Et au total, loin de nuire aux intérêts des sociétés qu'il repré­sentait, cette approche plaçait leur développement dans un cadre beaucoup plus large et le plus souvent profitable à leur avenir.

Je ne m'étendrai pas sur les activités de Monsieur COSTE dans l'administration françai­se et dans les industries chimiques et métallurgiques puisque je n'avais pas à cette époque le plaisir de le connaître et de le côtoyer. Mais je souhaite rappeler plus précisé­ment son œuvre dans l'industrie nucléaire que j'ai eu le loisir de suivre de façon plus détaillée.

Dès 1959, il prenait la Direction de la Société Centrale de l'Uranium et des Minerais et Métaux Radioactifs (SCUMRA) et entreprenait à ce titre une importante action dans le domaine de l'uranium naturel. Il rentrait ainsi dans le jeu de la prospection d'uranium et il aimait particulièrement cette aventure où se combinent la science, l'art et le hasard. Il fallut beaucoup d'obstination pour convaincre les actionnaires de la société de pour­suivre une action de prospection à l'époque où l'industrie nucléaire était encore au ber­ceau et où des crises, passagères il est vrai, mais profondes, de vente de l'uranium natu­rel éprouvaient le marché de ce produit. La découverte et l'exploitation du gisement de Saint-Pierre de Cantal devaient couronner le succès de son action ainsi que la localisa­tion de certaines réserves substantielles d'uranium.

C'était là une œuvre de longue haleine et on sait maintenant la valeur que l'on attribue à l'existence de réserves d'uranium sur notre territoire à l'époque où l'énergie nucléaire va constituer une part importante de nos ressources énergétiques et où l'attitude des pays producteurs fait peser des hypothèques sur l'approvisionnement en énergie des pays consommateurs. C'était donc là une œuvre de clairvoyance à la fois d'intérêt parti­culier et d'intérêt général, comme Monsieur COSTE aimait les entreprendre.

Tout en conservant la direction de cette société, Monsieur COSTE aborda en 1961 les difficultés afférentes à la mise en œuvre à l'échelle industrielle de techniques entièrement nouvelles. Il s'agissait de la fabrication de l'hexafluorure d'uranium, matière indispen­sable à l'enrichissement de l'uranium dans l'usine de Pierrelatte qui venait d'être décidée par le Gouvernement. Il fallait, partant des résultats expérimentaux de laboratoire et de pilote réalisés par Ugine Kuhlmann et par le CEA, construire et exploiter dans des délais brefs une usine de grande taille avec tous les problèmes qu'impliquait cette transposition rapide. De plus, l'usine de SUCP étant un des maillons nécessaires à l'exploitation de l'usine de Pierrelatte qui elle-même conditionnait la mise en place de la force nucléaire française stratégique, le respect des délais prenait alors une dimension d'intérêt national. C'est donc dans cette atmosphère de travail, d'enthousiasme et de solidarité entre les différentes entreprises et organismes concernés que se sont déroulées les années de construction et de démarrage de cette usine. Nous avons pu une fois de plus, et dans ces circonstances difficiles, mesurer toute l'efficacité et le sens de l'intérêt national qui ani­maient son action. Au total, les délais furent tenus, les quantités convenables livrées, et les objectifs du Gouvernement réalisés.

Mais à peine cette performance était-elle terminée que l'idée d'utiliser ce potentiel pour faire face au développement prévisible de l'énergie nucléaire, tant sur le plan français que sur le plan mondial, devint rapidement un des thèmes favoris de Monsieur COSTE. Pourtant la tâche était difficile. Le marché était occupé par les capacités de production américaines et anglaises. La réputation internationale sur le plan technique, industriel et commercial de ces producteurs était redoutable et rendait encore plus difficile la percée d'un concurrent français. Mais la perspective de voir l'industrie française détenir l'une des grandes usines internationales de conversion de l'uranium était particulièrement exaltante. Aussi su-t-il sans tarder se lancer dans une prospection technique, commercia­le de ces perspectives.

Monsieur COSTE s'est alors dépensé sans compter pour assurer à la société une large place sur le marché, parcourant l'Europe et le monde sans apparemment ressentir le poids des années ni des fatigues. Mais au-delà du commerce des matières, il pensait éga­lement à l'exportation des techniques et à la collaboration technique internationale qui séduisait son sens de l'efficacité, de la fraternité des hommes.

Se penchant sur les problèmes du cycle de combustible, entre la mine et l'hexafluorure d'uranium, il lui apparut rapidement qu'une certaine rationalisation était nécessaire, ce qui conduisit tout naturellement à la fusion, au sein d'une même société, (COMURHEX), des activités de l'usine de Malvesi et de l'usine de Pierrelatte.

Les résultats sont là et aujourd'hui, la France se trouve particulièrement bien placée dans ce secteur du cycle de combustible nucléaire à un moment où le recours à l'énergie nucléaire est devenu une impérative nécessité nationale. L'implantation d'Eurodif dans le voisinage doit constituer un atout supplémentaire pour l'avenir de la société.

Les résultats de son œuvre furent particulièrement soulignés lorsque le Général de Gaulle lui-même, au cours de l'inauguration de l'usine de Pierrelatte en 1967, lui remit la Cravate de Commandeur de la Légion d'Honneur. La disparition brutale de Monsieur COSTE nous a tous profondément touchés et nous sommes tous là, nous ses amis, pour témoigner de l'œuvre qu'il a accomplie, dont l'importance dépasse largement le cadre de la société elle-même pour toucher aux grandes orientations nationales. Par ce geste, nous souhaitons que sa famille, ses collaborateurs sachent la très grande estime que nous avions à son égard et le très grand regret que nous avons de sa disparition.

ALLOCUTION de Monsieur Joseph THEPOT, Président de COMURHEX

A la mémoire de Monsieur Philippe COSTE

A vous tous qui, non sans peine, au prix soit du sacrifice d'une journée de vacances, soit d'une insertion difficile dans un calendrier professionnel lourd d'engagements mul­tiples, avez fait ce voyage, je voudrais d'abord dire dans quel esprit a été conçue notre réunion d'aujourd'hui.

Lorsque nous avons reçu la brusque et terrible nouvelle de la disparition de Philippe COSTE, notre peine a, bien sûr, été grande, notre désarroi très profond devant la bruta­lité du fait. Son départ en juin 1974 de la Présidence de la Société qu'il avait tenu à n'ac­compagner d'aucune manifestation collective, avait déjà été pour ses collaborateurs, collègues et amis, une occasion de réfléchir à son rôle prestigieux dans le développe­ment industriel de l'entreprise et de mesurer tout ce qu'il avait apporté à chacun. La plupart d'entre nous lui avait, certes, dit en particulier, leur reconnaissance mais sou­haitait que soit, d'une façon ou d'une autre, publiquement proclamé le bilan de l'œuvre accomplie.

C'est pourquoi il a paru insoutenable à beaucoup, qu'au terme d'une vie professionnellement aussi riche, la page soit tournée sans qu'aient pu être évoquées, entre ceux qui ont participé à la tâche, les grandes leçons à tirer de cette aventure, et que soit matérialisé à l'intention de ceux qui restent et qui poursuivent, le souvenir de celui qui fut le fonda­teur de l'entreprise.

C'est Claudel qui proclame que pour comprendre une vie comme pour comprendre un paysage, il faut choisir le point de vue et qu'il n'en est de meilleur que le sommet. C'est, pour l'écrivain, de ce sommet de la mort, que l'homme qui voit au dernier moment se déployer tous les événements de sa vie, donne à celle-ci son sens définitif.

Où, mieux qu'à Pierrelatte, en cette usine dont il a été le créateur, l'artisan infatigable de sa croissance dans les bons et les mauvais jours, ne pouvait-on mieux contempler ainsi toute l'ampleur des efforts réalisés, et mieux implanter au sein des installations indus­trielles qu'il aimait, le témoignage du souvenir.

Monsieur PECQUEUR, qui a vécu depuis l'origine la grande geste nucléaire française, vous dira ce qu'y a été la place de Philippe COSTE.

Je voudrais plus précisément vous dire, et le dire à ceux notamment parmi les plus jeunes, quelles ont été les étapes de cette réalisation.

Bien sûr, pour le profane, nous n'avons pas ici à admirer l'immense forêt de tuyauteries d'un complexe chimique ou pétrochimique, ni les imposantes machines tournantes de l'industrie lourde mécanique ou nucléaire. COMURHEX tient plus de l'œuvre sophistiquée de l'expert que de celle de l'architecte industriel. Domestiquer l'uranium, extraire du minerai, grossièrement enrichir sur le site minier le précieux métal, le transformer en un gaz facilement manipulable dont il n'y aura plus qu'à en séparer le principe actif à travers quelques cascades répétitives, voilà qui paraît simple au profane.

Ce n'est point mon propos de démystifier aujourd'hui cette étape essentielle de notre industrie. Sachons seulement, que si beaucoup d'efforts scientifiques et techniques ont été accomplis dans ce domaine, cinq entreprises ont, seules à ce jour, réussi à accéder dans le monde occidental au stade industriel. Parmi elles, cette usine figure en bonne place. Malgré le caractère de grande première, c'est en moins de deux ans d'automne 1961 à juin 1963 sous la direction inlassable de Philippe COSTE, qu'à partir des essais de labo­ratoires de la Société d'Ugine, a été bâtie et mise en route l'usine d'Hexafluorure d'Uranium de la Société des Usines Chimiques de Pierrelatte, fondée en juin 1961. C'est en moins de 15 mois que, parti du sol brut en octobre 1961, l'atelier d'électrolyse de fluor élément délicat et instable démarrait fin 1962 à une échelle jamais réalisée en Europe, avec du personnel nouvellement formé.

Tout au long des années 1963-1967, se succèdent pour le compte du Commissariat à l'E­nergie Atomique, des ateliers nouveaux :

Traitement des déchets d'Uranium enrichi,

Fabrication d'Oxyde,

Traitement de Nitrate d'Uranyle,

Réduction d'Hexafluorure en Tétra.

Certains continuent, certains ont été repris dans d'autres cadres, mais tous matérialisent l'activité incessante de Philippe COSTE dans la recherche appliquée, son souci d'effica­cité, de tester aussi rapidement que possible les incidences industrielles des idées nées au laboratoire, de manière à rester dans le réel, dans le possible. La tentation pouvait être grande de ne pas considérer cette industrie nouvelle avec les mêmes exigences de faisa­bilité que l'industrie traditionnelle qu'il avait vécue tant à Saint-Gobain qu'au NICKEL.

Combien a été précieuse pour tous cette expérience accumulée dans tant de domaines !

Ce souci de tirer parti au maximum de l'outil industriel que le ralentissement momen­tané du développement nucléaire rendait pour une part disponible, le conduisit parallè­lement à lancer toute une série de fabrications de dérivés fluorés à usage industriel, chi­mique et métallurgique, en aval de l'atelier d'électrolyse.

Tous ces efforts font que, lorsqu' intervient le redéploiement de l'industrie nucléaire à l'aube de la crise de l'énergie, l'usine est à même de produire cinq fois sa capacité d'ori­gine dans des conditions de prix de revient compétitif qui lui permettent de consacrer 50 % de sa production à l'exportation et possède l'infrastructure nécessaire pour décider, et cela fut, je le sais, une de ses grandes satisfactions, un programme qui, dès l'année pro­chaine, décuplera le chiffre originel et se poursuivra au rythme des besoins européens.

Industriel, homme de recherche scientifique et technique, Philippe COSTE fut donc, tout au long de ces années, un homme de synthèse de progrès avec des vues prophétiques. Sa puissance de travail incomparable, sa ténacité et son enthousiasme créaient en eux-­mêmes un facteur d'unité dans l'entreprise d'abord où rien ne lui échappait, où tous les moyens étaient mobilisés par sa seule personnalité au service de l'objectif par lui défini. Le rassemblement au sein de COMURHEX de l'usine de Malvesi complémentaire de Pierrelatte effectué efficacement et sans heurt malgré une histoire et des techniques bien différentes, en a été le témoignage.

Dans notre profession ensuite par l'exemple donné d'une coopération exemplaire entre l'industrie privée et le Commissariat à l'Energie Atomique au sein d'une filiale commune.

Deux qualités ont, à mon sens, été particulièrement importantes dans cette aventure la prudence et l'audace. Elles sont toutes deux majeures pour la conduite des entreprises. La prudence incite à s'informer, à supputer soigneusement le choix des procédés, des investissements, à rechercher les équilibres financiers rigoureux, à progresser sûrement. L'audace conduit à ne pas trop tergiverser, à minimiser les risques, à aller de l'avant. D'une imagination étincelante, Philippe COSTE était, avant tout, certes, un audacieux, mais l'on peut constater aujourd'hui que la vertu de prudence essentielle chez l'indus­triel, il la pratiquait tout aussi efficacement.

Sur le plan humain, il nous faut également souligner tout l'apport de l'action de Philippe COSTE. Sous des dehors parfois violents, c'était un homme de cœur, capable de s'atten­drir et de s'émouvoir, capable aussi de comprendre les problèmes de ceux qui l'entou­raient et de les aider avec une délicatesse infinie. C'était, certes un chef exigeant pour lui-­même et pour les autres, et certains ont pu en souffrir, mais combien formatrice et com­bien enrichissante a été pour tous ceux de ses collaborateurs, la tâche vécue en commun.

Malgré des relations anciennes, puisque notre première rencontre remonte à plus de trente ans lorsque jeune ingénieur, j'avais demandé conseil au Directeur de Saint-Gobain pour une orientation vers l'industrie chimique, je n'ai pas eu personnellement ce privi­lège, mais je pense être ici l'écho fidèle tant des confidences de plusieurs d'entre vous ici présents, que des lettres d'excuses reçues à l'occasion de cette cérémonie.

Je voudrais notamment rappeler au moment où l'on se préoccupe tellement de l'amélio­ration des conditions de travail et de la valorisation du travail manuel, combien ce souci a été depuis des années celui de Philippe COSTE.

Si le démarrage et l'exploitation de cette usine, malgré l'utilisation des produits difficiles, a été une réussite, c'est que depuis l'origine, l'étude des postes de travail, les groupes d'études d'ateliers, la formation de la maîtrise ont été favorisés et développés.

Ce souci humain se retrouvait également chez Philippe COSTE dans la préoccupation qu'il avait de la sauvegarde de l'environnement. A ce titre, il n'est meilleure illustration que la façon exemplaire dont, Président de la SCUMRA, il eut à résoudre le problème de l'évacuation et de la reconstruction de ce vieux village de St Pierre du Cantal pour l'exploitation de la carrière de minerais d'Uranium. J'ai eu l'occasion de relire ce dossier il y a quelques semaines et de revoir ce site dominé par la nouvelle église, petit chef d'œuvre, alliant la fidélité à l'art sacré traditionnel aux richesses de l'art moderne, dont Philippe COSTE était justement fier.

Nous retrouvons dans cette opération, ô combien délicate, toute son efficacité discrète et humaine qui lui a permis de se réaliser en un temps record et dans des conditions économiques exemplaires, avec la concertation de tous les intéressés. Il y a peu d'exemple en France d'une telle réussite.

Il y a donc, je crois, une grande leçon à tirer de cette vie industrielle.

Elle doit l'être d'abord pour l'usine et l'entreprise, comptables de son héritage, pour conserver et développer avec l'appui de nos Sociétés actionnaires la qualité et la compétitivité de nos techniques dans un monde en évolution rapide. Il nous faut, pour cela, garder cet esprit de créativité qu'avait Philippe COSTE et qu'il n'est pas facile de main­tenir en face des impératifs de la gestion journalière.

Elle doit l'être également dans nos vies personnelles pour trouver dans notre travail les sources d'espérance et d'enthousiasme qui permettent à l'homme, quelle que ce soit sa place dans la Société, de se sentir créateur et responsable.

Je voudrais, enfin, remercier spécialement pour terminer la famille de Philippe COSTE d'avoir permis cette manifestation du souvenir.

Je sais, pour l'avoir récemment éprouvé, combien, lorsque l'on est dans la peine, il est difficile d'accepter de la partager avec les autres.

Je sais aussi combien une vie professionnelle aussi riche représente pour la famille, pour l'épouse, pour les enfants, des sacrifices souvent lourds.

Nous souhaitons, en nous excusant si quelques maladresses, quelques oublis ont pu intervenir, que cette journée soit pour vous, Madame, pour tous vos enfants et petits­-enfants, un réconfort et matérialise le désir de tous les amis, les collaborateurs, les col­lègues de Philippe COSTE, que son souvenir reste présent parmi nous.

Cette plaque doit nous y aider.

Dans le silence de notre recueillement, nous y associerons la mémoire de tous ceux qui, également disparus, ont, depuis quinze ans, contribué dans leur activité professionnel­le, au développement de cette usine.

ALLOCUTION de Monsieur J.H. COSTE à la mémoire de son père, Philippe COSTE

Monsieur le Président,

Mesdames, Messieurs,

Evoquer la mémoire de l'homme qu'était mon père, dans cette usine qu'il me faisait visi­ter il n'y a pas si longtemps, est un redoutable privilège.

Je suis le plus âgé de ses six enfants. Je prends la parole à ce titre, en précisant bien que je suis l'interprète des pensées de ma mère et de mes frères et sœurs.

C'est d'abord un remerciement que je veux adresser.

Monsieur le Président, vous en êtes le destinataire, vous l'auteur de cette réunion. Pour avoir songé à réaliser, sous votre présidence, une journée Philippe COSTE et avoir voulu associer son nom et son visage à l'entreprise où il a tant donné de lui-même, vous devez savoir notre émotion et notre fierté.

Après l'évocation de Monsieur PECQUEUR et après la vôtre, Monsieur le Président, deux portraits dont les termes nous ont profondément touchés, il n'est pas aisé de par­ler de cet homme en souvenir duquel nous sommes réunis aujourd'hui, riche de cœur et d'esprit et pourtant difficile à saisir.

Mon père fut guidé par le rôle dominant des facteurs économiques et industriels dans le développement d'un pays, facteurs qu'il considérait comme une des clés, et non une des moindres, des problèmes de son pays.

Il a donc conduit sa vie professionnelle dans des directions où son action pouvait exer­cer une influence efficace sur les faits économiques. Il a ainsi renoncé à une autre voie qui lui était également offerte et qui le passionnait, et pour laquelle ses dispositions natu­relles l'avaient tout aussi bien préparé, je veux parler de la recherche, de nature scienti­fique ou économique.

Ce choix industriel qui lui avait été conseillé par son père, dont le rôle dans la vie économique de son pays avait été tout à fait remarquable, lui permettait de concilier son goût pour l'action et pour la technique très poussée.

Il était doué d'une inlassable curiosité, capable de s'exercer dans des domaines très divers. Il a pu la satisfaire, autant par l'étude livresque que par les nombreux voyages qu'il a faits dans le monde entier.

A ce besoin de connaissance, d'explication, de compréhension, s'ajoutait une très haute idée de ses responsabilités dont il faut attribuer l'origine, en partie tout au moins, à cette tradition protestante libérale, à laquelle mon père se rattachait avec un plaisir non dissi­mulé.

Son action et sa pensée revenaient sans cesse vers le monde de l'économie, et en parti­culier vers les responsabilités de la direction d'entreprises. A sa remarquable puissance de travail, s'ajoutaient une intelligence inquiète, originale et une remise en question sys­tématique qui n'a jamais su se satisfaire des normes traditionnelles de gestion. C'est ainsi qu'aux différents postes qu'il a occupés, nous l'avons toujours vu vouloir développer, améliorer, faire progresser, autrement dit apporter un sang neuf à l'unité à la tête de laquelle il se trouvait placé. C'est ce qu'il s'est efforcé de réaliser, aussi bien comme Ingénieur des Mines aux Houillères de la Loire, qu'à la tête de la Compagnie des Produits Chimiques de Saint-Gobain, de l'administration française de la zone d'occupation après la guerre, de la Société LE NICKEL, de la Société COMURHEX.

Si les problèmes économiques et industriels occupaient énormément son esprit, il savait bien qu'en définitive le développement des entreprises n'était possible que par l'effort de tous. Il a toujours attaché, même si cet aspect était le moins visible de son activité, une importance considérable aux problèmes humains. Nous savions qu'il les traitait avec délicatesse et pudeur dans un profond respect de ses interlocuteurs.

Mon père était d'ailleurs désintéressé et cherchait moins des satisfactions pour lui­-même que des succès pour les entreprises qu'il dirigeait. S'il a cherché le pouvoir, s'il a eu le pouvoir, c'était pour faire bénéficier de son action, le plus vite possible, les com­plexes industriels, en vue d'en intensifier le développement, faire en sorte que son pays soit mieux placé dans la concurrence internationale et par là, enrichir son pays par la constitution de meilleurs outils. Car c'est toujours par rapport à cet objectif qu'il raisonnait

Les années qu'il a passées à son dernier poste, à la Société COMURHEX, soit à Malvesi, soit à Pierrelatte, furent aussi occupées que ses années de jeunesse et de maturité. Ce fut le même enthousiasme, le même acharnement, avec cette fois, plus que par le passé, la satisfaction d'aborder des travaux de recherche chimique très poussée, pour faire de cette unité, avec l'aide de tous ses collaborateurs, une unité internationale.

Il y a réussi.

Je le revois encore, je l'entends encore m'expliquer ses déplacements dans telle ou telle grande ville étrangère, pour rencontrer ses équivalents internationaux. Ils étaient au total cinq à représenter le monde occidental dans ce secteur éminemment spécialisé. Un des cinq partenaires était son pays, grâce à la Société COMURHEX.

Nous avons reçu du Kenya, après sa mort, la lettre qu'il écrivait à ma mère. Cette lettre, qui est aussi sa dernière lettre, montrait bien l'intérêt qu'il portait toujours à son entre­prise. Il savait que la dernière pierre qu'il venait de poser, serait, de la part de ceux qui ont pris son relais, l'amorce de développements futurs

Nous savons qu'il était très heureux de travailler dans cette entreprise. Cette joie d'agir et d'œuvrer était pour une bonne part le fait de ceux qui l'ont entouré ici. Il nous en par­lait très souvent.

Son goût pour créer, pour construire, n'a pas été étranger à la famille qu'il a bâtie. Nous, ses enfants, faisons de notre mieux pour faire bon usage du très riche message que notre père nous a transmis. Quant à ses petits-enfants, de plus en plus nombreux, et dont trop peu, malheureusement, auront eu la possibilité de bien connaître leur grand-père, ils ont commencé, à sa grande satisfaction, de suivre une voie qui tient compte de son exemple.

Pour terminer cette brève allocution, je me tourne vers vous, Monsieur le Président, pour vous remercier à nouveau d'avoir permis la réunion, dans cette usine où mon père a passé tant de journées actives de sa vie, de ses compagnons de travail et des membres de sa famille.

J'ai été heureux, et je ne cacherai pas mon émotion, d'avoir pu évoquer, même imparfaitement, devant une assemblée à laquelle mon père était très attaché et qui le lui rendait bien, la personne de celui qui était Ingénieur au Corps des Mines, Commandeur de la Légion d'Honneur, Président fondateur de la Société COMURHEX, mon père, Philippe COSTE.

En fin 2001 les éditions Laffite qui publient le Who's Who ont mis sur le marché un annuaire d'un type nouveau dénommé : Les grands disparus du XXe siècle. 6156 noms. Je les ai lus consciencieusement. Cet ouvrage est une somme vraiment passionnante. Parmi les 6156 noms, figure Philippe COSTE. Ci-dessus photocopie du texte le concernant. Avec mes frères et sœur, je vais, nous allons l'étoffer un peu. L'éditeur en est parfaitement d'accord. (Août 2002)

10.18 - La fin de vie de notre mère

La fin de la vie de notre mère

1992-1995

Octobre 1992 : Fracture de l'épaule à la suite d'une chute dans le salon. Maman est restée plusieurs heures couchée par terre sans pouvoir se relever. Elle a cherché du secours grâce au téléphone qu'el­le avait pu attraper. Elle a finalement été relevée et aidée par une de ses jeunes pensionnaires lors de son retour à la maison. En fait, sur le moment, Maman n'avait pas eu l'impression de s'être cassé quoi que ce soit. Mireille, qui était venue passer la soirée avec Maman, pensait aussi qu'il n'y avait rien de grave. Toutefois, comme les douleurs à l'épaule persistaient le lendemain, Mireille a convain­cu Maman d'aller consulter un médecin. A la clinique Hartmann, le chirurgien diagnostiqua une double fracture du bras, près de l'épaule. Il réduisit cette double fracture par un bandage serré de tout le buste, sans plâtre.

Avril 1993 : Maman souffre d'une occlusion intestinale. Opération à la clinique Bizet. Maman se remet difficilement après quelques jours dans le service des soins intensifs de la clinique.

Juillet 1993 : Maman se casse le col du fémur en tombant sur elle-même dans sa chambre. Opération à la clinique Rémusat. La question est posée de savoir si la jambe s'est cassée par suite d'une chute ou si la cassure de la jambe, plus ou moins spontanée, a entraîné la chute de Maman. Là aussi, Maman, gardant son calme, put attraper son téléphone pour chercher du secours. Elle finit par joindre Hubert, qui arriva aussitôt... jusqu'à la porte d'entrée de l'appartement. Il n'avait pas la clef et il pensait qu'une des gardes de Maman serait là pour lui ouvrir la porte. Mais la garde était sortie, contrairement aux consignes. Hubert a alors cherché s'il pouvait trouver une clef ailleurs, par exemple chez la concierge. Celle-ci était absente également. Hubert, toujours bloqué à l'extérieur, a donc entrepris d'établir un contact permanent avec Maman, par téléphone, depuis la pharmacie voisine. Tous les quarts d'heure, il appelait Maman, qui gardait parfaitement son calme. Au bout d'une heure environ, il a reconnu dans la rue une personne qui connaissait la concierge, savait où elle était et qui est allée la prévenir. La concierge est alors réapparue et a fourni une clef Hubert est enfin entré dans l'appartement. Il a essayé de redresser Maman et de la mettre sur son lit. Mais il n'a pas pu le faire tout seul. Il est allé demandé de l'aide au préparateur de la pharma­cie.

Ces trois accidents successifs ont fait entrer Maman dans le 4e âge. Pendant cette période, elle a vécu le plus souvent couchée. Elle a été assistée par un personnel compétent.

Maman déclinait régulièrement mais gardait bon moral. Elle restait presque tout le temps à la mai­son, sauf quelques rares sorties chez ses enfants ou petits-enfants ou quelques promenades vers le square voisin. A partir du printemps de 1995, Hubert a conduit Maman à plusieurs reprises pour déjeuner au Tir aux Pigeons, avec une autorisation obtenue par Mireille. Elle adorait cet endroit, la vue, le calme, la qualité de la cuisine. C'était un peu Clausonne, des souvenirs d'une autre vie, d'un autre temps, plus luxueux et plus heureux. Ces repas, dans ce cadre, étaient pour elle une forme de bonheur.

En août 1995, une tentative d'emmener Maman quelques jours à Trouville n'a pas pu recevoir un commencement d'exécution, car probablement un peu paniquée, elle est tombée malade le matin du départ. Le voyage n'a donc pas eu lieu.

Après cet incident, Maman décline plus rapidement. Mais jusqu'à la fin elle a conservé son sourire, son charme, son intérêt pour les autres.

Elle meurt le 30 novembre 1995, à 16 h 30, probablement des suites d'une hémorragie cérébrale qui l'avait frappée la nuit précédente. Il ne semble pas qu'elle ait souffert. Elle est restée dans le coma jusqu'à la fin, manifestant en outre les symptômes d'un emphysème pulmonaire. Tous ses enfants étaient là.

La cérémonie religieuse a été célébrée par le Pasteur Viollet le 6 décembre 1995 au temple de la rue Cortambert. L'inhumation a eu lieu au cimetière du Montparnasse.